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Titre :
Les herbes rouges
Éditeurs :
  • Ville Jacques-Cartier, Qué. :Les herbes rouges,1968-[1993],
  • Montréal :Les herbes rouges
Contenu spécifique :
Nos 171-172
Genre spécifique :
  • Revues
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Les herbes rouges, 1988, Collections de BAnQ.

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PER JH~7S EX « 2 erbes rouges , i .r II -1 Pierre-A.Larocque Splendide Hôtel Fictions les herbes rouges i n-i 72 ISSN 0441-6627 ISBN 2-89272-047-8 Directeurs: François Hébert Marcel Hébert Adresse: C.P.81, Bureau E, Montréal, Québec, H2T 3A5 Abonnement: 10 numéros, 25,00$ Distribution: Diffusion Dimédia Inc.539, boulevard Lebeau Ville Saint-Laurent, Québec, H4N 1S2 Tél.: (514) 336-3941 La revue les herbes rouges est subventionnée par le Conseil des arts du Canada et par le ministère des Affaires culturelles du Québec.La revue les herbes rouges est membre de l’Association des éditeurs de périodiques culturels québécois.Dépôt légal: 4e trimestre 1988, Bibliothèque nationale du Québec © Les Herbes Rouges et Pierre-A.Larocque, 1988 Pierre-A.Larocque Splendide Hôtel fictions DU MEME AUTEUR Ruines, roman, Éditions du Jour, 1974 MONUMENT POUR X.A Onil Dupuis et Alain Trépanier Et le Splendide Hôtel fut bâti dans le chaos de glaces et de nuit du pôle.Rimbaud Il faut inventer des fictions capables de dire ce qui n 'a pas été.Les fictions sont des moyens d'expression nouveaux, insolites, non définitifs.).Gilibert S) heures.Chambre '300.Chaleur insupportable d’été.Petite chambre blanche banale d’hôtel.Le rideau poussiéreux pend devant la fenêtre ouverte.Aucun vent, même léger, ne pénètre à travers les lames disjointes et horizontales du store vénitien.Chaleur humide.Impossible de dormir.Presque nu sur le lit.Seul le vieux slip de coton blanc usé, d’un blanc javellisé, colle sur la peau.La verge violette du garçon pend derrière le tissu ramolli.Porte entrebâillée, maintenue ouverte par la chaîne, laissant voir les allées et venues de temps en temps dans le corridor, sur le tapis usé, poussiéreux.Reprend la revue abandonnée il y a quelques instants.S’allonge sur le lit défait, trop chaud, collant.Éclairage mouvant de la télévision sans son.Dehors, dans la rue, les radios jouent à tue-tête, multiples airs se contredisant, autos qui klaxonnent, passent à toute vitesse, des sirènes de police ou d’ambulance envahissent la nuit et s’éteignent progressivement en s’éloignant.Des cris d’enfants.Des pneus crissent.Accident.L’hôtel est désert par cette chaleur, peu de bruits en provenance des autres chambres, bruits couverts de toute façon par ceux du dehors.Même la douche n’a pas réussi à le refroidir.La douche coule.Tuiles blanches froides, agréables.Toute cette blancheur.L’eau coule sur le jock-strap conservé.Bientôt l’imbibe.Sur les fesses à nu.Sur le torse imposant bronzé jusqu’à la ligne plus pâle.La trace du slip sur le corps du jeune homme.La verge violette se gonfle lentement, remplit le triangle de tissu élastique, bientôt déborde.Le serveur frappe à la porte.Apporte le Coke que Monsieur a commandé où est fichée une longue paille rayée sur un plateau rouge vin avec au fond une quelconque publicité de boisson gazeuse.Pénètre dans la salle de douche avec son costume mal taillé: veste brune à revers rouges trop étroite, qu’il ne peut boutonner, pantalon du même rouille que la veste, trop court laissant voir les chaussettes bleu foncé, les souliers noirs vernis et pointus. Le jeune garçon de chambre s’avance, ne semble pas gêné de le voir dans cet état, pénètre dans la douche, l’eau bientôt dégouline sur lui, trempe ses cheveux gominés.Dégoulinant.Ses vêtements mal taillés lui collent au corps, l’eau remplit lentement son cabaret à fond de liège, soudainement très lourd, de plus en plus lourd.Le jeune homme qui ressemble vaguement à Elvis Presley, par ses cheveux noir lustré, se retourne sur le lit défait.Chaleur étouffante, lourde.N’arrive même pas à dormir.Légère somnolence.Froisse de son corps musclé les bandes dessinées sur papier journal de mauvaise qualité.Il voudrait se lever, aller jusqu’à la coiffeuse et son tabouret couvert de peluche rouge où il s’assoirait pour écrire la carte postale (troisième fenêtre à gauche sur la façade blême bleutée éclairée au néon), voir couler l’encre dans le stylo transparent, moiré.N’en a pas la force.Attendre que la nuit vienne pour, comme tous les blêmes vampires décadents, descendre dans le hall d’entrée aux palmes vertes où, dans une musique sirupeuse qui joue sans arrêt en sourdine, se vautrent sur les divans de cuir mou les actrices vieillissantes qui parfois semblent (malgré cette chaleur) grelotter sous leurs fourrures trop abondantes et leurs bijoux lourds, clinquants, glacés dans l’air climatisé.Chaleur insistante.La télévision joue à vide un quelconque film bleuté dont il ne parvient pas à suivre l’anecdote.Qu’une série d’images.Un train file à toute vitesse, un jeune soldat dans la nuit bleutée porte une poupée aux longs cils, à nouveau le train et sa vision rapide, découpée, parfois floue à cause de la vitesse.Sur la table de chevet, près de la radio ivoire qui joue et du cendrier débordant, le jeune homme prend un paquet de cigarettes, en allume une, fume doucement.Derrière ses lunettes fumées on ne voit pas ses yeux.Cherche un carton parmi les draps froissés, défaits comme après une lutte; sur le carton on lit: CRYSTAL HÔTEL et sur la façade blême, bleutée, sans doute éclairée artificiellement au néon, la troisième fenêtre à gauche, minuscule, marquée d’un X.Par la porte entrouverte, tenue entrebâillée par la chaîne, on voit passer la femme de ménage en uniforme bleu poudre qui pousse un chariot métallique.La femme de chambre s’avance dans le corridor, voit par une porte entrouverte un adolescent déboutonné sur un lit, continue son parcours lent, pousse le chariot métallique qui roule bien sur ses roulettes nickelées 6 et sur lequel est déposé en ordre une pile imposante de draps glacés bien pliés, des bouteilles de désodorisant, de l’eau de javel, du Windex, du Pledge., jusqu’à l’autre chambre peut-être inhabitée.9 heures 15.Chambre '200.L’air est lourd.Orage imminent ou lourdeur tenace.Ciel mauve.Regarde la télévision distraitement.Surface blanche sablonneuse, légèrement bleutée, premier débarquement sur la lune.Assise sur le divan-lit turquoise troué de brûlures de cigarettes.Croque des bonbons acidulés.Sirène de police dans la nuit.Laisse tomber sa cigarette sur le tapis à poil long rose, la rattrape bientôt de ses longs ongles laqués.Une lampe de chevet de percaline rose à motifs floraux (de longues herbes) diffuse une lumière ténue, agréable.La glace de la coiffeuse lui renvoie une image pâlie, atténuée à cause de la poussière qui s’y est accumulée, qu’on n’a pas époussetée depuis longtemps.La femme de ménage.Elle retire un instant ses lunettes fumées en cœur, couleur rouge clair, pour mieux s’apercevoir, replace une longue mèche de sa chevelure blonde ondulée vers le bas qui remonte en vague élastique, lisse ses lèvres sanglantes puis remet ses lunettes.Elle ressemble vaguement à Marilyn Monroe.L’air est lourd, impossible de faire quoi que ce soit.Une planche à repasser en métal bleu écaillé est ouverte dans un coin de la chambre, sur laquelle pend une jupe ou une très courte robe froissée et un fer débranché au fil de tissu rayé, usé jusqu’à la corde par endroits, laissant voir les fils électriques, risquant ainsi de causer un court-circuit.L’eau coule bruyamment dans la baignoire qui se remplit ou se vide lentement avec au fond, à travers la transparence de l’eau, une coulée jaune clair indélébile, souvenir sans doute de teinture à cheveux qu’on aura laissé tomber sur la porcelaine blanche.La fille qui ressemble à Marilyn Monroe égoutte ses cheveux courts dans la baignoire vide et bientôt s’en écoule un liquide jaune clair emportant avec lui un fond sombre.Elle se redresse.Sa tête disparaît aussitôt sous la serviette de bain éponge, impossible de savoir si elle est blonde ou noire.Les voyageurs de l’espace tardent à débarquer sur la lune déserte.On entend une voix cassée qui répète des injonctions.Sur la surface déserte et blanchâtre un vent invisible soulève un peu de fine poussière blanche 7 comme un voile impalpable.La chambre est vide.La fille est sans doute dans la salle de bains contiguë en train de se changer, se déshabiller ou pour toute autre raison.Il fait chaud.Le petit ventilateur sur pied, noir, près de l’armoire à glace, fonctionne mal: sa rotation répétitive de gauche à droite et de droite à gauche sans relâche, seul cet instant d’hésitation vague avant de repartir dans l’autre sens, de reprendre son action de balancier, ne parvient pas à chasser la chaleur lourde, épaisse, qui imbibe les draps, les vêtements, jusqu’aux sous-vêtements qui collent au corps, se détachent difficilement des membres comme une peau arrachée à coups de scalpel se détacherait en roulant.Elle ressort de la salle de bains.Elle tient dans ses mains aux longs doigts fins une boîte de sardines mal ouverte, au rebord coupant et dentelé, dont elle tire les morceaux de poissons argentés qui se défont en filaments qu’elle avale aussitôt, la tête légèrement renversée en arrière, juchée sur ses souliers rouge vif à talons aiguilles, ses longues jambes gainées dans des bas de nylon beige, la mini-jupe de percaline également rouge s’arrêtant juste au pubis, l’air ainsi d’un long oiseau de proie.La fille revient s’asseoir sur le divan turquoise.À la télévision l’action a à peine progressé.Un commentateur décrit d’une voix mécanique précipitée la planète vierge sur laquelle les premiers hommes viennent de poser le pied.Il est 9 heures 27.Il fait chaud, trop chaud.On frappe à la porte.Tout se passe très vite: la jeune actrice se lève et se dirige vers la porte close, retire la chaîne.Dans le corridor désert du premier étage la femme de ménage a progressé de quelques portes brunes, vernies, presque noires, marquées d’un chiffre pour la plupart.Elle entreprend sa tâche ou l’achève à cette heure, traîne les pieds dans ses sandales blanches à talon plat, déjà fatiguée à l’idée de la chaleur qu’il fait.Des rires et des voix proviennent de l’autre bout du corridor, de derrière une porte close.Elle frappe avant d’entrer faire le ménage, pour être sûre de ne déranger ou surprendre personne, comme la dernière fois. 9 heures 50.Chambre '600.Ouvre la porte, regarde le corridor désert, pourtant elle aurait cru entendre des voix, des rires, seule la femme de chambre tourne le coin, se dirige vers une autre zone de l’hôtel, d’autres étages, tirant sa balayeuse ronde et bleu métallique sur roulettes, énorme, lourde.Puis apparaît enfin le serveur, en habit rouge vin à revers bruns comme tout le personnel, qui s’avance sans bruit sur le tapis usé malgré ses longs souliers vernis et pointus, ferrés sans doute, son pantalon trop court qui laisse voir ses chaussettes violettes et qui apporte sur un cabaret circulaire les deux verres courts et ronds contenant un liquide doré, d’une couleur chaude où nagent des cubes de glace qui tintent les uns contre les autres ou contre le verre, une tranche de citron ainsi qu’un long pique de plastique vert servant à agiter le liquide.Elle s’efface pour le laisser pénétrer dans la chambre et referme la porte derrière lui.Le couloir est désert.Sur le divan de cuirette verte est assise une autre longue fille qui ressemble un peu à la première comme si elle s’était dédoublée, vêtue d’une robe de cuir sombre souple trop courte, qui remonte un peu au haut des cuisses et laisse voir une portion de chair nue entre les bas couleur chair fumée et la robe plastifiée puisque la fille tient volontairement les jambes croisées très haut.Le serveur aux cheveux noirs gominés ne peut plus s’empêcher de regarder ses cuisses.Elle rit.L’autre femme qui l’a fait entrer est maintenant adossée contre la porte close et porte une robe presque identique, de même coupe, bleu-noir, avec de longs gants de daim mauve.Elle a une curieuse tête et malgré ses lunettes fumées on voit ses paupières lourdement fardées de mauve.Elle rit aussi.Le garçon de chambre pose les deux verres sur une petite table de chevet brune, vernie, sous la lampe dont l’abat-jour rose est soutenu par un toréador de faïence à l’étroit dans sa culotte de soie très ajustée.Mais il ne peut plus détourner le regard de la zone de chair révélée, un des verres qu’il pose mal va se renverser sur le tapis jaune pâle à poil long.La première, assise sur le divan, le regarde sévèrement et il voit alors le collier de chien qu’elle porte au cou, qu’il n’avait pas remarqué, et ses longs gants de daim bleu métallique plissés aux coudes.La seconde ressemble à Marlène Dietrich sous ses lunettes noires.Le large store vénitien est fermé devant la fenêtre, entre les rideaux à motifs géométriques, triangulaires, brun et jaune clair.La porte est close sur le corridor vide.9 La femme de chambre passe devant les portes closes dans le corridor vide.9 heures 45.Chambre *301.Se sera décidé à descendre.Alors tout va très vite: prendre une douche, se raser, boire un Coke, cirer et enfiler ses bottes de cuir noir après s’être habillé, sa veste de cuir moisie à une manche jetée sur l’épaule, descendre, gagner les salles inférieures de l’hôtel, les grands salons encore désertiques à cette heure, le hall d’entrée aux palmes vertes entre le marbre partout répandu et les glaces nombreuses, immenses, reflétant l’entrée vitrée, l’air d’une piscine ou d’un aquarium avec son éclairage au néon dissimulé qui répand une lumière verdâtre, glauque.Le hall d’entrée puis le grand salon aux palmes encore vertes plastifiées où, semblant nager dans une musique sirupeuse, les actrices vieillissantes inséparables sirotent leurs liqueurs pastel dans de longs verres droits avec des pailles torsadées se dépliant comme des.Il est encore trop tôt, la place est vide.Le jeune homme qui ressemble à Elvis se dirige vers le bar, s’assoit sur un des hauts tabourets couverts de vinyle rouge et nickelé qui tourne sur lui-même facilement, sent ses fesses lourdes (malgré sa minceur) qui s’écartent dans son jean usé.Une télévision haut juchée joue un quelconque documentaire bleuté du débarquement sur la lune.Se tourne vers la salle, sur son banc cuisses écartées et sous ses lunettes fumées regarde les actrices vieillissantes sur le divan rose, qui jacassent en agitant les mains dans le bruissement des bijoux qui tintent, les longs ongles laqués de couleurs vives et pointus, l’air d’oiseaux exotiques et migrateurs qui se seraient installés dans un lieu désert, qui poursuivent une conversation qu’elles auraient entreprise depuis une éternité déjà, ramenant sans cesse sur leur peau blanche et dénudée par endroits les fourrures innombrables: léopard, tigre, phoque noir.entassées sur elles.D’un même mouvement de tête ultra-rapide, sous leurs hautes chevelures colorées, derrière leurs lunettes fumées en coeur parsemées de pierreries rutilantes, il aperçoit leur regard à tour de rôle qui soudain le remarque (arrêt brusque instantané, très court, puis la tête qui repart dans le sens inverse, achevant le mouvement de balancier), s’appesantit sur l’entre-jambes arrondi, gonflé légèrement par la pose sous la toile pâlie.Le garçon qui ressemble à Elvis laisse pendre une main négligente, tenant une cigarette allumée, entre ses cuisses et parfois se caresse distraitement, d’un air détaché.Il sait bien que comme tous les soirs l’une d’elles, ou une autre, finira par se lever et venir à lui, l’inviter à leur table et qu’il finira dans sa chambre.Chaleur insistante malgré l’air climatisé, le ventilateur haut sur pied qui tourne dans un coin du hall.Bientôt il semble remarquer l’état de délabrement dans lequel se trouve ce lieu, ce qui ne l’avait pas frappé au départ, le papier-tenture décollé par endroits, les marques grasses et la peinture salie de taches indécises.Il est bientôt 10 heures, il serait temps que les clients commencent à arriver.Le même orchestre, mais peut-être n’est-ce après tout qu’un enregistrement puisqu’il est invisible, joue toujours le même air démodé de tango ou de valse, entrecoupé de silence, de conversations qui éclatent soudainement, de bruits de verre, de pas.à nouveau recouverts par la musique.La femme de chambre attardée dans le couloir près de son chariot, un instant immobile (elle aura cru entendre un léger cri venant on ne sait d’où), se remet en marche, les bouteilles de nettoyant, de cire, de désodorisant venant se heurter les unes contre les autres, frappe enfin à la porte de cette chambre souvent déserte jusqu’ici.Comme personne ne répond, elle ouvre avec son passe-partout mais la chaîne posée à l’intérieur l’empêche d’ouvrir complètement.Elle referme aussitôt n’ayant eu que le temps d’entendre, dans la pénombre bleutée d’une lampe allumée ou d’un téléviseur demeuré ouvert, des halètements, une courte plainte, des bruits de verre brisé.Il est 10 heures à sa montre-bracelet plaquée argent, au boîtier minuscule sous verre bombé.10 heures.Chambre *700.La chambre est déserte et calme.Dans la pénombre, un faible éclairage provenant d’une lampe blanche posée sur une table basse, luisent les fauteuils de cuirette verte capitonnés.Les stores vénitiens aux lames entrouvertes laissent pénétrer un éclairage oscillant à cause de l’enseigne au néon à l’extérieur qui éclaire la façade de pierre blême.Il s’agit d’une très vaste chambre, d’une suite sans doute, luxueuse entre ses murs d’un vert avocado pâle et son tapis de fourrure à poil long en tigre de Sibérie. Une chaleur épaisse englue cette nuit d’été lourde, le hall d’entrée malgré le marbre glacé et les nombreuses glaces reflétant le lustre rutilant, alors que les portes vitrées s’ouvrent encore une fois livrant passage à un petit homme en complet noir lustré, l’air timide ou discret ou mal à l’aise, qui se dirige à petits pas pressés vers le comptoir d’information.Celui-ci est vide et personne ne vient.Sur le comptoir de vinyle noir, un téléphone sonne sans cesse et personne ne répond.Il attend impatiemment, se retournant plusieurs fois pour regarder autour de lui, l’air pressé ou inquiet, aperçoit l’atmosphère rougeoyante du grand salon où déjà se prélassent.Enfin, quelqu’un vêtu du costume du personnel arrive.Le petit homme serre contre lui une valise cartonnée brune tout en parlant.Rapidement.Il retourne à la porte de verre et fait entrer, descendant d’un taxi jaune criard, une grosse dame en longue robe du soir verte sous une étole de vison jaune serin, une haute chevelure teinte bleutée presque mauve (comme ces permanentes aux teintures ratées), ses lunettes de soleil rouge en croissant de lune et son teint trop rose, ses nombreux bijoux de plastique rose et bleu, qui entre en se déplaçant difficilement malgré l’aide de son mari qui lui donne le bras, l’air écrasé sous le poids du gros bras troué de cratères dont la chair trop blanche ramollie tremble à chaque geste.Elle tient en laisse devant elle une meute de jeunes chiens frisés rosâtres qui aboient malgré les appels répétés, d’une voix très aiguë de cantatrice, de leur maîtresse.10 heures 30.Chambre *400.Lavabo blanc où s’écoule sans arrêt la même goutte d’eau.Absolue blancheur.Froideur de glacière malgré la chaleur du dehors.Un lavabo rempli à ras bord d’eau glacée prête à déborder où chaque goutte dessine des cercles concentriques.Au-dessus, la glace fêlée renvoie l’image de la pièce blanche, carrelée, cubique.Par la porte entrouverte on aperçoit quelqu’un enveloppé dans un drap immaculé qui semble grelotter, tourné face au mur (sans doute face à la fenêtre invisible) près d’un lit ouvert, défait, béant, dévasté.Dans le corridor.vide, sur le tapis rouge usé, s’avance. \0 heures 45.Chambre '502.Sur le lit, le garçon en slip blanc et chaussettes bleues se retourne.Son slip de toile est déchiré sur la fesse gauche et laisse voir la chair pâle nue alors que le reste de la peau est plus sombre.Ses cheveux noirs, toujours lustrés malgré le fait qu’il soit couché, luisent.Rêve.Dehors les autos klaxonnent, passent en vitesse.Un coup de feu ou une détonation résonne.Il sursaute.Semble dormir d’un sommeil épais, peut-être artificiel si on en juge par la seringue vide, où persiste à peine un reste de liquide, abandonnée sur la table de chevet.Ou les canettes de bière vide.Ou les mégots abondants dans le cendrier.Le garçon qui ressemble à Elvis se soulève lentement du lit, s’assoit sur le pied, jambes écartées.Se prépare à sortir.Enfile difficilement ses bottes noircies.Sous son pagne gonflé bat la verge violette tendue par une forte envie d’uriner.Le liquide jaunâtre brûlant coule sur ses cuisses nues, légèrement velues, jusque sur le tapis sale.Dans le corridor s’avance le voyageur défait, fatigué, sous son imperméable froissé, traîne sa valise trop lourde dont la poignée glisse sous les doigts humides, rougis par l’effort.Au même instant à l’étage inférieur s’avance dans le corridor le couple de touristes américains, se dirigeant vers la chambre 101 dont la clé pend dans la main du petit homme qui ploie sous le poids des trop nombreuses valises.En échappe une, qui s’ouvre.Il heures.Chambre '500.Thé jaune clair dans la tasse.Citron.Dans la tasse de porcelaine craquelée.Liquide chaud, brûlant dans la gorge.Thé de Chine subtil.Cube de glace transparent qu’une main gantée de rouge y jette, qui y disparaît aussitôt.Fond, s’évanouit, s’engloutit.Sur une nappe blanche en dentelle, percée de larges trous, un plateau argenté luisant contient des patisseries épaisses à la crème que la chaleur ramollit.Lave épaisse qui coule sur une surface inconnue, sur une planète étrangère, vent qui chasse une poussière de minerai, de pierre de lune, sur l’écran bleuté de la télévision qui éclaire la scène. Le jeune homme qui ressemble à un acteur ou un chanteur célèbre regarde droit devant lui, perdu dans sa rêverie ou.L’ascenseur est bloqué, ne circule plus entre les étages sans doute à cause de l’heure tardive.11 heures 15.Chambre *101.Ouvre enfin la porte, la clé tourne facilement dans la serrure.La grosse dame pénètre dans la chambre pénombreuse épuisée par tous ses efforts pour parvenir jusque-là.Les caniches roses aux laisses relâchées s’agitent dans la pièce ivoire, vont et viennent, reniflent dans tous les coins.Son mari minuscule sous son habit noir lustré lui retire son vison, lui enlève ses souliers blancs dont la chair enflée débordait, essuie son visage trop rose dont un peu de maquillage mal appliqué reste sur la serviette de papier marquée: CRYSTAL HÔTEL, placée précédemment sous le cendrier.Il fait chaud, le sommier craque, plie sous le poids de la grosse dame qui se gourme, retire ses lunettes de soleil qu’elle lui remet précieusement et se laisse enfin aller sur le dos sur le lit où elle s’enfonce vaguement.Il est tard.Elle s’endort presque aussitôt.Le petit homme est à genoux près du lit, accroupi et se prépare à.On frappe à la porte.Il s’empresse de ranger les valises en désordre dans la chambre sous le lit, dans la poussière, enferme les caniches dans le placard qui se mettent à grogner, se démener, hurler.C’est le garçon d’hôtel — lequel?Ils se ressemblent tous tellement sous cet uniforme brun à revers rouges, pantalon trop court et souliers pointus vernis, qu’il est difficile de les distinguer.Il apporte le banana split qu’elle aura commandé en douce car l’homme ne semble pas au courant, n’ose pas la réveiller.Le garçon dépose sur la commode le sundae dont la crème commence déjà à fondre pendant que le petit homme, l’air vaguement d’un vieux coiffeur endimanché, se dirige vers une mallette rose (la seule qu’elle portait), qu’il ouvre en faisant claquer les fermoirs et qui est remplie à ras bord de billets de banque verts.Le garçon semble à peine surpris ou maîtrise bien ses réactions pendant que le vieux le paie, qu’il sort.Sur le lit, la grosse dame sort à peine de sa somnolence, gémit dans son sommeil, se retourne sur le sommier qui grince, froissant le couvre-lit 14 de chenille rose.Sur le coin de la commode, la crème glacée fondue déborde et se répand sur le bois verni, commence à couler le long du meuble.Le vieil homme, l’air fatigué, libère les chiens qui sortent en s’agitant, se répandent dans la pièce autour de leur énorme maîtresse effondrée sur le lit qui creuse, se précipitent aussitôt pour lécher le meuble collant.Le petit homme s’approche du lit, se prépare à.La sonnerie déréglée du réveille-matin ivoire le fait sursauter.Il se sera endormi de fatigue sur le tapis car à son réveil il s’y trouve, recouvert du vison jaune de la grosse femme qui ronfle la bouche ouverte, qui n’a pas bougé, comme morte.Il se souvient à peine d’avoir réglé la sonnerie pour, à toutes les heures, prendre soin des précieux chiens roses.Dans le hall d’entrée, les nombreux garçons en costumes bruns se tordent de rire en évoquant les caniches roses.La femme de ménage épuisée par cette vague de chaleur avance péniblement, poussant son chariot (Windex, Pledge, shampoing à tapis.), se dirigeant vers la chambre au fond du couloir.11 heures 30.Chambre *800.Plongée dans le noir malgré l’heure avancée, seule une applique murale en forme de coquille rose et verte éclaire la tête d’un vieillard chauve et édenté qui émerge d’un bain-tombeau dans la salle de toilette, où la vapeur a dessiné de longues coulisses sur les tuiles de porcelaine quadrillées qui aboutissent au lavabo circulaire rempli d’eau froide à ras bord.Puis c’est le gros homme à la chair plissée, tombante, bourrelet de chair accumulé à la taille, debout devant le lavabo circulaire aux robinets rutilants, qui se rase à l’aide d’un long rasoir ancien, luisant et glacé, sorti de son enveloppe de moleskine noire éraflée, qui a été extrait ou qui ira rejoindre ensuite les autres articles contenus dans la valise de carton noire ouverte sur le lit, dans la chambre qu’on aperçoit par la porte entrouverte — à moins que ce ne soit une glace de plain-pied qui ferme l’armoire —, cet homme se préparant pour un long voyage à travers des contrées perdues ou revenant de ce long périple épuisé, vidé, mort de fatigue, souffrant de fièvre, de perte de mémoire ou de délire comme dans tous ces récits stéréotypés.15 La baignoire est immense, deux fois sa longueur, comme la pièce trop haute, trop grande, de même que la chambre trop vaste, glacée.Marche pieds nus sur les tuiles froides, contourne le vaste lit de bois brun verni au couvre-lit de chenille rouge sombre, va jusqu’à la table de chevet où son dentier rose et blanc trempe dans l’eau javellisée, le met dans sa bouche qui reprend sa forme, lèvres plissées se retendant, joues se regonflant.Il en paraît rajeuni.Sur le lit, la valise est ouverte, sorte de mallette noire de médecin ou de voyageur de commerce, devant contenir le nécessaire de toilette, des vêtements soigneusement pliés, des sous-vêtements en désordre et même peut-être, s’il voyage dans des contrées dangereuses, le nécessaire d’armes.Les tiroirs de la coiffeuse poussiéreuse sont ouverts — sans doute en aura-t-il retiré ou y aura-t-il déposé de vieilles lettres souvenirs mauves, des photographies noir et blanc vieillies que la serrure étroite ne permet pas d’apercevoir quand il s’éloigne du centre de la pièce, du pied du lit.Par la fenêtre ouverte par cette chaleur envahissante, à travers les lames horizontales du store vénitien vert, il peut apercevoir au coin de la rue, guettant les clients et une possible arrivée de la police en auto patrouille stridente, une série de jeunes prostituées noires adossées contre le mur de brique.Plus loin, des adolescents en shorts blancs courts qui bâillent aux cuisses les guettent à leur tour.s’éloigne dans le corridor désert, le voyageur en imperméable beige froissé et cheveux trop roux, sa valise à la main (qui cette fois ne s’ouvre pas, ne se répand pas) qu’il garde précieusement contre lui.11 heures 45.Chambre *900.Chambre vide, déserte, banale d’hôtel.Plongée dans le noir.Le voyageur appuie sur l’interrupteur.Apparaît la chambre ordinaire, rien de remarquable, propre, aux murs d’une couleur indécise à cause des abat-jour qui modifient l’éclairage.Referme la porte derrière lui.Pose sa valise sur le lit.Examine la pièce trop chaude: le store vénitien aux lames fermées devant la fenêtre ouverte, les tables de chevet encombrées, les clichés photographiques sur les murs, les meubles laqués noirs, le téléphone muet ne servant sans doute à communiquer qu’avec la direction.Il décro- 16 che, tente d’appeler mais personne ne répond.