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Titre :
Les herbes rouges
Éditeurs :
  • Ville Jacques-Cartier, Qué. :Les herbes rouges,1968-[1993],
  • Montréal :Les herbes rouges
Contenu spécifique :
Nos 113-115
Genre spécifique :
  • Revues
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Les herbes rouges, 1983, Collections de BAnQ.

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PER H 7Q EX herbes rouges patrlck straram le bison ravi blues clair ' 4 tea for one / no more tea 113-115 les herbes rouges ISSN 0441-6627 ISBN 2-89272-001-X Directeurs: François Hébert Marcel Hébert André Roy Adresse: C.P.81, Bureau E, Montréal, Québec, H2T 3A5 Abonnement: 6 numéros, 9,00$; 12 numéros, 18,00$ Distribution: Messageries littéraires des éditeurs réunis 900 est, rue Ontario, Montréal, Québec, H2L I P4 Tél.: (514) 525-2511 Distique 9, rue Édouard-Jacques 75014 Paris, France Membre de l’Association des éditeurs de périodiques culturels québécoi Dépôt légal: 2e trimestre 1983, Bibliothèque nationale du Québec © les herbes rouges et Patrick Straram le Bison ravi, 1983 blues clair photos andré lamoureux Les procédés auxquels les bisons ont instinctivement recours pour sauvegarder leur bien-être et pour se faire étriller sont dignes de mention.La bande choisit un endroit sablonneux.Puis Tune des bêtes s’y couche; son corps lui servant de pivot, elle accomplit, avec ses pattes de devant, un mouvement rétrograde et tourne dans un cercle.Quand elle est fatiguée, une autre bête prend sa place.Bientôt, dans le sable, est creusée une sorte de cuvette qui épouse la forme du bison.Les bêtes viennent s’y rouler chacune à son tour.Ces cuvettes circulaires se trouvent partout où le sol est propice à leur formation.Il faut aussi que le bison se baigne après avoir pris, si l’on peut dire, un bain de terre.Si nous ajoutons que cet animal savoure une herbe particulière, appelée herbe de bison, et que son odorat délicat est offensé par la présence de l’homme à un mille et plus de distance, nous devons admettre que le bison a des habitudes de grand seigneur.Alfred Jacob MILLER «Des Indiens et des bisons» (1837-38) aquarelles et textes les Archives publiques du Canada les Presses de l’Université Laval .faire de l’écriture un acte de pensée, et de la vie une puissance non personnelle, herbe et chemin l’un dans l’autre, devenir-bison.Claire PARNET «Dialogues» (avec Gilles Deleuze) (1977) collection «Dialogues» éditions Flammarion Du ravissement — ce mot nous fait énigme.Est-il objectif ou subjectif à ce que Loi V.Stein le détermine?Ravie.On évoque l’âme, et c’est la beauté qui opère.De ce sens à portée de main, on se dépêtrera comme on peut, avec du symbole.Ravisseuse est bien aussi l’image que va nous imposer cette figure de blessée, exilée des choses, qu’on n’ose pas toucher, mais qui vous fait sa proie.Les deux mouvements pourtant se nouent dans un chiffre qui se révèle de ce nom savamment formé, au contour de l’écrire: Loi V.Stein.Loi V.Stein: ailes de papier, V, ciseau, Stein, la pierre, au jeu de la mourre tu te perds.Jacques LACAN «Hommage fait à Marguerite Duras du ravissement de Loi V.Stein» (1965) dans «Marguerite Duras» ouvrage collectif collection «ça cinéma» éditions Albatros «L’Estaque» par Paul CÉZANNE (1880-90) «Blue pôles» par Paul Jackson POLLOCK (1953) 3 «Le camion» par Marguerite DURAS (1977) «Sauve qui peut (la vie)» par Jean-Luc GODARD (1980) «Blues clair» par Django REINHARDT, guitare, avec Eugène Vées, guitare, Eddie Bernard, piano, Emmanuel Soudieux, contrebasse, Jacques Martinon, batterie (1947) disque Vogue CV.U.315 «Blues» par George LEWIS, trombone, avec Douglas Ewart, clarinette basse, Anthony Davis, piano, Richard Teitelbaum, synthétiseurs, dédié au compositeur, pianiste, animateur et fondateur de la Association for the advancement of creative musicians Muhal Richard Abrams (1980) disque Black Saint BSR 0029 «Me, myself and I» (Gordon, Roberts, Kaufman) par Billie HOLIDAY, avec Lester YOUNG, saxophone ténor, avec Buck Clayton, trompette, Edmund Hall, clarinette, James Sherman, piano, Freddie Greene, guitare, Walter Page, contrebasse, Jo Jones, batterie (1937) disque CBS Sony SOPH 65-66 4 «Les désespérés» par Jacques BREL, musique avec Gérard Jouannest (1965) (enregistrement en 1968) disque Barclay 55501 «Symphonie 7» («le chant de la nuit») de Gustav MAHLER (1905), par l’orchestre New Philarmonia, au pupitre Otto Klemperer (1969) disque Angel SB-3740 «Suite lyrique pour quatuor à cordes» opus 9 de Alban BERG (1925-26), par le Quatuor Alban Berg, Gunter Fichier, premier violon, Klaus Maetzl, second violon, Hatto Beyerle, alto, Valentin Erben, violoncelle (1974) disque Telefunken 6.41301 S Quand on travaille, on est forcément dans une solitude absolue.On ne peut pas faire école, ni faire partie d’une école.Il n’y a de travail que noir, et clandestin.Seulement c’est une solitude extrêmement peuplée.Non pas peuplée de rêves, de fantasmes ni de projets, mais de rencontres.Une rencontre, c’est peut-être la même chose qu’un devenir ou des noces.C’est du fond de cette solitude qu’on peut faire n’importe quelle rencontre.Gilles DELEUZE «Dialogues» (avec Claire Parnet) (1977) collection «Dialogues» éditions Flammarion 5 La fratrie est cette structure de la conscience qui se révèle outre-point, en amont de l’amont, disposition poétique qui la porte à se prévaloir et à jouir de sa différence plutôt que de sa référence à une identité faisant loi nationale.Si on n’est apatride de naissance, on le devient par reconnaissance.La patrie n’est pas à gagner, elle est à perdre: tel est l’enjeu de l’écriture.Claire LEJEUNE «La quadrature» (1976) dans «L’issue» (1980) éditions Le Cormier (Bruxelles, Belgique) Je vous écris tout le temps, toujours ça, vous voyez.Rien d’autre que ça.Rien.Je vais peut-être vous écrire mille lettres, vous donner à vous des lettres de ma vie maintenant.Et vous, vous en feriez ce que je voudrais bien que vous en fassiez, c’est-à-dire ce que vous voulez.C’est ce que je désire.Que cela vous soit destiné.Marguerite DURAS «Aurélia Steiner» (1979) dans «Le navire Night / Césarée / Les mains négatives / Aurélia Steiner / Aurélia Steiner / Aurélia Steiner» éditions du Mercure de France tea for one C’est l’homme seul Qui donne au temps visage d’homme Et la saveur qui n’a de nom Mais qui témoigne de la vie.Maurice BEAULIEU Le neuf est le chiffre de raccomplissement de l’homme sur les trois plans, le plan de l’homme matériel, le plan cosmique et le plan divin, et c’est aujourd’hui le neuvième jour du