Revue dominicaine, 1 avril 1925, Avril
[" IIAiiO NUMÉRIQUE Première(s) page(s) manquante(s) ou non numérisiée(s) Veuillez vous informer auprès du personnel de BAnQ en utilisant le formulaire de référence à distance, qui se trouve en ligne : https://www.banq.qc.ca/formulaires/formulaire reference/index.html ou par téléphone 1-800-363-9028 Bibliothèque et Archives nationales Québec EJ ES ES ES LA COUPE DU SEIGNEUR LE CALICE D\u2019ANTIOCHE Le 13 de Nisan de l\u2019an 783 de Rome et 30 de l\u2019ère chrétienne, Jésus se reposait dans son séjour préféré de Béthanie, loin de la foule qui montait à Jérusalem pour les préparatifs de la Pâque.Cette journée du mercredi il la passa dans la solitude, chez ses amis, préparant ses disciples à sa mort prochaine.Un mot nous est resté de ces derniers entretiens, recueilli par les Evangélistes.Il révèle la grande tristesse qui remplissait, à cette heure, l\u2019âme d\u2019ordinaire si gaie et si sereine de Jésus.\u201cSachez-le, leur disait-il, dans deux jours, c\u2019est la Pâque; et le Fils de l\u2019homme sera livré pour être crucifié.\u201d (Matth.XXVI, 2.) Le lendemain, \u201cau premier jour des azymes\u201d, les disciples, voyant que le temps était venu, s\u2019approchèrent de lui: \u201cMaître, demandèrent-ils, où voulez-vous que nous allions vous préparer la Pâque?\u201d Laissant de côté Judas, le procureur attitré de la communauté, Jésus, désignant Pierre et Jean: \u201cAllez, leur dit-il, préparez tout ce qu\u2019il faut pour manger la Pâque.En entrant dans la Ville, vous rencontrerez un homme portant une cruche d\u2019eau ; suivez-le dans la maison où il entrera.Et vous direz au chef de la maison: Le Maître vous envoie ce message: où est le lieu où je pourrai manger la Pâque avec mes disciples?Et il vous montrera une chambre haute, grande, garnie de tapis, toute prête pour le festin : préparez là tout ce qu\u2019il faut.\u201d (Matth.XXVI, 17.) Pierre et Jean, joyeux élus, rencontrèrent, en effet, aux portes de la Ville Sainte, un des hommes qui montaient, l\u2019urne sur l\u2019épaule, l\u2019eau puisée à la fontaine de Siloë.L\u2019ayant suivi, \u201cils trouvèrent toutes choses comme il leur avait été dit, et ils préparèrent la Pâque\u201d dans un 194 LA REVUE DOMINICAINE cénacle aux murs tout blancs, appartenant, dit une tradition, à Joseph d\u2019Arimathie, ce disciple tortuné qui obtint de Pilate la dépouille sacrée du Sauveur.Préparer la Pâque n\u2019était pas petite chose.L\u2019agneau d\u2019un an et sans tache, acheté par eux, fut porté au Temple, sur leurs épaules, suivant la coutume, et immolé, de la main d\u2019un rabbi, à l\u2019entrée de la cour des prêtres.Son sang coula dans une coupe d\u2019or ou d\u2019argent qu\u2019un autre prêtre répandit sur l\u2019autel des holocaustes.Puis il fut rôti au four, attaché, selon l\u2019usage, à deux branches de grenadier, bois moins sensible que tout autre à l\u2019action de la chaleur\u201d, dont l\u2019une le traversait tout entier, tandis que l\u2019autre, plus courte, tenait les pieds de devant étendus en croix.Il fallait surtout se garder de briser aucun os, sous peine de quarante coups de fouet.Les pains azymes furent cuits et le vin, recueilli dans les amphores.Des coupes d\u2019argent, entr\u2019autres celle du maître du logis, étaient posées sur une table basse, peinte de vives couleurs, au centre de la salle, et dont un côté restait libre pour le service, tandis que les autres étaient garnis de tapis sur lesquels l\u2019on se couchait à demi, selon la mode orientale, le bras gauche sur un coussin appuyant tout le poids du corps.On mangeait l\u2019agneau pascal autrefois, \u201cdebout, le bâton à la main, les reins ceints, comme des voyageurs prêts à partir\u201d.\u201cManger debout, disent les Rabbins du Talmud, convient à des serviteurs; couchés, convient à des maîtres.Sans doute, c\u2019est le pain de l\u2019affliction et de la servitude que nous mangeons, mais il doit être mangé à la manière des êtres libres, des rois et des grands.\u201d Un bassin rempli d\u2019eau et une serviette tout près, devaient servir pour les ablutions.Enfin un dernier mets symbolique complétait le repas.C\u2019était le Charoseth, mélange de divers fruits, de pommes, de figues, de citrons cuits dans le vinaigre; à l\u2019aide de LA COUPE DU SEIGNEUR 195 caneîle et d\u2019autres épices, on lui donnait la teinte des briques : cette couleur et la forme allongée du plat rappelaient le mortier de Phithom et de Ramessès.i On commémorait ainsi le souvenir de la délivrance, le \u201cpassage\u201d de la servitude à la liberté.Sur le soir, Jésus, accompagné de ses disciples, quitta ce cher village de Béthanie qu\u2019il ne devait plus revoir de ses yeux mortels.Il vint à la Ville, et monta au cénacle où Pierre et Jean avaient tout disposé pour le repas du soir.L\u2019heure était venue de faire la \u201cPâque de l\u2019Eternel, et le cœur de Jésus en tressaillit de joie: \u201cJ\u2019ai désiré d\u2019un grand désir, dit-il, de manger cette Pâque avec vous avant de souffrir\u201d.(Luc, XXII, 15.) C\u2019était, en effet, la dernière de l\u2019antique alliance, et en même temps, la première de l\u2019alliance nouvelle.\u201cEn vérité, je vous le dis: Je ne mangerai plus cette Pâque jusqu\u2019à ce que le mystère en soit accompli dans le royaume de Dieu\u201d.Et prenant la coupe préparée pour le commencement du repas,2 il rendit grâces et, après y avoir trempé ses lèvres, la présenta aux apôtres: \u201cPrenez cette coupe, dit-il, et distribuez-la entre vous; car je vous le dis, je ne boirai plus désormais de fruit de la vigne jusqu\u2019à ce 1.\t\u2014Maimonides, Pesachim, VII, LI.\u2014 Exod., I, II.On sait que les Israélites furent contraints de mouler les briques de limon qui servirent à édifier ces deux villes.\u201cJe n\u2019ai personne pour m\u2019aider à faire des briques, point de paille\u201d, s\u2019écrie avec amertume un Egyptien de la XIXème dynastie.Cf.Filion, Comm., p.203.2.\t\u2014C\u2019était, suivant les rites de la Pâque, le premier salut après la prière.Le père de famille prenait la coupe de vin mêlée d\u2019un peu d\u2019eau, y buvait d\u2019abord et la passait aux convives en disant: \u201cBéni soit le Seigneur qui a créé le fruit de la vigne.\u201d Puis on mangeait, trempés dans le charoseth, des fruits amers.Une deuxième coupe était versée qu\u2019on buvait au chant de l\u2019hallel pour remercier le Seigneur en souvenir de ses bienfaits.Une troisième coupe ôtait bue après le festin de l\u2019agneau et préludait aux dernières hymnes de l\u2019hallel où la reconnaissance éclatait en transports de joie.\u201cCe n\u2019est pas à nous, Seigneur, ce n\u2019est pas à nous, c\u2019est à ton nom qu\u2019appartient la gloire, ô Source de miséricorde et de vérité.\u201d Une quatrième coupe enfin passait de main en main et marquait la fin du repas. 196 LA REVUE DOMINICAINE que le royaume de Dieu soit venu.\u201d Aimant les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu\u2019à la fin.Voici le signe qu\u2019il nous en donna.Il demanda à sa Toute-puissance amoureuse jusqu\u2019à l\u2019excès, qui s\u2019humiliait un moment jusqu\u2019à laver les pieds de ses serviteurs, un prodige de charité inouïe qui ravit à jamais tous les cœurs purs, humbles et doux.Les circonstances étaient solennelles.C\u2019était en cette nuit même où il fut livré par le traître Judas, son commensal, à qui il venait de déclarer, au milieu de la tristesse générale, sa perfide trahison : \u201cTu l\u2019as dit, c\u2019est toi\u201d.\u201cComme ils mangeaient encore, Jésus prit un des pains azymes, et ayant rendu grâces, il le rompit et leur donna en disant: Prenez et mangez, ceci est mon corps qui est donné pour vous; faites ceci en mémoire de moi.\u201d Le repas était terminé; la troisième coupe, ou la quatrième, venait d\u2019être versée.Jésus la prit, rendit grâces, et la leur donna en disant : \u201cBuvez en tous, ceci est mon sang, le calice de la nouvelle alliance, qui va être répandu pour vous en rémission des péchés.Lorsque vous ferez ces choses, chaque fois que vous le boirez, ce sera en mémoire de moi.\u201d C\u2019est ainsi que Jésus, notre Sauveur, en cette nuit de la trahison, nous donna, dans un acte d\u2019amour poussé à bout, ce privilège inouï de manger à sa table sa chair sacrée, \u201cpain vivant descendu du ciel\u201d, de boire à la coupe de son sang.Puis, à l\u2019exemple de ceux qui vont mourir, dont l\u2019esprit sanctifié s\u2019éclaire parfois de lumière divine et le cœur dégagé de ce qui passe s\u2019emplit de charité infinie, Jésus, \u201cglorifié en son Père qui se glorifie en lui\u201d, livra à ses amis, en cet instant suprême, ses plus tendres paroles.\u201cMes petits enfants, je vous donne un commandement nouveau : Aimez-vous les uns les autres.Comme je vous ai aimés, vous aussi, aimez-vous les uns les autres.\u201d Et lentement, l\u2019hymne de l\u2019Hallel achevée, il » n.\u2022.( s : 'fff 'H I* I,A COUPE DU SEIGNEUR 197 ip.Si S: 111 Ï ci: Pi z )R.!,i! ' - .r.I 9 quitta le cénacle, après sa divine prière à son Père pour ceux qu\u2019il quittait en vérité, mais qu\u2019il ne voulait pas laisser orphelins ; auxquels il promettait l\u2019Esprit de Vérité, Suprême Consolateur ; et à qui il faisait ce dernier adieu: \u201cJe vous laisse la paix, je vous donne ma paix,\u201d cette si douce paix que le monde ne peut donner.C\u2019était nuit close, une de ces nuits d\u2019Orient, éclairées, sereines, chargées d\u2019étoiles.Le Maître, entouré des Onze, prit le chemin du Mont des Oliviers, traversant, près des fontaines de la Vierge et de Siloë, les pentes de l\u2019Ophel couvert de jardins et de vignes émondées déjà, dont la vue lui inspira son dernier discours.\u201cJe suis la vigne, mon Père est le vigneron, vous êtes les branches.Demeurez en moi, et moi en vous.\u201d (Jean, XV, I.) Il passa, selon son habitude, le val du Cédron et gagna le jardin de Gethsémani.Dans le cénacle, rien n\u2019avait été dérangé.Sur la table reposaient encore le plateau qui avait servi de premier ciboire, et la coupe d\u2019argent dans laquelle il avait vu reluire son propre Sang: ce \u201ccalice de bénédiction\u201d qu\u2019il avait tendu à ses disciples bien-aimés avec la tendresse ineffable de l\u2019adieu suprême: Buvez-en tous, ceci est mon sang pour vous répandu.Quels plus précieux souvenirs à conserver du \u201cpassage\u201d du Maître adoré ! *\t* Ÿ Au début de 1910, des Arabes forant un puits, à Antioche, sur l\u2019Oronte, mirent au jour un trésor d\u2019église, enfoui depuis longtemps dans une excavation souterraine.Il y avait là deux calices d\u2019argent, deux croix byzantines et différentes autres pièces dont les moins anciennes ne paraissent pas postérieures à la fin du sixième siècle.Vraisemblablement, ces objets précieux avaient appar- 198 LA REVUE DOMINICAINE tenu à la grande basilique d\u2019Antioche, élevée par Constantin en 341, et qui dut, à plusieurs reprises, mettre ses richesses à l\u2019abri des persécutions, notamment au quatrième siècle, sous Julien l\u2019Apostat, et lors des invasions des deux Khosrou, de la dynastie sassanide de Perse, en 538 et en 611, lesquelles marquèrent la déchéance définitive d\u2019Antioche la Grande.Le trésor fut racheté par des collectionneurs, MM.Kouchakji, de Paris et de New-York.La relique de beaucoup la plus intéressante qu\u2019il contenait, dit M.Robert de Beauplan, dans Y Illustration du 7 juin 1924, est un calice d\u2019argent ciselé, mesurant 7 pouces de hauteur et 5 de diamètre.Après qu\u2019on l\u2019eut débarrassé, avec de grandes précautions, de son oxydation profonde, ce calice fut envoyé à New-York et mis en sûreté dans la voûte d\u2019une banque de la Cinquième Avenue.Exposé à l\u2019admiration des profanes, il a piqué la curiosité des savants.La gracieuse obligeance des collectionneurs fortunés permit, non sans précautions préalables, aux historiens de l\u2019art et aux archéologues de scruter à loisir les secrets nombreux et variés que renferme cette vieille coupe artistique.De fait, le calice a été étudié, depuis 1915, surtout par le Dr G.A.Eisen, de l\u2019Académie des Sciences de Californie, qui lui a consacré une ample monographie en deux volumes, illustrée de nombreuses planches (The Great Chalice of Antioch, New-York, 1923, prix: $200.).D\u2019autre part, M.Arthur Bernard Cook, lecteur d\u2019archéologie classique à l\u2019Université de Cambridge, en a fait l\u2019objet d\u2019un substantiel article paru dans la Cambridge Review du 15 janvier dernier.Enfin dans The Ladies\u2019 Home Journal du mois de novembre, M.William Romaine Newbold, Ph.D., LL.D., professeur de philosophie à l\u2019Université de Pennsylvanie, tentait de justifier quelques-unes des plus importantes .I a ! j| I fi fl U É S Sr i «re st li ÎM I 11.¦a 51 le flO ij] île n LA COUPE DU SEIGNEUR 199 conclusions proposées par le Dr Eisen sur l\u2019origine du calice d\u2019Antioche.Le calice est, pour ainsi dire, en deux parties.La coupe proprement dite est faite d\u2019une feuille épaisse d\u2019argent assez grossièrement martelée; elle est entourée d\u2019un revêtement de même métal, à jour, d\u2019un très fin travail de ciselure.Sa forme est caractéristique : un récipient sans anse, ovoïde, reposant sur une sorte de boule aplatie, supportée elle-même par un pied bas et étroit.Celui-ci est tourné dans un bloc d\u2019argent, sans ornement, comme on n\u2019en trouve que pendant les deux premiers siècles de l\u2019Empire romain.La base de la coupe est décorée par des motifs de feuillage.Six ceps de vigne à double tige s\u2019en échappent et couvrent de l\u2019enchevêtrement harmonieux de leurs rameaux, de leurs vrilles, de leurs feuilles et de leurs grappes les flancs du vase.Des animaux symboliques \u2014 une colombe, un calimaçon, un lièvre qui se hâte, un papillon, une sauterelle, etc, se mêlent gracieusement à cette ornementation.En haut, court une guirlande de fleurs de lotus piquée d\u2019une étoile.Mais, surtout, douze espaces ont été ménagés dans cette enveloppe artistique pour des personnages assis, disposés en deux rangées.Ces personnages sont groupés autour de deux figures centrales, dont l\u2019une se trouve sur la face postérieure du calice.Ces deux figures très ressemblantes, représentent assurément le même individu: le chef ou maître auquel tous rendent hommage à la grecque ou à la romaine, étendant noblement le bras pour l\u2019ample salut que le Fascisme a ressuscité.Le Dr Eisen a passé plusieurs années à identifier les personnages.Par l\u2019interprétation des emblèmes, par des détails du costume, par l\u2019expression de la physionomie, par des rapprochements de toutes sortes, il a cru pouvoir affirmer que ces représentations correspondaient à saint 200 LA REVUE DOMINICAINE Pierre et à saint Paul, à saint Jacques le Majeur, à saint Jude et à saint André, d\u2019une part; à saint Luc, saint Marc, saint Mathieu, saint Jean et saint Jacques le Mineur, d\u2019autre part.Quant aux deux figures centrales, ce seraient celles du Christ, à deux époques de sa vie: au temps de sa prédication dans le premier groupe; lors de son adolescence, dans le second.Il n\u2019est certes pas évident que ces identifications soient toutes exactes.Il est très probable cependant que saint Pierre se reconnaît facilement dans cette figure barbue, large et forte, au nez court et aplati, assise au-dessous de l\u2019agneau.Longtemps après que l\u2019enveloppe fût ciselé, on grava sur sa chaise les symboles caractéristiques du prince des Apôtres, les clefs et la croix.Une comparaison de cette figure avec les plus anciens portraits de saint Pierre, confirme du reste cette ancienne identification.J\u2019ai été frappé, pour ma part, de la ressemblance quasi parfaite qu\u2019offre cette figure soucieuse avec la statuette de marbre représentant, sous les traits de saint Pierre, un bon Pasteur portant une brebis autour de son cou, sculpture très fine, qui daterait, dit-on, des premiers siècles de notre ère, trouvée dans l\u2019oratoire de la maison de saint Clément, à Rome, lors des fouilles faites par les Pères Dominicains, en 1857, et qui mirent à jour ce sanctuaire du premier siècle adossé à une immense ligne de muraille du temps de la République.