Le devoir, 12 février 2011, Cahier F
LE DEVOIR, LES SAMEDI 12 ET DIMANCHE IS EEVRIER 2011 tr LITTERATURE Il pleuvait des oiseaux de Jocelyne Saucier Page F 3 ESSAI Qui a peur du mariage ¦ Page F 6 LIVRES Marcel Rioux fut un des plus grands intellectuels québécois, des années 1960 jusqu’à sa mort, en 1992.D’abord anthropologue, il devient ensuite sociologue et s’engage dans les luttes progressistes de l’époque.Après avoir lutté contre le duplessis-me et le cléricalisme dans les années 1950, il participe activement aux mouvements nationaliste et socialiste qui naissent dans le Québec de la Révolution tranquille.Marcel Rioux, nous assure pourtant Gabriel Gagnon, qui fut son collègue et ami, fuyait «la chicane et les situations conflictuelles, refusant les débats trop émotifs avec ses adversaires».L’engagement de Marcel Rioux ARCHIVES LE DEVOIR «" ne s’agit pas de vendre des biens culturels [.], mais d’amener les gens à manifester leur propre vie culturelle, à participer à la production de leur propre conscience.S\ Marcel Rioux ^ ^ LOUIS CORNELLIER lithologie de presque 600 pages, La Culture comme refus de l’économisme regroupe plusieurs des écrits de Marcel Rioux qui étaient devenus difficilement accessibles.Conçu par les sociologues Jacques Hamel, Julien Forgues Iæ-cavalier et Marcel Fournier, tous trois de fUni-versité de Montréal, ce gros ouvrage réunit des essais plutôt savants qui permettent de découvrir les principales facettes de la pensée du grand sociologue.Dans un article publié en 1969 et devenu une sorte de classique, Rioux oppose la sociologie critique et la sociologie aseptique, pour choisir résolument la première.Il ne s’agit pas, pour lui, de seulement «connaître objectivement la réalité sociale».Il importe aussi, à la manière de Marx, de se préoccuper de «finalités sociales» et de «juger les sociétés selon la mesure dans laquelle elles permettent à l’homme de se réaliser».Toute l’œuvre de Marcel Rioux est ainsi obsédée par «le problème de la bonne vie et de la bonne société».Sans cesse, par exemple, le sociologue se demande comment le Québec peut se moderniser sans devenir américain, comment préserver les acquis de la révolution industrielle, sur le plan du niveau de vie, tout en évitant de voir l’homme réduit «au rôle de consommateur docile».«De même, écrit-il, que le psychanalyste étudie les rationalisations individuelles pour découvrir comment la personnalité pourra s’autodéterminer et créer ses propres normes, ainsi, le sociologue, en étu- diant les rationalisations collectives que sont les idéologies, pourra contribuer à déterminer les conditions de la bonne société, de la société normative, qui devra [prendre la place de] la société normale, celle qui ne fait que s’adapter à la rationalité technologique.» Marcel Rioux identibait, en 1968, quatre idéologies, c’est-à-dire «la définition qu’un groupe se donne de lui-même et les buts qu’il assigne à son action collective» dans l’histoire du Québec.La première, laïque et indépendantiste, est proposée par les patriotes.Elle est rapidement remplacée par l’idéologie de conservation, selon laquelle le ^ou-pe québécois minoritaire doit essentiellement préserver un héritage culturel français et cathobque.Après la Deuxième Guerre mondiale, cette idéologie, devenue anachronique, est contestée par ce qqe Rioux appelle l’idéologie de rattrapage.A la Faculté des sciences sociales de l’Université Laval et à Cité libre, notamment, on plaide pour une modernisation du Québec, longtemps empêchée par le conservatisme précédent, afin qu’il devienne une démocratie libérale comme les autres.Cette contestation sera toutefois elle-même contestée par des groupes plus progressistes qui afbrmeront que le Québec francophone représente «une société industrielle moderne qui a été dominée, économiquement et politiquement, parle Canada» et que seule l’indépendance peut être à sa mesure.Rioux parle alors de l’idéologie de développement et de participation, ou de dépassement.Il ne s’a^t plus que de rattraper les autres pour faire comme eux, mais de débnir un projet de société plus globalement participatif.Rioux, évidemment, s’inscrit dans la logique du dépassement.De 1966 à 1969, le sociologue préside la Commission royale d’enquête sur l’enseignement des arts au Québec.Il publie alors plusieurs articles qui traitent des enjeux éducatifs, à partir de son point de vue de sociolo^e critique.Le rapport Parent, explique-t-il, propose une réforme de l’éducation qui a «pour objectif avoué de former des citoyens qui puissent vivre et s’épanouir dans une société industrielle moderne».Il s’inscrit, en ce sens, dans la logique du rattrapage.Qr, déjà à l’époque, cette société industrielle est en train de faire place à la société postindustrielle — on dirait aujourd’hui de la communication — dans laquelle un niveau de vie assez confortable pour la majorité s’accompagne de l’effacement des bnabtés sociales.La société industrielle avait érodé les traditions, les cultures premières, qui fournissaient un sens à l’existence, pour les remplacer par la rationalité instrumentale (croissance économique, développement technologique).L’école de cette société visait à former l’homme «normal», c’est-à-dire un producteur.Dans une société d’abondance matérielle où l’information devient le bien dominant, l’école se retrouve donc devant l’alternative suivante: former des consommateurs ou, c’est le choix de Rioux, former des hommes normatifs, «c’est-à-dire des êtres qui pourraient enfin développer librement toutes leurs facultés».Refusant que l’homme laissé sans traditions par la société industrielle devienne «l’homme unidimensionnel» de Marcuse, sans valeurs autres que privées et labriquées en série par les techniques de communication, Rioux plaide en faveur du passage d’ime culture humaniste (réservée à quelques-ims, en marge de la vie quotidienne) à