Tecuhilhuitontli, septième mois de l’année solaire (le sept est le chiffre des grandes représentations: arc-en-ciel, gamme, péchés capitaux), pendant lequel les saulniers extraient le sel de la lagune et invoquent Huixtocihuatl, Sel-Femme, la déesse de la débauche et du sel.On dit le sel de la connaissance, le sel de l’amour, le sel de la vie.Même en ajoutant l’un à l’autre le jour et le mois, ce qui donne seize, «par excellence le chiffre de la destruction par antagonisme, le chiffre le plus fatal des vingt-deux arcanes du tarot», mais le seize est aussi le chiffre d’Ève, et j’accepte tout principe de destruction que m’apportera la femme qui mord la pomme de la connaissance, aujourd’hui est une journée marquée.Dans le calendrier actuel, demain est le jour du solstice d’été, une des grandes journées de l’année, une des grandes incitations à exciter la vie.C’est aussi l’entrée dans le signe du Cancer, le signe de Lucille.Et je suis à l’autre bout de l’axe, né sous le signe du Capricorne, le Bouc.J’ai toujours cru en la valeur à la fois explosive et constructive, alchimi- 8 que, d’un couple dont un partenaire est né dans le Cancer et l’autre dans le Capricorne.C’est une conjonction du plus manifeste paradoxe.L’unité.J’ai le goût mexicain pour les paradoxes.Au pays de Quetzalcoatl et d’Octavio Paz, ils situent la condition humaine d’un double proverbe qui porte le paradoxe fondamental: «Ils en ont!» — «Les pauvres bougres.» Couché à trois heures ce matin, je me lève à dix.Je fume une gauloise au lit, j’enfile un pantalon, et torse nu je me mets à la machine à écrire.J’ai fini cette nuit une nouvelle, Il faut faire évader une folle, et je voudrais achever l’autre, Ton chèque au poker, pour montrer les deux à Pierre T.cet après-midi.Lucille et les enfants sont restés au camp, de l’autre côté des Rocheuses.Après quatre ans de travail dans le bois, j’ai pris l’avion pour Montréal avec quelques livres, quelques papiers, quelques disques, ma machine à écrire et mon phono.Le retrait en pleine forêt, le retrait en soi-même, un travail manuel esquintant, les semaines dans une baraque en planches, l’isolement — l’aventure a de l’attrait, qui confirme, et permet de développer certaines aptitudes ou de mettre au point quelques idées.Mais je sais maintenant qu’on ne vit pas seul indéfiniment.Il arrive tôt ou tard un moment charnière pendant lequel on prend conscience de la nécessité du dialogue.Pas plus qu’on ne vit indéfiniment dans l’isolement d’un couple.Ce serait même encore plus nuisible de vivre trop longtemps à deux, le couple casserait forcément.Il y a simplement un jour où se manifeste à l’excès le besoin d’avoir un interlocuteur en face de soi, d’obte- nir une autre réponse à ce qu’on dit que l’écho.Besoin?Désir.Je tiens à accomplir mes désirs.Que je réussisse à vendre ce que j’écris, que je me trouve un emploi dans une agence de presse ou de publicité, que je devienne demain rédacteur, figurant, annonceur ou commis, je ferai tout pour être dans la ville.J’ai vécu vingt ans à Paris, avant les camps de bûcherons de l’Ouest.Je travaillais rarement.Lorsque cela m’arrivait, c’était pour la radio, sur un film, pour une maison d’édition.Maintenant que j’ai consacré la cassure dans ma vie, je vais opérer un certain rapprochement, renoncer avec un certain style.Moins pour ce qu’il y a de pratique que pour rétablir un certain état mental et une certaine disponibilité intellectuelle.Saut périlleux au sens propre et au sens figuré.Mais j’ai la vieille habitude de la haute voltige, et une endurance nouvelle.J’ai payé ma chambre jusqu’au 4 juillet.Depuis une semaine je n’ai plus un sou.Je ne peux même pas téléphoner ou acheter un journal.J’ai vendu pour soixante sous Couche-toi sans pudeur et Les sept couleurs que j’avais acheté en arrivant ici.Ce qui fait très exactement deux gros pains à vingt-deux sous et un pain à seize sous.Je n’ai qu’un costume, d’à peu près dix pouces trop large pour moi, celui que m’a prêté Eddie à Calgary, et il aurait besoin d’être repassé.Je n’ai pas de cirage, et pas une pièce de dix sous pour la machine au terminus des autobus sur le boulevard Dorchester; j’ai beau frotter mes chaussures avec une vieille chaussette, ça ne les fait guère plus propres.J’aurais besoin de me faire couper les cheveux et de donner mes chemises à laver.Il me reste peut-être assez de savon à barbe pour me raser deux fois.À quel point j’ai envie d’une tasse de café m’édifie (la dernière fois dans un magasin, lorsque j’ai acheté des pommes de terre, des nouilles, de l’huile, du vinaigre, du sel, quelques boîtes de soupe aux pois et deux paquets de fécule de maïs, et du lait en poudre, il ne me restait plus assez d’argent pour du café, je n’ai pu prendre que quinze sachets de thé).Je mange une fois par jour, le plus tard possible dans l’après-midi.Il me reste de quoi tenir trois ou quatre jours.On n’empêche pas cette inquiétude instinctive qui prend par derrière à l’improviste, la vieille inquiétude assez lancinante de la faim, de la distance à parcourir à pied, la vieille inquiétude que j’ai tant connue depuis l’âge de quatorze ans; mais au moins à Paris, en Europe, je pouvais toujours tenter ma chance au vu de certaines gueules ou de certaines situations, et il y avait des camarades.Des espoirs aussi fabuleusement disproportionnés: l’homme va peut-être laisser son journal sur le banc — (et pour lire quoi?qu’est-ce, enfin, cet espoir fabuleux en la possibilité de lire un journal?.d’abord pour lire les petites annonces).Ou bien: je vais rencontrer Dominique dans la rue, elle pourra m’avancer quelques dollars (même si Dominique est à trois mille kilomètres d’ici).Ce ne sont pas les chimères ou les hallucinations qui comptent, c’est qu’on a toujours la ressource de prendre un peu de recul pour observer les chimères et les hallucinations, et savoir que ça aussi, on est passé par.On n’est intact qu’au prix de bien des passages, bien des métamorphoses, bien des coups et les idées qu’ils obligèrent.On ne l’évite pas, cette inquiétude dans le dos, ce n’est pas vrai — mais on finit par approuver pour soi-même ces situations sans appel.Je ne pense pas que j’ai encore besoin beaucoup de développer mes facultés d’encaissement.Mais on n’en a jamais fini avec certaines réalités au fond desquelles il est utile d’échouer.On n’est intact qu’au prix de cer- 11 tains contacts qui réveillent dans la réalité l’idée à se faire de ce monde — non pour le monde, pour soi.C’est aussi un procédé pour approuver, par exemple, les prostituées et refuser la prostitution