\u2014 A droite du Christ adolescent, une figure énergique, au H' iîM le menton proéminent, ressemble beaucoup aux plus anciens portraits de saint Paul.Celle de gauche, dit le Dr Eisen, est le portrait de saint Jean : expression jeune, amoureuse, réfléchie et mystique que reflètent ses écrits.M.New-bold admet l\u2019expression johannique de cette figure.La photographie elle-même nous permet de la reconnaître.U16| m LA COUPE DU SEIGNEUR 201 Mais Tidentification plus ardue des autres figures reste moins probable.En ce qui concerne le Christ, toutefois, indépendamment de la place d\u2019honneur qui lui est attribuée et le geste dont les autres personnages le saluent, il est facilement reconnaissable à divers attributs non douteux.Il est assis sur un trône, avec un agneau, debout, à sa droite.La colombe du Saint-Esprit plane au-dessus de sa tête et, dans la guirlande des fleurs de lotus qui sert de bordure supérieure, une étoile rappelant celle des Mages le désigne.Ses bras sont ouverts en croix.Sa main droite est tendue vers un plat où il y a deux pois- s sons, sept pains et, pour autant qu\u2019on peut le distinguer, un épi de blé et quelques palmes.Sous ses pieds, un aigle, aux ailes déployées, est posé sur des petits pains qui remplissent un large panier entre deux grappes de raisin.Beau symbole de l\u2019âme immortelle qui, enivrée de l\u2019Eucharistie, s\u2019envole vers le ciel ! De l\u2019autre côté du calice, Jésus a l\u2019apparence d\u2019un jeune homme d\u2019une douzaine ou d\u2019une quinzaine d\u2019années; il tient dans sa main gauche un rouleau légèrement développé, peut-être le Livre de la Loi.C\u2019est à peu près ainsi qu\u2019on peut imaginer Jésus, dans le Temple ou la synagogue, au milieu des docteurs.Les deux figures du Christ se ressemblent beaucoup.Imberbes toutes deux, \u2014 détail qui frappera la tradition, \u2014 elles ont, dit-on, une expression indicible d\u2019amour infini et d\u2019infinie tristesse.On assure que la photographie est impuissante à rendre la subtile et profonde et naturelle beauté de ces portraits d\u2019une intensité de vie prodigieuse, point du tout flattés, aux yeux extrêmement doux, aux lèvres très fines marquant une bouche assez large dans un ovale de figure arrondi à la base et qui s\u2019élargit davantage au sommet.Il s\u2019en dégage, dit-on, 202 LA REVUE DOMINICAINE comme un charme irrésistible qui remplit les yeux de larmes; et l\u2019âme ravie, sent au fond d\u2019elle-même comme quelque chose de divin rayonnant de ces figures.1 Tel est le \u201cgrand calice\u201d trouvé accidentellement à Antioche, sur l\u2019Oronte, au début de 1910, par des Arabes forant un puits.Le Dr Eisen a apporté un soin particulier et une grande compétence à en fixer l\u2019époque d\u2019une façon aussi incontestable que possible.A ses yeux, les deux parties du calice, l\u2019intérieure et l\u2019extérieure, ne sont pas de la même date.La forme de la coupe est caractéristique, d\u2019un style qui est celui de différents vases figurant dans les collections archéologiques et qui tous appartiennent au 1er siècle.On le retrouve encore sur des peintures murales de Pompéi nécessairement antérieures à l\u2019an 79, et sur des monnaies d\u2019argent datant de la révolte des Juifs et du siège de Jérusalem, en 70.Par contre, après le 1er siècle, cette forme ovoïde, sur pied bas et étroit, disparaît complètement pour faire place à d\u2019autres offrant un meilleur équilibre.L\u2019enveloppe d\u2019argent, chef-d\u2019œuvre de ciselure, a été faite avant l\u2019an 100 de notre ère par un artiste qui a probablement connu le Christ et les Apôtres; car les deux représentations du Christ sont de réels portraits de lui : on y reconnaît une vie intense enfermée en un repos éternel.Et si l\u2019idée est venue après coup d\u2019enchâsser dans un revêtement si précieux d\u2019orfèvrerie une coupe d\u2019argent sans art, c\u2019est qu\u2019on lui attachait une valeur de relique insigne.De déductions en déductions, le savant américain fut conduit à édifier 1.\u2014M.Newbold, hanté par le charme très doux qu\u2019il ressentit à contempler ces portraits du Christ, demandait un jour à ses étudiants en Histoire de l\u2019Art, quelle impression ils avaient eux-mêmes éprouvée.L\u2019un d\u2019eux répondit: \u201cI could not see them very well, because ichenevcr 1 looked at them the tears blinded my eyes.\" Un autre: \u201cThere is something about them which smks into the depths of the one's soul, something divine.\" (Ibid, p.74). LA COUPE DU SEIGNEUR 203 une hypothèse singulièrement hardie, mais fort suggestive.Après la chute de Jérusalem, c\u2019est Antioche qui devint le centre de la chrétienté en Orient.Il est fort probable que la \u201cGrande Eglise d\u2019Antioche\u201d hérita de nombreux trésors conservés à Jérusalem.Or quel est l\u2019objet que les premiers chrétiens de la Ville Sainte durent honorer d\u2019une vénération particulière ?Assurément la coupe du Seigneur, lors de la dernière Pâque, dans laquelle le Maître trahi avait offert son Sang pour eux.Le calice d'Antioche, opine le Dr Eisen, c'est la coupe du Seigneur.Voilà pourquoi quelques années plus tard, la piété des fidèles chercha à lui donner une décoration digne du souvenir sublime qu\u2019elle évoquait.H- * L\u2019hypothèse est hardie, je l\u2019avoue; mais il n\u2019est pas déraisonnable, ce semble, de la hasarder.Le Dr William Romaine Newbold n\u2019en cache pas la témérité.\u201cAn announcement so sensational will not easily find favor with sensible people.That the Quest of the Holy Grail, for hundreds of years the theme of poetry and romance, should at last, and in our prosaic and skeptical age, be crowned with success; that more than eighteen centuries after the death of the last person who had seen the Christ in the flesh, we of the sixtieth generation should be able to form some idea, of His personal appearance, no fairy tale could be more incredible ! And I fancy that most persons, when they first hear it, will be inclined to dismiss it from mind, as I did myself, as beeing too absurd to deserve a second thought.But no one who has seen the chalice will dismiss it without a second thought.But if the holder was made during the lifetime of the first generation of Christians, what very sacred cup could they have had ?Doctor Eisen can think of no other one than 204 LA REVUE DOMINICAINE that used by Christ at the Last Supper, and I am inclined to agree with him\u201d (Ibid., p.8.) Des érudites et loyales discussions du Dr Eisen quelques conclusions semblent hors de doute.Elles interdisent du moins au premier venu de déclarer absurde l\u2019hypothèse qu\u2019il a énoncée.D\u2019abord la coupe.Elle est bien juive: \u201cen forme d\u2019amande\u201d.1 Elle est certainement du premier siècle de notre ère.Son style est caractéristique de cette époque.Des monnaies d\u2019argent datant de la révolte des Juifs et du siège de Jérusalem en témoignent.Des peintures murales de Pompéi nécessairement antérieures à l\u2019an 79, représentant le même type de coupe qui, assure-t-on, disparaît complètement après le premier siècle.De plus, l\u2019on peut voir sur l\u2019un des relief à l\u2019intérieur de l\u2019Arc de Titus, à Rome, parmi les dépouilles sacrées que l\u2019empereur triomphant enleva du Temple de Jérusalem, en 70, une coupe de forme identique et d\u2019à peu près même grandeur, sculptée entre le chandelier à sept branches et la table d\u2019or des pains de proposition.Ajoutons, pour notre part, qu\u2019un marbre païen trouvé dans les fouilles exécutées sous la basilique Saint-Clément, nous fait voir une douzaine de \u201ccalices\u201d, tous sans anses, avec pied, et de formes variées.2 Aucun d\u2019eux cependant ne ressemble au calice d\u2019Antioche.Ce type semble avoir disparu.Du moins, on ne le remarque plus ici ; car, chez tous, le pied s\u2019élève davantage; et la coupe la plus voisine a quelque peu la forme d\u2019un lys, tandis que le calice d\u2019Antioche fait plutôt penser à une tulipe qui a fermé sa corolle sous la tombée du soir.Or l\u2019on sait qu\u2019au Ilème siècle, le dieu Mithra avait, près de l\u2019Oratoire de Saint-Clément, son temple, 1.\t\u2014Exode, XXV, 33 2.\t\u2014Diet d\u2019Archéologie chrét.et de Liturgie.Mot: calice, col.1596. LA COUPE DU SEIGNEUR 205 entièrement mis à jour aujourd\u2019hui, où ses adeptes, selon la malicieuse expression de saint Jérôme, \u201callaient sous terre adorer le Soleil\u201d.Le marbre en proviendrait-il ?Seraient-ce là les calices des libations ?La coupe est du premier siècle, il n\u2019y a pas de doute.L\u2019enveloppe elle-même, ajoute le Dr Eisen, a été ciselée avant l\u2019an 100, par un artiste grec, qui avait vu le Christ et les Apôtres.Il semble, en effet, incontestable que les ciselures du calice aient été exécutées par un artiste du premier siècle fortement influencé par l\u2019art grec de cette époque florissant à Antioche la Grande.M.William Romaine Newbold le prouve non seulement, avec le Dr Eisen, par la qualité artistique des portraits, mais encore par l\u2019histoire des idées théologiques ignatiennes, lesquelles, à son dire autorisé: \u201cfrom the field with which 1 am most familiar, that of early Christian history and ideas\u201d, \u2014 sont comme cristallisées en fines ciselures dans les symboles qui décorent le calice d\u2019Antioche.Il est certain qu\u2019on suit l\u2019humanité à la trace en explorant les monuments qu\u2019elle a construits.L\u2019homme manifeste à ses descendants la culture de son intelligence par l\u2019éclair de génie qu\u2019il renferme dans ses écrits et par l\u2019étincelle de vie qu\u2019il fixe dans la matière.\u201cL\u2019œuvre d\u2019art, a-t-on dit joliment, est la fleur suprême d\u2019un groupe humain.\u201d Elle porte en elle les marques caractéristiques de son époque.Et c\u2019est à ses détails de rudesse ou de beauté que l\u2019historien reconnaît avec certitude en quel siècle elle s\u2019est épanouie.Que les deux figures centrales du calice veuillent représenter le Christ, c\u2019est ce qui résulte manifestement de tous les symboles.Il est aussi évident, au dire de tous ceux qui les ont vues, \u2014 et les photographies que nous avons ne nous permettent pas d\u2019en douter, \u2014 que ces deux figures ainsi que les dix autres sont des portraits 206 LA REVUE DOMINICAINE d\u2019une netteté, d\u2019un relief qui donne l\u2019impression d\u2019une exactitude admirable.Ils doivent donc être de la grande époque; ils ont dû apparaître dans un milieu très cultivé et \u201ccomme la fleur d\u2019un groupe humain\u201d.Or, affirme M.Newbold, l\u2019art du portrait était à son apogée dans la première moitié du premier siècle.Plusieurs portraits de cette époque qui nous sont conservés en témoignent.Puis, après le premier siècle l\u2019art décline; la décadence s\u2019accentue au Ilème et au Illème siècle, de telle sorte que il n\u2019est personne tant soit peu familier avec l\u2019histoire de l\u2019art, qui puisse affirmer que ces portraits datent de cette époque postérieure.On sait de plus que, au premier siècle, le style de la plupart des colonies romaines, telle Antioche de Syrie, fut le style grec modifié par certaines influences locales.\u201cTour à tour capitale de l\u2019Empire Séleucide et de la Province Romaine, Antioche, écrit le Cte de Vogué dans son beau livre: Syrie centrale, architecture religieuse du 1er au VHème siècle, Paris, 1865, régnait au nom de la politique, de la philosophie et des arts.L\u2019influence hellénique prévalait.Les sombres cultes de l\u2019Orient s\u2019assouplissaient au contact des rites élégants de la Grèce : le dieu caché dans la flamme des vieux autels chananéens prenait les traits d\u2019un Jupiter tonnant; la farouche Anaitis empruntait à Diane sa chaste élégance;.les généalogistes mythologiques trouvaient aux dieux locaux, même aux dieux des montagnes tel que Casius, des ancêtres en Attique, en Béotie ou dans l\u2019Archipel; un élève de Lysippe était chargé de représenter la personnification déifiée de la ville, il scidptait un chef-d\u2019œuvre dont le type, refondu à l\u2019infini, colporté par le monnayage, par le commerce artistique, devenait populaire dans le mande entier.\u201d Le milieu était donc éminemment propice à l\u2019épanouissement d\u2019une œuvre d\u2019art. LA COUPE DU SEIGNEUR 207 Que Fauteur soit grec et qu\u2019il ait vu Jésus et les Apôtres, il n\u2019est pas probable qu\u2019on puisse jamais l\u2019affirmer avec certitude.Il était défendu, il est vrai, aux artistes juifs de faire des portraits.Mais comment un hellène aurait-il pu connaître Jésus dans son enfance passée à Nazareth en Galilée ?Ce qu\u2019il y a de certain, cependant, c\u2019est que beaucoup d\u2019artistes, grecs pour la plupart, furent embauchés pour bâtir, en Galilée ou aux environs, les villes de Diocésarée, Juliade, Césarée, \u201couvrages pompeux des Hérodes qui cherchaient, par leurs constructions magnifiques, à prouver leur admiration pour la civilisation romaine et leur dévouement envers les membres de la famille d\u2019Auguste\u201d.(Josèphe, B.J., II, IX, 1.) Hérode Antipas bâtit ainsi en style gréco-romain, en l\u2019honneur de Tibère, vers l\u2019an 15, sous les yeux de Jésus enfant donc, Tibériade, sur les bords du lac de Galilée: ce joli pays où, paraît-il, les montagnes se déployaient avec tant d\u2019harmonie et inspiraient de si hautes pensées.Et il est probable que quelques-unes de ces âmes d\u2019artistes s\u2019enthousiasmèrent pour Jésus, s\u2019attachant sinon à ses pas, du moins à sa doctrine d\u2019amour, de vérité et de vie.i Et quand advint, à la mort d\u2019Etienne, la grande persécution contre l\u2019Eglise de Jérusalem, l\u2019on peut supposer avec vraisemblance que, parmi les Chrétiens qui se rendirent jusqu\u2019à Antioche pour échapper aux jalouses colères des Cyrénéens ridiculisés par la sagesse de cet enfant à la figure angélique, qui voyait le ciel ouvert et le Fils de l\u2019homme debout à la droite de Dieu, l\u2019on peut croire, dis-je, que, avec ces quelques hommes de Chypre et de Cyrène qui s\u2019adressèrent aux Grecs leur annonçant le Seigneur Jésus, il se trouvait 1.\u2014Il y avait même des artistes grecs en permanence à la cour d\u2019Hérode; ils ont dû le connaître et l\u2019aimer: il était si doux et si bon ce Jésus de Nazareth. 208 LA REVUE DOMINICAINE quelqu\u2019un de ces artistes grecs tout heureux de revoir leur patrie et bénissant le Seigneur de ce qu\u2019on lui apportait la Bonne Nouvelle.(Actes, VII, et XI, 19-22.) Il est sûr du moins, que, dès cette époque, vers l\u2019an 31 à 40, l\u2019Eglise d\u2019Antioche s\u2019établit \u201cpar la main du Seigneur\u201d et sous la présidence de Barnabée, envoyé de Jérusalem.A son arrivée à Antioche, disent les Actes (XI, 22-24), lorsqu\u2019il eut vu \u201cla grâce de Dieu\u201d, il s\u2019en réjouit et exhorta tous les \u201cChrétiens\u201d à rester d\u2019un cœur ferme attachés au Seigneur.Paul s\u2019y fixa en 44 et dès lors, l\u2019Eglise d\u2019Antioche rivalisa de grâces avec celle de la Ville sainte.Elle attira tous les fugitifs, surtout ceux de Jérusalem où le \u201croi Hérode Agrippa 1er s\u2019était mis à maltraiter, pour être agréables aux Juifs, les membres de l\u2019Eglise, faisant mourir par l\u2019épée Jacques, frère de Jean\u201d.