une culture ouverte, dans laquelle l’enseignement des VOIR PAGE F 2: ENGAGEMENT F 2 LE DEVOIR LES SAMEDI 12 ET DIMANCHE 13 EEVRIER 2011 LIVRES EN APARTE L’homme aux cheveux les plus courts du monde Jean-François Nadeau y 1 i L' « James Hyndman.homme aux cheveux les plus courts du monde»?Non, il n’est pas question ici du comédien Plutôt d’Arthur Cravan, poète-boxeur-provocateur, un homme aussi fier de ses cheveux que de son statut de neveu d’Oscar Wilde, mort dans des circonstances nébuleuses au Mexique après s’être enfui de France et avoir vécu un peu partout et nulle part, à des milliers de kilomètres de n’importe où.A l’occasion du cinquantenaire de la mort d’un de ses plus farouches détracteurs, Biaise Cendrars, on pense forcément aussi à cet homme complexe.D’origine anglaise, né en Suisse en 1887 sous le nom de Fabian Avenarius Lloyd, il vit un temps en France, où il se fait quelque peu connaître grâce à une revue.Maintenant, dont il est le seul rédacteur.Maintenant ne connaît que cinq numéros, entre 1912 et 1915, tandis que Cravan multiplie les provocations de toutes sortes.Il convie par exemple le public à une conférence où îl annonce qu’il se suicidera Son public de curieux est relancé au besoin par l’avis de personnalités, comme le peintre Van Don-gen, un homme que Cravan estime.Van Dongen, écrit Cravan, «a la peinture dans la peau.Quand je cause avec lui et que je le regarde, je me figure toujours que ses cellules sont pleines de couleur, que sa barbe elle-même et ses cheveux charrient du vert, du jaune, du rouge ou du bleu dans leurs canaux».Le poète-boxeur ne se suicide pas en public.11 apprend par contre comment tirer sur la foule par tous les moyens, avec sa plume autant qu’avec une arme.11 invite Guillaume Appolinaire à l’affronter en duel.11 se moque par ailleurs avec férocité d’André Gide.Ses railleries contre Gide, republiées en 1996 par des rigolos, avec la substitution du nom de l’écrivain par un autre, sont envoyées à ce poseur qu’est Philippe Sollers.Un siècle plus tard, le texte a toujours la même force de frappe.Cravan s’enfuit de France à l’aide de faux papiers pour échapper à la boucherie de la Grande Guerre.Pacifiste?Objecteur de conscience?Même pas.11 se moque de tout, y compris de cela.«Ils peuvent tous se faire tuer si ça leur chante —je m’en lave les mains — mais qu’ils ne s’attendent pas à ce que je leur emboîte le pas.Enfin quoi, si leur folie collective leur disait qu’ils doivent faire le sacrifice de leur vie pour moi, je ne me donnerais même pas la peine de les en dissuader.» Tandis que les hommes se tailladent la peau les uns les autres, Cravan vit et respire, laisse le rouleau de la vie se dérouler devant lui comme un tapis rouge, se croit au paradis partout, se sent capable, même en dormant, de forcer le destin qui l’obligerait à n’être qu’un homme, rien qu’un homme.En Espagne, sans un sou, Cravan provoque au combat le boxeur Jack Johnson, ancien champion du monde alors forcé à J’exîl en Europe pour n’avoir pas su triompher aux Etats-Unis des préjugés raciaux.On ne lui pardonne pas d’avoir épousé une Blanche et de mordre dans la vie avec des dents en or.Un affrontement avec Johnson, plus ou moins chorégraphié d’avance, finit par permettre à Cravan de gagner asse^ pour qu’il puisse financer sa fuite en Amérique.A New York, vive passion avec une poétesse.Mina Loy, dont îl aura une fîUe.Puis, c’est à nouveau la fuite.Il franchit la frontière canadienne avec un faux passeport russe qui lui permet de travailler un temps dans une ferme canadienne-françai-se.n se retrouve à Montréal et enfin à Québec, où îl s’embarque, semble-t-il, sur un bateau danois pour poser pied à Terre-Neuve.11 y sera pêcheur, avant de repartir, cette fois à destination de Mexico.Mort en 1918, peut-être dans le golfe du Mexique — du moins selon ce qu’en dit André Breton — ou plutôt dans la capitale mexicaine, comme le raconte Biaise Cendrars.Chose certaine, Cravan tente alors de se refaire sous le soleil un capital de célébrité qui lui permettrait de survivre.Toujours est-il que, peu importe la version de sa fin, le corps du géant de deux mètres n’a jamais été retrouvé.Cravan est mort à l’âge de 31 ans et sera, au-delâ de son décès, plus grand que lorsqu’il était vivant: une des figures inspiratrices du surréalisme d’André Breton et du dadaïsme de Tristan Tzara, de même qu’une des figures qu’estime le plus Guy Debord.À l’occasion du cinquantième anniversaire de la mort de Biaise Cendrars, on republie cette année la plupart des écrits de cet aventurier né lui aussi en Suisse, comme Cravan, comme le mouvement SOURCE GRASSET / COURTESY OE ROGER LLOYDCONOVER Mort à 31 ans, Arthur Cravan fut une des figures inspiratrices du surréalisme d’André Breton et du dadaïsme de Tristan Tzara.Dada.Dans l’après-guerre, les livres de Cendrars ont beaucoup compté ici, du moins chez une certaine bohème montréalaise, comme le raconte avec fougue Jean-Claude Germain dans La femme nue habillait la nuit (Hurtubise, 2010).Germain a L’Or entre les mains que déjà son libraire de l’époque lui suggère de lire aussi La Prose du Tran-sibérien et de la petite Jehanne de France.Sous la plume de ce Cendrars, Cravan ne fait pas du tout belle figure.Dans Le lotissement du ciel, Cendrars offre un portrait du poète-boxeur en parfait écervelé, une sorte de grand lâche prisonnier d’un personnage grotesque, ruiné â trente ans par cette force et cette allure exceptionnelles qui l’encouragent â la paresse totale.Pour nourrir ce portrait dévastateur, Cendrars s’en remet â des témoins oculaires, â des ouï-dire et â des lettres que le poète-boxeur avait envoyées â une de ses maîtresses.Entre des lignes de fiel, on apprend tout de même que Cravan, installé â New York, fréquente Marcel Duchamp et «les salons des Stieglitz, les photographes d’art, et autres marchands de tableaux».11 se Irouve en somme