intellectuelle.Je suis bien dans cette chambre, elle est assez grande, avec fenêtres sur la rue de La Gauchetière, un immense lit, un lavabo, une petite glacière (je n’ai jamais pu acheter de glace, mais j’y range les quelques vivres).Une commode avec un miroir, sur laquelle j’ai placé mon phono.Une table sur laquelle travailler.Une chaise basculante.Sur le palier: réchaud à gaz et salles de bains (douche ou baignoire).Huit dollars par semaine.Le soir j’entends souvent dans un immeuble en face, au rez-de-chaussée, un groupe de jeunes musiciens qui grattent leurs guitares et chantent des refrains de western.La nuit, de mon lit, je distingue à travers la fenêtre, les éclatements simultanés en bleu et en rouge d’une enseigne électrique.Parfois, après avoir mangé, je regarde un long moment, jusqu’à la rue Berri.Façades de maisons de chambres, tourist house, grilles devant de minuscules parterres, un institut religieux, arbres.Une solitude de notations.Une rénovation de la sensibilité urbaine, aussi: dans ce grouillement que je surplombe d’un coin, jaillissent souvent des tramées perçantes de sirènes, crevaisons de l’espace qui grattent les nerfs et suspendent le souffle.Dans le couvercle de ma machine à écrire, j’ai une photo d’un coureur cycliste, une photo de Thelonious Monk avec Coltrane, une photo magnifique et bouleversante que j’avais faite de ma femme, nue, allongée, tenant une cigarette dans la main sous le sein; le dos, 12 les fesses, tout l’étirement du corps glissant vers le regard.Quatre petits objets aussi, toute une mythologie personnelle, comme un tatouage: une flèche portant le mot café, une locomotive, un saxophone et un squelette blanc minuscule qu’on peut plier en plusieurs attitudes, remarquablement fait.Au mur, j’ai mis seulement mon portrait par Ivan, au crayon sur une feuille d’un rouge mat, la gueule entourée des signes et des mots de mon histoire — une histoire qui s’est poursuivie depuis l’époque fabuleuse et frappante du dessin, mais dont rien n’a jamais renié aucun des éléments analysés et transcrits par Ivan.Et une reproduction de cette toile de Marc Chagall qui est un poème symphonique, une chirurgie, une fresque héraldique, la légende-schéma d’une situation, et une marque pour ce nouveau séjour dans une ville, marque pour la tête comme pour la sensibilité, coup et option, matière et morale: «La ville s’endort».Je ne finirai pas assez tôt cette nouvelle sur une partie de poker et un cassage de gueules entre «loggers».Il est déjà une heure.Je me lave la figure dans le petit lavabo, et je me rase.Je range dans une serviette II faut faire évader une folle, L’amour à voir, Temps: manège et La veuve blanche et noire un peu détournée.Je prends la deuxième pièce de vingt-cinq sous avec quoi le libraire m’a payé avant-hier, il faut que j’achète un pain ce soir.Veste en velours — même dans l’habillement j’opère un rétablissement curieux qui me reporte aux années 51-52 à Paris.Parviens-je à suivre cette ligne de vie que je me suis tracée il y a longtemps: multiple et le même?.Au dernier moment je mets Heureux les pacifiques dans la serviette, je n’ai pas dix sous pour téléphoner et il n’est pas sûr que Pierre 13 T.puisse me recevoir quand j’arriverai, autant avoir quelque chose à lire s’il faut attendre.Je n’ai pas trouvé de rue Molière sur le plan de Montréal que je me suis fait donner le premier jour à la gare Windsor.Je monte la rue Saint-Denis jusqu’à Sainte-Catherine.Un agent de la circulation.— La rue Molière, vous pourriez m’indiquer où c’est?—.M.Mo.Molière: 7200 sur Saint-Laurent.C’t’en haut.— Je suis tout droit, je peux pas me tromper?— Tout droit.En haut.— Merci.Je monte Saint-Laurent.Il fait chaud.Le ciel est à moitié couvert, mais sans arrêter le soleil qui pèse, appuie.Je vois comme je marche.De Sainte-Catherine à Pine, le quartier doit être sous le monopole slave.Russes, Hongrois, Polonais, Bulgares.Des vitrines ou des étalages de cuisine épicée, avec des inscriptions pour faire rêver.L’agitation caractéristique, brutale et d’un romantisme indéracinable.J’entends un géant mal habillé et souriant saluer un compatriote en français avec l’accent chantant, continuer les politesses en anglais, et finalement se mettre à parler de choses sérieuses en russe.Ils rient tous les deux, sur le bord du trottoir, deux rêveurs en pleine action.Devant le hall d’un building quelconque, une sorte de type massif, assez vieux, avec des gestes insensés des deux mains et des mimiques de forain qui serait aussi un ancien grand duc et un agitateur politique tient trois ou quatre amis sous le charme d’une histoire sans doute aussi invraisemblable que les histoires que racontait le père d’Yvan, en mangeant le poisson fumé et la bouillie d’orge saupoudrée de poivre rouge, par exemple l’histoire des deux voyageurs traversant la Sibérie dans le blizzard, et l’un demande à l’autre: 14 — Tu n’as pas vu ma pelisse?— Non, je n’ai pas vu ta pelisse! — Ah! je croyais que tu avais vu ma pelisse.— Mais je n’ai pas vu ta pelisse.— Tu n’as pas vu ma pelisse?et l’histoire dure longtemps, racontée sérieusement, selon tout un agencement dramatique, une prolifération de détails, des explications psychologiques, morales, religieuses, dans un luxe sobre qui captive l’auditoire, et il n’est question de rien d’autre que d’une pelisse qu’a perdue l’un, que l’autre n’a pas vue, un point c’est tout et c’est toute une histoire interminable.Après Pine, on doit être en plein quartier juif.L’animation brute et joviale fait place à cette sorte de furètement, de guêt, de méditation extraordinairement habile mais comme résignée, cette sorte de génie de la pensée vite mais qui s’inscrit dans des durées infinies, si ce n’est dans l’arrêt du temps.Le temps passe plus vite que n’importe où ailleurs, le temps est dix fois plus lent que n’importe où ailleurs.Et il faut être juif pour s’y reconnaître.Eux s’y prennent avec une adresse peu commune, des ruses sournoises qui sont sincères, des tours bien à eux.On dit que l’humour Israélite est un des plus difficiles à comprendre pour un étranger (là-dessus aussi, le père d’Ivan avait des histoires invraisemblables et savoureuses à raconter).Il doit en être de même de leur temps.Je passe des magasins qui étiquettent à des prix dérisoires des marchandises qui me font presque arrêter à chaque étalage.Viande fumée, saucisses épicées, petites galettes à la viande, tous les fruits, tous les légumes.Des melons à quinze sous.Quinze sous un melon! J’ai deux fois mal au coeur.Face au coin de ce parc entre Saint-Joseph et