Écrits du Canada français, 1 janvier 1988, No 63
ecr du Canada français CELEBRATION DU MILLENAIRE DE LA CHRISTIANISATION DE LA RUSSIE EN 988 Liminaire______________ Chrétienté orientale- et orthodoxie russe Vladimir Soloviev- Trois rencontres_______ L’icône de la Vierge____ de Vladimir Essais - Poèmes - Nouvelles - Chroniques Chansonniers québécois André Langevin Poèmes Nouvelle Nouvelle Aspect de Proust François Hertel Anne Hébert Francine d’Amour Francine Noël Jean-Charles Falardeau Ramzi Chaker Pierre Chatillon Daniel Gagnon Michel de Celles Nairn Kattan Jean-Pierre Duquette Mario Pelletier Barbara Trottier Barbara Trottier du Canada français ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS Publiés par les Écrits du Canada français, société sans but lucratif constituée en vertu de la partie III de la loi sur les compagnies du Québec.Le Conseil d’administration: Président: Vice-président: Secrétaire-trésorier Administrateurs: Le vérificateur: Note de gérance Les Ecrits du Canada français publieront tout manuscrit inédit qui aura été accepté par le conseil de rédaction.Le prix de chaque volume $6.50 L’abonnement à quatre volumes: Canada: $25.00; 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qu’il y a eu des pagano-chrétiens, ou encore helléno-chrétiens en nombre croissant, et des judéo-chrétiens.Ceux-ci sont les premiers chrétiens, mais ils vont souffrir du nationalisme juif anti-romain quand Néron les blâmera de l’incendie de Rome en juillet 64 et les persécutera.Le nationalisme juif sombre en 70 quand Titus s’empare de Jérusalem, massacre la population et rase le Temple.La dispute entre Pierre et Paul tournait autour de la circoncision, que certains judéo-chrétiens «nationalistes» voulaient imposer aux Gentils ou pagano-chrétiens en outre du baptême.Le Concile de Jérusalem en 49 avait levé l’exigence de la circoncision, mais les judéo-chrétiens ne désarmaient pas.Fin 49, survint l’incident d’Antioche, où Pierre refusa de manger avec les pagano-chrétiens.Paul le lui reprocha.Pierre voulait ménager les judéo-chrétiens. 11 Mais, dit le Père Jean Daniélou1 «Paul a fait dès ce moment son deuil du judéo-christianisme».Pierre et Paul meurent dans la persécution de Néron, mais l’Église qui leur survit va se détacher du judaïsme, demeuré nationaliste et anti-romain, écrasé par Titus.Les judéo-chrétiens se retireront peu avant à Pella en Transjordanie, laissant Israël à son destin, et l’Église prend son essor dans l’Empire romain, certes, mais surtout dans sa partie orientale et hellénophone.Une carte, reproduite en pp.50-51 de son ouvrage par le Père Daniélou illustre bien l’extension du Christianisme à la fin du premier siècle: (voir pages 12 et 13) On voit ainsi comment l’Église primitive recrute une chrétienté surtout orientale, tout en ayant son chef et son siège à Rome.Car Rome est la capitale de l’Empire, une grande cité cosmopolite où toutes les races et toutes les religions se rencontrent et où on parle grec autant que latin.Persécutés ou tolérés, les chrétiens s’y trouvent.Ils infiltrent petit à petit l’administration et la société romaines, «mais la majorité d’entre eux sont des orientaux2» au deuxième siècle, nous dit le Père Daniélou, qui ajoute plus loin que «toutes les liturgies ont été importées d’Orient en Occident3» Au IIIe siècle, l’Église en Occident existe surtout en ville plutôt qu’en province, c’est-à-dire à Rome et à Carthage.Elle ne fait que commencer à parler latin, tandis qu’en Orient elle a déjà derrière elle deux siècles d’existence.L’Église syriaque a même des rapports avec l’Inde (Clément d’Alexandrie connaît l’existence des Brahmanes et de Bouddha), tandis que dans l’Empire perse, vers 410, l’Église a déjà installé des évêques aussi loin qu’à Bahrein Rome PoozzaJcs Montagnes au-dessus de 7.000m.EXTENSION DU CHPJSTIASîSMBA Troas TPergame Antioche de 'pPisidie lodicce *Ca*osses -?> Analtg?Mi/et Tarse Paphos Sidon Damas Césaréc Jappé LA FIN DU PUE.IMIER SIECLE /, 14 dans le Golfe Persique ainsi que dans le Khorassan en Asie centrale (avant de pousser jusqu’en Chine au VIIe siècle).Après le Père Daniélou qui traite des trois premiers siècles de l’Église, Henri-Irénée Marrou va s’occuper des trois siècles suivants4.Dès ses premières pages, H.I.Marrou, qui a professé à Montréal à l’époque, nous dit qu’au début du IVe siècle «le réseau des églises organisées apparaît encore bien lacunaire dans la partie occidentale latine du monde romain5», et il ajoute que «le christianisme recrute encore avant tout ses fidèles dans les provinces orientales, de la Cyrénaïque aux Balkans, où le grec sert de langue de culture.dans Alexandrie, la plus grande ville de l’Empire après Rome.en Syrie avec sa capitale Antioche, celle-ci, vu son importance (c’est la troisième Cité de l’Empire) et sa position centrale au cœur même de cet Orient, a toujours joué un rôle de premier plan dans l’histoire et la vie chrétiennes, et cela depuis le temps de saint Paul; avec l’Asie Mineure enfin qui, à l’époque où nous sommes parvenus, demeure encore le bastion du christianisme, le pays chrétien par excellence, la région où le nombre des fidèles paraît avoir été le plus fort absolument (la région en bordure de l’Égée, l’Asie proprement dite dans la terminologie administrative est la partie la plus florissante et la plus peuplée du monde romain sous le Haut-Empire6».) Rien d’étonnant, en l’occurrence, à ce que Constantin décide de quitter Rome et de choisir Constantinople pour sa capitale, c’est-à-dire Byzance qui contrôle tout le territoire de l’Empire d’Orient où se tiendront tous les sept conciles œcuméniques du premier millénaire chrétien: 15 Nicée I 325 Constantinople I 381 Éphèse 431 Chalcédoine 451 Constantinople II 553 Constantinople III 680-1 Nicée II 7877 Deux de ces conciles sont à retenir au point de vue des relations Est-Ouest de l’époque: Constantinople I dont le troisième canon revendique pour l’évêque de Constantinople la primauté d’honneur au second rang après celui de Rome8 et Chalcédoine (451), dont le 28e canon stipulait que la ville impériale qui, sur le plan civil, jouissait des même privilèges que l’ancienne capitale, devait avoir la même puissance qu’elle dans les affaires écclésiastiques, tout en restant la «seconde après elle »9.Formule creuse, s’il devait y avoir même puissance.Les légats romains, puis le Pape saint Léon lui-même protestèrent.Byzance et Rome s’opposaient donc.La symbiose gréco-latine se défaisait.La politique, habile mais égoïste de Byzance envers les Barbares, qui consistait à détourner ceux-ci vers l’Occident et l’Italie, mène Alaric et ses Wisi-goths à saisir et piller Rome en 410, puis Théodoric et ses Ostrogoths à réussir leur invasion de 488-93.L’Empire s’est ainsi effondré en Occident et il faudra attendre 300 ans pour que Léon III trouve un bras séculier en la personne de Charlemagne.Episode curieux pour nos esprits d’aujourd’hui, mais révélateur de l’esprit de l’époque: Charlemagne, conscient de la prépondérance byzantine, sollicite ou fait solliciter l’accord préalable du Basileus, c’est-à-dire de l’Empereur 16 de Byzance, qu’il ne veut pas provoquer.Léon III passe outre et consacre Charlemagne Empereur en 800.Des négociations sont quand même entamées avec Constantinople.Elles dureront jusqu’à 812 quand Byzance accède.Il semblerait bien que le négociateur, ou l’intermédiaire ou l’amiable compositeur entre les parties ait été le Caliphe de Baghdad, Haroun al-Rashid! Les relations Est-Ouest de l’époque auraient ainsi l’air d’un triangle dont une des pointes se trouverait au Moyen-Orient, dans une sorte de préfiguration du triangle d’aujourd’hui qui met en jeu les intérêts de Moscou et de Washington au même Moyen-Orient.L’influence byzantine qui s’était déjà manifestée avec éclat à Ravenne va jouer encore une fois en Occident quand Charlemagne fera bâtir par son ami l’évêque Théo-dulphe l’église de Germigny-des-Prés dont le plan est dû à un architecte arménien du nom d’Odo le Messin, à qui on doit aussi le palais et l’oratoire de Charlemagne à Aix-la-Chapelle.Toutefois la politique, comme on vient de le voir, a déjà divisé et opposé Rome et Byzance bien plus profondément que le fameux épisode du filioque10.D’ailleurs, au plan de la pensée, deux hommes avaient déjà semé le germe de la divergence spirituelle: le premier, Tertullien (155-220), avait déjà introduit l’ordre intellectuel et le juridisme romains, ouvrant ainsi très tôt le fossé qui allait grandir entre la théologie grecque et la théologie latine, tandis que le deuxième, saint Augustin, oriente la pensée vers des formes spécifiquement latines, pour la bonne et simple raison qu’il avait mal appris et possédait donc insuffisamment le grec11.La pensée orientale va s’affadir 17 au cours des siècles en Occident jusqu’à ce que, vers 1200, Abélard lui donne le coup de grâce en rationalisant la théologie, en faisant glisser la philosophie — ou amour de la sagesse et science de Dieu chez les Grecs — vers une science de l’être, une ontologie, une science s’apparentant davantage aux sciences séculières qu’aux sciences divines12.Entre-temps, la Russie kiévienne de Vladimir se sera convertie à l’orthodoxie en 988, vingt-deux ans après que la Pologne eût embrassé la foi catholique romaine en 966.L’antagonisme russo-polonais en acquérait, il y a mille ans, sa dimension religieuse.Kiev commerçait déjà avec Byzance, mais la poussée de celle-ci vers le nord-est est probablement due à la pression qu’exerçait sur elle la montée de l’Islam au sud.Byzance va donc percer dès le 9e siècle en Macédoine, puis en Moravie (aujourd’hui partie de la Tchécoslovaquie) et ensuite en Bulgarie avant d’atteindre la Kiévie, qui avait toujours été en dehors des limites orientales de l’Empire romain.Kiev accepta l’orthodoxie, influence spirituelle, mais sans s’assujettir ni s’inféoder au pouvoir politique de Byzance.D’où un supplément d’indépendance à l’égard de l’Occident latin, une double indépendance, au plan spirituel comme au plan temporel.Autre caractéristique: Kiev se convertit après tous les conciles du premier millénaire, c’est-à-dire sans avoir participé à aucune des querelles doctrinales et théologiques qui avaient provoqué ces conciles à définir les positions orthodoxes.Kiev hérite ainsi d’un produit fini, bien emballé, enveloppé et ficelé.Tout étant ainsi défini des questions de foi et de culte, l’Église russe sera moins théolo- 18 gienne que prédicante, enseignante et pratiquante.L’orthodoxie consistera à suivre, sans remise en question, l’enseignement des sept premiers conciles.Elle est donc moins héritière de la Grèce classique et humaniste dont se revendique l’Occident que d’un hellénisme orientalisé qui n’a jamais fait entre pouvoir spirituel et pouvoir temporel la même distinction qu’en Occident, menant ultérieurement à notre séparation de l’Église et de l’État.Or, orthodoxe (orthos-doxos en grec: droite croyance ou opinion) se dit en russe pravoslavny, qui vient de pravo — droit13 et slava — gloire14 ou louange.L’Église russe sera ainsi l’église de la droite, ou juste, ou correcte louange.Il y a un écho de cette idée orthodoxe dans l’échange qui précède la préface à la messe catholique.Le célébrant invite l’assistance: «Rendons grâces au Seigneur, notre Dieu», à quoi nous répondons: «Cela est juste et bon.» Le russe dit encore «cela est digne et juste» comme on disait naguère en latin «dignum et justum est».Par contre, lorsque nous disons «Gloire à toi, Seigneur», cela est l’exact équivalent de la formule russe: «Slava tébié, Gospodi».La messe dure le double d’une messe catholique, mais cela ne paraît jamais long car le chœur de chant sert de relais, pour ainsi dire, entre les concélébrants et les fidèles grâce à des musiques moins austères que notre meilleur grégorien, des musiques qui rendent le spirituel comme sensible, je dirais même presque sensuel, à tout le moins très incarné.Ces musiques procurent une espèce d’envoûtement, de ravissement, de recueillement éprouvé comme collectif, comme communion de l’ensemble des fidèles les uns aux autres. 19 Il faut échanger en russe avec un Russe le salut de Pâques, non pas notre aimable «joyeuses Pâques», mais le Christos’ voskress (Christ est ressuscité!) à quoi la réponse est «Voistinou voskress» (il est vraiment ressuscité) pour que cette affirmation échangée et répétée rende pour ainsi dire sensible la vérité de foi énoncée.Aux messes du temps ordinaire on dit plus simplement: «Le Christ est parmi nous» et.c’est tout comme! Fait à signaler: dimanche en russe se dit voskresye-nye, résurrection.Pour nous c’est le jour du Seigneur, le jour dominical: dimanche, domingo en espagnol; dimanche et samedi (sabbati diés) sont les seuls jours dont les noms sont dépaganisés en français.Lundi (Lune), mardi (Mars), mercredi (Mercure), jeudi (Jupiter) et vendredi (Vénus) sont tous hérités du latin païen.En anglais, les sept jours sont tous païens: Sunday (sun), Monday (moon), Tuesday (Tiwes, dieu de la guerre), Wednesday (Wodin, messager), Thursday (Thor, dieu du tonnerre), Friday (Frig, femme d’Odin), Saturday (Saturne).Mais en russe, ils sont tout simplement numérotés, de lundi à vendredi, un-deux-trois-quatre-cinq: ponedelnik (l’ouvre-semaine), vtornik (de vto-roï: deuxième), sreda (de seredina: milieu), tchetverg (de tchetyre: quatre), pyatnitsa (de pyat’: cinq).Soubbota, samedi, vient de sabbat.Pour revenir à la liturgie, que j’ai abordée plus haut, je vais céder la parole à HT.Marrou déjà cité15: [Une] analyse, élément par élément, ne suffit pas à rendre sensible au lecteur l’atmosphère spécifique de la liturgie orientale dont les traits ou caractères généraux vont s’accusant à mesure qu’on avance dans le temps: retenons-en au moins trois: 20.1) Nous avons déjà signalé la tendance au hiératisme, le sens du sacré, le respect poussé jusqu’à l’effroi pour la sainteté des mystères.Constantinople conservera toujours à la fin de l’avant-messe le renvoi: «Les catéchumènes, dehors!», pourtant devenu pratiquement sans objet depuis la généralisation du baptême des enfants; par là sa liturgie continue à souligner le caractère en effet essentiel, et si marqué à l’origine, d’une célébration mystérique réservée aux seuls initiés pleinement dignes.Bien caractéristique aussi, lors de l’ostension des espèces consacrées avant la communion, le signal: «Aux saints les choses saintes!»,xi âyux tou; crylou;* La barrière de l’iconostase n’isole pas encore les nefs du sanctuaire, mais déjà des rideaux accrochés à un entablement supporté par des colonnes sont tirés à certains moments: on garde le souvenir de ceux, somptueux, de Sainte-Sophie où étaient représentés d’une part le Christ bénissant Justinien, de l’autre la Vierge avec Théodora.2) Caractère non pas opposé mais complémentaire du précédent: le sens communautaire, dramatique, de la célébration dans laquelle le peuple joue son rôle: d’où la fonction, irremplaçable, dévolue au diacre qui sert d’intermédiaire entre le ou les célébrants et le peuple: il dirige sa prière, l’interpelle, réveille son attention, lui signale les moments essentiels de la cérémonie; qu’on pense par exemple au beau cri: «La sagesse, debout!» -Zoçta, èpôot, quand va commencer la lecture de l’Évangile. 21 3) Enfin, et cela nous éloigne de la sévère sobriété du rite romain, on voit s’affirmer de plus en plus chez les Byzantins le goût de la pompe, du faste, de la splendeur dont le développement accompagne celui, parallèle, du cérémonial de la cour de Constantinople, trait caractéristique hérité du Bas-Empire mais qui ne cesse de s’accuser.Je connais une église à Paris, Saint-Gervais, tout juste derrière l’Hôtel de Ville de Paris, et un petit monastère en Provence où l’on pratique une sorte d’œcuménisme liturgique en greffant sur le canon romain de la messe, des prières, hymnes, invocations franchement empruntées à l’Église orthodoxe, byzantine ou russe.Voici le chant d’entrée: Saint-Gervais Ô Fils unique et Verbe de Dieu, Toi T Immortel qui as daigné pour notre salut, prendre chair de la Sainte Mère de Dieu, Toi qui sans perdre ta divinité, T’es fait semblable à nous, Christ notre Dieu, qui mis en croix, par ta mort, as écrasé la mort, Toi qui dans la Sainte Trinité, es glorifié avec le Père et le Saint Esprit, sauve-nous, prends pitié de nous, O Christ notre Dieu! A l’offertoire: Nous qui dans ce mystère Te louons avec tous les Saints et avec toutes les créatures des Cieux, et chantons l’hymne trois Saint Jean Chrysostome Fils unique et Verbe de Dieu, Toi qui es immortel, et qui daignas pour notre salut T’incarner de la Sainte Mère de Dieu et toujours Vierge Marie, et qui sans changement Te fis homme et fus crucifié, O Christ Dieu, par la mort ayant vaincu la mort, étant l’Un de la Sainte Trinité, glorifié avec le Père et le Saint-Esprit, sauve-nous.Nous qui dans ce mystère représentons les chérubins et chantons l’hymne trois fois sainte à la vivifiante Trinité, déposons main- 22.fois Sainte à la vivifiante Trinité, à la vivifiante Trinité, déposons, déposons maintenant tous les soucis du monde, tous les soucis du monde, pour recevoir le Roi de toutes choses invisiblement escorté par les armées des Anges, Alléluia, Alléluia, Alléluia.tenant tous les soucis de ce monde.Pour recevoir le Roi de toutes choses, invisiblement escorté par les armées des Anges.Alléluia, Alléluia, Alléluia.À Saint-Gervais, tout en maintenant la transsubstantiation au moment de l’acte christique du célébrant, notons, l’épiclèse (moment où, chez les orthodoxes, se fait la transsubstantiation par l’Esprit-Saint) et cette épiclèse se lit: L’Esprit et l’Épouse disent: viens! Que vienne Ta Grâce, que ce monde passe et Tu seras Tout en tous.Dans ces chants, il y a l’expression d’une communion de tous, dans un recueillement, personnel à chacun, mais en même temps collectif, dépassant l’individu.À Saint-Gervais, église historique parmi d’autres, ne serait-ce que pour son orgue, le plus vieux de Paris, datant de 1601 et illustré par huit générations d’une même famille de musiciens français, les Couperin, on pratique ainsi un certain rapprochement de l’Orient et de l’Occident.En Provence, les emprunts à l’Orient sont peut-être encore plus flagrants, comme les invocations à la Sagesse Divine, (Premoudrost) rappels de la Sophia byzantine, ou les rappels «Soyons attentifs», comme dans la liturgie de Saint Jean Chrysostome, ou encore ce strictement byzantin: «Celui qui est saint est donné à ceux qui sont saints», reste d’une tradition, maintenue en orthodoxie, d’exclusion des catéchumènes.La messe devient ainsi un mystère, une 23 sanctification où tous sont impliqués, tous ensemble, et pas seulement un par un, individuellement, dans son recueillement personnel.Le recueillement est de tous, il est collectif et éminemment participatoire.Notons qu’à Saint-Gervais comme au monastère provençal, on a recours aux icônes, comme en Orient.Je dis recours aux icônes, car celles-ci ont un rôle particulier que l’Église moscovite va amplifier en inventant l’iconostase, cette cloison d’images montant presque jusqu’au plafond du temple pour isoler les fidèles de l’autel, du Saint-des-Saints (à Byzance, un rideau suffisait), mais en présentant à l’œil un mur presque entier de saintes images.Or, l’icône n’a pas pour but de représenter avec plus ou moins de vraisemblance (selon l’artiste) mais plus simplement et aussi plus fortement de présenter c’est-à-dire de rendre présent(s) aux fidèles le sujet, le ou les personnages, Dieu, Jésus, la Vierge, les Saints, etc.Le mystère, l’Eucharistie, se célèbre derrière l’iconostase, et en même temps celle-ci amplifie la résonnance du mystère dont ceux qui en ont témoigné à divers titres à travers l’histoire sont présents chacun dans son icône.Notons donc cette différence: chez nous, les fidèles sont témoins oculaires directs des gestes du célébrant, mais en Orient, s’ils sont témoins, ils ne sont présents qu’à travers l’iconostase, laquelle leur rend présents d’autres témoins, les Saints, présent chacun dans son icône.Reste à parler du rôle de l’orthodoxie dans l’histoire de la Russie.Vaste sujet qui nécessiterait toute une étude à part.Bornons-nous encore à quelques épisodes-charnières de l’histoire, et d’abord à cette catastrophe que fut l’invasion et le sac de Kiev par les Tataro-Mongols en 1240. 24.Les Russes allaient devoir, avant de refaire leur État écrasé à Kiev, se regrouper graduellement en Moscovie.Or, les Mongols, du moment que les populations vaincues leur payaient tribut, ne se souciaient pas trop de religions, ni d’idées.Voici ce qu’écrit un spécialiste allemand de l’histoire des Mongols, Bertold Spuler:16 La foi orthodoxe fut le lien le plus ferme qui unit les Russes de cette période, par-delà le morcellement politique; le métropolite de Kiev fut au milieu de tous ces dangers le représentant de l’unité russe.En remerciant les Khans de leur tolérance et des différents privilèges qu’ils leur avaient concédés pour sauvegarder l’intégrité de l’Église, les métropolites défendaient de leur mieux les intérêts de leur peuple.Car seule l’Église, dans les conditions données, pouvait maintenir la tradition de l’unité de la nation russe et sauvegarder les bases qui permettraient, à l’avenir, la restauration de la Russie.Quel est le Québécois qui ne verrait l’analogie — mutatis mutandis, bien entendu — entre son après-1760 et cet après-1240 kiévien! Il y aura donc une symbiose du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel, qu’on a aussi appelée très poétiquement la «symphonie» de l’Église et de l’État, et qui va durer même jusqu’à nos jours d’une certaine façon.Cette symphonie, pour reprendre ce joli mot, s’exprimera de diverses façons: 1.en 1242, Alexandre Nievsky, prince de Novgorod, repousse les Chevaliers Teutoniques au Lac Tchoudsk 25 et, sauveur de la patrie, alors soumise aux Mongols, sera canonisé — faveur jamais accordée à Charlemagne en Occident, seulement à Jeanne D’Arc.2.toujours en période mongole, le métropolite de Moscou Alexis (1293-1378) gouvernera le pays pendant la minorité du grand-prince Dimitri Donskoi.Après Boris Godounov, mort en 1605, le pays est sans tsar jusqu’en 1613, quand on élit Michel Romanoff, fils du moine Fyodor qui devient Patriarche de Moscou et co-gouverneur de l’État.Peut-on comparer ces deux cas de régence ecclésiastique avec ce que la France a connu avec le Cardinal de Richelieu et le Cardinal Mazarin?Or, en France, la monarchie était reconnue institutionnellement, tandis qu’en Russie, Donskoi était sous tutelle mongole et Michel Romanoff reprenait un trône en déshérence.Le chef de l’Église en Russie d’alors suppléait à une vacance.3.en 1334, Saint Serge de Radonej fait surgir de terre un monastère fortifié, à Zagorsk, que les touristes peuvent visiter régulièrement de nos jours: le monastère va résister aux ennemis, le fondateur du monastère va être canonisé, et nous avons affaire là à un phénomène de moines-soldats, alors qu’en Occident, le soldat-chevalier sera soldat-chevalier et le moine sera moine, clunisien ou cistercien, c’est-à-dire chevalier de Dieu, non de l’État.En outre, la plupart des monastères d’alors sont construits dans les villes, où les moines maintiennent leur activité politique, économique ou militaire17.Il ne faudrait toutefois pas opposer trop diamétralement Orient et Occident en cette matière.4.si Ivan le Terrible avait songé à séculariser les terres d’Église, c’est Pierre 1er qui va soumettre celle-ci à 26.un Saint-Synode, lui-même soumis à sa juridiction de tsar, c’est-à-dire de chef spirituel et temporel.5.cette relation va évoluer, fluctuer mais dans le cadre du tchin' de Pierre 1er.Le tchin' est une hiérarchie des fonctions administratives, civiles, militaires, religieuses etc.Un organigramme en somme, avec le tsar autocrate au sommet de la pyramide.Ni constitution, ni loi débattue et votée.Encore moins prévoit-on une opposition ou des partis, mais plutôt la mise en place et à sa place de chacun et de chaque classe sociale, avec l’Église comme une sorte de structure théocratique couverte et garantie par le tsar, mais le couvrant aussi en retour comme pilier ou pôle d’attraction centripète de ce qui va devenir un empire multinational avec la poussée conquérante jusqu’au Pacifique, et même tout le long du littoral nord-américain jusqu’en Californie à un moment, avec des colonies et des comptoirs animés par soldats et missionnaires un peu partout.Il y en a des restes en Alaska américaine.Par définition, pour ainsi dire, l’État tsariste autocratique sera conservateur et étatique et, à son image, l’Église en sera la réplique au plan spirituel, à cette différence près qu’elle sera maternelle et consolatrice (le culte de la Vierge-Mère y prendra un essor remarquable), quand le tchin' aura pour but d’activer une population largement analphabète et passive.Pour résumer ce tableau schématique du binôme Église-État en Russie, je dirai que si nous avons connu au Québec le slogan de la foi gardienne de la langue et vice-versa, en Russie on a plutôt connu celui de la foi gardienne de l’État et vice-versa. 27 Et pour terminer, venons-en aux relations entre l’Église et le parti communiste en URSS.Avec un nouveau régime ouvertement et officiellement athée, les relations furent mauvaises, et après la mort, en 1925, du Patriarche Tikhon, le dernier nommé de l’époque tsariste, le siège demeura vacant jusqu’en 1943 quand le Patriarche Serge y fut élevé, sous la pression des événements militaires, pour obtenir la mobilisation de toutes les énergies, spirituelles autant sinon plus que les matérielles, contre l’ennemi nazi.Serge, déjà âgé de 76 ans, mourut l’année suivante.Son successeur, Alexis, s’éteignit en 1970, et le Patriarche Pimen a assuré la relève.Persécutée, contrôlée par un régime centralisateur athée, infiltrée par le KGB, l’Église russe l’est sans doute.Mais elle a été reconnue par Staline sous la pression de la guerre quand Staline aurait sans doute préféré se passer de ce genre d’alliée.Cela témoigne au moins d’une persistance et d’un certain ressort autonome dont Staline ne put faire l’économie.Or, cette année, Gorbatchev a fait un autre geste: la suppression de l’enregistrement des baptêmes.Il fallait jusqu’à avril 1987 que les parents de l’enfant déposent leurs passeports intérieurs à la sacristie, qui devaient être contrôlés, d’où un risque évident pour les carrières des intéressés.De deux choses l’une: ou bien les prêtres baptisaient clandestinement et sans faire rapport, ou bien ils faisaient rapport et le régime se trouvait devant un mouvement trop étendu pour être endigué.Des amis, visiteurs des dernières années en URSS, m’ont parlé de baptêmes clandestins, des prêtres leur ayant déclaré: «Nous baptisons sur simple demande, sans rien exiger, ni enregistrer, ce qui fait que 28.nous n’avons pas de statistiques à compiler d’une paroisse ou d’une ville à l’autre.Ce serait trop risqué.» La tactique est évidente, de la part d’une Église tenue en laisse, mais sûrement pas morte.La suppression de l’enregistrement des baptêmes n’est peut-être aussi qu’un repli tactique de la part des autorités.Il semblerait que l’attrait de l’Église en Russie tienne au fait qu’une socialisation trop complète, mais ratée (l’économie ne fonctionne pas) pousse les esprits à chercher dans la religion un supplément d’âme qu’un régime essoufflé, mais toujours étatique et totalitaire, ne peut manifestement pas fournir.Le Parti communiste est toujours en place, poursuivant les mêmes objectifs matérialistes qu’hier, mais la mystique révolutionnaire, la mystique de la construction du socialisme s’est évaporée, et l’Église récupérerait des âmes.Pouvoir temporel et pouvoir spirituel ne jouent évidemment pas le même jeu, ni même un jeu égal: les moyens, les cartes de l’un et de l’autre ne sont pas les mêmes.Si l’Église marque des points — d’ailleurs difficiles et même impossibles à compter — c’est plutôt par défaut et sans qu’on puisse voir ni prévoir aucun développement décisif dans un sens ou dans l’autre. 