au milieu de bien des fleurs que proposent aujourd’hui aux nez fins les grands musées.Mais que peut-on savoir vraiment de la vie d’un tel homme?Au final, cette vie humaine reste composée de trois lignes difficiles â suivre tant elles s’attirent et se repoussent les unes les autres: ce que cet homme a cru être, ce qu’il a voulu être et ce qu’on a cru qu’ü fut par la suite.Je ne lis plus désormais le nom d’Arthur Cravan qu’en songeant d’abord âune maison d’édition québécoise, l’Oie de Cravan, qui lui rend hommage autant par le choix de son enseigne que par une partie de sa production, ancrée elle aussi dans cette liberté totale que revendiquait le poète-boxeur.L’Oie de Cravan produifi sous la direction de Benoît Chapufi un travail éditorial parmi les plus fins et les plus conséquents d’ici, complètement en marge des supposées nécessités du marché.11 n’est d’àleurs pas sans rappeler â cet égard l’esprit du poète Roland Gi-^ère, au temps où celui-ci était éditeur.Tant mieux si «les oies de Cravan naissent des mâts pourris des navires perdus du golfe du Mexique» pour migrer encore et toujours vers nous.jfnadeau@ledevoir.corn LE LOTISSEMENT DU CIEL Biaise Cendrars Folio Paris, 2011,538 pages PARTIR POÈMES, ROMANS, NOUVELLES, MÉMOIRES Biaise Cendrars Gallimard, «Quarto» Paris, 2011,1372 pages (en librairie le 2 mars) ENGAGEMENT ^ I A\ ‘iilture c ccmnorems de rÉronoinisiiic -r-^ Miirirl moux M Pmwi de l'UniHénite de Martreel SUITE DE LA PAGE E 1 arts propose l’apprentissage de l’expérience esliiétique et de la créativité â tous.«Il ne s’agit pas de vendre des biens culturels [.], mais d’amener les gens à manifester leur propre vie culturelle, à participer à la production de leur propre conscience.» Indépendantiste, Rioux croyait qu’il «n’est qu’une raison valable de se battre pour le Québec, c’est qu’il ait une identité propre, une culture particulière et qui donc représente une variété d’humanité qui apporte à l’ensemble des nations un son distinctif».Pour lui, la souveraineté n’était pas divisible, parce que «le politique, l’économique et le culturel sont liés dans le vécu des sociétés et des individus et s’influencent réciproquement».Aussi, il ne croyait pas â la possibilité d’une souveraineté culturelle sans une souveraineté complète.11 vivra difficilement le résultat du référendum de 1980 et s’inquiétera, dans les dernières années de sa vie, que le Québec subisse dans l’indifférence les assauts de l’impérialisme culturel américain.«On ne devient pas Nippon parce qu’on achète une voiture japonaise, écrira-t-il en 1987, mais on devient Américain en s’abreuvant constamment de films, de télévision, de chansons, d’imprimés et de bric-à- brac américains.La marchandise et le spectacle triomphent.Tout est-il donc perdu?» Même en écrivant ce «Requiem pour un rêve?», Rioux nous invitait â poursuivre la lutte.Collaborateur du Devoir LA CULTURE COMME REEUS DE UÉCONOMISME Écrits de Marcel Rioux Textes choisis et présentés par Jacques Hamel, Julien Forgues Lecavalier et Marcel Fournier Les Presses de l’Université de Montréal Montréal, 2010,586 pages DANS LE BULLETIN D’HISTQIRE POLITIQUE U GAUCHI AU QUÉBEC PUL PRt?AROHS-HOUa vlb editeiir @11 www.Qdvb.com Presses de Sous la direction de [|u^^|ersité Guy Lachapelle Il s^agit de voir te Québec à travers les influences d^un voisin plus quHmposant, à savoir les Etats-Unis.^- ,ous la direcüon de Guy Lachapelle LE DESTIN AMÉRICAIN DU QUÉBEC ede cyciaiE VLB : 08 - LaGauche // 9 Février 2011 // Le Devoir ^MUNKATioN* Préparé par : Cyclone Design 450-433-5009 369 pages 39,95 $ ^ Abonnez-vous à INFO-PUL vwvw.pulaval.com Une correspondance inédite de Jean Genet PAUL BENNETT La commémoration du 100" anniversaire de la naissance de Jean Genet continue de susciter plein d’essais biographiques et de rééditions, mais peu d’inédits puisque Genefi critique implacable de ses œuvres, n’a pratiquement rien conservé de ses premiers écrits ou de ses textes inachevés.Seule une infime partie de sa correspondance a échappé au même sort.D’où l’intérêt de la vingtaine de lettres qu’il a adressées au début des années 1930, puis pendant la Seconde Guerre mondiale, â une jeune femme de son âge, Andrée Plainemaison, surnommée Ibis, et qui viennent d’être réunies par le fils de celle-ci.Seules les lettres de Genet ont été conservées.Les premières de ces lettres ont été écrites en 1933, neuf ans avant la publication du premier livre d,e Genet, Le Condamné à mort.A l’époque où Genet la rencontre, Ibis est codirectrice d’une revue pacifiste, féministe et anar- Bernard Anton : pour la St-Valentin Bernar» AljTON Tango rouge Poèmes d’amour tantriques Jean Ccuel I .cil l'cs à llii> çfüAt, Jeunes, qui ne connaîtra que quatre numéros.Elle demande â Genet d’y publier un texte qui ne paraîtra pas puisque la revue aura entre-temps disparu, mais qu’elle conservera avec sa correspondance.Bien qu’embrouillée et maladroite, il s’agit sans doute de la première œuvre «littéraire» de Genet Les lettres de Genet â Ibis sont passionnées: d’une part parce qu’il considère cette amie comme la seule personne â qui il peut faire confiance; d’autre part parce qu’il est amoureux fou de certains amis d’Ibis, qu’ü supplie d’intervenir auprès d’eux pour leur révéler son amour caché et., inavouable.Ces courtes lettres souvent désespérées sont celles d’un jeune homme fragile et farouche, mais affectueux et enthousiaste.Elles annoncent les thèmes de son œuvre â venir, par exemple son nihilisme ou son mépris de l’autorité, mais parlent surtout de sa détresse, de son immense solitude, de sa recherche éperdue d’une raison de vivre.