Écrits du Canada français, 1 janvier 1984, No 50
du Canada français HOMMAGE à RENE GARNEAU 1907-1983 Présentation Paul Beaulieu Témoignages: Willie Chevalier Paul Dumas, Jean-Louis Gagnon Lucien Parizeau, Gérard Arthur, Andrée Paradis Jean-Guy Pilon, Pierre 'Dottier, Jean Mouton Choix de textes de René Garneau Lettre à Dantin; C’était hier.Ringuet à Marie-Claire Blais.Alain Grand bois à Jeune Poésie.Auto-portraits: Roman: Poésie: Beaux-Arts: Écrivains français écrits ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS Publiés par les Écrits du Canada français, société sans but lucratif constituée en vertu de la partie III de la loi sur les compagnies du Québec.Le Conseil d’administration: Président : Vice-présidents : Trésorier : Secrétaire : Administrateur : Le vérificateur: Note de gérance Les Écrits du Canada français publieront tout manuscrit inédit qui aura été accepté par le conseil de rédaction.Le prix de chaque volume: $6.50 L’abonnement à quatre volumes : Canada: $25.00; Institutions: $35.00; Étranger: $35.00 payable par chèque ou mandat à l’ordre de Les Écrits du Canada français.Le conseil de rédaction: Paul Beaulieu, Mario Pelletier.LES ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS 5754 avenue Déom Montréal, Québec H3S 2N4 Paul Beaulieu Claude Hurtubise Jean-Louis Gagnon Jean-Joffre Gourd, c.r.Roger Beaulieu, c.r.Jean Fortier Michel Perron, C.A. écrits du Canada français 50 MONTREAL 1984 Le Conseil des Arts du Canada a accordé une subvention pour la publication de cet ouvrage Maquette de la couverture: JEAN PROVENCHER Dépôt légal/ler trimestre 1984 Bibliothèque nationale du Québec Copyright 1984, Les Écrits du Canada français PRÉSENTATION ET TÉMOIGNAGES Dessin à la plume de Simone Aubry Beaulieu, Ottawa, 1950.Extrait de Simone Aubry Beaulieu, Éditions du Lion Ailé, Montréal, 1982. PRESENTATION Paul Beaulieu Cet Hommage se présente en deux volets.Le premier rappelle les témoignages de personnalités officielles adressés à la famille Garneau et ceux d’amis sur différents aspects de la carrière professionnelle et culturelle de René Garneau.Si le télégramme de Pierre Trudeau émanait du Cabinet du Premier ministre du Canada, au delà du caractère officiel du signataire, les mots sont porteurs de sentiments d’estime.Écrivant: «.Peu de Canadiens ont servi leur pays avec autant de loyauté.il a toujours donné le meilleur de lui-même.», se souvenait-il qu’il avait fait partie du premier comité de rédaction des Écrits dès leur fondation?La lettre du Secrétaire d’État aux Affaires extérieures souligne l’apport de René Garneau dans le domaine international au cours de sa carrière diplomatique.Quelques amis avaient porté témoignage dans des articles publiés soit dans La Presse soit dans Le Devoir-, mentionnons Roger Lemelin, Antoine Desroches, Roger Duhamel, Jean-Charles Falardeau.Enfin des familiers de longue date ont confié aux Ecrits leur message que l’on pourra lire dans les pages qui suivent.Le second volet offre un choix de textes de René Garneau !!.» visant à donner la vraie mesure de son talent et de sa contribution « à la vie des idées et ainsi à dissiper une fausse impression que d’aucuns se sont plus à propager jusqu’à créer un mythe: celui de l’écrivain sans livre, sorte d’écrivain éphémère sans prolongement dans l’avenir.Certes, parmi les intimes et les lecteurs de René Carneau, nombreux sont ceux qui déplorent qu’il n’ait jamais recueilli ses études les plus approfondies sur une pléiade d’écrivains canadiens et français ainsi qu’un choix de ses nombreux articles de critique dispersés dans des journaux et revues tant au Canada qu’en Europe (France, Belgique, Suisse) pour en faire un ou plusieurs volumes.Et pourtant à diverses reprises il avait été sollicité par des directeurs de collection, et des maisons d’édition lui avaient signifié leur intention de présenter au public un choix de textes.Pourquoi chez