29 NOTES 1.Jean Daniélou, L’Eglise des premiers temps — Des origines à la fin du IIIe siècle.Coll Histoire — Points, Seuil, Paris 1963.2.Ibid.p.117.3.Ibid.p.158.4.Henri-Irénée Marrou, L’Église de l’Antiquité tardive (303-604).Coll.Histoire — Points, Seuil, Paris, 1963.5.Ibid.p.11.6.Ibid.p.12.7.Ces conciles n’auront guère qu’une poignée de légats pontificaux, 3 ou 4 seulement à Nicée selon Marrou: ibid, p.38.8.Ibid.p.97.9.Ibid.p.186.10.Notons l’enlèvement par Justinien du pape Vigile, séquestré à Constantinople pendant sept ans, de 547 à 554.11.Voir: Marie-Madeleine Davy in «Initiation médiévale» (Albin Michel, Paris, 1980) pp.78-79 sur l’influence latinisante de saint Augustin.12.Ibid.p.144 13.Comme Pravda signifie vérité, celle-ci et la juste louange étant équivalentes.14.En grec classique, doxa signifie également gloire, comme dans l’expression doxa Théou, ou «gloire à Dieu».15.Ibid.p.189.16.Bertold Spuler, Les Mongols, pp.81-82, Coll.Bibliothèque historique, Payot, Paris, 1961.17.James H.Billington, The Icon and the Axe, p.50.Vintage Books, Random House, New York et Toronto, 1970. ¦ .31 VLADIMIR SOLOVIEV (1853-1900) Georges Novotny Venue assez tard, au 10e siècle, dans la communauté chrétienne des nations européennes, la Russie a développé d’une manière grandiose l’héritage grec ou plutôt byzantin dans la spiritualité et dans la liturgie avec cet aspect très spécial du chant et de l’art iconique, et elle s’est mérité vraiment le nom qu’elle s’est donné à elle-même dans le passé: «la sainte Russie».Bien que dans la théologie elle ne peut pas faire concurrence aux nombreux mouvements théologiques de l’Occident catholique, elle a eu ses grands prédicateurs, ses maîtres spirituels depuis le commencement de son ère chrétienne et plus récemment même des penseurs religieux comme Khomiakov1, Rozanov2 et autres.Parmi eux une place irremplaçable est tenue par Vladimir Soloviev, philosophe, poète, théosophe sinon théologien, que plusieurs considèrent même comme un prophète.Il s’est ¦ 32.distingué par un style excellent, par une parole inspirée, par son apparence ascétique qui lui donnait justement un aspect de prophète.Sa position dans la culture russe a été décrite ainsi par un de ses compatriotes: Soloviev a préparé la renaissance culturelle russe de la fin du 19e et du début du 20e siècle.Il était le précurseur du renouveau de la conscience religieuse et a inspiré par ses idées toute une génération de théologiens, penseurs, écrivains et poètes.L’influence de sa pensée riche, variée et souvent contradictoire a suscité le meilleur de ce qui fut créé au plan spirituel de la culture russe du 20e siècle.Les plus remarquables théologiens russes, Paul Florensky3 et Serge Boulgakov4 sont issus de lui.La philosophie de Frank5, Lossky6 et Berdiaev7 se trouve toujours en quelque filiation avec son enseignement sur la connaissance globale et sur la théandrie.Les vers mystiques de Soloviev, sa sophiologie et ses théories esthétiques ont pour beaucoup déterminé les chemins du symbolisme russe de la poésie d’Alexandre Blok8, d’André Biely9 et de Viatcheslav Ivanov10.La raison de son influence se trouve dans son attitude qu’il a bien caractérisée lui-même.«Non seulement je l’espère, mais j’en suis persuadé que la vérité dont je me suis rendu compte, tôt ou tard sera conçue par d’autres, par tous, et alors par sa puissance intérieure, elle transfigurera ce monde de mensonge, déracinera pour toujours toute cette fausseté et le mal de la vie personnelle et sociale, — l’ignorance crasse des masses populaires, l’abomination de la désolation morale des classes instruites, le droit du poing entre les États — cet abîme des ténèbres, de saleté et de .33 sang, dans lequel jusqu’à maintenant l’humanité se débat; tout cela va disparaître comme un cauchemar nocturne devant l’éternelle lumière de la vérité du Christ, qui se lèvera dans la conscience, vérité, jusque là incomprise et rejetée par l’humanité, et le royaume de Dieu va se montrer dans toute sa gloire — un ciel nouveau et une terre nouvelle, dans lesquels la vérité vit.11 Comme Origène qui a utilisé toutes les richesses qu’il a trouvées dans la sagesse hellénistique et celle des premiers siècles du christianisme pour la constitution et le développement de la compréhension chrétienne de la vie et du monde, Soloviev a mis au service de la vérité chrétienne tous les trésors de la philosophie mondiale12.Son influence de son vivant fut telle que renvoyé de l’enseignement par la décision des autorités, il devait y être rétabli par le vote populaire.Son apparence y contribua certainement: elle avait quelque chose de monastique, d’iconographique.Malgré son affabilité illimitée et sa simplicité, il gardait ses distances.Un fin mur de verre le séparait et de la société mondaine qu’il aimait fréquenter et des cercles de «l’intelligentsia» libérale qui le comptait pour «sien»13.Vladimir Sergeievitch Soloviev14 est né en 1853 à Moscou, l’un des neuf enfants du célèbre et encore aujourd’hui apprécié historien de la Russie15, descendant par sa mère du premier philosophe ukrainien, Skovoroda16.Le petit Vladimir était un enfant prodige.Il fit ses études secondaires de 11 à 18 ans.À l’âge de dix ans, il se mit à lire les auteurs matérialistes comme Büchner17 et des rationalistes comme Strauss18 et Renan19, ce qui lui fit perdre la foi à l’âge de quatorze ans.Il y est revenu lentement à la suite d’autres lectures, celle de Schopen- 34 hauer20, de Spinoza21, des platoniciens et de Khomiakov.La lecture de Spinoza, quand il approcha ses seize ans, lui a fait vivement sentir la réalité de Dieu et lui a donné un sens aigu de l’unité spirituelle du monde.A dix-neuf ans sa formation spirituelle pouvait être considérée comme achevée.En 1873 il fut admis à la faculté historico-philologique de l’Université de Moscou qu’il termina avec un examen d’État en une année.Ensuite, il s’est inscrit pour une année à l’Académie Théologique où il vécut comme un ermite et où il s’adonna à la lecture des philosophes allemands et des théologiens grecs.Ses auteurs préférés à cette époque étaient Boehme22, Swedenborg23, Kant24, Fichte25, Schelling26 et Aristote27.Il y écrivit son premier ouvrage, L’histoire de la conscience religieuse dans le monde ancien (1873).L’année suivante, il était déjà professeur de philosophie à Moscou.Son originalité et ses succès auprès de la jeunesse académique lui ont valu des jalousies et des soupçons, ce qui, après trois mois seulement d’enseignement, fut la cause de son éloignement sous prétexte d’une mission scientifique.C’est ainsi qu’il visita Londres, puis la France et l’Italie et enfin l’Égypte.Après son retour à Moscou en 1877, à vingt-quatre ans, on le mit à la retraite.À la suite d’une vive protestation de ses admirateurs, il fut appelé à l’Université de Saint-Peter sbourg, Léningrad d’aujourd’hui, où il est resté jusqu’à 1881, quand il a définitivement abandonné l’enseignement.Sa liberté d’idées et la force de son verbe étaient mal perçues par le gouvernement, et l’Église.Entre temps, il avait fini en 1874 sa thèse de maîtrise, «Critique de la philosophie occidentale.Contre les positivistes» et sa dissertation doctorale, «Critique des principes abstraits», en 1880. .35 Parmi les travaux les plus significatifs de cette période on doit compter les Principes de la connaissance globale et les douze Leçons sur la îhéandrie.La raison de la fin de sa carrière universitaire fut plutôt singulière.L’empereur Alexandre II ayant été assassiné le 1er mars 1881, Soloviev dans une conférence publique demanda à son successeur de montrer sa magnanimité de monarque chrétien en pardonnant les assassins.L’affaire fit beaucoup de bruit et Soloviev comprit qu’il devait renoncer à sa chaire, bien qu’officiellement le ministère ne le lui ait pas demandé.Cet épisode marque aussi le commencement d’une nouvelle période dans sa vie, où il s’adonne à ses préoccupations œcuméniques et son activité de publiciste.Ses biographes appellent cette période celle de l’Utopie Théocratique.Ainsi sa vie active peut être divisée en trois périodes: 1.(1874-1881) du système de la« théosophie libre» ou bien, selon E.Troubetskoy, du «progressisme théologi-sant» où il développe l’idée Slavophile du messianisme russe orthodoxe; 2.(1882-1889) la période théocratique où il songe à un pouvoir mondial concentré autour du tsar russe, mais guidé par le pouvoir spirituel du pape; 3.(1890-1900) période de retour aux travaux philosophiques, à l’idéal d’une religion universelle et des pressentiments eschatolo-giques.Il s’est éteint au tournant du siècle, le 31 juillet 1900 à Ouzkoie près de Moscou.Dans les années soixante-dix, ses idées sont marquées d’un certain chiliasme, dans lequel, avec un optimisme et une impatience apocalyptiques, il se met à croire au progrès, à l’histoire, à la victoire de tous les idéaux culturels sur la vie matérielle et à l’avènement d’un 36.paradis terrestre pour les humains.D’aucuns prétendent que les convictions de ces années sont basées sur un certain matérialisme et marquées d’une forte teinte de socialisme28.Dans son travail de maîtrise, «La critique de la philosophie occidentale», il s’oppose au rationalisme et à l’empirisme, au nom de l’irrationalisme de Schopenhauer29 et du métaphysicisme de Hartmann30.Pendant ses voyages à l’étranger, il avait suivi de près les expérimentations communistes contemporaines à Onéide en Amérique, liées au nom de Nordhof31.Il était persuadé que le paysan russe, le moujik, pouvait encore montrer sa force au monde et qu’il le (monde) transformerait.En ce sens il fait partie du mouvement des «potchvenniki» (attachés à la terre, au village et à la nature) qui n’a jamais cessé dans la littérature russe.L’idéal du socialisme ne quittera pas Soloviev jusqu’à la fin de ses jours.Mais la première inspiration du socialisme lui vint du mouvement Slavophile russe d’un Khomiakov et d’un Kireievsky32 dont il partagea les idées historico-philosophiques et gnoséologiques mais pas les intérêts ecclésiastiques ni l’esprit slavo-russe d’un messianisme national.C’est l’homme uni avec la terre qui va montrer le chemin à la philosophie et Soloviev voit les premières traces d’une telle transformation de la pensée philosophique dans les travaux de Schopenhauer et Hartmann qu’il interprète à sa manière.Ensuite, il se détachera d’Hartmann et même des Slavophiles, mais jamais il ne réussira à en faire autant pour Schopenhauer.Pendant son séjour à l’étranger, il visita d’abord l’Angleterre et au British Museum de Londres il étudia le gnosticisme et la cabale.Ces études l’ont marqué par la suite et il est toujours resté un grand admirateur du chef 37 de file gnostique, Valentin, ce qui peut surprendre chez un auteur orthodoxe.Restant dans la même direction, il s’est plongé dans tout ce qui pouvait l’illuminer sur «la Sagesse divine» biblique.En grand synthétiste qu’il était, il voyait dans «la Sagesse» la force et-le principe qui était capable de donner l’unité au monde et à la création tout entière, ce qui pouvait être un fort point d’appui à ses recherches philosophiques et théologiques et à celles de ses semblables.Selon lui «la Sagesse» n’était aucunement une idée abstraite, mais un être vivant qu’il désirait vivement rencontrer.Et si l’on en croit son poème, «Les trois rencontres», il y est vraiment parvenu.Il y raconte trois rencontres avec «la Sagesse divine» personnifiée, dont les apparitions se sont vérifiées dans des endroits aussi différents que la salle d’étude du British Museum et le désert d’Égypte33.Elle se présente entourée d’azur doré dans sa beauté féminine sur le fond pourpre du rayonnement céleste (en Egypte).Il existe une prière de Soloviev à «la Sagesse», où sont intégrés des éléments de la gnose et de la cabale34.Laissant de côté les impressions personnelles de Soloviev, «Sophia», l’Âme du monde, est, dans sa conception universaliste, assimilée au principe de la Sagesse divine dans le monde créé, dans le cosmos.Elle est Théomatière ou Théoandria (homme-femme divine) ou aussi «TÉternel Virginal» et «la Vierge de la Sagesse divine» comme pendant du Logos.C’est elle qui ne permet pas la coupure absolue entre le Créateur et sa création.Cette doctrine mystique est devenue populaire dans les mouvements philo-sophico-religieux et poétiques russes du début du 20e siècle.On la retrouve surtout dans la poésie de Soloviev et bien 38.que jamais exposée d’une manière systématique, elle constitue le point de départ pour les sophiologues russes35.En 1884 avant la période de l’utopie théocratique, il a écrit l’Histoire et l’avenir de la théocratie qui, pour les sympathies catholiques qui y sont exposées, fut censurée en Russie et n’a pu être publiée qu’en 1887 à Zagreb.À cette époque appartient aussi une série d’articles regroupés sous le titre, le grand débat et la politique chrétienne dans lesquels Soloviev prend la défense de la primauté romaine.Cela lui a valu l’amitié de l’évêque croate Strossmayer36 qui, lui aussi, songeait à l’union des Églises catholique et orthodoxe.C’était à ce moment-là que s’effectua la rupture de Soloviev avec les Slavophiles dont le patriotisme était essentiellement attaché à l’Église orthodoxe russe.Cette période de sa vie est aussi marquée par l’intérêt grandissant pour la spiritualité.Le fruit en fut son livre, Fondements spirituels de la vie (1882-1884), conçu comme une introduction à la littérature spirituelle patristique.L’ouvrage est divisé en deux parties dont la première traite de la spiritualité personnelle, tandis que la deuxième montre son aspect social.En 1887 à Paris il fait un discours sur la Russie où il critique fortement l’Église orthodoxe.Dans la même veine sont écrits les livres suivants, L’idée russe (Paris 1888, éd.russe en 1909) et plus spécifiquement La Russie et l’Église universelle (Paris 1889, éd.russe en 1913) grâce auquel Soloviev s’est mérité une rénommée de précurseur par excellence de l’œcuménisme moderne.Dans ce dernier livre Soloviev souhaite une union universelle du monde tout entier sous un seul grand prêtre, le pontife romain et sous un seul chef politique, le tsar russe avec l’assistance 39 d’un prophète, selon l’exemple de la théocratie de l’Ancien Testament.D’aucuns supposaient que Soloviev prétendait occuper la place de ce prophète.L’idée russe a été envoyée par l’évêque Strossmayer au pape contemporain Léon XIII qui, après en avoir pris connaissance, aurait dit: «Bella idea, ma fuor d’un miracolo è cosa impossibile» (Une belle idée, mais à moins d’un miracle c’est une chose impossible).Une rumeur a circulé selon laquelle Soloviev serait descendu de Paris à Rome pour y avoir une audience avec Léon XIII.Mais, soit le voyage, soit l’audience ont dû être très secrets, car aucune trace n’en reste dans les sources de la biographie du philosophe.Quant à Soloviev lui-même, ses idées œcuméniques apparaissent nuancées et non dépourvues d’une certaine sophistication.D’abord il soupçonnait que Dieu mène le monde au salut par la division.Il écrivit dans une lettre: «Si même la Providence divine, qui agit par des contraires (en grec dans la lettre), voulait mener l’Église à l’unité par la séparation, c’est son affaire, cependant, notre obligation est de nous opposer à la division, tout en ne voulant pas contribuer à l’union de l’Église comme Judas Iscariote a contribué à l’œuvre de la rédemption, en trahissant Jésus-Christ et en l’exposant à la mort37».En réfléchissant sur l’état actuel des choses, Soloviev a tiré les conclusions suivantes: 1.ce qu’on appelle «la division des Églises» ne s’est jamais produite dans le sens formel de ce mot: la division actuelle est une division «de facto» et non pas «de jure»; 2.les dogmes catholiques, non acceptés par les orthodoxes (infallibilité papale, F Immaculée Conception), n’ont jamais été condamnés par une 40.autorité universellement reconnue, en particulier, par aucun concile œcuménique; 3.en plus, ces vérités prétendûment contraires à l’Orthodoxie se retrouvent positivement dans la tradition orthodoxe orientale, soit patristique, soit liturgique, donc tout orthodoxe, conscient de son orthodoxie, doit être en même temps aussi catholique38.Les jésuites d’origine russe, R Pierling39 et P.Martynov40, fréquentés par Soloviev à Paris, ont désavoué les idées œcuméniques de Soloviev et ne voulaient rien à voir avec la publication de son livre.Cet échec et celui des autres critiques, le peu d’enthousiasme des autorités romaines pour ses idées avec la conscience que le tout était proscrit en Russie, ont amené Soloviev à se détacher de la théorie théocratique et des Eglises historiques et à songer à la formation d’une religion de l’Esprit-Saint qui contiendrait les meilleurs éléments de toutes les religions.Malgré ses désillusions, c’est à cette époque, et exactement le 18 février 1896, qu’il fait un acte d’union avec l’Église catholique dans la chapelle privée du père Nikolai Alexeievitch Tolstoy précisément, pour s’unir à la chrétienté universelle, car il n’a jamais pensé abandonner son orthodoxie.Il considérait la division des Églises comme existant seulement de facto à cause de circonstances extérieures et de malentendus séculaires.Ainsi quand il dut un jour mentionner sa religion, il écrivit «orthodoxe catholique»41.Une petite curiosité.Un journal français a publié plus tard une nouvelle selon laquelle les grecs catholiques russes se sont réunis une fois à Nijny Novgorod pour élire Soloviev comme leur évêque, mais Soloviev n’y est pas allé par prudence.Le Saint-Siège aurait, semble-t-il, agréé .41 à cette initiative, mais doutait du fait de doter d’un évêque une communauté naissante, peu nombreuse et pas officiellement reconnue42.Une quinzaine de jours avant sa mort Soloviev reçut les derniers sacrements d’un prêtre orthodoxe, S.Beliaev, ce qui concordait assez bien avec le statut d’orthodoxe catholique qu’il s’attribuait.A cette époque Soloviev écrivit sur le Talmud (1886), sur la Chine (1890), sur la poésie bouddhique (1884), sur Mahomet (1896), sur le Japon, voulant exploiter toutes les cultures non-chrétiennes pour les intégrer dans son projet d’une religion universelle.Mais en organisant cette conception, il continuait à croire à la Rome éternelle comme le centre juridique et providentiel du monde chrétien, autour duquel devait se constituer la religion universelle.Lui-même le mentionne dans une lettre à son ami E.Tavergné: «Et comme dans le monde chrétien il n’y a qu’un seul centre d’unité juridique et traditionnelle, par conséquent, tous les vrais croyants doivent se réunir autour de lui.» Appliqué à la systématisation de sa philosophie, Soloviev n’y est parvenu que jusqu’à un certain point en publiant sa Justification du bien (1897) et son Esthétique.Incomplète, est restée aussi sa sophiologie, dans laquelle il y a plusieurs blancs ce qui la rend souvent peu compréhensible.La dernière année de sa vie fut marquée par le pessimisme et la désillusion par rapport à ses espoirs, ce qui apparaît dans Trois dialogues, notamment dans la brève Légende de VAntéchrist où il suppose que l’union des Eglises, qu’il a tant souhaitée ne se fera qu’à la fin des temps sous la pression de l’Antéchrist-empereur. 42.Même à l’époque actuelle, on constate un intérêt croissant pour l’héritage créatif de Soloviev.Ce qui est bien compréhensible et logique.Ces œuvres, remplies d’une foi sincère et sans compromis en la recherche de la vérité et la voie à trouver et à suivre pour sa réalisation, sont une antitoxine prometteuse contre les influences dissolvantes du positivisme et du matérialisme modernes.Son idéal d’humanité et de christianisme universel s’oppose à toute espèce d’égoïsme national et d’amour-propre.Il semble que le moment soit arrivé pour qu’on commence à apprécier plus fortement en Occident cette œuvre qui dès la fin du siècle passé prévoyait le besoin d’une entente universelle tant au niveau religieux que politique. .43 NOTES 1.Alexis Stepanovitch Khomiakov (1804-1860), écrivain et théologien russe.2.Vasily Vasilievitch Rozanov (1856-1919), théologien russe, intéressé à la religion naturelle.3.Paul Alexandrovitch Florensky (1882-1952), théologien et Slavophile russe, mort pendant son exil en Sibérie.4.Serge Boulgakov (1871-1944), considéré comme un des plus grands théologiens russes en exil.5.Simeon Ludvigovitch Frank (1877-1950), philosophe russe en exil.Il a publié une Anthologie des œuvres de Soloviev à Londres en 1950.6.Nikolai Onoufrievitch Lossky (1870-1965), philosophe intuitiviste russe qui a enseigné en Tchécoslovaquie et aux États-Unis.7.Nikolai Alexandrovitch Berdiaev (1874-1948), philosophe et essayiste russe et français dont les travaux ont eu un grand écho en France.8.Alexandre Alexandrovitch Blok (1880-1921), poète russe, le meilleur représentant du symbolisme russe.9.Andej Biely (pseud, de Boris Bougaiev, 1880-1934), poète symboliste russe.10.Viatcheslav Ivanov (1886-1949), poète symboliste russe, converti au catholicisme.11.Une de ses lettres écrites en 1873, citée par V.Piatinsky dans un article de «Novoie Rousskoe Slovo» (Nouvelle Parole Russe) le 27 juillet 1975.12.Cfr.l’article mentionné.13.K.Motchoulsky, Vladimir Soloviev.Vie et doctrine.Paris, 1936, p.222.14.Œuvres complètes de Soloviev ont été publiées en 9 volumes en 1902-1907, en 10 volumes en 1911-1914 et réimprimées en 14 volumes à Bruxelles en 1970.15.Sergei Mikhailovitch Soloviev (1820-1879), petit-fils d’un prêtre orthodoxe, recteur de l’Université de Moscou en 1871-1877.Son chef d’œuvre est Histoire de la Russie des temps anciens en 29 volumes, S.Petersb., 1851-1879.16.Grigorij Savvitch Skovoroda (1722-1794), philosophe itinérant, poète et humaniste ukrainien.17.Ludwig Büchner (1824-1899), philosophe matérialiste allemand.18.David Friedrich Strauss (1808-1874), historien et philosophe allemand, formé par la pensée de Hegel et celle de Schleiermacher.19.Ernest Renan (1823-1892), écrivain français qui a voulu fonder un «christianisme rationnel et critique».20.Arthur Schopenhauer (1788-1860), philosophe phénoméniste radical allemand. 44.21.Baruch Spinoza (1632-1677), philosophe panthéiste juif hollandais.22.Jakob Boehme (1575-1624), mystique allemand de confession luthérienne.23.Emmanuel Swedenborg (1688-1772), savant et théosophe suédois.24.Immanuel Kant (1724-1804), philosophe allemand.25.Johann Gottlied Fichte (1762-1814), philosophe allemand, admirateur de Kant.26.Friedrich Wilhelm Joseph von Schelling (1775-1854), philosophe allemand influencé par Fichte.27.Aristote (Aristoteles, gr., 384-322 av.JChr), philosophe grec, disciple de Platon et précepteur d’Alexandre le Grand.28.L.M.Lopatin, Pamjati VI.S.Solovieva (À la mémoire de VI.S.Soloviev), 1910, cité par G.Florovskij, Puti russkogo bogoslovija (Les chemins de la théologie russe), Paris, 1937, 19833, p.308.29.Arthur Schopenhauer (1778-1860), philosophe irrationaliste et volontariste allemand.30.Eduard von Hartmann (1842-1906), philosophe métaphysiciste allemand.31.voir: Souvenirs de I.I.Yanjoul, 1910, cités par Florovsky p.309 et 555.32.Ivan Vasilievitch Kireievsky (1806-1856), gentilhomme instruit et philosophe russe de la vieille école Slavophile.33.On raconte que pendant une promenade autour des pyramides les bédouins locaux l’ont pris pour le diable, ont voulu le tuer, mais ayant réussi à s’enfuir dans le désert il y passa la nuit.C’est au lendemain de cette aventure au désert, qu’a eu lieu sa dernière rencontre avec «la Sagesse».34.Son texte se trouve dans S.M.Soloviev, Jizn’i tvortcheskaia evolutsia Vladimira Solovieva (La vie et l’évolution créatrice de Vladimir Soloviev), Bruxelles, 1977, p.118-119 sous le titre «La prière pour la révélation du grand mystère».35.S.Boulgakov, Lumière sans déclin (1917), Pensées silencieuses (1918), La Fiancée de l’Agneau (1944) (tous, en russe).36.Josip Juraj Strossmayer (1815-1905), évêque de Djakovo en Croatie, depuis 1848, promoteur de l’union des Eglises.37.Le 2 mai 1885, Lettres, t.I.p.165, cité par M.N.Gavrilov dans l’introduction de la nouvelle édition de L’idée russe de Soloviev, Bruxelles, 1964, p.4.38.M.N.Gavrilov, dans la même introd.p.3.39.Paul Pierling S.J.(m.1922), historien.40.Ivan Martynov S.J.(m.1894), bollandiste.4L Le père Tolstoy fut arrêté le lendemain de cet acte, mais a pu s’échapper.42.Revue L’Univers, du 9 septembre 1910. .45 TROIS RENCONTRES (1898) Le penseur russe V.Soloviev fut aussi un grand poète symboliste.Ce poème, écrit deux ans avant sa mort en 1898, raconte la vision mystique de la Sagesse divine qui s’est répétée trois fois durant sa vie et inspira sa doctrine de l’Uni-Totalité. 46.T Pli CBM/UHlfl.(Mockba—JloiiAûHi,—ErHntiii 1862—75—76).(Moscou) 1862 H D'h nepBbiH paa'b,—o, «aKi.aaBHû to ôbi/io!— TûMy MHHy/io ipMAuaib LuecTb toaobt., KaK-b A'feTCKaH Ayuia He>KA3HHO omyTH^a TûCKy AK)ÔBH Cl.TpeBOrOM CMyiHblX'b CHOUl.Mli'P ACBHTb AiiT'b /lyL^ja KHHHT'b Uli nûTOh't CTpaCTllblX-b MyKI.WumeücKoe.onuovcHMb.Honenenbe— TfinyACfl, 3aMHpa;ii.h sawepi 3ByK'b.A;irapb oxKpbirb.Ho rA'b >ki.caflineHiniKi, abakoha?M uih ro^na moaiiiuhxch aioach?Cxpacxen noxoKi., —CeacA^AHO BApyrb h3chki OH'b./Ia3ypb KpyroM-b, Aaaypb ui.Ayiut mocvi.HpOHnsana Aaâypbio boaothctom, Bb pyKt Aep>tca uatxoK'b HeaAtaiHMXb cxpaHi, CrosiAa Tbj ça ynbiÔKOio AywHCTOH, KuBnyAa MHt h CKpbiyiaoi Bb xyMahii.H A'feTCKaa AïoôoBb Hy>KOM MHt cxa/ia, üyuia won —K'b >k h xtf h c k o m y cntna.* * * .47 TROIS RENCONTRES (1898) Vladimir Soloviev Moscou 1862 Ce fut une première fois, il y a trente-six ans, quand mon âme d’enfant fut saisie d’une angoisse d’amour inattendue au sein de rêves vagues.En ce jour d’Ascension, à l’église, j’avais neuf ans.je brûlais déjà d’une dévorante passion.«Laissons.du monde, toute sollicitude.» Le son se prolongea, s’amenuisa, mourut.Le sanctuaire est ouvert.Où sont-ils, le diacre, l’officiant, les fidèles priant?Le torrent des passions a tout à coup tari.L’azur autour de moi et en mon âme l’azur.Baignant dans cet azur doré, Tu m’apparus debout, un sourire rayonnant aux lèvres, tenant une fleur inconnue, en me saluant, Tü disparus dans une nuée.Et mon amour d’enfance me devint étranger, mon âme — aveugle au quotidien.