(Actes, XII, 1-2.) Il n\u2019est donc pas impossible, il est même vraisemblable que les portraits si vivants du Seigneur et des Apôtres qui ornent le calice d\u2019Antioche et qui sont, à n\u2019en pas douter, du premier siècle de notre ère, aient été ciselés à Antioche la Grande par un artiste hellénique qui a connu le Seigneur.Il est difficile actuellement d\u2019affirmer davantage.Ce n\u2019est pas beaucoup.C\u2019est assez cependant pour appuyer historiquement la plausibilité de l\u2019hypothèse du Dr Eisen.Supposez en effet, un instant, qu\u2019il soit prouvé par l\u2019archéologie et l\u2019histoire, que le revêtement artistique du calice d\u2019Antioche est du 1er siècle, c\u2019est-à-dire qu\u2019il a été ciselé avant l\u2019an 100, comme l\u2019affirme le Dr Eisen et le croit le Dr Newbold, il est très probable alors que cette coupe si magnifiquement décorée soit la coupe du Seigneur.Ajouterai-je la preuve sérieuse quoique difficile que le Dr Newbold tire de l\u2019ensemble des symboles \u201cwhich express very completely the theology of the Church of LA COUPE DU SEIGNEUR 209 Antioch as it was in the latter part of the first century, a significant fact\u201d.Il semble bien, en effet, qu\u2019il y ait une étroite parenté entre les idées théoîogiques de saint Ignace d\u2019Antioche exprimées dans ses lettres et les symboles christologiques ciselés par l\u2019artiste sur l\u2019enveloppe du calice.La \u201cplantation\u201d de vigne qui forme comme la structure artistique de l\u2019enveloppe, est au premier siècle le symbole consacré pour désigner l\u2019Eglise Chrétienne, laquelle a supplanté la synagogue.The vine as the \u201cplanting\u201d occurs in this sense in five out of eight writers before about 170, écrit le Dr Newbold, (ibid, p.74).Saint Ignace lui-même appelle l\u2019Eglise \u201cla plantation du Père\u201d et \u201cle Troupeau du Divin Pasteur Jésus\u201d.Et les douze tiges déroulant leurs rameaux chargés de fruits peuvent bien vouloir symboliser les plantations des douze Apôtres.Deux idées, dit M.Newbold, président à la Christologie ignatienne.L\u2019humanité réelle du Christ qu\u2019il défend contre le fantôme imaginé par les Docètes; sa divinité glorieuse prolongée sur terre \u2014 ô miracle d\u2019amour \u2014 dans la Sainte Eucharistie.Turning to the chalice, one finds all Ignatius\u2019 leading ideas so clearly expressed that one can imagine Ignatius as simply translating its symbols into words when writing his letters.The younger Christ with the open scroll represents Christ on earth presenting to the world the new Law or new Covenant.The elder Christ is the risen Christ, now in heaven; he holds in his right hand the plate of loaves and fishes, a common symbol of the Eucharist, and beside him is the lamb, representing Christ\u2019s flock, the Church, in an attitude of eager ex~ pectacy, waiting to be fed.What could be plainer ?(Ibid.p.76.) 210 LA REVUE DOMINICAINE L\u2019aigle, posé sur un panier rempli de pain: symbole de l\u2019Eucharistie, dont l\u2019envol vers les hauteurs symbolise parfois l\u2019immortalité de l\u2019âme, peut fort bien suggérer cette pensée de saint Ignace: il recommande aux Ephé-siens (XX, 2) l\u2019union avec l\u2019évêque et le presbyterium \u201crompant un seul pain qui est le remède de l'immortalité, l\u2019antidote pour ne pas mourir, mais pour vivre toujours en Jésus-ChristSaint Ignace est le premier des écrivains sacrés à appeler l\u2019Eucharistie \u2018'le pain de Dieu\u201d.Et il est le premier aussi qui rappelle, après Mathieu, l\u2019étoile miraculeuse qui désigne aux Mages venus d\u2019Orient le Sauveur naissant à Bethléem.Plusieurs passages aussi de ses lettres, comparant les prêtres de i\u2019Egiise autour de leur évêque, aux Apôtres en \u201csession\u201d autour du Christ lui-même, passages trouvés obscurs en vérité par plusieurs commentateurs ignatiens, sont magnifiquement illustrés sur l\u2019enveloppe du calice où l\u2019on voit les deux figures du Christ, \u201cl\u2019image du Père\u201d, assises au milieu des Apôtres qui lui rendent dans un geste d\u2019adoration le suprême hommage.1 L\u2019œuvre artistique du maître ciseleur reflète donc, ce semble, les idées théologiques de l\u2019évêque d\u2019Antioche.En tout cas, il est difficile de ne pas admettre la ressemblante beauté qu\u2019ils prêtent tous deux, dans leurs symboles, au Christ, \u201cnotre Dieu\u201d, \u201cDieu manifesté en la nature humaine\u201d.Si l\u2019on se rappelle maintenant qu\u2019Ignace, mort à Rome, \u201csous la dent des bêtes\u201d, vers l\u2019an 110, a été nommé évêque d\u2019Antioche probablement vers l\u2019an 70, l\u2019on trouve 1.\u2014\u201cQue chacun considère l\u2019évêque comme le Seigneur lui-même\u201d.(Smyrn.VIII, XI.) En d\u2019autres passages, il pense à Dieu au milieu d\u2019une assemblée: \u201cQue tous vénèrent l\u2019évêque, comme j étant la ressemblance du Père, et les prêtres, comme le Conseil de Dieu et le collège des Apôtres.\u201cVotre évêque étant sur un trône élevé comme l\u2019image de Dieu, et les prêtres autour comme le collège j des Apôtres.\u201d (Magn., VI, 1; Trail., Ill, 1; Smyrn., VIII, 1). LA COUPE DU SEIGNEUR 211 que les suggestives comparaisons du Dr Newbold confirment à merveille l\u2019assertion du Dr Eisen, à savoir que le revêtement du calice a été fait avant l\u2019an 100 de notre ère.Il se peut toutefois qu\u2019une étude plus fouillée de la part de spécialistes sur les méthodes de ciseler l\u2019argent en un si beau relief, ou encore sur la forme des costumes que portent les Apôtres, amoindrissent les probabilités accumulées par ces deux savants en faveur de leur opinion, les détruisent même tout à fait.La vérité historique a quelquefois de ces triomphes insoupçonnés.En attendant cette heureuse défaite, je suis porté à croire à la vraisemblance de leur hypothèse.Restent, il est vrai, plusieurs objections.On dit volontiers chez les archéologues qu\u2019il n\u2019y eut aucun artiste chrétien avant le Ilème siècle.Pourquoi ?parce que les catacombes romaines en témoignent.Cela est vrai sans doute quant à Rome, mais ne l\u2019est plus pour Antioche.Il y a aussi l\u2019aigle aux ailes éployées, la forme des douze sièges, qui n\u2019apparaissent sur d\u2019autres monuments qu\u2019au Illème siècle.Mais ils ne sont pas caractéristiques de cette époque.Il y a surtout le fait inouï de voir l\u2019Eglise de Jérusalem se priver si tôt de cette relique si précieuse qu\u2019est la coupe du Seigneur.A cela nous ne pouvons rien répondre.Que savons-nous des circonstances qui ont pu obliger ou inviter l\u2019Eglise de Jérusalem à remettre à l\u2019Eglise d\u2019Antioche ce trésor sacré ?Une chose cependant est certaine, c\u2019est la persécution et la spoliation auxquelles a été en butte de très bonne heure l\u2019Eglise de Jérusalem.La sécurité manquait peut-être autant pour ce trésor que pour la vie des disciples qui se sauvèrent dès l\u2019an 31 jusqu\u2019à Antioche de Syrie. 212 LA REVUE DOMINICAINE Et puis ne dit-on pas avec une certaine probabilité, quoique non universellement admise, que la Pâque du Seigneur fut mangée chez Marie, mère de Jean surnommé Marc.i Dans ce cas la coupe du Seigneur lui appartenait.Il y eut, c\u2019est certain, une Eglise dans sa maison.C\u2019est là que Pierre, \u201caprès réflexion\u201d, se rendit après sa miraculeuse échappée de prison; \u201cil y trouva beaucoup de personnes réunies qui priaient.\u201d (Actes, XII, 11-19).Cette maison où était peut-être le Cénacle, était bien menacée.Et puis nous voyons que vers ce temps de persécution, Jean Marc part pour Antioche avec Paul et Barnabée.Il est possible que sa famille le suivît et l\u2019allât rejoindre à Antioche; car jamais plus après, les Actes ne parlent de Marc à Jérusalem.Cela expliquerait peut-être comment il se fit que la coupe du Seigneur, appartenant peut-être à la famille de Jean Marc, se trouvât, vers l\u2019an 45, plus en sûreté à Antioche où la vénération des fidèles inspira à un artiste chrétien de la revêtir si magnifiquement.Une fresque du Pinturicchio qui orne la calotte de l\u2019abside de l\u2019église de Ste-Croix-en-Jérusalem, à Rome, représente les divers faits se rapportant à l\u2019invention de la Sainte Croix, laquelle eut lieu entre 335 et 357 et, selon 1.\u2014ZAHN présente l\u2019identification de la maison de Marc et du Cénacle comme une donnée traditionnelle primitive.Cf.JERUSALEM NOUVELLE, par le Père VINCENT, O.P., fasc.2 et 3.\t.Il est curieux de la retrouver dans les Acta Sti Barnabae Apost.(Act.S.S., junii II, 1867, p.434)',\t.\u201cLe Seigneur accepta son invitation (de Marie, mère de Marc).Au comble de la joie celle-ci le reçut dans sa chambre haute.A partir de ce jour lorsqu\u2019il venait à Jérusalem, c\u2019est là que le Seigneur descendait avec ses disciples; c\u2019est là qu\u2019il les initia en leur communiquant le mystère ineffable.Nous tenons des anciens cette tradition que celui qui portait la cruche d'eau à la suite duquel le Seigneur ordonna à ses disciples de se mettre, était Marc, le fils de la Bse Marie.C\u2019est à dessein, disent les Pères, en interprétant ce passage, que le Seigneur dit: \u201cchez un tel\u201d (Matt., XXVI, 18), nous apprenant par cette énigme qu\u2019il vient loger chez celui qui se tient prêt.C\u2019est là qu\u2019il fit la Pâque. LA COUPE DU SEIGNEUR 213 une vénérable tradition, lors d\u2019un voyage de sainte Héleine à Jérusalem vers cette époque.La reconnaissance de la Vraie Croix y est garantie par la résurrection d\u2019un mort qui se lève au contact de la Croix du Sauveur.Ce procédé divin d\u2019authentiquer la Vraie Croix, affirme Dom Leclerc (Diet, d\u2019arch.Chr.et de Lit., mot: Croix, vol.III, col.3135-6), est une légende venue d\u2019Orient.Elle fut inventée vers 439, par Rufus et Socrate.Saint Jean Chrysostome et saint Ambroise, vers 395, ne la connaissent pas.Ils affirment, au contraire, que la Vraie Croix fut reconnue au \u201cTitulus\u201d qu\u2019elle portait encore.La coupe du Seigneur n\u2019a aucun \u201ctitre\u201d pour prouver son authenticité.Seul un miracle, peu probable, pourrait attester avec certitude que le calice d\u2019Antioche est cette coupe de l\u2019ami inconnu qui a été consacrée, à la dernière Pâque, par le Sang du Sauveur.Mais en-deçà de cette certitude divine, il y a tout le champ des opinions humaines et des hypothèses légitimes.Nous avons vu que l\u2019archéologie attestait que le type du calice d\u2019Antioche est du 1er siècle sinon antérieur.L\u2019histoire de l\u2019art du portrait, à l\u2019apogée au 1er siècle, et l\u2019histoire des symboles chrétiens ainsi que des idées théologiques de saint Ignace, démontrent que le revêtement du calice a dû être ciselé avant l\u2019an 100, à Antioche de Syrie, par un artiste grec qui a pu connaître Jésus.Enfin les circonstances dans lesquelles se trouva l\u2019Eglise de Jérusalem plusieurs fois persécutée au milieu du 1er siècle, et la gloire grandissante de l\u2019Eglise d\u2019Antioche où travaillait Jean Marc avec Paul et Barnabée, peuvent expliquer le fait de la présence à Antioche de cette relique insigne, gage d\u2019union entre les deux Eglises peut-être.\u2014 C\u2019est plus qu\u2019il n\u2019en faut pour légitimer rationellement 214 LA REVUE DOMINICAINE l'hypothèse du Dr Eisen : à savoir que le calice d\u2019Antioche serait la coupe du Seigneur.1 J.-D.Mauger, O.P.Ottawa.1.\u2014La Revue d\u2019Histoire ecclésiastique, de Louvain, rapporte dans son dernier numéro, p.171, toute une littérature sur le Calice d\u2019Antioche.Notons seulement une réponse du Dr Eisen à M.Conway qui place l\u2019origine du calice vers 550 {The Antioch Chalice, dans Burlington Magazine, 1924, t.XLV, pp.106-111), dans laquelle il cite (ibidem, pp.250-251) en faveur de sa thèse sur l\u2019antiquité du calice, l\u2019opinion de M.-B.Cook (Cambridge) et de M.J.Strzygowski, (Jahrbuch der asiatischen Kunst, 1924, pp.53-61 et pl.) .Le savant professeur de Vienne n\u2019avait cependant pas voulu, dans la préface du livre du Dr Eisen, trancher la question de l\u2019âge du calice.S\u2019il opine maintenant en faveur de la thèse du Dr Eisen, son témoignage n\u2019est que plus probant parce que plus autorisé.- *- LA TRISTESSE Un phénomène curieux frappe l\u2019observateur le moins attentif : c\u2019est la tristesse grandissante qui gagne le monde.Un Américain, en quête de statistiques, va jusqu\u2019à nous donner le chiffre marqué au thermomètre de la joie; il constate que le froid gagne lentement mais sûrement.On ne sait plus être gai.Les figures s\u2019allongent pour ne s\u2019épanouir que rarement en un rire mesuré par l\u2019étiquette, l\u2019intérêt ou la passion.Et pourtant, que n\u2019a-t-on pas fait pour rendre le monde heureux ! Quelle invention n\u2019a tâché de satisfaire nos désirs, nos caprices ! Alors que l\u2019effort intellectuel du dernier siècle s\u2019est orienté presque exclusivement dans le sens du confort, il est arrivé que ce sont ceux-là même qui en bénéficient le plus qui connaissent les plus sourdes tristesses.Et dire que notre ère s\u2019est ouverte par un message de joie: \u201cEvangelizo vobis gaudium magnum.\u201d Comme LA TRISTESSE 215 le sel dont parle Notre-Seigneur, en saint Mathieu, l\u2019Evangile se serait-il affadi ?Mystère ! disent les uns.Conséquence logique de l\u2019oubli ou de l\u2019ignorance des besoins de l\u2019âme, gémissent les autres.Puisque le problème de la tristesse se pose de nos jours d\u2019une façon spéciale, examinons-le à la lumière des Saints Livres (passim) et de l\u2019enseignement de saint Thomas d\u2019Aquin (la Ilae, q.35 ss.) Et pour procéder avec ordre, disons : 1)\tCe qu\u2019est la tristesse et quelles sont ses espèces, 2)\tSes causes, 3)\tSes effets tant sur l\u2019âme que sur le corps, 4)\tSes remèdes.I Tout le monde sait ce qu\u2019est la tristesse.Point n\u2019est besoin d\u2019avoir les cheveux blancs pour avoir senti certaines angoisses qui étreignent l\u2019âme et qui se traduisent, soit par un abattement pénible, soit par un besoin de solitude où l\u2019on voudrait soustraire le cœur au dégoût qui l\u2019inonde, soit par des larmes bien lourdes d\u2019amertume parfois.C\u2019est dire, donc, que la tristesse est une douleur qui, allant plus loin que les facultés sensibles, les organes corporels, attaque la partie affective de l\u2019âme mise en en présence d\u2019un mal perçu par le sens intérieur \u2014 intelligence ou imagination.Pour que cette douleur existe, point n\u2019est besoin que les sens extérieurs \u2014 le toucher surtout \u2014 soient affectés.Le mal qui la cause est considéré comme présent et agissant actuellement; c\u2019est le ver rongeur introduit dans le cœur du fruit.Ce mal que la connaissance intérieure met en contact avec la sensibilité émotive de l\u2019âme peut être réel ou imaginaire.Il peut être grave ou rendu tel en passant 216 LA REVUE DOMINICAINE à travers la lentille grossissante d\u2019une sensibilité malade.Qu\u2019il soit passé, présent ou futur, peu importe, puisque, d\u2019une manière ou d\u2019une autre, l\u2019esprit le rend présent.Cette passion est l\u2019une des six \u2014 l\u2019amour, la haine, le désir, l\u2019aversion, la délectation, la tristesse \u2014 de l\u2019appétit concupiscible.L\u2019appétit irascible, à son tour, en compte cinq : l\u2019espoir, l\u2019audace, la colère, le désespoir, la crainte.Parmi ces onze passions qui caractérisent les mouvements en sens contraires de l\u2019âme, saint Thomas donne la priorité à la joie, la tristesse, la crainte et l\u2019espoir.Comme on le voit, la tristesse est une des principales passions capables de bouleverser l\u2019être.Sous le rapport de la moralité, y a-t-il plusieurs sortes de tristesse?Peut-on parler ici de bonne et de fausse monnaie?Evidemment, on ne saurait condamner toute tristesse sans mettre Notre-Seigneur en mauvaise posture, lui qui a dit: \u201cBienheureux ceux qui pleurent, ceux qui souffrent, ceux que le poids du jour écrase.