Écoute la sonnerie longuement, ne se décidant pas à raccrocher.Il est presque minuit.Comme il n’obtient pas de réponse, incapable de dormir, il projette donc de sortir, de descendre vers les étages inférieurs, vers la réception.Tire la porte derrière lui, se dirige à travers les corridors éclairés par de petites appliques murales laissant l’ampoule à nu sous le verre teint, des sons bizarres provenant de derrière les portes closes: cris, rires, coups de feu, sirène, sonneries de téléphone, voix, discussions vives, bruits inconnus ou difficilement identifiables suivis de silence.tandis qu’au même moment, à un autre étage, le garçon qui ressemble à Elvis en jean bleu délavé se dirige vers les étages inférieurs, les grands salons du bas aux palmes oscillant doucement dans l’air surchargé, agitées par un léger courant d’air provoqué par les ventilateurs aux longues tiges métalliques gris fer, où les stars attendries sur elles-mêmes s’éventent en siphonnant des liqueurs vertes avec de longues pailles rayées rouges, les épaules dénudées par les robes étroites sans bretelle couvertes d’étoles de vison d’un jaune clair ou d’un vert lime, d’autres de fourrures jetées négligemment sur elles laissant voir par des ouvertures des zones de chair nue ou de satin luisant ou de cuirette verte.L’ascenseur est bloqué; le générateur électrique en panne.Il lui faudra descendre ou monter à pied, ses lourdes bottes noires aux talons ferrés heurtant le marbre blanc parcouru de veinules nuancées. PREMIER ÉTAGE 12 heures.Chambre *111.La grosse dame allongée sur le lit collant a chaud, trop chaud, délire.Son mari lui a posé sur le front une serviette déteinte, tissu peut-être extrait d’un vieux short usé qu’il a sorti d’une valise, trempé dans le lavabo sous l’eau froide qu’il a fait couler longuement puis posé ensuite sur son front ridé, à la naissance des cheveux teints trop roux.Il lui faudrait détacher, défaire le corset rose saumon sous la robe à pois mais pour cela il devrait contourner plusieurs épaisseurs de tissus, glisser ses mains sous elle, la soulever, atteindre la fermeture éclair, la descendre.ce dont il ne se sent ni la force ni l’envie par cette chaleur tenace, ce lourd soir d’été.Un, deux, trois.à pas comptés traverse la chambre.Semble désireux d’éviter tout craquement sur le vieux plancher de bois verni, s’immobilise longuement quand il provoque un bruit qui semble alors envahir tout l’hôtel, se répercutant sans fin.Son coeur bat à tout rompre.S’approche d’une valise, qu’il a tirée en douce d’en dessous du lit, déjà poussiéreuse, l’ouvre.En sort un déshabillé de nylon rose, puis le nécessaire.Semble se livrer à une curieuse mise en scène.La femme de chambre s’éloigne toujours, lentement.12 heures 15.Chambre *102.Une chaîne nickelée entrave ses longues jambes ceintes dans des bas de nylon couleur chair fumée.La jeune femme qui ressemble à Marlène Dietrich traverse la pièce, se dirige à pas lents vers le divan de cuirette rose près duquel le jeune serveur agenouillé s’empresse de réparer ses dégâts: ramasser les cubes de glace répandus sur la fourrure rousse, le verre, tente gauchement d’essuyer le liquide tandis qu’il sent une main impérieuse 18 aux longs ongles comme des griffes se poser sur son cou, main gantée de cuir souple odorant qui craque légèrement, le serre, tandis que son regard converge toujours davantage en direction de la toison de la fille qui ressemble à Marilyn Monroe qui achève de boire un Coke, liquide noir d’opium, en écartant encore les jambes, volontairement, siphonnant son liquide en produisant un bruit obsédant et évocateur, obscène, puis éclatant de rire aussitôt.L’autre fille s’empresse de maîtriser le garçon sous sa poigne qui ne se débat pas, s’empresse de lui enfoncer la seringue pleine d’un liquide légèrement bleuté, qu’elle a prise sur la petite table vernie sous la lampe à abat-jour rouge, dans le bras, à travers le tissu épais de l’uniforme brun du serveur, juste dans l’étiquette où est inscrit en lettres blanches brodées: TROPICAL HÔTEL.Les garçons nombreux attendent inoccupés dans le hall d’entrée.12 heures50.Chambre *105- Marquée d’un X sur la carte postale verte et rose délavée.Qu’il tient dans sa main maintenant descendant l’escalier de marbre qui résonne sous ses talons ferrés.Traverse le hall désertique où seuls les serveurs amassés se tordent de rire ou.Pénètre dans le grand salon aux palmes synthétiques trop abondantes, une véritable jungle, qui paraissent mauves dans cet éclairage en provenance de néons noirs dissimulés sous les parois vertes.Trois femmes d’un certain âge, en robes du soir, couvertes de bijoux étincelants et de fourrures luxueuses (vison, phoque noir, léopard) posées sur leurs épaules fortes, se retournent à son entrée, semblent le connaître car quand il parvient à leur hauteur l’entourent, l’entraînent vers le divan de cuir rose mou, semblent le dévêtir du regard, le caressent discrètement, se font haletantes.Le salon est presque désert.Seules ces trois femmes vieillissantes qui lisent des photos-romans dans la pénombre en buvant de longs verres de lait où sont plantées de fines pailles vertes tandis qu’il se dirige vers le bar, s’assoit.Sous son verre aussitôt servi, comme si on l’attendait, une serviette de papier vert marquée: PALACE HÔTEL.Son peigne noir édenté tombe de sa poche.La vieille actrice qui res- 19 semble à Greta Garbo sous un boa rose se précipite aussitôt, se penche pour le ramasser tandis que le garçon qui ressemble à Elvis la contemple avec un sourire narquois du haut de son tabouret nickelé qui grince en tournant.Il fait trop chaud, elle sue, s’essuie, se redresse en reluquant l’entre-jambes gonflé par la position qui la séduit, l’excite, l’intrigue.En chuchotant, de peur que d’autres clients ne l’entendent, elle l’invite à sa chambre.Il se décide lentement comme pour l’humilier davantage et finit par la suivre dans les longs couloirs désertiques de marbre blanc glacé malgré l’été brûlant.Ils y croisent, venant lentement en leur direction, un long garçon très pâle, sous sa camisole et son short javellisé, qui retient devant lui un énorme chien noir luisant qui les renifle au passage, frôlant les cuisses d’Elvis et posant son museau mouillé sur la robe molle de la vieille actrice flétrie, soudainement très triste, fatiguée dans l’éclairage cru.L’ascenseur ne fonctionne plus depuis longtemps et ils doivent, à pied, gravir les larges escaliers encore humides d’un lavage récent.La femme de chambre qui y passe à nouveau quelques instants plus tard, se dirigeant vers les cuisines closes à cette heure, y découvre atterrée des traces sales.S’agenouille, s’empresse de les effacer d’un chiffon mouillé.Ses mains gercées sentent l’eau de javel.12 heures 45.Chambre *121.La grosse dame gît sur le lit comme évanouie ou morte tandis que son petit mari s’affaire autour d’elle, évitant de faire le moindre bruit qui risquerait d’interrompre son sommeil, marchant sur le bout des pieds pour éviter tout craquement dans ce vieil hôtel démodé.Il a sorti le déshabillé de nylon rose, le nécessaire de toilette nocturne.Puis il se dirige vers elle, tire doucement la robe en évitant de la réveiller.Y parvient enfin, apparaissent les dessous couleur saumon: la brassière, la gaine élastique aux baleines déformées et le porte-jarretelles, dont les pinces pendent inertes car les bas blancs sont tenus par des élastiques roses roulés au haut des genoux dans les replis graisseux.Mais soudainement les chiens se mettent à hurler, comme un mécanisme déclenché par inadvertance, et il doit interrompre sa tâche pressante pour les nourrir.20 La femme de chambre jette dans la chute de linge sale les draps tachés.1 heure.Chambre *104.Le garçon de chambre aussitôt maîtrisé perd pied, chavire, croule, s’effondre sur le plancher, sur la fourrure rousse qui étouffe sa chute.Les deux filles en robes de plastique cintrées rouge vif et vert se penchent sur lui.Rient.Commencent à le dévêtir, lui retirer sa veste de garçon d’étage, puis sa chemise marquée: ROYAL HÔTEL.Son torse est brun, légèrement bronzé, assez développé.Sur le biceps gauche, un tatouage bleuté, juste là où l’aiguille a pénétré à travers le tissu.Une quelconque drogue, un somnifère sans doute capable d’assommer un cheval.Le serveur gît inerte sur le plancher, sur le tapis, tandis qu’elles lui retirent ses longs souliers pointus vernis noirs, ses bas bleu poudre dont se dégage une forte odeur de pied qui ne semble pas leur déplaire car elles s’affairent tout de même autour de lui, s’attardent.Celle qui ressemble à Marilyn rit toujours ce qui semble agacer l’autre, celle qui ressemble à Marlène Dietrich, effet sans doute de ces petites pilules roses qu’elles auront absorbées plus tôt.Le garçon sur le plancher ne bouge pas comme mort, le corps légèrement glacé malgré cette chaleur, surtout aux extrémités, alors qu’elles lui retirent son pantalon noir cintré, usé un peu aux genoux, reprisés, et qu’apparaît le vieux slip blanc javellisé.Ses cheveux noirs gominés luisent bleutés.À la télévision, un opérateur (un homme anonyme de dos) se trouve placé devant une série de moniteurs de télévision donnant parfois la même image répétée, d’autres fois une continuité se créant d’un poste à l’autre, quelques fois une image figée.L’opérateur, sans doute le commentateur, décrit le débarquement sur la lune.Mais le son a été coupé, la radio joue.21 1 heure 13.Chambre '105.Assis à une petite table couverte d’une nappe de dentelle précieuse, le jeune homme ressemble à un chanteur célèbre qui se serait réfugié dans une suite luxueuse pour réfléchir ou fuir la foule ou rêver sous l’emprise d’une drogue puissante, buvant son thé brûlant en lisant de vieux livres illustrés, délirant doucement, calmement.Malgré tout, par cette chaleur, il a froid sous son costume, sa veste rouge à parements gris satinés, jeune homme décadent ou raffiné aux cheveux lustrés.Il écoute les bruits de la rue par cet après-midi chaud d’été, le soleil derrière les stores clos dans cette pièce aux murs verts d’eau où il attend on ne sait quoi.Bâille de temps en temps, puis développe un bonbon nacré de son emballage de cellophane qui craque, qu’il gobe et croque aussitôt, un liquide parfumé s’écoulant dans sa bouche.Le jeune homme semble attendre quelque chose.Ou quelqu’un.À moins qu’il ne regarde quelque scène qui ne nous apparaît pas.À la télévision.Il fait chaud.Il sue et grelotte parfois.Curieux costume par cette chaleur étouffante dans ce lieu, comme s’il tournait dans un film.Sur le plateau argenté au centre de la table, les pâtisseries feuilletées garnies de crème blanche épaisses ont ramolli, s’écroulent lentement dans la chaleur de l’éclairage tandis que la crème s’écoule, se répand comme une lave sur les lieux du drame.La radio joue un quelconque air, alors qu’en provenance de l’extérieur on entend des cris de perroquets, d’oiseaux exotiques, qui envahissent la nuit.La femme de chambre emporte sur son bras un drap blanc, plié, carré, d’une blancheur impeccable, jusqu’à la chambre suivante.1 heure 50.Chambre *106.La dame rit derrière sa main gantée de rouge vin qui s’attarde sur les chairs ravinées par les cordages, les cordelettes, les liens qui enserrent le corps du jeune serveur désormais maîtrisé, lié sur le lit où on l’a transporté, dans la chaleur, sur les draps frais, bâillonné.Désormais en leur pouvoir, incapable de quoi que ce soit, yeux grands ouverts, troubles, regardant.22 Tournent en vitesse les pages de la revue ou du catalogue que consulte la femme qui ressemble à Elizabeth Taylor, avec son tailleur gris et ses lunettes fumées, dans le vaste salon dévasté par cette chaleur étouffante hors de l’édifice pourtant climatisé, les clients préférant se prélasser autour de la piscine à l’eau bleutée sur leurs chaises longues.Semble chercher quelque chose.Ou par désœuvrement.Rit de temps à autre derrière sa main gantée.Semble agacer l’autre, assise sur le divan rose, celle qui ressemble à Marlène Dietrich qui la regarde sévèrement.Elle est soudainement très triste, prête à pleurer, tripote le collier de chien clouté qu’elle a au cou.Regarde ses pieds aux longs souliers pointus dorés sur le tapis rose à poil long (un peu comme de l’herbe couchée) tandis que le regard de la première pèse sur elle.Atmosphère lourde d avant 1 orage, comme dans tous ces films trop vus à la télévision tous les soirs sur le divan vert pomme de la chambre déserte, envahie par la chaleur insistante.Les vêtements qui collent au corps.Seule, se délacer, dénouer les liens.Pourtant, malgré tout, elles se ressemblent vaguement, sur le divan, on dirait des jumelles, même accoutrement sous les variantes de teintes surtout.Comme si elles se prêtaient à quelque jeu dont on ne connaît pas l’origine, attendant vaguement, sagement, que quelque chose se produise.Le garçon en costume de chasseur chamarré attend immobile dans le hall près de l’ascenseur.1 heure 45.Chambre *131.Les caniches roses hurlent dans la chambre beige.Ivoire.Le vieil homme désespère de les maîtriser, tente de leur imposer silence de peur qu’ils n’éveillent la grosse dame gisant sur le lit qui creuse car alors.Mais l’énorme femme ne bouge pas, comme morte ou profondément endormie sous l’effet d’un somnifère, ronflant pourtant ou râlant peut-être.Les chiens se démènent de plus belle.On frappe au mur de la chambre voisine.Il met la radio pour couvrir les bruits.Dans l’entrée, les garçons désœuvrés se tordent de rire ou de désir.23 2 heures.Chambre *107.Le téléphone sonne sans arrêt sur la table de nuit.Personne ne répond.Vieux téléphone noir démodé, vaguement creusé vers le centre, au récepteur très long.Sur la table de chevet luisante, les objets vibrent.Cette chambre est toujours déserte depuis le meurtre.L’enquête qui a suivi.Sur le cadavre qu’on y a trouvé sur la moquette, baignant dans son sang, portant un curieux baby-doll rose, étranger étranglé entre ces murs presque transparents, vert eau, à cause de la lumière qui semble en provenir.La chambre, selon la réception, serait réservée pour un personnage important dont on ne parvient à connaître ni le nom ni le sexe, qui y fait de brefs séjours seul ou en compagnie de toutes sortes de gens bizarres: prostituées, actrices, acteurs, prostitués mâles, chanteurs décadents, hommes d’un certain âge l’air de clochards qu’on ne voit qu’une fois pour la plupart.,.L’enseigne au néon à l’extérieur: HÔTEL, fait pénétrer une lumière blafarde entre les lames horizontales du store vénitien et la cuirette verte luit dans l’ombre au rythme du va-et-vient du ventilateur qui tourne au plafond, dont les larges pales d’un gris métallique brassent l’air chaud.Chaleur de tropique, hôtel moderne carré perdu dans la végétation aux couleurs artificielles, rose et vert, sur la carte postale glacée posée sur le meuble laqué, clos comme un cercueil, sur laquelle il y a un X sur la troisième fenêtre à gauche.Les caméras de surveillance ne montrent que des espaces blancs, vides, déserts, sur les écrans devant lesquels un opérateur est placé de dos à la réception.2 heures 15.Chambre *108.Costume noir luisant, l’air sévère et sérieux, vieillard intimidant malgré tout dans la glace*.Envie de rire.Trop chaud sous la toile épaisse, en nage.À travers les lames horizontales du store vénitien examine les corps à demi nus, dénudés, reluque les cuisses lisses dans l’air lourd du soir où joue une musique populaire à la mode.24 L’eau est tiède dans la baignoire, légèrement, lentement refroidie.Celle du lavabo rempli à ras bord, glacée, déborde, progressivement coule sur la porcelaine blanche jusque sur les tuiles luisantes du plancher.Quelqu’un à l’extérieur brasse la porte pour entrer, tourne la clé dans la serrure.Le vieil homme se sera retourné de surprise de voir s’ouvrir la porte rapidement, avec violence, les yeux agrandis d horreur, n en revenant pas.La femme de chambre referme la porte en murmurant des excuses confuses.2 heures $0.Chambre '109- Bandes horizontales découpant l’image sur la télévision déréglée, tournant sans arrêt, ouverte pour se distraire dans cette ville inconnue.Chaleur grandissante entre ces quatre murs.Chiens qui hurlent.Sirène de police.Le juke-box diffuse une musique sirupeuse dans le vaste salon qui s’est empli.Derrière le paysage tropical dessiné sur la vitre en plastique arrondie comme celle d’une auto, un disque rouge transparent, déplacé par un bras mécanique argenté va se placer sur la table tournante noire et la musique repart de plus belle.Au bar, le garçon qui ressemble à Elvis regarde derrière ses lunettes fumées ces gros insectes qui s’affairent dans cette chaleur étouffante, d’une nuit qui semble ne plus jamais devoir finir.De vieux journaux traînent près du divan défraîchi.On y lit: Allô-Police, MEURTRE.Une des vieilles actrices, l’air très fatiguée, celle qui ressemble à Greta Garbo, saisit son poudrier dans son sac et s’examine dans la glace fracassée, l’aperçoit assis au bar, genre Elvis Presley dans son jean clouté.Aussitôt apparaît à l’écran le mot FIN.Le film sera terminé, ce sera la fin des émissions à cette heure tardive.Il faudra changer de réseau, se promener ainsi de l’un à l’autre, en un va-et-vient incessant.Le central téléphonique de l’entrée semble désert puisque personne ne répond. DEUXIÈME ÉTAGE 3 heures.Chambre *201.Image banale grisâtre sur l’écran de télévision, vieux film dans des bruits d autos, de sirènes, de coups de feu, de klaxons, de hurlements.Cheveux aplatis sur le crâne, trop bien en place, l’air d’un vieux coiffeur endimanché, Roxy se promène dans la chambre, la télévision à l’image noir et blanc éclaire le gros corps sur le lit.S’approche de celui-ci précautionneusement, se penche et.Ouvre une de leurs valises qu’il a tirée de dessous du lit dans la poussière, contenant des viandes froides emportées pour le voyage.Les chiens enfin endormis remuent le museau.La grosse femme a sans doute le cerveau complètement gelé par la glace contenue dans la vieille serviette verte qu’il a posée sur son front.La viande rouge a pris une teinte un peu mauve, violette.L’homme âgé mange assis sur le bord du lit défait, froissé.La grosse dame ne ronfle plus; une odeur forte se dégage de sa bouche entrouverte.Il achève tranquillement son repas de saucisson sec, salami, pepperoni.Boit un Coke tiède.La chambre est tristement éclairée mais calme, tranquille.Dans la rue ou ailleurs, à la télévision, dans d’autres chambres, des enfants crient, rient.Dans le coin, il y a un frigidaire d’un blanc douteux qui ressemble un peu à une glacière tant il est démodé.Servant à entreposer des liqueurs douces, des sandwiches séchés, quelques bières tièdes, des pâtisseries défraîchies.La grosse dame sue à grosses gouttes.Empoigne la peau et tire.Celle-ci lentement se détache et met à nu la chair rouge du saucisson à l’ail qu’il coupe d’une main experte à l’aide de petits ciseaux à ongles aux bouts arrondis (ils auront oublié d’emporter un couteau et il est interdit de manger dans les chambres) puis l’avale après l’avoir longuement mâchouillé, son manque de dent (ses gencives usées) ou son dentier mal ajusté qui claque à chaque bouchée lui rend la tâche difficile, laborieuse, périlleuse parfois, risquant de s’étouffer avec un trop gros morceau.On le retrouverait alors mort sur le prélart, tordu, mauve, à moitié en décomposition, car elle, Pleyel, semble-t-il rien ne saurait la réveiller.Rêve.L’homme range tout soigneusement et remet la valise sous le lit, le réfrigérateur demeurant à moitié vide, seuls quelques articles semblant avoir été oubliés sur ses tablettes métalliques: une canette de bière ou de liqueur douce ouverte, sous le congélateur trop gelé, un sandwich séché, une boîte de sardines entamée il y a quelque temps déjà et le sundae dont la crème glacée à moitié effondrée, fondue, reprend de sa consistance, gèle à nouveau dans cet état.Le congélateur ne contient que quelques cubes de glace.Dans la chambre, il fait une chaleur difficilement supportable.Dans le hall d’entrée, le chasseur en costume chamarré, galonné, est toujours immobile près de l’ascenseur.L’ascenseur s’ouvre, les portes métalliques gris fer se scindent en deux et apparaît la cabine de bois rose verni vide.3 heures 15.Chambre *202.Boîte de sardines dentelée, mal ouverte, abandonnée sur l’angle de la commode dans la poussière, demeurée ainsi, inachevée.Les sardines argentées baignent dans leur huile, serrées les unes contre les autres, dans la boîte de conserve dont le métal doré lentement noircira à l’air libre.Les deux ou trois sardines encore intactes émettent une odeur de plus en plus forte.