* * * 48 (Londres) 1875 3noy/iy Jo- inifb, o^iaMfHiii.ie Ho^ro/ia?He HpnapaKH mj-inyTuofi Kpacoibi, He pbJTb /iKDAen, He crpacru, ne iipHpoAa— Been, Been /lywon OAwa BiKe npHxoxw rplixoBHua Biiyiua^H Mat KHHry Baaxb .HSb oiiepu Apyroft-,— Taxia xyx'b ncxopin ôbiBa^H, Hxo a Bb CMym,eHbH yxoAH^b aümûA.M BOX'B OAHa>KAU —Kb ocenH TO 6hJ/IO — $1 ea cKaaaab: o, fio^ecrea pacuB'bxbl Tbi aAt^Cb, a ayK),—wxo ace ne HBH/ia Ce6a raaaawb MOHMb xbi cb A'bTCKHXb atxb?H xo^ibko a noMbic^aab axo caoeo,— BApyrb Boaoxoii aaaypbio ace no/inô, H npeAO mhoh ona ciaexb cnoBa,— Oaho ea .anuo,—oho oaho.H TO MTHOBCHbC AOAPJfMb CSaCTbCMb CT3AO, Kb BCMiibiMb A'^iaMb oiiaxb Ayuia caiina, H ecan p'liWb Beepbe3i!biH‘‘ cayxb BCxp'Uaaaa, Qua 6biaa HCBiiaTHa h ZAyna. .49 K A la bibliothèque du British Museum 1875 Pourrais-je t’oublier bienheureuse saison?Quand ni gens, ni nature, ni instants de passagère beauté n’existaient, et quand Toi seule possédais mon être tout entier.Dans la salle de lecture et presque toujours seul, des forces mystérieuses (Croyez-le ou non, mais Dieu en est témoin) me choisissaient des textes pour tout connaître d’Elle.Et quand d’autres domaines me tentaient d’étranges empêchements se présentaient.Troublé, je retournais chez moi.Voici qu’en la même salle, un jour d’automne, je lui ai dit:» O floraison divine, Tu es ici, je le sens, pourquoi depuis l’enfance ne daignes-tu apparaître à mes yeux?» Ces mots à peine pensés, tout pour moi se remplit d’azur doré, devant moi Elle rayonne à nouveau, mais seul Son visage, Son visage seul.Et cet instant fut un bonheur sans fin, pour le terrestre l’âme est aveugle à nouveau et l’ouïe se ferme au langage de «raison». 50 51 L'ii CKa3a;j'h: tjiüc ;jhu,ü huh^iüOj, Ho ücio Teôn xo>-iy îi ymiAaib.LI1)M'i> ;vi>i pcCciiiüi tu ne nocKyiin^acb, li'b TOM T.— JOlIOLU'b HC^lbOH >Ke OTKasaTb! nBt> ErnnTli 6yAb!u—unyTpn pa3Aa^c« ro^oci».Bi.riapH>K'b!—h ki> jory napi^ Mena neceTi>.C'b paacyAKOMT» wyacTDO Aa>Ke ne ôopo^ocb: PaacyAOKT) npoMO^Haa-b KaKii haîott».* * * (Le Caire) H /KAa.'ii» Meacb TtM"b oautTiiaro CDiiAaiib», 11 uoT'b, oaikdkau, a'b THxiii nac'b nowiioii, Kaioi.nliTepua iipox;iaAiioe Auxaiibe: nycTUH'b 5i—hah TyAa oa mhoh“.TliMi.DpeMeiieMi» nliwaw noiib na aeMaio Ciiycrn^acb npwMO, oeai» oonnnKOB'u.Kpyi'oM’b ;iuiJJb TiniJiniy oAny >i mteMAio XLa BM>Ky MpaK-b cpeAb aataAHUX'b oroiibKOB'b.H AO.aro a aonaai.u'b apcmotIs ^yTKOH, H uoT'b noutaao: «Vchh, moh obAHbin ApyrT»!— H h yaiyaa,; KorAa npocuyacn nyTKO,— J^uwa/iH poaaMH acMafl h neôa ^pyrii.H D'h nypnypt ne6ecnaro oancTanba OnaMH noaiiuMii aaaypnaro onoi H) PajiAiiaa tu, KaKi> nepuoe ci^mbe BcCMipuaro ji TbopnecKaro Ann. .51 Je lui ai dit:» Ton visage m’apparut mais je voudrais Te voir tout entière, ce dont Tj gratifias l’enfant, TU ne peux au jeune homme le refuser».«Sois en Égypte» sonna intérieurement la voix.Alors vers Paris et le Sud la vapeur m’emporta.La raison se taisait, pouvait-elle discuter?.* * * Au Caire 1876 J’attendais entre-temps le rendez-vous promis, et voici qu’une fois à l’heure douce de la nuit, ces mots, comme une brise fraîche, fusèrent: «Suis-Moi là-bas, au désert Je suis».Sur la terre régnait la muette nuit.Je n’entendis que silence autour de moi, je ne vis qu’un noir abîme entre les lumineuses étoiles.Je restais longtemps couché dans une somnolence étrange.Un souffle chuchota.» Dors Mon pauvre ami!» Et quand je m’éveillai d’un sommeil léger, tout embaumait les roses — terre et voûte du ciel.Dans le scintillement d’une pourpre immatérielle, les yeux remplis d’un azur enflammé, Tu regardas comme la première aurore du jour de création universelle. 52.4tÔ CCT b, MTÔ Ôbl.'lû, MTÔ rpAACTT» IiODi»KH — Bce oCuH^'b TyTTi OAHH'b HCAÜlOKHblH Ü30p'b.CmitlOTb no^ü MHOH Mûp>l H pbKH, li Aa.TbhiH ^tcb, H bbJCli CH'liJKHUX'b TOpT*.Bce >i, h Dce oaho AHUJb 6u;io, — Oahhtj AHiüb oopaaij mchckoh Kpacorbi.licaM l.piioc in.ci o uxoahao, - IlepCAO MHOÜ, bO Mllt — OAlia ^HUib Tbl.O, ^yweaapiian! Toôoii n ne oCManyii.: bck) tcôb D'h nycTbinli yunAa^i.Bij moch Aymli Tii poabj ne aaDîihyrb, KyAa Cbi un yMwa/nj HvIitchckih caAi».Oahht.AHiub MHF'bl BuA^wie COKpy^OCb — H coAima niapi» ucxoAH-a'b lia nefiocKAOin».Bb uycTbiuii THiHHiia.,Uyuja MOAHAacb, H ne CMO/iKaAii D'h nen ô.aaroBtciHbiH 3B0in>.B me ncBOAbiiHK'b cycTHOMy Mipy, floA'b rpyooio Kopoio BcmecTBa Tairb ‘i npoaptA'b iicTAtiiiiyio nopcpHjïy Il omyTHA'b ciiiHbe 6o>KecTBa.flpCAHyBCTBÎCM'b HBA'b CMCpiblO TOp>KeCTByfl Il Utllb BpCMCHT.MCHTOIO OAOA'liB'b, floApyra BiiMnan, tcoh hc naaoBy n, A Tbl lipOCTH, HCTBCpAblIÎ MOH liailt.B'b! .53 Tout ce qui est, qui fut, qui sera l’avenir, mon regard immobile l’embrassa à l’instant.Sous moi bleuissent mers et fleuves, la lointaine forêt et les sommets neigeux.Je vis tout, et tout était la même, l’unique image d’une spirituelle Beauté, l’immensité entrait en Ses limites.Devant moi, en moi — il n’y a que Toi.Ô rayonnante! Tu ne m’as pas trompé, je T’ai vue dans le désert tout entière.La vague de la vie peut m’emporter au loin, en mon âme ces roses ne se faneront jamais.Un seul instant! La vision disparut.La chaleur du soleil monta à l’horizon du désert silencieux.L’âme priait, et en elle le carillon exultant ne se taisait.Encore de ce vain monde, prisonnier, sous la grossière écorce de la matière, j’eus la vision de la porphyre incorruptible, je ressentis la divine Lumière.En pressentiment de la mort vaincue, et traversée par la pensée, la chaîne des temps, Compagne éternelle, je n’ose Te nommer, excuse et accepte ce chant mal assuré.* * * Traduit par Nathalie Pervouchine-Labrecque juin 1980 .55 L’ICONE DE LA VIERGE DE VLADIMIR Nathalie Pervouchine-Labrecque À l’époque où l’icône byzantine, connue sous le nom de «Vladimirskaia», apparaît dans la capitale de la jeune Russie, le pays était prêt à recevoir cette sainte image qui devint bientôt le palladium de l’État russe.La «Rus» était alors un État officiellement chrétien plus que centenaire; elle était chrétienne au niveau de certains de ses groupements depuis plus longtemps encore, avant même ce qu’on appelle son «Baptême»1, dont le millénaire est fêté cette année un peu partout dans le monde.Avant l’an 1131 quand suivant les chroniques l’icône fut apportée à Kiev, cette ville avait connu au moins quatre règnes sages et glorieux: ceux de la princesse sainte Olga, de son petit-fils saint Vladimir le Beau-Soleil, de son fils laroslav le Sage, et de Vladimir Monomaque.Ces princes étaient héritiers des Varègues de nation Scandinave2, d’un clan de princes marchands et guerriers qui se seraient 56.appelés — Rus’.Ils auraient commencé par collaborer avec les marchands slaves de la voie commerciale fluviale Baltique-Constantinople (le long de laquelle, à côté des villes-clés Novgorod et Kiev, croissent des villes prospères) en les protégeant contre les brigands et les Asiatiques des steppes, pour enfin se mêler à eux, et même être appelés à gouverner le pays3, mais d’une façon un peu spéciale.Ce pays, constitué par un ensemble de villes avec leurs terres, ayant déjà une forte infrastructure slave autochtone (avec ses propres lois connues plus tard sous le nom de «Pravda ou Justice Russe») était plutôt géré que possédé «en commun» par la famille ou «rod» des princes, suivant un système patriarcal peut-être hérité des Varègues.Chaque «kniaz» ou prince gravissait l’échelle hiérarchique des principautés jusqu’à l’accession à Kiev et au titre de grand-prince, se conformant au régime du sénioriat ou succession collatérale par droit d’aînesse de frère à frère ou à oncle.Malgré le morcellement terrien qui devait s’en suivre et qui fut surtout sensible au moment de l’attaque tatare au 13e s., l’État kiévien, aucunement autocratique, déjà à son zénith au temps de laroslav, contrôlait un territoire qui s’étendait de la Baltique à la Mer Noire, de l’Oka jusqu’aux Carpathes.À travers quelques grandes figures de princes qui siégèrent à Kiev, incarnant l’image du père protecteur4, devançant celle du «batiouchka tsar», le peuple acquit, une fois pour toutes, le sens d’appartenance à la vaste «terre russe».Ce sens était même renforcé par la mobilité des princes, qui par rotation successoriale se faisaient visibles dans toutes les parties du pays comme une véritable famille, où l’amour fraternel côtoyait l’ambition et la haine, et dont les membres, admirés pour leur .57 prestance et leur bravoure, se juraient fidélité en embrassant la croix et défendaient le pays contre la menace continuelle des païens; ils devenaient le symbole de la patrie, les liens de nature économique, linguistique5 les unissaient au peuple.Celui-ci pouvait encore prendre une distance vis-à-vis ses princes, le Conseil des villes ayant la possibilité de les inviter ou de les répudier.Il se désolidarisait de leurs luttes fratricides et demandait la paix pour la Terre-Mère fertile6 que, païen, il avait appris à vénérer, et qu’il voulait voir maintenant pénétrée de la grâce du christianisme.Car ce qui unit le plus profondément le peuple à ses princes, qui avaient participé à la christianisation du pays, c’est leur religion reçue de Byzance, à l’époque où celle-ci sortait de l’épuisante Querelle des Images et était soulevée par l’enthousiasme du renouvellement monastique, avec Théodore Studite ou Syméon le Théologien, et de l’art sacré au moment du Second Âge d’Or.Les Slaves orientaux et leurs princes varègues, vierges de culture intellectuelle, assimilèrent, d’une façon plus radicale et plus passionnée que les Byzantins eux-mêmes, le message évangélique.Ce trait maximaliste s’exprimera dans l’importance et la permanence future de l’appel monastique; ainsi d’autres traits de la chrétienté kiévienne resteront pour toujours attachés au christianisme russe, comme le désir inné de la beauté, recherchée en tant que concrétisation de la beauté plus cachée d’une vérité divino-humaine.Le Russe la découvre dans la liturgie byzantine, mais dont il hausse la joie de célébration et d’attendrissement, dans la rencontre entre le sens aigu de son indignité et celui de la transcendance.La croyance en celle-ci, au sein d’espaces 58 insécures, est aussi plus fortement liée chez lui à la mystique directionnelle de l’histoire, avec la fin des temps regénérante qui s’incarnera dans l’iconostase par la continuité des saints, jusqu’à la création transfigurée ayant à sa tête la Mère de Dieu.Déjà plus proche du Ciel que de la Terre, Elle reçoit la prière des fidèles: «Lors de ta Dormi-tion, tu n’as pas quitté le monde!».Dans la dialectique constante de dépendance-indépendance entre la Rus’ et sa Mère civilisatrice Byzance, l’une des premières églises de Kiev, au temps du Baptême, sera avant Sainte-Sophie (en imitation de Constantinople) celle, dédiée à la Dormition, usage qui sera repris autant à Vladimir qu’à Moscou.Mais même si le premier peintre d’icônes russe Alipi (Olympe), du célèbre Monastère des Caves de la capitale, avait peint des images de la Vierge (1085), c’est quelque chose de plus parfait comme icône, surtout au point de vue stylistique, que le prince Mstislav de Kiev voulait commander à Constantinople pour la nouvelle église du Podolié, quartier de sa ville où brillaient déjà 400 églises7.La région de la Dniéprie ayant été d’abord affiliée au patriarcat d’Ochrid, et peut-être convertie par lui (d’où la langue d’Église des Russes: le slavon ou ancien bulgare), eût, après, des évêques grecs pour la plupart, et resserra ses liens avec Constantinople, aussi c’est un patriarche byzantin, Lucas Chrysoberges, qui s’occupa d’envoyer l’icône commandée.Celle-ci, d’après certaines chroniques, aurait été accompagnée d’une autre icône, de la Vierge Pirogocha (du grec: Pirigotissa, de la Tour), qui donna son nom à l’église mentionnée8.Si cette dernière icône disparut, la première eut un destin extraordi- 59 naire.Son histoire commencerait bien avant son arrivée à Kiev.Suivant une pieuse tradition remontant à un historien byzantin, le prototype de cette icône aurait été peint par saint Luc, encore du vivant de la Mère de Dieu (en accord avec le portrait en paroles qu’il a tracé d’elle dans son évangile), en même temps que deux autres portraits d’elle, pour répondre au vœu des premiers chrétiens.La Vierge acquiesçant à ces œuvres aurait répété ses paroles adressées à sainte Elisabeth: «Maintenant toutes les générations me diront bienheureuse», en ajoutant «que la grâce de celui qui est né de moi et la mienne demeurent avec ces icônes; les deux autres icônes étant celles de la Vierge de Smolensk et de Tikhvine.Suivant l’historien Théodore, lecteur de la Grande Eglise Sainte-Sophie au 6e s., ces icônes auraient été apportées de Jérusalem à Constantinople au 5e s.par l’impératrice Eudoxie sur la demande de la sœur de son mari, sainte Pulchérie, et déposées à l’église des Bla-chernes.C’est d’après l’un de ces originaux que l’artiste byzantin peignit la future icône de Vladimir.Le style de celle-ci illustre l’un des sommets de l’art constantinopolitain sous la dynastie des Comnènes (1081-1185); il rappelle celui des célèbres mosaïques de Daphni et de la galerie sud de Sainte-Sophie qui présente une insurpassable Déisis9, à l’époque où cet art connaît son plus grand rayonnement européen.Là, une monumentalité encore paisible et unitaire des formes pénétrées du sens d’une «renaissance», de la science antique d’exécution, s’allie à l’expression psychologique profonde et retenue.Le type de la Vierge de Vladimir est celui de VEléousa, qu’on peut traduire par «Pleine de Grâce», «La 60 Compatissante», «La Miséricordieuse», «La Vierge de Tendresse», en russe — «Oumilénié», qui ajoute à ces qualificatifs le caractère d’une sorte d’étonnement méditatif et contemplatif plein de révérence et d’émotion.Ce type se rencontre déjà au 10e s.à Byzance10; sa composition semble postérieure à celle de l’Hodigitria (Vierge de Smolensk ou de Tikhvine) où une Mère de Dieu solennelle présente l’Enfant bénissant, tandis que chez l’Eléousa les visages de la Mère et de l’Enfant se sont tendrement rapprochés dans l’embrassement.Reprenant l’histoire de notre icône en Russie, on se rend compte qu’elle ne serait pas restée à l’église de Pirogocha, car, d’après des documents, c’est dans l’église du couvent de femmes de Vichgorod, une dépendance de Kiev, que le prince André Bogolioubski (dont le nom sera pour toujours associé à la Vierge de Vladimir) eût l’occasion de l’admirer.Son père louri (Georges) Dolgorouki («aux longs bras») venait de lui concéder cette propriété princière pour l’avoir près de lui; car il avait enfin réussi à occuper, comme grand-prince, le siège de la capitale, où après la mort de Mstislav (1132) les princes s’étaient succédés en proie aux luttes intestines.Mais André ne se plaisait pas à Kiev, où régnent le commerce, les intrigues familiales, où le Conseil de ville avait presque plus de pouvoir que le prince.Il trouvait plus facile de gouverner la lointaine Souzdalie où il pouvait instituer un semblant d’autocratie; c’est là qu’il était né, autour de 1111, à Vladimir fondée par son grand-père le Monomaque, au milieu des forêts silencieuses du Nord-Est.Aussi, sans en aviser son père, décide-t-il de retourner à Vladimir.Très pieux, d’où son surnom, et élaborant déjà 61 le projet d’une nouvelle capitale pour la Rus’, à l’abri des attaques des peuples de la steppe, il veut y apporter, comme gage de la protection divine, l’icône qu’il avait aperçue au couvent de Vichgorod et qui était déjà connue pour avoir opéré des miracles.11 Quand il quitta Kiev en 1155, l’icône lui fut remise.Celle-ci se trouve ainsi associée autant à la continuité, qu’à un tournant tout à fait nouveau de l’histoire russe, avec trois nouvelles capitales qui vont se succéder au cours des siècles.Bientôt, la Russie devait absorber la terrible invasion mongole et protéger ainsi la civilisation occidentale et la chrétienté.En poursuivant le tatare toujours plus loin dans ses retranchements elle verra le pays s’agrandir jusqu’à ses limites actuelles.Son gouvernement centralisé aura appris les leçons de Kiev.Mais «la Mère des villes russes» reste la grande nostalgie de tout Russe, berceau de sa religion et de sa culture, riche d’une intensité imaginative et artistique telle, qu’il voudra toujours s’y ressourcer au temps du saint et du preux, symbole d’une certaine liberté en cette cité déjà si européenne mais qui, affaiblie par la lutte des princes, fut anéantie par les infidèles et sombra dans une longue décadence.Restant longtemps dans une «okraïna», frontière et sentinelle au bord du royaume tatare de Crimée, elle renaîtra, après la défaite de celui-ci au 17e s., en une Ukraine florissante mais toujours nostalgique du départ de son icône miraculeuse.Au temps où le prince André transportait l’icône de la Vierge de Kiev à Vladimir, un incident miraculeux eut lieu, autant politique que religieux.Approchant de la route de Rostov, ville ancienne et puissante qui aurait pu normalement abriter l’icône, les chevaux du convoi s’arrêté- 62.rent près de Vladimir, refusant d’avancer, marquant ainsi le destin de l’icône; car André reçut en rêve un message de la Vierge, lui disant de faire bâtir, à cet endroit-même, un monastère et d’y laisser l’icône jusqu’à ce qu’une église digne d’elle soit bâtie à Vladimir pour l’abriter.Le prince s’exécuta, et l’icône fut déposée dans le nouveau monastère de Bogolioubovo, près duquel s’élèvera son modeste palais.Une icône, celle de la Vierge Bogolioubskaïa, peinte suivant les directives d’André, commémorera cet événement.Elle représente la Vierge debout, tenant une requête, comme pourrait le faire une Vierge de la Déisis, tournée de trois-quart vers le Christ bénissant au coin supérieur gauche de l’icône, envoyant un rayon de lumière sur un petit monastère à ses pieds.En 1160 la cathédrale de la Dormition de Vladimir est terminée et l’icône de la Vierge est solennellement apportée dans «la Maison de la Mère de Dieu».Elle y restera jusqu’à la fin du 14e s.Toujours à l’écoute de la Vierge, André instituera en Russie la fête du Pokrov (miracle qui eut lieu à l’église byzantine des Blachernes, quand on vit la Mère de Dieu étendre son voile sur les fidèles et le monde entier).Le prince érigea, près de la Nerle, une église dédiée à cette fête, véritable bijou de l’art souzdalien.Pour sa fidélité et fervente piété pour la Mère de Dieu, et parce qu’ayant été assassiné comme martyr (1174), ses restes furent découverts intacts au 18e s., il fut canonisé après avoir été l’objet d’un culte local.L’icône de la Vierge de Vladimir ne souffrit pas de l’incendie qui ravagea la ville en 1185, et resta intacte en 1237 quand les Mongols prirent la ville, emportant seulement sa précieuse couverture de métal.Au 14e s.la croyance au pouvoir de la Vierge attaché à son icône était .63 si répandue, qu’au moment où Tamerlan s’approcha de Moscou, avec sa horde, le grand-prince Basile fît venir l’icône, pour la protéger, et le miracle eût lieu.Le chef mongol fît volte-face et disparut; il aurait eu un rêve où la Vierge lui serait apparue entourée d’une terrible armée céleste.«La Rencontre» de l’icône miraculeuse par les habitants de Moscou en cette année 1395 est fêtée le 26 août (anc.cal.).Elle restera à Moscou depuis cette date, consacrant une nouvelle capitale.Deux autres miracles de la protection de la ville par la Vierge de Vladimir sont fêtés le 23 juin, lors du siège de Moscou par le khan Ahmet en 1480, et le 21 mai, par Mahmet Guiréi en 1521.Les actes gouvernementaux les plus importants se déroulaient devant elle à la cathédrale de la Dormition de Moscou: c’est devant elle qu’on prêtait allégeance à l’État russe, qu’on célébrait les «molèbnes» (Te Deum) avant une campagne militaire, qu’on effectuait l’élection des métropolites et après des patriarches russes, les bulletins de vote étant placés dans sa «riza» ou «oklad» (revêtement métallique de l’icône pour la protéger de la fumée des cierges, mais laissant à découvert la tête, le visage et les mains, le revêtement doré ou argenté étant destiné à leur faire, pour ainsi dire, un habit de lumière).Dans son état actuel l’icône de la Vierge de Vladimir mesure 1 mètre sur 70 cm; elle est peinte à l’œuf sur une planche de tilleul, et a été pour la première fois nettoyée en 1918 de couches postérieures, mais c’est sa partie supérieure surtout qui date du 12e s., la planche gardant les traces d’une poignée, car l’icône aurait été portée en processions.La Vierge est représentée jusqu’à un peu plus bas que la taille.Suivant I.Grabar12 le type de l’Eléousa 64.serait dérivé de celui de la Vierge assise sur un trône avec l’Enfant debout sur son genou et se serrant contre elle, ou de l’évolution du type de l’Hodigitria debout (mentionné plus haut); ainsi les icônes envoyées de Grèce en Russie, à cause des difficultés du voyage, se présentaient souvent comme des «découpages» des grandes icônes grecques.Par rapport à l’Hodigitria qui porte l’Enfant sur son bras gauche, la Vierge de Vladimir soutient plutôt celui-ci de sa main droite, et ceci, qu’on retrouve dans certaines images de la Vierge des Douleurs (différente de celle du «Perpétuel Secours») serait un signe de la composition exprimant la souffrance unissant la Mère et l’Enfant.D’autre part, le nom même de l’icône pourrait être l’«Oumilénié du Sauveur», où l’Enfant plein de pitié pour sa Mère lui exprime sa tendresse.L’irrésistible élan en zig-zag dynamique de son petit corps puissant rehaussé «d’assist» (technique de stries d’or sur le vêtement), éclate comme un éclair sur le fond pourpre bruni (et non noir, couleur négative, qu’on trouve rarement dans les icônes) du «maphorion» (voile) impérial de Marie, qui le réconforte délicatement, tout en le désignant d’une main aérienne.Ce sont les grands yeux allongés de la Vierge qui sont extraordinaires, avec leur légère assymétrie orientale et vivante.D’habitude la Vierge de Tendresse regarde son Fils ou contemple un ailleurs, ici son regard est adressé directement au fidèle, et en même temps il se concentre au-dedans d’elle-même.Par ce double mouvement, sa force d’illumination sur l’âme humaine devient l’expérience spontanée et inoubliable d’un contact libérateur.Ce regard a la sagesse d’une interrogation et contemplation face à tout être, qu’il scrute avec clémence au niveau de sa foi et de son espoir en Christ. ¦ .65 La puissance de la relation personnelle qui se crée avec la Vierge, à travers son icône inspirée, vient de sa connaissance de la souffrance.Celles de son Fils, pour nous insondables, englobant nos propres souffrances.On a déjà vu dans les yeux de cette Vierge du 12e s.toutes les souffrances futures du peuple russe, à commencer par celles reliées au joug tatare, au milieu desquelles elle a opéré, pour l’amour de son peuple, des miracles sans nombre, contribuant continuellement à l’unité de l’État russe qui a été traditionnellement chrétien et s’est appelé Sainte Russie13.Irradiant la chaleureuse proximité de l’amour divin, l’icône est toujours présente au cœur du pays où elle reste le gage d’un ressourcement constant pour une future ouverture transformante.L’intérêt pour la Vierge de Vladimir a commencé à croître en Occident dès l’exode des émigrés de la révolution russe; la dévotion pour cette icône est maintenant répandue dans le monde entier.Des historiens d’art affirment qu’aucune image de la Vierge dans l’art chrétien occidental ou mondial n’a pu atteindre à un tel sommet dans l’expression de «la joyeuse souffrance» de la Vierge éclairant un but salvifique ou «radostnaïa skorb’».On a même supposé que l’artiste byzantin qui l’avait peinte aurait eu quelques contacts, ou aurait suivi des directives de fidèles slaves, tant la tendresse compatissante qu’elle représente est unique, et ne se rencontre pas parmi les Vierges plus sévères de l’art byzantin.14 Les dommages dûs aux transports, aux incendies et aux razzias, aux chocs des armes pendant les batailles, dommages subis par l’icône de la Mère de Dieu de Vladimir pendant plus de 800 ans, ont nécessité des réparations et ¦ 66.des retouches, une de ces restaurations auraient été accomplie par André Roublev (-1430), le peintre de la non moins célèbre «Trinité», aussi a-t-il pu insuffler à cette image quelques traits de «la tristesse lumineuse» ou «svetlaïa pet-chaT» de ses Anges pensifs, par lesquels elle est connue dans le monde comme une icône typiquement russe, et qui dernièrement, aurait aussi été proposée comme inspiratrice d’une unité toujours plus grande entre les chrétiens. NOTES .67 1.Certains auteurs parlent d’un «premier baptême» qui aurait eu lieu au 9e s.et d’églises de Kiev datant de cette époque: P.Kovalevsky, Histoire de Russie et de l’URSS, p.42-44, 388; H.Paskiewicz, The Making of the Russian Nation, London 1963, p.94.Olga fut baptisée en 954.2.Les noms des premiers princes: Oleg (Helgi), Olga (Helga), Igor (Ingvar).3.«L’Appel des chefs varègues» Rurik, Sinéus et Truvor en 862.4.«Il prend souci de la terre russe, de son propre honneur et de l’honneur de toute sa famille», cité des chroniques par G.Welter, Histoire de Russie, Paris 1963, p.43.5.Les Varègues s’assimilèrent aux Slaves, comme les Normands de France ou de Sicile.6.J.H.Billington, The Icon and the Axe, New York, 1967, p.20; note 12, p.635.7.P.Kovalevsky, op.cit.p.61, d’après Thietmar de Meresburg (Chronique).8.Les Chroniques de Laurent et d’Ipatiève des 14e-15e ss.Le nom de Pirogocha pourrait être celui du marchand qui apporta l’icône à Kiev.Et celui de l’église de la Vierge est mentionné dans Le Dit de la Geste d’Igor (récit d’une campagne contre les Polovtsi en 1185, qui inspira l’opéra célèbre): Nathalie Scheffer, L’Icône russe orthodoxe (en russe), Washington 1967, p.60.9.C’est le groupe «De la Prière», central à l’iconostase, composé d’au moins 3 icônes ou 3 personnages, avec la Vierge et Saint Jean-Baptiste priant le Christ en Gloire pour le salut des fidèles; Nathalie Labrecque-Pervouchine, L’Iconostase, une évolution historique en Russie, Montréal 1982, p.20.10.V.N.Lazarev, Histoire de la peinture byzantine, Moscou 1947, t.I, p.125.(en russe) IL «.Commençant à regarder du côté des icônes de l’église du couvent avec un amour brûlant et crainte de Dieu, il aperçut une image de la Très Pure Mère de Dieu dont l’aspect rayonnait de ressemblance divine plus que toutes les autres icônes.Alors saisi de frayeur il se prosterna en pleurs et ayant longtemps prié il assista au service de bénédiction (molèbène).Enfin il prit l’icône comme le trésor le plus précieux et quitta Vichgorod».Recueil complet des chroniques russes, StPg 1908, p.232.12.L'Art russe ancien, «Le plus ancien hymne à la maternité» (en russe), Moscou, 1966, p.209-221.13.A.V.Kartacheff, La re-création de la Ste Russie, Paris, 1956.14.T.Talbot Rice, A Concise History of Russian Art, New York 1963, p.36, 38. L’IMAGINAIRE DE QUELQUES CHANSONNIERS QUÉBÉCOIS .71 L’IMAGINAIRE DE QUELQUES CHANSONNIERS QUÉBÉCOIS Jean-Charles Falardeau Les réflexions qui suivent ont un caractère purement exploratoire.Elles cherchent à interroger les éléments de vision du monde dans quelques œuvres de chansonniers québécois depuis environ vingt ans et de relier ces éléments, thèmes et symboles, à ce que l’on croit pouvoir identifier comme visions du monde dans la société québécoise francophone.Une constatation s’impose d’abord: la chanson est de l’ordre de la poésie.Très souvent, elle est tout entière et irrécusablement poésie.