«Je ne crois à rien», répète-t-il â plusieurs reprises comme un refrain.Autodérision et autodénigrement y sont omniprésents: Genet, qui s’exerce au style précieux, flamboyant mais corrosif qui sera le sien, s’y moque allègrement de ses tics d’écriture.Pascal, Valéry et Gide y sont évoqués comme des modèles.Sans être indispensable, ce document étonnera et comblera tous les lecteurs de Genet Le Devoir LETTRES À IBIS Jean Genet Présentation et notes de Jacques Plainemaison UArbalète/ Gallimard Paris, 2010,110 pages LE DEVOIR, LES SAMEDI 12 ET DIMANCHE IS EEVRIER 2011 F 3 LITTERATURE Survivre au désastre Jocelyne Saucier est une merveilleuse conteuse Roman historique, Il pleuvait des oiseaux?Pas vraiment.Pas seulement.Même si l’auteure, Jocelyne Saucier, nous fait revivre des événements tragiques qui se sont produits il y a près d’une centaine d’années, dans le nord de l’Ontario.Lm approche de cette ^ romancière est tout à fait particulière: le passé, c’est à la lumière du présent qu’elle le scrute.Ce sont les traces qui l’intéressent, qu’elle fouille, inlassablement.Son point de vue: celui des survivants d’une tragédie.Comment réintègrent-ils le monde des vivants après avoir vu la mort de près?Quelles images continuent de les hanter?Comment vivent-ils, au fil du temps, avec l’horreur enfouie dans leur mémoire?Ce sont les survivants des grands feux qui ont ravagé le nord de l’Ontario au début du XX® siècle qu’elle fait parler dans II pleuvait des oiseaux.Par l’entremise de la fiction.En lançant sur leurs traces une photographe.Cette photographe, jamais nommée, on rêverait de voir ses photos, d’ailleurs.Toutes ces photos de vieilles personnes qu’elle collectionne, ces vieilles personnes tout imbibées encore de l’horreur vécue dans leur jeunesse, lors des grands feux.Faute de photos, nous aiuons accès à leius témoignages, par bribes.L’une des survivantes dira: «Il pleuvait des oiseaux.» Ainsi: «Quand le vent s’est levé et qu’il a couvert le ciel d’un dôme de fumée noire, l’air s’est raréfié, c’était irrespirable de chaleur et de fumée, autant pour nous que pour les oiseaux, et ils tombaient en pluie à nos pieds.» Toutes sortes d’histoires s’entremêlent.Ici, des enfants retrouvés vivants, comme par miracle, dans un ruisseau.Là, les membres d’une famille entière qui ont survécu «en creusant la terre de leurs mains entre les rangs de leur champ de pommes de terre et, chacun dans son sillon, ils étaient restés face contre terre pendant que les vagues de flammes déferlaient au-dessus d’eux.» Hallucinantes, les descriptions qu’ils font de ce feu tout puissant, des habitations envolées en fumée, des corps enflammés.La photographe résume: «Ils ont tous eu le sentiment d’avoir vécu la fin du monde.» La plupart se souviennent aussi d’un garçon de 14 ans, appelé Boychuck, errant dans les décombres fumants, seul au monde: il avait perdu toute sa famille, morte calcinée dans le caveau à légumes de la maison.Certains avancent qu’il aurait marché des jours, des nuits, complètement hagard, peut-être même aveugle, pour un temps.Certains disent qu’il était à la recherche d’une jeune fille, dont il aurait été amoureux.D’autres vont jusqu’à dire qu’il y en avait deux: deux filles recherchées par lui, aimées de lui, des jumelles.Ce Boychuck est le seul survivant connu des grands feux que la photographe n’a pas rencontré.Quand le roman commence, c’est chez lui qu’elle se rend.Au fond des bois.Mais il est trop tard: le vieux vient de mourir, avec ses souvenirs, avec ce drame «qu’il a porté en lui partout où il a tenté de faire sa vie».Jamais il n’avait parlé de tout cela avec qui que ce soif semble-t-il.Seule piste possible pour la ^ V Danielle Laurin Le regard attendri que pose la photographe, alter ego de l’auteure, sur ces vieux nous chavire photo^aphe: des tableaux.Des centaines de tableaux, peints par Boychuck dans son atelier de fortune.Jusqu’à quel point son travail témoigne-t-il des marques de ce drame qu’il portait en lui?Cherchait-il à reproduire les scènes d’horreur auxquelles il avait assisté?Difficile à dire.La photographe n’est pas au bout de ses peines.Entre-temps, elle fera la connaissance des deux vieux amis du peintre, exilés au fond des bois dans une cabane, comme lui.Eux aussi ont choisi de tourner le dos à la société, pour commencer une autre vie, dans la nature.Leur devise: liberté de vivre, liberté de moiuir.Ils sont âgés, très âgés.Et se réservent le droit d’en finir quand leurs vieux os auront eu leur lot de souffrances.C’est un pacte qu’ils ont conclu.La photographe se prend d’affection pour eux, et nous aussi.La catastrophe des grands feux demeure en sourdine, elle reprend le dessus de temps en temps, mais l’histoire de ces vieux cachés au fond des bois prédomine: c’est le fil narratif du roman.Bientôt, une vieille dame entrera dans le décor.Elle a 82 ans, a passé 66 ans en institut psychiatrique.Qn assistera à des scènes surréalistes, il y aura de l’entraide, de la tendresse tout plein.De l’amour, aussi, beaucoup.Le regard attendri que pose la photographe, alter ego de l’auteure, sur ces vieux nous chavire.C’est beaucoup un roman sur la vieillesse, finale-meuL qui nous est proposé.Siu ce qu’elle comporte de souvenirs enfouis, de drames passés, bien sûr, mais aussi de regard différent siu le présent.Qn n’oublie pas Boychuck pour autant, son drame, son histoire d’amour possible avec les jumelles, peut-être bien une histoire d’amoiu impossible, finalement.Qn n’oublie pas non plus les autres survivants des grands feux.Ils sont toujoius là, dans la mire de la photo^aphe, qui prépare une exposition.Et ils de-meiuent dans notre souvenir.Merveilleuse conteuse, Jocelyne Saucier.Qn savait déjà que cette Abitibienne avait le goût du passé, du Nord, des grands espaces.Le goût des amours impossibles, aussi.Son roman précédent Jeanne sur les routes, finaliste au Prix du Gouverneur général et au prix Ringuet de l’Académie des lettres du Québec, racontait une histoire d’amour impossible, justement.Tout en s’inspirant de la vie d’un personnage réel, Jeanne Corbin, militante communiste très active en Abitibi et dans le nord de l’Qntario au