À la télévision, le débarquement sur la lune a à peine progressé.Les cosmonautes dans leurs épais costumes paraissent gauches, empruntés, maladroits.Assise sur le bord du divan-lit, la fille qui ressemble à Marilyn contemple ses longs ongles nacrés et aigus enduits de cutex luisant, glacé, qui les durcit comme du verre.Immobile.Le temps que le poli appliqué agisse.Image déjà vue des centaines de fois à la télévision.Surface déserte où le vent balaie une vague de poussière.La fille s’accoude sur le divan-lit et regarde la revue abandonnée parmi les draps défaits, examine avec attention un détail alors grossi à la dimension d’un gros plan, noir et blanc retouché à l’encre de couleur.On 27 y voit une scène de jungle: végétation, perroquets, léopards, Tarzan presque nu en pagne.S’ennuie vaguement.Se lève, va jusqu’à la porte.Alors tout va très vite.Ouvre la porte de la garde-robe, prend l’uniforme rose qu’elle vient déposer sur la planche à repasser.La femme de ménage nettoie tout.Frotte avec insistance.Fait tout reluire.5 heures 30.Chambre "203- Chambre déserte.Le garçon se sera absenté.Carte postale rayée d’un X rouge abandonnée sur la coiffeuse poussiéreuse (mais alors celle qu’il tenait à la main?Il y en aurait donc toute une série identique ou presque).Lit défait, draps humides tordus emmêlés, portant peut-être des traces de lutte.Il fait nuit.Par la fenêtre pénètrent les bruits de la rue alourdis, densifiés par la chaleur.Ville en feu.Hurlements d’enfants.Sirène.Musique qui joue, télévisions à tue-tête diffusant toujours les mêmes drames: meurtres, coups de feu, assassinats, acteurs célèbres, accouplements sauvages dans des déserts ou des jungles, des décors lourds et coûteux.Il est tard.Comme tous les soirs, le garçon se sera rendu dans la chambre de la vieille actrice.Les draps blancs aux plis parfaits, non cassés, reposent en pile sur l’étagère mobile.La femme de chambre en prend un et pénètre dans la pièce suivante.3 heures 43.Chambre *212.Il est trop tôt pour sortir.Rase ses longues jambes avec un long rasoir droit nickelé assise sur le bord du divan-lit qui creuse légèrement de son côté, du côté droit où traîne un photo-roman ouvert ou un catalogue de mode montrant des tenues légères transparentes pour filles: robes de dentelles noires ajourées, baby doll roses.s’arrêtant au genou.Le regard du garçon remonte au-delà, sorte de tenue légère qu’elle 28 aura passée entre-temps pour lui, toujours agenouillé sur le tapis rose à poil long mouillé par un liquide qui aura été renversé.Des verres à moitié sur le côté y traînent, sans doute vidés par eux de leur contenu doré.La fille se tient droite au-dessus de lui, cuisses écartées sous son déshabillé, sous lequel elle ne porte presque rien.Long corridor blanc, désertique, du premier étage.Absolument sans décoration.4 heures.Chambre *204.Déshabillé de nylon rose transparent, extravagant, un peu ridicule.Elle lui offre un verre où tremble un peu de liquide doré.Qu’il boit toujours assis sur le pied du lit, sur le couvre-lit de chenille vert pâle, aqua.Le garçon qui ressemble à Elvis rit, alors qu’elle le complimente sur son allure ou lui dit quelque chose d’obscène.On n’entend pas bien à cette distance.Sa chemise largement ouverte laisse voir son torse aux muscles abondants.Elle tourne autour de lui, n’ose s’asseoir, l’air soignée, rosée mais soudainement vieille.Boit une autre gorgée qui la réchauffe un peu, le feu dans la gorge.Le garçon empoigne son sexe sous la toile et tire un peu pour le dégager des plis serrés du jean.Elle ne peut plus détourner son regard.Il rit encore une fois.Elle sort une liasse de billets de toutes teintes de son sac imitation crocodile et lui montre.Il se laisse alors aller, glisser complètement sur le dos, sur le lit.Elle s’approche, s’agenouille et contemple cette zone tant convoitée, centrale.L’uniforme blanc de la femme de ménage est toujours impeccable.Un bouton saute quand elle se penche pour s’agenouiller.4 heures 14.Chambre *204.Lave qui lentement se répand, coule, recouvrant la végétation de la zone équatoriale.Planète désertique désormais, blanchâtre, légèrement rosacée comme du nacre, vue de très près.Gros plan.La crème se répand aux angles de la pâtisserie feuilletée, coule sur le dessous de dentelle en 29 papier.Série de gros plans discontinus, de visages immobiles, d’objets, une ville, un train qui file, des regards fixes.Difficiles à assembler, jungle de sens.Un jeune homme en robe de chambre rouge à revers gris, cheveux laqués, luisants, verres fumés regarde.En provenance de l’intercom gris qui dessert les étages, on entend des cris de perroquets.Le personnel de l’étage semble disparu, sans doute occupé à d’autres tâches aux étages inférieurs.4 heures 50.Chambre *206.Dans la seringue transparente numéro 50 monte le sang, violet.Le serveur dévêtu, lié, bâillonné repose sur le duvet rose en short blanc usé dont une chaîne nickelée maintient l’ouverture fermée.Les actrices s’affairent autour de lui comme si le temps pressait.Celle qui ressemble à Marilyn va vers la coiffeuse poussiéreuse dont l’un des tiroirs est coincé.En tire pourtant un étroit cache-sexe en léopard.Avec l’aide de Marlène, qui semble commander les opérations, elles le lui enfilent après avoir retiré l’autre en vitesse.Puis c’est à nouveau une injection dans la fesse gauche à nu cette fois.Le téléphone sonne interrompant tout.Est-ce bien ainsi que tout s’est produit?Du divan de cuir ramolli, la troisième, celle qui ressemble à Elizabeth Taylor examine la scène derrière ses lunettes fumées aux montures mauves en strict tailleur gris.Rit de temps en temps, avec subitement l’air d’une folle, examinant une revue abandonnée où trois filles vêtues de cuir rose, turquoise, mauve, posent appuyées sur un téléviseur démodé, debout jambes écartées, leurs souliers aux hauts talons aiguilles s’enfonçant dans la toison épaisse du tapis synthétique rose.L’aspirateur fonctionnant à fond de train fait un bruit infernal, dans le corridor, couvrant tout le reste.30 4 heures 45.Chambre *222.Bigoudis roses acérés qu’elle pose sur sa tête un à un après avoir tiré une longue mèche mouillée qu’elle y enroule.Serviette verte sur les épaules.Chevelure platine.Gros séchoir rond de plastique transparent, légèrement rosacé, sous lequel elle s’assoit et à travers lequel on voit sa peau teintée.L’air vaguement d’un cosmonaute.Le bruit du moteur couvre tout.Le fer à repasser toujours branché chauffe et son fil rayé au tissu usé d’où sort la bourre dégage une odeur de brûlé.5 heures.Chambre *207.Mobilier rutilant dans la chambre toujours déserte.Vide.L’enquête suit son cours.Toute cette atmosphère verte, oppressante, comme si subitement d’un angle caché, d’un recoin sombre, pouvait surgir.Peurs d’enfance.Palmes vertes encore en pots.Bibelots de faïence imitant des lions, des tigres, des panthères élancées.peintes de teintes vives sous la glaçure.Des serviettes vertes inutilisées pendent sur la barre nickelée derrière la porte de la salle de bains.Puis la porte s’ouvre, glisse lentement.Pénètre quelqu’un vêtu d’un imperméable beige un peu froissé.Anonyme.Lunettes fumées et chapeau à large bord.La femme de chambre projette un jet fin en appuyant sur le bouton-pression de la canette de poli à meubles Pledge.5 heures 15 ¦ Chambre *208.Vitre.Glace embuée par les vapeurs.Long voyage à travers des contrées perdues, la fièvre, perte de mémoire.Le train filant à toute vitesse à travers la végétation folle.Par la fenêtre, à travers les lames du store vénitien, apercevoir les cuisses.Shorts qui bâillent laissant presque voir les toisons sombres.Peut-être teintes.31 Le visiteur revient dans la chambre.Sans doute ex-coiffeur ou dentiste à la retraite.Voyage en ville par cette chaleur de soir d’été.Désir brûlant, envahissant.Planète étrange toute blême, bleutée, édifices blanchis par cet éclairage nocturne, l’angle surtout de pierres rectangulaires égales.Dévastée par un puissant volcan, lave s’écoulant.Une végétation inattendue repoussant sous l’action de cette chaleur envahissante.Longues herbes mauves de chaque côté de la voie ferrée, le long du parcours.Rêve.Souvent fait.Retourne à la fenêtre.Jazz lancinant dans la nuit.Ajuste les jumelles entre les lames.Longues cuisses, jambes fermes, fesses cintrées sous le tissu pâle très serré.Autour de cette zone équatoriale, brûlante.Glaciers, hauts pics chargés de neige à l’horizon.Sur le lit, la mallette noire est ouverte, le nécessaire sorti de sa trousse.Instruments nickelés, une arme noire, un blaireau.Fouillant dans sa valise, sortant de vieux documents: coupures de journaux roses, papiers bleus, photos vieillies, jaunies.Regardant par la serrure, se retirant ensuite, le trou étroit laissant jaillir la lumière.Les tuiles rouges et blanches du corridor luisent fraîchement cirées.5 heures50.Chambre *209.Le voyageur dans la chambre rit tout seul devant l’écran de télévision, s’amuse à changer de poste sans arrêt: un film de vampire, un voyage nocturne, le débarquement sur la lune en direct, un documentaire sur la jungle.peut-être toujours le même finalement dont il ne parvient pas à assembler les séquences logiquement: deux filles dans une chambre avec un garçon lié, bâillonné, les yeux bandés, elles dressées, militaires, peut-être film sur la dernière guerre ou film porno de fin de soirée.Par cette nuit chaude, impossible de dormir.À travers les moustiquaires, dans l’ombre, on devine une végétation épaisse de palmes qui bougent lentement agitées par un vent invisible, rendues mauves par l’éclairage au néon en provenance de la pièce.Végétation d’aquarium ou de serre.Éclair.Dévêtu, juste en slip, allongé sur le lit.Vieux short blanc trop long à pois roses.32 Derrière la vitre un lion jette la patte et sort ses griffes aiguës.Finit par s’endormir.Rêve obsédant.Se réveille en sursaut.Parcourt l’hôtel à la recherche d’un serveur.Ils ont tous disparu.Les portes des autres chambres sont closes à cette heure.Hôtel dans une impasse.Vêtu d’un énorme manteau de fourrure noir trop chaud pour cette saison.Corps brûlant.Valise à la main, ganté de cuir, dans les corridors déserts, croisant maintenant de curieux personnages sous leurs verres fumés, leurs fourrures colorées, semblant tous se diriger vers le même point de l’édifice, qu’il s’empresse de suivre.Aquarium où flottent des poissons bizarres, exotiques.Les habitués de l’hôtel, dans l’éclairage vert des néons.Ne sortent plus.Qu’à la tombée de la nuit, envahissant les salons, les salles du bas, la salle à manger, les lieux publics vitrés.Tuiles rouges et blanches glacées.Palmes bleutées en pots du salon rose.Divan de cuir mou qui creuse et fauteuils de cuirette verte.Glaces innombrables fumées multipliant les gestes, découpant les corps, deux visages éloignés prêts à se joindre, s’embrasser, face à face.Les grosses dames couvertes de fourrures relâchées et de bijoux rutilants attendent sous les ventilateurs.Dans la chaleur des séchoirs.Casques de plastique transparents qui leur donnent l’air de cosmonautes.Leurs traits bouffis.Sirotant sans cesse d’épais liquides noirs ou roses ou des crèmes de menthe trop sucrées.Lavabos noirs en série au fond sous les miroirs fumés reflétant l’entrée du garçon surnommé Elvis.Les garçons suent sans doute à cause de la chaleur excessive, s’empressent autour d’elles dans l’espoir d’un maigre pourboire et leur apportent d’autres verres courts où sont plantées des tiges de plastique en forme de flèches sur un plateau rouge vin.Les clients lisent des photo-romans ou des bandes dessinées dont on peut voir les titres: le Fantôme, Blondie, JUNGLE•. TROISIÈME ÉTAGE 6 heures.Chambre *321.Éclairage mobile bleuté.La grosse dame geint toujours sur le lit défait, le couvre-lit de chenille rose maintenant tout froissé.Le drap blanc ramassé sous elle découvre le matelas gris aux longues bandes marines verticales.Ne ronfle plus.Sans un son.Ses chairs massives effondrées de plus en plus dans le matelas, l’air d’avoir fondu.Sans doute parce qu’il lui aura retiré son corset, défait les lanières.Seul son gros ventre ressort.Les chiens réveillés sont comme fous, parcourent la chambre beige, sautent sur les meubles, sur le lit, lèchent la grosse dame inerte, grattent sous le sommier.La radio joue à tue-tête, la télévision de même.Reniflent les tiroirs.Le petit homme semble avoir perdu la tête, incapable de les maîtriser, toujours debout dans la porte du réfrigérateur ouvert qui dégage une lumière verte.L’ascenseur s’ouvre, se scinde, cède le passage.Un inconnu.Vêtu de son imperméable, sa valise à la main.Une petite mallette noire de médecin.Ou de voyageur de commerce.Ou d’assassin.6 heures 13.Chambre *332.Odeur de brûlé envahissante.Ou de produit à permanente.Odeur forte entêtante.Ou la boîte de saumon ouverte sur le coin de la commode.La coiffeuse poussiéreuse rose-mauve dont les tiroirs sont coincés.A trois glaces, toutes aussi poussiéreuses, qui renvoient une image floue.Sur la joue rose de la fille bouge un prisme de couleur en provenance de la bordure des miroirs sur laquelle frappe le soleil.Se prépare à sortir, bigoudis sur la tête, jambes rasées, longs ongles effilés.Serveuse de res- taurant si on en juge par l’uniforme rose sur la planche à repasser.Ou infirmière.Maintenant la fille qui ressemble à Marilyn n’est plus qu’en corset ou guêpière rose et noir, longs bas et jarretières, hauts souliers à talons aigus et quelque chose, un détail difficile à saisir, une impression vague, ne semble pas coller dans l’image.Au fond, par la fenêtre ouverte par cette chaleur, entre les rideaux de mauvais goût écartés qui pendent inertes ou bougent imperceptiblement, on aperçoit le serveur désormais lié, bâillonné, vêtu d’un seul cache-sexe en léopard, dans l’escalier de service en métal noir écaillé.Ainsi sans doute peut-on circuler d’une façon invisible entre les étages, pénétrer dans toutes les chambres.La femme de chambre, dont l’uniforme est légèrement sali sur le ventre, lave les vitres et les glaces au Windex.6 heures 50.Chambre '525- Corps splendide.Dormant dévêtu sur le lit.Slip, triangle blanc au centre de la pièce sombre.Matelas rayé de haut en bas découvert, le drap bleuté défait.Le soleil brûlant pénètre entre les lames légèrement disjointes, dessine des raies horizontales sur la peau bronzée, dorée, dans l’ombre.Tango lancinant qui joue dans la nuit en sourdine.Vapeurs envoûtantes qui émanent de l’air surchauffé, de la rue, de la ville endormie, tandis qu’il regagne sa chambre, très tard, à l’aube, se couche, s’endort aussitôt, épuisé, vidé, alors que le jour se lève.La porte s’ouvre sans bruit, à l’aide d’un passe-partout ou parce qu’elle n’aura pas été fermée à clé.Non, la clé tourne sans bruit dans la serrure.On peut alors voir, dans le rai de lumière en provenance du corridor, une main gantée de noir et quand elle se retire, relâche son étreinte sur le métal nickelé de la poignée, un X noir.Cabine téléphonique vitrée vide dans l’entrée de l’hôtel.S’éclaire d’une lumière verte phosphorescente de photocopieuse quand quelqu’un y pénètre.35 6 heures 45.Chambre *333.Mauvais film de vampire, d’horreur, de science-fiction, se déroulant dans un édifice à moitié en ruines mais dont l’intérieur a été conservé intact.Seule la peinture vert eau est un peu écaillée, comme sous l’effet d’une chaleur ardente ou d’un déluge.Orage imminent, chaleur dense.Le vent agite un peu les palmes mauves ou bleutées dans l’éclairage, vues par la fenêtre.Le garçon se soulève, se rend jusqu’au tabouret de peluche rouge devant la coiffeuse.S’y assoit seul en slip blanc à l’élastique relâché, ramolli.Jambes écartées, sent ses fesses rondes sous lui.À l’endos de la carte postale, rédige quelques mots rapides, pressés.Style télégraphique.Dans l’étroit rectangle de carton glacé.Puis rature tout d’un énorme X à l’encre bleue.Non.La femme de ménage agenouillée en uniforme bleu poudre à col blanc frotte le plancher dallé de marbre.Pourtant aucune tache visible.Tâche suspecte.7 heures.Chambre *344.L’eau glacée coule depuis le lavabo jusque sur le carrelage récemment ciré.Le serveur frappe à la porte, entre.Apporte une coupe remplie à ras bord de jus de citron.D’un jaune clair criard.La femme assise près de la fenêtre, près du store vénitien fermé ne bouge pas.L’eau tombe goutte à goutte dans l’évier, dessine des cercles concentriques.Elle frissonne.L’air soudainement glacée.Elle ressemble vaguement à Marlène Dietrich.Vivant tout le jour dans cette chambre, refusant de sortir.Craignant les regards indiscrets.À moins que ce ne soit.Le store vénitien était fermé.La femme était si immobile qu’il a mis du temps à s’apercevoir de sa présence.Et aussi à cause des trois étages parcourus à pied depuis la cuisine, depuis que l’ascenseur est en panne.En dérangement.Temporaire.Il y a longtemps que le serveur n’avait pénétré dans cette chambre et elle se retourne à peine sur son entrée, depuis la fenêtre.Se retourne à peine. Vague.Bruits de vagues revenant heurter la falaise.Cris d’oiseaux lancinants.Chaleur insupportable.Pourtant elle grelotte.Drap blanc.Surface blanche désertique, étendue creusée de vallées, de cratères.Vieux matelas crevé couvert de poussière ou poudre blanche accumulée.Depuis sans doute que la femme de chambre ne fait plus le ménage.Les draps tombent dans la chute de linge sale en produisant un léger bruissement contre les parois.Du troisième étage jusqu’à la cave, à toute vitesse.Train filant à toute vitesse dans la campagne déserte, dans la nuit, ramenant le beau soldat rentrant du service.Une poupée sous le bras.Paysage comme un film projeté.1 heures 15¦ Chambre *345.Gros plan du jeune homme distingué immobilisé.Cheveux gomi-nés, luisants, laqués comme s’il venait de sortir de l’eau, tirés vers l’arrière.Robe de chambre d’intérieur, rouge aux revers gris satinés.Lit un Allô-Police pour se distraire, dont il tourne les pages rapidement.Images régulières, banales, dans des carrés colorés à la main.Cubes de sucre en train de se dissoudre dans la tasse à café bleue qui fume.Vapeurs s’élevant au-dessus du volcan, se répandant sur les versants.Quelques miettes, quelques débris, dans le fond de l’assiette de plastique, de même teinte.Berlin.Débris fumants.Ville en ruines, après le feu.Poussière blanche qui flotte sur la ville détruite, retombe, recouvre tout.Le Reichstag sans doute, à la fin de la guerre.Dans les caves, mon cadavre.Ressuscitant.Vampire sûrement.À la radio de l’étage joue Blue Moon.Son sourd.Il est tôt.Le jeune homme qui ressemble à un chanteur populaire dîne dans la salle à manger déserte.Les chaises de cuirette rouges alternent avec d’autres vertes.Les nappes rouges posées en losange sur fond blanc.Servant d’écrans sans doute au-dessus d’arborite vert à courants, veinules, marbrures blanches.Couvert déjà mis: verre vide à l’envers, ustensile en série sur la nappe raide, serviette disposée en triangle de fantaisie dans l’assiette.Des grains de poussière passent dans la lumière de la fenêtre aux vitres teintées.^7 Transporte le seau d’étain rempli d’eau savonneuse à ras bord.Odeur entêtante de Javex.La femme de chambre porte des gants de caoutchouc verts.1 heures $0.Chambre *346.Sac carré en crocodile dont le fermoir claque.Elle y remet son porte-monnaie.Le referme.Le garçon se rhabille, referme sa fermeture éclair.Se rassoit sur le pied du lit, sur le couvre-lit de chenille rose, le duvet froissé, ramassé en tas parmi les draps défaits.Enfile une botte.Revolver noir n° 32.Tout petit, carré, dans sa main rose, molle, trop potelée.Marquée de quelques petites taches sombres comme un fruit frappé.Une banane noircissant.A la télévision bleutée.Ne bouge pas.La scène semble longuement immobilisée, ne bougera plus jamais.Freeze.La grosse femme qui ressemble à Greta Garbo vieillissante a trop chaud, sue à grosses gouttes sous son étole de vison défaite dont la chaîne dorée pend entre ses seins à moitié sortis du corsage.Tire.Coup de feu résonant à travers les étages, semblant s’amplifier, les corridors, les escaliers devant servir de cage de résonance.Les garçons inoccupés dans le hall d’entrée se tordent les bras, se tirent les cheveux, luttent pour se distraire.7 heures 43.Chambre *343.Les rideaux qui pendent devant la fenêtre bougent légèrement, sans doute agités par le vent qui se lève toujours quelques minutes avant l’orage.Comme dans tous ces pays tropicaux, régulièrement à la même heure, tous les jours.En fin de journée.Ou à cause de la porte qui vient de s’entrouvrir, provoquant ainsi un courant d’air inattendu.La main gantée curieusement de caoutchouc, contrairement à ce qu’on aurait pu croire plutôt, à cause du reflet certainement, tient une longue arme nickelée, bien huilée, avec sans doute un si|pr.cieux au bout car le coup ne fait aucun bruit.On aura coupé le son.38 Le jeune homme dort toujours dans la pénombre.Le rideau est inerte, à peine agité de temps en temps devant la fenêtre.On entend une musique (une chanson d’Elvis, lourde, sirupeuse), sans doute en provenance des étages inférieurs.Dort dans l’éclairage bleuté de la télévision mais bizarrement allongé sur le plancher entre le lit défait, comme s’il y avait eu lutte, et la coiffeuse reflétant son image parmi les objets poussiéreux; près de lui, sur un pan de drap venu sous le poids de son corps, une flaque en train de sécher.A ses pieds encore couverts de chaussettes bleues, un cadre avec sa photo signée, sous la vitre brisée.La femme de chambre répand une poudre blanche, étrange.Sorte de poussière fine servant sans doute à éliminer les insectes nuisibles, indésirables, dont elle couvre les meubles, le plancher.8 heures.Chambre *347.Pénétrant enfin dans sa chambre.Sa main gantée de cuir serré cherchant à tâtons l’interrupteur sur le mur.Finissant par le trouver.La lumière jaillissant.Même sous les lunettes fumées et le large chapeau, ne peut s’empêcher de sursauter.Vaste imperméable beige d’où dépasse un pantalon sombre, bleu presque noir.Valise à la main, le visiteur se dirige vers le lit, l’y dépose.Inspecte tout.Porte des bottes noires vernies de militaire ou de policier dont le bruit des pas est étouffé par les épais tapis chinois.Inspecte longuement les lieux, vérifie si on lui a bien donné la suite qu’il avait exigée.À l’extérieur, sous l’enseigne rouge: PALACE HÔTEL, VACANCY en fin néon bleu-vert grésille.Le serveur ressort emportant les verres vides.Se retourne et regarde à travers ses lunettes fumées noires.Croise dans le corridor un long garçon crâne rasé, qui retient de toutes ses forces deux chiens, un noir et un blanc, chargé de lourdes chaînes nickelées.39 8 heures 13.Chambre *348.Lettres, souvenirs, instantanés: photos prises à toute vitesse dont l’éclairage est mauvais, photos décadrées montrant des portions de corps, des membres découpés, en morceaux.Photos pornographiques polaroïd.Photo égarée de Greta Garbo émergeant de l’eau: sa bouche plissée, son crâne rond sous le casque de bain en caoutchouc vert, souvenir lancinant, obsessif, dont le vieil homme, le voyageur, ne parvient pas à se défaire.Pas d’homme (puis de femme) sur le marbre rose de l’entrée.Près de la cabine téléphonique au milieu des palmes, quelques lettres sur la vitre fumée: HOT.et plus haut, encore cachées par la végétation: TEL.Marbre glacé, bronze luisant de la rampe, palmes vertes légèrement bleutées dans l’éclairage, la cage vide de la réception.Seul dans une petite pièce contiguë à la porte entrouverte, on devine l’employé de dos, parmi les cases pour le courrier et l’horloge servant pour le pointage du personnel, devant une série de petits écrans de télévision, caméras de surveillance montrant simultanément diverses zones de l’hôtel, la plupart inhabitées, blanches, vides: longs corridors désertiques, salons vides le jour où rien ne bouge sinon quelques palmes ou rideaux que les ventilateurs au bout de leurs longues tiges grises métalliques agitent, chambres également où se déroulent de curieuses scènes.Mais alors tout.8 heures 30.Chambre 349.Le voyageur allongé sur le lit, à l’aide du commutateur, change de poste sans arrêt.Voit maintenant les entrées et sorties dans l’hôtel nocturne.Rit sans arrêt comme s’il était fou ou ivre.Par les portes vitrées du hall d’entrée, on aperçoit un décor de carte postale: palmiers, bananiers qui bougent au vent, horizon bleuté.Une fille, un foulard rose sur la tête couvrant, cachant ses bigoudis nombreux, pénètre dans l’édifice, emportant un énorme sac à provision débordant de produits domestiques: une boîte d’os artificiels pour chiens, du Windex, du Javex, des kleenex, du Pledge, du sel Éno.tandis qu’un gangster sort des ténèbres et tire sur elle.40 Sur le journal qu’elle tient dans ses mains aux longs ongles aigus, on peut lire: MEURTRE.Une histoire sordide, banale, dans un hôtel de troisième ordre.Cadavre trouvé au matin par la femme de chambre devenue folle qui raconte tout au reporter.Photos à l’appui.Les deux actrices sur le divan lisent ces journaux, revues, photo-romans pendant que l’une d’elles, une troisième, celle qui ressemble vaguement à Elizabeth Taylor s’entretient avec le garçon en jean noir usé aux genoux, toujours assis au bar, un sourire figé sur les lèvres.Dédaigneux.Mâche de la gomme.Les actrices croquent des réglisses vertes, longues et lisses, torsadées, rosâtres, noires dont parfois le jus s’écoule sur leurs lèvres, le long du menton jusqu’au creux du corsage où des seins énormes forment une vallée.L’une d’elles, assez grosse, prise dans son corset étouffant, a une robe turquoise à pois blancs et des fausses dents à l’ivoire jauni.Plus très jeune déjà, sans doute une beauté d’autrefois à l’écran; on dirait pourtant Marilyn Monroe, à moins que ce ne soit.Trois policiers vêtus de noir pénètrent dans le hall de l’hôtel, s’engouffrent dans l’ascenseur avant de déboucher dans le salon, les salles, les pièces du bas. QUATRIÈME ÉTAGE 9 heures.Chambre *431.Store jauni fermé, brûlé par le soleil, dans la chambre crème, pour conserver un peu de fraîcheur malgré tout.L’homme lentement ouvre la mallette blanche et en sort le déshabillé.Une odeur de plus en plus forte en provenance de la bouche ouverte de la grosse femme enfoncée dans le matelas, sur le lit qui creuse.Après un temps d’arrêt, de pause assez long, d’hésitation, Roxy enfile le déshabillé bleu.Les chiens sont comme fous, impossible de les calmer.Courent, sautent, abîment, renversent tout sur leur passage: une chaise nickelée à la cuirette grise tombe sur le côté sur le plancher, un bibelot se brise.Fragments de porcelaine d’une actrice en longue robe de soirée à demi allongée sur un fauve.Couleurs fausses.On frappe à la porte.L’homme ainsi vêtu se dirige vers elle, retire la chaîne jaune or et, comme il l’entrouvre, jetant un regard inquiet vers le dehors, les chiens en profitent pour s’échapper.Les caniches jaune serin, rose bonbon, bleu poudre.fuient dans le corridor, se répandent dans l’hôtel par l’escalier de service.Le serveur stylé apporte un sundae baignant dans le Cream Soda.La grille rouillée de l’ascenseur claque.Se referme.Vide.Les caméras de surveillance, aux angles des couloirs, pivotent sur leur tige d’acier inoxydable, dans un va-et-vient incessant.Seul ce court moment d’hésitation avant de repartir en sens inverse. 