\u201d Saint Paul, à son tour, se réjouit de la tristesse de ses chers Corinthiens.Mais, autre chose est la tristesse prise en elle-même, autre chose est celle qui résulte d\u2019un fait qui demande une réaction en sens contraire.C\u2019est tout comme la peur : mauvaise en soi, elle devient salutaire à l\u2019enfant qu\u2019elle empêche de frôler un chien enchaîné.La tristesse comme telle est mauvaise: c\u2019est la torture d\u2019une faculté faite pour le repos dans le bien.D\u2019ailleurs, ses funestes effets nous la feront juger ainsi.Accidentellement, elle est bonne si elle avertit de la présence d\u2019un mal et pousse l\u2019homme à le faire disparaître.Mais encore ici, il faut qu\u2019elle dure peu : \u201craro est bona, nisi breviter durât\u201d, dit Prümmer, dans son traité de Théologie Morale.C\u2019est tout comme le poison : nuisible de sa nature, il devient salutaire si, dans certaines maladies, un médecin habile le sert à petites doses. LA TRISTESSE 217 Considérée maintenant du côté des causes qui peuvent la produire, il y a autant de genres de tristesse qu\u2019il y a de maux capables d\u2019atteindre l\u2019âme \u2014 et Dieu sait s\u2019ils sont nombreux ! Saint Thomas, après avoir averti qu\u2019il ne s\u2019agit pas d\u2019espèces au sens strict du mot, mais au sens analogique, parle: a) de la miséricorde ou de la pitié qui fait sien le mal d\u2019autrui; b) d\u2019envie qui transforme en mal propre le bien du prochain; c) d\u2019angoisse qui enlève à la tristesse toute force de réaction; d) de paresse enfin ou de paralysie de l\u2019âme qui peut jusqu\u2019à rendre aphone celui qu\u2019elle étreint.Encore une fois, ces différentes sortes de tristesse ne sont que des particularités causales, ou des manifestations diverses de certains effets \u2014 l\u2019angoisse, la paralysie \u2014 causés par le mal présent à la faculté appétitive.II Les causes de la tristesse seront évidemment tous les êtres qui vont s\u2019attaquer à l\u2019âme.Saint Thomas, après nous avoir dit qu\u2019elle peut avoir affaire à des ennemis tant du dedans que du dehors, commence par citer la concupiscence.Cet appétit déréglé qui nous incline parfois si fortement vers les faux biens, est cause de tristesse en ce sens, qu\u2019avec l\u2019ignorance, il est une entrave mise au pied, un bandeau sur les yeux qui retardent notre marche vers le bien.Parfois, non contente de multiplier les difficultés, la concupiscence égare et oriente l\u2019homme vers les abîmes.Il y a une profonde tristesse dans la plainte du grand saint Paul: \u201cJe fais le mal que je ne veux pas faire tandis que je suis impuissant devant le bien qui me sollicite.\u201d Que dire de l\u2019amertume qui abreuve l\u2019âme de ces \u201cgrands égarés\u201d qui, à un moment donné, s\u2019arrêtent dans leur chute pour fixer leurs plaies ? 218 LA REVUE DOMINICAINE Au hasard des aveux, je ne veux citer que ces vers de Jean Aicard, cités par Pierre Loti; ils sont d\u2019une mélancolie poignante.Ah ! puisque la nuit monte au ciel ensanglanté, Reste avec nous, Seigneur, ne nous quitte plus, reste ! Soutiens notre chair faible, ô fantôme céleste, Sur tout 7iotre néant, seule réalité ! Seigneur, nous avons soif, Seigneur, nous avons faim ! Que notre âme expirante avec toi communie ! A la table où s\u2019assied la fatigue infinie, Nous te reconnaîtrons quand tu rompras le pain.Les vallons sont comblés par l\u2019ombre des grands monts, Le siècle va finir dans une angoisse immense; Nous avons peur et froid dans la nuit qui commence.Reste avec nous, Seigneur, parce que nous t\u2019aimons ! Voilà où l\u2019on en vient avec le programme de vie que Loti lui-même nous confie de façon un peu poseuse, espérons-le: \u201cJe vais vous ouvrir mon cœur, vous faire ma profession de foi.J\u2019ai pour règle de conduite de faire toujours ce qui me plaît, en dépit de toute moralité, de toute convention sociale.Je ne crois à rien ni à personne, je n\u2019aime personne ni rien; je n\u2019ai ni foi, ni espérance.\u201d Et sans être de ces grands désespérés, avez-vous remarqué la mélancolie qui suit toute défaillance, mélancolie si souvent salutaire qu\u2019on nomme remords ?Une autre cause intérieure de tristesse, c\u2019est notre amour de l\u2019unité.Nous aimons tout ce qui parfait notre être, tout ce qui nous donne une unité complète.Et par contre-coup, les agents qui s\u2019opposent à cette unité, à cette union, deviennent des causes de tristesse.Sans parler ici du malaise que l\u2019on ressent de voir son corps aux prises avec la maladie, les infirmités, la vieillesse, que dire de la désagrégation de l\u2019esprit ?Que dire sur- LA TRISTESSE 219 tout de la désagrégation du cœur ?Y a-t-il ruines plus tristes que celles de nos affections ?Et quand l\u2019obligation a forcé des êtres qui s\u2019aimaient à s\u2019éloigner les uns des autres, vous savez quel vide affreux se creuse dans le cœur.\u201cPartir, c\u2019est mourir un peu\u201d, dit la chanson; et les départs, petits ou grands, sont si nombreux dans la vie.Oui, tout ce qui contrarie ce besoin d\u2019union des nombreuses parties qui composent notre être, tant physique que moral, devient une source de tristesse.Enfin, quelle sera la cause efficiente extérieure capable d\u2019introduire le mal dans l\u2019âme pour la faire souffrir ?Il est évident que cet agent devra être plus fort que l\u2019appétit qui ne veut pas cette douleur: autrement, la résistance de ce dernier rendrait l\u2019effort de cet agent inefficace.Cette faiblesse de l\u2019âme peut être réelle ou apparente, momentanée ou permanente: c\u2019est ce qui explique l\u2019action d\u2019agents perturbateurs, parfois si faibles.On pourrait bien faire face à telle épreuve moins forte que notre pouvoir de réaction; mais, on ne s\u2019en met pas en peine.Qui sait si la vanité ne poussera pas à fixer un brin de mélancolie dans les yeux ?Il est clair que si, en vue d\u2019un bien plus grand qui en résulte, l\u2019âme consent à l\u2019action extérieure et va jusqu\u2019à la seconder, il n\u2019y aura plus de tristesse, mais un plaisir \u2014 passager pour le moins.C\u2019est ainsi que le patriotisme d\u2019un père peut aller jusqu\u2019à la joie alors que l\u2019armée vient lui arracher son fils.Dans un autre domaine, vous savez qu\u2019on a appelé Claire d\u2019Assise, la joie de la pauvreté; Thérèse d\u2019Avila, la joie de la souffrance; Jeanne-Françoise de Chantal, la joie de l\u2019action, etc.Il reste donc que la tristesse est causée par un mal que, contre son gré, rendent présents à la faculté apétitive de l\u2019âme, des agents tant du dedans que du dehors.r-Il\tL\u2019abbe Emile Dussault.(à suivi'e) VOEUX DE RELIGION LES ORIGINES Est-il nécessaire d\u2019interroger sur l\u2019origine des vœux de religion ?La source de tout ce qu\u2019il y a de saint dans l\u2019Eglise n\u2019est-elle pas unique ?C\u2019est la même divine pensée qui a tout inspiré, la même puissance infinie qui a tout permis.Celui qui nous a appris à adorer le Père en esprit et en vérité peut-il ne pas être l\u2019auteur du plus parfait des actes de religion ?Sans doute c\u2019est au Christ que se rapporte comme à son auteur toute la vie chrétienne.Pas un dogme ou une pratique qui ne soit né de sa parole ou de ses œuvres.Mais pour se rattacher à l\u2019enseignement et aux actions du Sauveur, tout ce qui fait la doctrine et le culte chrétien n\u2019a pas été nommé par lui.Son enseignement est clair, sons institution est définitive sur certains points.Combien d\u2019autres ne nous ont été appris et imposés que par les docteurs qu\u2019il a constitués les interprètes de sa parole, par les maîtres à qui il a confié la conduite de son Eglise.Il importe de connaître à laquelle de ces deux institutions, immédiate ou médiate, se rapportent les vœux de religion.Il y a en effet de grandes conséquences à conclure à leur institution par le Christ ou par l\u2019Eglise.Leur législation ne sera pas la même dans l\u2019un ou l\u2019autre cas.La loi, règle et mesure de tout droit, est nécessairement l\u2019expression d\u2019une volonté.Elle indique une domination.C\u2019est au maître qu\u2019il appartient de légiférer à l\u2019endroit de ce qu\u2019il possède, de ce qu\u2019il a institué.Et cette législation elle-même, son œuvre encore, lui appartient toute entière.Il en est le seul maître.Aucune puissance inférieure ne pourra d\u2019elle-même en rien changer.Mandataire du Christ et continuatrice de son œuvre, l\u2019Eglise a hérité du pouvoir législatif de son fondateur.Mais VOEUX DE RELIGION 221 ; .Vl r! ¦ \" i F I elle rxe commande que pour perfectionner les institutions du Christ et faire observer ce qu\u2019il a lui-même ordonné.Ces volontés divines dépassent son autorité.Elles sont intangibles.Si donc les vœux de religion relèvent de l\u2019institution immédiate du Christ, ils appartiennent de ce fait au droit divin et aucune loi de l\u2019Eglise ne peut les atteindre.Avant de donner notre conclusion, il nous faut bien distinguer l\u2019élément essentiel des vœux de religion et ce qui ne peut en être que des déterminations accidentelles.Toute leur essence dit un don de soi-même à un supérieur, consacré par la promesse faite à Dieu d\u2019être pauvre, chaste et obéissant.Ce qui ne leur est qu\u2019accidentel, c\u2019est d\u2019être émis selon une règle ou une autre, dans telle ou telle famille religieuse.Toute autre détermination qu\u2019on peut encore leur ajouter laisse intact leur caractère substantiel.Ils sont essentiellement pour le religieux actuel ce qu\u2019ils ont été pour le premier profès.i Ce n\u2019est pas l\u2019auteur de ces modes accidentels que nous cherchons.Nous ne nous demandons pas si les vœux, tels qu\u2019ils sont prononcés et pratiqués dans un ordre religieux déterminé, sont d\u2019institution divine ou humaine.Personne ne conteste à l\u2019Eglise le droit de régler l\u2019émission des vœux de religion.Elle est juge de la condition de ceux qui s\u2019engagent, elle prononce sur la validité de leur acte.Elle peut permettre l\u2019institution de nouvelles familles religieuses ou supprimer des fondations anciennes.Mais nous nous demandons si ces vœux eux-mêmes, élément essentiel de toute vie religieuse, ont été institués par le Christ ou par l\u2019Eglise.Nous cherchons si c\u2019est Dieu ou les hommes qui nous ont appris cette voie de la perfec- 1.\u2014Suarez: Opera Omnia \u2014 Paris \u2014 Vivès \u2014 1859, t.XV, p.232, No 6.Salmanticenses: Cursxis théologiens \u2014 Genève \u2014 Grosset \u2014 1879, t.XII, p.338. 222 LA REVUE DOMINICAINE tion, si c\u2019est de Dieu ou des hommes que le prélat détient ce pouvoir de recevoir l\u2019engagement que nous contractons avec le ciel et de nous commander ensuite en maître : si la substance des vœux de religion est de droit divin ou humain.Nous allons essayer d\u2019établir successivement: 1° que le Christ a institué les vœux de religion, et 2° qu\u2019il devait à son Eglise de le faire.i I LE CHRIST A INSTITUE LES VOEUX DE RELIGION.On ne saurait, à l\u2019encontre des plus grands témoignages, soutenir sans témérité que les vœux de religion n\u2019ont pas une origine divine.2 Tous les catholiques bien t.7, p.129.pensants, a-t-on dit, en font remonter l\u2019institution au Sauveur.3 C\u2019est, en tout cas, l\u2019enseignement des Pères, des grands théologiens et des Papes.\u201cPar ces mots: \u201cVenez à moi vous qui travaillez, le Christ, dit saint Basile, nous a appelés à la vie religieuse.\u201d Saint Jean-Chrysostome appelle l\u2019état religieux \u201cune philosophie instituée par le Christ\u201d.Saint Thomas répète à plusieurs reprises la même doctrine.Très explicitement il dit que \u201cles Apôtres se sont engagés par vœu à pratiquer les œuvres de Fetat de perfection quand iis ont tout abandonné pour suivre Jésus.\u201d 4 Suarez et les théologiens de Salamanque enseignent que les Apôtres ont été de vrais religieux soumis au Christ comme à leur prélat.5 Pie VI et Pie IX écrivent que ce serait porter atteinte au droit divin que de vouloir détruire les vœux de religion.Enfin 2.\t\u2014Bouix \u2014 Inst.jur.can.\u2014 Paris et Bourguet-Calos, 1882.3.\t\u2014Suarez, 1.c.t.XV, p.231.4.\t\u201411-11, q.88, a.4, ad 3um.,5.\u2014Suarez, 1.c.t.XV, p.223.Salmanticenses, 1.c.p.337.Ice p [si; VOEUX DE RELIGION 223 Léon XIII résume et consacre tout cet enseignement de l\u2019Eglise dans son admirable lettre à l\u2019Archevêque de Paris, où il dit que \u201cles Ordres religieux tirent leur origine et leur raison d\u2019être de ces sublimes conseils évangéliques que notre divin Rédempteur adressa, pour tout le cours des siècles à ceux qui veulent conquérir la perfection chrétienne.\u201d 6 Le Christ nous a appelés, en effet, à pratiquer le dépouillement qu\u2019opèrent les trois vœux de religion.A plusieurs endroits de ses Evangiles il exhorte à la pauvreté, à la chasteté et à l\u2019obéissance.Il demande d\u2019abord le détachement des biens de la terre.Il est difficile de donner un autre sens aux paroles qu\u2019il adresse au jeune homme en quête de perfection.\u201cVa, lui dit-il, vends tout ce que tu possèdes, donnes-en le prix aux pauvres et tu auras un trésor dans le ciel.\u201d Ce détachement, il le veut complet.Il énumère les biens que l\u2019on doit quitter, pour être vraiment pauvre.\u201cQuiconque, à cause de mon nom, abandonnera sa maison, ses frères, ses sœurs, son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses terres, recevra le centuple et possédera la vie éternelle.\u201d Il exhorte à la continence.Tous les maîtres donnent cette interprétation aux paroles du Sauveur proposant à ses disciples l\u2019exemple de ceux qui ont renoncé volontairement au plaisir des sens pour acquérir le royaume des cieux.Enfin, son \u201cSuivez-moi\u201d, entendu au cours des siècles par tant d\u2019âmes généreuses, nous enseigne l\u2019obéissance à lui-même ou à ceux qui le représentent.\u201cSi quelqu\u2019un veut venir après moi, qu\u2019il se renonce à lui-même, qu\u2019il prenne sa croix et qu\u2019il me suive.\u201d Il faut renoncer à sa volonté propre pour entendre les enseignements divins et arriver à la perfection qu\u2019il est venu nous enseigner.Jésus est 6\u2014A.S.S.VII, 3.Acta Leon.XIII, 339. 224 LA REVUE DOMINICAINE bien près des vœux de religion quand il nous enseigne ainsi les grandes pratiques qui en sont l\u2019objet.7 Plus encore, il exhorte à s\u2019attacher par des vœux à la pratique de ces vertus.Elles seraient déjà par elles-mêmes bien méritoires.Avec les vœux elles seront plus parfaites.En les accomplissant ainsi, non seulement on fait le bien, mais on est encore fixé dans le bien.8 C\u2019est à la plus haute perfection dont ils soient capables que le Christ appelle ses disciples.Est-ce la simple pratique de la pauvreté qu\u2019il demande au jeune homme riche ?Mais il nous apprend que celui-là est réellement pauvre qui possède les richesses comme ne les possédant pas.La vertu demande simplement que le riche ne s\u2019attache pas à ses biens, qu\u2019il se regarde comme en étant le dépositaire au nom de Dieu.Pourquoi le Christ dit-il à celui-ci: vends tout ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres ?C\u2019est qu\u2019il lui demande plus qu\u2019une pratique ordinaire de la pauvreté.Non seulement il veut qu\u2019il ne s\u2019attache pas aux richesses, mais encore qu\u2019il s\u2019en détache et qu\u2019il se mette dans l\u2019impossibilité de s\u2019y attacher jamais.Et qu\u2019est-ce que cela sinon le dépouillement qu\u2019opère le vœu ?C\u2019est donc à quelque chose de plus que la vertu que le Sauveur appelle ses disciples et tous ceux qui, dans la suite, voudront lui appartenir parfaitement.Il veut les fixer dans le bien.Il ne veut pas qu\u2019après s\u2019être une fois engagé à le suivre on l\u2019abandonne : \u201cCelui qui regarde en arrière après avoir mis la main à la charrue n\u2019est pas digne du royaume des deux.\u201d Les Apôtres Pierre et André, dit saint Augustin, veulent marquer leur volonté de s\u2019engager irrévocablement quand ils laissent au large la barque qu\u2019ils abandonnent pour suivre le 7.\t\u201411-11, q.186, a.3, ad 4um; a.4, ad 7um; a.5, sed contra \u2014 Lagrange et Knabenbauer: Comment, in Matt.XIX, 16-30.8.\t-11-11, q.186, a.6. VOEUX DE RELIGION 225 Maître.9 C\u2019est par le vœu que l\u2019on s\u2019attache ainsi fermement à la suite du Christ.10 II y a donc exhorté ses Apôtres.C\u2019est même aux vœux de religion proprement dits qu\u2019il les a appelés.n II ne lui suffit pas que ses disciples s\u2019attachent pour toujours à sa suite.Il les exhorte encore à l\u2019abandon complet de leur personne à sa divine volonté.La promesse de cette soumission complète à un maître, pour la pratique d\u2019un entier détachement des choses de la terre, c\u2019est, au sens strict du mot, la profession religieuse.L\u2019énergie des paroles du Christ donne cette portée à son appel.\u201cQue celui qui veut venir après moi, se renonce à lui-même et qu\u2019il me suive.