cours des années 1930.Avec II pleuvait des oiseaux, l’auteure s’est surpassée.Roman inclassable, finalement, que celui-là.Quel souffle! Et quelle humanité! Une magicienne de l’âme, Jocelyne Saucier.IL PLEUVAIT DES OISEAUX JoceUne Saucier XYZ Montréal, 2011,184 pages E N BREF Rencontres d’intellectnels L’auteur Jacques Folch-Ribas sera à la librairie Gallimard ce week-end.L’ex-critique d’art de 82 ans lira des extraits de son tout récent roman, Paco (Boréal).Dimanche à 13h, au 3700, boulevard Saint-Laurent Par ailleurs, le colloque Qu’est-ce qu’on garde?débutera mercredi prochain, à la librairie Le Port de tête, par une rencontre avec Catherine Mavri-kakis.Pendant trois jours, chercheurs, professeurs, écrivains et penseurs se demanderont quels sont les livres qu’on conserve et quels sont les textes d’hier qui nourrissent la pensée d’aujourd’hui.Au 26, avenue du Mont-Royal est à 18h.- Le Devoir y.» «J’ai une écriture lente, assez définitive.Je me rature beaucoup, mais au fur et à mesure.Je laisse des fils suspendus — comme le faisaient Yourcenar et Hemingway — pour savoir où reprendre le lendemain.» Pour Jocelyne Saucier, Il pleuvait des oiseaux est un livre sur «la disparition» parlent de disparition, de la cassure qu’elle provoque.» SOURCE CYCLOPE «Tous mes romans Entrevue avec Jocelyne Saucier Oui, mais vieillir, vieillir Jocelyne Saucier sait depuis longtemps qu’elle veut écrire, qu’elle va écrire.D’ahord journaliste, elle attend la trentaine et l’âge adulte pour se lancer dans sa romantique idée de l’écriture.Trente ans plus tard, voilà son quatrième roman.Il pleuvait des oiseaux.CATHERINE LALONDE Elle est ricaneuse, les yeux et la pensée vifs au-dessus d’un thé, très loin de ces auteurs tordus d’anxiété.«C’est que j’ai un bon masque, dit Jocelyne Saucier en rigolant, l’angoisse est une compagne de vie.» Ses débuts à la plume, espérés et attendus, elle en rit ouvertement.«J’avais une idée très romantique du roman.Je croyais qu’il fallait avoir au moins 30 ans pour en faire, qu’on devait être très loin des autres pour être plus près de soi pour écrire.Alors, à 30 ans, après avoir économisé, je suis partie au Togo, ma fille de cinq ans sur mon dos, une valise dans une main, ma machine à écrire dans l’autre.Disons, ajoute-t-elle en riant, que j’ai vite rencontré la “romenterie” du romantisme.Là-bas, la petite a fait trois crises de paludisme.Je suis revenue après trois mois, avec trois chapitres.» Des pages jamais lues, puisque ses deux premiers manuscrits ne seront, «et heureusement», jamais publiés.Les fils et l’os Jocelyne Saucier a abandonné cette vision fleur bleue de l’écrivain, mais la plongée à l’aveugle demeure à chaque nouveau livre.La méthode semble efficace puisque, pour ses trois premiers romans, elle a été finaliste au Prix du Gouverneur général — deux fois —, au prix France-Québec et au prix Ringuet de l’Académie des lettres du Québec.Si Saucier a un faible poiu la littérature sud-américaine, elle n’a pas de maîtres en écriture, car «écrire, ce n’est que vivre, lire et écrire».Pas de technique?Une structure, un plan?«Non madame! Je pars avec pas grand-chose, sachant qu’il y a quelque chose de grand qui m’attend.Ça donne un vertige magnifique.J’ai une écriture lente, assez définitive.Je me rature beaucoup, mais au fur et à mesure.Je laisse des fils suspendus — comme le faisaient Yourcenar et Hemingway — pour savoir où reprendre le lendemain.Je cherche à ce que ça se tienne, près de Vos.Je le sais, quand j’ai un bon roman», ajoute-t-elle sans prétention, simplement sûre de son instinct.«Mais là, avec “mon conte de la forêt”, où le temps passe lentement, avec ce ton distancié que je voulais, pour une fiction qui met en scène des vieillards dans le bois, je suis à contre-courant de tout ce qui se fait!» Mourir, cela n’est rien Il pleuvait des oiseaux est pour son auteure un livre sur «la disparition».«Tous mes romans parlent de disparition, de la cassure qu’elle provoque.» Ici, à travers fa très grande vieillesse, celle qui a déjà, d’endurance, déjoué la maladie.Le livre est né à la mort de sa mère.Saucier a été touchée de la voir peu à peu pétrifiée de corps mais très sensible, ouverte, attachée à la vie.«Les petits plaisirs, comme regarder la vie qui passe par la fenêtre, deviennent grands quand on est vieux et il ne faut pas les sous-estimer.J’en suis à craindre, avec tout le débat sur l’euthanasie, que nos vieillards se sentent comme des débris qui coûtent cher par rapport aux besoins urgents en éducation et en santé.Il ne faut pas sous-estimer la vie qu’il y a dans la vieillesse.» Les personnages de Saucier ont une sobriété, une retenue émotive, «ne sont pas du genre à se dépoitrailler».Ils se gardent les dernières libertés: mourir quand ils l’auront décidé ou disparaître de la vie connue et recommencer une autre fois, avant de «mourir de sa mort».Est-ce qu’elle a peur de vieillir, Jocelyne Saucier?«Non.Non.Non.Non.Non, mitraille-t-elle, c’est un privilège.Comme voir grandir ses enfants, connaître ses petits-en- fants et peut-être ses arrière-petits-enfants.On oublie que c’est un privilège de pays riche.» Le prochain projet?