9 heures 15.Chambre "432.Huîtres fumées dans la boîte de conserve ouverte sur le coin de la coiffeuse poussiéreuse.D’où émane une forte odeur, sans doute à cause de la chaleur excessive.Pourtant, les deux filles assises sur le divan, dont l’une ressemble à Marilyn, l’autre à Marlène, reconnaissables malgré les lunettes fumées, grelottent.Sous une étole de vison jaune serin, l’autre mauve — on dirait l’envers et l’endroit de la même fourrure réversible.Fourrures très courtes retenues sur la poitrine par une chaîne dorée luisante.La première a la tête couverte de bigoudis bleus sous un foulard rose, malgré le maquillage abondant sur sa figure: paupières lourdes de bleu, lèvres sanglantes, sourcils pailletés d’or.Cheveux platine.La seconde.Elles sont assises toutes les deux sur le divan turquoise, en crinolines folles que soulève un petit ventilateur gris fer posé sur la table de salon, longue et basse devant elles.Découvre leurs cuisses malgré leurs mains aux longs ongles nacrés qui tentent de les plaquer contre elles.Rient de temps en temps comme des folles.Dans l’éclairage de la télévision.Au dehors on entend subitement une auto qui freine.Accident.Bruits de verre brisé.Cubes de glace fondant dans le liquide doré, craquements sourds.Liquide brûlant dans la gorge.Bien-être de l’ivresse.Vision parfaite du train qui défile, traverse le paysage brûlant, disparaît vitres ouvertes.Fumée.Par la fenêtre, on aperçoit les montagnes, les pics neigeux, glacés.Cuisses ouvertes sur le divan-lit parmi les coussins de léopard en losange.Rêvant tout haut devant un catalogue d’ongles, de lèvres, de tenues d’intérieur légères, d’articles ménagers divers.Le corridor est frais, presque glacé par cette chaleur éprouvante.9 heures 30.Chambre *433- Non.Il n’était pas mort.Simplement suspect.Les policiers l’ont fait s’allonger à plat ventre sur le sol, sur le tapis sale, en chaussettes et slip bleu, dévêtu, et fouillent la chambre.Semblent à la recherche de pièces à conviction.Ouvrent les tiroirs comme dans tous ces films.Demeurent 43 i penchés longtemps, tous les trois, sur le cadre brisé, comme si celui-ci pouvait leur donner la clé de l’énigme.Une fine poudre blanche est répandue sur le plancher verni, glacé.La tête lui tourne.Sans doute l’effet du somnifère qu’il aura absorbé plus tôt (trois petites pilules bleues de Xanax) dans l’espoir vain de s’endormir.Mais quand déjà?Il y a plusieurs heures maintenant.La nuque brisée.Acide.Voyage interminable.Se lève, se dirige encore une fois à pas pressés, vers la coiffeuse encombrée.Dispose devant lui la plume moirée, la photo de l’hôtel et le papier à lettre bleu quadrillé.Bas blancs d’infirmière modèle, de la femme de chambre.Qui traverse le couloir en diagonale et pénètre dans la chambre d’en face, décalée d’une porte par rapport à celle qu’elle vient de quitter.9 heures 45.Chambre *454.Le téléphone noir, vaguement poussiéreux comme s’il n’avait pas servi depuis fort longtemps, est muet.Derrière la vitre, un lion jette la patte et sort les griffes; seul le verre fêlé peut l’empêcher de pénétrer dans la chambre.Il apparaît bien mince, bien fragile.Le téléphone finit par sonner.Voix disant: «Allô, Allô, Allô.» C’est un faux numéro.Raccroche.Le téléphone noir luit malgré les traces de doigts, les empreintes grasses, à cause de l’humidité envahissant tout: vêtements collants, cheveux trempés, draps mouillés.Femme à voilette new-wave et arme à feu hantant les corridors, l’air perdue.Tire encore.Rit.Rien ne se produit.Robe blanche cintrée, retombant en plis sur les épaules dénudées et la poitrine.10 heures.Chambre *444.Long voyage interminable en train.Soleil brûlant par la vitre.Végétation folle proliférante.Plantes agressives, aiguës, piquantes.Longues 44 feuilles vertes brisées de bananiers.On cherche l’ombre mais en vain.Siège de cuirerte vive ramollie qui colle au corps en sueur malgré les vêtements légers.La fille qui ressemble à Marlène Dietrich retire un instant ses lunettes fumées, toujours gantée, s’éponge.Son maquillage coule dans la chaleur excessive.Ou ses larmes.Difficile à dire dans ce climat.Le train file sur l’écran.Le soldat de retour emporte dans ses bras une poupée aux longs cils.Levant la tête, il l’aperçoit par la fenêtre.Elle regarde devant elle.Regard froid, inexpressif.S’empresse de les remettre.Ses yeux à nouveau invisibles sous le verre teinté.Grelotte pourtant sous son vison jaune serin.Le serveur s’approche.Porte un plateau contenant la coupe (n° 14, modèle D: cristal) au liquide jaune clair glacé.Scène déjà vue.Image répétitive, obsessive, insistante.Se penche obséquieux.Quand il se relève, on peut voir sous le cabaret argent, dans la main qui le supporte, un revolver noir bien huilé, qu’il dirige vers elle.Peut-être par inadvertance, mais.Elle boit tout d’un trait.Le verre sue à grosses gouttes fraîches.Chaleur épouvantable.Poussière.Le garçon commence à sourire ravi.Carrée, sans fioriture, table nickelée et émaillée blanc, sur la tablette basse de laquelle sont posés: brosses, balais, canettes de Windex, Pledge, Fantastik.rouleaux de papier de toilette intact sous leur emballage sans marque commerciale — mais curieusement tout est en double — et sur celle du haut: les draps, les serviettes blanches marquées: ROYAL HÔ.mais la façon dont elles sont pliées empêche de lire la suite.10 heures 15.Chambre *445.Dans la salle à manger déserte, le jeune homme élégant, attablé, contemple l’armoire vitrée à pâtisserie, éclairée au néon de l’intérieur, réfrigérée et sur la tablette nickelée de laquelle, au centre, quelques bananes jaune clair isolées sont en train de noircir, se couvrir de petites taches brunes encore imperceptibles à l’oeil nu comme la peau de quelque vieillard ou rousse exposée trop longtemps au soleil.Dans l’assiette, morceau de tarte au citron entamé couvert de crème fouettée.Le garçon en veste brune à revers orangés verse le liquide chaud, brûlant, dans la tasse dont la porcelaine glacée craque.Vapeurs fumantes s’élevant au-dessus du volcan, se répandant sur les versants.Le chocolat mousseux déborde, coule sur la porcelaine ébréchée.Se répand dans la soucoupe, déborde, imbibe la serviette marquée ROYAL HÔTEL.Le serveur verse toujours, riant, dents absentes sur le devant, crocs de vampire.Le jeune homme le réprimande sévèrement.Mais le serveur verse toujours.La femme de chambre, dans la chambre bleue, lave les vitres et les glaces au Windex.Son ventre est rond et dur sous l’uniforme tendu, juste là où le bouton a sauté.10 heures $0.Chambre *446.Tire.Mais, malgré le coup de feu qui résonne longuement, rien ne se produit.La femme qui ressemble à Elizabeth Taylor vieillissante sourit.Remet l’arme au garçon qui semble apprécier la bonne blague.Une fois la peur passée.Une fois de plus la brousse, les longues herbes, les fauves.Puis soudainement s’écroule, tombe.La femme porte la main à son sein, surprise.Stupéfiée.Une sonnerie résonne longuement.La porte s’ouvre brusquement.Entre une autre fille, sosie de Marilyn Monroe, tenant une seringue dont la longue aiguille pointée vers le haut laisse s’échapper quelques gouttes d’un liquide cristallin.L’enfonce dans le bras gras de celle qui semble Elizabeth Taylor grossissante, bras déjà grevé de cratères.Celle-ci geint, laisse échapper un long soupir puis s’écroule sur le lit.Le garçon se relève lentement, époussette ses vêtements.C’est à n’y rien comprendre.Un long boa traîne sous le lit dans la poussière.Chaleur.L’infirmière ferme le poste de télévision.Dans le corridor, un divan sur lequel est couché un homme en complet sombre, trop chaud, la tête couverte d’un mouchoir trempé.Traces de balles sur les glaces.10 heures 44.Chambre *454.Eau coulant dans la baignoire saumon.Ondes circulaires fumantes.46 Baignant à cœur de jour dans l’huile de bain parfumée au pin.À cause de la chaleur suffocante des grandes villes pénétrant par la fenêtre entrouverte sur les cours, l’escalier de secours.New York.Soir d’été brûlant.Soirée bien habillée dans les salles du bas, les salons du ROYAL HÔTEL.Coupe vide.Abandonnée sur le coin du bureau.Mobilier peu coûteux, fabriqué en série.Fatigué.Meubles vides peut-être pour la plupart, ne contenant que quelques articles égarés: un vieux journal jauni, un stylo, un bottin téléphonique, une clé avec son numéro de série.Servant de décor.La fille qui ressemble à Marilyn Monroe (elle porte maintenant des souliers blancs à talons carrés d’infirmière envahissant l’image) remonte le store beige jauni par un soleil trop ardent.Derrière la vitre est brisée.Un gros X noir marque la vitre en suspens.Tangue, saoul, dans le corridor désert, un jeune soldat, crâne rasé, botté de cuir, tenant en laisse un couple de dalmatiens identiques.Deux éclairs or zèbrent sa tunique noire.Au même moment à l’étage supérieur.11 heures.Chambre *4bl.Lampes électriques aux abat-jour ocre donnant dans chacune des fenêtres de l’immense suite déserte.Lit au centre.Ou immense table — difficile à dire à cette distance — recouverte d’un tapis vert.Plus loin, épars, comme si on les avait quittés rapidement après une discussion vive, des fauteuils de cuirette verte glacée, luisante.Dans une petite pièce contiguë, ou simplement à l’autre extrémité de la vaste chambre, un garçon est couché parmi les couvertures, les draps défaits, ronfle à demi dévêtu.Berlin.Vue aérienne.En mines.Quelques flammes finissant de s’éteindre.Quelques édifices à peine persistent debout, éventrés, vitres brisées.Presque au centre, vaste édifice l’air officiel dont on voit les poutres mises à nu.Que quelques jeunes soldats armés de mitraillettes gardent encore.Le vieil homme ressemble vaguement à.Mais non, impossible.L’air d’un garçon coiffeur ou d’un garçon de café, cheveux laqués.Petite moustache sans doute fausse, visant à passer incognito.Porte une arme 47 sur la hanche ou tout au moins un étui noir, fermé par un bouton-pression, devant le contenir: revolver huilé noir modèle 36.Commence à se déshabiller avec des gestes méticuleux, à se défaire de l’uniforme noir, presque habit de deuil qui sent la boule à mites.Apparaît en vieux short trop long à pois bleus et en camisole un peu jaunie.Porte-jarretelles qui tiennent ses bas trop courts turquoises à l’élastique ramolli qui ondulent autour des chevilles trop maigres.Au plafond tourne au ralenti dans l’air brûlant, un énorme ventilateur aux pales grises, tranchantes comme des couteaux, des sabres, des coutelas.Hautes herbes mauves tranchées d’un trait.Gros plan.Prise n° 4.Dans le fond de la pièce, les animaux glacés (lion, tigre, panthère, léopard) apparaissent soudainement grossis, envahissants, inquiétants, menaçants.Voix téléphonique disant: «Allô, Allô, Allô, Allô Police.» 11 heures 1 y Chambre *458.Losanges grillagés du moustiquaire à travers lesquels il aperçoit leurs longues cuisses brunies, stationnant toujours dans la nuit chaude, s’attardant aux devantures contre les murs de brique brûlants, chauffés tout le jour.Plus loin, dans l’éclairage des projecteurs, la pelouse mauve rase.Twist ou rock and roll hésitant dans la nuit.Les filles s’examinent dans leur poudrier au miroir brisé, fracassé.Les garçons se sont rapprochés.On voit maintenant distinctement qu’ils ne portent que des camisoles et des sous-vêtements blancs Mr.Brief dans la rue, sur le trottoir nocturne.Il est onze heures quinze à la montre or (quatorze carats, élégante, 3 ans de garantie, à l’épreuve de l’eau.Modèle 834.111) du vieil homme, l’air soudainement fatigué, épuisé, qui revient s’asseoir sur le bord du lit.Une odeur de pourri ou de moisi flotte entre ces quatre murs.Verse trois cuillerées de Sel Éno dans le verre d’eau tiède, depuis un bon moment sur la table de chevet, qui brusquement bouillonne, déborde, inonde la moquette.L’homme boit d’un trait et rote.Ne parvient pas à digérer ce soir.Il essuie encore une fois ses lunettes aux vitres épaisses comme des loupes, légèrement brisées, recollées avec du papier adhésif.Sur son nécessaire de voyage noir, on peut lire en lettres dorées: 48 G.G.ou R.G., difficile à dire à cause des lettres minuscules.À cette distance.Examine encore une fois ses vieux papiers et se met subitement à pleurer.Puis pendant un long moment on ne le voit plus.Chambre vide.Seuls les meubles nombreux, noyer foncé.Puis approchant progressivement, se rapprochant de l’hôtel par les rues, sirène d’auto de patrouille de police.Lumière rouge tourbillonnante.Ce sera sans doute pour moi.Dans le corridor humide, trop frais, s’avance le voyageur l’air d’un médecin pressé, fatigué sous sa robe de chambre usée, sa mallette noire à la main, qu’il serre précautionneusement contre lui.11 heures 50- Chambre '459- Fume le cigare allongé sur le lit à peine défait, encore couvert du dessus jaune serin.Le téléphone sonne encore une fois longuement.Puis la sonnerie le fait enfin sursauter.Se décide à répondre.Doigts massifs sur le récepteur de téléphone, long, fuselé, noir.S’y cramponnant.Nerveux.Raccroche.Alors tout va très vite.Se lave à l’eau froide, enfile son pyjama vert puis des gants de caoutchouc, examine le contenu de la petite valise, boit rapidement un peu de Sel Éno qu’il verse dans l’eau tiède en provenance du robinet nickelé du petit lavabo derrière la porte, qu’on croirait hors d’usage tant il est démodé.Enfile enfin une robe de chambre et prend sa mallette noire sur laquelle est gravé, en petites lettres dorées minuscules: S.F.Traverse la chambre d’un pas décidé sur les tuiles mais comme s’il les comptait.quatre, cinq, six.À quoi peut bien rimer cette curieuse froideur désintéressée?Ce détachement?Suspect.Se rend jusqu’à la table de chevet.Sur un miroir est posée une poudre blanche qu’il aspire aussitôt.Quitte enfin le lieu.La télévision joue à vide, seule, dans la pièce.Caisse carrée sur laquelle est tracé en grosses lettres noires imprimées: FRAGILE et plus bas, dans tous les sens: GLASS.Contenant sans doute, dans la paille, les coupes et la vaisselle visant à remplacer celles, 49 nombreuses, que l’on brise.Caisses longuement transportées dans la jungle à dos d’hommes, dans des sentiers difficiles, par une chaleur excessive, pour le bien-être des occupants blancs: vedettes vieillissantes, dictateur en fuite gardés par d’ex-Monsieur Muscle.Peut-être aussi neige, glace, en provenance des hauts pics pour rafraîchir leurs boissons exotiques.Ou encore un des nombreux panneaux vitrés, légèrement teintés, fermant les salons.Mais non, ceux-ci sont brisés depuis fort longtemps (à cause des nombreux tremblements de terre sans doute) et semblent n’avoir jamais été remplacés.Pourtant on ne s’y ennuie pas.Jusque tard dans la nuit, les chambres et les salons du bas demeurent illuminés, éclairant la végétation nocturne: palmiers roses, énormes feuilles de bananiers bleutées, herbes mauves, horizon jaune clair.De la musique également en provient sans arrêt: tango ou valse, twist, cha-cha-cha, meringue.Les nombreux occupants, arrêtés dans leurs occupations, suivent attentivement à la télévision le premier débarquement sur la lune.Les cosmonautes aux casques de verre noir, rutilants, opaques, avancent gauchement.Gestes en suspens.Les dames, bouches ouvertes, laissent glisser leurs fourrures sur elles, qui lentement tombent sur le plancher couvert de poussière, et de bran de scie aussi dirait-on.Inexplicablement.Fragments qui gravitent dans l’espace autour d’eux au moindre geste, au moindre faux mouvement.Elles en oublient même de lécher les glaces à l’orange, au citron, à la cerise, d’autres bleues qu’elles tiennent à la main, qui fondent, coulent, s’écroulent brusquement en tachant leurs robes cintrées en satin saumon ou pêche.Elles regardent avec des longues-vues ou jumelles de théâtre.La tête couverte de bigoudis roses, la fille qui ploie sous le sac de provision débordant (Sel Ëno, Dream Whip, Jello, biscuits Ritz.), débouche à nouveau dans le hall.Sorti de l’ombre, un gangster armé d’une mitraillette, près d’une énorme décapotable saumon (une Ford), tire sur elle. CINQUIÈME ÉTAGE 12 heures.Chambre *541.La radio ivoire joue à tue-tête dans la chambre jaune pâle, coquille d’oeuf.Son faux: deux trois canaux se mêlent simultanément: opéra, discours politique souvent entrecoupé d’autres musiques, informations.dans diverses langues: anglais, espagnol, allemand.au fond de la chambre, en plastique ivoire sur la table de chevet brun pâle, près du réveil-matin au verre brisé, du cendrier vide trop propre, qui n’a pas dû servir depuis longtemps, au fond duquel on peut lire en lettres or: PLAGE HÔTEL.Sur le lit, il n’y a plus qu’une masse recouverte du couvre-lit de chenille d’un rouge avancé presque rouge vin.Bruits de chaîne, quelqu’un essayant d’ouvrir la porte, s’énervant.Une vieille actrice de dos, en baby-doll bleu sous une chevelure platine.Y parvient enfin.Pénètre dans la chambre le serveur qui ressemble à Tarzan, massif, chevalin, sous l’uniforme brun à revers orangés, où il semble à l’étroit, forcément trop court, laissant voir ses chaussettes blanches à rayures rouges et bleues.Qu’on aura fait venir sous le faux prétexte du sundae.Non, glace à la cerise baignant dans le crème-soda aussi rose, sans doute la glace qui y aura fondu.Ne semble pas surpris quand l’actrice qui ressemble un peu à Greta Garbo, curieux traits masculins fatigués, lui tend une liasse épaisse de billets de diverses teintes, l’air neufs.S’assoit sur le pied du lit, jambes écartées, rit à demi édenté sur le devant, quand la vieille vedette lui remet l’argent, s’agenouille.Défait sa fermeture éclair, révèle le slip en léopard, tire.Il est minuit passé.L’ascenseur s’ouvre et se referme maintenant sans arrêt.Livrant sa charge de passagers.Solitaires ou par deux ou trois.51 12 heures 15.Chambre *542.L’action a à peine progressé.Les filles sur le divan-lit regardent la revue et rient.Garçon en slip léopard lié dans l’escalier de service.Le serveur a chaud et sue.Aperçoit les filles à travers le rideau léger qui bouge un peu de temps en temps et revient à sa position première.Les filles semblent se donner en spectacle, 1 une en uniforme rose de serveuse, 1 autre en bleu d’infirmière, curieusement déboutonnés trop haut sur leurs énormes seins.En souliers à talons aiguilles rouge sang.Se regardent et rient.Quasi jumelles, 1 une blonde, l’autre d’un roux presque noir.Toison apparente dans l’entre-jambes à cause de la pose indécente qu’elles ont adoptée et aussi des couleurs acides dont elles sont teintes.La première a un collier clouté qui luit.L’autre tient une pincette à épiler dans ses longs doigts fins et semble en train de retirer un à un des poils inopportuns à la première qui crie ou sursaute de temps à autre.Le garçon ne perd aucun détail de cette scène, l’air jeune, les cheveux très courts presque rasés, lié, uniquement vêtu d’un slip en léopard, tout ramassé sur lui-même en foetus.Quand la porte s’ouvre — mais bizarrement, c’est la porte de la garde-robe ou de la salle de bains car on aperçoit des vêtements suspendus derrière: jupes en cuirette ou en peluche, crinolines, robes du soir en satin déchirées par endroits et couvertes de taches douteuses, peut-être simplement de la poussière qu’un coup de brosse ferait partir — entre enfin la troisième qui ressemble outrageusement à Elizabeth Taylor, l’air sévère sous son strict tailleur et son manteau de phoque noir rejeté sur les avant-bras, gantée de mauve déteint, qui les regarde durement, arrêtée, immobile.Les deux jumelles deviennent de plus en plus tristes, prêtes à pleurer, à mesure qu’elle s’avance.Dans les couloirs, les chiens sont comme fous, impossible de les rattraper.La femme de ménage les voit fondre sur elle en meute, s’enferme dans l’armoire d’entretien.Il y en a une au bout du couloir de chaque étage. 12 heures 50.Chambre '545- Toison épaisse découverte dans le sommeil sur le matelas rayé, le drap rayé dans l’autre sens (horizontalement) ramassé sous lui, presque aux pieds.Corps de Tarzan bronzé dans la pénombre de la chambre seulement éclairée par les rais du soleil entre les lames du store vénitien qui dessinent d’autres traits, obliques ceux-là, sur sa peau dorée.Le garçon aura fini par s’endormir sur le lit, malgré la chaleur étourdissante.Au jour venu.Corps bronzé.Zone plus claire du ventre et du haut des cuisses.Triangle noir du sexe où la verge repose inerte, à demi détendue.Dort, jambes écartées.Nous voilà sans doute revenu au même point.Central.La porte s’entrouvre.Non.Rêve.Finit par s’éveiller.Longue nuit chargée de rêves étranges déjà à demi oubliés.Train.Verse trois cuillerées de Nescafe dans une tasse.Train qui file à toute vitesse.Vers la catastrophe.Dans le lavabo, quand il veut prendre de l’eau, sur une pancarte en caractères imprimés: Lavabo défectueux.S.V.P.ne pas utiliser.Vue en plongée.L’orgue de mauvaise qualité joue un cha-cha-cha hésitant qui résonne dans tout l’édifice.Chaleur moite.12 heures 45.Chambre '545.Salle à manger quasi déserte.Plongée.Table servie.Gros plan central.Assiette vide, que quelques miettes de dessert.Curieusement commençant son repas par la fin.Crème glacée fondante ou crème fouettée ramollie sur les fraises et le gâteau trempé du shortcake.Cendrier.Ustensiles divers dont certains touillés.Exposés trop longuement au soleil, fruits noircissant aussitôt à l’air libre sur la desserte: bananes, mangue, ananas, pastèques, grenades.L’eau de la piscine est bleutée et les costumes de bain de plusieurs clientes, saumon.Lumière tamisée par les trottoirs de planches espacées qui l’entoure.Les chaises longues rutilent et certaines taches de rouille en grèvent la surface nickelée.Tarzan en slip étroit gonflé s’étire sur l’une d’elles, ses cuisses massives, musclées, reposant sur le quadrillage des bandes de tissu plastifié, synthétique, qu’une allumette échappée ferait flamber.Il a chaud.Ruissellement sur sa peau brunie.Son cou palpite.Les yeux peut-être clos derrière ses lunettes fumées, paupières abaissées, dort.Faux jour de néon ultra-violet dissimulé.L’eau est tiède.Les mouches tournent tourbillonnantes, insistantes, autour de la nourriture, des corps en sueurs.La femme de ménage les chasse dans la chambre à l’aide de plusieurs jets de Raid.1 heure.Chambre '554.Casque noir fumé et nickelure des cosmonautes gauches dans leurs costumes de cuir blanc gonflés, chacun de leurs pieds soulevant un nuage de poussière autour d’eux, qui aussitôt les entoure sur la planète vierge, vide, désertique.Sous lequel ils ont trop chaud.Long son strident doublé par une voix en anglais qui énumère des ordres répétitifs, décomposés en fragments, repris, des nombres, des données: heures, conditions atmosphériques, oxygène, température.La patrouille approche de la zone centrale blanche, encore inconnue, continent muet, que l’expédition vise à explorer.Cheveux oxygénés, blanchis, noirs mais dont des racines pâles se détachent, longs cils de poupée, celle qui ressemble particulièrement à Marlène s’empare d’une seringue à longue aiguille et l’apporte au dernier personnage qui vient d’entrer dans la pièce, immobilisé dans la porte refermée derrière lui, l’air sévère sous ses lunettes rondes aux montures métalliques argentées, et qui les regarde avant de faire un pas.On voit son complet gris, triste tailleur strict, sous son uniforme blanc.Mais on dirait un personnage venu d’un autre film ou d’un autre livre, illustré, tant il donne cette impression de déjà vu.Avec sa mallette noire marquée S.F.Les deux filles l’air jumelles, en uniformes bleu et rose, le regardent s’avancer, tandis que celle qui ressemble beaucoup à Marlène finit de remplir la seringue d’un liquide blanc épais, lui remet.Déjà le chirurgien dentiste se penche sur le jeune homme en short blanc d’été sur la chaise aux appuis-bras émaillés, sur laquelle il a fallu l’attacher pour qu’il 54 tienne en place, le bâillonner de peur qu’il n’ameute tout l’hôtel.La fille un peu vulgaire qui ressemble sérieusement à Marilyn fait des plaisanteries grasses à double sens; sa soeur quasi jumelle, bien qu’ayant les cheveux d’un noir de corbeau, la regarde sévèrement.Trois jeunes policiers ou militaires, au pas, prennent l’ascenseur dans le hall où les garçons s’ennuient et se torturent pour se distraire, traversant les étages à toute vitesse (1 ’ impression d’ une fusée en propulsion), se dirigeant vers la salle à manger.Chambre *555.1 heure 15.Les bananes, aussitôt sorties de l’armoire réfrigérée, noircissent sur la table, posées sur le plateau sur pied au milieu d’autres fruits tropicaux, parmi les biscuits, les pâtisseries ramollies, peut-être moisies.Dans une assiette de plastique rose reposent les sardines noircies comme si elles avaient traîné longuement sur le comptoir vitré (éclairé de l’intérieur au néon), déposées sur les biscuits Ritz humides.Amuse-gueule peu appétissants.Pâté de foie, également, l’air de nourriture pour chien.Le jeune homme qui ressemble passablement à Elvis mais un peu gras — sans doute quand il en était au début de sa carrière.