\u201d Ce renoncement, n\u2019est-ce pas la complète soumission du religieux ?Et dans ce \u201csequatur me\u201d, le Christ voit, au-delà de sa propre autorité, celle de ses représentants qu\u2019il investira bientôt de ses pouvoirs.12 Cette soumission, il la demande donc, par ses disciples, à tous ceux qui, au cours des siècles, voudront comme ceux-ci tout quitter pour le suivre et le servir.Et on comprend qu\u2019il leur demande ce don d\u2019eux-mêmes.Il les voulait dans sa suite pour qu\u2019ils pussent entendre son enseignement et imiter ses divins exemples.Il les mettait à l\u2019école de la perfection.En disciples dociles, ils devaient donc se laisser conduire et façonner par leur maître.Et voulant les amener à ce dépouillement complet qu\u2019il leur enseignait, il devait leur demander cette servitude actuelle, comprise et acceptée, l\u2019abandon de toute leur personne à sa divine volonté.La vie religieuse n\u2019a pas d\u2019autres soucis.Elle ne devait pas avoir d\u2019autre origine.Le Sauveur était le maître par excellence de la perfection.Il ne pouvait pas 9.\t\u2014Lib.II, De Consensu Evang.ch.17.10.\t-11-11, q.186, a.6.11.\t\u201411-11, q.'88, a.4, ad 3ura.12.\t\u2014Suarez, I.c.t.XV, p.225. 226 LA REVUE DOMINICAINE ne pas nous enseigner les moyens de l\u2019acquérir.Les Apôtres étaient les prémices de son choix: il devait les appeler à la parfaite observance de sa doctrine.Sans doute, il les préparait surtout à devenir eux-mêmes les maîtres de la perfection, les pasteurs de son Eglise.Mais cette perfection dont ils devaient être les docteurs, ils devaient d\u2019abord en apprendre la pratique.Pour les préparer à devenir évêques, rien n\u2019empêchait que le Christ n\u2019en fît d\u2019abord des religieux.13 Le Collège des Apôtres a-t-il même formé une famille religieuse proprement dite, soumise à l\u2019autorité du Sauveur comme à celle d\u2019un prélat?De graves docteurs l\u2019ont affirmé.14 Cet enseignement ne manque pas de probabilité, quoiqu\u2019on ne puisse l\u2019appuyer de preuves historiques.15 Le Christ a pu ne pas aller jusqu\u2019à ces dernières déterminations pratiques de sa doctrine.Les éléments essentiels étaient donnés.Il venait de nous enseigner réellement les vœux de religion.Cet enseignement de Notre-Seigneur n\u2019était pas un précepte.Par ces paroles, il exhortait seulement à la pratique de la plus grande perfection.Il conseillait ce don de soi-même par les vœux de pauvreté, de chasteté, et d\u2019obéissance.Il enseignait ce double mode de vie, ou plutôt, cette double pratique de la même charité dont devait vivre les âmes.La première était la pratique de l\u2019essentiel de la vie chétirenne.Personne ne pouvait s\u2019en désintéresser.Le Christ la commandait.Il imposait à tous de fuir le mal, d\u2019adorer son Père, en esprit et en vérité.La seconde était la pratique de la perfection de la charité.Les œuvres qu\u2019elle comportait n\u2019étaient pas nécessaires au salut.Le Sauveur ne les imposait 13.\t\u2014Salmanticenses, 1.c.t.XII, p.338.14.\t\u2014Suarez, 1.c.p.233 \u2014 Salmanticenses, 1.c.p.337.15.\t\u2014Wernz: Jus decret, t.III, p.599. VOEUX DE RELIGION 227 pas.Il se contentait de montrer la voie à ceux qui auraient le courage de s\u2019y engager.16 Mais ces conseils peuvent s\u2019élever parfois à des accents étrangement impératifs.Si pour une âme, cette exhortation à la vie parfaite devenait trop pressante, l\u2019appel du Seigneur serait alors évident.Il y aurait grave imprudence à y résister.De même ces œuvres non essentielles à la charité peuvent devenir, dans un cas déterminé, l\u2019unique moyen assuré de salut.Celui qui reconnaîtrait cette nécessité serait encore obligé de suivre l\u2019appel du Maître.i7 En plus, précisément parce que la vie religieuse est infiniment bienfaisante et méritoire, celui qui y est appelé reçoit une grande grâce.Il y aurait faute, et souvent faute grave, à l\u2019en priver, même par de juste moyens.18 Si les moyens étaient injustes, le péché se doublerait d\u2019une injustice.19 D\u2019autres considérations extrinsèques peuvent encore rendre obligatoire la pratique de ces conseils évangéliques.Mais, par eux-mêmes, ils n\u2019obligent pas.Ils sont le complément du précepte et s\u2019en distinguent.Dans ces conseils du Christ, il y a cependant une réelle institution.20 Sans doute le Sauveur faisait surtout œuvre d\u2019enseignement.Il découvrait aux ignorants une perfection inconnue, rappelait un idéal aux âmes apathiques.Mais il y avait là plus qu\u2019une manifestation de vérité.Par ses paroles, le Christ instituait un pouvoir, il communiquait une puissance.Désormais, l\u2019abnégation qu\u2019il conseillait entraînerait le don total de soi, dans une dépendance actuelle et absolue.Ce qui avait pu être jusque-là et pouvait demeurer une pratique privée, il en faisait un état public et extérieur.Il instituait cet état 16.\t\u20141-11, q.108, a.4 \u2014 Salmanticenses, 1.c.p.442.17.\t\u2014Saint Alphonse de Liguori, Homo apost.XIII, 26.18.\t\u2014Saint Thomas, III, quodl.a.14.19.\t\u2014Vermeersch, De relig.No.131, 132.20.\t\u2014Suarez, 1.c.t.XV, p.235. 228 LA REVUE DOMINICAINE de servitude spirituelle, fait de soumission et d\u2019autorité, qu\u2019est la vie religieuse.Toute puissance sur les âmes et la volonté vient de Dieu.Il ne la communique que par institution spéciale.Le Christ donnait ici ce pouvoir.Toutes les âmes qui, au cours des siècles, voudraient opérer en elles ce renoncement conseillé par le Maître, trouveraient un supérieur qui recevrait leur promesse de soumission et leur commanderait ensuite comme ayant autorité.Des milliers de sociétés se formeraient ainsi, dépendantes à leur tour d\u2019une autorité supérieure, l\u2019Eglise, qui pourrait à son gré les permettre ou les supprimer, juger des aptitudes de leurs sujets, déterminer les conditions de leur admission et la valeur de leur engagement.Pouvoir de domination et de régence, voilà ce que comportaient ces conseils évangéliques.Le Christ, en enseignant une telle doctrine et en communiquant une telle puissance, instituait réellement les vœux de religion.II LE CHRIST DEVAIT A SON EGLISE D\u2019INSTITUER LES VOEUX DE RELIGION.La doctrine du Sauveur demandait l\u2019enseignement de la perfection chrétienne.La Verbe de Dieu était venu sur la terre apporter la vie aux hommes.Cette vie qu\u2019il voulait leur communiquer, c\u2019était sa propre vie, infiniment sainte et béatifiante.Il voulait la leur donner abondante, dans toute sa plénitude.La sainteté même, l\u2019idéal de toute perfection, il devait attirer à ce qui est parfait, tâcher d\u2019élever le plus haut possible ceux qu\u2019il était venu régénérer.Aussi toutes ses paroles ne sont-elles qu\u2019une exhortation à la pratique de la perfection.Chaque page de l\u2019Evangile répète sa pressante supplique : \u201cSoyez parfaits comme votre Père céleste est parfait.\u201d :ji ?S ¦: r ¦ .f U b f*\u2019j( h VOEUX DE RELIGION 229 II pouvait leur répéter le cri de l\u2019Eternel aux Hébreux: \u201cSoyez saints parce que je suis saint.\u201d Je suis la voie, la vérité et la vie, nul ne peut aller au Père si ce n\u2019est par moi.Soyez donc saints, et, pour cela, écoutez mes enseignements, imitez ma vie.C\u2019est le langage de chacune de3 pages de l\u2019Evangile.Le Christ était le maître de la perfection.Cette perfection qu\u2019il venait enseigner, il devait en instituer une profession publique.21 La nature de son Eglise le demandait.La sainteté devait en être un des principaux caractères.Cette note de l\u2019Eglise exigeait, sans doute, avant tout, qu\u2019elle comptât toujours dans son sein des âmes saintes, avides de perfection.Elle demandait encore que cette perfection fût visible.L\u2019Eglise devait être sainte.Elle devait aussi être reconnue comme une école de sainteté.Elle ne devait pas être un jardin fermé, connu seulement du maître.Sa mission était toute apostolique.Elle devait opérer à la face des peuples, au milieu des sectes jalouses et haineuses.Elle devait éclairer les uns et combattre les autres, manifester à tous la divinité de ses origines et la supériorité de son enseignement, faire reconnaître Dieu dans sa vie et dans sa doctrine.Pour convaincre et entraîner, il fallait que ses attributs de sainteté fussent visibles, qu\u2019elle montrât en action ses puissances sanctificatrices, qu\u2019elle comptât dans son sein des écoles publiques de perfection.Les vœux de religion sont par excellence cette profession publique de la perfection.La vie religieuse est l\u2019école officielle de la sainteté.II y a dans l\u2019Eglise une double profession publique de la perfection.L\u2019une reproduit le rôle sanctificateur du Christ, l\u2019autre sa sainteté personnelle.Dans les deux se retrouve l\u2019obligation perpétuelle de pratiquer ouvertement les œuvres d\u2019une par- 21.\u2014Bouix.Inst.jur.can.t.1, p.177. 230 LA REVUE DOMINICAINE faite charité.La première est le sacerdoce, et le sacerdoce dans sa plénitude, l\u2019épiscopat.La seconde est la profession religieuse.22 La consécration épiscopale est la profession publique des trois choses qui appartiennent à la perfection de la charité fraternelle: l\u2019amour des ennemis, le don de sa vie pour ses frères, la dispensation des biens spirituels.Les vœux de religion sont la profession publique des trois choses qui permettent l\u2019exercice de la parfaite charité divine : le renoncement aux biens extérieurs, au plaisir des sens, à la volonté propre.23 II y a cependant une différence entre l\u2019une et l\u2019autre.La première oblige, non seulement à la recherche, mais à la pratique de la parfaite charité.Elle suppose plutôt qu\u2019elle n\u2019apprend la perfection.L\u2019évêque n\u2019est pas le disciple qui écoute, mais le maître qui enseigne.La profession religieuse, au contraire, suppose une perfection religieuse non encore acquise.C\u2019est tout son rôle d\u2019y conduire.Elle oblige à y tendre.Par le dépouillement qu\u2019elle opère, elle en assure la pratique.Les vœux de pauvreté et de chasteté débarrassent l\u2019âme de tout ce qui pourrait.la distraire de Dieu.Le vœu d\u2019obéissance la soumet à une direction prudente et éclairée.La vie religieuse est l\u2019école attitrée où s\u2019enseigne, s\u2019apprend et s\u2019acquiert la sainteté.Les vœux de religion sont donc cette profession publique de la perfection que le Christ devait instituer dans son Eglise.Les vœux de religion ne sont donc pas une nouveauté dans l\u2019Eglise.C\u2019est le Christ, son fondateur, qui nous les a enseignés.Ce sont les Apôtres, ses premiers pasteurs, qui nous en ont donné l\u2019exemple.Ils sont donc bien anciens.\u201cIls ont commencé avec l\u2019Eglise, ou plutôt 22\u201411-11, q.184, a.5.23.\u2014Saint Thomas, Perf.vit.spirit, ch.XVI. VOEUX DE RELIGION 231 elle a commencé avec eux.\u201d 24 L\u2019Eglise est née et s\u2019est développée dans l\u2019atmosphère de la vie religieuse.Le Christ a fait des religieux de ceux qui devaient en être le premier noyau.On n\u2019avait donc pas raison de dire que \u201cpar son sacerdoce on appartenait à un Ordre plus ancien que celui de saint François, ou même de saint Benoît, que l\u2019on appartenait à I\u2019Ordre du Christ.\u201d Le Bénédictin comme le Franciscain et tous les religieux, et parce que religieux, appartiennent aussi à l\u2019Ordre du Christ.Leur Ordre est son Ordre.Sans doute, ce n\u2019est pas le Christ qui est l\u2019auteur de la règle de saint Benoît ou de saint François.Ce n\u2019est pas le Christ qui a réuni les premiers membres de chacune de ces familles.Mais ce qui constitue essentiellement la vie de ces religieux et de tous les religieux, c\u2019est le Christ qui l\u2019a institué.Les vœux, élément essentiel de toute vie religieuse, ont été enseignés par le Christ et pratiqués par les Apôtres.Il y aura toujours dans l\u2019Eglise des évêques, des prêtres, et des ministres parce que son fondateur lui a donné cette hiérarchie.A cause de la même volonté du Christ, il y aura toujours des religieux dans l\u2019Eglise.Le religieux prêtre se rattache donc au droit divin par sa profession religieuse comme par son sacerdoce.Les deux sont d\u2019origine divine, et l\u2019Eglise les a toujours connus.Les vœux de religion ne sont donc pas non plus un hors-d\u2019œuvre dans l\u2019Eglise.Ils en proclament la fin propre et vivent de sa vie.La vie religieuse fait partie du plan divin.Elle a sa place dans l\u2019économie de la sanctification du monde.Elle est la profession publique de l\u2019œuvre même de l\u2019Eglise.Le religieux opère en lui-même le travail que l\u2019Eglise voudrait faire en toute âme chrétienne.Il ne fait que pousser à fond toutes les con- 24.\u2014Dom Gréa. 232 LA REVUE DOMINICAINE séquences du baptême qui l\u2019en fait membre.La vie religieuse n\u2019est donc pas une spécialité.Elle n\u2019est pas non plus un organisme à part.On a pris plaisir à représenter l\u2019état religieux comme une société indépendante de l\u2019Eglise, souvent même en antagonisme avec elle: \u201cun bâton dans les roues de l\u2019épiscopat\u201d.Eh bien non ! ! Les Ordres religieux sont des petites sociétés DANS l\u2019Eglise.Ils se sont formés dans son sein, iis s\u2019alimentent à la même vie, ils travaillent à la même œuvre, sous son regard et ses ordres.Leur action est son action, leur force sa force, leur gloire sa gloire.Les religieux sont avec l\u2019Eglise, et souvent, selon le mot de Michelet, \u201cl\u2019Eglise s\u2019est réfugiée dans ses moines\u201d.L\u2019Etat religieux n\u2019est donc pas une \u201csuperfétation\u201d.Les vœux de religion, profession publique de sainteté, proclament le caractère essentiel de la véritable Eglise.P.Raymond.-M.Voyer, O.P.Ottawa, le 26 février, 1925.-*- LES IDEES DE MAURICE BARRES Parler de Maurice Barrés, c\u2019est évoquer la douce Lorraine.Son nom étage, dans la mémoire de ceux qui les ont contemplés, les paysages de la Moselle, comme le nom de Fra Angelico nous ouvre le porte du cloître de Saint-Marc.Le visage de cette terre de naissance, où d\u2019abord il étouffait et qu\u2019il a voulu fuir, mais en qui plus tard il acceptera de se reconnaître, est le visage même de son âme, \u201cterre aux mouvements immenses et doux.avec ses villages égayés d\u2019arbres à fruits, ses petits bois de hêtres, de charmes, de chênes, sa lumière douce et noble qui met sur les premiers plans des couleurs LES IDÉES DE MAURICE BARRES 233 de mirabelles, et sur les lointains un sublime mystère d\u2019opale, de jeunesse et de silence.Dans tous ces paysages, qu\u2019il décrit comme des états d\u2019âme, Barrés a découvert un sens profond, une pensée mystérieuse qui a pénétré sa vie.\u201cJe distingue dans la plaine nos villages séculaires.et sur l\u2019horizon, nos déesses, nos vertus Lorraines : Prudence, Loyauté, Finesse qui sont des personnes immortelles.\u201d Et de retrouver dans les livres de M.Barrés le visage de cette terre qui se prolonge jusque chez nous, de l\u2019entendre commenter spirituellement la ligne de l\u2019horizon et l\u2019arbre des cimetières, j\u2019ai senti naître en moi une grande admiration pour son génie.Cependant, des raisons plus profondes \u2014 et elles nous sont communes \u2014 justifient notre sympathie à tous.Les premiers livres que nous avons ouverts quand nous avions quinze ans, ceux qui nous ont conquis, ce furent \u201cLa grande Pitié des Eglises de France\u201d, \u201cLa Colline Inspirée\u201d.Je n\u2019oublierai jamais, pour ma part, l\u2019après-midi où je lus \u201cLa grande Pitié des Eglises de France\u201d, assis dans une clairière du bois, ancienne carrière que les bruyères avaient envahie.Puis ce fut au fond de tous ces livres l\u2019exaltation toujours renaissante, que nous versait dans le sang le culte de la Terre et des Morts.La paraphrase perpétuellement renouvelée de ce thème eut sur les jeunes gens de France une immense influence: ce fut le remède qui guérit les déracinés en leur rendant le goût de la terre; le culte du passé leur révéla la vraie grandeur de la France, et plusieurs de ces jeunes gens, tel Psichari, \u2014 plus logiques en cela que Barrés lui-même \u2014 ont trouvé au fond de ce passé, admirablement prouvée et commentée, la Vérité Chrétienne.On pourrait \u2014 et le travail ne manquerait certes pas d\u2019intérêt \u2014 examiner avec plus de curiosité cette in- 234 LA REVUE DOMINICAINE fluence de Barrés sur la génération qui l\u2019a suivi.Ce serait déborder les cadres du sujet présent et qu\u2019il importe de délimiter.Malgré la bibliographie dont je dispose, malgré surtout une désertion assez prolongée de l\u2019ambiance de Barrés, je voudrais tracer, telle qu\u2019elle se dresse dans i( mon souvenir, sa physionomie, et montrer ce qu\u2019elle a de ressemblant avec notre catholicisme.C\u2019est au fond la seule raison qui justifie nos incursions de moine dans la littérature.