«Je n’en parle jamais, dit-elle derrière son sourire.Pas pour faire ma mystérieuse, mais c’est si fragile, un roman qui commence.Si je le raconte, je le résume et le rapetisse, et si je le rapetisse, j’ai peur de ne plus y croire, de le perdre.» Peur de voir disparaître un prochain roman sur la disparition.Le Devoir R ?l^Gaspard-LE DEVOIR ALMARÈS Dn 31 janvier au 6 février 2011 Romans québécois 1 Le secret du coffre bleu Lise Dion/Libre Expression V2 2 Revenir de loin Marie Laberge/Boréal 2/15 3 Cherchez la femme India Desjardins et aiyQuébec Amérique -n 4 Ru Kim Thév/Ubre Expression 3/12 5 En plein cceur buise Penny/Rammarion Qc 4/4 6 Contre Dieu l^trick Senécal/Coups de tête 5/14 7 Un bonheur si fraoile * Tome 1 Lenpanement Michel David/Hurtubise 6/13 8 Mémoires d'un quartier • Tome 7 Marcel Louse TrentiaHTEssjambrE/Guy Saint-Jean 9/5 9 Un bonheur si fraqile « Tome 4 tns amours Michel David/Hurtubise 8/13 10 Sous la glace buise Penny /Flammarion Qc 7/4 Romans étrangers 1 Marina Cados Ruiz Zafon/Robert Laffont 1/3 2 Des gens très bien Alexandre Jardin/Grasset 2/3 3 Les imperfectionnistes Tom Rachman/Grasset 5/3 4 La chute des géants • Tome 1 Le siècle Ken Folletl/Robert bffont 3/19 5 Dons baisers du tueur James PattersonjUza Marldund/Archipel 4/3 6 Le porte-bonheur Nicholas Sparks/Michel Lafbn 7/7 7 L'os manquant Kathy Reichs/Robert bffont 8/4 8 Lechuchoteur Donato Canisl/Calmann-Lévy -n 9 Chroniques de Ford County John Grisham/Laffont 9/5 10 Le danger dans la peau.La sanction de Bourne Eric van bstbader/Grasset 10/13 "?Essais québécois 1 Mafia inc.Grandeur et misère du clan sicilien au Québec André Cédilot 1 André Noël/Homme V15 2 Contre Harper.Bref traité philosophique sur la révolution.Christian Nadeau/Borèal 10/2 3 II v a trop d'images.Textes épars 1993-2010 Bernard Émond/Lux -n 4 iintin et le Québec.Hergé au cœur de la Révolution tranquile Tristan Demers/Hurtubise 6/16 5 LanrnUeuxbcomptenileelnioiKlaaaiidrepoirrnieux.Richard Béliveau 1 Denis Gingras/Trécarré 4/19 6 Ils se battent comme des soldais; is meurent comme des enlanis Roméo Dallaire/Ubro Expression 9/15 7 L'anxiété.Le cancer de l'âme buise Reid/JCL 5/23 8 Hiérarchies buis Godbout/Liber 3/2 9 Les médias sociaux 101.Le réseau mondial des.Michelle Blanc I Nadia Seraiocco/Logigues 7/3 10 Société lâitjue et christianisme Jacques Grand'Maison/Novaiis -n "?^Essais étrangers 1 Indignezvous! Stéphane Hessel/lndigène VI 2 Faire confiance à la vie Hans KUng/Seuil 2/4 3 Le dérèdement du monde.Quand nos civjlisations s'épuisent Amin Maaiouf/LGF -n 4 Le triomphe de la cupidité Joseph Eugene Stiglitz/Actes Sudibméac -/I 5 Apostle au Crépuscule.Pour une p^chanalyse non heudenne Michei Dnhay/Grasset 6/3 6 Le philosophe nu Aiexandre Joiiien/Seuii -n 7 La dernière utopie.Menaces sur l'universaiisme Caroline Fourest/Grasset 3/2 8 Éloge des frontières Régis Bebray/Gallimard 10/3 9 Pourquoi lire?Charies Dantzig/Grasset 5/6 10 Le mariage d'amour a-t-il échoué ?Pascal Bnickner/Grasset -/I Lu BIIF (SociëË de gestni de la Banque de titres de langue fiangalse) est gnipridtalre du sj^me d'intainatlcn et d'analyse str les ventes de livres français au Caiéda.Ce palmarès est erdrait de Ssspmlit est constitué des relevés de caisse de 150 points de venta La BTLF reçoit un soutien Cttancier de Pairimoire canadien pour le projet ÆtrçMf.© BTIF, toute teptoduciion totale ou partielle est inlerdita F 4 LE DEVOIR LES SAMEDI 12 ET DIMANCHE IS EEVRIER 2011 LITTERATURE Mort un 2 juillet Louis Hamelin e toute évidence, les Étasuniens ne souffrent pas de la «commémorite» carabinée qui afflige la culture française.En 1999, ils ont célébré, comme il se doit, le centième anniversaire de la naissance de leur plus grand écrivain (ce qui peut toujours se discuter, alors disons le plus emblématique, véritable icône de la littérature du vingtième siècle).Mais l’idée de souligner le demi-siècle d’une mort par suicide comme issue brutale d’une déchéance assez horrible ne semble pas encore leur être venue.Que peut-on encore écrire sur Ernest Hemingway qui n’ait pas déjà été écrit?C’est la question à laquelle a dû se buter (et parlant d’icône) l’emblématique, pathétique PPPA (le plagiaire Patrick Poivre d’Armor) avant de recourir à la snoraude solution que l’on sait Décidément, les trépassés cinquantenaires de la littérature n’ont guère porté chance à la Prance des lettres cette aimée.En ce début d’année, les seuls signes de commémoration visibles sur la Grande Toile émanent de l’étranger, belle occasion de nous rappeler que Hemingway fut un écrivain mondialisé avant l’heure.L’agence de voyages française He-mis propose une tournée des lieux qui ont contribué à forger la légende de «Papa», à commencer par, on le suppose, le Montparnasse mythique des écrivains et peintres crève-la-faim des années vingt.La Vénétie organise une expo destinée à faire revivre la glorieuse histoire d’amour de «Mister Kid» avec l’Italie, ses garde-malades, ses comtesses de 17 ans, etc.Quant à la nouvelle édition «restaurée» à’A Moveable Feast {Paris est une fête), supervisée l’an dernier par Sean Hemingway, petit-fils de l’écrivain, l’unique recension qui peut être retracée électroniquement est parue dans les pages du Telegraph de Londres, assortie de quelques méchants coups de griffes: «Next year marks the 50th anniversary of Ernest Flemingway’s suicide, a ghoulish landmark that may prompt reconsideration of the writer but is unlikely to restore the reputation he once had as America’s greatest novelist.His most famous books, A Parewell to Arms and Por Whom the Bell Tolls, today seem mawkish rather than moving.» (Mawkish: fade, insipide; d’une sensibilité outrée — Harrap’s.) D’une parti passer sous silence Le Vieil Homme et la mer en prétendant citer les ouvrages les plus célèbres d’Ernest Hemingway trahit une mauvaise foi évidente.D’autre part, pareille tentative de révisionnisme littéraire, avec sa petite lorgnette dirigée sur le temps présent comme seul cadre de référence qui vaille, est un non-sens: si la prose de Papa Hemingway s’avère d’une sensibilité «outrée», alors comment va-t-on qualifier celle de Proust?De toute manière, le doute est semé: se pourrait-il que Papa Hemingway commence (oui, même pour la postérité.) à se faire vieux?Le vilain travail de sape du critique londonien susmentionné («l’érosion de sa réputation s’est poursuivie avec la publication posthume d’écrits qui ne le montrent pas à son meilleur») oblige à se poser une autre question: que serait aujourd’hui l’œuvre de Hemingway sans cette mort misérable due à un coup de fusil de chasse dans le front?Si le «Docteur