À la différence du discours romanesque ou de toute autre forme de discours, elle ne se déroule pas dans le temps, elle est un art de l’instant.Cri, prière, invocation ou évocation, elle jaillit sous la poussée d’un sentiment, d’une douleur, d’un espoir qu’elle ne fait qu’amplifier sous l’impulsion du moment.La chanson toutefois n’est pas un acte absolument solitaire.Son caractère spontané, direct, souvent passionné ne peut être dissocié du fait qu’elle est, du même coup, interpellation. 72.Elle s’adresse à un interlocuteur, plus généralement à des interlocuteurs, à un public.Pour autant, elle tient de l’art oratoire.Elle vit des réactions d’autrui à qui, souvent, elle a emprunté le sujet ou la raison d’être de son cri ou de son émoi passionnel.Son objectif est d’émouvoir, de persuader sur la base d’une connivence tacite avec autrui.Sous le couvert d’un monologue lancé à l’aventure, elle est effectivement dialogue avec des protagonistes avec lesquels elle est engagée dans un échange dramatique.Aussi bien, un peu à la façon du conte oral traditionnel, la chanson très souvent est récit d’une histoire, récit condensé, comprimé, syncopé qui évoque une série d’actions, soit fantastiques, merveilleuses ou purement optatives dont elle cherche à nous faire participants.La chanson est tout à la fois cri spontané, interpellation et appel à une participation dramatique.Cette polyvalence en fait un instrument privilégié d’échange entre l’artiste créateur et la collectivité.L’expression «vision du monde» est quasi synonyme d’imaginaire.Elle s’applique primordialement à l’œuvre romanesque mais elle peut éclairer valablement la suite de mon propos.J’entends par «vision du monde» une saisie totalisante de l’existence humaine et du monde, des normes qui les régissent, des pôles qui leur donnent orientation, des valeurs qui y ont cours, des relations qu’ils entretiennent ou non avec un au-delà du monde.J’estime aussi que la vision du monde est une émanation à la fois de l’écrivain (dans le cas présent, du chansonnier) et du milieu social auquel il appartient.L’écrivain en trouve les éléments, plus ou moins précis et impératifs, plus ou moins épars et coordonnés, dans sa société.Il les transforme, soit en les acceptant, soit en les contestant.Il en fait, de façon généra- .73 lement inconsciente, sa vision du monde.Ou bien, à l’inverse, il trouve ces éléments en lui-même, dans le trésor de ses propres expériences, dans les mystères, les dialectiques ou les jeux de son propre imaginaire personnel.La vision du monde est le lieu où convergent et fusionnent les symboles, les thèmes, les mythes, les rêves latents dont est faite l’énigmatique substance de toute œuvre de création littéraire.Chercher à cerner la vision du monde d’une œuvre consistera à dépister ces symboles, ces thèmes et ces mythes à partir du discours explicite de l’œuvre.C’est à une telle radiographie que j’ai voulu soumettre la chanson.THÈMES ET SYMBOLES I 7.La forêt L’un des thèmes des plus précis, surtout dans les chansons de Leclerc et de Vigneault, est celui de la forêt, lieu d’attirance et de danger.Lieu d’exil volontaire et de travail surhumain, d’où, quelquefois, on ne revient pas.Ainsi dans la chanson de Félix Leclerc, «J’ai deux montagnes»: [.] ^ Le bâton sous le bras et les mains dans les poches Il pencha par hasard son oreille sur les roches Au contraire des hommes Les roches se sont tues C’est pourquoi de forêt Il n’est pas revenu1 74.La forêt est aussi lieu de l’éternel recommencement et, au bout du compte, de la résignation.C’est ce que chante Vigneault dans «Ti-Paul la Pitoune»: Amenez-en de la pitoune de sapins puis d’épinettes Amenez-en de la pitoune de quatre pieds Puis des billots de douze pieds C’est Ti-Paul qu’est arrivé On n’a pas fini de draver2 Ti-Paul s’amasse vite un magot qu’il se hâte de revenir dépenser au village où il découvre aussi que sa blonde est devenue «madame».Tout est à recommencer: [.] Finalement qu’un beau matin Il s’est retrouvé dans la nature Plein d’allant puis plein d’entrain La pitoune c’est son métier Gagne sa vie puis la dépense Chaque automne faut qu’il recommence3 [.] 2.La drave Comme nous le rappelle ce derniers vers, intimement associé au thème de la forêt est celui de la drave.Les hommes qui dansent sur les billots sont entraînés dans une sarabande qui peut être fatale.Lorsqu’une embâcle se forme, il faut la défaire à la dynamite et c’est là que guette la mort, comme l’évoque Félix Leclerc dans «la Drave»: La mort à longues manches Vêtue d’écume blanche .75 Fait rouler le billot pour que tombe Sylvio4.[.] Une autre chanson de Leclerc intitulée «Macpher-son» raconte un drame complet.Macpherson s’est porté volontaire pour aller, avec sa gaffe, faire un trou dans une embâcle, sachant qu’il ne peut en revenir vivant: Dans les remous on a r’trouvé Un vieux radeau tout défoncé, Les chaînes arrachées Mais L’Macpherson en paradis Fut emporté par ses amis C’est Malouin qui l’a dit5 3.Résignation Déjà, quelques-unes des chansons que j’ai citées font allusion à la résignation, à l’acceptation d’un destin pénible.Ce thème, sous diverses formes, revient comme le prétexte principal de plusieurs autres chansons.Par exemple, dans la «Chanson des colons» de Félix Leclerc: Je voudrais m’en aller Et voler dans l’horizon Mais j’ai c’te maison Rivée aux talons [.] Et des marches et des souches Et des frousses à la tonne Le paradis qu’on dit 76 Est derrière l’abattis On le cherche on l’appelle On travaille comme des bœufs Et le soir y a plus rien Qu’deux étoiles dans les deux Coli, Colo, Colonisons Pour tous les fistons qui viendront Chapi chapeau y a pas de moisson Sans sueurs des fronts et sans colons6 Ou encore, toujours chez Félix Leclerc, dans sa chanson bien connue «le P’tit bonheur»: C’est un petit bonheur Que j’avais ramassé Il était tout en pleurs Sur le bord d’un fossé [.] J’ai pris le p’tit bonheur L’ai mis sous mes haillons J’ai dit: Faut pas qu’y meure Viens-t’en dans ma maison [.] Mon bonheur a fleuri Il a fait des bourgeons [.] Or un joli matin Que je sifflais ce refrain Mon bonheur est parti Sans me donner la main [••.] J’ai bien pensé mourir .77 De chagrin et d’ennui [.••] Il me restait l’oubli Il me restait l’mépris Enfin, que j’me suis dit: Il me reste la vie7.C’est d’un fatalisme semblable qu’il s’agit dans «les Semelles de la nuit» de Gilles Vigneault: Pas besoin de savoir parler comme un livre Pour aller bûcher, piquer puis pelleter Quant on a du cœur puis une bonne santé On trouve bien le moyen de moyenner pour vivre Pas d’outils, pas instruits Mon ami c’est la vie Bien bâtir par ici, c’est fini non merci [.] Les semelles de la nuit Ont trouvé le matin Endormi au soleil et repris leur chemin8 Enfin, un dernier exemple parmi les dizaines d’autres, «Avant de m’assagir» de Jean-Pierre Ferland: Avant de m’assagir Avant de jeter l’ancre.[••.] Je veux briser les rangs, les cadres et les fenêtres Je veux mourir ma vie et non vivre ma mort [.] C’est à recommencer que l’on apprend à vivre Que ce soit vrai ou pas Moi, j’y crois9 78 4.Vide et absence Cette résignation devient affirmation de la négation dans certaines chansons qui, cherchant à célébrer le pays, ne trouvent dans celui-ci que vide désenchantement.Tous connaissent l’une des premières chansons de Gilles Vi-gneault qui amorça son succès, «Mon pays»: Mon pays ce n’est pas mon pays c’est l’hiver.Mon pays ce n’est pas mon pays c’est l’envers D’un pays qui n’était ni pays ni patrie10.Claude Gauthier, qui fut l’un de nos tout premiers chansion-niers après Félix Leclerc, avait, déjà avant Vigneault, dès 1965, formulé une déception analogue dans la chanson «Je me souviens»: Je me souviens Je me souviens De la Nation mise en ballant Sur deux patries, sur deux slogans «A mari usque ad mare» A clocher usque ad clocher [.] Qu’à l’étranger on s’cultivait Mais chez nous on cultivait On cultivait roches et gravelles Avec Monsieur l’Curé Labelle [.] Que l’espérance et la prière Furent les mamelles de ma grand’mère Mais que l’alcool et l’adultère 79 Sont les mamelles de mon grand frère [.] Je me souviens, je me souviens, Je me souviens de quoi?de rien!11 5.Départ, fuite Il serait étonnant que notre chanson n’ait pas fait état d’une obsession récurrente qui a été celle de notre littérature romanesque, celle du départ, de la fuite vers un ailleurs plus désirable que l’ici désespérant.Il y a pléthore des chansons centrées sur ce thème et je me contenterai d’en choisir quelques-unes, un peu au hasard.En premier lieu, de Félix Leclerc (toujours lui!), «Comme Abraham»: Comme Abraham, Isaac et Jérémie, Le vieil Horace, Salomon et Saint-Louis Lancer un câble à l’étoile dans la nuit Tête hors de l’eau, vers quelqu’chose hors d’ici.[.] Millions de perdants, quelqu’gagnants et je vieillis [.] J’admire celui qui met le cap sur l’infini J’envie celui qui met le cap sur l’infini Quelqu’fois aussi, je m’embarquerais avec lui12 Vigneault, pour sa part, a chanté «l’Air du voyageur»: Loin de mes pays de mes amis de mes amours Se passe mon temps s’en vont mes semaines [.••] ¦ 80 À suivre partout de nouveaux nuages Chaque jour Je perds et reprends mon nom et mon âge13.[.••] Dans un registre tout différent, voici «le Cow-boy québécois» de Claude Gauthier: Moi je suis un cow-boy qui s’ennuie dans la vie, oh! oui.[••.] Un cow-boy québécois Je suis un orphelin un enfant sans pays oh! oui un Québécois errant assis suTbord du Lac Champlain j’ai un fesse ici l’autre aux États-Unis oh! Yeah14 Enfin, de Robert Charlebois, «le Droit de s’en aller»: On doit pouvoir sortir d’ici Et s’inventer une autre vie Avoir le droit d’aller ailleurs Respirer où l’air est meilleur [.] Sortir de sa cage briser l’engrenage Partir en voyage libre comme un mage Sortir de l’impasse trouver sa vraie place Partir dans l’espace sans laisser de trace15 6.Disparition Comme le laissent entendre certaines chansons parlant de départ ou de fuite, il arrive que le héros du départ, ¦ 81 poussé à l’extrême par le mouvement de son déplacement, disparaisse complètement, dans les nuages ou dans la mer.Tel est le destin du «Train du nord» de Félix Leclerc: Oh! le train pour Sainte-Adèle est rendu dans le bout d’Mont-Laurier personne n’a pu l’arrêter paraîtrait qu’on l’a vu filer dans l’firmament la nuit passée16 [.] De son côté, Gilles Vigneault choisit la mer comme décor des aventures de «Jean du Sud»: [.] Quand Jean-du-Sud a trouvé sa tempête On a trouvé son mât puis son beaupré Hurlait le vent et braillaient les mouettes Dans la petite anse où ce qu’il aimait s’ancrer.Jean-du-Sud Drapé dans sa grand’voile Marche enfin sur les étoiles De mer17 7.L'homme fort En contraste avec ces motifs de désespérance et de fuite apparaît, de temps à autre, l’évocation du grand homme démesuré, une grande force brute de la nature.C’est d’abord le bien connu «Jos Monferrant» de Gilles Vigneault: Le cul sur le bord du Cap Diamant Les pieds dans l’eau du St-Laurent ¦ 82.J’ai jasé un petit bout de temps Avec le grand Jos Monferrant [••.] Puis j’ai dit: «Jos dis-moé comment Que t’es devenu aussi grand Que t’es devenu un géant» Là, Jos m’ai dit: «Mon petit garçon Ah! si t’apprends bien ta leçon Tu verras que ce sera pas long À faire des pas de cent pieds de long18 Mais l’admiration initiale se résorbe dans une jasette sans lendemain.Chez Claude Gauthier, l’éloge du «Grand Six-pieds» se double d’un assaut mortel contre le patron anglais «et malhonnête» et d’une affirmation patriotique: Je suis de nationalité candienne-française et ces billots je les ai coupés à la sueur de mes deux pieds dans la terre glaise et voulez-vous pas m’embêter avec vos mesures à l’anglaise19 Enfin, l’énumération des prouesses de «Louis Cyr» de Jean-Pierre Ferland se termine inopinément par l’annonce de sa mort paradoxale: .[lui], un si beau géant [il] est mort un jour d’un chagrin d’amour Pour une demoiselle grande comme un pommier20. ¦ 83 8.Avenir prometteur-espoir Il serait injuste de boucler ce bilan sans y inclure des chansons, pas très nombreuses il est vrai, qui traitent d’espoir et d’un avenir prometteur.En premier lieu, le très beau poème liminaire du recueil de Vigneault, les Gens de mon pays: Les gens de mon pays Ce sont gens de paroles Et gens de causerie [.] Mais la plupart du temps C’est le bonheur qui dit Comme il faudrait de temps Pour saisir le bonheur À travers la misère [.] Il n’est chanson de moi Qui ne soit toute faite Avec vos mots pas Avec votre musique [.] Comme mer en falaise Je vous entends passer Comme glace en débâcle Je vous entends demain Parler de liberté21 Un autre poème de Vigneault, «Fer et titane» est une sorte d’hymne enthousiaste à la relance industrielle: Nous avons la jeunesse Et les bras pour bâtir ¦ 84.Nous avons le temps presse Un travail à finir Nous avons la promesse Du plus brillant avenir22 [.] 9.La femme aimée Au centre, comme en tous les points des thématiques de la chanson québécoise s’impose, comme chez les chansonniers de partout, le personnage de la femme.Un examen complet du corpus de notre chanson laisse voir à l’évidence que celle-ci est puissammment érotisée.II S’il en est ainsi, ne pourrait-on pas affirmer que le thème ou le symbole de la femme constitue une sorte de relais auquel le poète-chansonnier revient comme à un refuge ou un tremplin au cours de ses vagabondages parmi les symboles multiples qui l’habitent?À première vue, en effet, les thèmes ou symboles de chansons que je viens d’identifier semblent fragmentaires ou répétitifs.Ils vont et viennent entre un passé nostalgique, un présent incertain et un avenir problématique.Pour autant, il semble que ces trois grands pôles conditionnent les axes de trois visions du monde qui s’entre-croisent comme les panneaux d’un tryptique que l’on pourrait, à volonté, superposer les uns aux autres.Dans une première constellation se retrouvent les poèmes centrés sur la forêt et sur la drave.Dans ces cas, 85 les visions du monde sont nettement tournées vers le passé: un passé qui a duré plus d’un siècle durant lequel les habitants québécois ont dû se faire ou se refaire défricheurs du sol.Ce sol était à la fois terre et rivières et celles-ci pouvaient devenir pernicieuses au moment des draves du printemps.La danse affolante sur les billots pouvait se refermer sur le draveur trop hardi ou trop courageux et l’engloutir dans des remous sans rémission.Passé d’ennui sans espoir et de risques catastrophiques.Nous avons noté qu’à l’ancrage dans la terre était associée une attitude de résignation, d’acceptation muette d’un destin sans issue.D’où, une seconde constellation d’attitudes associée, celle-là, à la conscience d’un pays vide d’où l’on ambitionne de s’évader, de fuir vers des ailleurs mirifiques auxquels incitent les grandes routes et le fleuve.Le non-sens du présent trouve sa contrepartie dans la recherche d’un espace utopique, de lieux paradisiaques, sinon, à la limite, d’un effacement total dans un univers d’avant toute existence.Malgré toutes ces colorations pessimistes ou fatalistes, quelques chansons proclament la venue d’un avenir fait de liberté et de grandes réalisations matérielles.Ces percées d’enthousiasme demeurent toutefois timides et, comme dans la reproduction picturale d’une mer tourmentée, tracent une mince ligne de lumière à l’horizon d’un ciel encombré de nuages sombres.III Nous en sommes au point délicat où l’on peut se demander dans quelle mesure ces visions du monde des chansonniers ont leur contrepartie ou leur inspiration dans 86.les visions du monde de l’ensemble de la société québécoise.Tout en reconnaissant qu’il faudrait établir des distinctions entre des classes et des groupements spécifiques à l’intérieur de cette société, je trouve plus prudent de m’en tenir à notre société comme totalité.D’autant que la chanson s’adresse à des publics indifférenciés et qu’il serait peut-être impossible de déterminer avec quel groupe particulier elle est en situation d’interaction.Dans de nombreux cas, elle s’est adressée directement aux jeunes mais, même dans ces cas, il faudrait nous demander si les jeunes n’ont pas été eux-mêmes des agents de transmission vers leurs parents et les adultes en général.Quoi qu’il en soit, les media de communication de masse, disques, radio, télévision, ont très tôt diffusé la chanson parmi les publics les plus variés de tout âge, de toute condition, de toute région.Restons-en donc à la question générale et interrogeons-nous sur les interactions entre les chansonniers et les publics, entre leurs visions du monde et celles de la société.Nous avons rappelé au début que la chanson est un échange entre le poème du chansonnier et les publics auxquels il s’adresse.Son discours est autant inspiré par les auditeurs qu’il est annonciateur d’énoncés inédits.Il est réponse à des attentes informulées ou à des vœux diffus.Que pouvons-nous donc dire des visions du monde de la société québécoise contemporaine que nous signalent celles des chansonniers?Tout d’abord, que cette vision du monde contient une lancinante nostalgie du passé, ou tout au moins, un attrait persistant pour certains de ses aspects folkloriques.Cette attitude de complaisance envers ce qu’il faut bien appeler la culture populaire du passé est néanmoins concomitante avec une vision pessimiste et insatisfai- 87 santé de l’état contemporain de la société.Cette vision recouvre le sentiment défaitiste de vivre dans un vide, de ne pouvoir asseoir son existence sur des valeurs stables, sur des réalisations réconfortantes, sur une satisfaction d’être ce que l’on est.D’où une tentation incoercible de s’en aller ailleurs — vers la Floride, le Mexique durant l’hiver, vers l’Europe et la campagne, les rives du fleuve ou de la mer durant l’été.La vision du monde québécoise serait ainsi, de façon dialectique, dans un état de bascule entre les frustrations de la vie quotidienne et les efforts non moins persistants pour les surmonter en les mettant entre parenthèses par le voyage et des alibis géographiques.Peut-on enfin dépister sous le symbole de l’homme physiquement fort une admiration latente pour ce qui nous dépasse — hommes et institutions économiques et politiques?Une admiration qui se nourrit aussi de l’espoir de leur devenir semblables et de vivre totalement en hommes libres?C’est peut-être à cet espoir qu’est associée la recherche de la femme aimée et l’utopie de recommencer avec elle une vie nouvelle? 88.NOTES 1.Luc Bérimont, Félix Leclerc, Paris, Pierre Seghers, 1964, p.172.2.Gilles Vigneault, Ces Gens de mon pays, Montréal, Nouvelles éditions de l’Arc, 1967, p.83.3.Ibidem, p.88.4.Luc Bérimont, op.cit., p.174-177.5.Ibidem, p.153.6.Ibidem, p.179-180.7.Ibidem, p.158-159.8.Gilles Vigneault, op.cit., p.114-115.9.Jean-Pierre Ferland, Chansons, Montréal, Leméac, 1979, p.182-184.10.Gilles Vigneault, Avec les vieux mots, Montréal, Nouvelles éditions de l’Arc, 1964, p.13-15.11.Claude Gauthier, Le plus beau voyage, Montréal, Leméac, 1975, p.111-112.12.Luc Bérimont, op.cit., p.173-174.13.Gilles Vigneault, Avec les vieux mots, op.cit., p.21-24.14.Claude Gauthier, op.cit., p.138-139.15.Claude Gagnon, Robert Charlebois déchiffré, Montréal, Leméac, 1974, p.126-127.16.Luc Bérimont, op.cit., p.151.17.Gilles Vigneault, Ces Gens de mon pays, op.cit., p.32-34.18.Ibidem, p.19-20.19.Claude Gauthier, op.cit., p.40.20.Jean-Pierre Ferland, op.cit., p.85.21.Gilles Vigneault, op.cit., p.9-13.22.Ibidem, p.75-76. DEVANT LA SOUFFRANCE ANDRÉ LANGEVIN S’INTERROGE DEVANT LA SOUFFRANCE ANDRÉ LANGEVIN S’INTERROGE Ramzi Chaker «Le roman étant le miroir d’une société donnée à un moment donné», quel sera donc le rôle du romancier dans la société actuelle?Sa fonction va se définir à travers les personnages de ses romans, essayant de prouver que les prescriptions et les canons traditionnellement vénérés n’étaient plus que des formules sans prise sur la conscience.Agissant ainsi, il s’affirme un et unique à l’égard d’autrui.C’est ce rapport difficile et jamais terminé de l’individu avec autrui qui constitue la trame essentielle des romans d’André Langevin.Dans le silence éternel des espaces infinis, silence que rompent seuls les cris des victimes, l’homme doit se tenir aux côtés de l’homme.Cette pensée exprimée par André Maurois nous rapproche des deux principaux thèmes que se disputent les personnages langeviniens: a.le problème de la souffrance et de la mort; ¦ 92 b.celui de la justice, de la bonté de Dieu, qui n’est que la conséquence logique du premier.Le roman Poussière sur la ville est plus que le simple reflet d’une réalité sociale; il est une création spécifique, à partir d’éléments que l’écrivain trouve en lui-même et autour de lui.André Langevin a inventé des êtres et les a lancés dans des aventures humaines qui, à certains moments, sont poussés à la limite de leur destinée.Il a essayé de rendre explicite ce qu’il a vu à l’état latent autour de lui, nous apportant dans une trame organisée ce qu’il a observé comme diffus.Il nous met sous les yeux le spectacle des vies qui ne vont précisément nulle part, dictées par une fatalité presque cornélienne.Cela permet au lecteur qui assiste au destin fictif et pourtant possible du héros littéraire, de continuer à discerner de nouvelles normes existentielles et à humaniser sa conscience qui est accablée d’un effrayant sentiment de culpabilité, suspendue au bord du vide.Certes, les normes existentielles nous font penser de suite à Sartre et à Camus dont Langevin a subi incontestablement l’influence, étant lui aussi un écrivain des années de l’après-guerre.Comme Camus, Langevin, artiste moderne, est un révolté qui peint la réalité vécue et soufferte, mais sa révolte n’est point destructive au point de mériter le titre de poète maudit.Puisque l’écrivain se veut artiste, et que l’art n’est rien sans la réalité, l’art devient une révolte contre le monde et se propose de lui trouver une autre forme.Mais pour transformer le monde, il faut partir du monde tel qu’il est: ni refus total, ni consentement absolu. 93 Quant à l’influence de Sartre, on la trouve chez Langevin dans cette essence indispensable de choisir.Quelle que soit notre situation, la liberté de choix demeure considérable.L’homme jeté sur cette île n’est responsable envers personne.Et pourtant, il se sait responsable de tout et même de ce qu’il n’a pas voulu faire, car vivre, c’est choisir.Cette responsabilité est inexplicable, absurde, mais nous en avons tous conscience.Nous relevons d’un tribunal irréel et invisible, d’où l’angoisse, angoisse justifiée par l’existence autour de nous, de nos semblables, doués eux aussi de conscience: Les Autres.«Le regard des autres prend possession de moi et fait de moi un objet1».À partir de ce moment, une prise de conscience est indispensable.C’est par le regard que s’ouvre le roman Poussière sur la ville: Une grosse femme, l’œil mi-clos dans la neige, me dévisage froidement.Je la regarde moi aussi, sans la voir vraiment, comme si mon regard la transperçait et portait plus loin, très loin derrière elle2.Dès ce moment, on assiste à ce poids du regard d’autrui sur les personnages.L’intrigue de Poussière sur la ville peut se résumer par ces quelques lignes.Dans une petite ville minière, Macklin, qui s’incorpore intensément aux attitudes et aux comportements de ses habitants, un jeune couple, le Dr Alain Dubois et sa femme Madeleine ont élu domicile.Madeleine, issue d’un milieu prolétaire, s’accommode plus ou moins, tandis que le Dr Dubois, homme intellectuel et libre, porté à l’introspection, se trouve lancé dans une 94 aventure qui l’emporte en lui faisant subir chaque jour les conséquences de la manière d’agir d’une femme sensuelle, primesautière et instable.En effet, c’est à l’instant même qu’il importe à Madeleine d’être satisfaite et non pas dans un avenir problématique.Cette incompatibilité des caractères rend la communication entre les époux impossible, d’où l’échec total de leur mariage qui ne dure que depuis trois mois.Aimant l’aventure pour ce qu’elle comporte d’imprévu, Madeleine se laisse séduire par Richard Hétu, personnage d’écran, vide et sans volonté, qui reflète la collectivité asservie par les préjugés.Après quelques semaines d’une liaison très banale, Hétu abandonne Madeleine et se fiance.Madeleine, blessée dans son amour propre, va se suicider après avoir blessé Richard d’un coup de feu.Bien que le regard soit un langage éloquent dans la trame de ce roman, comme nous l’avons déjà fait remarquer au début, nous n’avons pas l’intention de nous y attarder, car notre travail consistera à prouver qu’Alain Dubois assumera librement sa responsabilité d’époux et d’homme en contestant «la société» qui l’entoure et qui le rejette.* * * Le Dr Dubois s’arrête chez Kouri pour acheter des cigarettes, mais ce dernier lui indique discrètement du regard le fond de la salle.Là, il aperçoit sa femme seule sur une banquette, la tête un peu inclinée, les yeux dans le vague, paraissant écouter.Il s’approche lentement d’elle; elle le dévisage, et d’un calme irritant, lui demande de la monnaie pour réentendre le disque qui n’a rien de captivant: .95 une histoire d’amour et de malheur, de pain sec et de nuits tendres.Le disque terminé, elle lui tend une cigarette et rejetant la tête en arrière sur la banquette, elle lui dit qu’elle n’aime pas beaucoup son jeu de la surveiller ou de la faire surveiller.Pour changer de conversation, Alain l’invite à aller dîner dehors.Elle insiste pour dîner chez Kouri.Le docteur comprend mal ce caprice d’enfant et trop irrité pour ajouter quoi que ce soit, il tourne les talons et quitte le restaurant.Cependant, il ne peut se décider à s’éloigner; il reste là et guette, n’espérant rien, mais ne pouvant se résoudre à l’équivoque.Il sent que sa femme le trompe, mais en tant qu’époux fidèle, il va essayer de porter sa croix jusqu’aux limites de l’humain.Après tout c’est sa femme, il l’aime et ne peut accepter de l’abandonner à son sort.Soudain, Madeleine sort du restaurant, passe devant la voiture d’Alain qu’elle a vue tout de suite, sans pourtant la reconnaître.Alain découvre alors que Madeleine dérive.Elle souffre toute seule au coin de la rue, enveloppée par les flocons de neige, elle laisse couler sa souffrance, un peu hagarde, l’œil fixé dans le vide.Alain sent qu’elle est malheureuse.Il est bouleversé par une émotion qu’il ne saura définir, face à la désespérante solitude où il la voit se débattre avec son puéril courage fait de fierté tenace et aveugle.Devant la souffrance morale de Madeleine, Alain Dubois décide de rester à ses côtés.Il va dorénavant assumer un rôle tragique dont lui seul comprend toute la portée.Il sera «un saint sans Dieu», terme si cher à Camus.Ce rôle ne sera jamais compris par les gens de 96.Macklin, car il va agir d’une façon étrange.Il va accepter l’inacceptable, et dès lors il sera «l’étranger».Certes un Dieu bon et miséricordieux ne peut abandonner sa créature dans un tel désarroi, et puisque Madeleine est abandonnée, c’est à l’homme d’assumer ce rôle, poussé par une fidélité à hauteur de l’homme et non au-dessus de lui.Si Dubois ne peut plus renouer avec son épouse sur le plan conjugal, il deviendra son allié contre l’absurde cruauté du destin.