ÿ * * Barrés est une figure à grands contrastes.Tant de choses en lui se disputent son âme et son esprit, il nourrit i j tant de complaisances et pour des objets si divers, son ijji panthéon est peuplé de tant de grands hommes : Racine, I \\ u Napoléon, Taine, Sainte-Beuve, Renan; son ciel de dieux h si opposés: Dieu personnel et l\u2019Inconscient, les déesses et Jeanne d\u2019Arc, qu\u2019on se demande avec une certaine L anxiété où se trouve le centre de son âme, où s\u2019expliquent ! ijt en quelque façon toutes ces anomalies.\t1 L Ce duel intérieur \u2014 car si les vêtements sont mul- I Jl,[ tiples, il n\u2019y a en\tréalité que deux forces en présence \u2014 est manifeste au\ttemps de sa jeunesse.Les cours de\taL philosophie l\u2019ont\tprovoqué en lui.Son professeur de\tg métaphysique lui\tapparaît comme un \u201cjeune dieu de l\u2019intelligence\u201d, et\tla confiance dont il le paye lui fait accepter comme pain substantiel les nébuleuses abstractions empruntées à l\u2019Allemagne.Quel système choisir dans le bel écrin qu\u2019on lui présente ?Désarroi, anxiété de ce philosophe de vingt ans, mais quelle griserie dans cette perplexité ! Cette classe de philosophie \u201csemblait, nous confie-t-il, une écurie où l\u2019on a distribué l\u2019avoine\u201d.Cette avoine qu\u2019il mangeait, c\u2019était le poison des barbares que toute sa vie il combattra, mais qui sera si mêlé à son LES IDÉES DE MAURICE BARRES 235 sang, que toujours on pourra craindre de le voir remonter.Idéalisme philosophique, panthéisme où portant il refuse de s\u2019évanouir, telles furent les premières idoles.A côté de cela, et faisant équilibre à la fascination d\u2019un abstrait creux, à la divagation de l\u2019esprit, Barrés possède une extrême sensibilité.Elle aura sur lui une profonde influence car elle est douée d\u2019une si vive et si juste intuition qu\u2019il ne peut s\u2019empêcher d\u2019être finalement vaincu par elle et d\u2019obéir.Voilà quelles sont au moment du départ les forces qui se disputent son âme.\u201cSous l\u2019œil des Barbares\u201d, \u201cL\u2019Homme libre\u201d, \u201cBérénice\u201d nous présentent le premier acte de cette lutte intérieure: un individualisme exaspéré, tout bardé de métaphysique, tout fier de lui-même, qui prend pour frénésie de la vie, non la vie elle-même, mais l\u2019analyse à outrance du moi, le stérile et bientôt décevant repliement sur soi.Se sentir vivre, vouloir réaliser en soi et devant soi toutes les quintessences dont son professeur de philosophie l\u2019a empoisonné ! Tel est d\u2019abord son idéal.\u201cFrémissant jusqu\u2019à serrer les poings du désir de dominer sa vie, il se plonge dans l\u2019étude des moyens de posséder son âme comme un capitaine possède sa compagnie.Quelque jour, rêve-t-il, un physiologue \u201cdressera la statistique des émotions, afin que l\u2019homme à volonté les crée toutes en lui et toutes en un seul moment.\u201d Dès le second volume, en philosophe, il a posé les principes, les axiomes du Moi : Premier principe: Nous ne sommes jamais plus heureux que dans l\u2019exaltation.Deuxième principe : Ce qui augmente beaucoup le plaisir de l\u2019exaltation c\u2019est l\u2019analyse.Conséquence: Il faut sentir le plus possible en analysant le plus possible. 236 LA REVUE DOMINICAINE Il descend donc en lui-même.D\u2019abord ce sont les livres qui le guident, ses livres et ses auteurs préférés dans lesquels il se retrouve.Philippe et Simon s\u2019enferment dans leur ermitage, et là, penchés sur eux-mêmes, ils font de véritables retraites spirituelles avec examens de conscience et invocations de ceux qu\u2019ils appellent leurs \u201cintercesseurs\u201d.\u201cIl est, Simon, des hommes qui ont réuni un plus grand nombre de sensations que le commun des êtres.Echelonnés sur la voie des parfaits, iis approchent à des degrés divers du type le plus complet qu\u2019on puisse concevoir: iis sont voisins de Dieu.Vénérons-les comme des saints.Appliquons-nous à reproduire leurs vertus, afin que nous approchions de la perfection dont ils sont des fragments de grande valeur.\u201d Pourtant, iis constatent qu\u2019à se chercher ainsi dans leurs Saints, ils ne peuvent éclairer les parties les plus récentes de leur moi.Au fond d\u2019eux-mêmes il y a tout un monde qu\u2019ils ne connaissent pas et que leurs guides ne peuvent leur révéler.Et la nature les invite.Ils sortent de leur ermitage; et voici que des choses et des êtres qui les entourent, églises, cimetières, hommes qui peinent sur des labeurs héréditaires, voici que se lèvent des impressions très confuses mais pénétrantes.A ce contact le fond de leur moi s\u2019éclaire.Iis entrevoient en eux les traits singuliers qui leur viennent des vieux laboureurs.\u201cA suivre comment ils ont bâti leur pays, dit Philippe, je retrouverai l\u2019ordre suivant lequel furent posées mes propres assises\u201d.Et il se penche sur le miroir lorrain, plus puissant que les analystes dans lesquels il s\u2019est jusqu\u2019ici contemplé.A vrai dire, l\u2019image que sa terre lui renvoie, ou plutôt cette image de lui-même qu\u2019il prête à sa terre, n\u2019est guère pour l\u2019encourager.Immédiatement il se butte aux LES IDÉES DE MAURICE BARRES 237 limites de son Moi.Il se découvre appartenir à une race morte de sécheresse et cette sécheresse l\u2019envahit.\u201cParce que je connais l\u2019être que j\u2019ai reçu de mes pères, je doute de mon perfectionnement indéfini.Je crains d\u2019avoir bientôt touché la limite des sensations dont je suis susceptible.Petit-fils de ces aïeux qui ne surent pas se développer, ne vais-je pas demeurer infiniment éloigné de Dieu qui est la somme des sensations ayant conscience d\u2019elles-mêmes!\u201d Et volontiers sans doute, il se rappelle \u201cl\u2019invitation au voyage\u201d de Baudelaire, que son ami Stanislas lui avait si souvent répétée: Vois sur ces canaux Dormir ces vaisseaux Dont l\u2019humeur est vagabonde, C\u2019est pour assouvir Ton moindre désir.Quel parti choisir ?Faut-il se résigner, accepter, se soumettre, renoncer à ce moi infini en profondeur, à cette somme de sensations ! Il ne peut l\u2019admettre, il se révolte devant ces limites que demain il acceptera.Vivre, se sentir vivre, aimer avec frénésie, aimer de préférence les choses qui vont mourir ! Il invoque la mort pour intensifier ses sentiments, il lui demande de ravager ce qu\u2019il aime, et de donner la fièvre à la moindre des voluptés.Toutes ses sensations sont comme un parfum de feuilles mortes qu\u2019il arrache à la mort.Cette idée de la mort, qui chez Loti est une semence de désespérance, devient pour Barrés un coup de fouet, un cordial.\u201cLa volupté et la mort, une amante, un squelette, sont les seules ressources sérieuses pour secouer notre pauvre machine.\u201d Il trouve au cadavre une \u201cforce enivrante\u201d.Pourtant ces excitations violentes ne sont pas faites pour lui.Il a beau abandonner sa Lorraine et chercher 238 LA REVUE DOMINICAINE dans les paysages étrangers des élargissements, demander aux voyages de Grèce et d\u2019Italie de le faire évader de ses propres limites, malgré lui, il doit reconnaître dans le vieil arbre lorrain \u201cle poteau où sa chaîne le rive\u201d.La première fois, vraisemblablement, que cette idée de l\u2019acceptation s\u2019impose à lui, c\u2019est en méditant devant le Christ de la \u201cCène\u201d de Léonard de Vinci.\u201cLe geste de ses mains, et ses traits, qui sont pour notre constante indignité le plus douloureux des reproches, signifient qu\u2019à comprendre tout, à distinguer la bassesse irrémédiable qui est à l\u2019origine de chacun de nos sentiments, le sage, celui qui sait tout, pardonne tout.Tel est le mot suprême d\u2019une connaissance complète et d\u2019une méditation de la réalité: c\u2019est l\u2019acceptation.\u201d La réalité ! Ses grands hommes l\u2019y ramènent.Ce que les déracinés vont demander au tombeau de Napoléon, c\u2019est l\u2019énergie \u201cde ne pas glisser sous la vie, mais de s\u2019attacher à des réalités, de se placer dans des conditions vitales\u201d.C\u2019est une leçon d\u2019acceptation encore que Taine lui donne devant le bel arbre qu\u2019il a choisi comme but de ses promenades journalières.Il lui montre dans ce bel arbre \u201cl\u2019image expressive d\u2019une belle existence\u201d.De cette description, trop longue à citer, ne retenons que les dernières phrases, celles sans doute qu\u2019aura retenues Barrés.Elles forment transition entre deux étapes de sa vie, et relient sans heurt l\u2019acceptation au culte du moi.\u201cEn éthique surtout je le tiens pour mon maître.Re-gardez-le bien.Il a eu ses empêchements, lui aussi; voyez comme il était gêné par les ombres des bâtiments; il a fui vers la droite, s\u2019est orienté vers la liberté, il a développé fortement ses branches en éventail sur l\u2019avenue.Cette masse puissante de verdure obéit à une raison secrète, à la plus sublime philosophie, qui est l\u2019acceptation des nécessités de la vie.Sans se renier, sans s\u2019aban- LES IDÉES DE MAURICE BARRES 239 donner, il a tiré des conditions fournies par la réalité le meilleur parti, le plus utile.Depuis les grandes branches jusqu\u2019aux plus petites radicelles, tout entier il a opéré le même mouvement.\u201d Nous sommes ici, je crois, au point central de l\u2019esprit de Barrés, celui vers lequel ses expériences l\u2019ont conduit et d\u2019où maintenant il rayonnera, déroulant toujours de nouvelles conséquences, poussant plus loin ses déductions, mais revenant toujours à ce cœur de son âme comme à une source où il se renouvelle.Qu\u2019est-ce alors que cette \u201cacceptation\u201d?Pour l\u2019expliquer, les critiques ont recours, en général, à la logique; Barrés, qui ne répugne pas à se démonter pièce par pièce devant nous, leur suggérait cette explication.\u201cPenser solitairement c\u2019est s\u2019acheminer à penser solidairement.Le travail de mes idées me ramènent à avoir reconnu que le moi individuel était tout supporté et alimenté par la société.\u201d C\u2019est très vrai : s\u2019approfondir, descendre en soi c\u2019est retrouver ce que le passé a déposé en nous.Philippe et Simon, dans leur ermitage l\u2019ont découvert.Mais, un peu moins de raisonnement subtil et un peu plus de clairvoyante simplicité expliqueraient mieux, je crois, cette suite toute naturelle de deux attitudes apparemment diverses.Le Barrés de l\u2019acceptation est un Barrés égotiste plus sage mais non pas converti.Nous l\u2019avons vu déjà; lorsque l\u2019acceptation, cette maîtresse de vie, s\u2019impose à lui devant le Christ de Vinci, accepter signifie pardonner.Ce sens devait s\u2019élargir progressivement.Accepter, pour Barrés, ce n\u2019est point subir, se résigner; accepter ses limites c\u2019est les reconnaître, mais pour retrouver immédiatement en elles une source d\u2019énergie et d\u2019action.L\u2019arbre de Taine lui enseigne l\u2019utilisation de ses \u201cempêchements\u201d.Aucun reniement, aucun abandon, mais une résolution.Ainsi comprise, 240 LA REVUE DOMINICAINE l\u2019acceptation n\u2019est pas un rétrécissement, un emprisonnement; ce sera au contraire, nous l\u2019allons voir, une évasion perpétuelle des limites reconnues, l\u2019élargissement conquérant d\u2019un moi qui craque dans tous les sens, pour satisfaire, en tout domaine, son appétit de domination.Il débordera dans la nature.Sa grande frénésie sera de vivre en communion avec elle et de se replacer, lui, dans ses horizons qui ne bougent pas, ces horizons qui lui ont donné quelque chose sans doute, mais à qui il fait large restitution dès là qu\u2019il les comprend et qu\u2019il y voit sa place.\u201cCe que j\u2019appelle Lorraine, ce que je décris sous le nom de Lorraine, n\u2019est peut-être qu\u2019un sentiment très vif de mes limites.\u201d Et \u201cla Terre et les Morts\u201d, quel enrichissement plus large ! C\u2019est l\u2019évasion dans les siècles, dans le passé, puis dans l\u2019avenir.Il est l\u2019héritier de toute une tradition, tout le passé a travaillé pour lui, toutes les richesses des morts remontent vers lui, et de ses mains, il les tend vers l\u2019avenir.Peut-être y a-t-il là de quoi rabattre l\u2019orgueil individuel : n\u2019être qu\u2019un instant dans la série des siècles, un mot dans une phrase commencée, un anneau dans une longue chaîne.Pourtant, écoutez quel retour de vertige et de frénésie ces pensées ramènent dans un homme qui accepte de n\u2019être que cela: \u201cCelui qui se laisse pénétrer de ces certitudes, abandonne la prétention de sentir mieux, de penser mieux, de vouloir mieux que ses pères et mères; il se dit: je suis eux-mêmes\u201d.De cette conscience, quelles conséquences dans tous les ordres il tirera ! Quelle acceptation !.Nous l\u2019entrevoyons.\u201cC\u2019est un vertige délicieux où l\u2019individu se défait pour se ressaisir dans la famille, dans la race, dans la nation, dans les milliers d\u2019années que n\u2019annule pas le tombeau.Et comme il se console de n\u2019être pas un Napoléon, l\u2019intercesseur qu\u2019invoquait sa jeunesse, quand il découvre que h f Ei !.ii !'} :e i ç?«p cl! à ?} tu à ci; à » üv ¦r.Pli la LES IDÉES DE MAURICE BARRES 241 son grand-père, soldat obscur de la Grande Armée, est une partie constitutive de Napoléon empereur et roi ! En vérité, la mort n\u2019a sur lui aucune prise, car, tandis qu\u2019elle le couchera au bord du chemin, Philippe, son fils, continuera la route et prolongera son père qui lui a confié toute son âme.Et pourquoi enfin lui, le rêveur, l\u2019analyste, le philosophe, pourquoi est-il sorti de son ermitage et s\u2019est-il fourvoyé dans la politique, sinon encore pour se ménager une nouvelle évasion et assurer à son moi un nouvel épanouissement.Il a ravi au passé toutes ses richesses spirituelles, en s\u2019affirmant l\u2019héritier légitime vers qui elles devaient remonter; il veut les rendre, augmentées, à l\u2019avenir, en pesant sur les destinées de son peuple.Philippe, son fils, ne suffit pas à prolonger son père; il faut donc que les générations conspirent à le prolonger à jamais.Les idées ont la vie dure, il le sait, et c\u2019est en elles qu\u2019il veut se survivre.Aussi le soldat, qu\u2019il demande à la France de placer sur le Rhin, n\u2019est pas dans son esprit un bastion militaire, c\u2019est une sentinelle de la pensée française.Depuis qu\u2019il siège au Palais Bourbon, il a attaché son nom à toutes les nobles causes : un patrimoine, artistique ou spirituel, à sauver, l\u2019avenir à assurer ont motivé toutes ses interventions.En résumé, quelle plus grande victoire pour le moi que l\u2019apparente humilité d\u2019une telle acceptation.L\u2019expliquer ainsi c\u2019est donner les deux visages contrastés de la vie de Barrés en les restituant dans leur unité.# # Je n\u2019ai pas encore soufflé mot, apparemment, des idées religieuses de Barrés.A vrai dire, elles font corps avec ses autres idées, et l\u2019cn devine comment il aborda le catholicisme. 242 LA REVUE DOMINICAINE Le catholicisme est une tradition ; il est dans le sang des morts qui ont façonné la terre.Cette pensée explique tout des sympathies de Barrés pour le catholicisme.Quand il le cherche, il monte au cimetière lorrain, un jour de deux novembre, et médite devant une tombe.Le catholicisme fait partie du patrimoine ancestral, il fut dans l\u2019histoire la grande force d\u2019assainissement.Quand Barrés défend les églises de France, c\u2019est cette force-là, ce génie, ce patrimoine de l\u2019esprit qu\u2019il veut sauver, et pour sa sauvegarde, il fait \u201cla mobilisation du divin\u201d.Il a paraphrasé, avec l\u2019ampleur qui convenait, l\u2019office de la Dédicace, commenté le Pater et entrevu dans l\u2019hostie qu\u2019on donne en communion à un enfant de sept ans \u201cune arme contre la bassesse, une flamme dont ceux qui la possèdent rendent témoignage qu\u2019elle est leur trésor\u201d; ce qu\u2019il a surtout retenu de l\u2019Eglise, c\u2019est l\u2019office des morts et le Dies irae.