— aspire la fumée de sa cigarette, l’air d’une vedette en vacance, en voyage, en exil, à l’étranger, incognito.Samedi après-midi d’été lourd.Chaleur.Ventilateur énorme tournant au ralenti au-dessus de la table à la nappe rouge posée en losange.Serviettes de table vertes.Les fourmis courent sur la table depuis le sucrier.Sucre en cubes effrités.Levant la tête, apercevant par la fenêtre, entre les rideaux écartés, le store blanc levé aux cordes lâches, l’affiche au néon indiquant en lettres rouges clignotantes: PLAGE HÔTEL et en dessous: Vacancy éclairé et No, en blanc à côté, non encore allumé.Le serveur verse toujours le champagne mousseux, tiré du seau d’étain doré un peu noirci parmi les glaçons qui tintent, tombent dans l’eau glacée, qui bientôt déborde du verre sur pied (flûte, modèle E,.), coule, se répand sur la nappe de plastique rouge.Le garçon obséquieux, vieillissant, aux cheveux trop aplatis sur le côté pour couvrir une calvitie naissante (qui semble tout de même une perruque mal ajustée qui aura glissé vers l’arrière ou pour ajouter une note de naturel, de réalisme), le vieux serveur se penche, répare rapidement les dégâts, essuie tout, éponge.Sous le lustre.Le jeune homme, blême vedette vampire, ne fait pas un geste, demeure immobile, le regard hautain.Le vieux serveur finit par s’éloigner, tête basse, emportant tout.Les deux jeunes hommes assis à la table se regardent amusés et sourient.Il est neuf heures du soir.On ne sait plus très bien.Le juke-box diffuse une musique sirupeuse (meringue) dans la vaste salle à manger qui s’est emplie lentement, progressivement.Derrière le paysage tropical (on dirait Hollywood et ses palmiers) peint sur la vitre de plastique arrondie, un disque rouge transparent, tiré d’une série d’autres identiques (blancs, rouges et noirs), déplacé par le bras mécanique nickelé, va se placer sur la table tournante centrale, sur le tapis de caoutchouc noir, et la musique repart de plus belle.Un cha-cha-cha insistant cette fois.Le garçon qui ressemble à Elvis observe, à travers les baies vitrées, la piscine à l’eau verte.Odeur de déchets: pelures de fruits exotiques, fleurs mortes, carcasses d’animaux, poissons défraîchis, desserts inachevés.Mêlés de cendres.En provenance des cuisines d’où la femme de chambre emporte un seau d’eau tiède savonneuse, qui sent le désinfectant et déborde à chaque pas.Chambre *556.1 heure 50.Le serveur qui ressemble étrangement à Tarzan (ou à un jeune colonel dans son uniforme sombre) se penche sur l’actrice rousse sous son étole de vison jaune serin et renverse volontairement sur elle sa coupe de jus d’orange qu’elle avait commandée.Celle qui ressemble précisément à Marlène Dietrich, longues jambes fuselées bien conservées sous les bas couleur chair, lunettes noires, talons aiguilles aigus, se retourne lentement, avec cette tache en plein centre sur son tailleur gris, qui lui colle ainsi au bas-ventre, et le gifle.Le garçon fait feu.Le son résonne longuement dans les couloirs, les chambres désertes, les salles du bas vides à cette heure, commençant à se remplir et par moments curieusement débordantes de pensionnaires (nous nageons en pleine fiction), jusqu’aux cuisines.Mais le coup ne porte pas comme on s’y attendait.Une large flaque rouge imbibe le centre du costume de l’actrice, soudainement très triste, prête à pleurer et qui dit: «Et si les pâtisseries étaient moisies?» Mais comment savoir si on a bien entendu tant cette phrase paraît improbable, hors contexte, impossible.Trop tôt.Il en échappe son arme sur les tuiles glacées, les dalles qui résonnent sous le tapis rouge usé, aux fleurs et décorations fanées, de marbre blanc sans doute tant on le dirait taillé dans de gros cubes de glace collés les uns contre les autres, que la chaleur excessive ferait fondre jour et nuit.Poursuit son service comme si de rien n’était, sous l’uniforme brun à parements orange dans la salle à manger déserte, non à moitié remplie maintenant.Des visages nouveaux sont apparus: le gros homme au cigare qui vient d’arriver, l’autre maigre mais aussi vieux, qui revient toujours après une longue période d’absence, vaguement androgyne et à cause des lunettes fumées difficile de dire ce qui en est, le couple américain, la mère et ses deux jumelles.La mère qui ressemble vaguement à Blondie se regarde dans son poudrier pendant que les jumelles mangent de la mousse aux fraises couverte de Dream Whip que la serveuse a projeté d’un geste habile ou mécanique en appuyant sur le bouton de la canette.Chambre *565.1 heure 45.Demeurant de longues heures allongés sur des chaises, exposés au soleil, exposition dans l’espoir vain d’atteindre cette teinte entre le brun et le doré dont les indigènes ont le privilège.Mais tandis que ces derniers peinent dans les vastes salles, les chambres poussiéreuses, les couloirs humides ou trop chauds, les blancs rougissent près de la piscine.Noircissant.Lumière artificielle, excessive, rayons ultra-violet, éclairage dissimulé dans lequel tout paraît blanc, blême: les tables rondes (celle où est assise la jeune vedette qui ressemble à Elvis, particulièrement encombrée, décorée, véritable nature morte), les chaises de parterre, les chaises longues et même les vêtements des occupants, pantalons et vestons blancs, bas, jupes, robes, les cheveux et objets divers.Il y a maintenant des têtes encore jamais vues, personnages descendus sans doute pour la première fo: depuis bien longtemps de leur cham- bre, où ils s’enferment souvent, entre autres: un homme assez gros aux chairs ramollies et cheveux blanchis qui fume le cigare, une femme âgée également, plissée, qui porte des lunettes fumées, quelques visiteurs anonymes seulement de passage et un enfant, encore jamais vu dans l’hôtel (sans doute le fils d’un de ces couples) qui joue sous les tables, pianote sur l’instrument désaccordé, fouine un peu partout, fouille, inspecte, examine.La cabine téléphonique.Les portes vitrées s’ouvrent, cèdent le passage à celle qui ressemble exactement à Elizabeth Taylor, tailleur gris, paupières mauves, lèvres rouge feu.Cheveux d’un noir profond.Corbeau.Petit sac carré à chaînette dorée.S’engage dans l’ascenseur.Chambre *367.2 heures.Revêt lentement son plus bel uniforme (celui zébré de deux éclairs dorés).Devant la glace, place ses cheveux dégarnis qu’il lisse en vain en les mouillant pour les faire tenir.Dessous on aperçoit son crâne.Un garçon est toujours couché sur le lit, comme mort, celui aperçu tantôt à travers les lames disjointes du store, cheveux rasés très courts, emmêlé aux draps et à peine couvert par un slip en léopard épais ou à motif camouflage.Ronfle.Une odeur nocturne sort de sa bouche.Sans doute à cause des fruits avariés dont il se sera nourri la nuit dernière.Dort tout le jour, sort la nuit venue.Le vieil homme en uniforme soigné se dirige vers la porte, vérifie s’il a bien son carnet sur la hanche (là où il inscrira les renseignements), ses gants blancs pourtant déjà tachés au bout des doigts qui lui attireront les réprimandes de la clientèle, sa chemise blanche bien que déchirée sous le veston, à cause sans doute des usages précédents, le service de la nuit dernière ou de l’après-midi.Difficile à dire avec tout cet éclairage artificiel.Enfin sort de la chambre, tire et ferme la porte derrière lui.Rien.Le calme absolu.58 Chambre *568.2 heures 15 ¦ S'ennuie vaguement.Soir vide, vacant.Revenant s’asseoir sur le bord du lit dur.Le sommier craque.Les ressorts grincent.Attendant que la nuit vienne avant de sortir, hanter ces lieux si bien connus.Couloirs, lieux publics, toilettes, vitrines, halls.Logeant ici depuis quelque temps déjà.Venant s’y réfugier, épuisé, fatigué.Mort de fatigue.Corps en sueur.Sueurs glacées pourtant par cette chaleur.Étourdissante.S’allongeant sur le lit couvert de vieux journaux jaunis.Au bord du sommeil et impossible de dormir.Imagine.Fictions folles défilant, se croisant, s’entrecroisant, s’enchevêtrant.Jungle.Se préparant à sortir, partir en voyage.Chaleur.Folie.Déraillant.Fièvre.Amnésie.Se demandant ce qui a bien pu l’amener ici.Se souvenant à peine, voyage en train, chaleur, poussière, de jour et de nuit, sans fin, délirant, malade.Fume le cigare.Sur la table de chevet près de lui, le cendrier fume, avec au fond deux mégots de cigarettes écrasés.La radio qui éclaire faiblement la chambre joue du Elvis Presley.Le bain-tombeau se vide lentement dans la salle de bains annexe.Une porte claque.Sans doute dû à un coup de vent inattendu.Chambre *569- 2 heures 50.La chambre est vide à nouveau.Tout est à refaire.Mais ne l’a-t-elle pas toujours été?Seule la femme de chambre, mais oui c’est évident, y a pénétré, allumé la télévision pendant qu’elle faisait le ménage, changeait les draps, lavait les vitres et les glaces au Windex, époussetait et cirait les meubles de contreplaqué acajou sur lesquels pourtant le moindre grain de poussière se remarque, rangeait les vêtements qui traînaient un peu partout avant de passer la balayeuse qui fait un bruit terrible.Minutieuse, méticuleuse, maniaque.Mais non, il est trop tôt.L’occupant n’aura pas quitté sa chambre encore.Pas avant trois heures.Il est bientôt trois heures.Le juke-box brûle.Et le busboy essaie vainement d’éteindre les flammes.Sans doute est-ce dû à la chaleur excessive car les clients bougent à peine, sans doute au courant de ces phénomènes périodiques: marées, moussons, volcans, ouragans, raz-de-marée, tremblements de terre, orages excessifs, feux de forêts; habitués, car cet événement soulève à peine leur attention, tout juste un coup d’œil, un mouvement de tête qui après un instant d’hésitation revient à sa position première, un clignement d’œil, un battement de paupières.Dans l’entrée, coups de feu, de mitraillette invisible (sans doute à cause du plan moyen), la fille tombe, son sac de provision s’échappe, s’écrase par terre, se déchire, le contenu se répand sur le faux marbre de l’entrée: désodorisant Ultra Ban, crème à barbe, lotion solaire, Dream Whip, roulent autour d’elle qui repose dans ces décombres, œufs cassés, fruits écrasés, contenants éventrés et verre brisé, ketchup, relish, moutarde Heinz, ses bigoudis roses sur la tête, son foulard l’étranglant à demi, son déshabillé remonté jusqu’au haut des cuisses, petits bas blancs à l’élastique lâche roulés sur les chevilles.Radio diffusant des informations: température, valeur de la monnaie, drames, puis la musique reprend, joue encore un cha-cha-cha sur lequel parfois elles se décident à danser entre elles, préférant pourtant les valses et les tangos, tel que dit au début, car ensuite elles sont moins moites.Les salons sont déserts, la clientèle recherchant la piscine centrale.Trempant tout le jour dans l’eau tiède de la piscine mais la plupart sans doute aimant mieux baigner dans l’huile solaire, allongés sur les chaises longues en plastique, bougeant à peine de temps en temps, lézards au soleil, crocodiles à la peau écailleuse, plissée, empâtés, vedettes vieillissantes, vieux hommes bedonnants, starlettes pressées venant y suivre leurs cures d’amaigrissement ou de sommeil; seules, périodiquement, de jeunes employées en uniforme blanc leur apportent un rafraîchissement, un verre d’eau glacée pétillant ou un liquide trouble où flottent glaçons et fruits confits, quelques pilules rosacées (visant à activer le processus de leur cure).Même le feu alors ne saurait les réveiller.Les maillots de bain couleur chair ou au contraire d’un vert ou d’un jaune acide, autour du slip rouge du maître nageur musclé à la Tarzan, semblent les seules taches de couleur dans ce décor étrange, lunaire: cette piscine à l’eau trop verte, cet éclairage mauve en provenance des néons dissimulés derrière les plantes artificielles, lumière noire faisant paraître tout le décor curieusement surexposé: chaises, parasols, tables, chairs, dents, tandis qu’on entend quelqu’un qui dit — mais aussi bien est-ce la voix enregistrée d’un vague chanteur populaire sur un fond de musique trouble — qui répète: «Et si les pâtisseries étaient moi.» Coupez! SIXIÈME ÉTAGE Chambre n° 651.3 heures.La lune luit dans l’encadrement de la fenêtre.La grosse dame a disparu du lit.Enfermée dans la garde-robe parmi les fourrures mitées de ses ex-récitals, que l’effet du somnifère empêche de s’éveiller, masse lourde qu’à eux deux, dans l’éclairage mobile mauve de la télévision, ils auront réussi à transporter jusque-là.Liée.Bâillonnée.Roulée dans une couverture.Deux.C’est-à-dire, l’actrice blonde vieillissante sous sa perruque platine à la Marilyn et cet ex-Monsieur Muscle maintenant serveur et le plus souvent, dans ces contrées perdues, ces zones sauvages, ces régions étranges, garde du corps.D’une troisième valise qu’ils auront emportée en voyage, hors celle des billets, des viandes froides emmêlées aux sous-vêtements douteux, l’actrice blonde à petits gestes gracieux, précieux, précis, minutieux, maniaques, tire une série de gâteaux crémeux, au glaçage coulant, qu’elle dépose sur la table de nuit d’arborite devant le gros garçon musclé toujours en uniforme bien que déboutonné.La vieille actrice attentionnée entreprend de défaire sa cravate, détacher sa chemise pour qu’il soit à l’aise, délacer ses souliers.Alors tout va à une lenteur infinie.Descendre sa fermeture éclair.Mais on frappe à la porte.Le téléphone sonne.Non.Le réveil.Les chiens hurlent enfermés dans la garde-robe avec leur maîtresse que rien ne saurait réveiller.Le frigo ouvert éclaire la chambre d’une lumière verte.L’enseigne électrique à travers la fenêtre indique: HÔ.L.Le cadrage de la fenêtre empêche de lire le reste.La femme de chambre a un uniforme blanc défait, décousu, maintenant un peu défraîchi, sali sur le ventre arrondi.Sa chevelure blonde remonte au bas en vague élastique figée par le fixatif. Elle porte des bas blancs et de lourds souliers à talons carrés d’infirmière.Chambre n° 652.3 heures 15.S’avance.Progresse dans la chambre.Les jumelles demeurent immobiles.Impassibles.À peine un battement de paupières de temps en temps.Parfois.Ses pas soulèvent un peu de fine poussière blanche.Lunaire.Sans doute cette poudre que la femme de chambre, enfin la femme de service, aura répandue plus tôt sur le plancher prétextant qu’il fallait éloigner certains insectes nuisibles.Suspect.Laissant des traces de son parcours depuis la porte (exactement 9 pas) jusqu’à elles, jumelles, serrées l’une contre l’autre, gamines, sournoises, soudainement graves, trop grandes pour les robes qu’elles portent, ajustées comme des maillots de bain de satin entourées en bas de tulle raide.Insectes tournoyant autour de leurs chairs fraîches et blanches.Jeunes vedettes, starlettes, qu’on aura amenées jusqu’ici à grand renfort d’argent, dans cette contrée perdue, cette chaleur insupportable, moustiques, malaria, pour le tournage de ce film sans cesse reporté, refusant de sortir, de mettre le nez dehors de crainte des coups de soleil ou pour toute autre raison.Reportage sur la vie à Hollywood comme s’il s’agissait d’une planète étrangère aux moeurs bizarres, chacun par l’argent y vivant ses rêves les plus fous: champagne, piscine, sexe, autos, fourrures, drogue, les plus banals aussi, les plus décevants, les plus dérisoires, minables, qu’a conçus le vieux scénariste vivant seul enfermé dans sa chambre d’hôtel, loin du plateau de tournage.Le metteur en scène s’approche, laissant des traces sur son passage dans la poussière répandue sur le sol pour évoquer un lieu longuement inoccupé, vieilli ou lunaire.C’est curieux.Il ressemble à Freud, vieillard blanc, vêtu ainsi, fumant le cigare sous ses lunettes fumées.Mais aussi bien cette identification pourrait convenir à n’importe lequel de ces témoins anonymes, de ces voyageurs hantant les hôtels internationaux, toujours épuisés ou à la recherche de contacts.62 L’ascenseur vitré noir poursuit son ascension à travers les étages, traverse les couches de couloirs verts désertiques, avec seulement de temps en temps une lumière rouge clignotante allumée au-dessus d’une porte.Chambre n° 653.3 heures 30.Il est trois heures trente-trois.Déjà.Lourdeur incroyable.Humidité croissante.Orage imminent.Le disque tourne à vide sur le tourne-disque.Le levier oscillant au centre, près de l’étiquette portant le titre: B/ue Moon.Son slip est à l’envers (on voit l’étiquette: Small), déchiré, l’élastique ramolli par endroits.Ne parvenant pas à dormir ou plutôt dormant mal dans cette chaleur insistante.Tenace.Couché parmi les journaux défaits.Les revues répandues.Cahier à colorier.Grillages donnant sur la rue, derrière lesquels passent sans doute des piétons attardés car on entend des voix, des murmures parvenant quand même jusqu’au lit.Défait.Dans la chaleur.Dans la lumière en provenance du store.Se lève, lentement, va jusqu’à la fenêtre où à travers les lames verticales il examine les garçons qui stationnent au coin de la rue, qui détalent quand une auto de policiers débouche.Appuyés au mur, shorts trop largement échancrés aux ouvertures, qui bâillent.L’un d’eux se levant de temps en temps et disparaissant.Sans doute dans l’ombre de l’énorme édifice.Blanc, blême, bleuté dans la nuit.Comme de la glace surgelée conservée dans un lieu à l’éclairage spécial.Sous le feu des projecteurs se croisant.Tous vêtus de la même façon ou plutôt dévêtus.Comme s’ils n’avaient pas passé leur habit de soirée.Des chats verts comme fous courent dans les corridors déserts, envahissent les chambres aux portes demeurées ouvertes, impossible de les rattraper.Chambre n° 656.3 heures 45.Le garçon sur la chaise de barbier a les yeux bandés, vêtu seulement d’un short blanc usé, jauni sur le devant, taché.Le chirurgien dentiste est 63 penché sur lui.En long sarrau vert.Une seringue à la trop longue aiguille qu’il lui enfonce dans la bouche.Ensuite un instrument nickelé à nouveau.Scalpel.Non, plutôt pince compliquée, élaborée, combinant ciseau et pincette, qu il entre dans la bouche de celui que les deux infirmières en uniforme rose et bleu retiennent ou plutôt soutiennent sur la chaise.Près de s évanouir, la sueur perle sur son front blême.L’air encore très jeune, Tarzan adolescent.Le docteur lui arrache ainsi trois ou quatre dents sanglantes sur le devant.L’endort finalement à l’éther quand les douleurs semblent trop vives.Sans doute pour éviter toute souffrance inutile.Ou le transporter plus facilement sur le lit tout près.Où il reposera parmi les draps défaits, comme tous les autres précédemment.Garçons en série, du pays, brunâtres, mulâtres, ainsi traités.Le docteur F.poursuit ses expériences sur eux.Le vent se lève.Comme tous les jours à la même heure.Vers quatre heures environ.Aussitôt suivi d une pluie abondante et rapide comme dans tous ces pays de mousson.Puis qui cesse aussi rapidement qu’elle a commencé.Chambre n° 654.4 heures.Morceaux, fragments gravitant dans l’espace.Détachés par leurs pas.Poussière.S’avançant sur le plancher de la chambre soulevant des nuages épais.La femme de ménage n’aura pas fait la chambre depuis longtemps.Disparue.Morte.Oubliée.Vivant enfermée dans cette chambre depuis.Ne sortant plus.Marlène Dietrich.Se lève et se dirige vers la fenêtre.La vitre est brisée sous un X comme on en peint sur le verre des édifices condamnés ou en construction.Regarde.Il n’y a plus ni rideau, ni store, rien.Rien pour empêcher, gêner, nuire à sa vision.Sans doute dû à un effet de grossissement du plan.Vue n° 24.Paysage nocturne, un peu mauve, dans cet éclairage.Projecteurs dissimulés, trop à l’écart pour être vus, éclairent le sol nu.Surface plate difficile à déterminer.Sable ou herbe ou poussière fine.Herbe sans doute à cause des vagues qu’elle dessine.Venus de très loin, voyageurs ployant sous le poids des bagages imposants, costumes trop épais pour cette sai- son.Poussant une sorte de carrosse contenant d’autres mallettes, devant servir à de multiples usages.Expériences.Recherches.Travaux.Ordinaires, banals, quotidiens, se poursuivant même la nuit dans l’hôtel éclairé au milieu d’un paysage surexposé, blanchi, lunaire.Chambre n° 655.4 heures 15.Oui.Ressemble vaguement à Hitler.Qui serait venu se réfugier ici.Le maître d’hôtel vieillissant, obséquieux, se penche, désireux d’effacer les traces des dégâts du jeune serveur inexpérimenté, gauche, vous savez à cet âge.Les deux garçons se regardent, sourient.Le premier, style Elvis, le regarde hautain, insultant; le vieil homme sue, s’agenouille pour essuyer le long jet mousseux répandu sur les tuiles sales, avant d’emporter le tout, les serviettes de toile verte au sigle de 1 hôtel, jusque dans la cuisine éclairée au néon, dans les lieux prévus à cet effet.Plus tard, revient dans la salle emportant d’autres boissons gazeuses en remplacement des premières.Mais partout dans l’air flotte maintenant une curieuse buée mauve qui semble les entourer et qui monte du sol.Le second garçon, genre Tarzan, rit aux éclats.Il lui manque des dents sur le devant.Chambre n° 666.4 heures 30.Les rats affamés courent dans la salle à manger à moitié pleine maintenant entre les jambes des actrices, les autres clients préférant se prélasser autour de la piscine verte presque vide.Des poissons morts y flottent sur le dos.Elizabeth Taylor solitaire mange son dessert crémeux dont la crème épaisse, peut-être moisie, sure, coule sur ses lèvres grasses, s’écoule jusque sur sa poitrine abondante dans l’échancrure de sa robe de soirée de nylon mauve.Des gamines sournoises rient souvent, des jumelles semble-t-il, aux longues chevelures blondes bouclées, dévorent elles aussi des feuilletés crémeux qui dégoulinent sur leurs cuisses découvertes par les robes trop courtes.Leur mère qui ressemble à Blondie replace sa coiffure soignée dont le bas remonte en vague mobile.À moins que ce ne soit simplement l’infirmière chargée de veiller sur elles, voir à ce qu’elles ne s’empiffrent pas trop pour comme la dernière fois vomir sur la nappe. Chambre n° 676.4 heures 45.Pieds, chaussés de fins souliers rouges à talons hauts aiguilles, finissant par sortir de la cabine téléphonique, aux vitres fumées, traverser le sol de l’entrée aux tuiles en damier blanc et rouge, pas qui résonnent, s’engouffrent dans l’ascenseur dont les portes métalliques, après la grille en losanges, se referment, franchit les étages en vitesse, puis les portes s’ouvrent à nouveau, débouchant après tout ce temps d’attente dans la salle à manger du sixième étage où les deux jumelles s’empiffrent déjà d éclairs au chocolat sous la surveillance de l’infirmière.Elle les regarde d’un air sévère, puis se radoucit.La radio encastrée dans le mur prune presque mauve ou plutôt l’intercom gris servant à communiquer entre les étages diffuse des airs sirupeux, parfois brusquement interrompus par une voix métallique, au milieu des grésillements, qui énonce des nombres, des noms qui semblent des ordres ou la valeur de la monnaie, les cotes de la bourse.Un gros ventilateur gris sur pied, à la tige nickelée un peu touillée, tourne à vide dans le fond de la vaste salle qui s’est remplie lentement, maintenant presque trop pleine de gens de toutes sortes, causant une circulation, un va-et-vient difficile à contrôler, entre lequel le personnel se fraie un chemin, quand y pénètrent les trois jeunes policiers ou militaires vêtus de noir, avec deux éclairs dorés sur leurs uniformes.On s’attendrait à ce que les jeunes actrices soient scandalisées ou surprises par leur tenue ou leur comportement et que les plus vieilles ne se retournent même pas, mais c’est tout à fait l’inverse: les plus jeunes demeurent de glace, se dérangent à peine, continuent leurs gestes gracieux entre elles, évitent de se griffer de leurs longs ongles effilés lorsqu’elles agitent les mains en parlant, tandis que les plus vieilles avides se tournent, se plient, se penchent, leurs tailles plissent, leurs bourrelets se dessinent, elles les suivent longuement des yeux dans leurs uniformes noirs collant sur les cuisses.Les garçons se pressent peu, dévisageant les occupants d un air hautain, insultant, sans gêne.S’assoient ensuite cuisses largement écartées, prennent des poses indécentes ou avantageuses sur les chaises carrées de cuirette verte.Le sol est couvert de sciure de bois comme celle visant à conserver la glace intacte.66 Chambre n° 611.5 heures.Se roulant sur le lit, s’emmêlant aux draps dans l’éclairage de la télévision demeurée ouverte (où joue un vieux film de guerre sur une planète étrange, dans le désert peut-être) produisant un éclairage mobile mauve sur les chairs nues, dévêtues parmi les sous-vêtements défaits, déchirés, les bottes qui traînent sur le plancher, les seringues abandonnées sur les meubles poussiéreux parmi les canettes vides.Une arme à feu luit sur la table de chevet en contre-plaqué acajou.Ronflement s’accentuant dans la chambre aux humeurs lourdes.Vapeurs.Humidité.Exhalaisons.Odeur de bas sales.De pieds.Que seule la canette de Florient pourrait dissoudre.Rêve insistant.L’eau coule glacée sur la chevelure du corps couché sur la table métallique blanche de la vaste pièce dallée de porcelaine comme une cuisine ou une salle de bains.Autour, de grosses lampes sur de longues tiges métalliques rouillées par endroits, tenues en place par des poids sur les pieds, l’éclairent.Chambre n° 618.3 heures 13.Attendant la sonnerie du téléphone qui ne vient pas.Masse noire, noueuse, qui refuse de sonner.Dans la chambre vide, déserte.Assis sur la toilette bleue, regardant longuement, immobile, par la porte ouverte.Vieux, déjà si vieux.