Laurier, je découvre l’invraisemblable caserne de pom- 15 piers au rez-de-chaussée d’un véritable petit château, avec, près de la tour, un petit clocher d’ardoises luisantes, une extraordinaire terrasse d’angle.Beau bâtiment, l’ambiance accroche.Dépaysant parce qu’en pleine ville, remarquable en soi parce que pion possédant de rares pouvoirs si on le tient pour un lieu possible dans un nouvel urbanisme.Encore une de mes villas possibles, celle où j’utiliserais la caserne pour salle de jeux avec plantes tropicales dans une serre miniature, où j’installerais une bibliothèque importante au premier étage, une grande salle pour musiques et un bar réservé aux initiés ou aux couples magnifiques première pièce derrière la terrasse.Il y a comme ça une sorte de blockhaus blanc sur un promontoire devant la mer à Puerto de la Selva, une ruine à mille mètres d’altitude dans le Dauphiné, une maison en bordure de la forêt de Rambouillet et un moulin sur l’île d’Ibiza où je me suis vu habiter, comme je me suis vu construire dans la boucle de la Bow en pleines Rocheuses, près de Frascatti à une demi-heure de Rome, sur un îlot de la Columbia au bas de Revelstoke, ou comme ce que j’imagine, ce que je pense au Mexique.Après avoir traversé, je lis une plaque qui indique qu’il s’agit de l’Hôtel de Ville de la ville de Saint-Louis.Plusieurs magasins de fourrures, quelques-uns juste des petits couloirs sombres aux murs desquels sont accrochées des peaux.Je vois plusieurs de ces Juifs à la longue barbe, portant un chapeau noir qui ne trompe pas (exactement les mêmes Juifs que nous rencontrions rue des Rosiers, à Paris, avec Lucille, lorsque j’allais changer un chèque qu’elle avait reçu à l’American Express, des dollars pour lesquels on nous remettait plus de francs qu’ailleurs dans cette petite rue à part où toutes les inscriptions sont en yiddish, dans laquelle je connaissais les hommes à contacter pour une bonne affaire).16 Je traverse, attiré par une salle: Verdi Théâtre.Un grand titre clame.La Donna del Mare.Je passe insensiblement en quartier italien.Verdi Restaurant & Soda.Expresse Gaffe.Pizza.Spaghetti.Ravioli.Smoke Meat Sandwiches.C’est long.Je marche depuis près d’une heure, dans la fournaise.La sueur colle le linge à la peau, la fatigue tire les muscles.La ville s’étale en banlieue.Entrepôts, voies ferrées, buildings en briques sales, alignements de petits pavillons mal coquets, cafés anonymes.Les Italiens sont comme tous les Italiens de toutes les villes, ouvriers, cheminots et bricoleurs, résignés, fatigués, d’éternels économiquement faibles qui se maintiennent à ras de pavé ou de macadam par cette vitalité sombre et noueuse qui les relie secrètement à leurs pays des soleils brillants, des emphases paresseuses et des passions populaires.Je les connais de Paris et de Vancouver, de Bordeaux et de Revelstoke, ces prolétaires au bleu rayé morne, qui bouffent du spaghetti à l’année pour économiser pendant vingt ans, de quoi pouvoir payer le retour et s’acheter une ferme misérable ou un bistro, qui se font embaucher au rabais pour être sûrs de travailler, sans souci de voler l’emploi d’autres puisqu’ils n’entretiennent d’amitié ou de relations qu’entre compatriotes, qu’entre immigrants.Je m’attarde un instant devant la vitrine d’un café qui affiche les pages du Corriere dello Sport.Gaul vient de remporter le Tour de France.Je continue cette marche dure, suante, marche au bout de la ville, au bout de toutes les villes à marcher, à 17 distance égale des différentes significations de la «marche» et de l’expression type «marche ou crève».Le corps insensibilisé au coup de son épuisement, l’esprit rythmé par la fatigue qui déplace le centre de gravité de l’état d’alerte, dans l’étirement monotone de cet à-vif ambulant, nerfs ouverts, pores ouverts, yeux ouverts sur la marche, dans la marche, dans toutes les idées de la marche.C’est long.La ville dure, j’endure durer dans la marche dure à travers la ville qui dure.Le corps saisi, l’esprit saisit.Seul.Ville.Plusieurs semaines déjà que je passe mes nuits en chambre à écrire et mes journées à parcourir la ville.État double d’incarcération, et pourtant aussi quelle liberté, dure mais lucide.Seul.Ville.Marche.Seul, en chambre dans la ville.Des femmes et des filles passent.J’ai déjà connu cette dérive comme dans une bulle de savon, à Vancouver, à Calgary, à Marseille, à Rome, à Barcelone, enfermé dans une bulle de savon qui cogne à chaque pas contre une femme magnifique, ou tentante, ou insensée, jeune, vieille, blonde, brune, à la robe ouverte sur les seins, le corps d’un balancement incomparable, dans une robe sac qui accentue tout ce que la fille peut montrer de grâce, de hauteur, de dépravation, de luxe, d’animalité, de splendeur, d’excitation, de distance, dans un costume qui la serre trop par derrière, dans une robe fantaisie en cerceau flottant autour d’elle, sur les jambes minces que moulent les bas comme une invitation particulière au désir, marée étale et qui subjugue, empoigne, élance, noue, gifle, caresse, vampirise, joue, enchante.18 La petite Jaune aux yeux immenses dont le corps électrise dans le tissu couleur sable qui montre mieux que le nu.La jeune femme élégante qui descend d’un taxi pendant que j’attends à un feu rouge, élancée comme un oiseau sur une plage, ibis d’étranges inclinaisons qui jettent son corps dans plusieurs esquisses dansées pour plaire et défaire.Les deux mômes vulgaires, dont les pull-overs rouges éclatent sur d’énormes paires de seins, dont tout le connu du type ne retire rien à l’envie puissante, bien qu’aussitôt morte, qu’elles provoquent avec la longue habitude du métier.Cette femme mûre qui regarde sans voir, dont la langueur touche par je ne sais quelle profondeur vertigineuse dans laquelle il doit faire bon sombrer pour n’en plus revenir, dont le visage d’une race morte, mais la bouche terriblement vivante sur le masque, comme un fruit déchiré, et le corps ample bien contenu par une sagesse instinctive des gestes, exigent un acte, n’importe quel acte mais un acte, de reconnaissance ou de choc, un acte pour mettre fin au rêve éveillé.L’extraordinaire créature qui doit arriver du Pérou ou du Chili, qui alors sait imiter mieux qu’aucune actrice au monde, mieux qu’aucune prostituée célèbre de l’Histoire, la peau brune d’un grain comme lavé par des eaux et des eaux de torrents en plein soleil, une peau de terre cuite dorée à des vernis de l’Equateur, la robe noire d’une coupe insensée la serrant dans sa démarche, où tout le corps crève la vue, grande ouverte au cou