\u201cSi je voyageais seul, déclare-t-il à son ami, je visiterais tous les cimetières sur ma route; c\u2019est là-haut que je respire, auprès de ces images d\u2019anéantissement que toi, catholique, tu devrais rechercher.\u201d Mais son ami de lui répondre aussitôt, et de lui préciser, du coup, ce que sa conception du catholicisme a d\u2019étroit et d\u2019exclusif.\u201cErreur !.Le Dies irae exprime une très petite part de notre doctrine.Le catholicisme est avant tout un faiseur d\u2019ordre.Une doctrine, supérieure à tous les établissements, m\u2019invite à voir dans les choses du passé, bien moins des suites du passé que des promesses pour l\u2019avenir.L\u2019idée que le sol où tu naquis prendrait une figure inconnue de tes ancêtres, te choque i gravement.Pour moi, sachant que rien n\u2019arrive sans la volonté de la Providence, je suis un optimiste décidé, et certain de ne pas collaborer à une œuvre qui manque de sens, je porte toujours mes regards sur les étapes à venir.Je n\u2019ai jamais senti dans les cimetières cette odeur du 1 LES IDÉES DE MAURICE BARRES 243 néant où tu t\u2019abîmes.J\u2019y vois l\u2019arbre de la vie, et ses racines y soulèvent le sol.\u201d Une doctrine supérieure à tous les établissements, une providence qui mène chaque chose vers le terme qu\u2019elle lui a marqué: voilà ce que Barrés n\u2019a point discerné dans le catholicisme.Il ne l\u2019a point dégagé des formes humaines où il se mêle, il l\u2019a vu monter de \u201cla Terre et des Morts\u201d sans constater qu\u2019il descendait du Ciel au plein cœur de notre vie, comme le suprême faiseur d\u2019ordre.Sa philosophie de l\u2019inconscient, autrefois héritée des barbares, et dont il n\u2019a pu entièrement se dépouiller, ne lui a point permis de faire la part du divin et de l\u2019humain dans le monde.Son Dieu n\u2019est que le sommet de l\u2019humanité, \u201cla somme des émotions ayant conscience d\u2019elles-mêmes\u201d.Son ciel est peuplé de Saints, de fées et de grands hommes; il demande à saint Eloi de ne point lui en vouloir, s\u2019il garde un culte profond aux déesses des bois, aux nymphes des fontaines; et inversement, il assure la Sibylle païenne, égarée dans un temple chrétien, que, pour aimer la Sagesse chrétienne, il ne sousestime pas sa \u201cfolie divine\u201d.\u201cLa Colline inspirée\u201d, déjà, était toute pleine de ces confusions.Tranchons le mot : Barrés a cru trouver dans son traditionalisme une règle morale.Dans une vie qui n\u2019a point de sens, qui, de quelque point qu\u2019on la considère, est \u201cun tumulte insensé\u201d, il faut agir de façon à ne point démentir la race ; c\u2019est la seule règle qui lui donne quelque valeur, et nous permette de sortir du désordre pour l\u2019accomplissement de notre destinée.Que demanderait-il au catholicisme ?Il en possède, croit-il, la sève la plus forte, celle qui se dégage des tombes, et parmi ses puissants intercesseurs, il a placé nos Saints ! N\u2019est-ce pas cette mentalité, cette façon d\u2019envisager les choses qui ajourna à plus tard, à trop tard, le dernier pas de Barrés vers le catholicisme, l\u2019adhésion ferme à 244\tLA REVUE DOMINICAINE nos dogmes ?.Plus d\u2019un critique me donne raison sur ce point.Pourtant, à certaines heures, Barrés pressent au fond de lui quelque désir insatisfait.Mais il ignore de quel côté tourner son âme.; \u201cD\u2019étape en étape, je distingue mieux au fond de mon être une force oubliée, dédaignée, d\u2019abord assoupie, mais accrue de toutes mes alliances, j\u2019entends un désir qui n\u2019a pas eu sa part et qui chante plus fort à mesure que tous les autres, rassasiés jusqu\u2019à satiété, se taisent.Cette voix profonde me hèle, réclame >f son ascension à la lumière, et s\u2019efforce mystérieusement ; é de redresser le cours de ma vie.\u201d\tj Retenons ce dernier mot.La découverte de ce désir qui n\u2019a pas eu sa part, c\u2019est l\u2019aveu d\u2019un dernier besoin nP d\u2019élargissement.Barrés, acceptant ses limites, en a dé- i bordé dans tous les sens, dans la nature, sur les hommes, dans le passé, vers l\u2019avenir: et cela ne lui suffit point.S\u2019il avait lu sainte Catherine de Sienne, il aurait appris I® que \u201cla porte d\u2019entrée du royaume de la mort c\u2019est le Moi ; itn celui qui vit dans le moi s\u2019attache à ce qui passe, et JP périra\u201d.Il importe donc d\u2019assurer d\u2019autres continuités que celles du sang, et de la pensée par le sang.On ne s\u2019évade vraiment du moi que par le dessus, en plongeant, par delà l\u2019humain, dans l\u2019immensité de Dieu.Et n\u2019est-ce pas de ce côté que nous hèle cette voix qui demande son ascension à la lumière ?.Nous serions si heureux qu\u2019il l\u2019eût compris avant de mourir ! m'i P.Ignace Draime, O.P.* Louvain, 12 janvier 1925. LE SENS DES FAITS En marge d\u2019un jugement A Québec, en 1918, une catholique a contracté mariage avec un schismatique devant un ministre protestant.D\u2019après la loi ecclésiastique, ce mariage, sans la présence de l\u2019Ordinaire ou du curé ou d\u2019un délégué de l\u2019un des deux, est invalide, et il a été déclaré tel par l\u2019autorité religieuse compétente; au civil, au contraire, M.le juge Belleau en a prononcé la validité.Et ainsi, une fois de plus, apparaît l\u2019écart existant entre le droit ecclésiastique et le droit civil de Québec , relativement à la célébration des mariages.Le jugement j du Conseil Privé dans la cause Tremblay-Despatie avait nettement fait voir l\u2019opposition des deux droits ;i elle jj réapparaît aujourd\u2019hui; et il en sera de même aussi longtemps que la loi civile de Québec ne sera pas modifiée, ou, i du moins, que le texte n\u2019en sera pas éclairci.ÿ ÿ ÿ Saint Thomas enseigne que lorsqu\u2019une loi est plutôt nuisible\u2014plurimum nociva\u2014il faut la changer, (la Ilae, qu.97, art.2).Comment dénier à quelques-uns des articles du Code Civil, du moins à l\u2019interprétation qu\u2019ils reçoivent dans les tribunaux, ce caractère de nocivité qui justifierait, semble-t-il, une modification ou un éclaircissement ?Dans la cause jugée par M.Belleau il s\u2019agit de la célébration du mariage; d\u2019autres porteront sur les empêchements: or, l\u2019on sait que le Conseil Privé a refusé 1.\u2014Cf.Rev.Dom., janv.1922: Les conséquences d'un jugement. 246\tLA REVUE DOMINICAINE d\u2019admettre, au civil, les empêchements ecclésiastiques non explicitement mentionnés par le Code Civil; donc, en matière d\u2019empêchements comme de célébration, l\u2019on aura des mariages invalides pour l\u2019Eglise et valides pour la loi civile.Et ce qui accentue le malaise, c\u2019est le manque d\u2019uniformité dans la jurisprudence: M.le juge Belleau soutient que \u201cl\u2019autorité du Conseil Privé s\u2019impose et qu\u2019elle lie pratiquement tous nos tribunaux\u201d; d\u2019autres juges sont d\u2019un avis contraire, et continuent à faire état des empêchements canoniques nonobstant le jugement du Conseil Privé; des causes ayant même objet reçoivent donc une solution différente.N\u2019est-ce pas là, vraiment, une situation extrêmement grave ?M.Belleau a signalé le dilemne pénible où se trouve placé le juge catholique: forcer des parties à vivre en révolte avec l\u2019Eglise et avec leur conscience, ou forfaire au serment qu\u2019il a prêté d\u2019administrer la justice conformément à la loi au meilleur de sa conscience et de son jugement.\u2014 Par ailleurs, les époux doivent opter entre l\u2019obéissance à l\u2019Eglise et l\u2019obéissance à la loi civile quand ils voudraient être bons catholiques et bon citoyens.\u2014 Les enfants, en cas de conflit entre les deux droits, peuvent être civilement de famille honorable, et canoniquement illégitimes avec toutes les incapacités attachées à cette tare.\u2014 Uordre social répugne à ce que des foyers s\u2019établissent sur ce qui n\u2019est, d\u2019après la loi canonique, qu\u2019un concubinage, et cependant, d\u2019après la loi civile, ces foyers pourront être dans une situation parfaitement régulière: dans une matière où tant d\u2019intérêts sont en cause, n\u2019est-on pas bien fondé à souhaiter que des textes clairs suppriment des ambiguités déplorables et mettent les juges catholiques dans la consolante obligation de faire respecter les droits imprescriptibles de l\u2019Eglise. LE SENS DES FAITS 247 Lorsque sont prononcés ces jugements qui contredisent la loi de l\u2019Eglise, l\u2019on est parfois porté à incriminer les juges; c\u2019est injuste: le juge ne fait pas la loi, il la dit; changer la loi n\u2019appartient pas à l\u2019autorité judiciaire mais au pouvoir législatif.Dans le cas présent, à cause d\u2019opinions religieuses contraires à la loi de l\u2019Eglise catholique, la solution de la difficulté peut être peu facile, mais M.le juge Belleau dit qu\u2019elle est possible.Ce n\u2019était pas une tâche légère pour l\u2019Eglise de remanier sa législation, et pourtant elle a conduit à bon terme ce travail colossal, avec un esprit de modération et de condescendance admirable.Nos législateurs de Québec n\u2019ont à retoucher que quelques articles pour faire droit aux revendications des consciences catholiques.En appelant de leurs prières et de leurs vœux le jour où le titre Ve du livre 1er du Code civil sera reconsidéré et recevra une nouvelle rédaction, les catholiques n\u2019exagèrent en rien : ils ont conscience de la difficulté de la tâche; mais ils savent que leurs législateurs ont assez de sens social pour vouloir supprimer le malaise existant, assez de science juridique pour trouver les formules satisfaisantes, assez de modération pour ne pas irriter une minorité tout en faisant droit à l\u2019immense majorité de la Province.P.Aug.Leduc, O.P.Monseigneur Deschamps Sa Grandeur Mgr Alphonse-Emmanuel Deschamps, le nouvel Auxiliaire de Montréal, avant d\u2019être promu à la cure de Ste-Brigide, puis au Vicariat Général, avait passé de longues années dans une modeste chambre d\u2019aumônier, lié à des fonctions si difficiles et en même temps si aimées, qu\u2019on aurait pu vraiment le croire inamovible.C\u2019était du moins le ferme sentiment des religieuses de l\u2019Institution des Sourdes-Muettes ; et quant 248 LA REVUE DOMINICAINE aux petits malheureux confiés à leur garde, ils croyaient comme tous les enfants que la mort seule pouvait leur ravir leur Père.Aussi quelle surprise, quel émoi, quelle pieuse révolte quand Vautorité majeure, ayant discerné depuis longtemps les mérites et les aptitudes du jeune prêtre, décida de les utiliser dans une sphère plus vaste et plus élevée.De la supplique adressée alors par les enfants à S.G.Mgr Gauthier, s\u2019exhalait une plainte si déchirante qu\u2019ils ont failli réussir là où les Mères avaient échoué.Celui qu\u2019on arrachait à leur cœur savait les comprendre à fond, et parlait deux fois leur langue ! Il avait prodigué son zèle et ses lumières, et fait bénéficier la maison d\u2019une expérience solide, acquise sur place, et plus tard singulièrement enrichie au cours du voyage d\u2019Europe.Comme si l\u2019aide spirituelle et technique ne suffisait point, il avait à deux reprises, une fois au péril de ses jours, sauvé l\u2019institution de l\u2019incendie, en sonnant l\u2019alarme et en tenant lui-même les boyaux d\u2019arrosage jusqu\u2019à l\u2019arrivée des secours.Voilà un service rendu en passant qui mérite d\u2019être signalé en passant : les revues ne sont-elles point faites pour corriger le bavardage inutile et compenser les oublis involontaires des grands quotidiens ?Au fait l\u2019abbé Deschamps, aumônier militaire en même tem-ps qu\u2019aumônier religieux, avait su cultiver au contact de ses chers soldats du G5ème un sang-froid et un courage innés.Il se sentit gravement humilié quand, à l\u2019automne de 1914, le verdict des médecins l\u2019empêcha de s\u2019enrôler.A part ce dévouement chevaleresque aux tâches officielles, les amis de l\u2019évêque-élu se remémorent aujourd\u2019hui avec bonheur sa politesse attentive mais si peu encombrante; sa piété franche mais si peu ostentatoire ; sa curiosité cl\u2019esprit ouverte aux moindres faits d\u2019ordre P j ¥ u 3d; f.ji'l, :.c «( LE SENS DES FAITS 249 religieux ou social; sa prudence dans les conseils et directions; surtout ce tact merveilleux, fait de réserve et plus encore de silence: un silence durant lequel deux yeux perçants ne cessent d\u2019interroger: soit qu\u2019on médite une claire réponse, soit qu\u2019on prépare une fusée de bon ¦rire si l\u2019on devine que le client a plutôt besoin de réconfort.Ces riches vertus d\u2019âme, prochainement exaltées dans la plénitude du sacerdoce, seront mises sans compter au service de l\u2019Eglise canadienne.Monseigneur de Thénesse est digne de figurer à côté des hauts prélats de qui nous attendons, avec toutes les grâces de leur ministère, un mot d\u2019ordre éclairant et vivifiant dans chaque circonstance grave de notre vie catholique et de notre vie nationale.M.-A.Lamarche, C.P.L\u2019Année Sainte Année sainte est synonyme de Jubilé.Ce dernier vocable indique la cause, le premier les conséquences.En effet, si les conditions du jubilé sont bien remplies, il en résultera un grand bien pour les âmes, au cours de la présente année, appelée avec raison : l\u2019Année sainte.Anno santo, disent les Romains, de temps immémorial.* Le pape Pie XI nous indique deux raisons de cette appellation de l\u2019année jubilaire.D\u2019abord, la proclamation solennelle du Jubilé qui \u201cs\u2019ouvre, se poursuit et s\u2019achève par d\u2019augustes cérémonies\u201d.(Bulle: Infinita misericordÂa.) Comme le Pontife l\u2019a ordonné, cette Bulle a été lue solennellement sous le Portique de la Basilique Vaticane, le 29 mai 1924, puis successivement, dans celles de Saint-Pierre-hors-les-murs, 250 LA REVUE DOMINICAINE Saint-Jean-de-Latran et Sainte-Marie-Majeure: le Jubilé devant s\u2019ouvrir le 25 décembre, en ce jour de la Nativité de Notre-Seigneur.Cette institution est très ancienne.Elle remonte officiellement à Boniface VIII, lequel déclara qu\u2019elle se renouvellerait tous les cent ans.Mais le pape Clément VI coupa le siècle en deux, et voulut en faire bénéficier ses contemporains, dès 1350.Un autre pape, Paul II, rapprocha encore ces dates, et proclama à son tour que désormais l\u2019Eglise jouirait de cette faveur tous les quarts de siècle.Boniface VIII, semble-t-il, n\u2019a fait que sanctionner une tradition populaire qui amenait les peuples en foule à Rome, en l\u2019an 1300, au grand étonnement des Romains, qui ne paraissaient pas se souvenir.Ces étrangers disaient qu\u2019il y avait de grandes faveurs spirituelles à , , obtenir au cours de l\u2019année qui commence chaque siècle,\t( dans la ville de Rome, où se trouve le tombeau des saints\t5 Apôtres.Et voilà pourquoi ils étaient venus de tous les coins du monde connu à cette époque.\tI , Cette tradition a pu avoir son origine dans un n souvenir biblique.L\u2019on sait que le peuple juif consacrait ; t à Dieu la cinquantième année, pendant laquelle ils n\u2019ensemençaient pas la terre.Celle-ci se reposait.C\u2019était , 11 comme le jour du sabbat; on vivait de l\u2019acquis de la veille ou de ce qui poussait spontanément.C\u2019était une année i ( de grâce également, pour le peuple, qui rentrait en possession des biens aliénés, et pour les esclaves, qui recou- \"I vraient la liberté.Temps sacré, ou année sainte, qui rappelait à l\u2019Israélite la souveraineté de Dieu l\u2019obligation de ne servir que Lui seul.C\u2019est bien encore la pensée de l\u2019Eglise dans l\u2019institution du Jubilé.Et, c\u2019est la seconde raison que donne le Pape de cette appellation de l\u2019année jubilaire. LE SENS DES FAITS 251 * * * Il proclame, aux yeux de l\u2019Eglise entière, l\u2019efficacité de ces exercices pour assurer le progrès de la vie spirituelle dans les âmes.Car le Jubilé, c\u2019est la concession d\u2019une indulgence aussi plénière que le peut permettre le pouvoir des clefs.C\u2019est donc le pardon de toute faute et la remise totale de la peine temporelle due au péché, c\u2019est-à-dire que le gain de l\u2019indulgence plénière rend à l\u2019âme son innocence baptismale.Mais, c\u2019est bien déjà le fait de toute indulgence plénière.C\u2019est vrai; cependant, l\u2019indulgence du Jubilé a ceci en propre qu\u2019elle est, pour ainsi dire, plus complètement mise à la portée de tous les fidèles, ou, encore, que la voie est ouverte plus large à toutes les âmes de bonne volonté, à cause de la concession de pouvoirs extraordinaires faite à tous les prêtres approuvés pour entendre les confessions, qui peuvent, grâce à ces pouvoirs, absoudre de toute espèce de péché, et remettre toutes les censures, sauf dans quelques cas très rares et exceptionnellement graves.Donc, au cours de l\u2019année sainte, il n\u2019y a plus ni barrières, ni entraves, ni appréhensions, ni craintes, pour recevoir l\u2019absolution.En outre, les conditions imposées pour gagner l\u2019indulgence, étant de nature spirituelle, sont naturellement ordonnées au rapprochement de l\u2019âme avec son Dieu.Confession, communion, visites des saintes Basiliques, prières aux intentions du souverain Pontife : toutes choses qui portent avec elles leur grâce de sanctification.Mais, le pécheur n\u2019est pas seul à profiter de ces bienfaits.Les âmes en paix avec Dieu peuvent en jouir également.Même, sans avoir besoin d\u2019absolution extraordinaire, car ces faveurs sont à la disposition de tous les fidèles, pourvu qu\u2019ils remplissent les conditions imposées par la Bulle Infinita misericordia. 