Écoutant les rares bruits du corridor, l’après-midi.Tous descendus dans les salles souterraines pour visionner les films interdits.Trempant tout le jour dans l’huile de bain.Puis finissant par sortir.Alors très vite: la perruque noire luisante, la petite robe également noire collante ou simple jupon, les bas gauchement avec de plus en plus de difficulté, la longue robe verte de mauvais goût plissant un peu sur son ventre replet — comme il l’avait vu: les caniches roses, les bijoux de plastique bleu.— les souliers plats noirs d’homme car aucun soulier de femme ne lui allait.Avant de descendre hésitant, oscillant, vacillant comme saoul, tenant à peine sur ses jambes molles avec sa canne, vers les bas salons où, comme tous les soirs, serrant contre eux leurs imperméables verdis, les 67 jeunes gens se seront déguisés en Elvis, Marilyn, Marlène, Elizabeth Taylor.Il est trop tôt encore, descendant plutôt vers la salle à manger pour le dîner.Tous s’esclaffant à son entrée.Non.Silence de mort.Comme si d< rien n’était, se dirigeant vers une table isolée.Près de la piscine, at milieu des palmes bleutées poussiéreuses, à travers le verre, la glace, aper cevant les poissons exotiques qui flottent.Chambre n° 679- 5 heures 50.Fragments s’approchant lentement en notre direction, envahissant toute la surface.L’écran.Télévision demeurée ouverte dans la chambre vide.Le docteur F., enfin le voyageur, se sera absenté.La femme de ménage fouille dans les tiroirs, dans les bagages également, dans l’espoir vain de recueillir on ne sait quel indice.Ou par simple curiosité.Une curiosité malsaine.Une curiosité quasi maniaque.Une curiosité maladive qui l’aura fait renvoyer de ses emplois passés.Fouille, inspecte, cherche.Comme folle.Maintenant frottant sans arrêt.Tentant d’effacer la moindre trace.Ces traces.Toujours.Pistes de doigts, taches grasses, marques suspectes.Cendre.Poussière.Miettes.S’agenouillant, rampant à quatre pattes jusque sous les meubles, dans les rouleaux de poussière.Taches.Une à une.N’en finissant plus.Interminablement.Découvre enfin un petit carnet noir abandonné sous un meuble.Photos pornographiques noir et blanc sommairement réalisées: un homme, une femme, deux hommes, deux femmes, une femme et un chien, etc., au nombre de neuf.Ne s’y attarde pas.Le jette au panier parmi les ordures mais le reprend aussitôt, ouvre un tiroir et l’enfouit sous les vêtements du voyageur.Puis, saisissant la canette, appuyant sur le bouton-pression, projette un jet de Florient à odeur de pin.Un tas de poudre blanche en grande quantité dans un sac de plastique transparent sur la table de chevet l’intrigue.La vieille femme en aspire une première quantité pour savoir ce que c’est.Comme cela lui semble sans odeur, elle recommence.Puis une troisième fois, pour bien s’en assurer.Bientôt la tête lui tourne, fruit d’une défaillance passagère, la chaleur ou la fatigue, les jambes lui manquent, elle doit s’asseoir sur le bord du lit et même s’allonger pour reprendre ses forces.68 Ainsi allongée, on voit bien son ventre rond qui ressort sous l’uniforme sali par son service, dont deux ou trois boutons ont sauté, laissant des trous fins ou un bout de fil brisé qui pend.Décor de carte postale: dans le hall d’entrée, en décomposition le cadavre couché parmi les déchets, entre les glaces brisées sur les murs vert eau et les traces de balles, baignant dans son sang mauve mêlé aux liquides roses, verts et jaunes: de la moutarde, relish, sauce chinoise sucrée s’échappant des contenants de verre éclatés par la chute, parmi les poudres répandues, les papiers décollés sur les boîtes de conserve bosselées.vu à travers un store vénitien aux lames verticales régulières entrouvertes découpant la scène dans un éclairage lunaire.Par l’entrée vitrée on voit la pelouse trop verte dans l’éclairage au néon, sur laquelle des jets d’eau nickelés ont un mouvement de balancier continuel (va-et-vient avec une légère hésitation, un temps d’arrêt, avant de repartir dans l’autre sens) pour répandre leur brume rafraîchissante.La cabine téléphonique ne dérougit pas.Cabine vitrée isolée près des marches de marbre, de la porte tournante, des grandes baies vitrées sur lesquelles on peut lire en lettres noires renversées: SPLANDISH HALL, où aussitôt que quelqu’un en sort quelqu’un d’autre s’y engouffre, homme ou femme indifféremment.Plus loin, sur l’angle du bar vitré, éclairé par en dessous et où nage des poissons-chats exotiques, un jeune homme rédige une carte postale représentant à l’endos un curieux édifice rose, possiblement un hôtel, en ruines sous la lune.Un maître d’hôtel vêtu d’un habit de soirée démodé descend un long escalier, ganté de blanc; il porte une coupe remplie à ras bord d’un liquide jaune serin sur un plateau d’argent circulaire sous lequel il dissimule mal une arme noire.L’homme porte des lunettes teintées de soudeur ou de chirurgien.On entend Blue Moon joué au piano, sans doute celui laqué noir comme un cercueil que l’on devine dans le fond ténébreux de la salle, piano à queue autour duquel sont ramassés tous les clients chics vêtus de noir, tuxedos et robes longues du soir comme dans un casino et qui en même temps ont tous l’air de vedettes d’Hollywood.La lune encore repasse. SEPTIÈME ÉTAGE Chambre n° 761.6 heures.Très gros plan de cheveux que l’on coupe.Ciseaux qui repassent dans les mèches rebelles, lames argentées luisantes, légèrement ternies par endroits.Toison tranchée d un coup, mèche d’un noir bleuté qui tombe sur le prélart près du fauteuil.Une voix mécanique enregistrée diffuse la valeur de la monnaie, de l’or.La porte s’ouvre subitement.Une sonnerie résonne.Le garçon, un walkie-talkie à la hanche, entre.Le grand garçon brun genre Tarzan, assis dans le fauteuil défraîchi ne bouge pas, ne se dérange même pas, ne tourne pas la tête.Assis en short blanc Brief à bordure verte de mauvais goût.Cuisses écartées.Le serveur dit qu’on l’a appelé.Un klaxon qui résonne dans la rue longuement empêche d’entendre la suite.La vieille actrice comprend, va vers la petite mallette contenant habituellement de par sa forme: les cosmétiques et autres articles de toilette, sous une glace incrustée en losange, et en sort.un stylo et lui signe un chèque à l’encre violette.Le garçon se met à rire, n’arrête plus.Son gros rire traverse les murs minces de papier peint cartonné, l’air d’un décor pour le tournage d’un mauvais film de fiction, film à petit budget, quelque chose comme un porno.Freeze.L’ascenseur semble en panne.Ouvert, éclairé d’une lumière rouge.Mais il ne bouge pas, le vieux levier doré qui actionne le mécanisme (la cage dans le vide circulant, les cables gras, les poulies grinçantes) semble coincé.Chambre n° 762.6 heures 15.Non.Reprise du tournage de la veille.Mêmes scènes.Journal.Cahier de script.Tenant un compte exact des moindres accessoires numé- 70 rotés, de l’emplacement précis des objets sur les meubles en contreplaqué, des déplacements des acteurs.Et malgré cela éprouve d’évidentes difficultés à s’y retrouver.Donc, le metteur en scène s’approche.Comme à chaque fois, il leur rappelle les détails de la mise en scène, le rôle qu’elles y jouent et de s’y tenir, car à la plus légère incartade elles seront punies sévèrement, renvoyées.Enfin, le langage bien connu.Les filles ont un fou rire passager mais, comme si cette menace après un temps faisait son effet, elles se calment, prennent de plus en plus un air contrit, effrayé et se plient aux indications saugrenues.On reprend donc le tournage de certaines scènes de la veille jugées insatisfaisantes, pas assez convaincantes.Des détails clochaient, ainsi cette entrée intempestive non prévue, trop rapide, ces regards à la caméra dans un moment d’oubli.De fous rires communicatifs.L’ampoule rouge s’allume à nouveau.L’orage éclate enfin.Libérant de cette chaleur, lourdeur éprouvante.Film de vampire invraisemblable.Chambre n° 763.6 heures 30.Le garçon qui travaille de nuit au supermarché voisin, trop réfrigéré, a tenté de dormir dans la chaleur du jour, derrière les draperies lie-de-vin aux motifs tropicaux que le vent écarte à peine de temps en temps comme si elles étaient trop lourdes, de pierre, que l’humidité croissante avait fini de les imbiber, presque les tremper; le vent ou un système de climatisation (cette case métallique grise grillagée que l’on installe sous la fenêtre relevée).Le garçon finit par se lever.Il a mal dormi.Rêvé sans arrêt de choses impossibles.Encore somnolent, il se dirige vers la table d’arborite au dessus jaune constellé d’un dessin géométrique (sorte de bâtonnet sombre répété à mille exemplaires).S’assoit sur la chaise de cuirette verte au même motif.On peut voir avant qu’elle a été déchirée et qu’on y a recollé un morceau de la même matière.À travers le store vénitien aux lames entrouvertes régulièrement bien que de travers.Il prend l’ouvre-boîte nickelé et ouvre une conserve de viande pressée Kam, qui une fois descellée séchera sur la table de cuisine.Puis se verse un verre de Kik qui bouillonne et pétille dans le verre à moutarde. Il lit, sur le journal quotidien grisâtre abandonné au coin de la table, les gros titres de cette sombre histoire d’un dentiste arrêté parce qu’il exploitait des adolescents: il leur arrachait toutes les dents, après les avoir convaincu que c’était nécessaire et les faisait payer ensuite à la petite semaine pour des prothèses clinquantes.Chambre n° 757.6 heures 45.Pièce dallée de porcelaine blanche où pénètre enfin le vieil homme surnommé le voyageur par tout le personnel de l’hôtel, en robe de chambre délavée, déteinte, sa valise à la main.Demeure interdit sur le seuil de marbre blanc, rose.Hésite à entrer.Les garçons qui s’y trouvent se retournent tous subitement, le dévisagent, s’immobilisent puis partent d’un grand rire.Inextinguible.Le voyageur s’avance gêné dans la vaste salle de bains aux rideaux de plastique blancs, certains ouverts où de grands corps se tordent sous les jets d’eau chaude ou glacée, dans la vapeur les dissimulant un instant au regard.Il a trop chaud sous sa vaste robe de chambre épaisse, son pyjama rayé vert trop neuf, encore rigide.Tient sa vieille valise en carton éraflé.Les garçons ricanent et poursuivent leurs activités, la plupart presque nus, l’un d’eux de dos entièrement nu, d’autres en slips si étroits qu’ils dissimulent mal ce qu’ils contiennent avec peine, s’essuyant.Mâchant de la gomme d’un air hautain, insultant, désabusé.Gommé plus tôt ou plus tard sur la devanture de l’hôtel.Par la porte entrouverte on voit une pièce verte, sorte de salon ou de salle mal éclairée par des lampes aux abat-jour de papier tachés, où se tiennent de jeunes soldats aux uniformes sombres qui collent sur leurs cuisses massives, assis jambes toutes écartées pendant que de jeunes serveurs et serveuses court vêtus s’occupent d’eux.Sept cadavres retrouvés dans la glacière.Gros titre sur le journal du jour trouvé dans une poubelle que lit la personne en charge du ménage.72 Chambre n° 764.7 heures.Marlène prend la seringue n° 6 pleine d’un liquide transparent et s’injecte dans le bras une longue rafale, après avoir fait monter un peu de sang violet dans le tube numéroté.Sur son bras de nombreuses marques en train de noircir, comme des morsures de vampire, passant par toutes les teintes emmêlées: jaune, rouge, vert, bleu.Maquillage épais peut-être dont on se sert pour les truquages au cinéma.Tout semble à l’abandon croissant dans la chambre: objets brisés, boîtes de conserve ouvertes et abandonnées sur les meubles, coupes fêlées, cendrier débordant de mégots rougis.Elle se dispense de mettre de l’ordre depuis que la femme de ménage n’entre plus chez elle, vivant derrière ses verres fumés, en vieille robe de chambre fanée.Ne reçois plus personne.Jamais.Vis dans l’ombre, la lumière lui brûle les yeux.Regarde parfois de vieilles photos.Téléphone alors à la réception pour qu’on lui monte un peu de champagne.Mais le service est si lent, si désordonné qu’elle n’en a déjà plus envie quand il arrive.Il faut alors qu’elle se force à boire ce liquide tiède.Elle lit alors l’étiquette sur la bouteille: GINGER ALE.Sourit, ravie.Apaisée.Dans la salle de toilette annexe, Madame Rachilde chante.Il est 7 heures 11.Après s’être gargarisée longuement.L’eau du bain qui coule.Elle se glisse dans l’eau chaude savonneuse et ses gros seins flottent à la surface.Mme Rachilde ou Rothschild est la récente veuve de feu M.Porsch.Elle empoisonnerait les chats dit-on qui viennent sur les gazons.Déteste les chats Mme Porsch née Rothschild.Les enfants aussi.Sans doute à cause du petit chien frisé rose qu’elle promène tous les après-midi et à la tombée de la nuit.Mme Rothschild ou Rachilde se prépare à sortir.Elle enfile difficilement ses bas beiges qui roulent sur ses chairs grasses, à peine jusqu’au haut des genoux.Heureusement sa robe est longue et cache les replis graisseux.Sauf lorsqu’elle se penche difficilement, le plus gracieusement possible pour caresser le petit chien frisé ou ramasser un kleenex qu’elle a laissé tomber malencontreusement et qu’elle ne voudrait pas qu’on voit.Elle jette une étole de vison bleu sur ses épaules fortes. Chambre n° 765 ¦ 7 heures 15 ¦ Les rats détalent parfois, fuient sur les tuiles de faïence glacée noires et rouges, en dérapant et leurs griffes grincent, au passage des clients.Se réfugient sous les tables, sous les meubles, dans les recoins sombres.Ils semblent de plus en plus osés, courent maintenant souvent entre les jambes des habitués.La jeune vedette décadente, Elvis, vit à l’ombre comme s’il craignait les coups de soleil.Avec toujours ce curieux manteau de fourrure noire jeté sur les épaules, lunettes fumées, tenant un petit singe dans ses bras, assis sur la banquette de cuir sombre à l’entrée de la salle à manger, guettant le va-et-vient du personnel, parfois semblant réprimer un frisson, refermant alors en hâte le manteau sur sa chair blanche trop pâle.Tarzan bronzé est en slip léopard et lit une bande dessinée depuis on ne sait combien de temps, sur sa chaise longue près de la piscine.Sans doute s’agira-t-il du maître nageur mais il semble se désintéresser complètement de la clientèle et lorgne plutôt vers l’armoire réfrigérée éclairée au néon de l’intérieur où repose dans des coupes le Jello tremblotant aux couleurs acides.Le vieux serveur qui ressemble à Hitler, le maître d’hôtel, revient emportant dans le plateau de service plaqué argent la viande qu’il découpe ensuite.Le plateau est posé sur la nappe dans laquelle on peut voir des taches rouges causées par le vin répandu et des trous noirs dus aux brûlures de cigarettes.Le sang coule du rôti à chaque coup de couteau.Il est sept heures quinze et trente-trois secondes.Il ne s’est donc pas écoulé plus de quelques secondes depuis le début de la scène.Du plan.Plan d’ensemble de la chambre 345 où, lit-on: sur une nappe blanche en dentelles, percée de larges trous, un plateau argenté luisant contient un rôti à la viande bleue dont le sang s’échappe.Il s’agissait plutôt de la suite 500, mais il était alors 11 heures selon le procès-verbal minutieux.Chambre n° 766.7 heures 50.Le serveur serviette blanche sur le bras de son uniforme brun se penche sur le visage rougissant de sa future victime.Elle mange un sandwich de poulet pressé arrosé d’une sauce blanche tiède.Se prépare à lui faire 74 subir l’interrogatoire d’usage: Madame n’est pas satisfaite?Pourquoi?Aurait-elle l’obligeance de l’exprimer plus clairement?Madame veut peut-être réclamer?Ou aller ailleurs?Non, non.Protestations suppliantes.Se retournant d’un air sournois et ravi.Le maître d’hôtel a surgi à ce moment-là, est venu à lui d’un pas pressé, l’a aussitôt rappelé à l’ordre, par l’oreille comme un enfant 1 a reconduit à la cuisine.La cliente en tailleur fauve soupire d’aise.Ou d’ennui.Madame Dora ronge l’os de son poulet, les doigts graisseux malgré ses gants mauves.Une auto freine brusquement dans la rue que l’on aperçoit à travers les vitres.Une foule s’amasse rapidement autour d’un corps qui vient de s’effondrer.La télévision, au milieu d’autres bruits — sirène, vaisselle, voix, autos.— joue un air de boîte à musique.La grosse dame manque s’étouffer.Aussitôt elle se précipite à toute vitesse à la salle de bains des dames.Elle se trompe de porte et, avant même de pouvoir s’en rendre compte, se retrouve dans celle des hommes déjà bien encombrée.Des garçons assez jeunes, certains encore en uniformes militaires ou garçons d’étages, liftiers, se retournent brusquement et la dévisagent.Sous sa voilette noire, elle rougit de la tête aux pieds.Chambre n° 161.1 heures 45.Les jeunes soldats sous les uniformes sombres portent de vieux sous-vêtements blancs, délavés, aux élastiques ramollis, qui glissent sur leurs hanches, sur leurs fesses quand ils retirent leurs pantalons de serge trop chauds.Se retrouvent ainsi dans la vaste salle de bains, un savon à la main, une serviette dans l’autre oy jetée sur l’épaule.Élégant, raffiné, un jeune homme tout habillé, disserte au milieu d’eux, un manteau de fourrure jeté sur les épaules sur son tuxedo luxueux.Pourtant on peut y voir quelques déchirures, éraflures, et le fil dont il est abondamment reprisé aux genoux.Il tient sa serviette de table à la main et porte des lunettes noires.Puis il se tait longuement et les examine.Les garçons alors vont et viennent sans plus se préoccuper de sa présence, se dévêtent et ainsi à demi nus, certains complètement bien que souvent ne laissant voir que leurs fesses, s’assoient sur des serviettes vertes éparses, debout discutent, font des jeux de hasard, mâchent de la gomme et rient souvent.Chambre n° 717.8 heures.Suite.Saumon délavé sous un éclairage verdâtre de néon.Sidéré.N osant faire le moindre geste.Glacé.Pris comme dans une vitrine, exposé à tous les regards.Pièce de musée.Étole de vison, parmi les reflets, coulant dans la sciure de bois répandue sur le sol pour absorber les crachats.Les vomissures.Comme dans une boucherie.Ne parvient pas à y croire.Salle de tout à l’heure.Vaste chambre où par une porte entrouverte on aperçoit la salle de bains, transformée en boucherie.Viandes sanglantes répandues, cervelles éclatées sur les murs.Meurtre.Assassinat.Règlement de comptes.Le dictateur se sera suicidé.Souvenir insistant, mise en scène dont il n’arrivait plus à se défaire.Des jeunes gens en uniformes, le bras couvert d’un brassard noir avec au centre un gros point rouge où est tracé un X, se rhabillent, se recoiffent devant les glaces en série, chevelures laquées noires qu’ils lissent sur leurs têtes, et alors tout va très vite comme d’habitude: souliers, uniformes, moustaches, cheveux, dents, certains reprennent un plateau, d’autres une serviette de toile blanche qu’ils rejettent sur leur bras, d’autres aux mains vides sortent aussitôt sous le regard du maître d’hôtel hitlérien.À tous il distribue de petits bonbons ou pilules aux couleurs acides.Le service continue de plus belle dans toutes les parties de l’hôtel malgré l’heure tardive.Suite n° 778.8 heures 15.Le client du 708 vit toujours tout seul.Vieil homme maintenant qui observe les allées et venues dans la rue.Qui s’est vidée désormais.Semble fuir des souvenirs, son passé.Une histoire sordide.Difficile à dire.Meurtre.Viol.Téléphone débranché sur la table de chevet.Complètement isolé désormais.Ayant coupé tous les contacts.Parti avec sa valise anonyme vers cette ville, ayant pris une chambre dans cet hôtel qui a dû connaître de meilleurs jours si on en juge par ces chambres immenses souvent trop hautes, ces baignoires inouïes aux robinets de cuivre ouvragé.Tranquille depuis qu’il a versé ces trois cuillerées de poudre effervescente blanche dans l’eau tiède.En train de se dissoudre dans son estomac — comme le repas des autres clients qui viennent de sortir de la salle à manger, fument tranquillement un cigare dans les gros fauteuils marrons 11 de l’entrée, lisent le journal du jour.Toujours le même dirait-on imprimé en toute hâte sur du papier jaunissant.À se demander s’il n’est pas fabri-M'j I qUé ici dans les caves de l’hôtel.Ou se dirigent vers leur chambre sans se douter de ce qui se trame derrière les portes closes.verte I Le vieux serveur avance en silence sur les tapis poussiéreux de l’étage.ègle- seen Chambre n° 779- 8 heures 50.noir I La femme de ménage, les cheveux gris, gît sur le lit, geint, se tord, se sirs- I lamente, après avoir respiré ce qui devait être de la mort aux rats.Incapable de se lever, comme paralysée.Voudrait atteindre le téléphone noir lean, i qui luit, soudainement très lumineux, laqué sur la table de chevet mais fair- I en semble incapable.Se soulève avec peine sur un coude et retombe.Son M I ventre sous l’uniforme de nylon sali paraît prêt à éclater, très rond, dur, Icms I ferme.Silence.Silence de mort.Tous se taisent.Tout semble en suspens, à l’arrêt.Le moindre bruit, geste, ferait tout s’écrouler.Et alors ce serait la débandade, la fuite éperdue à travers la vaste salle à manger du SPLENDIDE HÔTEL, brisant tout sur leur passage, le compotier de cristal qui s’écroulerait sur le sol, éclaterait en mille morceaux comme autant de cristaux ou cubes de glace, les nourritures accumulées sur les tables du buffet froid piétinées, les nombreuses coupes alignées en série à perte de vue dégringoleraient, le lustre comme lors d’un naufrage célèbre se briserait en mille miettes, se répandrait inondant le tapis.Rien de tel ne se produit.Tout demeure de glace, seule la conversation reprend là où elle en était.L’homme mûr en tuxedo blanc, l’air 77 imposant, sourit narquois, apparaît au milieu de son escorte de jeunes hommes sanglés dans des complets sombres ou des uniformes et de femmes richement parées en longues robes de soirée noires, quelques taches rouges d’excentriques, robes leur dénudant les épaules, le dos et les bras.L’homme salue poliment aux alentours sans pourtant se départir d un air hautain, méprisant, de son sourire figé où l’on sent une menace, 1 assurance du maître de la situation.On se presse pour le saluer puis on s’écarte aussitôt, soit par extrême politesse ou par peur, la peur d’un animal dangereux prêt à mordre.Une longue cicatrice lui raie la joue, depuis la lèvre supérieure jusqu’à l’œil qui semble de verre tant il est fixe, déformant ainsi tout le côté droit de son visage pourtant séduisant.Il a la figure légèrement bouffie sur laquelle on devine les traces d’une moustache qu’il aurait rasée récemment.Ganté de cuir noir luisant dont pas un instant il ne se défait, il fume maintenant tranquillement.L’action a repris un peu partout dans la vaste salle à manger aux murs avocado, encombrée de tables et de divans, de bars et d un piano à queue ouvert où l’on joue une quelconque romance ou tango glacial tout juste bon à accompagner de vagues déplacements sur le plancher laqué que l’on nomme danse.Le couple américain ne sait trop quelle contenance prendre, gêné, mal à l’aise, surtout le mari, petit homme à l’étroit dans un costume gris reprisé aux genoux, trop serré au col, qui pâlit à vue d’œil dans l’éclairage à mesure que sa femme, énorme, aveugle à tout ce qui se passe autour, s’empiffre.Ils sont assis près de la très vaste piste de danse et elle porte un collier en pierre du rhin qui rutile sur sa grosse gorge plissée que la robe rouge décolletée laisse voir.L’ascenseur s’ouvre à nouveau, après un long temps de dérangement, et en sortent six jeunes soldats ou policiers, vêtus d’uniformes noirs serrés aux cuisses, portant de lourdes bottes vernies noires, des ceinturons de cuir et un brassard également noir avec une tache rouge circulaire au centre.