et sur les épaules, les clavicules magnifiques, d’immenses colliers compliqués et de cet argent terne qui a infiniment plus de classe que n’importe quel or pendant devant elle, lui attribuant une autre attitude délirante, le maquillage heurtant comme heurte une photo d’Yma Sumac sur je ne sais plus quelle couverture de disque, et qui a l’air bien méchant lorsque je la regarde passer, accompagnée d’une autre amie extravagante, à la beauté moins féline et trompeuse, plus grande, moins trapue, plus immédiatement désirable mais sans la personnalité louche et princière de la première, et après les avoir dépassées je reviens sur mes pas, j’ai trop envie de regarder encore une fois la créature.La môme intellectuelle, millième exemplaire d’un type unique, et qui trouve chaque fois le moyen de livrer en filigrane la personnalité, intime et bien formée sous la première couche, au profil de la gravité qu’ont celles qui veulent faire l’amour avec le cerveau aussi et à force oublient de le faire avec leur corps (mais n’est-ce pas la seule sorte d’amour que je veuille, parce qu’on communique du cerveau au corps, mais que celles qui connaissent toutes les possibilités des corps et usent leur cerveau à peu près autant qu’un pygmée une machine à écrire ne seront jamais replaçâmes dans une continuation du plaisir par l’esprit?), les cheveux courts, pantalon étroit et gilet noirs, parure nouvelle comme un rébus étonnamment lyrique que j’aime, et il s’en faut de peu que je l’arrête, pour lui parler, pour n’importe quel mot qui nous scelle l’un à l’autre à travers cette ville, en n’importe quelle sphère, pour l’emmener écouter rue de La Gau-chetière les disques de Charles Mingus ou de Bud Powell, pour lui lire Temps: manège ou du Georges Bataille, pour crever la bulle de savon plus implacable qu’aucune cellule, mais je passe sans un mot, ce mot dont j’ai faim dans ma faim, sans un signe à cette fille de celles qui crient muettes et bouleversent les passions sur d’imperceptibles indices, parce qu’on n’aborde pas une fille en pleine rue ou parce qu’on sait trop bien qu’on ne crève pas une bulle de savon à l’intérieur de laquelle on navigue, dont la fonction est justement d’inciter aux séismes pour mieux prouver que l’attente durera encore un peu, quelques jours ou quelques siècles, et je la laisse partir vers ses méditations impossibles comme des tortures logiques, mais je m’en veux tout de même un peu derrière la carapace.La jeune mariée sans doute, dont tout le chic comme une impulsion respire une cassure qui lui crée dans le corps de nouvelles zones à offrir, à faire planer, comme des auras multiples pour mieux affirmer quel bonheur elle capte.La petite Juive hallucinante, dont tout l’érotisme possible est contenu dans un décalque des adolescentes de la guerre civile.L’autre môme intellectuelle, comme une danseuse que j’ai connue dans une cave de la rue de Rennes, habitée d’un courant trouble à fleur de peau, signal plus fulgurant et plus indissoluble d’être sans identité, de toute la tendresse grave, de tout l’émerveillement, de toute l’affection vraie que j’éprouve pour toutes ces filles décalées et authentiques, celle-là aussi il s’en faut de peu mais je ne l’arrête pas, j’en ai trop envie, on combat l’injustice par l’injustice, retrait pire que l’abordage.La Noire magnifique, superbe, belle comme la voix de Sarah Vaughan ou comme une musique par Charlie Parker, créant d’immenses fosses béantes au milieu de la foule qu’elle traverse, comme quelques Indiens nagent, sur le côté, intégrés à leur sillage et au courant au point qu’on se demande où commence l’homme et où le fleuve, sans pouvoir se détacher de la maîtrise et du génie calme qui ne sont bien que de l’homme, fille encore plus radieuse et magnétisante, et délirante lucide d’être au bras d’un Noir impeccable, d’une stature de mâle qui correspond à ce qu’est la fille.Toutes les femmes, les deux ou trois soirs que je me suis laissé suivre, les éclaboussements d’hermétismes pour caméra de la ville la nuit, panoplie pour grésiller le long de la colonne vertébrale, toutes les femmes le soir sans fourrures les mêmes que celles dans leurs fourrures frôlées aux abords du Vel’d’Hiv’ 21 par Abellio les lundis soirs de la boxe, que je frôlais tous les soirs autour du Vel’d’Hiv’ pendant les Six-Jours ou que j’enlaçais au poulailler tout en gueulant mon enthousiasme pour Schulte, Van Steenbergen, Oscar Plattner, Lucien Gillen, surtout Achille Bru-neel, surtout Fausto Coppi.Toutes les filles ou les femmes qu’en passant à même cette rue drainée par elles, et elles seules, j’ai regardé d’un regard insisté, dans toutes les rues, et celle qui m’a rendu ce regard, l’autre matin sur Ontario, regard d’une tranquillité implacable, plus sincère qu’aucun aveu ne pourra jamais l’être parce que sans un mot, une intention purement physique et purement mentale, voulue par la fille qu’elle en aiteu conscience ou non, voulue dans cette voltige paradoxale et luciférienne pour mieux tenter, mieux s’exposer, pour répondre à mon calcul mental comme on donne à voir.Je ne connais pas d’hypnose sur la réalité bien pleine qui engage l’homme plus que ce passage à travers un désir autrement plus intolérable, déchirant, tonique et d’une santé sans failles, sans bavures, que l’autre, celui qu’on satisfait.Parce que celui-là, on n’est pas prêt de le satisfaire! Il relève de la plus haute magie expérimentale et de la poésie égoïste peut-être la plus compromettante, certainement la moins communicable.Il s’établit au-delà de toute limite une communion infernale dans laquelle on sait quel contact on établit, quel dépassement on opère: le contact avec soi-même, le dépassement de soi.La réalité de toutes ces femmes qui m’émerveillent, et elles toutes qui m’émerveillent, se réduit à une connaissance intérieure vouée à l’isolement le plus rigoureux.Lé désir net et vaste que j’éprouve pour chaque fille, l’espace fulgurant d’un croisement que je note et que j’accomplis comme on incise, c’est au bout du compte la totalité de mon isolement.Il faudrait sans doute reprendre ici l’expression de Paul Nougé: au bout du conte.22 C’est bien aussi de ce vertige aux énigmes insurpassables que j’attends mes plus belles rencontres, celles à consommer comme celles à ne dérouler que de tête.Garages.Buildings d’appartements.Un institut des sourds-muets.C’est de circonstance, c’est même extraordinaire ce que c’est de circonstance, un institut des sourds-muets.Un immeuble qui porte un nom de sérénade orientale: Kahan.L’éreintement lancine.Crampes.Sueur.Enfin la rue Molière.Le building dans lequel j’entre porte un autre nom comme une musique persanne: Karen.Je monte quatre étages et demande Pierre T.