252 LA REVUE DOMINICAINE * Ÿ * Le pape, Pie XI, exhorte chaleureusement tous les fidèles à profiter de ces grands privilèges qui marquent Y Année sainte.Il en espère un grand accroissement de vie spirituelle; mais son regard porte plus haut et plus loin.Il voit le monde en proie à l\u2019égoïsme, à la sensualité, à l\u2019oubli des lois de la justice et des pratiques de la charité; Il voit l\u2019anarchie qui règne dans certains pays, le désarroi des consciences, l\u2019aberration des jugements humains, les égarements funestes des hommes préposés à la conduite des peuples; alors, il espère que Y Année sainte obtiendra du Dieu des miséricordes qu\u2019il jette un regard de pitié sur le monde et qu\u2019il rende la paix aux consciences troublées d\u2019abord, puis aux nations qui se jalousent et se font la guerre.Il n\u2019oublie pas non plus nos frères séparés.Il compte sur le spectacle des foules accourant au centre de l\u2019unité pour les faire réfléchir et leur inspirer un désir plus efficace de l\u2019union avec le Siège apostolique.Et ce sera vraiment Y Année sainte, si le Maître de toutes choses incline les âmes avec douceur et fermeté, les acheminant vers la divine Lumière qui, seule, éclaire les hommes sur les problèmes éternels.Thomas Couët, O.P.-*- L\u2019ESPRIT DES LIVRES Ph.Gobillot.\u2014 \u201cUn apôtre: A.Limagne\u201d.L\u2019éducateur, l\u2019homme d\u2019œuvres, l\u2019aumônier militaire\u201d.J.de Gigord, éditeur, 15 rue Cassette, Paris.Les pessimistes ne manquent pas parmi les meilleurs amis de la France: (souvent, en effet, le pessimiste n\u2019est qu\u2019une nuance un peu sombre, du plus sincère attachement) ; les pessimistes donc, à grands renforts de statistiques, prophétisent, et pour un avenir de l'esprit des livres 253 ces jours-ci, la disparition de cette chère et glorieuse nation.Evidemment, Dieu n\u2019a besoin, pour accomplir sa volonté dans le monde, d\u2019aucune race en particulier, et l\u2019histoire est là pour nous rappeler maints peuples qui ont passé devant sa face depuis le commencement du monde.Cependant ne semble-t-il pas prématuré d\u2019entonner le Libera de la France ?Pour notre part, nous croyons que tant que la Mère-Patrie produira des héros chrétiens comme le Père Limagne, mariste, \u2014 et certes il n\u2019en manque pas encore: la dernière guerre en fit sortir de l\u2019ombre des centaines de milliers, \u2014 la France peut compter sur le vigilant souvenir de Dieu.Les sceptiques et les découragés, pour se remonter le coeur n\u2019auraient qu\u2019à lire la belle vie que vient d\u2019écrire M.Ph.Gobillot, et qu\u2019il a essayé de résumer dans un fort volume in-8° de 590 pages; ils seront vite détrompés et heureux de l\u2019être.Un vénéré Supérieur de Saint-Sulpice, et le sauveur de l\u2019Eglise de France aux jours troublés de la Révolution, disait un jour : \u201cJe ferais volontiers quarante lieues, à pied, pour rencontrer un grand cœur.\u201d Les lecteurs n\u2019ont pas besoin de ce long pèlerinage.Le grand cœur, digne de la convoitise de Monsieur Emery, est tout entier dans ce livre, captivant au plus haut point; il leur brûle en quelque sorte les doigts, les yeux, il leur découvre le secret du merveilleux rendement qu\u2019a fourni cette existence étonnante de quarante-sept années à peine.A cette vie, écrite d\u2019une plume alerte, abondante et parfois surchargée, parce que trop riche de faits d\u2019un intérêt plutôt local, on a donné pour titre: \u201cUn apôtre\u201d et pour sous-titres: \u201cL\u2019éducateur, l\u2019homme d\u2019œuvres, l\u2019aumônier militaire\u201d.Selon nous, deux monosyllabes résument ce titre et ces sous-titres et campe dans une radieuse lumière notre héros: un coeur.L\u2019aveu qui lui échappe, à son retour de son emprisonnement en Allemagne, paraît nous donner raison: \u201cUne des résolutions que j\u2019ai prises, pendant ma captivité, est celle-ci: être bon, très bon, toujours très bon.C\u2019est la vue des souffrances des prisonniers, c\u2019est la conviction que l\u2019on ne peut faire du bien qu\u2019en aimant les âmes et en leur prouvant cet amour, qui m\u2019ont inspiré cette résolution.Je veux être bon, être bon jusqu\u2019à l\u2019excès, s\u2019il peut y avoir excès en cette matière.\u201d Voilà tout l\u2019homme qui nous est présenté et dont le commerce, même par une simple lecture, procure une vraie jouissance en faisant beaucoup de bien.H.C.Ph.Sylvain, P.D.\u2014 \u201cMère Marie-Anne\u201d.Brochure de 140 p.Rimouski.1924.Intéressante plaquette publiée à l\u2019occasion du cinquantième anniversaire d\u2019une congrégation canadienne-française: les Sœurs du Saint Rosaire, de Rimouski, qui furent d\u2019abord, \u2014 et il nous aurait plu d\u2019apprendre jusqu\u2019à quelle date, \u2014 les Sœurs des Petits Ecoles.Tous ceux qui s\u2019occupent de vie religieuse saisissent, à première lecture, la leçon qui se dégage de ces pages simples et pieuses, comme l\u2019âme dont elles racontent les vertus, et qui est celle-ci.La maîtresse des novices, surtout celle d\u2019une communauté naissante, tient dans ses mains, ou plutôt dans son cœur, tout l\u2019avenir de sa famille religieuse.Dieu se doit donc, en quelque sorte d\u2019établir 254 LA REVUE DOMINICAINE dans une vertu solide, c\u2019est-à-dire éprouvée, la première mère spirituelle de tout l\u2019institut, afin qu\u2019elle reste bien avec la fondatrice, qui, d\u2019ailleurs, ne pourrait rien sans elle, comme le type, non seulement de la vraie directrice du noviciat, mais aussi de la parfaite Sœur du Saint Rosaire.Et voilà ce que le vénérable auteur montre fort bien au lecteur édifié.Par la croix des maladies, \u2014 et l\u2019on dirait que toutes semblent vouloir affliger sa jeunesse, \u2014 le Maître des vocations prépare la future sœur aux mystères douloureux et crucifiants des septs années qu\u2019il lui suffira de passer dans cette pauvre petite congrégation pour attirer sur elle les bénédictions qui lui ont assuré non seulement survie, mais pleine prospérité.Ainsi s\u2019explique l\u2019expansion que l\u2019on a ledroit d\u2019appeler prodigieuse de cette Congrégation des Sœurs du Saint Rosaire, vouée aux petites écoles de campagnes et dans le pays des hivers sibériens.Malgré ces conditions, naturellement peu attrayantes, elles comptent en 1925, 221 religieuses, 22 novices, 7 postulantes, et 31 établissements.Il faut donc savoir gré à Mgr Sylvain de nous avoir révélé et la grande âme de Mère Marie-Anne, et la famille religieuse qu\u2019elle a formée à sa ressemblance.H.G.Abbe Victorin Germain.\u2014 \u201cA Propos d\u2019Autorité\u201d.Réflexions et Fantaisies.A Québec, chez Fauteur.M.l\u2019abbé Victorin Germain publiait, il y a déjà quelques mois, un ouvrage intitulé: \u201cA Propos d\u2019Autorité\u201d.Ce titre annoncerait assez bien une thèse philosophique sur la sujet, si le sous-titre ne nous avertissait qu\u2019il s\u2019agit simplement de Réflexions et de Fantaisies.A la bonne heure.Rien en effet dans ce volume ne dénote un esprit très personnel, une psychologie très exercée ou une doctrine très profonde et l\u2019ouvrage y eût certes gagné à ne pas se présenter sous le lourd format d\u2019un livre de science.D\u2019ailleurs d\u2019un bout à l\u2019autre de cette brochure la disposition matérielle et l\u2019exécution typographique laissent assez à désirer.En ces 220 pages de texte, l\u2019auteur semble avoir réuni et condensé des instructions ou conférences, sinon données à la jeunesse, du moins préparées à son intention.La jeunesse, l\u2019auteur l\u2019aime, il la connaît, il la veut meilleure et plus heureuse.Aussi lui prodigue-t-il des conseils très sages et très opportuns que pourront mettre à profit non seulement jeunes gens et jeunes filles mais encore les parents, les éducateurs et les éducatrices.Ecrites pour un tel public, ces pages rédigées dans une langue ordinairement claire, alerte, vivante, imagée et poétique se lisent facilement et agréablement.Quelques anglicismes (ex.: vous venez pour arracher à l\u2019enfer, p.I) se sont glissés au cours de l\u2019ouvrage et nombre de paragraphes trop chargés d\u2019incidentes produisent une impression de grandiloquence à court de souffle.La prière du vieux curé (p.1 ss.), \u2014 prière qui est au surplus tout un prône-programme dont un certain passage pourrait mettre en émoi la susceptibilité bien connue des politiciens du Québec, \u2014 illustre assez bien cette affirmation. l\u2019esprit des livres 255 Le jury des Prix d\u2019Action Intellectuelle vient de primer l\u2019ouvrage de M.l\u2019abbé Germain.Par là, il a reconnu et proclamé sa valeur et a voulu récompenser l\u2019effort d\u2019un jeune.Ce livre, digne d\u2019une telle mention et d\u2019une telle récompense, mérite donc une large diffusion, surtout parmi les jeunes.M.-J.L.Dom I.Ryelandt.\u2014 \u201cEssai sur la physonomie morale de saint Benoît\u201d.A Lille, chez Desclée, de Brouwer & Cie; à Paris, chez Lethielleux.L\u2019Abbaye de Baredsous est un centre de haute intellectualité.Toute œuvre qui nous vient de là porte, à coup sûr, le cachet de la supériorité.Dom.I.Ryelandt, moine de l\u2019Abbaye, vient de publier un \u201cEssai sur la physionomie morale de saint Benoît\u201d.La piété filiale a inspiré un magnifique portrait du Père.Le moine de Maredsous a voulu \u2018reconstituer les traits saillants de la personnalité intime\u201d du saint Patriarche.On connaît un arbre à ses fruits.Voilà pourquoi Dom Ryelandt ouvre d\u2019abord la règle de saint Benoît pour connaître son auteur.Il est sûr de trouver là \u201cla trace du cœur, de la pensée et de l\u2019âme même qui l\u2019ont écrite\u201d.\u201cDerrière des phrases entremêlées d\u2019extraits, de latinité inférieure, nous sentons vivre une pensée bien personnelle, s\u2019affirmer une volonté ferme, battre un cœur.\u201cLa physionomie se dessine, objective, précise; c\u2019est l\u2019attachante figure de saint Benoît, l\u2019Homo Dei, \u201cdominé par une puissante et enveloppante aspiration vers Dieu seul\u201d.N\u2019est-ce pas ce qui l\u2019a poussé vers le Mont-Cassin\u201d, où il s\u2019établit comme dans une forteresse de Dieu, au sommet de la montagne sainte?\u201d Tel nous le montre saint Grégoire, le premier historien de saint Benoît.Les saints appartiennent tous à une même grande famille: ils ont des traits communs qui affirment cette parenté, une ressemblance de famille qui les rapproche plus ou moins les uns des autres.Aussi bien, en contemplant la physionomie morale de saint Benoît, nous avons souvent constaté combien un plus jeune frère du Patriarche, Dominique de Guzman, lui a ressemblé.L\u2019auteur de l\u2019Essai sur la physionomie morale de saint Benoît, dans le chapitre III, montre plutôt \u201cla parenté d\u2019esprit de saint Benoît et de saint François de Sales\u201d, ressemblance frappante, malgré les dix siècles qui les séparent.Dom Ryelandt a donc réussi à bien dégager les traits fondamentaux de la physionomie morale du Patriarche-législateur.\u201cIls forment un ensemble essentiellement équilibré; alliant largement, dans l\u2019homme de Dieu, la gravité sainte et religieuse avec le désir précis et pratique du bon ordre, de la claire administration, de la forte et souple organisation.Ce caractère est apparu intransigeant par certains de ses aspects, et sagement dominateur; mais cette puissance d\u2019âme, cette naturelle supériorité s\u2019adoucit ou se tempère par un esprit pondéré d\u2019équité et de juste mesure; par une bonté de cœur vraiment paternelle; par un sens psychologique affiné, discernant ce qui peut être attendu de la vertu et des possibilités de chacun.\u201d P.-M.G. ¦^6 LA REVUE DOMINICAINE Divus Thomas.Avec grand plaisir nous avons accueilli le retour du précieux Périodique \u201cDIVUS THOMAS\u201d publié en italien, en latin et en français par les professeurs du Collège Alberoni de Plaisance.Depuis plusieurs années, spécialement à cause de la guerre, il avait cessé ses publications, après avoir parcouru une voie lumineuse dans le champ de la discipline philosophique et théologique, suivant les traces de l\u2019Angélique Docteur.Aujourd\u2019hui la publication vient d\u2019en être reprise à la satisfaction générale de tous les fervents de la discipline Thomiste.Depuis le 1er Janvier la Revue paraît de trois mois en trois mois; mais déjà au mois de Mai dernier a été publié le présent fascicule complètement dédié à la Commémoration du Centenaire Thomiste.De ce fascicule adressé gratuitement aux abonnés de 1925, on peut voir quel sera pratiquement le programme que le Périodique entend développer et nous devons sincèrement constater que rien de plus utile ni de plus scientifiquement attrayant ne se pouvait aujourd\u2019hui présenter au public cultivé, spécialement à tous les Ecclésiastiques qui se dédient à l\u2019étude des doctrines philosophique et théologique.L\u2019abonnement annuel est de Lit.20 pour l\u2019Italie, et Lit.25 pour l\u2019étranger; chaque fascicule d\u2019environ 200 pages coûte L.6 en Italie et L.7 à l\u2019étranger.En outre: 100 exemplaires de chaque numéro seront imprimés sur papier spécial au prix de L.40 pour l\u2019Italie et L.50 pour l\u2019étranger comme abonnement annuel.S\u2019adresser à la Casa Editrice Marietti - via Legnano, 23 - Torino (Italia).j SCI Mgr Joseph Blanc.\u2014 \u201cLes visions de saint Jean\u201d.Pierre Téqui, éditeur, Paris.Livre d\u2019actualité, destiné, comme tant d\u2019épîtres de saint Paul, aux besoins de son milieu, l\u2019Apocalypse est aussi un livre inspiré qui s\u2019adapte au besoin de tous les temps.Cest le premier aspect, que le grand commentaire du R.P.Allô a si bien mis en lumière, qui donne le sens de l\u2019écrit, la clef de son symbolisme prophétique.Sans négliger le premier, Mgr Blanc s\u2019attache surtout au second aspect.\u201cL\u2019Apocalypse est un poème d\u2019une portée universelle.Elle est la parole de Dieu.Elle jette la lumière sur le présent; elle ouvre des vues sur l\u2019avenir.Elle nous aide à remplir le devoir de notre vie et nous prépare à nos destinées.Elle est une exhortation à la prière et à la vigilance.Elle est une contemplation mystique, destinée à entraîner les âmes dans les sentiers de la vie d\u2019union à Dieu.\u201d Cette mystique est si élevée ! \u201cL\u2019auteur de l\u2019Imitation l\u2019avait bien compris, qui s\u2019est tellement pénétré de son esprit, qui a tellement médité sa doctrine, qu\u2019il ne serait pas malaisé de faire de ces deux livres une synopse, chaque passage de l\u2019Imitation correspondant à un passage analogue de l\u2019Apocalypse.\u201d C\u2019était choisir un point de vue très personnel dans l\u2019énorme littérature sur l\u2019Apocalypse.On a assez rarement étudié le côté poétique et mystique de l\u2019Apocalypse.Avec ses qualités de style et de clarté française, l\u2019ouvrage est de nature à faire goûter davantage cette œuvre si mystérieuse, et par là si attirante, du Voyant de Pathmos.né ces âllî de ,L Ul( D.L."]
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