À l’absence de solutions aux problèmes humains, surtout celui de la souffrance, Alain va choisir la pitié comme remède.Cette pitié se fera sentir davantage un peu plus loin dans le roman, alors qu’à ce moment-là, le Dr Dubois sera sûr et certain que Madeleine le trompe.Alain est seul, la nuit de Noël; il attend la rentrée de Madeleine.La demie de minuit a sonné il y a longtemps, et il est encore tout seul, il se verse à boire pour noyer son chagrin.Madeleine entre, le regarde d’un œil vague et s’en va directement à sa chambre.On entend les cloches de nouveau.La messe doit être terminée.Cette entrée laisse Alain bouche bée qui essaye, malgré tout, de jouer le jeu jusqu’au bout, puisqu’il a tout préparé pour le réveillon de Noël; il lui a même acheté un cadeau.Assis tous deux dans la salle à manger, Madeleine pleure en silence.Devant ce spectacle, Alain ne peut résister et, l’embrassant dans le cou lui dit: «Ne pleure pas, petite sotte.Il n’y a rien de brisé».Madeleine lui avoue qu’elle aime l’autre et, malgré cet aveu, Alain sent s’établir entre eux pour la première fois une étrange communication: Elle libère en moi un torrent de pitié dont je désire l’abreuver.Comme si elle me passait sa souffrance .97 tout entière et que j’acceptasse de m’en charger.L’émotion me fait trembler.Cette femme pantelante n’est plus la mienne, je ne me reconnais plus aucun droit sur elle.Je ne veux que la consoler, la soustraire à l’injustice divine, ainsi que disait le docteur Lafleur.Que m’importe alors d’avoir été trahi; je ne la revendiquerai plus pour femme.On ne peut avoir des droits sur un être qu’on ne peut empêcher de mourir.On me l’a volée depuis toujours et ce ne sont pas les hommes qui m’ont dépossédé.Je me suis assez battu contre elle; j’ai reçu trop de coups qui ne venaient pas d’elle.Il ne me servirait de rien d’entrer mes ongles dans sa peau pour la rejoindre.Je ne la rejoindrai jamais, jamais.Nous ne pouvons nous acharner à rapprocher nos deux lignes parallèles.Elle cherche ailleurs.Moi, je quitte le champ clos dès maintenant.La pitié monte en moi comme une eau chaude et irrésistible, née peut-être de voir ma propre souffrance en Madeleine3.Ce paragraphe confirme qu’Alain Dubois choisit la forme sisyphienne de l’engagement dans l’absurde qui est très explicite dans le Mythe de Sisyphe: «Les dieux avaient condamné Sisyphe à rouler sans cesse un rocher jusqu’au sommet d’une montagne d’où la pierre retombait par son propre poids.Ils avaient pensé avec quelque raison, qu’il n’y a pas de punition plus terrible que le travail inutile et sans espoir.» Ce mythe est une image de la vie humaine.Alain Dubois a pris conscience du caractère insensé de ce geste qui lui a permis de découvrir l’absurdité de la condi- 98 tion humaine.Pourquoi sommes-nous condamnés?Par qui?Pour quel crime?Tant de questions que Camus a posées et que Langevin reprend par l’intermédiaire de Dubois.Tout le roman de Poussière sur la ville pourrait alors se résumer dans les efforts du héros pour accomplir cet exercice sisyphien où il s’est engagé de façon consciente.Alain est convaincu d’avance qu’il fait un travail inutile et sans espoir.C’est absurde, mais l’absurde n’est pas dans l’homme, ni dans le monde.Il est dans leur coexistence.L’insuccès du couple Dubois n’est pas la conséquence d’une faute commise par l’un ou par l’autre.Il provient d’une irréconciliabilité fondamentale des êtres.À partir de ce moment, l’univers de Dubois sans maître ne lui paraît ni stérile ni futile.La lutte elle-même pour le bonheur de Madeleine, par la pitié, suffit à remplir son cœur d’homme; mais cela le rendra de plus en plus incompris de Macklin qui voit en lui «l’étranger».Par son apprentissage de la «sainteté», Alain est désormais le héros tragique d’un drame incompris.* * * Le Dr Dubois, lors d’un accouchement, a dû sacrifier un bébé hydrocéphale pour sauver la mère.Cette expérience bouleversante intensifie son doute sur la bonté, la justice, l’existence même de Dieu.La pensée de la souffrance des innocents lui est intolérable.Il en fait part au Dr Lafleur dans une discussion au bureau des médecins, au moment où ce dernier lui demandait tout simplement de préparer un rapport sur le cas précité.Alors devant la tranquille assurance de ce vieil homme qui a conservé une sensibilité d’adolescent devant la souffrance, qui a connu dans sa vie plus de visages 99 torturés que de regards heureux, le Dr Dubois est soudainement désemparé, et lui pose directement les questions suivantes: — Est-ce que vous croyez à la justice de Dieu?— Pourquoi me demandez-vous cela?— Parce que je n’y crois pas.Je ne crois pas à une injustice qui assène elle-même les coups, quitte à se reprendre ailleurs plus tard.Une injustice qui brise l’innocent avant de le reconnaître4.Le Dr Lafleur lui répond: — Au chevet du malade, je n’accepte jamais.Je lutte.Je lutte aussi dans la vie chaque fois qu’il m’est possible.Je suis toujours battu.— Mais je continuerai jusqu’à la mort.Ma foi ne m’empêche pas d’aimer assez les hommes pour les soustraire quand je peux à ce que vous considérez comme l’injustice de Dieu.Vous voyez, nous sommes deux à lutter contre lui.Il n’y a pas d’autres solutions que de faire notre métier d’homme.Lui aussi doit tout ramener sur le plan de l’homme.Il ne me convainc qu’à demi.Mais est-il plus facile d’aimer l’homme!4 Une autre scène dans le Temps des hommes est aussi pathétique.Un jeune prêtre est appelé au chevet d’un enfant atteint d’une méningite cérébro-spinale dont la mort est imminente.Devant l’atroce souffrance de l’enfant, le jeune prêtre tremblait. 100 La souffrance de l’enfant se collait à lui comme une enveloppe brûlante.Il en sentait le claquement dans tout son corps.Il regardait, fasciné, et l’enfant et lui se scindaient subitement.Entre eux coulait une souffrance qui n’avait pas de sens, moite, laide, qui n’avait de rapports avec rien, qui s’étendait comme une huile opaque, sans purification possible.Il n’arrivait pas à détacher ses yeux.Il avait le sentiment cependant d’une intrusion, d’une supercherie.On lui demandait d’assumer des devoirs impossibles.Il cherchait désespérément ce qu’il était venu apporter dans cette maison.N’était-ce que des yeux pour regarder5?Déchiré entre ses convictions et la souffrance qui ravageait l’innocent, le jeune prêtre joignit les mains à se rentrer les ongles dans la peau.Il cherchait à prier de toutes ses forces, mais sa résistance tomba.Il ne pouvait prier.La souffrance le possédait et il ne pouvait s’en séparer.Toutes les fibres de son être se refusaient à se remettre à Dieu.La présence terrorisée et suppliante qui l’habitait exigeait de guérir.Sa résistance tomba.Guérir.Refuser avec les hommes, s’agripper des deux mains jusqu’au dernier souffle de vie5.Cette contestation de Langevin par l’intermédiaire de Dubois et de Dupas rappelle celle du Dr Rieux qui lutte lui aussi contre la création telle qu’elle est.Le Dr Rieux, le narrateur du fléau dans la Peste, trouve que le mal est une injustice inconciliable avec l’idée d’un Dieu bon et 101 tout-puissant.Voilà pourquoi il a décidé de lutter contre la création telle qu’elle était.Sans sortir de l’ombre, le Dr Rieux dit qu’il avait déjà répondu que s’il croyait en un Dieu tout puissant, il cesserait de guérir les hommes, lui laissant alors ce soin6.La mission du Dr Rieux est alors de retarder la mort à laquelle les hommes sont injustement condamnés.Rieux, comme le Dr Lafleur, a expérimenté la souffrance humaine, il sait ce que signifie mourir.Mais Rieux ne croit pas en Dieu et, par conséquent, il ne peut s’habituer à voir mourir.La peste a rendu le Dr Rieux encore plus soucieux de la condition actuelle de l’homme aux prises avec la souffrance.En lisant le roman, on apprend que l’enfant du juge Othon vient de mourir; cette mort bouleverse le Dr Rieux qui ne peut s’empêcher de crier toute sa révolte et son amertume au père Paneloux: Mais Rieux quittait déjà la salle d’un pas si précipité et avec un tel air que lorsqu’il dépassa Panéloux, celui-ci tendit le bras pour le retenir.Allons, Docteur, lui dit-il.Dans le même mouvement emporté, Rieux se retourna et lui jeta avec violence: Ah! Celui-ci au moins, était innocent, vous le savez bien6! Permettre la souffrance et la mort des petits enfants innocents désarme l’homme le plus insensible.* * * 102 Pour Alain, le curé de Macklin lui paraît humble, sincère et bon en dépit d’une rudesse de ton qui déconcerte au premier abord.Le hasard a voulu qu’il le rencontre sur son chemin.Le curé, d’un geste de la main, demande à Alain de monter dans sa voiture.Chemin faisant, le Dr Dubois conduit sans parler, se sentant mal à l’aise devant un prêtre, ne sachant jamais que lui dire de peur de parler religion, ce qui le mettrait hors de lui-même.Finalement, le curé rompt le silence lui disant que sa femme est une orgueilleuse, le scandale la flatte, elle ne cherche que son intérêt, à quoi le Dr Dubois riposte immédiatement: — Vous ne pouvez tolérer un être libre autour de vous.— Personne n’est libre de scandaliser.La liberté ne consiste pas à se soustraire aux lois naturelles et divines.— Pour moi, la liberté c’est de pouvoir se rendre au bout de son bonheur.— Le bonheur d’un être est plus précieux que votre indignation7.La conversation se poursuit avec plus d’audace de part et d’autre et, ne pouvant trouver un terrain sur lequel les deux interlocuteurs arriveraient à s’entendre, et devant l’absence de tout compromis, le curé avoue que sa conversation avec le docteur n’a rien donné.Confiant en sa personne et comptant sur son influence, il laisse échapper ces quelques mots: — Je ne sais si vous le comprenez mieux maintenant, mais mon devoir est de mettre fin au scandale causé par votre femme.Je vous avertis loyalement que j’emploierai tous les moyens honnêtes, même si je dois vous forcer à quitter la ville.Tout le monde est au courant des agisse- 103 ments de madame Dubois et en parle.Et personne ne comprend votre attitude8.Certes, le Dr Dubois ne peut être compris ni de lui ni des autres.Avoir pitié de son prochain paraît lâche et dénué de toute logique.Le curé semble n’avoir pas compris la parole de son maître qui dit: «Je suis venu pour les pécheurs», et «que celui qui n’a pas péché lui jette la première pierre».Le curé n’a pas pitié, de conclure le docteur, il ne comprend pas la pitié parce qu’il est de leur race à eux, dur et cruel pour les faibles.* * * Lâcheté, voilà le mot que Macklin laisse échapper par la bouche du Dr Lafleur vers la fin du roman.Ce «dehors» qu’on attribue à Alain, il le rejette de toutes ses forces.Il est d’autant plus consterné que c’est le Dr Lafleur qui le lui dit.«Pourtant», dira le Dr Dubois, «il y a dans mon attitude beaucoup plus de sacrifice, d’épuisement, d’altruisme, d’amour et d’héroïsme».Naturellement, les gens de Macklin ne savent ni aimer, ni surtout pardonner, et se prétendent chrétiens par surcroît.Le Dr Lafleur s’approche de lui, lui dit d’un ton paternel qu’il n’avait point de conseil à lui donner, et que connaissant bien la mentalité des gens d’ici, qui sont sans pitié pour eux-mêmes et pour les autres, qu’ils le tenaient pour le seul coupable: — [.] On vous accuse de lâcheté.On ne vous pardonnera jamais ce crime-là et votre vie tout entière ne suffirait pas pour leur démontrer que vous ne l’êtes pas.— Je peux faciliter votre établissement ailleurs9. 104 Lâcheté, ce mot fit frémir le Dr Dubois.Il l’avalait comme un médicament, en fermant les yeux.Après la visite du Dr Lafleur, Alain arpente la pièce.Lâcheté, ce mot lui colle au crâne.Soudain, il pense à Madeleine.Est-ce que Madeleine aurait prononcé ce mot?Non jamais, je ne le pense pas, et essayant de toutes ses forces de sortir de cette impasse, il émerge de sa stupeur et décide de ne pas partir.Il veut voir clair: Arrêtez le kaléidoscope.Je veux voir les images une à une, leur donner un sens.Pour m’assurer de ma qualité de vivant, il me faut la logique de la vie.Je dois sortir du cercle, prendre plus de recul encore.Au début, il y avait le bonheur, l’inconscience.Il y avait les sentiments que nous n’interrogions pas, notre passivité, notre ignorance l’un de l’autre, notre bonne nature10.Alain Dubois décide de rester à Macklin, convaincu que l’effort sans espoir auquel il s’était soumis pour préserver le bonheur de Madeleine, il peut maintenant le consacrer aux gens de Macklin, luttant ainsi à sa mesure d’homme, contre l’absurde mal des hommes.Le téléphone.Mais oui, la vie reprend.Et il faut la vivre.Marie Théroux me fait le don d’accoucher dès maintenant.Je resterai.Je resterai, contre toute la ville.Je les forcerai à m’aimer.La pitié qui m’a si mal réussi avec Madeleine, je les en inonderai.J’ai un beau métier où la pitié peut sourdre sans cesse sans qu’on l’appelle.Je continue mon combat.Dieu et moi, nous ne sommes pas quittes encore.Et peut-être avons-nous les mêmes armes: l’amour 105 et la pitié.Mais moi je travaille à l’échelon de l’homme.Je ne brasse pas des mondes et des espèces.Je panse des hommes.Forcément, nous n’avons pas le même point de vue11.Le Dr Dubois a opté pour la vie dans toute son absurdité, ce qui confirme son engagement sisyphien.Lan-gevin représente l’humanisme qu’Albert Camus a si bien illustré.Alain Dubois est convaincu qu’en restant à Mac-klin, il parviendra à forcer les hommes à le reconnaître et à l’aimer.Il continuera la paternité du Dr Lafleur.La pratique de son métier de médecin ne lui offre-t-elle pas «les mêmes armes» que Dieu, l’amour et la pitié! Il veut vivre conscient et responsable dans un monde qui n’est ni l’un ni l’autre.* * * L’écrivain de Poussière sur la ville nous a mis en face d’un problème, celui de la souffrance et de la mort, surtout la mort des innocents.Les romans de Langevin sont des «romans problèmes».L’auteur cherche tout simplement à discuter des problèmes qui nous entourent.Il nous invite à la réflexion, sans toutefois nous donner des recettes ou nous apporter la solution.Par l’entremise de ses personnages, il nous fait assister à ce duel entre Dieu et les hommes.Toute la sensibilité moderne est en émoi devant ce problème qui cerne de près celui de la tradition catholique, ancrée depuis 300 ans dans le sol québécois, et le libre choix de l’homme face à sa destinée.A quoi cela sert-il de regarder un ciel qui se tait devant la souffrance humaine?Au-delà de toutes barrières, de toutes croyances, Langevin fait confiance à 106 l’homme.Pourtant, l’échec a couronné la tentative de l’homme incarné dans le Dr Alain Dubois.Sa pitié pour Madeleine ne l’a pas empêchée de se suicider.Elle n’a servi peut-être qu’à retarder l’échéance.Rien ne prouve qu’en restant à Macklin et en abreuvant ses habitants de sa pitié consacrée d’abord à Madeleine, il réussira à les atteindre.Mais le mérite de Langevin réside dans la nouveauté de ses thèmes, la réalité toute crue des crises de conscience et non dans l’apport d’une solution.Comme chez Dostoievsky, «il pressent les routes d’une impossible rédemption, traqué dans les labyrinthes; il s’acharne à découvrir les interstices par où s’infiltrera la lumière capable d’éclairer le chemin de l’humanité12».Seul le choc des idées en est capable. 1 2 3 4 5 6 7.8.9 10.11.12.107 NOTES André Maurois, De Gide à Sartre, Paris, Librairie académique Perrin, 1965, p.5.André Langevin, Poussière sur la ville, Ottawa, Éditions du Renouveau Pédagogique, 1969, p.5.Ibidem, p.131.Ibidem, p.109.André Langevin, Le temps des hommes, Montréal, Cercle du Livre de France, 1956, p.103.Albert Camus, la Peste, Paris, Gallimard, 1947, p.157.André Langevin, Poussière sur la ville, Ottawa, Éditions du Renouveau Pédagogique, 1969.p.139.Ibidem, p.141.Ibidem, p.178.Ibidem, p.181.Ibidem, p.182.Jean-Charles Falardeau, «André Langevin, le romancier de l’angoisse et de la mort», Europe, (478-479, février-mars 1969), p.65. POEMES Ill POÈMES Pierre Chatillon LES MOTS mots qui émergent de la ligne d’eau de l’esprit avec les parfums rouges d’un soleil levant mots feuilles qui chantent aux ramures de l’arbre poème mots bagues pour fiancer l’image à l’idée mots graines de fleurs pour semer dans le champ du malheur mots portes pour sortir de soi mots avions pour aller vivre ailleurs mots lassos pour capturer le cheval fou de l’infini mots couteaux pour planter dans les yeux de la mort mots lampes pour suspendre dans la nuit de l’ennui mots tours pour voir plus loin mots jambes pour bondir d’étoile en étoile et danser aux quatres coins de l’univers 112 mots bathyscaphes à bord desquels on explore les profondeurs troubles de nos eaux mots vampires qui nous sucent le sang de l’âme mots abeilles butinant le pollen de mes amours mots ventres donnant naissance à mes enfants mots fourrures pour survivre au Pôle Nord de la solitude mots tulipes après l’hiver du cœur mots grottes où nage le poulpe de la déraison mots chauves-souris qui nous sortent du cerveau la nuit et tournoient tout autour du lit mots fruits pour la bouche rouge de nos amies mots lèvres pour parler d’amour mots nids pour les œufs bleus des oiseaux du rêve mots de chair pour revêtir les squelettes de nos désillusions mots tremplins pour plonger dans la mer de l’azur mots yeux se dilatant en télescopes pour observer mes constellations intérieures mots violons pour descendre aux enfers y charmer les chimères mots chênes pour durer mots canifs pour couper les cordes des pendus mots plumes pour dormir sur le lit de clous de l’angoisse mots bras pour étreindre la femme invisible mots paumes pour caresser les seins de la beauté mots vulves pour en faire mes maisons bien chaudes douces aux beaux murs de peau mots oasis après le désert mots clés pour ouvrir le cœur noir de la mort et y mettre le feu mots barques pour ne pas sombrer mots lits pour y coucher nus la lune et le soleil mots luisants de fruits de lettres pour apaiser la faim du cœur mots rivières pour chanter entre les rives des blessures mots châteaux où nous envoûte le sommeil des fées du songe mots traîneaux pour franchir la toundra de la vie mots revenants nimbés de lumière ressuscitant du cercueil du désespoir mots seins dans mes mains je vous contemple et vous baise éternel amoureux du poème mots cathédrales aux arcs-boutants de consonnes illuminées par des verrières de voyelles mots mains pour soulever le couvercle des planètes et voler l’or dans les coffres du mystère mots cœurs pour greffer dans le crâne des pauvres penseurs mots chats pour ronronner après ma mort plus fort que les terreurs de l’au-delà mots sperme pour féconder la mer d’où naissent couronnés d’aurore des poètes géants écrivant dans le ciel des poèmes brûlants comme soleils mots oiseaux qui fuient la mort et nous soulèvent jusqu’aux îles de la joie grandes ailes des mots grandes ailes des mots pour planer loin bien au-dessus du temps, très haut! 115 LE MUR Prendre un pinceau géant le plonger dans l’azur peinturer tout en bleu la surface du mur pour embellir un peu ses flancs rugueux prison de pierre circulaire invisible et dure autour de chaque vie anneau dur qui marie chaque homme à son destin prendre un pinceau géant le plonger dans le seau des forêts peinturer tout en vert la surface du mur pour rafraîchir un peu ses flancs rugueux chaque pierre arrondie comme un des crânes de la mort plonger mon pinceau géant dans des cratères de volcans badigonner de feu de feu de feu chaque pierre comme un des cœurs durs du froid chaque pierre coupante comme une dent gueule de monstre circulaire invisible et dure autour de chaque vie et qui mord le bonheur plante ses crocs rugueux dans la chair de l’espoir chaque homme prisonnier dans l’anneau dur et laid de son mur faire pousser des vignes pour ne plus voir le mur se saouler se saouler pour oublier le mur 116 et puis prendre sur soi ne pas devenir fou captif dans l’anneau dur du mur être une femme tendre faisant grimper avec amour des gloires-du-matin à des ficelles suspendues aux dents de mort du mur prendre une craie géante et rouge dessiner partout des portes, fenêtres, trous, issues dessiner plein d’ailes aux parois de l’anneau rêver rêver rêver de l’au-delà du mur haïr le mur écrire NON AU MUR avec un atomiseur de peinture noire écrire AILLEURS BEAUTÉ BONHEUR écrire avec des mots aigus frapper gratter cogner avec la pointe du poème fouiller le mur avec la vrille de chaque lettre transformer les J les L en leviers de puissance enfoncer dans les fentes des I des T des V d’acier écrire à coups de pics coincer des cris de fer entre les pierres ne pas pouvoir franchir le mur dresser à chaque jour des échelles qui plient mais brasser en titan des ressacs d’océans pousser à coups d’épaules des raz-de-marée de mots des trombes ouraganes pour pulvériser le mur et déchaîner contre le dur des mers houleuses d’idéal frapper avec des poings remplis d’étoiles bander l’arc du cosmos décocher des comètes empennées de flammes 117 jouer des hymnes de victoire sur des orgues d’aurores boréales souffler cyclopéen dans des trompettes au pavillon rond comme galaxie d’un seul élan guerrier à gorge déployée hurler NON NON AU MUR répercuté par les échos de l’infini lever les bras jusqu’au tréfonds de l’univers brandir des haches de lumière affûtées entre les plus lointaines sphères empoigner comme des bombes des grappes de soleils en fracasser le cœur contre le dur du mur mais des éclats de feu fusent me crèvent les yeux et me voici rampant dans un aveuglement de taupe rongeur de poussière réduit à creuser sous le mur me perdre en des galeries d’ombre étouffer en râlant sous l’effondrement des étais chercher avec furie les gardiens invisibles du mur vouloir les adosser à la paroi et les fusiller là pour que jaillissent sur les pierres de grandes fleurs de sang serrer ensemble tous les désirs de ma vie énorme boule d’yeux que je laisse monter tel un ballon 118 pour voir enfin de l’autre bord du mur ballon criblé de balles par les tireurs d’élite invisibles postés sur le faîte du mur frères humains je pense à vous venus mourir au pied du mur depuis la nuit des temps un à un prisonnier dans l’anneau de son mur ceux de Néanderthal s’acharnant sur la pierre à coups de massues ceux de jadis pleins de superbe dans leurs armures éperonnant leurs destriers chargeant le mur et s’y brisant avec leurs lances éclatées ceux d’aujourd’hui dans leurs avions supersoniques au fuselage déchiqueté sur les tessons mystères hérissant le mur ceux qui plantent un clou et se pendent au mur ceux qui tirent au pistolet pour percer la paroi sans succès et puis se trouent la tempe d’une balle poser au pied du mur la dynamite de ma rage ne pas fuir assez vite perdre mes jambes dans la déflagration n’être plus que lambeaux et charpie au pied du mur intact comme au tout premier jour du monde briser mes points sur les aspérités tranchantes du mur écrire encore sans mains ¦ 119 écrire NON AU MUR broyer mon crâne sur le mur écrire encore sans tête écrire NON AU MUR et même mort consumé dans ma fureur graver avec mes os NON NON pendant l’éternité écrire encore écrire NON avec mes cendres sur le dur du mur ¦ ¦ DÉCLARATION D’AMOUR D’UNE JEUNE FILLE 123 DÉCLARATION D’AMOUR D’UNE JEUNE FILLE Daniel Gagnon À peine a-t-elle franchi la porte de sa chambre que Chrystine s’empresse de courir dans le corridor.«Quel temps il fait à Montréal, quel air irrespirable cet été, se dit-elle à voix haute, le parc LaFontaine, ça ne me vaut rien, il y a trop de bruit; en ville, je fais jaser; trop peu de mes pareils, trop peu d’humains et d’humaines partageant mes goûts! Je n’avais plus personne à qui parler, pas d’amies, pas d’amour.» S’encourageant de la sorte, Chrystine marche à petits pas dans le corridor de l’Hôtel-Dieu tenant bien serrés son ventre, ses jambes et ses fesses, toute fière de sa nouvelle robe.Elle regarde derrière elle; personne ne la suit.Elle ne cherche pas à brouiller sa piste au cas improbable où on la poursuivrait.Elle s’estime hors de danger à l’hôpital.Les autres patients ne la jugent pas.Rue Nazareth, une bande de jeunes loups l’ont attaquée, en pleine rue, la nuit, l’ont déshabillée et l’ont violée à 124 tour de rôle; blessée, elle est demeurée prostrée pendant plusieurs jours dans son appartement, sans manger et sans bouger, jusqu’à ce que des voisins donnent l’alerte et qu’on la conduise à l’aile psychiatrique de l’Hôtel-Dieu.Elle aimait son appartement, elle l’avait repeint, elle avait décapé les meubles.Des plantes ornaient ses fenêtres; elle avait tout préparé pour recevoir un amoureux un jour, un amoureux qui ne venait pas; il ne venait que des hommes qu’elle ne connaissait pas et qui demeuraient des étrangers pour elle.Elle n’est pas furieuse, car elle n’a aucune rancune et ne tient pas à se venger des gens qui se moquent d’elle et des terribles blessures que lui ont cruellement infligées les jeunes violeurs.Elle porte une orchidée de papier à la boutonnière et une petite bourse dorée à la main.