lui une réticence à publier un livre?Modestie, paresse, crainte d’un jugement d’ensemble sur sa production littéraire?Que de motifs ont été allégués! N’avait-il pas lui-même, au cours d’un entretien à la Radio en septembre 1971 au moment de quitter son poste d’ambassadeur auprès de l’Unesco, avoué qu’il avait pensé à «rapailler ce qu’il peut y avoir de valable dans ce que j’ai fait autrefois et de le présenter à mes amis.» Ces dernières années, le sujet revenait fréquemment en cours de conversations et cette répétition—sinon la conviction profonde—effritant sa réserve, il s’était bon gré mal gré rallié à l’idée d’une publication.L’été dernier, pour l’encourager, ou plus précisément pour l’engager dans une voie sans échappatoire, je soumis par écrit à René Carneau un schéma de travail et, à mon retour de vacances au début de septembre, ce projet de publication dans les Ecrits fut la première chose dont il fut question entre nous.Mon insistance à fixer une échéance assez rapprochée pour mener à terme le projet—était-ce prémonition?—l’agaçait, mais cédant aux multiples pressions amicales, il avait commencé à revoir ses papiers en vue d’un choix.A l’occasion il me montrait avec une certaine nostalgie des copies de textes dactylographiés dont les années avaient jauni le papier.Perfectionniste jusqu’au scrupule, il lui répugnait de s’en départir, car, disait-il, s’imposaient des remaniements de style et, dans un souci de probité intellectuelle à l’endroit d’auteurs étudiés, des nuances aux jugements portés à l’époque.Et brusquement la mort interrompit ces efforts.Les Écrits avaient contracté une dette à l’égard de René Garneau, car en plus de nous offrir depuis la reprise une collaboration régulière, ses conseils sur l’orientation à donner à la revue étaient des plus précieux.Mais un sentiment de reconnaissance, si fondé fut-il, n’aurait pas pleinement justifié l’initiative de lui consacrer ce numéro, n’eût été la qualité des textes, la pertinence des points de vue personnels sur les concepts littéraires et la justesse des jugements portés sur les oeuvres des écrivains, qui leur confèrent un caractère de permanence peu commun et une autorité sur laquelle appuyer une interprétation de l’évolution des lettres canadiennes-françaises.Ayant eu le privilège de prendre connaissance des dossiers dans lesquels René Garneau avait enfoui ses écrits, l’ampleur de son activité intellectuelle et la variété des thèmes qui retenaient son attention furent pour moi une révélation.Très tôt, René Garneau s’engagea dans la chose littéraire.Étudiant pour une courte durée à la faculté de médecine de l’Université Laval qu’il abandonna pour celle des lettres, sa signature apparaît dans Le Be'rêt, journal des étudiants.On peut y lire entre autres textes, dans la livraison du 14 octobre 1928 un conte de Noël: Inachevé', suivent trois nouvelles, la première: Ce qui demeure paraît dans celle du 18 avril 1927, la seconde: Illusions, dans celle du 22 mars 1929 et la dernière: Leur dernier film, dans celle du 3 mai 1929.L’audace du jeune créateur le pousse à offrir 10 deux de ces nouvelles à un quotidien de Québec, L’Événement, qui publie Ce qui demeure dans son numéro du 2 février 1929 et Le désir et l’homme dans celui du 20 septembre 1930.Est-ce l’ambiance stimulante de Paris où il poursuit des études ou son admiration pour François Mauriac qui l’incite à lui envoyer cette dernière nouvelle et à inscrire sous le titre la dédicace suivante: «A monsieur François Mauriac, en reconnaissance».Fe jeune auteur attachait quelque importance à l’exercice de ce genre puisqu’il s’en confie à Louis Dantin dans une lettre de Paris du 15 mars 1932: «Serait, dit-il de lui-même, tout à fait l’âne à bonnet carré si certains goûts pour la création littéraire ne l’entraînaient pas quelques heures par semaine dans d’interminables rêveries pendant lesquelles il a écrit des contes et des