à une secrétaire.— Monsieur T.n’est pas là pour l’instant.On ne sait pas s’il va revenir cet après-midi.Voulez-vous vous asseoir et attendre?— Mm.Non.Merci.Je vais attendre en bas.Je remonterai d’ici une demi-heure, une heure.Si j’ai marché jusque-là pour rien.Je fais le tour du bloc à la recherche d’un endroit tranquille ou m’asseoir et lire.Rien.Je fais le bloc suivant.Une église, simple, comme une vieille église romane de la Drôme.J’aimerais aller m’asseoir sur l’herbe, près du porche.Mais je ne fais pas trop confiance au clergé et aux «passants» de Montréal.(Oh! monastères romains dans lesquels j’ai souvent été me reposer, dans l’immobilité de la pierre, des voûtes qui bordent la cour intérieure, autour d’une végétation humble et sereine, où l’on peut s’isoler, à l’aise, penser tellement retiré de tout, apte à utiliser à fond une énergie nouvelle — mais je ne suis pas dans un monastère romain, où j’aurais tellement aimé m’ar- 23 rêter après cette montée à pied de la ville.) Je suis rue Jean-Talon.Je retourne à la rue Molière.Devant moi, à deux ou trois blocs, un parc qui paraît vaste, vert, agréable.Je m’y traîne.Au parc Jarry je lis Abellio.On n’a certainement pas donné à ce parc le nom d’Alfred, pataphysicien et grand ordinateur de la transmutation de toutes les valeurs dans l’ivresse, saoul bien sobre et sobre bien saoul, cycliste génial et l’homme d’outre morale, d’outre science, d’outre humanité, un homme, quoi.Mais comme on a omis de précéder le nom de Jarry d’aucun prénom, c’est bien à l’auteur du Surmâle que je dédie le parc tant que j’y suis.Du vent.De l’air.Une tranquillité dans le vent, dans laquelle rester immobile un moment.Je m’assieds à une table de bois, et je sors de ma serviette le livre d’Abellio.«Et certes, la vie ne procède que par mutations brusques; dans l’intervalle des crises, il est vain de prétendre accoucher le destin; elles seules nous révèlent à nous-mêmes.À quoi bon les préméditations, les plans, les ruminations?La sagesse est de tenir pour vaines les superfluités, les tâtonnements, dont nous exagérons l’importance pendant ces périodes étales.Il faut attendre la crise qui viendra, la crise qui vient.» Mais je relève bientôt la tête.J’aspire l’air, herbo-rifère comme rarement en pleine ville — ou bien c’est moi qui suis épuisé par la marche et exagère le premier repos, ce calme, ce vent déployé comme un large courant en plans souples imbriqués.Des enfants jouent, courent après une balle.Deux jeunes Italiens sont couchés au pied d’un arbre.Ils lancent des blagues à trois jeunes filles en robes d’été, assises sur un 24 banc un peu plus loin, deux avec un bébé.Deux vieillards à une table lisent un journal qu’ils se partagent.Je vois comme horizon une véritable zone à laquelle il ne manque rien.Talus, éboulements, baraques branlantes, immeubles modernes et laids comme des casernes, réservoirs, pylônes.Mais le parc stoppe la zone, il y a une sorte de fossé profond, à l’herbe sauvage, haute, très verte.Il y a aussi sur ma droite un kiosque à musique.Plus loin, des terrains de sport.Et qu’est-ce que je fous au milieu de ce parc?Pour les deux Italiens, les trois jeunes filles, les gosses, les deux vieillards, le couple qui passe main dans la main et me regarde un peu trop curieusement mais retourne vite à l’intérieur de son intimité pas moins intime parce qu’en plein air, pour la famille italienne qui passe au complet — et combien belle l’adolescente ardente, négligée pour mieux souligner la perfection du corps! —, pour ces habitants du parc et pour ceux qui comme moi ne font qu’y passer, aujourd’hui pour la première fois mais qui ont l’habitude d’un autre parc, pour cette multitude répandue sous les arbres, dans l’herbe, il y a de la place, de l’air, qu’y suis-je?Ah! l’adroite question.Le grand péril intellectuel, c’est de savoir si bien quelles questions se poser à soi-même, devant les autres mais c’est bien soi qu’on vise.On est capable de raisonner seul pour se comprendre étranger.En dehors de toute masturbation, de toute délectation morose, de tout masochisme, on est assez habile pour se reconnaître au beau milieu un étranger total, complet, qui n’a rien à foutre ici! Une inconséquence dans l’organisation méticuleuse et satisfaite de ce au milieu de quoi on atterrit sans rime ni raison.En Colombie britannique mon beau-père me traitait d’immigrant.Mais c’est ici que je suis un immigrant.Je viens à Montréal prendre les chances qui passent, celles qui portent les problèmes et celles qui portent les solutions.Raisonnement intelligent.Mais encore?.S’il ne passe rien?.S’il ne se passe rien?.Je viens écrire, pour vendre.Idée sage et courageuse.Mais encore?.Si personne n’a besoin d’acheter, de lire?.J’ai l’impression assez nette de dénoter.Sentiment curieux, que j’éprouve sans aucun malaise, mais qui persiste.Trois semaines ici et je ne connais personne avec qui boire un verre, parler d’un livre, des petits oiseaux qui font cui-cui ou de l’Orénoque, faire un tour dans un parc, aller voir un film ou monter dans ma chambre écouter des disques.Cette solitude ne me pèse pas, elle m’intrigue et m’absorbe.Elle me pèse d’ailleurs dans la mesure où des heures et des heures à la machine à écrire entre quatre murs, ou bien des heures et des heures seul serviette à bout de bras à traverser la ville finissent par rendre impossible toute lecture, toute méditation, toute audition de disques même — on les passe sans les entendre.Il y a un certain point où un travail solitaire plutôt forcené et vain est plus qu’il n’en faut pour retirer à l’individu sa disponibilité.C’est à de tels moments qu’il n’existe plus qu’une chose, pour tout de bon: avoir une fille dans son lit ou un type auquel parler pour qu’il réponde.Montréal ville ouverte.J’y suis enfermé hermétiquement.Pas besoin de police, de mur ou de panneau indicateur.De la façon la plus simple, je suis seul, entre quatre murs ou à travers la ville, bouclé à moi-même.Seul en chambre dans la ville.Néanmoins d’excellente humeur.Je retourne à ce livre qui ne manque pas de soulever la question dans sa véritable dimension, dès le titre: Heureux les pacifiques.Naturellement; pourquoi pas la phrase la mieux appropriée ici?Ne pas gâcher cet instant par l’intrusion d’une volonté avide.26 — Monsieur Pierre T.?