«Je veux vivre le grand amour tout de suite», dit-elle à voix haute dans le corridor de l’hôpital.Elle est insouciante et heureuse.Elle court.Elle essaie sa robe.Elle court comme à peine échappée au plus horrible des dangers.Deux infirmiers essaient de la rattraper.La pensée qu’elle va tomber aux mains des violeurs, tant il est vrai que son instinct de conservation est fort, suffit à la pousser en avant.Elle court, excitée et elle sent son sexe nu s’échauffer sous sa robe.Elle croit toujours entendre derrière elle les pas des jeunes loups de la rue Nazareth qui se précipitent; la peur lui donne des ailes, l’effroi la doue d’une agilité extraordinaire; elle n’a plus qu’une idée, celle de fuir, d’échapper coûte que coûte à la furie des violeurs.Elle s’imagine traversant des rangées de voitures.Mais on la rattrape, on lui met la main au collet; elle ralentit, elle reprend haleine; les infirmiers la retiennent et la forcent à se coucher sur le sofa du parloir.Elle ferme les yeux puis 125 elle pleure et finit par se calmer.Elle aimerait que quelqu’un la touche.Elle n’a pas eu de caresses depuis des mois, pas une seule caresse dans les cheveux ou sur la joue.Elle en demande une à l’un des infirmiers qui lui paraît beau.Il refuse, il se tait, mais dans ses yeux elle voit de la compassion.Elle lui sourit.On lui permet de se rasseoir.Les infirmiers la quittent et un jeune patient s’approche d’elle; du coup, elle retrouve sa joie, rassérénée de voir que quelqu’un vient lui tenir compagnie.Elle sort de sa petite bourse en or un livre intitulé: Le secrétaire universel, guide de la correspondance, par Armand Dunois, Garnier Frères, Paris 1968; elle feuillette l’ouvrage, s’arrête à la page 33 et demande à son nouvel ami de lui lire la lettre Déclaration d’amour à une jeune fille.Le jeune homme, docilement prend le guide et, d’une voix douce et chaude lit: «Mademoiselle, ce n’est pas sans avoir longtemps hésité, ce n’est pas sans un réel sentiment d’appréhension que je me suis décidé à vous écrire.J’aimerais tant ne pas vous déplaire, j’aurais tant de regrets si cela devait vous choquer! Il n’est pas étonnant, Mademoiselle, que, ravissante comme vous l’êtes, vous ayez, dès la première fois que je vous ai vue, produit sur moi une inoubliable impression; déjà dès le premier instant, vous avez occupé ma pensée tout entière; à vous rencontrer de nouveau, je n’ai pu que m’éprendre follement de vous, et enfin, vous aimer de toutes les forces de mon être.Je dis «follement», car il doit être bien téméraire de ma part d’oser lever les yeux vers vous, et plus encore de vous l’écrire.Quoi qu’il en soit, je veux espérer que vous consentirez à me répondre et à me faire savoir si vous me permettrez un jour d’unir ma vie à la vôtre: de votre 126 consentement ou de votre refus, j’attends, Mademoiselle, tout le bonheur ou tout le malheur de mon existence.Louis F.» Chrystine, émue, embrasse sur la joue son nouvel ami et lui arrache presque le guide des mains tellement elle est empressée de lui répondre.Elle feuillette nerveusement l’ouvrage et découvre à la page 41 une lettre d’amour intitulée: Lettre après une réponse favorable.Elle lit, enthousiaste: «Mademoiselle, comment vous exprimer.» Le nouvel ami dit: «Monsieur!» en souriant et en s’approchant pour l’embrasser.Ils s’embrassent.Elle dit: «C’est écrit mademoiselle, ça ne fait rien, je sais bien que tu es un monsieur.Continuons, dit-elle en l’embrassant à nouveau, écoute ma déclaration, tu vas voir comme je suis contente, comme je t’aime: comment exprimer le bonheur que j’ai ressenti en recevant votre lettre?Je demeure incapable de trouver les mots, je suis comme accablée depuis que votre réponse m’a appris que non seulement vous acceptez l’amour que j’ai osé vous déclarer, mais qu’aussi vous partagez ce sentiment.» Chrystine embrasse encore son nouvel ami qui rit, heureux, qui la prend dans ses bras en disant «ma chérie, mon amour».«Ecoute, dit Chrystine, écoute la suite, ce n’est pas fini: Je puis bien avouer, à présent, que j’ai tremblé de vous avoir irrité contre moi.Profondément éprise de vous comme je le suis, songez au véritable désespoir que j’aurais ressenti si, malgré moi, je vous avais offensé, moi qui.» Le nouvel ami embrasse encore Chrystine sur la bouche, lui coupant la parole.Elle se laisse faire tout en faisant mine de se fâcher.Comme cela lui fait du bien de jouer, de se fâcher amoureusement, elle est heureuse! Depuis le viol de la rue Nazareth, c’est la première fois qu’elle ressent profondément une grande 127 joie et une grande paix, un plaisir de rire aux éclats comme une enfant.«Écoute ce que je vais te dire encore, Louis, c’est important», dit Chrystine, «Mario», dit le nouvel ami.«Non, c’est Louis, tu t’appelles Louis, comme dans la lettre, dit-elle obstinée, écoute, Louis, ce que je vais te dire, mon amour.» Il l’embrasse encore et touche à son sein droit; il s’y attarde, il le presse, et elle ne l’empêche pas de le faire, elle ne lui enlève pas la main.Puis, après un moment, elle reprend le guide de la correspondance et continue de lire à voix basse, comme tout à coup gênée par les mots; «moi qui n’ai qu’un désir, qu’un rêve: vous éviter les soucis et les peines en vous rendant l’existence agréable, bref, en vous rendant heureuse.» «Heureux.» dit Mario.«Oui, mon chou adoré, répond Chrystine, oui mon Louis chéri.Je continue: Mais puisque ce souhait ardent sera, je l’espère, une réalité absolue, puisque vous êtes à moi et m’appartiendrez tout.» Mario, enthousiaste et amoureux, lui coupe encore la parole en l’embrassant à pleine bouche.«Non, Louis, dit-elle, laisse-moi finir ma phrase!» Mario lui enlève le guide des mains et ne cesse pas de l’embrasser.Certes, elle aime Mario d’un amour nouveau, irréductible, mais elle ne veut pas qu’il l’embrasse si longtemps et si passionnément pour le moment.Délicatement, elle le repousse.«Non, Louis, dit-elle, non; je dois te confier que j’ai un autre amour dans ma vie et que je ne suis pas libre.J’hésite sur ce que je dois faire, j’ai le goût de me promener seule un peu.Je te l’avoue, depuis quelque temps je suis inquiète, angoissée, nerveuse, j’ai besoin de repos sans doute et mon médecin incarne auprès de moi le calme, la paix, la tranquillité.Je suis son flirt et sa cliente, il est l’amoureux et le médecin.Je fais une 128 neurasthénie spéciale, il m’étudie.Il estime que ma nervosité actuelle n’est guère celle d’une femme normale.Je ne suis pourtant pas un fait isolé et mon médecin devrait savoir, mieux que personne, que tous ceux qui pensent et vivent intensément à notre époque se trouvent dans un état semblable.Mais il dit que si je ne fais pas attention à moi-même, je vais finir par me détraquer.Je suis une illuminée, tout au moins une imaginative exagérée; je donne aux choses les plus simples un développement anormal, une ampleur irréelle».Puis Chrystine tombe dans une sorte de léthargie et s’enferme dans le silence.Elle regarde fixement le plancher du parloir, perdue dans ses pensées.«Tout de même, dit-elle, voilà si longtemps que je ne l’ai pas vu, mon médecin, il faudrait bien que je l’embrasse!» Elle réfléchit sur la solution à adopter.Mario lui offre une cigarette.Cela tombe bien, elle n’a pas un sou pour s’en acheter.«Je suis éprise d’une liberté et d’une indépendance qui cadrent mal avec ma condition, m’a dit mon médecin», dit-elle tout en faisant des gestes afin d’attirer l’attention de l’infirmier pour lui demander où est son médecin; mais celui-ci, lisant le journal, ne paraît même pas s’apercevoir que quelqu’un lui fait signe.En attendant, séduite par le mouvement de la vie dans le visage de Mario, les pulsations de son artère carotide, le battement de ses cils, le frémissement de ses narines, ses sourires, les petits riens qui en font le charme et constituent la plus grande des distractions, elle suit du doigt les lignes de son visage.«Je faime, Louis, dit-elle, un jour nous serons libres et nous pourrons vivre tout notre amour, sans obstacles, ma vie sera limpide, nous pourrons nous voir et nous toucher, nous cesserons d’être obsédés et apeurés.Ô mon Dieu, comme je suis 129 malheureuse parfois! Comme l’espoir est loin, comme j’ai mal de tant rêver d’autre chose que ce que je vis!» Chrystine aperçoit son psychiatre.Elle regarde avec attention la tête de l’homme.Mario lui parle, mais elle ne l’entend pas.Elle tremble violemment, la sueur perle à son front, elle est dans un grand état d’exaltation.Elle est complètement sourde aux appels que lui lance Mario.Le psychiatre continue d’avancer à petite allure.Elle réfléchit.Elle a le temps, le psychiatre ne va pas très vite.Elle décide de le suivre de près.C’est drôle, se dit-elle, il ne saura pas que je suis près de lui et que je vois tout.J’aimerais entrer en lui.J’aimerais l’accompagner partout, être avec lui.Je ne le dérangerais pas.Il m’aime, j’en suis convaincue, mais il n'est pas libre, lui non plus.Je l’attendrai.Je ne demande pas grand-chose.Le voir un peu chaque jour, ou à tous les deux jours, cela me suffirait.Un jour, il viendra, je sortirai d'ici et je l’attendrai, je me louerai un petit appartement tranquille, j’arrangerai tout, ce sera beau, il viendra quand il voudra, quand il aura le temps, je ne veux pas le bousculer dans son travail, ce qu’il fait est si grand et si généreux, il est très réputé, il a beaucoup de talent, tout le monde le tient en haute estime, je suis si fière de lui, c’est une chance pour moi de l’avoir rencontré, c’est un honneur pour moi de le recevoir dans ma chambre ici à l’Hôtel-Dieu; quand je serai libre, quand j’irai mieux, que j’aurai maigri un peu, il viendra chez moi, je le séduirai encore plus, je l’écouterai me parler de son travail, je lui ferai de bons petits soupers, il a mon adresse, il a mon numéro de téléphone, j’ai un répondeur, il peut appeler à toute heure du jour ou de la nuit et il peut me laisser un message; il entendra d’abord ma voix, ma meilleure voix, 130 ma voix la plus chaude et la plus sensuelle choisie expressément pour lui, elle dira «Bonjour» très lentement et d’une façon posée, il y aura de la joie dans ma voix, de la gaieté, je dirai «Je suis absente pour le moment, si vous le voulez bien, laissez votre message, s’il vous plaît ne raccrochez pas, je vous en supplie, dites-moi un mot, un seul, laissez votre numéro, dites quelque chose, je vous en prie, au son du bip.» et lui il dira: «Bonjour Chrystine, c’est votre psychiatre, est-ce que je pourrais passer vous voir un moment dans le cours de l’après-midi?Ne me rappelez pas, si vous y êtes tant mieux, nous nous verrons, sinon.» Et il viendrait, je le verrais, il me visiterait, je le tiendrais un instant dans mon intimité et il emporterait dans son souvenir la mémoire de mon lieu, le cœur de ma vie.O je serais si fière! Parfois, de l’hôpital, j’appelle chez lui, c’est sa femme qui répond et je raccroche.Je suis folle, j’ai honte de moi.Le psychiatre ouvre une porte, elle le suit.Il stoppe, elle stoppe.Elle n’a toujours pas dit un mot ni prononcé une parole.Elle n’a encore articulé que des syllabes incompréhensibles.Le psychiatre redémarre et se mêle à la circulation du corridor de l’hôpital.Puis il s’arrête et regarde Chrystine.«Oh! ça va très bien!» dit-elle en plaisantant et avec une insouciance qui s’explique par un besoin de contrôler sa peur.Elle entreprend de le regarder comme il faut.«Comment vont vos violeurs, demande le médecin, vous en êtes-vous débarrassée?» D’une main frémissante, elle parcourt le visage de l’homme, son nez, ses joues creuses, ses sourcils effrayants, ses tempes légèrement grisonnantes, sa bouche enfin.Elle l’aime.Elle ne le lui dit pas, incapable de parler, la gorge nouée par l’émotion.Le psychiatre immobile ne la repousse 131 pas.Mais il ne la retient pas non plus.Elle cherche une lueur dans ses yeux, une réponse impossible.«Mes violeurs vont très bien, merci, et vous?s’entend dire Chrystine par dépit; c’est mieux que rien non?S’ils n’existaient pas, je les inventerais! Vous n’êtes qu’un.» Chrystine s’arrête, terrifiée, déroutée par ses propres paroles.«Je ne suis qu’un médecin, Chrystine», dit le psychiatre pour continuer la phrase de la jeune femme, et il se remet à marcher dans le corridor.Elle hésite, puis le rejoint aussitôt.«Ce n’est pas cela que je voulais dire, dit-elle d’une voix forte, je vous.» Elle marche à ses côtés.Il ne s’arrête pas.En dépit du danger qu’il peut y avoir à l’embrasser trop longtemps pendant qu’il marche, Chrystine, dressée sur la pointe des pieds, papillonne autour de lui dans une sorte de ballet frénétique, et appose ses lèvres tantôt sur la joue, tantôt sur le nez, et même parfois effleure-t-elle les lèvres de l’homme.Mario la poursuit pour lui offrir une cigarette, mais elle ne le voit tout simplement pas.Elle relève la tête après un moment.Des infirmiers veulent la saisir et libérer le médecin.Elle les repousse.Elle estime qu’ils ont marché une dizaine de mètres ainsi, puisque maintenant elle voit à sa droite le petit salon où a lieu une exposition de bandes dessinées.Elle y entre et choisit Tintin au Tibet.Le psychiatre lui fait penser au Capitaine Haddock, qu’elle a toujours trouvé très sexy malgré sa beauté rébarbative.Je ne suis pas prudente, songe-t-elle, je me rends compte en effet que, tandis que j’étais occupée à embrasser mon médecin, je n’avais pas regardé devant moi et j’aurais pu entrer en collision avec quelqu’un.Chrystine sort de sa bourse en or, que lui tend Mario, son guide de la correspondance et le feuillette quelques instants avant de dire au 132 psychiatre: «Tenez, Docteur, lisez à la page 64, j’ai choisi une lettre pour vous, c’est: Lettre à une personne de qui on a reçu un service.Le médecin, patiemment, s’asseoit avec elle sur un banc du salon où a lieu l’exposition, prend le guide pratique que lui tend Chrystine et lit à voix haute: «Monsieur, j’ai, vous le pensez bien, trop présent à la mémoire le signalé service que vous avez eu la bonté de me rendre, pour laisser passer un tel moment sans vous exprimer ma bien vive gratitude et vous prier d’accepter les vœux que j’ose vous présenter pour que la prochaine année vous apporte, à vous et à tous les vôtres, outre le bienfait d’une santé parfaite, la réussite dans vos entreprises et la réalisation de tous vos désirs.Ce sont là mes souhaits les plus sincères; aussi daignez, Monsieur, en agréer l’hommage, ainsi que l’expression des sentiments respectueux de votre toute dévouée et reconnaissante, Lucienne R.» Chrystine reprend son guide et dit: «Je ne m’appelle pas Lucienne, mais Chrystine».Elle donne au médecin l’orchidée qu’elle portait à sa boutonnière et l’embrasse sur la joue.«Pourquoi m’offrez-vous vos vœux du Jour de l’An, alors que nous sommes en plein été, Chrystine?» La jeune femme paraît faire effort sur elle-même pour demeurer calme «Excusez mes émotions brusques, dit-elle au psychiatre, je crains pour tout dire que ma neurasthénie, sorte de folie douce, ne soit en train de vous faire honte; je vous en prie, soyez franc et sincère avec moi, je me suis permis une attitude effrontée à votre égard, vous avez eu la grandeur d’âme de ne point m’en reparler, et moi j’ai eu la lâcheté de ne pas m’excuser! Ô comprenez que c’est une amoureuse passionnée qui vous parle, que c’est aussi une malheureuse femme qui souffre.Qui êtes-vous?Vous 133 ressemblez au Capitaine Haddock.Monsieur, vous m’avez conduite jusqu’ici, que faisons-nous?Êtes-vous libre?Existez-vous réellement?Je ne suis pas très savante, mais je sais une chose, mon cœur de femme, mes pressentiments ne me trompent point, je n’ai jamais cessé de vous aimer, Capitaine! Il m’est fort égal d’avoir quitté la vie de la ville où je m’ennuyais ferme, sans amour, sans enfant, sans avenir.!» Elle fait appel à toute son énergie et se mord les lèvres au sang pour ne pas crier.Prise d’une excitation folle, elle se lève, mais ses jambes se mettent à trembler; il lui semble que le sol tourne sous elle, se soulève, oscille, comme si, prodige impossible, elle marchait sur les eaux agitées d’une mer en furie.Une angoisse secrète la terrasse presque.En tâtonnant, elle veut retrouver un banc; elle est si accablée, un tel feu brûle dans sa poitrine qu’elle voudrait s’étendre pour prendre quelque repos.«Je ne veux plus vivre!» dit-elle dans un souffle.Elle manque d’air.Trébuchante, haletante, elle cherche la sortie du salon mais ne la trouve plus, elle se jette sur les uns et sur les autres; personne n’ose la recevoir, sauf Mario, son nouvel ami, qui, en proie à une vive inquiétude et comme animé d’une suprême énergie, ouvre tout grands ses deux bras et la saisit de toutes ses forces; en un coup de vent, il se dirige vers la sortie, vers le corridor.Les infirmiers veulent intervenir, mais n’en ont pas le temps.«Louis! emmène-moi, emporte-moi pour toujours dans tes bras, loin d’ici, loin de tout!» Le jeune homme, à la faveur de la surprise créée par la crise de Chrystine, fuit avec elle, hors du salon, dans le corridor.Arrivé à la chambre de la jeune femme, Mario la dépose doucement sur son lit.Il n’y a plus alors aucun bruit et les infirmiers se tiennent dans 134 l’embrasure de la porte.«Je ne peux pas t’amener plus loin que ta chambre, Chrystine.» dit Mario.«Mon Louis, dit Chrystine à Mario, en gardant sa main dans la sienne, ferme les rideaux, je veux dormir».Mario imagine déjà le réveil du lendemain matin alors que poussant la porte de la chambre de Chrystine et, attendant qu’il n’y ait personne d’autre, il viendra, encore vêtu de sa chemise de nuit, se remplir les yeux de la fine et délicate beauté de la jeune femme et la réveiller d’un baiser sur la joue.«Demain, je viendrai te réveiller, si tu veux.» Chrystine fait signe qu’elle accepte.«J’aimerais, aussi, avant de partir, te lire une autre lettre», ajoute Mario.Chrystine lui tend le guide qu’il feuillette avec attention pour s’arrêter soudainement à la page 86.Il lit d’une voix tendre et chaleureuse, sur un ton solennel: «Chère Mademoiselle, je crois me souvenir que, comme moi-même, vous avez une véritable passion pour la danse.Cela m’amène à vous demander s’il ne vous conviendrait pas d’être d’une petite réunion que j’organise pour jeudi prochain et où plusieurs amis et ami-es m’ont déjà promis de venir.» Chrystine, un sourire aux lèvres, reprend le guide et lit à la page 87: «Mademoiselle Chrystine, très sensible à l’invitation de Monsieur Mario aura l’honneur de s’y rendre à l’heure dite et lui présente ses salutations empressées.et affectueuses», Chrystine ajoutant ce dernier mot qui n’est pas écrit dans le guide.Mario, ému, l’embrasse et lui souhaite bonne nuit.Et quand il a passé la porte, elle dit encore: «J’aurais bien passé la nuit avec toi aussi».Tandis que, à moitié endormie, elle perd à peu près conscience d’elle-même, elle se voit marcher au bras de son médecin, ils sont en vacances en Nouvelle-Angleterre, il a pu se libérer, elle est follement 135 heureuse, les champs s’allongent à perte de vue et, perpétuellement, le vent de la mer balaie l’atmosphère de grandes bouffées d’air salin qui laissent aux lèvres le goût piquant du sel et l’odeur des goémons. I UNE AMIE DE TANTE BÉATRICE ¦ 139 UNE AMIE DE TANTE BÉATRICE Michel de Celles J’avais six ou sept ans.Elle s’appelait Èva et devait en avoir trente.Je l’ai vue cinq fois peut-être, chez ma grand-mère maternelle à Montréal, où nous nous rendions pour les grandes occasions.Jusque là, le principal attrait de ces voyages — nous demeurions à Saint-Hyacinthe — venait de pouvoir admirer de près, sur le quai de la petite gare, la locomotive qui nous conduirait à destination: un instant pacifiée, la bête fumante défile sur ses hautes roues à contrepoids, dans le jeu ralenti, fascinant, des pistons, des tringles et des bielles.Èva, c’était une amie de la plus âgée des sœurs de maman, tante Béatrice, qui était maîtresse d’école, célibataire, et habitait encore avec mes grands-parents.Chez eux, Èva se voyait toujours accueillie par de bons sourires, avec chaleur, avec familiarité.Dans le vaste appartement face au parc Lafontaine, elle circulait telle un membre de 140 la parenté, plus à l’aise que la plupart des oncles par alliance.On lui prodiguait des marques de prévenance, comme à une malade avais-je l’impression, sans pouvoir m’expliquer pourquoi.Èva avait l’air d’occuper une place spéciale dans le cercle des connaissances.Pour ma part, dès que je l’aperçus, vite s’installa-t-elle dans mon cœur en un coin privilégié.Bambin, au demeurant ingénu, je ne savais pas m’exprimer à moi-même, en des termes appropriés, que la contempler soulevait dans mon enfantine personne un mouvement amoureux, à vrai dire un émoi charnel.J’avais auparavant ressenti pour une petite voisine, délicate princesse blonde à sa fenêtre — celle-ci donnait sur notre cour au royaume mascoutain — des transports admiratifs et le désir réciproque qu’elle s’émerveillât de mes chevauchées à tricycle.Devant la belle Èva, souveraine mûre à la chevelure sombre, de qui émane une impression de velouté, de plénitude palpable et tiède, il s’agit d’autre chose.A quoi s’ajoute sa vivacité taquine, quand elle me caresse la tête en l’ébouriffant, qui contraste avec le maintien guindé des adultes alentour.J’éprouve à m’approcher d’elle, à la frôler, à me faire prendre sur ses genoux, une sensation douce et un contentement curieux, en toute innocence.(Un plaisir trouble, devrais-je maintenant écrire, vu ma prétention à la science des mots et que s’est enfuie l’innocence.Pourtant, mystérieux tour de la mémoire, je n’ai conservé qu’un portrait vague de la véritable Èva, ne voulant d’ailleurs point dire par là que j’aurais choisi, inventé ce nom, artifice visant à typer celle qui fut pour moi la femme primale.C’est qu’en réalité j’emprunte à une vision de beaucoup postérieure le visage qu’avait, 141 qu’aurait eu l’objet de ma passion.En un rappel favorisé par l’assonance des prénoms, rapprochement que ne justifiait du reste aucun trait remémoré, je crus la reconnaître dans l’Ava Gardner d’un film auquel j’assistai vers quatorze ans, après avoir triché sur mon âge.Le dessin raffiné des yeux, hautains et langoureux, les fossettes ciselées, le port de tête royal, selon le dire ampoulé de la génération précédente.) L’innocence! L’innocence à sauvegarder! La société du temps s’en préoccupait beaucoup.De là toutes sortes de pudeurs devant les jeunes, que la télévision n’atteignait pas encore.Ainsi, lorsqu’en son absence on parlait d’Èva devant les petits enfants, parfois la discussion se voilait de périphrases obscures.Certes, on manifestait pour elle un attachement sincère, comme pour une sœur adoptive, on s’inquiétait de son avenir.De son humeur joyeuse on se réjouissait, louant en elle le courage dans l’épreuve, et même son tempérament audacieux, lui prêtant par ailleurs une conduite irréprochable à tous égards.Mais sans l’accuser, à l’exemple de demoiselles du voisinage, de se montrer vulgaire par des tenues trop voyantes, on déplorait sa façon de s’habiller.Voilà du moins comment j’interprétai le commérage, une journée que mes tantes firent allusion à quelque affaire de dessous féminins, de baleines et de corsets.Négligeait-elle de porter semblable «vêtement de base», ce que j’avais entendu reprocher à des créatures auxquelles s’attachait du coup le stigmate de «pas convenables»?La réponse ne m’importait pas, déjà que les baleines, elles, je connaissais, pour en avoir retiré de gaines traînant dans la chambre de mes parents: ils m’avaient 142 d’abord admonesté, à la fois embarrassés et enclins à rire; puis maman m’en avait cédé plusieurs, avant de mettre au rancart un des appareils vestimentaires en cause.Dans quelles joutes héroïques s’illustrèrent les longues et fines lames d’acier faisant ressort?Oubliés leur usage aussi bien que leur rapport, dans les potins sur Èva, avec son comportement.J’avais enregistré par contre une foule de détails personnels sur son compte et reconstitué par bribes un tableau qu’on ne cherchait pas à dissimuler.Elle ne voyait plus sa famille.A la suite d’interventions du curé, elle logeait chez les bonnes sœurs, au couvent de la paroisse attenant à l’école des filles.Elle y rendait divers services, de même qu’au presbytère, surtout des tâches de bureau: comptabilité de petite caisse, maintien à jour des registres, envoi des annales pieuses aux abonnés.On lui accordait de toucher l’orgue, dans l’ombre, à des messes matinales ou à des cérémonies guère courues, quand la chorale et l’organiste ne les relevaient pas de leurs pompes et de leur renom.Èva possédait une belle instruction, comme on disait alors; elle avait fréquenté l’École normale, d’où son amitié d’ancienne date avec Béatrice l’institutrice, et poursuivi des études de piano avancées.Aussi ne parvenais-je pas à comprendre, sujet abordé à l’occasion entre les dames de la maisonnée, bien que jamais en sa présence, que le problème de lui dénicher un mari pût présenter une acuité particulière.* * * Nous déménageâmes dans la métropole, j’avais à peu près dix ans.Partant, nous nous retrouvâmes à de 143 plus fréquentes réunions chez grand-maman, devenue veuve dans l’intervalle.Tout en prenant soin d’elle, tante Béatrice persévérait dans l’enseignement et le célibat.Souvent, les visiteurs de la famille lui demandaient des nouvelles d’Èva, qui ne venait plus à la maison après s’être éloignée du quartier.C’était, expliquait-on, une sorte de gratitude, sa conception de la fidélité, de rester de garde au logis pendant les tournées de son homme, au cas où il appellerait pour se rassurer au travail.Car, entre-temps, Èva avait fini par trouver ou par accepter preneur, grâce aux recherches de bonnes âmes et à l’insistance du pasteur.De ce mariage, on jasait par moment.À mots couverts, avec un brin de pitié, sans me permettre de distinguer au début si cela s’appliquait à Èva ou à son conjoint.«Elle a quand même eu de la chance de frapper un si bon garçon» concluait-on d’habitude.Un soir qu’il ne devinait pas son neveu dans la pièce, un oncle, ou bien excédé par tant de feintes amabilités ou par moquerie, lança: «Dites-le donc avec franchise, qu’il n’est pas fin fin!» Après la soirée, revenus au foyer, alors que maman mettait au lit les marmots, papa m’enseigna ce qu’il convenait de tirer comme leçon de la peu charitable sortie: le mari d’Eva, c’est vrai, n’avait pas eu la possibilité de s’instruire dans sa jeunesse, mais il était travaillant et «c’est ça qui compte dans la vie».Un peu plus tard, j’avais droit à une explication de ma mère, à savoir que le brave homme devait faire du temps supplémentaire à la demande de son patron.Des samedi de temps en temps, cette année-là, Èva s’était mise à donner des coups de téléphone à ses relations: Oscar passerait le jour même chez l’une ou l’autre, voir si on n’avait pas besoin de quelque chose: ça devait bien 144.faire une couple de semaines depuis la visite d’avant! Je réussis par la suite à déduire, à partir des dialogues téléphoniques de ma mère avec ses sœurs et belles-sœurs, qu’une conspiration familiale s’était ourdie.Elles aidaient le ménage d’Eva et d’Oscar à joindre les deux bouts, en achetant des articles de toilettes Familex.Il en était représentant à domicile.La première fois qu’Oscar s’amena chez nous, j’allai lui ouvrir plein de curiosité: avec tout ce que j’avais entendu sur lui ici et là! Le matin même, maman nous avait avertis, ma sœur cadette et moi, de nous montrer gentils et de demeurer sérieux.Du personnage, une séquence d’images indélébiles s’est imprimée sur ma rétine; elle résulte de la scène initiale filmée du sommet de l’escalier, dès que j’eus tiré la corde et ouvert la porte un étage plus bas.Un bonhomme trapu à la massive tête ronde, cheveux noirs coupés courts, quasi rasés, gravit les marches avec lourdeur, les yeux devant lui, sans reluquer vers le haut, après avoir marmonné une salutation incompréhensible.Pourquoi, dans ma réminescence, l’identification spontanée avec un gros chien pataud, craintif, dénué de méchanceté au point de se retenir d’aboyer pour ne pas déranger?Je ne peux dire, me souvenant plutôt du seul commentaire que j’eus dans mon for intérieur: il s’avérait différent de l’autre, du vendeur de brosses bavard et fonceur.La séance fut brève.J’y pris part en silence, des plus sages.Maman amorça la conversation en s’enquérant de la santé d’Èva.Celle-ci gardait encore des contours nets dans ma mémoire, comme en photo, figée dans son allure de quatre ans plus tôt: le témoignage d’Oscar se 145 révélait pour moi sans intérêt.Maman s’informa de leur installation, dans un étroit logement en sous-sol.Il répondait presque par monosyllabes, gêné, en ne nous jetant des regards qu’à la dérobée.On en vint vite à la vente.Notations qui se sont à leur tour fixées: des poignets velus, d’une seule pièce avec les poings, comme des pattes; le claquement des fermoirs de la valise d’échantillons, qu’il rabat pour ouvrir; des fioles de parfum pâle, des poudriers en carton, des peignes couleur bonbon.Il prend les commandes dans un carnet minuscule au creux de sa main volumineuse, à l’aide d’un crayon trop court pour ses doigts épais, avec application, fronçant les sourcils en un intense effort de pensée.A un certain moment, désireux de promouvoir un nouveau shampoing, Oscar proféra, fier de la compagnie pour laquelle il besognait, la phrase destinée à devenir célèbre: «Y’a même du français dans la bouteille.» Maman ne comprit pas d’emblée.Avec zèle, maladroit, il réussit à extraire de son casier un flacon de forme aplatie, il le brandit sous le nez maternel, la marque du produit tournée vers soi.De surprise, maman recula, sans comprendre davantage.Il dut pointer la paroi de verre de son index pour qu’on saisît.Le mode d’emploi en langue française se trouvait au verso de l’étiquette collée à une des faces, il se lisait au travers de l’autre face et du fluide doré, transparent, contenu dans la bouteille.Combien de fois on la ressortit, cette bourde du «français dans la bouteille».Dans ma candeur, je n’y avais vu sur le coup, l’ayant déchiffrée, qu’une façon précise, succinte, de décrire le fait.Candeur, à moins que ce fût correspondance avec mon niveau d’âge mental.Quoi qu’il 146 en soit, ce point de vue se mêla bientôt de perplexité, à ouïr les remarques et à surveiller les physionomies de ceux qui répétaient ou se faisaient raconter l’anecdote.