Hemingstein» (autre surnom autodécerné) n’avait pas eu 60 ans dans un corps qui, lui, en accusait 90?Sans les deux écrasements d’avion en Afrique (la deuxième fois, du «liquide cervical» suintait, dit-on, de son crâne ouvert)?Sans ses problèmes aux yeux, d’hypertension, d’impuissance, de dépression, de mémoire, ses attaques de paranoïa, son incurable blocage d’écriture et les électrochocs de la clinique Mayo?Que serait cette œuvre avec sqs grands chantiers de la maturité achevés, avec Iles à la dérive réchappé du naufrage des facultés créatrices.Le Jardin d’Eden rendu à sa plénitude, Paris est une fête devenu, plutôt qu’une série de vignettes, la véritable autobiographie des jeunes années?Qn ne le saura jamais.L’homme des 600 mots par jour s’est donné la mort à Ketchum, dans l’ida-ho, où il pouvait tirer le faisan et le malard avec Gary Cooper, fréquenter les gens du cinéma venus skier à Sun Valley et entraîner visiteurs et amis dans une de ces héroïques soûlographies suscep- AGENCE ERANCE-PRESSE Ernest Hemingway en compagnie de sa femme à bord du paquebot Constitution, en 1960 tibles de se terminer par quelques passes de cape tentées avec la nappe pour épater un toréador de passage.Mais Cuba fut son vrai paradis perdu.Si on google «Hemingway, 50th anniversary» aujourd’hui, ce n’est pas vers le suicidé des bords de la Big Wood River qu’on sera guidé, mais bien vers l’île de Eidel, pour une commémoration en ligne de la rencontre d’«Ernesto» et de Castro, en 1960.Deux barbes.Celle de Papa est blanche, noire est celle du Lider Maximo.L’occasion, la poignée de main, la photo sont historiques.Amoureux du Gulf Stream, Hemingway a découvert Cuba en pêchant le ^os au large des côtes dans les années 30.11 écrit Pour qui sonne le glas dans une chambre de l’hôtel Ambos Mundos à La Havane.Plus tard, Castro confiera avoir lu le roman dans les maquis de la Sierra Maestra, mieux: s’en être inspiré sur le plan tactique! La flatterie paraît un peu grosse.En 1939, la troisième femme d’Ernest achète, dans un village proche de La Havane, la maison de style colonial délabrée qui va devenir la Einca Vigia, quelqpe chose comme le quartier général du jardin d’Eden marin de Hemingway.11 a donc connu le régime de Batista, dont les sbires ont même abattu son chien préféré.L’ex-écrivain engagé, sympathisant, une génération plus tôt, de l’Espagne républicaine, va faire bon accueil au chef révolutionnaire victorieux.Et les voici réunis, deux machos au sommet, chacun dans sa branche.L’occasion: le tournoi de pêche annuel organisé par Papa Hemingway, et qui porte son nom.À bord d’un yacht confisqué à une famille riche, Castro va prendre cinq espadons à la régulière et décrocher le premier prix.Jorge Sem-prun, dans son récit d’un voyage à Cuba avec une délégation de communistes européens, avait noté, pince-sans-rire, pendant un match de basket improvisé, le curieux vide qui se créait autour du Lider Maximo chaque fois que ce dernier s’emparait du ballon et qui lui permettait de filer jusqu’au filet sans être inquiété.Mais de là à soupçonner les espadons de favoriser El Jefe.Le trophée lui est remis par le romancier yankee.Et c’est cette rencontre qui, un demi-siècle plus tard, a été célébrée l’an dernier par un régime qui semble bien parti pour faire plus de millage dans sa récupération du mjtihe Hemingway que l’institution littéraire américaine elle-même.L’écrivain n’était pas dupe: il savait représenter pour Castro une «excellente publicité», comme il le confia à des amis.Ce qui ne l’empêcha pas de se déclarer «ravi» par les perspectives de la jeune révolution (c’était avant que celle-ci ne se tournât vers Moscou), ni de confier à des scribes locaux qu’il espérait bien ne pas être considéré comme un Yankee par les insulaires, avant d’embrasser le drapeau cubain sur le tarmac de l’aéroport! Papa va même recevoir chez lui un important diplomate soviétique de passage.Autant de provocations qui ne passèrent certainement pas inaperçues des bureaux du EBl de Hoover.Mais l’idylle de Papa et de Cuba n’allait pas durer.Ce flirt avec Castro a son importance pour comprendre la déchéance de l’écrivain étasu-nien le plus célèbre de la planète.Qn sait qu’il mourut complètement paranoïaque, se croyant étroitement surveillé par le EBL Le fait serait plus tard confirmé par ses biographes: il l’était bel et bien.La fin de Hemingway annonce les écrivains de la génération parano: Burroughs, lYnchon, Kesey, Hunter Thompson.Le médecin qui lui électrocuta l’âme et détruisit sa mémoire parlait à la police secrète.chouette.loiHfgtnail.eom Parler d’amour CAROLINE MONTPETIT VOUS êtes amoureuse sans être une Pénélope (femme fidèle qui attend sagement le retour d’un mari volage).Vous n’avez pas l’intention de vous contenter d’un pénélope (masturbation féminine) pour la Saint-Valentin ni de réclamer un congrès (épreuve concernant la demande d’annulation du mariage pour cause d’impuissance sexuelle du mari).Sans être une mante religieuse (femme possessive qui étouf fe un homme), vous aimez remuer le casaquin (avoir l’habitude de faire l’amour; XVHP siècle).Le week-end pourrait être une bonne occasion de vous dégourdir la fourmi (se gratter là où ça démange, avoir un coït; XIX® siècle) ou de battre le beurre (coïter), en es- pérant que l’être aimé marquera midi ou midi et quart (bandera) et non midi et demi (ne pas êtrp en érection).A la lecture du Dictionnaire des mots du sexe, d’Agnès Pier-ron, paru cet automne aux éditions du Balland, on se dit qu’on a perdu bien du vocabulaire, au fil des siècles, au sujet de la bagatelle (la chosette, l’amusette: provenant du milieu forain où, pour attirer le client à l’intérieur d’une foire, on présentait des parades obscènes interprétées par le bossu lubrique Polichinelle, et que l’on désignait du nom de «bagatelle à Iq porte», pour préliminaires).Evitant les formules trop crues, trop