— Oh! non.Il ne repassera pas cet après-midi, il a téléphoné.Tellement crevé que j’hésite une seconde.L’autobus, avec les vingt-cinq sous?Mais j’ai trop besoin de pain.Je décide après avoir traversé Jean-Talon de redescendre un peu sur la gauche de Saint-Laurent pour varier le décor.Parce que le nom me plaît énormément, je prends la rue Saint-Dominique.Et je pense à toi Dominique, qu’il ferait bon trouver au coin de cette rue.La fatigue noue les muscles et les nerfs sous la peau.Sueur.Crampes d’estomac.J’aboutis à un cul-de-sac.Des grillages en fils de fer empêchent de traverser plusieurs voies ferrées.C’est pourtant peu le jour pour aller me mettre dans des culs-de-sac et avoir à revenir sur mes pas, j’ai déjà marché trop longtemps, et il me reste soixante ou soixante-dix blocs à faire avant d’être de retour à la chambre 13 rue de La Gauchetière.Je vais jusqu’à la rue Casgrain.Carling’s.La bière que je commandais le plus souvent en Colombie britannique, et sur le train.Boire de la bière! Il y a des années que je n’avais pas connu une telle période sans boire, et quelle période! Et tout particulièrement aujourd’hui, ne pas pouvoir boire un seul verre, il faudra que je m’en souvienne.J’aboutis à un cul-de-sac.Cette fois, je me traîne plus que je ne marche.Retour sur Saint-Laurent.Je tourne sur Saint-Viateur, que je suis jusqu’à Saint-Dominique.Ville coupée de l’animation de la ville, tranquille comme une grande rue de province, habitée de famil- 27 les simples qui aiment s’asseoir sur les porches, sur des chaises tout au long du trottoir.Spectacle que j’ai déjà remarqué à l’est, dans les petites rues adjacentes à Saint-Hubert et Papineau, et que je n’ai jamais vu qu’à Montréal: ces centaines d’escaliers qui montent au premier étage, et parfois au second, droits parfois, le plus souvent en spirales, devant les façades.On a l’impression d’escalades invraisemblables, d’un décor de théâtre populiste, d’une gymnastique inutile et bizarre.Il y a je ne sais quelle allégresse et je ne sais quel charme baroque dans tous ces escaliers qui montent devant les maisons, en pleine rue.Je tourne un peu plus sur la gauche, par Mont-Royal, jusqu’à De Bullion.Je dois être dans une ville juive transportée dans une province curieuse et apathique qui porterait mal le nom d’aucun pays.Je retrouve l’atmosphère de l’avenue de l’Esplanade, pas l’atmosphère de ce matin dans la portion juive de Saint-Laurent.Ici doit se terrer dans un confort pieux une classe socialement plus élevée.Chirurgiens, dentistes, avocats, professeurs, auteurs.Une petite fille très maigre et belle comme une adolescente de la guerre civile (un mythe obligé, en Israël les adolescentes font la guerre civile), parle en russe à sa mère au premier étage, masse truculente à son balcon de fer rouillé.Qu’est-ce qui fait rire derrière la vitre, de ce rire troublé, plein d’un espoir un peu torturé mais emportant, avec une nuance de moquerie qui cache mal l’admiration, la petite fille à lunettes si juive qui regarde le garçon de douze ou treize ans, au corps mal foutu de faux intellectuel militant pour la poésie en yiddish (pas encore! mais ça ne manquera pas! le ventre déjà trop gros et le dos rond, les bras trop maigres) lançant deux fléchettes en l’air qui retombent plantées dans le sol, dans le petit jardin misérable et rabougri devant la maison terne (misérable, mais un pareil bout de jardin, c’est aussi tout un monde qu’on peut se recréer à volonté, exclu du reste de la ville, on fait du plus misérable un no man’s land qui occupera l’esprit toute une vie, atrophie à mirages humbles et faciles)?J’oblique par Pine, jusqu’à Laval.On traverse une rue, on tourne un coin, et le décor change complètement.Acte suivant.L’action se situe à.dans l’époque.Larges trottoirs maintenant.Plus un seul escalier en spirale mais tous droits et larges comme pour réceptions hautaines et cossues.Presque chaque immeuble possède au premier étage un balcon confortable à la balustrade en fer forgé ou en bois travaillé.Des carrés minuscules de gazon ou d’arbustes devant les façades.Rideaux tirés.À Sherbrooke, j’oblique encore à gauche et descends Sanguinet.Rue triste, fermée, de banlieue sinistre et bancale, une rue sanguinaire sans un mot.Et pourtant, peut-être est-ce derrière ces façades insalubres, tordues, lépreuses, lézardées, derrière les pancartes Coca-Cola ou 7Up délavées, déchirées, curieuses en ce lieu de zone dure et comme inhabitée, derrière les bicoques tassées sur elles-mêmes, au long de cette veine aux globules pourris et tracée comme une nervure faite au canif, est-ce derrière ce décor de la misère dure que grouille la vie la plus immédiate, la plus échauffée, la plus prête à bondir — on devine une sorte de rage sincère, une sorte de fièvre souple et adroite, invisible mais là, forces disponibles qui guettent, à l’intérieur en cassures de ce boyau qui me rappelle certaines 29 ruelles du Quartier Arabe où j’ai passé tant d’après-midi irremplaçables, ou d’autres ruelles derrière la Bastille que j’ai hantées Lucille à mon bras cherchant une chambre.Sainte-Catherine hurle, trépigne, étincelle, charrie ses flots dégorgés dans le tintamarre, cavale en trombes et en fanfares, suicidés vivants s’y bousculant, s’y précipitant, s’y accrochant, dans la fièvre hystérique qui les automatise pour qu’ils gagnent leur vie et sachent civilement défendre la cause juste de leur pays, de leur honneur, de leur famille, de leur travail, de leur hystérie automatique pour gagner sa vie.Aussi dégueulasse et effrayant que le boulevard des Italiens ou Georgia Street, que Piccadily ou la 8e avenue à Calgary.Mais il y a aussi les nuits de la rue Sainte-Catherine, nuits d’une vie à fleur de peau, à fleur de drame, à fleur cancéreuse mais vivante.De la rue Sainte-Catherine où j’ai déjà tant erré, que je connais déjà comme si elle m’appartenait, d’Amherst à Guy, coupée de Saint-Laurent où je vais manger des hot-dogs à dix sous et des patates frites à cinq, où l’on se reconnaît.Sainte-Catherine et Saint-Laurent d’Ontario à Craig, mes lignes de démarcation, mes équateurs, jetées d’où voir et vivre les archipels de l’insomnie et les réveils d’îles, qui cognent entre les yeux, qui grattent la peau à vif, qui cernent les sueurs, qui brutalisent les idées claires et cinglantes pour survivre, sans cesser de vivre, travail de titan, travail de clochard, travail de démiurge.Je traverse.Saint-Denis.J’achète un pain.Je passe.Dorchester.Rue Lagauchetière, le 407 Est.