«Pauvre Eva» (hochements de tête, yeux au plafond, de grand-mère), «C’est pas si bête, au fond, à y penser» (le plus vieux de mes oncles, pour réconforter ma mère, sa petite sœur de prédilection, qui ne se remettait pas de l’événement), «Mais je vous l’avais dit qu’il n’était pas fin fin» (le beau-frère moqueur, ton vainqueur).En dépit de tout, moi, je m’interrogeais moins sur Oscar que sur Eva.Avec le recul, encore que figure reconnaissable, elle s’était métamorphosée en lointaine silhouette.D’autre part, sur les réalités de l’amour, il me venait peu ou prou de soupçons.Sans réelle jalousie, m’intriguait néanmoins une question, naïve mais ressentie avec une espèce d’inquiétude: pourquoi est-ce qu’elle avait choisi ce monsieur?Sur lequel je ne formulais nul jugement, sauf qu’il avait peine à m’adresser la parole lors de ses passages périodiques.J’étais incapable de rien discerner chez les êtres que leur attention à mon endroit, ni bien sûr de les apprécier en tant qu’individus sous un jour objectif.* * * À l’adolescence, au cinéma, je tombai donc sur Ava Gardner.J’en devins sur-le-champ un adorateur passionné.Parce que la vedette ressemblait à l’Eva d’antan?Ou que l’éblouissement avait réveillé, ranimé celle qui reposait depuis des siècles au secret de mon cœur, après les émotions de mes six ans?En tout cas, l’occurrence me remit Èva à la mémoire.Qu’en était-il advenu?D’elle et de son mari?Je posai la question, qui dérangea.Ma 147 mère prit conscience qu’on les avait perdus de vue: la marmaille plus nombreuse, les travaux domestiques, les soucis d’éducation, la routine en somme! Je ne me rappelle pas qu’elle se soit renseignée, je ne crois pas qu’on ait tenté dans la famille de renouer avec le couple, entré dans l’oubli ou laissé pour compte.Facteurs en partie responsables: grand-mère était morte, tante Béatrice avait convolé avec un riche commerçant bientôt rentier, amateur de voyages.Quatorze ans: je commençais à jeter sur la société un œil détaché, sinon critique.Les humains se dessinaient à ma vue comme distincts, pour eux-mêmes, avec des qualités et des défauts, sans qu’entrât en ligne de compte exclusive leur relation avec mon ego.Ce début de lucidité me faisait entrevoir le phénomène qui s’était produit.Èva «casée», terminée la période où l’urgence de venir à son secours et la consolation de faire du bien avaient dirigé l’attention de ce côté, chacun s’était détourné peu à peu du spectacle du malheur ordinaire, à cause de ses occupations, à la poursuite de son propre sort.Est-ce que je percevais de la cruauté dans cette attitude générale?Sans doute, mais n’allant point jusqu’à me l’avouer, non plus qu’à juger, encore moins condamner les gens de se conduire de la sorte.Plongé dans mon milieu originel, protégé par lui des attaques extérieures, nature placide, je n’en décelais pas les petitesses ou les préjugés, non plus que je ne souffrais de sa morale sévère, de sa grise intransigeance, qu’éclairaient d’occasionnels reflets de «l’esprit de charité».Qu’on n’eût point repris contact avec Èva ne me scandalisa pas ni ne bouleversa mon évolution pubertaire: en raison des années écoulées, son soudain réveil dans ma souvenance 148 remuait tout au plus une nostalgie tranquille.Ma curiosité demeurait insatisfaite toutefois.Un an plus tôt, on m’avait appris «les mystères de la vie» avec quelques précisions physiologiques, et un minimum d’anatomiques, en réponse enfin à mes interrogations de près d’un lustre: «Comment ça se fait les bébés?» Autres temps, autres mœurs! Il va de soi que l’exposé s’était enrobé, comme de l’accoutrement de circonstances, d’un ample discours sur le rôle divin, par délégation, de la procréation, sur le caractère saint, par implication, de l’union conjugale et sur les sentiments d’estime et de respect essentiels entre les époux.Tôt convaincu de ces points, qui me semblaient naturels parce que je les observais chez mes géniteurs, avec leurs goûts similaires et leur connivence, je ne pouvais qu’être à nouveau déconcerté, me rappelant Èva et Oscar, par leur disparité foncière.Pourquoi le choix de cet homme terne?Ou mieux, formulation acérée que me suggéraient les leçons antérieures traitant du lien matrimonial, qu’est-ce qu’elle lui avait trouvé pour consentir à vivre avec lui, à partager son intimité?Un bon jour, j’osai le demander à ma mère en recourant à des tournures neutres, après avoir évoqué les aventures de l’enfance comme prétexte, dont l’épisode, comique à mes yeux, des baleines, des corsets et de ce que j’avais supputé à propos d’Èva.Maman s’arrêta d’écraser les pommes de terre en purée; elle réfléchit quelques secondes et partit vérifier si mes deux dernières sœurettes jouaient dans leur chambre, loin de la cuisine.De retour, m’ayant annoncé avec sérieux que j’étais assez grand pour savoir certaines choses, elle me narra l’histoire d’Èva. 149 Elle était enfant unique, la fierté de ses parents.Du monde honnête, aux moyens modestes, strict sur l’honneur.Jeune fille, avant ma propre naissance, elle était tombée amoureuse de son professeur de musique, un étranger, marié, en était devenue enceinte.À part sa confidente Béatrice, elle avait essayé de le cacher à ses proches durant des mois, en se comprimant le ventre dans un corset raide, lacé de plus de plus serré.Jusqu’à ce que la manœuvre provoque une fausse couche, dans la salle de bain, chez elle, un après-midi que les siens s’étaient absentés.Ils l’avaient retrouvée dans son sang et, le plus pressant soigné, non sans que la rumeur n’émeuve l’entourage, avaient découvert le pot aux roses et la ruine de leur réputation.L’avaient-ils chassée ou était-elle partie d’elle-même?Enigme.C’est avec indulgence, par bonté, qu’on l’hébergeait dans la paroisse, par sympathie bienveillante pour son malheur qu’on s’était empressé de la recevoir dans la famille.Oscar, geste rare en ce temps paraît-il, acte méritoire même, n’avait pas fait le difficile sur son passé avant de la prendre pour femme.* * * Résultat heureux de ma bonne éducation autant que disposition innée à ne pas dramatiser, j’ai évité de me questionner sur cette version des choses jusque tard dans mon existence.Confondu cependant par cette fausse couche inusitée, attribuable à l’étreinte d’un corset, ne creusant pas à quoi avaient servi ces fameuses baleines, de banales tiges de métal plus ou moins longues, plus ou moins rigides, dans les racontars allusifs d’autrefois. LE PÈRE EFFACÉ 153 LE PÈRE EFFACÉ Naïm Kattan La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c’est la littérature; cette vie qui, en un sens, habite à chaque instant chez tous les hommes aussi bien que chez l’artiste.(Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, tome III, p.895.Editions de la Pléiade).Le rapport de Marcel Proust avec ses parents fournit une illustration exemplaire de ce que la psychanalyse qualifie de complexe d’Œdipe.Y souscrire serait l’acceptation d’une application grossière du freudisme et, du même coup, ce serait s’arrêter à l’apparence des liens plutôt qu’à leur réalité.Le rapport avec le père n’en demeure pas moins au cœur de l’entreprise proustienne et l’on peut avancer que l’œuvre n’est peut-être qu’une tentative d’oublier ou du moins de se soustraire à la paternité et d’élaborer, par l’écriture, une paternité de remplacement.Pour échapper à l’emprise du Père, Proust le condamne à l’absence et se constitue comme le père de son œuvre.Autrement dit, il invente une paternité et la construit sur l’emplacement d’une paternité effacée, volontairement et systématiquement obli- 154 térée.Proust parle librement de son père, sans réticence.Le rôle qu’il lui assigne est bien déterminé et bien modeste.Appendice de la mère, obstacle au rapport privilégié du fils et de la mère, contrepartie aux moments de crise, le père n’a de dimension qu’en tant que modalité de ce rapport, le seul qui compte.En dehors du rapport avec le fils, la mère n’a de rapport significatif qu’avec sa propre mère et le narrateur est, dans son lien avec sa grand-mère, libre de toute entrave.L’amour se déploie sans obstacle, sans autres limites que celles qu’impose le corps dans sa fragilité et sa vulnérabilité.Ni la mère ni la grand-mère ne sont nommées.Le père non plus.Et il n’est pas fait état d’un grand-père.Le narrateur ne décline son nom qu’à deux reprises.Dans une œuvre où le nom occupe une place centrale, cela semble pour le moins curieux.Proust se préoccupe des noms de famille, quand il s’agit de noblesse et de leurs liens hiérarchiques.Il s’attarde sur les origines nationales et religieuses et quand il est question des classes moyennes ou populaires, il porte son attention aux régions et aux métiers.Il y a par contre une intention délibérée sinon d’effacer son nom du moins de le taire.Ce ne peut être fortuit encore moins indifférent puisque les noms sont répertoriés, classifiés.Ils se rangent de deux côtés: les Swann et les Guermantes.Une noblesse établie, parfois sotte, imbécile et décadente mais néanmoins assurée de sa place, de sa situation, de son rôle.Préséance d’où découlent droits et privilèges.Cette classe est dérangée dans son territoire par des intrus, des parvenus et surtout les autres, les étrangers c’est-à-dire les Juifs.Le côté de chez Swann. 155 Les deux côtés sont engagés sur des courbes descendantes.Rongés par le doute sur leur statut, aspirant à faire une entrée chez l'autre qui se sent assiégé, car menacé.Le nom, sa préservation sont en danger.Tous deux succombent à leur maladie qui les condamnent à ne pas avoir de descendance, à être privé de paternité.Comme s’il existait un vice de forme, une lacune fondamentale.Le Juif cache son nom pour s’en libérer et le noble annule le sien pour mettre fin à la continuité.Il n’y a pas de paternité dans le territoire de Sodome et de Gomorrhe.Il y a des tentatives de rapprochement, de croisement.Le Juif Nissim Bernard est homosexuel et Robert de Saint-Loup est amoureux de la Juive vénale, Rachel.Il épouse la demi-juive Gilberte Swann alors qu’elle ne portait plus le nom de son père et qu’il s’est révélé lui-même homosexuel.La route est on ne peut plus tortueuse.Reprenons-la à son point de départ.Le narrateur n’est ni juif ni homosexuel.Les autres, à peu d’exceptions près, le sont ou le deviennent.Or le narrateur est nommé.Il est Marcel Proust.Et l’on sait qu’il est homosexuel et que sa mère porte le nom de Weill, qu’elle est d’origine juive.On admire le soin pris par le narrateur de taire le nom de sa mère et de nier sa propre homosexualité.Et cela donne libre cours à son discours dont les principaux protagonistes, Swann et Guermantes sont juifs ou homosexuels.Swann est juif.Quoique converti, l’aristocratie ne l’accepte qu’en tant qu’étranger.Sa culture dépasse en raffinement et en étendue celle de la classe qui se considère supérieure.De plus il dispose d’une grande fortune et peut se payer toutes ses fantaisies de collectionneur.Des femmes 156 et des œuvres d’art.Mais voilà que le fruit est rongé par le ver.Swann est un dilettante.Mais il est aussi très paresseux.Ainsi il n’arrive pas à terminer la rédaction d’un texte sur Vermeer.Au seuil de la société tant convoitée mais qui l’ennuie et que, sans pouvoir se l’avouer, il méprise, il ne parvient pas à s’accepter comme juif.Certes, il conserve son nom et au moment de la crise de l’affaire Dreyfus, il se rangera du côté de la justice, du bord de sa communauté.A la frontière de deux mondes, il ne parvient pas à choisir entre les siens et les autres.Faille fatale et Swann se dissout dans l’entre-deux, disparaît dans un no man’s land.Une passion, maladie qu’il entretient en dépit d’une lucidité qui ne le quitte guère, le précipite dans la chute, l’exclusion de la société aristocratique, terre d’élection illusoire.Il découvre que le monde, comme l’amour, sont illusion et passage.Éphémères.Il épouse une femme pour laquelle il sacrifie la société alors qu’il ne l’aime plus, s’il l’a jamais aimée.Swann perd une à une toutes les dimensions de sa présence au monde.Société, amour.Il n’a jamais eu d’ambition professionnelle.Ah oui! Il est père.Et il aime Gilberte et il encourage le narrateur à la fréquenter.Mais celui-ci l’abandonne, s’en éloigne sans fracas, bien avant qu’elle n’épouse son ami Robert de Saint-Loup qui se révèle homosexuel et avant qu’il ne la soupçonne elle-même de saphisme.Swann est pour le narrateur un modèle.Juif, il est toléré par une société antisémite.Il a à sa disposition tout ce dont un homme peut rêver: femmes, argent, art et voyages.Or il abîme comme par volonté ses chances et détruit un par un tous ses privilèges.Ce père de remplacement, le parrain rêvé de la vraie vie, se dissout, se dissipe 157 avant de disparaître dans le néant.Il est privé de l’héritage ultime que laisse un père: son nom.Va encore pour sa femme qui se remarie et poursuit son ascension sociale.Bien avant son mariage avec Saint-Loup, son passage du côté des Guermantes, Gilberte se fait adopter, change de nom.Le nom de Swann s’efface définitivement.Le père de remplacement, sous une figure ambiguë de juif, n’existe plus, ne peut exister.Les autres Juifs n’ont pas les attraits suffisants pour constituer un monde, fût-il illusoire, de remplacement, une contrepartie à cette aristocratie décadente qui le déçoit d’autant plus qu’elle l’avait si vivement attiré.Pour Proust, le père n’est pas juif et le Juif, père de remplacement, ne peut être père car il n’est, dans sa présence au monde, ni suffisamment juif ni suffisamment père.Il décide que le père juif est une tentative avortée mais, peut-être est-ce pour cela que le Juif devient une obsession.Il est présent sous maintes figures.Sous celle de Bloch, contre-image de Swann et sa caricature.Bloch ne renie pas son milieu mais cherche une porte d’entrée du côté des Guermantes.D finit par la trouver au moment où le milieu tant rêvé plonge en pleine décadance et que la porte s’ouvre sur un salon où il ne se passe rien et qui suinte l’ennui.D’ailleurs Bloch est cerné de toute part par l’hostilité du destin.Désagréable, sans manières, d’une ambition naïve et trop voyante, il ne doit sa présence dans le milieu de l’autre qu’à son acharnement et aussi à son talent de journaliste.Mais la décadence de l’autre milieu entache déjà le sien.Le vice est installé dans la famille.Son oncle Nissim Bernard est homosexuel et une de ses sœurs est saphique. 158 Le Juif est aussi la tentation de l’aristocrate.Robert de Saint-Loup est passionnément amoureux d’une juive, Rachel.Comédienne, celle-ci est aussi pensionnaire occasionnelle d’une maison de rendez-vous.Homosexuel, femme entretenue, le Juif est sans postérité.Bloch, qui reconnaissait son père juif, l’admirait et le respectait, finit par le renier.Comme Gilberte Swann, il change de nom.Il ne sera plus l’étranger.Il n’appartiendra plus à une tribu autre, reconnaissable et qui accepte sa différence et ne la cache pas.Le passé qui s’exprime par une tradition situe le père, amplifie sa figure.Il est présence au temps, un chaînon essentiel de la durée.Or le père effacé, le temps déviera, ne se déroulera pas dans cette avenue.La durée sera ailleurs.Et il se tourne du côté des Guermantes.Proust porte une attention soutenue, essoufflante qui se situe à la frontière de l’ennui, à faire la nomenclature de cette société.Les origines, les liens, les croisements, les alliances et les mésalliances, les ascensions et les descentes, les triomphes et les chutes.Et l’on admire ce persistant soin alors qu’on ne décèle pas de conviction.Nulle aspiration à en être.Cette société ne le fascine même pas.L’accumulation de détails externes, en introduisant l’ennui, suscite l’indifférence.Swann n’est pas le père et n’a pas de fils.Il ne laissera même pas son nom en héritage.Les Guermantes ne sont pas mieux partagés.Le baron de Charlus plonge dans une homosexualité destructrice.Il se dépense pour un Morel ingrat, avant d’aller chercher dans les pratiques masochistes l’éveil de sens épuisés.Il s’effondre dans l’autodestruction.Son aspiration inexprimée de jouer les pères 159 aux jeunes amants s’abîme dans l’autodémolition.Son neveu Robert de Saint-Loup suit ses traces.Il lui enlève son amant et protégé Morel.Si le Juif se répand, l’homosexualité est partout.Chez les hommes mais encore plus chez les femmes.Elle le sont toutes, ou l’ont été.D’Odette Swann à sa fille Gilberte, et toutes les jeunes filles en fleurs, Albertine, Andrée.Swann aimait une femme qui se faisait entretenir, qui l’entourait de multiples rivaux.Il se rend, abandonne l’ambition de passer du côté de Guer-mantes.Odette, se range et prend la maîtrise d’un avenir illusoire.À sa mort, elle réalise l’ambition de l’homme qui l’a placée sur l’échelle de l’ascension.Elle passera de l’autre côté, portera un nom scintillant.Et sa fille suivra ses traces.Pour s’apercevoir qu’il n’y a plus de postérité de l’autre côté, enfin atteint.Odette épouse un de Forche-ville vieillard et Gilberte un Saint-Loup qui se révèle homosexuel et qui meurt à la guerre.Le narrateur se trouve par hasard dans un hôtel où il ne souhaite que passer la nuit.Or, c’est le lieu caché où les Charlus et autres hommes de pouvoir et de prestige viennent chercher l’indignité, dans les bras de malfrats engagés pour les violenter.Or ces hommes violents sont de mauvais acteurs.Du toc.De médiocres substituts.Ils ne parviennent même pas à simuler la violence.L’envers des aristocrates n’est pas beau à voir.Ils ne parviennent pas à atteindre l’indignité comme ils n’ont réussi qu’à jouer les nobles.La vacuité est totale.Ni passé, ni avenir.Ni père, ni fils.Le temps est arrêté.Il n’y a pas de durée.Eux aussi se fâchent, adoptent des noms d’emprunt.Les raisons ne sont pas les mêmes que celles des Juifs mais le résultat est le même. 160 Le narrateur est un spectateur, plus surpris, ébahi qu’indigné.Juifs et homosexuels se trouvent renvoyés dos à dos.Ils se cachent, changent de noms pour masquer une présence réelle.Ils fuient le réel pour une apparence protectrice.Ils ne sont pas hypocrites autant qu’ils sont doubles.Des acteurs.Les gens du monde jouent et ils sont les seuls spectateurs de leur comédie.Les Juifs eux aussi jouent des rôles pour se faire accepter dans cette société.Dès qu’ils rejettent leurs ancêtres, ils sont privés de descendance.Ils sont frappés de stérilité autant que les homosexuels.La haute société qui abrite ces derniers, qui ratifie leur stérilité, s’amenuise et finit par se dissoudre derrière son masque.Le narrateur se rend à l’évidence, les Swann et les Guermantes se rejoignent dans une commune stérilité, dans une semblable irréalité.C’est le temps perdu.Soustraits au passé, privés d’avenir, le présent est pour eux sans substance.Il s’agit alors de le recréer, de retrouver le temps, de le revivre.De se doter d’ancêtres et de descendants, de s’inventer un père.Le seul réel est l’expression, la seule vie, la littérature.Le narrateur s’y engage avec acharnement.Le réel est fuyant et la société est apparence.Il importe à l’écrivain de les cerner, de les assiéger, de les assujettir à la vraie vie, aux mots.D’où l’obsession de ne rien laisser au hasard, de capter chaque détail, chaque geste, de tout enregistrer.Le besoin maladif d’emprisonner Albertine dans un amour envahissant, une jalousie sans fissure est la métaphore de l’écrivain qui cherche à soumettre le réel aux mots et à le contraindre, à le faire entrer dans les limites de l’expression sans rien laisser échapper.A l’intérieur de cette passion, le fils retrouve le père.Ils sont interchangeables, semblables, identiques.Le sujet n’a 161 plus besoin de se cacher, de trouver l’abri d’un nom, le subterfuge d’un amour.Il s’invente au fur et à mesure qu’il se raconte.Et il peut sans craindre d’enfreindre le secret, d’attenter à l’amour de la mère nourricière, dire le judaïsme et l’homosexualité.Il est libre puisqu’il n’a plus besoin de nom que de celui qui signe le récit et de postérité que cette progéniture-objet qu’est le récit.Il y aura donc succession et postérité.Il inaugure sa famille et une génération puisqu’il est l’auteur de sa vie, la seule vraie, sans récit.L’écrivain n’est ni juif, ni homosexuel.Il n’est pas en marge d’une société d’apparence.Il est le maître de sa société qu’il invente à mesure qu’il l’enregistre, qu’il l’inscrit dans des mots.Ni aveux, ni confession, le récit se veut la vraie vie et non sa justification ou sa recréation.La littérature n’est pas la mémoire d’une perte mais un présent dans son jaillissement, dans sa création.La mère n’est pas trahie.Elle est prolongée et le fils n’est ni l’assassin, ni le substitut du père.Il est le père.Proust a trouvé dans l’obsession littéraire un moyen de se libérer de deux autres obsessions.Parler du judaïsme sans jamais mentionner le nom ou l’appartenance de sa mère et parler d’une homosexualité généralisée où hommes et femmes se retrouvent dans une marginalité imposée par une société hypocrite qui affiche valeurs et morale, mais n’a de la vie que les apparences.Le narrateur est cerné par Sodome et Gomorrhe.Son meilleur ami, les femmes qu’il aime.Il est le seul à ne pas s’adonner à cette pratique.Manque-t-il de courage?J’ai dit que La recherche ne se veut pas une confession.Sa raison d’être, la condition de cette conquête d’un temps retrouvé est d’être littérature. 162 Le narrateur est libre.Il parle de lui-même comme d’un autre.Il n’est pas l’homosexuel, mais le narrateur de l’homosexualité.La vie n’est la vie qu’au moment où elle est sa narration.Proust est-il devenu l’écrivain de La recherche parce qu’il voulait se cacher ou éprouvait-il le besoin de se-cacher pour écrire A la recherche?La littérature n’est peut-être pas la vie.Elle est une vie.Et pour qu’il puisse la vivre, Proust s’est donné un père, lui-même ou ce qu’il a prétendu être sa vraie personne, le narrateur, l’auteur du récit, le récit, la seule vie qu’il pouvait ou voulait vivre. FRANÇOIS HERTEL 165 FRANÇOIS HERTEL Jean-Pierre Duquette Comment parler brièvement d’un écrivain aussi divers et prolifique que François Hertel?Comment prétendre dresser une synthèse de la pensée multiple et mouvante de cet homme, en quelques feuillets?L’être est fascinant.Il était déjà une figure légendaire, dans certains collèges du Québec, au milieu des années cinquante.Professeur de lettres, de philosophie, d’histoire, il dispensera son enseignement, depuis la toute veille de la guerre, aux collèges Brébeuf, Sainte-Marie, puis brièvement à Sudbury et au collège André-Grasset.Jésuite, sécularisé et enfin laïcisé, il partira vivre à Paris en 1949.Que n’a-t-on dit à propos de cet exil qu’il affirma volontaire?«J’ai choisi la fuite, écrira-t-il, non par lâcheté; mais pour éviter un scandale qui me paraissait inutile, voire nuisible à une certaine époque.» De son personnage Louis Préfontaine il dira: «Quant à sa pseudo-désaffection pour le Canada, elle fut toujours plus littéraire que réelle.Il aima son pays — qui l’avait en partie rejeté — comme on aime une femme inaccessible.» Dès le recueil de 1951 intitulé Mes naufrages, il exprime son déchirement intérieur en un bilan tragique: «Je fus presque un poète et presque un philosophe / Je souffrais de trop de presque / Je fus presque un homme / Je suis presque un mort».Et pourtant, la même année, dans Jeux de mer et de soleil, on voit poindre une sorte 166 de résignation apaisée, de détachement serein devant le sort, devant la vie qu’il envisage comme la sienne désormais.L’influence qu’il exerça sur la jeunesse fut immense, on l’a maintes fois répété.Indépendance d’esprit, style percutant, ne se prenant jamais au sérieux, sensibilité et naïveté mêlées, il fut bien cet «excitateur d’énergie, [ce] grand semeur d’enthousiasme et d’espérance» dont parle un critique en 1939.Mais, comme l’a noté Jean Éthier-Blais, François Hertel demeurera celui qui a toujours «regardé partir les trains», se retrouvant seul sur le quai de la gare tandis que certains de ses disciples étaient emportés vers des lendemains brillants sinon toujours glorieux.A Paris il se consacra tout entier à son œuvre, n’oubliant jamais son pays, y conservant quelques amitiés fidèles.Cette œuvre est considérable: une quarantaine de titres environ.Poésie, nouvelle, roman, souvenirs, réflexions et mémoires, essai, théâtre, ce polygraphe a d’abord parlé de lui-même, dans des textes repris, retravaillés, intégrés dans des ouvrages ultérieurs comme dans un mouvement de spirale.Qu’il se nomme tour à tour Charles Lepic, Anatole Laplante ou Louis Préfontaine, c’est «toujours lui-même anarchiquement dédoublé» qui nous parle à travers autobiographies déguisées, mémoires fantaisistes, confessions approximatives, mi-réelles, mi-imaginaires.Quels sont les principaux axes de sa pensée?J’en retiendrai trois.