directes, qui peuvent, souligne l’auteure, mener à l’indigestion, le Dictionnaire des mots du sexe n’est pas à court de mots pour autant, ne serait-ce que pour nommer le sexe de l’homme: le barnum (en référence au cirque à l’américaine et à Phineas Taylor Barnum, le «roi du bluff», porté sur le gigantisme) , le doi^ sans ongle, la virgule, la plume, la sonnette, le bigarreau rouge ou le rubis cabochon; ou le sexe de la femme: l’hibiscus, le fri-fri (de laitue frisée), la grille, le mirliton, le petit four ou l’abricot, pour ne mentionner que ceux-là.Qn détaille aussi diverses façons de nommer un ou une bisexuelle: être à voile et à vapeur, être hic et bouc, être sucré-salé, manger de l’ail ou faire de la cuisine à l’ail, pour une lesbienne.Qn a même droit à un joli québécisme, «faire du parking», pour «se bécoter dans une voiture en stationnement», sorte d’entrée en matière pour de très nombreuses positions détaillées dans l’ouvrage.Les auteurs les plus variés, et non les moindres, sont conviés à ce salace abécédaire, de Guillaume Apollinaire à Simone de Beauvoir, en passant par Georges Brassens, Théophile Gauthier ou Prédéric Dard.En somme, c’est un strip-tease de quelque 900 pages, comme l’annonce le quatrième de couverture, que l’on propose ici, dont l’effeuilleuse est une docteure en lettres, une dramaturge et une linguiste qui n’a pas peur des mots.Le Devoir DICTIONNAIRE DES MOTS DU SEXE Agnès Pierron Balland Paris, 2010,927 pages Un peintre d’exception, un livre, une exposition Marc-Aurèle Fortin L’expérience de la couleur fi Parcourez ce bel album et visitez Texposition L’EXPÉRIENCE DE IA COULEUR au Musée national des beaux-arts du Québec, du lo février au 8 mai 9011.Découvrez l’œuvre du peintre Marc-Aurèle Fortin à travers 150 illustrations en couleurs, cinq essais rédigés par autant de spécialistes de l’œuvre de l’artiste - Michèle Grandbois, Esther Trépanier, François-Marc Gagnon, Richard Foisy et Sarah Maiogi^ - ainsi qu’un appareil scientifique et critique complet.Le langage singulier de ce puissant dessinateur et coloriste, un des paysagistes les plus accomplis de son temps, a marqué l’imaginaire collectif.Musée national des beaux-arts du Québec Québec ?L ?011.rsi LES EDITIONS DE __________________________ jylL’HQMME W W W .EDITIONS-HOMME.COM Une compagnie de Québécor Media LITTERATURE QUEBECOISE Joueurs de pipeau Luc Baranger et André Marois présentent une collection efficace de victimes du rêve capitaliste et de leurs propres mensonges CHRISTIAN DESMEULES Le recueil de nouvelles de Luc Baranger et André Marois, Tab’arnaques, inspirées de fraudeurs, d’artistes de l’arnaque en série et de «vendeurs illégaux de rêve», s’ouvre avec une préface de Vincent Lacroix, qui semble avoir mis à profit les quelques mois de son séjour à l’ombre pour amorcer une réflexion critique sur son crime économique.Mais le livre s’amorce lui-même, si on veut, par une fraude aux dépens du lecteur.Une note en minuscules caractères nous avise que l’auteur de cette préface n’est pas le «vrai» Vincent Lacroix.Bien joué.Qn l’aura compris, le ton est à l’humour et au divertissement.Luc Baranger et André Marois, qui sont tous les deux de vieux routiers de l’écriture, nous présentent une collection efficace de «caractères» (dirait La Bruyère), victimes du rêve capitaliste et de leurs propres mensonges.Les auteurs ratissent large: le passé ou le présent, la campagne ou la ville.Chacun revendique la paternité d’une moitié des douze nouvelles du recueil — auxquelles s’ajoute une treizième produite à quatre mains.Ici, c’est une histoire de nègre littéraire, engagé par une écrivaine connue pour rédiger à sa place un roman-feuilleton, qui a lui-même recours à un sous-traitant (Blanc comme nègre).Là, un riche et vieux combineux, une larme de fierté à l’œil, se fait passer un sapin par sa petite-fille (Les chats ne font pas des chiens).Ailleurs: les gimmicks indignes d’un faux paraplégique d’Amos et de sa femme suce-la-cenne (Les voies du seigneur sont impitoyables), un entrepreneur véreux qui devient à son tour le jouet d’un maître-chanteur (La Vengeance de la pelouse), la trajectoire en dents de scie d’un boursicoteur ambitieux qui manipule l’opinion publique (Si le crime ne paie plus, qui va régler l’addition?).Avec un tel titre, on aurait aus- Luc li:ir:infi;eT er Anjrc Marois QJE&EC AMERIQUE Difficile de dégager de Tab’amaques une vérité «authentique» au goût bien de chez nous — à la façon d’une marque de jambon populaire si pu s’attendre, sous couvert de fiction, à une étude ontologique de l’art de la «crosse» à la québécoise.Ce n’est pas tout à fait le cas.Même si ces histoires efficaces sont bien ancrées dans l’imaginaire et la géographie d’ici, difficile de dégager de Tab’arnaques une vérité «authentique» au goût bien de chez nous — à la façon d’une marque de jambon populaire.Et si les protagonistes n’y sont pas directement diabolisés (ils nous sont à leur façon toujours étrangement sympathiques, jusque dans leur médiocrité «ordinaire»), les nouvelles se terminent presque toutes par une «chute».Conséquence du hasard ou punition céleste déguisée en malchance, qui vient remettre les pendules à l’heure.Même si on devine que, dans la vie, les escrocs qui se font prendre demeurent l’exception.Ceux qui échouent après avoir réussi, ce sont surtout les mauvais ou les malchanceux.Peut-être rien que la pointe de l’iceberg.Mais c’est là où le rire se fait le plus léger.Luc Baranger et André Marois l’ont compris.Drôle et imaginatif.Collaborateur du Devoir TAB’ARNAQUES Luc Baranger et André Marois Québec Amérique Montréal, 2011,256 pages LE DEVOIR LES SAMEDI 12 ET DIMANCHE IS EEVRIER 2011 F 5 LIVRES ESSAIS QUEBECOIS Ce Montréal juif inattendu MICHEL LAPIERRE Dans Death of a Lady’s Man (1978), un poète juif de langue anglaise écrit:
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