Ça y est: ils viennent l’arrêter.S’avancent au pas, le rythme saccadé envahissant la vaste salle à manger dont les vitres tremblent.Surgissant de sa chaise roulante où il était resté enfoui jusque-là, un Hitler vieillissant court vers la porte du fond entrouverte d’où provient une lumière verte phosphorescente et qui doit être la salle de rafraîchissement pour dames, sur la porte de laquelle est imprimé le mot: TOILETTES. HUITIÈME ÉTAGE Chambre n° 861.9 heures.On m’a appelé à la suite 168.Je m’y rends à toute vitesse.Frappe.Aucune réponse.La porte n’est pas fermée à clé, j’entre.La chambre semble dévastée presque vide.Tout traîne.Table de chevet en désordre.Sur le dessus en plaqué acajou, un vieux réveille-matin carré bat comme s’il allait exploser.Cendrier débordant.Je referme la porte derrière moi, mince, en contre-plaqué.Creuse.Une boîte de thon abîmée repose ouverte, renversée, sur le tapis usé, effiloché.Non, presque neuf.Mais curieusement usé à des emplacements précis, comme si cent pas avaient été refaits au même endroit, les mêmes gestes, les mêmes scènes à des variantes près.Puis, plus loin, un long plat en verre soufflé, en forme de croissant, pour les banana split traîne par terre, sale, à moitié léché.Pas très loin, sur le dos, dort ou est mort un jeune chien rose au ventre gonflé parmi ses fourrures frisées.Quelques pas et ce sont des popcorn roses répandus comme une piste, quelqu’un qui aurait voulu marquer son parcours.Salle de bains déserte, dans un éclairage vert clinique.Rouge à lèvres, brosse à cheveux, canette de laque, glace sur la petite tablette de verre au-dessus du lavabo.Tout est froid, glacé, comme après un meurtre.Pourtant pas de cadavre nulle part.Seule une flaque jaune par terre, sur la porcelaine noire et blanche du parquet.Vue aérienne des parois minces qui constituent une sorte de labyrinthe de carton, certaines cases noires, sombres, vides.D’autres au contraire fourmillant d’activités, d’objets, de personnages, de couleurs.Certaines éclairées, très blanches.Puis de plus grands espaces, semblant en ramasser plusieurs mais sans cloison, sans doute des salons, des salles de repos, les cuisines, la buanderie, l’infirmerie, la réception, que sais-je.Et là j’aperçois finalement, en tirant le rideau de la douche, rose et noir, le corps de la grosse femme en baby-doll rose qui repose dans la bai- 79 gnoire sur le couvre-lit de chenille bleue ou la carpette ovale, bouche ouverte, masse énorme de chairs flasques, effondrées, morte ou saoule.L’image apparaît soudainement pâlie, blanchie, prête à s’effacer.L’ascenseur est bloqué sur place, la lumière s’éteint.Soudainement dans la cabine plongée dans le noir, les portes se referment, le mécanisme se met en branle et on devine que la cabine bouge, descend ou monte, seule dans la nuit.Chambre n° 862.9 heures 15 ¦ La clinique ne ferme que tard la nuit.À cause des patients inquiets.Appelant à tout moment.Demandant de l’aide.Tremblements.Symptômes connus.Suppliants.Le médecin s’avance; c’est curieux: il ressemble à Freud.C’est bien lui.Dans la glace.Je m’approche.Mon carnet de moleskine noir à la main, je note tout.Le vieux fer à repasser à la corde usée (d’où la bourre blanche s’échappe) semble avoir disparu, en laissant pourtant sa trace imprimée de brûlure sur l’uniforme rose d’infirmière modèle, sur la table métallique aux pattes en X, servant pour l’opération.La fille blonde est assise sur une chaise brisée, un cache-bouche rose sur le visage.Non, cette fois il s’agit d’un bâillon.Elle n’est d’ailleurs qu’en dessous noirs (soutien-gorge, culotte, souliers) et solidement ligotée sur la chaise.Ses longs cheveux battent ses joues.Un groupe d’hommes en complets sombres, certains leur chapeau sur la tête, l’entourent.Pourquoi ont-elles toujours cet air cliché d’effroi?À son chevet, un homme aux cheveux blanchis, les bras croisés, regarde tout.Mon reflet dans la glace.Un autre, gros, son chapeau gris sur la tête, un cigare allumé à la bouche avec lequel il semble vouloir la torturer en se penchant sur elle, la prend par les cheveux pour la contraindre et lui arrache du même coup involontairement sa perruque; elle apparaît alors noire et si on en juge par ses traits, il s’agirait plutôt d’un garçon.80 Chambre n° 863 - 9 heures 30.Scénario connu.Ensuite la sonnerie du téléphone venant tout interrompre, disant que tout est fini, indiquant le prix.Bruits de la ville revenant progressivement.La vie, ce qu’on nomme ainsi, reprenant.Bruits d’autos qui freinent rapidement, feuillage agité par le vent, sirène d’ambulance.Le garçon de nuit au supermarché met son vieux jean noir déchiré, ses bottes couvertes de boue séchée, clés au côté gauche et descend vers les salles du bas où il est sûr de trouver les vieilles clientes attardées, les vieilles folles qui lui paieront un verre, l’inviteront à leur chambre.Des glaçons craquent dans son verre.Désormais il gonfle sa braguette avec des kleenex pour être bien sûr d’attirer leur attention.La femme usée au manteau de léopard défraîchi le reluque, ouvre grand son sac en cuirette laquée noire et sort une liasse de billets qui ont abondamment servi, qu’elle approche de son nez, renifle.Ensuite elle signe quelque chose, ou écrit une carte postale, se lève du vieux divan où elle était enfoncée, va s’approcher.Elle fait un pas mais son visage se décompose.Se penche difficilement et se prend la cheville, la masse doucement.La piscine luit dans la lumière comme un miroir à peine troublé par quelques plis à la surface.Il fait chaud en cette nuit d’août.Son manteau s’entrouvre, en dessous elle ne porte qu’un bikini de dentelle noire sur sa peau trop bien régulièrement bronzée qui fait quelques bourrelets le long du soutien-gorge, de la culotte.Lunettes noires, cheveux très longs sombres et raides, paupières bleutées.Elizabeth Taylor regarde le jeune homme aux cheveux luisants très noirs assis au bar de marbre qui ronfle sous ses lunettes fumées et dont un renflement déforme l’entre-jambes, cuisses très largement écartées.Mais je ne désespère pas, malgré la douleur je m’avance.Les trois policiers rient, s’esclaffent soudainement.Le maître d’hôtel semble leur raconter une histoire particulièrement drôle.Ou rient de lui.Suite n° 868.9 heures 43.Suicide dans une suite de luxe, entouré des meilleurs services, sans un bruit, sans histoire?Ou dans un hôtel de troisième ordre?Vers trois heures, le corridor vide s’emplit de bruits, de rires, de conversations.C’est sans doute l’heure des visites.Au bout du couloir les plantes caoutchoucs luisent.Des pas se rapprochent.Tout à coup, brusquement, sans prévenir, il se met à gémir, se débattre dans son lit, se plaindre, geindre, rejeter violemment les couvertures.Hurle.La porte s’ouvre.Des pieds chaussés de souliers blancs aux gros talons carrés pénètrent dans la chambre.L’infirmière en bas blancs, sarrau blanc et petite coiffe de même teinte s’avance presque jusqu’au lit.Fuir, fuir, tandis qu’il en est encore temps.Mais cette fois, je n’aurai pas peur, je ne crierai pas comme la dernière fois.Ils ne pourront pas m’enfermer dans la cuisine sale, le garde-manger réfrigéré où les rats pourtant rôdent, non.Je sais bien que c’est un homme déguisé en infirmière sévère qui porte un plateau sur lequel des seringues sont rangées en série.La plupart sont vides, il n’y en a plus que deux de pleines sur une dizaine, neuf exactement, remplies de liquide sombre, violet, presque noir.Les jeunes S.S.serpentent dans le corridor glacé, désert, vers la salle à manger surnommée la glacière par les occupants tant y règne toujours une humidité envahissante.Chambre n° 874.10 heures.Série de coupes de différentes tailles et différents formats alignés sur l’étagère métallique à travers laquelle la caméra espionne la jeune femme, l’air angoissée.Le jeune livreur lui présente un télégramme et lui demande une signature.Elle s’empresse de s’exécuter hautaine et referme la porte.Celle-ci n’a pas tout à fait terminé son parcours qu’elle s’ouvre à nouveau, lentement, l’air de s’ouvrir toute seule et revient à sa position première sous la poussée du jeune homme, même si la femme la retient de toutes ses forces, qui cette fois entre dans la chambre, arrache sa cravate (qui ne tenait que par deux tiges de plastique blanc sous Limitation de nœud) et se rapproche d’elle.La jeune femme recule à mesure vers le divan où il tombe sur elle.Alors tout va très vite: les vêtements défaits à moitié arrachés, les mains retenues dans le dos comme par des menottes.On entend: 82 — Désormais, c’est moi qui serai le responsable de l’opération.— Mais.___ Pas de mais.Voici mes instructions.Vous passerez par les cuisines.La télévision allumée joue.Greta Garbo pâlit, blêmit, gémit sous le flash photographique éblouissant.Devant elle, un t.v.-dinner auquel encore une fois elle n’aura pas touché.Vieille garce au visage plissé, usé.La sueur coule dans ses plis bronzés, sa peau presque violette.Le mouvement de ses lèvres sur le popsicle au raisin fondant.Assise sur le pouf mou comme de la guimauve ou du caramel en cube, près du divan vert lime et elle glisse lentement sur la carpette rose-mauve à poil long.Lorsque j’entre.Elle est chargée de tous ses bijoux clinquants auxquels je ne m’attarde même pas.Sa vieille chair flasque, hommasse, ne me fait aucune envie.Je suis le chauffeur de taxi noir.La pluie tombe maintenant à verse sur l’hôtel désert ou endormi, glacé à l’intérieur, brûlant au-dehors.Chambre n° 875.10 heures 15.Dans l’hôtel souvent désert, l’hiver, je suis seul.Les longs salons roses aux glaïeuls fanés sont vides, les escaliers de marbre blanc froids, l’ascenseur arrêté entre deux étages.J’attends le garçon qui doit venir me rejoindre aussitôt son service terminé aux étages inférieurs (cuisine, buanderie et autres) car ils travaillent jusque tard dans la nuit, avec qui je bois.Alors on débouche le champagne depuis longtemps dans le seau d’étain argenté dont l’eau déborde, fume, rit aux larmes, délire devant le téléviseur ouvert sans son et le lendemain, je suis malade tout le jour.Me traînant fatigué, vide, épuisé, blême pour recommencer la nuit venue.Mais en vain, il ne se présente pas.Alors j’enfile mon peignoir de ratine blanche et me décide à descendre.Lorsque j’entre dans la salle à manger, aussitôt le maître d’hôtel vient à moi, un nouveau je crois, un gros jeune homme en veston blanc qui tient les mains croisées à la hauteur du sexe comme si elles étaient retenues par des menottes, avec une très courte chaîne ternie entre elles (qu’est-ce que je raconte?), s’empresse, ne semble pas surpris par ma tenue, on l’aura prévenu de mes excentricités.Mais me fait répéter ma commande et lève les sourcils d’ahurissement.Pourtant, à peine quelques instants plus tard, comme si tout cela était prévu d’avance, joué, rejoué jusqu’à l’usure, un garçon stylé apporte un plateau inoxydable couvert jusqu’à ma table, qu’il retire devant moi.si j’allais voir apparaître.non, il s’agit bien d’un hot-dog relish-moutarde.Tremblement de terre soudain secouant tout l’hôtel logé en haut dans les montagnes au milieu des neiges.Chambre nn 816.10 heures 30.Madame Taylor, en provenance des toilettes, vient se rasseoir.Elle rougit à nouveau sous sa voilette verte, sous laquelle on devine une ombre de moustache effacée.Rote.Elle sort un carnet où elle note ses derniers rêves.Écrit ses mémoires.Près d’elle, un jeune gigolo à la braguette gonflée, débordante, trop pleine (qui a vécu autrefois à l’hôtel Overlook), s’ennuie.Elle se venge des nombreuses années de privations, de jeûnes pour ces rôles faciles en mangeant goulûment, se laissant aller.S’empiffre.Le jeune homme bronzé, les cheveux trop bien en place, ex-maître nageur, la dévisage et la méprise.Regarde passer la jeune serveuse à l’allure de Marilyn, à cause de sa robe trop courte d’écolière dont le rose ne lui arrive pas au milieu des cuisses, cachant à peine le pubis quand elle s’étire pour poser une assiette, sous laquelle elle porte une légère culotte de soie abricot, selon le vœu du vieux metteur en scène barbu, légèrement maniaque, fétichiste à chacun des détails, alors que jeune il était si charmant dit-on dans le milieu.Il règle une dernière fois les éclairages, dessine les marques sur le sol comme pour une reconstitution où il les oblige à se tenir, parmi les bruits de lions et de perroquets et donne enfin — après un longs temps d’arrêt où il semble réfléchir à la scène des jumelles — le signal de départ.Aussitôt après la lumière rouge s’allume, une alarme retentit.Alors surgissent pour la Xième fois, le groupe de jeunes hommes bronzés en uniformes noirs, portant des haches cette fois, lourdes, rutilantes, comme neuves, de grandes bottes de caoutchouc et des transistors où ils émettent et s’échangent des ordres, des appels, des informations en un va-et-vient incessant, sauf quelques instants où ils s’arrêtent, se figent, la tête levée vers le haut pour considérer la situation, puis ils repartent.Ils 84 envahissent la grande salle, détruisent tout sur leur passage; ils sont presque nus sous les imperméables: corps bronzés, cuisses massives, torses imposants.C’est sûrement un numéro de cabaret.Suite nn 878.10 heures 45.Un train roule à toute vitesse.Dans la nuit noire.Tremble sur la table de nuit le cendrier de cristal bon marché.Débordant.Au fond, une tache sombre de suie mal nettoyée empêche de lire au complet: LUX HÔTEL.C’est donc que je l’ai frottée, de la pointe du doigt maniaquement.Non.Avec le cigare, le bout rougi de mon cigare qui a alors fait surgir une odeur de chair grillée.Sans doute l’heure tardive du dîner.Je regarde alors ma montre en or: 14 carats.et le reste, dans l’éclairage ultraviolet.Les filles s’examinent dans leur poudrier brisé.Les garçons, en camisoles blanches et slips briefs jaunis sur le devant, s’avancent vers elles pour danser.Elle ne semblent pas surprises ni choquées, sous leurs fourrures en lambeaux, fous rires passagers, les suivent docilement jusqu’à la piste de danse éclairée par en dessous où joue un tango brûlant.Peaux rougies par le soleil ou artificiellement: rayons.Je m’égare.Fou, complètement fou.Délirant.Vieillard mourant sur son lit d’hôpital moderne, climatisé.Voilà ce que je suis.Imaginant.Attendant qu’ils viennent me chercher.Oui, Vienne.Sous la pluie, à travers les persiennes et les stores vénitiens abaissés.Les jumelles.Ou les jumeaux.Déguisés pour qu’ils puissent franchir la frontière en train.Vivant ainsi ensuite, en oubliant jusqu’à leur identité.Et moi écrivant des insanités, des morbidités.Vienne autrefois.Chambre n° 887.11 heures.Pour la première fois aujourd’hui, depuis bien longtemps, je suis sorti de ma chambre.Je me suis risqué à travers les corridors poussiéreux et trop chauds jusqu’aux salles du bas et même jusqu’à la piscine.Celle-ci était presque vide, si bien qu’à travers l’eau on distinguait le fond quadrillé.Des lumières discrètes avaient dû être placées à des endroits stratégiques car y régnait une merveilleuse atmosphère violette.Tranquille. J’ai retiré mon chapeau gris fumé d’embaumeur et avec mon manteau sombre léger, manteau d’été tenant de l’imperméable neuf, je me suis assis à l’écart à une table métallique du fond qui n’avait pas dû servir depuis longtemps car son treillage était rouillé sous la peinture blanche écaillée.D’autres traces de couleurs antérieures y apparaissaient: vert, rouge, mauve.sur laquelle j’écris: pour la première fois aujourd’hui, je me suis rendu jusqu’au cimetière.Suant sous le parasol, les vieilles dames oisives.Se liment les ongles.Grelottent parfois.Subrepticement lorsque l’éclairage baisse.Elles ont l’air étranges de dormir debout, yeux grands ouverts pourtant, somnambules.Parlent de temps en temps, clairement, distinctement mais n’achèvent pas leurs phrases, la fin se perd.L’une d’elles se nomme Madame Roger Ackroïd.Traîne avec elle son jeune fils.Curieux.Fouine partout, jusque dans les chambres.Comme moi, enfant.Je finirai bien par me souvenir.Retrouver.Fouilles.Me tortille sur le lit, la chaise longue rembourrée, incapable de quoi que ce soit: dormir, lire, imaginer, me souvenir.Vide, vide, vide: comme une chambre blanche, une vaste pièce de porcelaine claire, une vaste glacière qui aurait autrefois abrité des scènes, une scène, et qui refuserait de se laisser envahir à nouveau, revivre.Quoi au juste?Un jeune soldat, mon père, entre avec une poupée sous le bras.Le train crie.Des morceaux, des inventions.Une femme, ma mère, qui se cache des soldats, police militaire, qui avec une longue lampe de poche noire éclaire de dehors la chambre dans la nuit.Et elle se cache.Mon père aussi.Policier.Soldat.Motard.Suite nü 888.11 heures 15.La tapisserie moisie décolle par endroits et on voit de gros blocs de béton grisâtres en dessous.Au-delà il y a des grillages qui ferment certaines voies et des néons verticaux bleu foncé sur les parois, à intervalles réguliers, donnent à ce lieu l’air d’un terrain de stationnement souterrain avec ses gros nombres blancs et ses quadrillages.Une série de portes métalliques avec de tout petits chiffres peints dessus sont enfoncées dans la paroi, surmontées d’ampoules rouges dont certaines allumées, devant lesquelles il y a un va-et-vient constant.L’une d’entre elles, porte entrouverte, cabine plongée dans le noir, d’où je regarde.86 Ils se baignent jusque tard dans la nuit.Le bruit du plongeon parvient jusqu’à ma chambre où je me tiens tranquille, où je fais le mort.Un générateur indépendant, dont je ne connais pas le fonctionnement, leur fournit le courant électrique nécessaire — éclairage, juke-box.dans ces altitudes.À l’aide de jumelles, je les guette entre les lames du store.Les larmes souvent me montent aux yeux.Parfois, je me retourne brusquement, me sentant épié par le trou de la serrure, me rend jusqu à la porte, l’ouvre et bien sûr il n’y a personne.Ceci sera sans doute mon testament.Ma chambre plongée dans le noir.Il y a un trou dans la porte de communication avec la suite voisine d où parvient de la lumière.On n a pas voulu me dire à la réception qui habitait cette chambre.J ai fait ma petite enquête habituelle: il s’agit de Madame veuve Ackroid, que je retrouve tous les soirs tard à la salle à manger, lorsque je m y risque, et qui ne m’a pas été présentée.En compagnie de son fils, enfant tranquille, sérieux, en blazer et pantalon de flanelle grise, peut-être un peu trop pour son âge.Qui me dévisage sous sa voilette.La mère, je veux dire.Mais oui, à bien y penser, ce sont toutes des veuves: Madame Dora, Madame Rachilde, Madame Garbo, Madame Ackroid.Comment n y ai-je pas songé plus tôt.Tout semble clair maintenant.Sept veuves voilées aux voilettes vertes.Tout s’embrouille à nouveau.Les tranquillisants sans doute.Salade d’artichauts en conserve, sardines trempant dans leur jus, cuisses de grenouilles avariées.et le reste; même le café le soir a un goût de médicament.On ne nous sert que les restes ici.Pourquoi n ai-je pas quitté depuis longtemps?Et cette femme qui me dévisage.Pourquoi est-ce que je me sens coupable?Ne suis-je pas.Et puis cet enfant qui joue partout, son regard qui vous suit et dont personne ne semble se préoccuper.Il entre et sort où il veut, discret mais toujours à fouiner dans les salons, les escaliers de service.Je ne sais plus qui je suis.Je dors tout le jour et sors la nuit venue.Alors je tourne autour de l’hôtel, regarde les fenêtres lumineuses des chambres et des salons, des cuisines derrière les grillages, d’autres pièces noires, et tout autour c est la nuit éclairée par des projecteurs perdus dans la végétation, le va-et-vient des arrosoirs sur les gazons.On dit que je serais celui qui a tué sa femme à coup de revolver.Qui revient le hanter, vampire vorace qui exige qu’il se transforme en elle toutes les nuits.Et qui veut que je tue?Je ne sais pas si ce soir je serai capable de me rendre jusqu’à la gare. Chambre n° 889- 11 heures 30.Je ne sais plus où j’en suis.Complètement égaré.Et il sera bientôt minuit, heure zéro.Voilà bientôt un jour complet que j’erre dans l’hôtel à travers les corridors à l’abandon, les escaliers dérobés.à la recherche de la réception.Tout est si étrange ici.Il doit y avoir eu une fête jusque tard dans la nuit, la nuit dernière, car ce matin — sommes-nous bien le matin?—, je trouve partout des coupes brisées, des cendriers renversés, des bouteilles vides, tout est en désordre.Et la femme de ménage semble désormais devenue invisible pour réparer tout cela.Ça me revient.Comme si j’avais tout oublié.Le rêve.J’entrais dans une vaste salle dévastée, j’entendais des chuchotements comme si on veillait un cadavre.Il y avait une foule de dos, hommes et femmes tous vêtus de noir pour une noce ou un enterrement.Une veillée funèbre.Me cachant la scène, cet amas de corps debout.Lorsqu’ils s’écartèrent enfin, je pus voir derrière une vitre, une porte-fenêtre ouverte, une longue table comme un cercueil ou un piano, dans un éclair de magnésium.Je suis dans les cuisines que je m’efforce de traverser à la hâte tant l’odeur est insupportable.Vaisselle cassée, coquilles d’œufs, vieux klee-nex tachés de brun, bouteilles vides en nombre impressionnant, boîtes de conserve rouillées (petits pois verts n° 3.) et le reste.Une souris grise morte traîne sur le linoléum déjà assaillie par des fourmis minuscules qui tournent autour, tentent de la transporter.Mais la cuisine est si vaste, qu’il me faut un temps infini pour la traverser, l’impression de me perdre à nouveau, de ne plus savoir qui je suis, ce que je suis venu faire ici, ce que je cherche.Ça y est, je me souviens.Ne suis-je pas le médecin-enquêteur, le coroner, comme ils disent ici, bien que j’aie abandonné la profession depuis des années, ne pouvant plus supporter de voir tout ce sang, celui qui.Quand tout à coup j’aperçois dans la vitrine réfrigérée, la glacière, ces corps de garçons et de vieillards conservés intacts, seule une légère odeur de décomposition à la longue causée par les crocs de boucherie en acier inoxydable qui s’enfoncent dans les chairs mauve et verte.Juste comme j’allais enfin parvenir à la réception, ma mallette noire dans la main, j’ai ouvert la porte — les bruits de pas dans l’entrée, le téléphone qui sonnait et le standardiste toujours de dos qui ne répondait pas, lisait ou —t me suis alors glissé sur une chaise tout près et tout s est effacé.Évanoui.Je ne sais plus.Qui suis-je?La projection enfin s’achève.Il est presque minuit.Tout le jour tous ici à regarder ces films bizarres, interdits.La bobine finit lentement de tourner à vide.La lumière revient.Les yeux éblouis, les corps affaissés, l’air endormis, ils se redressent sur les divans turquoises tachés de graisse par endroits.Dans cette curieuse suite qui a l’air d’un terrain de stationnement intérieur où l’on aurait posé des divans, des ventilateurs sur leurs longues tiges de métal gris, des plantes en pots aux palmes bleutées.et le reste.Tout pourtant paraît avoir été trouvé aux poubelles.Viandes froides étalées sur les tables, petits sandwichs triangulaires bleus, verts, roses un peu séchés sur les bords comme s’ils étaient restés une longue période au frigidaire, olives défraîchies parmi les assiettes ébréchées, les coupes fêlées.Parfois un rat détale sous les nappes qui traînent jusqu’à terre, ses griffes crissent sourdement sur le tapis crasseux, et on dirait toujours qu’il risque de tout emporter avec lui dans sa fuite.Tout le monde rit.Un enfant, habillé sévèrement, se penche et ramasse discrètement une petite seringue à l’odeur d’éther qui traîne sur le plancher, la glisse subrepticement dans ses poches.Une jeune femme en robe de mousseline bleue déclenche le flash d’un appareil-photo polaroid.M.Muscle allongé sur une chaise longue de plastique fleuri couleur banane, bien bronzé, bikini noir, est en train de lire Le meurtre de Roger Ackroïd.Il sera précisément onze heures cinquante et une minutes dans quelques secondes clame le haut-parleur gris dans l’angle de la pièce.La table de jeu ne dérougit pas, les hommes en habits de soirée noirs entourent la seule femme en robe longue rouge qui enserre ses cuisses.Cantatrice dit-on.Disparue dans un accident d’avion.Elle chante Blue Lagoon en regardant le maître nageur, Jules, au fond du casino, sans causer aucun scandale.Les garçons serveurs inoccupés, bronzés, sont assis en sous-vêtements lâches, décolorés, sur les banquettes de cuirette brunâtre de l’entrée, derrière un panneau vitré devant lequel on passe vite, une sorte de vitrine, et attendent sans bouger; le troisième à partir de la gauche se triture distraitement le sexe sous le tissu mou, tandis que le suivant se l’empoigne à pleine main, longuement.Certains, par hasard, sont retournés; on peut voir des nombres sur leurs nuques.