Épuisé.Pour rien.Je prends mes draps chez la logeuse.Je mets de l’eau à bouillir et je me change, il faut faire attention aux quelques habits «sortables».30 Il est six heures.Je verse dans l’eau bouillante deux sachets de thé employés une première fois et un sachet neuf.Je lis jusqu’à huit heures, écroulé dans la chaise à bascule.Je fais cuire mon dernier petit paquet de nouilles à dix sous.Lorsque j’ai louée cette chambre, je me suis acheté une casserole minuscule, une cuiller, un couteau de poche, un ouvre-boîtes et un verre (à dix sous parce qu’il était ébréché, dans un magasin vide tenu par une vieille qui m’a dit de ramasser la poussière avec une feuille de papier cartonné plutôt qu’acheter une pelle, et elle m’a même donné une feuille de papier cartonné, celle dont je me sers encore).J’ouvre une boîte de soupe aux pois, la dernière.Je mange une moitié, sans délayer avec de l’eau parce qu’en mangeant le condensé tel quel, épais et sec, une moitié suffit; transformé en soupe, il m’en faudrait deux boîtes pour calmer ma faim.À partir de demain, il ne me restera plus que du fécule de maïs.Mais j’aime ces bouillies de «corn starch».Je refais du thé.Je fume une gauloise.(Une au réveil, une après le repas, une dans le lit avant de dormir; le reste du temps je roule un mauvais tabac ou je fume la pipe.) Seul, seul, seUL, sEUL, SEUL.Tea for two par ce trio magnifique.Oscar Peterson, Ray Brown et Barney Kessel.Je refais encore un peu de thé, sur les vieux sachets.J’ai faim, mais je ne touche à rien, je n’ai plus de vivres que pour quarante-huit heures, en me privant.Je ne passe plus de disques pour ne réveiller personne dans les chambres.Ce sera l’anniversaire de Lucille la semaine prochaine.Le 29 juin, en plein été, sous le signe du Cancer. 2 plus 9 égale 11.Le symbole du couple parfait, qui a dépassé le stade premier de l’érotisme seulement physique exprimé par le 1 dans le 0,10.L’autre chiffre de l’amour parfait, l’infini renversé, étant le 69.11, c’est aussi le chiffre de deux fois l’unité, le principe divin doublé.C’est la période de l’année où ma femme prend deux ans d’avance sur moi.Elle aura vingt-six ans, il me faudra à moi attendre le 12 janvier 59, sous le signe du Capricorne, pour avoir vingt-cinq ans.Nous évoluons lentement vers la crise de la trentaine.Je prends des références dans Abellio jusqu’à deux heures.Après une heure, dans la nuit coupée de klaxons sans en détruire l’immensité tombale, le vent s’est levé, qui hurle, en secousses comme des vagues arrachées de fonds abyssaux, et parfois gémit, étirant de curieuses plaintes nouées.Il y a une véritable présence du vent qui s’intercale entre la nuit et ces références que je note, cette nuit multiple de la ville et ma solitude entre les quatre murs, mouvement à variations continues qui peuple l’isolement d’une germination supplémentaire.Dans le fond, il suffit d’être seul pour se sentir inclus à des univers considérables, qui projettent dans l’espace intersidéral.On accomplit ainsi quelques petits voyages qui perfectionnent certains pouvoirs.Au lit enfin je fume une gauloise.Je finis Heureux les pacifiques.32 «La femme, au sens caché de la Bible, c’est le principe femelle vivant en tout homme, au même titre que le principe mâle, et cherchant à s’équili- brer avec lui, c’est la Foi s’opposant à l’Intelligence et s’obligeant à grandir avec elle.(Il est dit du premier Adam: Dieu le fit mâle et femelle.) «Quoi qu’il m’arrivât désormais, il me semblait que je ne pouvais plus me sentir frustré par la vie.» Le chemin est encore long à parcourir.Je suis sans hâte, parce que je vis un perpétuel état d’alerte.Bouclé sur moi-même, dans un certain rayonnement, dans une certaine projection volontaire, c’est aussi boucler la boucle.Tout ce temps, si je parviens à l’abolir, dans le vivre, peut-être.J’éteins tout de suite après avoir fini le livre.Il est trois heures et demie.Le corps après la dérive d’aujourd’hui, journée marquée, réclame une pause.On se pose naturellement la question: que sera encore une nuit seul?Mais il y a des questions qui n’entament pas une certitude, elles l’alimentent.Demain, premier jour de l’été, j’écrirai quelques pages à Lucille pour qu’elle fasse de son anniversaire une grande fête, demain c’est déjà aujourd’hui, comme hier c’est encore aujourd’hui, ce vertige lucide qui permet lorsqu’on est seul de se concentrer sur certaines expériences intérieures, à vivre à même la réalité, et à même la réalité et ses symboliques, le bel aujourd’hui, je.Montréal, 22-26 juin 1958 «Tea for one» a été publié pour la première fois en 1960 dans Écrits du Canada Français 6. Télé détente HEBDO 5 au 11 mars 1983 • 75c 42 A / SOIR aviné cne^* 407 Est rue de La Gauchetière, chambre 13, huit dollars par semaine, une fenêtre vers le Sud, une vers l’Est, un «décor» à la Luchino Visconti ou à la Vincente Minnelli, à la John Huston ou à la Jacques Rivette, premier «lieu» que j’habite à Montréal, où se pensent et commencent une errance et une écriture qui n’auront plus de cesse.« m» à .«•S.4» Coeur de la ville.D’Ouest en Est la Sainte-Catherine, la grande rue commerciale de Montréal.Du Sud au Nord, la Main, le boulevard Saint-Laurent, véritable frontière (y compris législativement), d’un côté commence l’Est, de l’autre l’Ouest.Le cinéma Eve était en 1958 le Midway, où, comme c’est encore possible au Cristal, on pouvait dès 10 heures du matin pour 35 cents dormir, ou voir à la suite trois films américains, parfois un Fritz Lang, un George Cukor, un Orson Welles, un Nicholas Ray, un Joseph Leo Mankiewicz, un Anthony Mann. Un monopole slave.L’agitation caractéristique, brutale et d’un romantisme indéracinable.Quoi dans les ordures?Astiquer l’automobile.CHARCUTERIE HEBRAÏQUE ?E MONTRÉAL INC.CHARCUTERIE HEBRAÏQUE OE MONTREAL INC.ALLEN SIGNS 'Émfmê WELCOME ,—,——- ¦ mm:âm ¦ràséx* Des magasins qui étiquettent à des prix dérisoires des marchandises qui me font presque arrêter à chaque étalage.Il faut être juif pour s’y reconnaître.Pourtant Schwartz, le plus célèbre et celui de la meilleure qualité, c’est un ami québécois qui me le découvre, Gérald Godin, bien avant qu’il devienne député de Mercier (où maintenant j’habite) puis Ministre des Communautés culturelles et de l’Immigration. Je rêve d’une villa en ville pour le travail et des fêtes/ c’est un poste de police et une caserne de pompiers coin Saint-Laurent et Laurier.:K Je vois plusieurs de ces Juifs à la longue barbe, portant un chapeau noir qui ne trompe pas.Aujourd’hui, j’imagine commentaire (comment taire?) par Edmond Jabès.¦ ¦ / CAFFÉ I ¦.v>S'«S«W -.¦ V y»*»! *• >* .>' :Mv ^ *- -.-V; -l *¦ ’ * *£•* >« I» V»4 ** .» «I»- ¦ s ••?.photos andré lamoureux
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