«Philosophe de métier», ainsi qu’il se définit lui-même, c’est avant tout à une constante remise en question de soi qu’on assiste en parcourant ses livres, depuis sa théorie personnaliste jusqu’au «nihilisme souriant» qui l’amène à cette interrogation: «Mon sourire actuel est-il 167 une grimace?Suis-je vraiment heureux dans mon égotisme dégagé de l’égoïsme?» Réfléchissant sur l’homme, cet «animal qui a mieux réussi que les autres», il conclut à l’absurdité du destin humain et regrette que les êtres pensants se croient plus importants qu’il ne sont: «L’homme est bas.Voilà pour moi l’affreuse réalité»; «la raison humaine est un instrument grossier» qui ne pourra jamais envisager le monde dans sa complexité.C’est là ce qu’il appelle son «humilité cosmique».Sa philosophie «n’est plus qu’un regard de recherche et qu’une abdication devant l’univers».Et pourtant, toujours il exalte la personne humaine en affirmant: «Tout homme est à lui-même centre.[.] Au fond de toute personne, on retrouve l’univers cosmique.» Sur un autre plan, il me paraît significatif d’interroger son sentiment nationaliste qui évolue de l’enthousiasme d’un engagement viscéral à l’affirmation — qu’il veut sereine et lucide — de l’éclatement prévisible du Canada.Dans Leur inquiétude, en 1936, il proclamait, péremptoire: «Un jour, la séparation se fera!» Mais il fustige cinq ans plus tard cette «race tarie» d’où rien ne sortira jamais: «Nous sommes un peuple arrêté, un peuple figé, un peuple tourné vers le passé plus que vers l’avenir.» Nous ne produirons jamais que des politiciens, suprême injure sous sa plume de l’époque.Il publie pourtant en 1944 un nouvel essai, Nous ferons l’avenir, auquel il donne pour sous-titre: «Manuel révolutionnaire à l’usage des jeunes Canadiens français».Stigmatisant toujours notre manque d’esprit d’aventure et d’invention, il en revient néanmoins à la grande vision de l’abbé Groulx.Mais dans les conférences réunies en 1959 sous le titre évocateur O Canada, mon pays, mes amours, François Hertel laisse paraître son mé- 168 pris pour le nationalisme québécois, dénonçant au passage le clergé qu’il accuse d’avoir gardé le Québec dans l’inculture et la médiocrité intellectuelle.Et pourtant, dans son dernier essai d’histoire ou de politique-fiction, en 1967, il mesure le chemin parcouru depuis la guerre et constate que ce qui n’était alors qu’aspiration d’une élite est devenu revendication de masse: simple fatalité historique en 1936, la séparation est désormais pour lui destin géographique, économique, psychologique, historique et moral.À la passion de jadis succèdent la lucidité et le réalisme froid, une sorte de prophétisme tranquille qui prévoit la scission définitive pour le début du siècle prochain.Enfin, on ne saurait oublier son rapport à l’écriture qui demeure en vérité la grande affaire de toute sa vie.C’est l’un de ses doubles, dans les «Mémoires imaginaires» intitulées Jérémie et Barabbas, qui résume de la manière la plus cruellement lucide ce que François Hertel considère sa grande passion.Jérémie déambule le long de la Seine: «À cinquante ans, il ne lui restait donc en mains que ce dérisoire métier d’écrivain.Écrire était devenu pour lui un supplice raffiné, une torture de luxe.[.] Des lecteurs, au fait, il n’en avait jamais eu beaucoup.Il avait passablement écrit; mais toujours des choses difficiles à lire.[.] On avait feuilleté un ou deux de ses ouvrages.Si on avait continué de parler de lui, c’est qu’il produisait assez et que la répétition de son nom dans les recensions l’avait consacré.On disait de lui: «C’est un écrivain qui a tout de même son importance.Je le lirai un jour.» On ne l’avait jamais lu».Jérémie poursuit sa promenade, «écrivain canadien perdu dans Paris», et il se retrouve Quai de Conti, devant l’Institut: «La pensée de l’Académie, le souvenir 169 de toutes les académies de la terre, lui donnaient à la lettre son coup de mort littéraire.[.] Je suis un déclassé, se disait-il.J’aurais dû me faire joueur de base-bail.» Au jardin des Tuileries, sur un banc, un étudiant d’ici le reconnaît, lui dit son admiration et qu’il attend son prochain livre avec impatience.Jérémie rentre dans sa petite chambre de la rue Soufflot et passe la nuit à retravailler un poème qu’il s’était juré de ne jamais terminer.Cette page est à rapprocher, je pense, des dernières phrases d’un autre recueil de mémoires, beaucoup plus récent: «O mon beau métier, si dur et si exaltant, c’est toi qui me fais vivre! Si je n’avais plus le goût d’écrire et la capacité de le faire, je me laisserais mourir tout simplement.Je ne crois pas que j’aurais le triste courage de Montherlant.Je me suiciderais doucement par l’ennui, me rendant compte de l’inutilité de ma vie devenue stérile.» Y a-t-il dans les lettres québécoises exemple plus haut de l’urgence absolue d’écrire?Ce que l’on tient souvent pour un cliché [«J’écris pour ne pas me suicider»] peut donc s’avérer profondément vital, vécu jour après jour pendant tant d’années, mouvement de tout l’être, et toujours aussi pressant.Il est certes trop tôt pour élever à François Hertel une statue qu’il a du reste refusée d’avance dans Louis Préfontaine apostat.Et comment spéculer aujourd’hui sur les parties de cette œuvre que l’avenir retiendra?Pensons plutôt à cet homme qui a traversé comme un météore un bref moment de notre histoire intellectuelle qu’il a vivement secouée, dérangée.Les éveilleurs de cette trempe ne sont pas légion en ce pays.C’est sans doute à ce titre d’abord que son souvenir restera vivant. CHRONIQUES ANNE HEBERT ET L’EVE PROFONDE 173 Le premier jardin Anne Hébert Éditions du Seuil, Paris, 1988.Mario Pelletier La plus grande part de l’œuvre poétique et romanesque d’Anne Hébert est vouée à exorciser des lieux et des atmosphères qui ont marqué son enfance.Il y a chez elle une fidélité exemplaire du cœur à un certain pays qui forme son univers littéraire et dont l’espace s’étend de Kamouraska à Sainte-Catherine de Fossambault en passant par Québec.De cette ville, elle n’avait rien donné jusqu’ici de particulièrement concentré, sauf quelques touches, quelques notes ici et là.Avec son dernier roman paru au Seuil, elle le fait avec une écriture éblouissante et nous parle de Québec comme jamais on n’en avait encore parlé.Le premier jardin est une quête profonde d’identité de la part d’une vieille femme qui s’interroge sur son enfance d’orpheline, en même temps que sur les lignées successives de femmes et de mères qui ont vécu, ri et peiné dans les vieux murs de Québec.Flora Fontanges est une actrice qui a fait carrière en Europe sous un nom d’emprunt et qui revient dans sa ville natale le temps d’un été pour fl 174 jouer dans une pièce de Beckett.Elle compte en même temps retrouver sa fille Maud, or ce n’est pas celle-ci qu’elle retrouve, l’oiseau s’étant envolé, mais son enfance refoulée au plus profond d’elle.Cette enfance d’orpheline au couvent et d’enfant adoptée, les vieilles rues de Québec la lui livrent peu à peu, en même temps qu’une cascade d’évocations historiques.Guidée par un jeune homme au nom d’archange, Raphaël, Flora Fontanges se promène de basse ville en haute ville, cherchant d’abord à fuir sa propre histoire, les spectres de son enfance, en se réfugiant momentanément dans les spectres d’un temps plus ancien qu’elle imagine au détour d’une ruelle, dans l’ombre d’une jalousie, dans l’encoignure d’une porte de chêne.Ainsi nous remontons avec elle le cours de l’histoire par des détails évocateurs, des esquisses de personnages disparus, des femmes surtout, pour qu’ils soient habitables par l’actrice Flora Fontanges, qui cherche inlassablement depuis son enfance à sortir de sa peau, à entrer, ne serait-ce qu’un instant, dans un autre corps, dans une autre vie.Car il y a chez elle une quête ontologique profonde, une hantise qui provient d’un manque originel à combler.Flora l’orpheline en quête de la mère perdue, de l’Eve profonde.«Un jour, notre mère Eve s’est embarquée sur un grand voilier.» Et ce sont les filles du Roi qu’on voit tout à coup débarquer à Québec, un beau jour de juillet dans les années 1660, accueillies par une foule de dignitaires et de soldats à marier.Cette remontée historique nous amène peu à peu aux origines du monde, le Nouveau Monde, le nôtre.Mme Hébert en arrive ainsi à évoquer le «premier jardin» 175 qui donne son titre au livre: «Le premier homme s’appelait Louis Hébert et la première femme, Marie Rollet.Ils ont semé le premier jardin avec des graines qui venaient de France.» Il est à remarquer que le thème d’Ève est présent depuis toujours dans l’œuvre d’Anne Hébert.Elle a écrit au moins deux poèmes qui s’intitulent «Ève», l’un dans Les Songes en équilibre (.«Il est une voix / D’une fraîcheur / De commencement du monde.») et l’autre dans Mystère de la Parole: Femme couchée, grande fourmilière sous le mélèze, terre antique criblée d’amants Nous t’invoquons, ventre premier, fin visage d’aube passant entre les côtes de l’homme la dure barrière du jour L’exploration des origines collectives ne peut occulter longtemps la quête de sa propre origine chez Flora Fontanges.Elle finit par revivre son passé à elle, son enfance d’orpheline à Québec.D’abord l’orphelinat dont elle échappe à la suite d’un incendie, qui tue plusieurs enfants et laisse les autres sur le pavé.Le nom des fillettes mortes est décliné comme une litanie, de la même façon que les filles du Roi, toutes des orphelines d’ailleurs.La petite Paulette Paul, qui deviendra plus tard Flora Fontanges, est adoptée par une famille bourgeoise de la haute ville, les Eventurel.Mais tous ces personnages évoqués, de même que tous ceux que Flora a incarnés au théâtre, n’arrivent pas à combler chez elle une certaine détresse fondamentale.Elle reste seule, en fin de compte, à monologuer et vieillir 176 dans sa peau comme Winnie, l’unique personnage de Oh! les beaux jours, qu’elle est venue jouer à Québec.Elle veut sans cesse se fuir comme elle a fui sa ville natale jadis (départ pour l’Europe sur l’Empress of Britain, en 1937, pour vivre son rêve, pour devenir actrice), comme elle a voulu en revenant éviter les quartiers liés à ses souvenirs d’enfance, mais elle est de plus en plus traquée par les images de ce qu’elle a été, de ce qu’elle est — acculée à son seul vrai personnage, en somme.Le seul qu’elle ne peut jouer et reléguer aux oubliettes d’un quelconque théâtre.Il est assez significatif que sa fille Maud, qu’elle vient retrouver, soit en fuite elle aussi.C’est même une fugueuse chronique, qui n’a pas comme sa mère l’échappatoire du théâtre à portée de la main.Flora Fontanges ne cesse donc de chercher sa fille tout le temps du roman, pour la retrouver à la fin.Et c’est ainsi que la fuite de la fille et la quête de la mère s’appellent et se répondent comme deux miroirs en abîme.En réalité, il n’y a que Flora Fontanges qui compte dans ce récit.Les autres personnages sont ses doubles, ses masques, ils lui donnent la réplique ou lui servent de chœur pour sa tragédie intime.Mais Le premier jardin est aussi une merveilleuse célébration de Québec, pleine de sonorités, d’odeurs et de mouvements.On y entend résonner les planches de la terrasse Dufferin sous les pas des promeneurs du soir, on y sent toute l’animation de la rue Saint-Jean, on y renifle des odeurs qui charrient des relents de souvenirs.La petite place sous sa fenêtre est éclaboussée de soleil.Des calèches fraîchement lavées, les roues 177 rouges luisantes d’eau, des chevaux, le nez dans leurs picotins d’avoine.Des cochers s’interpellent.L’odeur des frites se mêle aux senteurs fortes du crottin.ou encore: La basse ville cuit dans ses pierres nouvellement ravalées et ses touristes débraillés.Le théâtre de l’Emérillon est ouvert derrière la place Royale.Bouche d’ombre humide et fraîche.On y respire un air de cave et de sacristie.Ce livre devait mûrir depuis longtemps dans l’esprit d’Anne Hébert.On en décèle déjà les germes dans une contribution à une «petite géographie littéraire», parue dans Le Devoir en 1972: Ma plus profonde terre en ce monde, c’est sans doute Sainte-Catherine, avec sa rivière et son paysage sombre et morcelé et puis Québec, ouvert sur la beauté du monde, puis replié sur lui-même, dans le secret de ses maisons fermées et de ses vieilles familles.Cette terre-là m’a habitée et possédée et je l’ai habitée et possédée.Même si je l’ai quittée, comme on sort d’un piège, je crois à la ressemblance inaliénable du cœur avec sa terre originelle. 179 RÉALISME ET COMPASSION Les dimanches sont mortels Francine d'Amour Guérin littérature Montréal, 1988.Barbara Trottier Voici un livre remarquable.L’écriture est forte: l’auteur s’est forgé des outils littéraires qu’elle manie avec brio pour nous faire entrer d’emblée dans la vie de ses personnages.Charles Dalpé est un vieillard irrémédiablement alcoolique.C’est l’alcool qui a mis fin à sa carrière de professeur d’histoire à l’université.C’est l’alcool, source de déchéance et poison sournois qui pénètre et colore les relations entre Charles, sa femme Estelle et leurs deux filles, Marie-Paule et Mathilde.Estelle est à bout de forces d’avoir à soigner une loque dégoûtante et sénile.Marie-Paule prend à cœur son rôle de fille aînée, compétente, responsable, un soutien pour sa mère.Elle est férue de thérapies à la mode, et de cuisine écologique.Mathilde, sa cadette, l’exaspère: désordonnée, indisciplinée, fumant sans arrêt, sans but dans la vie, et supportant de moins en moins la sinistre comédie de la réunion familiale du dimanche.Ce sont ces «dimanches mortels» qui nous permettent de mesurer les tensions qui existent entre chacun 180.des membres de la famille, l’incompréhension, le manque de communication entre eux, et les rôles qu’ils se sont attribués plus ou moins consciemment pour masquer leurs petits travers.Progressivement, Francine d’Amour approfondit leur psychologie, leur donnant une authenticité qui nous rive les yeux au texte de la première page à la dernière.Estelle et ses filles sont aux prises avec le problème insoluble que pose leur épave de mari et père.Il est assez rusé pour empêcher qu’on le place en institution; mais le garder à la maison devient de plus en plus intenable.Estelle se réfugie dans ses fantasmes de femme-martyre; Marie-Paule dans ceux de femme libérée qui poursuit ses chimères d’une «autonomie» de pacotille.Seule Mathilde, impitoyablement réaliste, se décide à couper le nœud gordien dans lequel elles sont empêtrées, d’une manière qui ne plaira pas aux bonnes âmes mais qui suit une logique implacable.Le roman est construit d’une main sûre.La moelle épinière en est le déroulement de l’action en l’espace de douze heures, divisées en huit parties, racontées au temps présent, étayées d’une part de retours en arrière écrits au temps passé, et d’autre part d’évocations, en italiques et sans ponctuation, du subconscient des personnages.Autant ces eccentricités de style irritent et rebutent quand elles sont gratuites (comme c’est trop souvent le cas dans la littérature contemporaine), autant le savant usage dont Francine d’Amour en fait ici donne de la substance et insuffle la vraie vie à ses créations.Avec quelle délicate ironie elle démolit les idées reçues, le jargon branché, «la croissance personnelle en conserve» de Marie-Paule, le dévouement équivoque d’Es- 181 telle, qui occulte tant de rancunes, les ruses d’ivrogne de Charles et la fuite perpétuelle de Mathilde.Si j’osais m’aventurer sur le terrain miné de «l’écriture féminine» comme telle, je verrais comme féminine cette perception sans fards des êtres et de leurs motivations obscures.Réalisme n’exclut pas compassion, quand même: ici et là elle lève un coin de voile sur un trait poignant, un amour incompris, un rêve de bonheur évanoui, ces petits courants souterrains qui font la trame de la personnalité humaine.Sa lucidité est efficacement renforcée par d’heureuses images telles que: «Ils effilochaient les souvenirs comme des guenilles délavées que le temps avait trouées.» J’espère que le succès si bien mérité de ce premier roman va encourager Francine d’Amour à poursuivre son œuvre littéraire. 183 LA RUELLE MENTANA: TOUT UN MONDE! Myriam première Francine Noël V.L.B.Éditeur, Montréal, 1987.Barbara Trottier Myriam a huit ans.Elle habite la ruelle Mentana, sur le Plateau du Mont Royal, avec sa mère Marité, avocate, son père François, professeur d’université et son demi-frère Gabriel, douze ans.Gravitent autour d’eux les deux grands-mères, Blanche, citadine et bourgeoise et Alice la campagnarde; ainsi que les deux amies de Marité, Maryse, professeur et écrivain et Marie-Lyre, comédienne, les deux «tantes surnaturelles» comme les appelle Myriam.Tout au long d’un beau mois de mai nous entrons dans l’intimité de leurs vies, suivons les méandres de leurs pensées et les liens qui les unissent si étroitement les uns aux autres.Nous sommes au centre de Montréal, dans l’espace et dans le temps.Le Plateau du Mont Royal est en pleine transition, comme les modes de vie de ses habitants.Francine Noël se donne ainsi les moyens d’évoquer les multiples courants de la vie contemporaine, tout en puisant dans le passé pour modeler et éclairer le présent. 184 Marité, Maryse et Marie-Lyre approchent de la quarantaine en cette année 1983.Elles sont dans la force de l’âge et bien de leur époque, indépendantes mais conscientes de leur fragilité, fortes mais tendres.En même temps que nous suivons leurs occupations et préoccupations, la tante Maryse est là qui raconte aux enfants suspendus à ses lèvres les histoires de leurs familles, nous ouvrant ainsi de vastes pans de la vie québécoise.La vie rurale du Bas du Fleuve autrefois, l’existence misérable des immigrants irlandais, le monde du théâtre d’avant-garde montréalais, un bref aperçu inquiétant de la pègre, Francine Noël entrelace dans le récit ces fils tantôt sombres tantôt clairs, tantôt pastels tantôt brillants, qui donnent substance et profondeur au texte.Humour et magie, passé et présent, bonheur et tristesse se côtoient, comme dans la vie.Nous sommes encore en train de rire de la satire désopilante de l’affrontement des hommes-kangourous, portant chacun un bébé dans sa poche ventrale, avec la cohorte des féministes de choc, que déjà se profile au coin de la rue la silhouette menaçante du souteneur qui traque la malheureuse prostituée, cousine irlandaise de Maryse.Il ne faut pas oublier l’archange Gabrielle, qui présida aux naissances et aux morts, et l’esprit mauvais, Fred, qui entretient avec les enfants des relations acerbes et affectueuses — puissances tutélaires évoquées d’une plume aérienne et drôle.Quelle chaleur humaine se dégage de tout ce petit monde, et comme nous vibrons à ce chant d’amour pour une ville! Car avec ses odeurs, sa gouaille, son humanité, Montréal est là, omniprésent dans la ruelle Mentana et 185 dans Babylone, le jardin amoureusement cultivé par François, petit sanctuaire au cœur de la ville.Et au cœur du roman, Myriam, dernière d’une longue lignée d’aïeules, héritière de l’antique sagesse féminine.Ce sont les femmes qui prédominent ici, les quelques hommes, bien que doux et compréhensifs, étant en retrait.Pas de guerre des sexes ici, pas d’idéologie féministe stridente.Les femmes sont, tout simplement.Maillons de la chaîne de l’histoire du Québec, transmetteuses de connaissance au-delà des apparences.Fine psychologue, Francine Noël entre dans la peau de chacun de ses personnages, enfant ou adulte, pour nous les livrer tous dans toute leur vérité.Elles baignent dans une sorte de tendresse lucide, d’où est exclue toute mièvrerie.C’est justement cette extrême lucidité qui est la marque de la meilleure littérature féminine, cette connaissance profonde des êtres tels qu’ils sont.Un beau livre, donc, mais quel dommage que Francine Noël en ait écrit la majeure partie en un langage coloré, certes, mais par trop adultéré.À côté de quelques très belles pages, combien d’autres remplies de fautes grammaticales délibérées, de mots anglais parfaitement gratuits (coats de fourrure).Qui va comprendre en dehors du Québec (et même en dedans?) «.lui bumme une Craven A»?Pourquoi les personnages, même très instruits, sont-ils incapables de dire le mot «ne» dans une phrase négative?J’ai lu les critiques de ce livre, unanimement louangeurs à juste titre.Ces mêmes critiques sont d’accord sur le langage.Moi pas, et pour plusieurs raisons.Bien que n’étant pas un de ces petits intellos snobinards hexagonaux évoqués par les critiques (déjà sur la 186 défensive pour prévenir les coups, on dirait), j’avoue que j’aurais aimé voir ce livre atteindre un rayonnement au delà du seul Québec.Pour ceci il aurait fallu qu’il soit compréhensible au non-Québécois.Il ne s’agit nullement de français pointu: au contraire, le foisonnement de mots savoureux qui sentent bon le Québécois, et qui se comprennent dans leur contexte, apportent robustesse et mordant au texte.C’est le côté «langue bâtarde» qui me chiffonne.Faut-il transcrire de façon strictement littérale le parler des gens?Est-ce qu’on joue dans le noir absolu une scène au théâtre qui se passe la nuit?Est-ce que l’art ne consiste pas à suggérerl N’est-ce pas une question de savant dosage?Sinon, comment le Londres de Dickens, le Paris de Zola ou le Dublin de Joyce seraient-ils entrés dans la littérature universelle?Finalement, ce livre est écrit d’une manière si prenante, qu’à force de le lire goulûment le sens critique s’estompe, et on se surprend à en oublier et donc accepter les fautes; et je me demande si ce n’est pas là un danger, au moment où l’Office de la Langue française s’émeut au sujet de la qualité du français employé un peu partout — et au sujet de la survie de la langue française tout court — qu’on produise un best-seller qui a un large public, écrit délibérément en ce «français puni», comme disait Vigneault.Je suis sans doute simpliste, mais je ne peux pas m’empêcher de m’étonner que les critiques littéraires des principaux journaux du Québec encensent le langage même que les défenseurs de la langue déplorent.Il faut savoir ce qu’on veut. 187 Bon, je n’ai rien dit.J’ai tout simplement beaucoup aimé ce livre qui mérite un rayonnement encore plus important. 188 NOS COLLABORATEURS RAMZI CHAKER: études en Égypte: baccalauréat français au Collège des Frères des Écoles chrétiennes; licence en droit, Université du Caire.En France: diplôme en langue et littérature françaises, Sorbonne.Depuis son établissement au Canada: Maîtrise ès Arts en lettres françaises, Université d’Ottawa.Longue expérience au Québec dans l’enseignement comme professeur de français langue maternelle et langue seconde.Vice-président de l’Association québécoise des enseignants de français langue seconde (AQEFLS), membre de la Société des écrivains canadiens, section de Montréal.ŒUVRES: a publié des articles sur les questions linguistiques dans diverses revues spécialisées.En préparation: un essai critique sur André Langevin et Albert Camus; une étude littéraire comparée: Laure Conan, lectrice d’Eugénie de Guérin.PIERRE CHÂTILLON: né à Nicolet.Enseigne et anime des ateliers de création à l’Université du Québec à Trois-Rivières.Habite près de Port-Saint-François, tout au bord du fleuve.ŒUVRES: L’üe aux fantômes, contes, 1977.Éditions du Jour, Montréal; La mort rousse, roman, édition remaniée, 1983.Collection «Québec 10/10», n° 65.Éditions Alain Stanké, Montréal; Poèmes, rétrospective des poèmes (1956-1982) regroupant Les cris, Le livre de l’herbe.Le livre du soleil, Soleil de bivouac.Poèmes posthumes.Blues, Le mangeur de neige, Le château fort de feu.Le beau jour jaune.Le printemps.Nuit fruit fendu.L’oiseau-rivière, Amoureuses, 1983.Éditions du Noroît, Saint-Lambert; La fille arc-en-ciel, contes et nouvelles, 1983.Éditions Libre Expression, Montréal; Philédor Beausoleil, roman, édition remaniée, 1985.Éditions Libre Expression, Montréal; Le violon vert, poèmes, 1987.Écrits des Forges, Trois-Rivières.MICHEL DE CELLES: voir volume 48 des Écrits 189 JEAN-PIERRE DUQUETTE: voir volume 53 des Écrits JEAN-CHARLES FALARDEAU: voir volume 54 des Écrits.DANIEL GAGNON: voir volumes 53 et 59 des Écrits.Vient de publier: Ô ma source!, roman, 1988.Guérin littérature, Montréal.NAÏM KATTAN: voir volume 46 des Écrits.PÈRE GEORGES NOVOTNY: né à Brno (Tchécoslovaquie) en 1921, entre chez les Jésuites à 19 ans, fait des études de philosophie à Velehrad (Moravie) et complète sa formation théologique à Rome à TUniversité Grégorienne, au Russicum et à l’Institut Biblique.Il en sort liturgiste et diplômé bibliste, enseigne au scolasticat d’Ona (Espagne) et à TUniversité S.Joseph de Beyrouth (Liban), avant de venir à Montréal en 1973 à la Mission tchèque.Fondateur de l’Académie Sts Cyrille et Méthode (théologie, liturgie, histoire de la chrétienté orientale) il se trouve attaché comme prêtre de rite oriental à l’église catholique russe de la rue Guizot, tout en animant plusieurs cercles bibliques et le cercle Hcona.MARIO PELLETIER: voir volume 46 des Écrits.NATHALIE PERVOUCHINE-LABRECQUE: d’origine russe, fréquente l’École des Beaux-Arts de Paris; après son établissement à Montréal dans les années 50, elle poursuit ses études à l’École des Beaux-Arts de Montréal.Elle y rencontre son mari Pierre Labrecque, poète et sculpteur, du groupe de Borduas.Après le décès de celui-ci, elle s’inscrit en Histoire de l’Art à l’Université de Montréal, tout en enseignant au niveau collégial et universitaire.Après sa thèse de maîtrise consacrée à Jérôme Bosch, elle se spécialise dans les icônes (cours, conférences) et en tire le sujet de sa thèse qui lui vaudra son doctorat à l’Institut d’Études Médiévales de l’Université de Montréal. 190 ŒUVRES: L’iconostase, une évolution historique en Russie, 1982, Éditions Bellarmin, Montréal; fascicule sur Les icônes de la Vierge, articles sur le sujet.BARBARA TROTTIER: voir volume 53 des Écrits.PIERRE TROTTIER: voir volume 61 des Écrits.Vient de publier à l’Hexagone un essai, Ma dame à la licorne. TABLE DES MATIERES Pierre TROTTIER Liminaire 7 Pierre TROTTIER Chrétienté orientale et orthodoxie russe 9 Georges NOVOTNY Vladimir Soloviev 31 Vladimir SOLOVIEV Trois rencontres (texte russe et traduction) 46 Nathalie PERVOUCHINE-LABRECQUE L’icône de la Vierge de Vladimir 55 Jean-Charles FALARDEAU L’imaginaire de quelques chansonniers québécois 71 Ramzi CHAKER Devant la souffrance, André Langevin s’interroge 91 Pierre CHATILLON Poèmes 111 Daniel GAGNON Déclaration d’amour d’une jeune fille 123 Michel DE CELLES Une amie de tante Béatrice 139 Nairn KATTAN Le père effacé 153 Jean-Pierre DUQUETTE François Hertel 165 192 Mario PELLETIER Anne Hébert et l’Ève profonde 173 Barbara TROTTIER Réalisme et compassion 179 Barbara TROTTIER La ruelle Montana: tout un monde 183 Nos collaborateurs 188 Le dessin reproduit en page 6 est l’œuvre de Nathalie Pervouchine-Labrecque Photocomposé par Helvetigraf Inc.Imprimé par Les Ateliers Graphiques Marc Veilleux Inc.le 31 mai mil neuf cent quatre-vingt-huit.Imprimé au Canada Printed in Canada I i if.
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