À côté, on joue du piano, des notes éparses, complètement désarticulées: de la musique contemporaine.Ils applaudissent et ça reprend.L’enfant a disparu.Il y a du verre partout.De la glace, des éclats de miroir en longues pointes effilées, des coupes brisées.Sur le plateau brûlant.Pourtant sans s’en douter, le maître d’hôtel, ou celui qui semble tel, se promène avec sa boîte de chocolat Black Magic ouverte et en offre à l’entourage.Des glaces aussi à moitié fondues.Pierres noires rutilantes dans les voilettes des dames, qu’elles relèvent pour boire les jus acides ou le champagne un peu tiède.Montrent leurs dents cariées quand elles sourient.Le chocolat coule sur leurs doigts de dames gantées sans qu’elles s’en aperçoivent dans cette chaleur de volcan, de lave, de pierres dissoutes comme de vulgaires bonbons dans le vinaigre.Veuves voilées voyageant vers le Vésuve quand se produit la catastrophe impossible.Imprévisible.Imprévue.Inattendue.Elizabeth Taylor débouche de la salle à manger ou salle des fêtes, elle pleure, rit, crie, gémit, sandales délacées sur le tapis rouge usé rasé de près des salles basses — se risquer jusque dans les régions dangereuses du troisième sous-sol —, sa marche pressée, puis de plus en plus rapide, ses talons maintenant qui claquent, martèlent le sol nu ensuite, poursuivie par la meute de jeunes soldats sanglés dans des uniformes noirs trop petits qui soulignent leurs formes, mettent trop en évidence leurs gros muscles ardents gonflés par l’effort.Elle court s’enfermer dans les toilettes trop vertes et trop vastes du COCONUT INN.Écoute, l’oreille tendue, aux aguets, leurs pas décroître, s’éloigner.Les lavabos blancs en série sont à moitié brisés et l’eau coule par terre quand on s’en sert.L’avant-dernier, face aux urinoirs sales également fracturés sur le mur noir couvert de graffiti obscènes, est rempli à ras bord d eau glacée.Pense alors à se laver la tête et quand elle se redresse, l’eau dégouline, coule glacée le long de son dos.Elle se remémore alors la scène: — Vous passerez par les cuisines.La jeune actrice en colère dans la salle de rafraîchissement des dames lui saute au visage lors d’une scène de jalousie.Se giflent et se griffent mutuellement, quand la plus jeune réussit à l’empoigner par les cheveux, tire et la perruque aux longs cheveux noirs qui ont fait sa gloire lui reste dans les doigts.En dessous elle est chauve, complètement.L’autre, non contente de sa victoire jette la perruque dans les toilettes et tire la chaîne, pendant que la première hurle: Non! Non! Alors surgit la bonne à coiffe blanche qui dit: — Vous passerez par les cuisines.La vieille actrice reprend la perruque dégoulinante, se la pose sur la tête et dit: — Non, je sortirai par la grande porte.Et avec un foulard noué sur la tête, elle repasse par les salons où se poursuit la réception.Huîtres.Colliers de perles fumées qui pendent sur les poitrines des femmes vieillissantes, des veuves, les bras imposants tachés de points bruns comme des bananes trop mûres.Non.Ça ne s’était pas du tout passé ainsi assure l’enfant.Sa perruque arrachée et jetée dans la soupe, dans la salle à manger bondée, elle s’était levée et avait couru s’enfermer dans les toilettes.Comme folle.Elle n’avait pas remarqué Hitler qui rôdait aux alentours, caché dans une cabine.Ensuite l’enfant avait vu son corps s’abattre sur le sol trempé, sa toilette chic déchirée: déshabillé transparent couleur prune ou robe de soirée en soie, difficile à dire à cette distance de la porte, par le mince trou de la serrure où pourtant l’enfant fouineur l’avait vue, la voit encore s’effondrer au ralenti, sa chute décomposée, le corps sur le sol nu, glacé et brûlant, qui se défait dans cet éclairage ultraviolet. ILVilO NUMÉRIQUE Page(s) manquante(s) ou non-numérisée(s) Veuillez vous informer auprès du personnel de BAnQ en utilisant le formulaire de référence à distance, qui se trouve en ligne https://www.banq.qc.ca/formulaires/formulaire reference/index.html ou par téléphone 1-800-363-9028 Bibliothèque et Archives nationales Québec ES ES ES ES La caméra de surveillance à l’ultraviolet ou l’infra-rouge renvoie son visage en gros plan sur tout le réseau.Il sera trop tard.Chambre n° 973.Minuit et demi.Qui, oui, se décompose à vue d’œil, tombe aussitôt en poussière dans les bras de Tarzan, vieilli, grossi, en uniforme kaki ridicule d’explorateur.À ses pieds, entre ses jambes largement ouvertes, cuisses bombées.Sur le sol, il ne reste qu’un petit tas de cendre que le vent dissipe.Le serveur allongé nu sur le lit, à plat ventre, dévore un énorme annuaire jauni.Le bottin ou la bible.Par la fenêtre donnant sur la pelouse nocturne, derrière le grillage, on l’examine aux longues-vues.Jumelles.Une auto démarre dans la rue noire.Il se lève.Hebdo-Police et ses meurtres d’enfants, adolescents, vieillards traîne par terre.Fait des poids et haltères en camisole et short blancs enfilés en vitesse.Va à la salle de bains où il disparaît.On le perd de vue.Un moment seulement.Revient bien coiffé, s’habille, enfde ses bottes de cow-boy, avant de sortir respire un peu de poudre blanche sur la coiffeuse mais se rassoit, prend une des petites cartes blanches au sigle de l’hôtel bien connu avec un X majuscule à l’endos et écrit.Je ne sortirai que tard cette nuit, quand déjà l’aube se dessinera.Je tourne autour de l’hôtel dans la nuit, ses fenêtres éclairées comme un damier, d’autres noires, certains stores baissés aux lamelles entrouvertes, les scènes aperçues.Comment suis-je sorti?Chambre n° 979- Minuit et quarante-cinq.VERTIGE.Panneau-réclame géant lumineux dans le ciel new-yorkais.Sur le toit, parmi la végétation et de grandes vitrines teintées noires, certaines brisées mais demeurées en suspens, de lourdes draperies de velours pourpre qui semblent de pierre.Très légèrement entrouvertes vers le bas dessinant ainsi de longues coulées sanglantes sur le marbre funèbre.Volcan.Palmes.Plumes.Perroquets.Vieilles dames.Serpents.Petits punks.Tigres en laisse.Gigolos.Fourrures trouées.Pimbêches.Travestis lucides.Armoires à glace armées.Gangsters de cinéma.Serveurs et maîtres d’hôtel.Un enfant égaré.Nous nageons en plein cocktail.On 94 boit de tout: champagne, longues liqueurs vertes ou violettes.Regard.À travers le store vénitien.En bas, dans la rue.Longue Cadillac noire aux vitres sécunt abaissées.Minuit et plus.Les arrosoirs tournent lentement sur les pelouses éclairées par de puissants phares qui ne parviennent pourtant qu’à accentuer l’obscurité tout autour.Giclent sur 1 herbe qui paraît mauve.Une fille dont la robe légère de mousseline turquoise est soulevée par le vent reçoit le jet sur les fesses.Même l’eau est tiède.Vues d’en haut, les autos paraissent minuscules dans le terrain de stationnement.Leurs traces trempées sont dessinées, comme autant de fils entremêlés, noués, sur l’asphalte qui luit après la pluie.Les rues sont vides, seuls quelques véhicules isolés de temps en temps.Tranquille.Il est déjà passé minuit et ce sera bientôt la fin.L’ascenseur s’ouvre à nouveau.Visages imperturbables.Immobiles.Une foule d’inconnus anonymes.Les portes se referment et on entend un bruit de moteur.Les escaliers de secours serpentent en zigzag sur la façade adverse.L’arrière.La cour.Les poubelles.L’odeur d’urine.Chambre n° 984.1 heure.Je suis le chauffeur noir de Miss Dietrich.Je conduis la Cadillac saumon décapotable.Vitres closes, fumees.Elle lit sans arrêt.Toujours dans la lune.Regarde distraitement ses vieux films à la télévision minuscule tandis qu’on roule lentement dans les rues désertes de la banlieue dévastée.Du bord de mer parfois.Elle écrit ensuite des scénarios sexy.Vampi-riques.Sous mes lunettes noires, dans la longue auto rutilante, je la conduis à travers la ville endormie.Comme morte.Elle lit cette bande dessinée perverse: Cold City Song, à haute voix parfois: La tête couverte de bigoudis roses, sous son étole de vison jaune serin, la fille qui ploie sous le sac de provisions débordant de produits domestiques débouche à nouveau à la réception.Sorti de l’ombre un gangster, armé d’une mitraillette jouet, tire sur elle.Parfois aussi, le Catalogue Vogue ouvert sur les genoux, elle demeure de longues heures sans bouger.On dirait alors qu’elle est sans vie ou incapable du moindre geste.État d’abattement total incompré- hensible.Même pour son médecin, le Docteur F.qui la suit partout.Il faut alors que je descende de la voiture, ouvre la porte arrière et lui injecte un de ces liquides recommandés par le professeur qui la font d’abord grelotter et ensuite suer à grosses gouttes.Elle abaisse alors la glace et respire longuement l’air frais de la nuit.J’aime beaucoup les petites filles.Osées.Comme Mademoiselle Lily qui lit au lit toute la nuit des livres d’enfants vicieux, rit, fait pipi.Son état semble empirer tandis que la lune éclaire Rio.La piscine aura crevé, inondera les cuisines, les salons, les chambres.Chambre n° 985.1 heure quinze.L’auto sombre, vitres closes, fumées, décapotable, aux longues ailes fuselées, roule au ralenti dans les rues désertiques de New York la nuit.On la suit de bloc en bloc.A.W.assis à l’arrière.Enfoncé dans le siège de cuir souple, recroquevillé dans un manteau de fourrure.Un peu grossi, empâté avec l’âge.À travers ses lunettes teintées examine une carte postale banale marquée d un X à l’endos et tient un cornet de crème glacée aux pistaches qu’il lèche à petits coups de langue pressée comme un chat.Son compagnon inconnu en veste de motard cloutée avec un W lumineux dans le dos (une minuscule pile dissimulée), fait de même.Lui, c est une glace à la cerise qui coule sur son jean blanc sali trop serré.Obscène.Sourit.Sans dent sur le devant.Raconte qu’autrefois, avant, il travaillait de nuit au supermarché voisin, s’occupait des viandes.Ce pourquoi il réprime si sévèrement le maître d’hôtel quand il tranche mal la dinde.Andy dit que lui exige des hot-dogs rôtis dans les chaînes de luxe.Ritz.Où on dîne tard le soir.Petits poissons vus plus tôt dans la piscine, flottant sur le dos, sur biscuits.Canapés.On voit de tout: grands garçons style Johnny Hollyday debout au garde-à-vous dans leurs pantalons blancs légèrement salis, des Brigitte Bardot adolescentes dînent en tête-à-tête avec des sosies d’Hitler ou de Howard Hugues, Sigmund Freud examine à la loupe des fragments de pierres lunaires ou volcaniques dispersées au hasard sur le plancher laqué, luisant, un vrai miroir, quand tout à coup une vitrine s’écroule en 96 ftouij ‘injetit % ;pi.Son its life la (it.iicgedt i gtossi, rtepffi' tflatct neb.nc.Lui fepot mille miettes, se répand et on poursuit comme si de rien n’était, le volcan couvert de neige vu à travers le store vénitien fume, neuf veuves velues voilées traversent l’espace.Je déraille.Délire encore une fois.Ris.Raconte qu’ici, après, ils ont inversé tous les rôles: les messieurs riches et les grosses dames vieillissantes sont portiers, femmes de chambre ou à la cuisine, garçons d ascenseur même un peu bedonnants, maîtres d’hôtels ou infirmières spécialisées et les jeunes gens, l’ancien personnel, se prélassent dans les chambres et sur les terrasses, se déguisent pour de grands partys hollywoodiens, s’emparent de force des fourrures, des bijoux et des billets de banque de la clientèle.pourtant tous faux: billets, bijoux et fourrures, ce qu’ils découvrent progressivement avec stupeur.Sur la piste de danse.Décor tropical.Mais où suis-je?En auto?Ici, dans la salle de réception du SPLENDIDE HÔTEL, l’hôtel le plus chic qui soit.J’écris.Je fuis à travers la ville.Couleur sang séché des tapis sous le bran de scie.Les garçons crânes rasés mangent des popsicles au raisin qui dégoulinent sur leurs ventres mal dissimulés par les tee-shirts trop courts.De jeunes vamps nubiles sucent des boules noires dans les escaliers de service pénombreux.Et se piquent.Des ongles égratignent une surface vernie.Séduction dans le noir: on aperçoit des entre-jambes sous les shorts satinés, maillots de bain triangulaires rayés minuscules qui ne dissimulent à peu près rien, slips, cuisses qui glissent le long de la rampe, des pas bottés (les miens?) résonnent sur les marches de métal de la sortie de secours.Neufs policiers noirs new-yorkais glissent silencieusement le long des corridors glacés et brûlants et viennent faire leur entrée solennelle et remarquée dans la suite Hollywood.le luxe.I Chambre n° 986.1 heure trente.loS,5Ul [ollfàf ifctfe j'Hitlfi ilantti'1 loület” Le verseur sert toujours.Étalon juché sur ses talons sous la serge.Dessert.Il a seize ans.Un revolver sur la hanche.Dans ces régions dangereuses.À la fois garde du corps, infirmier, chauffeur.Nous ne sommes que neuf ici, j’en jurerais.Je lis Les cigares du pharaon pendant que les jumelles dégustent leurs sorbets.En fait, trois petites filles pas sages qui ricanent sans arrêt, en barbouillant un cahier à colorier Barbie, comme si elles se chatouillaient des poils de leurs pinceaux.97 Ou elles jouent à la Madame.Se déguisent en veuves et vont pleurer leur mari mort dans des maisons closes.Se mettent du fard à paupières, du rouge à lèvre foncé, des souliers à talons aiguilles ferrés.Et alors me torturent.Moi pourtant bien développé sous ma robe de chambre prune.Un peu effondré avec l’âge.Ex-lutteur.Je fais encore des poids et haltères pour maintenir mes seins bien en l’air.Assis sur une minuscule chaise d’enfant, je les écoute.On entend Cold song chanté par Madame Luna Pleyel dont la luette luit dans la gorge mauve.Les bijoux de la cantatrice, qui fait semblant d’être aveugle, étaient faux, ont fondu à la chaleur.Sa robe rouge qui plisse à la taille sous les bourrelets est toute trempée sur le devant.Son petit mari gêné n’ose lever la tête.Elle crie: Roxy, Roxy.On dirait un nom de chien.Il accourt.L’aide à retirer son étole de lapin mité.Les veuves velues la suivent des yeux.La main sur le paquet bien lacé de leur compagnon musclé.Tendu à se rompre.Bande dessinée obscène.Reprenant les mêmes thèmes, elle les rebrasse, les entrelace, les prolonge jusqu’à ce qu’ils s’éteignent dans sa voix qui se meurt.Ma figure qui souffre en l’écoutant, mes yeux trop doux, la cicatrice sur ma lèvre supérieure gauche, dans la glace.Le rétroviseur.Pierre qui vole, projectile traversant l’espace à toute vitesse, sifflant, fracassant la surface.Chair.Peau.Toile.Trop tendue sur la carcasse.Miroir qui vole en éclats.Impossible de bouger.Seul le sang qui coule puis plus rien.Un jet de Raid ou de Florient et cette atmosphère lourde sera dissipée.Chambre n° 989- 1 heure quarante-cinq.NOIR.Et blanc à l’intérieur.Édifice parcouru de courants veinés: vert, rouge, bleu.Plusieurs étages soutenus par de petites colonnes de pierre glacée coquille d’œuf.Par groupe de trois.Avec tout en haut, les minuscules personnages de la réception.Au milieu des bouquets de grosses fleurs mauves dont déjà les pétales abondants jonchent le sol.À travers les vitres fumées, comme une immense carte postale vivement colorée, phosphorescente, illuminée au néon black-lite.Au loin, l’impression d’une grande vague mécanique bleu encre, qui s’éloigne et revient toujours après un temps d’arrêt inégal, à se demander à chaque fois si ça se poursuivra.98 Énorme gâteau à trois étages couvert de crème ramollie, à moitié moisie, dressé en plein centre de la table de banquet couverte d’une nappe plastifiée noire.On ne saurait dire s’il s’agit d’une noce ou d’un enterrement.Tout autour, les viandes froides séchées dans les assiettes noires également couvertes d’un petit napperon de dentelle de papier blanc, les minuscules sandwiches triangulaires de trois teintes, les olives fourrées au piment et autres amuse-gueule peu appétissants, les restes de liquides figés dans les coupes, les ustensiles salis et touillés, certains tordus comme sous l’action.On n’en finirait plus.La réception se poursuit.S’achève plutôt.Le maître d’hôtel vieillissant en veston blanc et lunettes fumées a les mains moites.Les garçons serveurs blancs sont en slips briefs jaunis sur le devant malgré leur tablier de boucherie ensanglanté.Le service prend fin lentement.L’ascenseur s’ouvre définitivement et le groupe d’inconnus énigmatiques s’engage dans le corridor faiblement éclairé comme des somnambules, des morts, des vampires.ou de simples voyageurs.Chambre n° 997.2 heures et 9 secondes.Les rats violets et violents dévorent les restes des canapés.Défaits.Déchirés à belles dents pour la plupart.Crevés.Les viandes froides durcies, séchées, noircies.Les olives ratatinées.Les hors-d’œuvre en pyramides effondrées et les pâtisseries moisies.Les toilettes des dames tombent en ruines.Déchiquetées.Tachées.Comme si on tournait ce film depuis toujours et que tout, avec le temps, se soit abîmé.Décomposé.Sali.Sans pour autant que les actions ne se poursuivent immuables ou avec de très légères variantes.Les péripéties innombrables: vols, viols, avortements, meurtres, travestissements, prostitution, chantage en chambre, perversions secrètes et scénarios inimaginables.Le tapis semble repousser sans arrêt dans la suite déserte, abandonnée — la pluie, le vent, les oiseaux, la végétation.— et il faudra encore que l’employé de service y passe la tondeuse à gazon à moulinet.Par la * porte entrouverte: des gants de caoutchouc roses et un revolver traînent sur la table des cuisines.Le meurtrier aura fuit en moto avec sa mallette noire. Chambre n° 998.2 heures 15 minutes et 18 secondes.Sortant des toilettes ou des cuisines, déguisé en infirmière (sarrau blanc et longue perruque noire comme Elizabeth Taylor ou Eva Brown, poussant un chariot), tentant de fuir, on l’aura aussitôt reconnu, on se sera précipité sur lui, A.H.ou H.H.(pourquoi toujours ces initiales, ne peut-on désigner Hitler ou Howard Hugues?Ah oui, le rapport, le secret du métier.)- Longs ongles, griffes, se seront jetés sur lui, costume en pièces, très vite, bientôt nu, perdant sa perruque, dessous longs cheveux gris de vieille femme, cicatrice à l’œil gauche (un éclat d’obus ou tentative de suicide ratée), vieille chair plissée, molle, radoteuse.Édenté.Vivant enfermé à l’ombre.Ne sortant plus qu’à la nuit tombée.Alors il errait dans les rues désertes ou peu fréquentées, les ruelles.Vampire tenace se tenant non plus dans un cimetière mais dans un dépotoir.Un terrain vague.Juste à côté de l’hôtel de troisième ordre malgré son nom ronflant.Impossible de savoir s’il a cent ou mille chambres.Se tire une balle.Sa tête qui vole en éclats sur les restes de neige noircie.Son dernier scénario de film.Sans argent pour le tourner.Trop coûteux: nombreux décors, couleurs, villes diverses.Hôtel luxueux.Substance blanche odoriférante.Liquide chaud qui s’écoule.Se sera suicidé dit-on.Clé de l’énigme.Étendu sur le tapis vert à poil très long dans la suite sans nom.Comme enfant.Où déjà il semble s’enfoncer, disparaître.Voilà toute l’affaire résolue.Un chat miaule tout à côté et des os traînent sur le tapis du corridor, près de la sortie de secours.Le réceptionniste tourne le dos à toute l’action qui a pu se produire dans le hall ou ailleurs, uniquement occupé à répondre au téléphone qui ne dérougit pas: Allô, ici Centrai Hôtel\ de surveiller l’horloge de pointage des employés, ceux de jour encore endormis qui viennent prendre la relève des autres fourbus, pâles, vidés malgré leur peau hâlée, et les vidéos de surveillance qui lui laissent voir tout ce qui se produit aux étages.Chambre n(> 999- 2 heures 30 minutes et 27 secondes.Je suis fatigué.Il faut que je me dépêche.Ce sera bientôt la fin.Je fais ma valise en vitesse y entassant tout pêle-mêle.Il sera bientôt trois heures du matin.L’aube.Un instant je m’attarde derrière le fin rideau: dehors il fera toujours aussi chaud.Ce sera la jungle, les longues tiges vertes.Et puis la pluie, le froid, la neige.Il faudra que je me traîne jusqu’à la gare.Là, au moins, il fera frais, je serai bien.Une dernière fois, je regarde le volcan couvert de neige au loin.De nombreux taxis stationnent en bas dans la rue.Je descends vers la réception.Il me semble que ce parcours dure très longtemps, plusieurs heures, des jours.La fièvre sans doute, comme enfant déjà.Dans les couloirs, les salons, dans le hall d entrée, on me regarde à peine.Quel incroyable gâchis.Je n’aurai pas su imaginer une meilleure issue.Je tiens dans ma main gauche, le carnet de note de mon enquête, le scénario des événements, le Livre Noir Interdit qui contient neuf fragments aussi brefs qu’énigmatiques, écrit le professeur Sigmund Freud.L’hôtel brûle.Et le vieux serveur noir, rarement vu aux étages, avive les flammes.Les clients malgré la chaleur courent dans les corridors, se heurtent en se rencontrant et repartent de plus belle.Coup de théâtre: la fille étendue par terre se relève, ramasse ses sacs effondrés, on essuie tout et la scène reprend.Seconde prise.Le temps ne s’écoule plus, arrêté, à la montre brisée de la femme de chambre ou qui semblait telle, qui note tout, chacun des déplacements.L’intercom diffuse des informations, des ordres, des appels.Près de la piscine malgré l’orage déclenché par cet incendie, un couple continue à danser un tango glacial, glissant sans bruit sur les dalles.Les vieilles iguanes, encore allongées sur les chaises longues par l’effet des somnifères, rôtissent vives sur place sous leurs étoles imitation de fourrure qui flambent.La chair du maître nageur grésille, fond: ce n’était qu’un mannequin animé qui se dissout lentement, coule le long du transatlantique jusque par terre, jusqu’à la piscine, provoquant des courts-circuits dont les étincelles giclent, suivi du noir presque total maintenant.Mais moi je ne bouge pas, presque rivée à ma place, jouissant de la paix enfin revenue, du calme.J’écrirai mes mémoires, mon autobiographie, riche de tout l’argent extorqué, pris, dérobé dans les chambres.Enfin un roman policier qui finit bien.Oui, car je suis coupable.Seule responsable de tout ce qui a pu se produire ici.La cause de tout, de la catastrophe comme du succès. J’irai vivre à Rio où j’écrirai peut-être des scénarios et qui ne seront que mon autobiographie.C’est faux.Je suis son fils.Le seul survivant de l’hôtel.J’avais alors 9 ans.Elle aura voulu me protéger ou sera subitement devenue folle.Écrivant jusqu’à la fin.J’ai réussi à sauver son journal méthodique et minutieux car elle le cachait dans le congélateur de la cuisine.J’avais neuf ans, maintenant quarante-cinq et je suis maître d’hôtel.C’était moi le criminel, le meurtrier, l’assassin, l’incendiaire.1982-1986 tufa»!, I Des Èestures sur mesure Pour les curiosités éveillées, 48 revues culturelles en lien direct avec la création et la réflexion critique dans tous les domaines : littérature, cinéma, théâtre, danse, musique, arts visuels, histoire et philosophie.Un choix varié de revues qui portent un regard québécois nouveau sur la culture d'une société en transformation et vous informent sur les événements culturels de prestige et/ou d'avant-garde.Les revues eulturelles O Annales d'histoire de l'art canadien • Apropos • Arcade • Aria • Cahiers • Cap-aux-Diamants • Copie Zéro • Continuité • Dérives • Espace • Esse • Estuaire • Études françaises • Études littéraires • Herbes rouges • Imagine.• Inter • Interculture • Jeu, cahiers de théâtre • Lettres québécoises • Liaison • Liberté • Lurelu • Moebius • Nbj • Nuit blanche • Parachute • Passages • La petite revue de philosophie • Philosopher • Possibles • Protée • Québec français • Recherches amérindiennes au Québec • Le Sabord • Séquences • Solaris • Sonances • Spirale • Stop • Trois • Urgences • Ven'd'est • Vice Versa • Vie des Arts • 24 images • Voix et images • XYZ Pour trouver lecture à votre mesure, recevez gratuitement le répertoire des revues culturelles québécoises en écrivant à : L'ASSOCIATION DES ÉDITEURS DE PÉRIODIQUES CULTURELS QUÉBÉCOIS (AEPCQ) C.P.786, Succursale Place D'Armes, Montréal (Québec) H2Y 3J2 SOCIOCULTUREL IV, V PO pon.I - ffcRÉAnON -— ( «o - I SSSSk 1 P MO"’ | SC C-I'f**' 21 qpqooe» nu»**"' ÆQOM- lut P*01 ,00000 • Maquette de couverture: Claude Lafrance Photocomposition: Atelier LHR Impression: Ginette Nault et Daniel Beaucaire Saint-Félix-de-Valois Imprimé au Québec, Canada Neuf chambres d'hôtel sur autant d'étages, tels sont les lieux, uniques et différents à la fois, où se déroulent les histoires parallèles de Splendide Hôtel.Ces neuf récits qui se font l'écho l'un de l'autre mettent en scène des archétypes modernes qui se croisent et échangent leurs rôles: Hitler, Elizabeth Taylor, Elvis Presley., mais aussi le garçon d'ascenseur, le serveur, la femme de ménage.Proche du récit de science-fiction ou du roman policier fantastique, Splendide Hôtel est en fait un roman filmique hy-perréaliste qui explore l'inconscient, le rêve, le désir et le plaisir.Bien qu'il soit romancier — il a publié notamment Ruines en 1974 — Pierre-A.Larocque est surtout connu pour son travail dans le milieu du théâtre expérimental: il a été codirecteur de l'Eskabel, ainsi que fondateur et directeur artistique du groupe multidisciplinaire Opéra-Fête, où il a conçu et mis en scène, entre autres, plusieurs de ses scénarios.
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