nouvelles».Quel mobile a tari cette veine littéraire?La réaction de Mauriac l’aurait-elle convaincu que son talent devait s’orienter plutôt vers l’analyse des oeuvres?Et pourtant près de cinquante ans plus tard, dans une conférence prononcée à l’Alliance française de Montréal, il fait un retour sur cette période de création.Après avoir admis que «le titre (de la nouvelle) était idiot au point d’être vulgaire», il tempère ce jugement en précisant que «la nouvelle n’était pas si mauvaise».A l’appui il fait appel à l’autorité de Mauriac qui dans une lettre 3 juin 1931 avait exprimé une opinion sur la qualité du texte que lui avait soumis son jeune correspondant canadien.«En tout cas, précise Garneau, Mauriac m’avait écrit fort gentiment que «son symbolisme un peu gros ne compromettait pas l’habileté du récit et la qualité du style».C’était une belle formule.Je continue à croire que c’était-là une appréciation sincère et je la trouve encore juste».Au cours d’un stage de plusieurs années (1929-1933) à Paris comme étudiant, il fréquente les jeunes écrivains de chez nous qui allaient chercher la maîtrise de l’art d’écrire dans un climat plus favorable: Simone Routier, Alice Lemieux, Jovette Ber- 11 nier, Rosaire Dion-Lévesque et surtout Alain Grandbois.Les milieux littéraires français sont accueillants aux jeunes littérateurs canadiens, et rencontres et discussions se multiplient nombreuses, enrichissantes.Dans le cas de René Garneau, l’influence déterminante fut le commerce d’Alain au lycée Henri IV.Son attachement à la littérature canadienne-française n’est pas obnubilé par l’éclat de la production littéraire française.On connaît de lui un long essai intitulé: Littérature Canadienne Française.Tendances nouvelles, (Paris 1932) destiné à une revue française.Déjà dans ces pages se manifestent quelques-uns des critères qui l’inspireront dans son oeuvre de critique.Tout d’abord, quitter les sentiers étroits de la tradition inefficace et éviter de confondre le plan esthétique et le plan moral.Tout en se montrant favorable à un élan vers la liberté de pensée et de forme qu’il trouve chez les jeunes écrivains, tendances favorables à l’épanouissement d’une littérature nationale, il se désolidarise de ceux qui prônent des théories excessives comme celle de vouloir une langue authentique canadienne.Ce plaidoyer pour la langue française n’annonce-t-il pas le défenseur intraitable de la culture française qu’il fut au cours de sa vie?De retour au pays à la fin de 1933, l’orientation vers la littérature prendra une tournure décisive.L’activité littéraire prédominera sur les fonctions professionnelles qu’il exercera d’abord dans l’équipe rédactionnelle du quotidien de Montréal, Le Canada, et ensuite dans différents ministères à Québec.Les textes littéraires se mêlent aux éditoriaux.Le premier: Le christianisme de Mauriac, qui parut dans le numéro du 21 avril 1934, témoigne d’une profonde communion de pensée avec le grand romancier chrétien; le second, publié le 28 mai de la même année, consacré à l’oeuvre poétique de Louis Dantin offre l’une des plus sensibles appréciations écrites sur un écrivain injustement tenu dans l’ombre à cette époque. Sa compétence dans le domaine littéraire est vite reconnue et nos principales revues littéraires font appel à une collaboration tant judicieuse: La Revue Moderne, Revue dominicaine, Les Idées, Regards, Liberté, Amérique française, Vie des Arts.Conférencier très recherché, sa série de cinq conférences en 1939 sur Jean Racine à l’occasion du troisième Centenaire de sa naissance prononcées à l’École des Beaux-Arts de Québec, méritent une place de choix.Rarement l’un des nôtres analysa avec une telle perspicacité la vie et l’oeuvre du grand dramaturge classique ou, pour employer l’un de ses titres, «les sortilèges de Racine».Seules des affinités réelles rendaient possible une telle compréhension.Les événements l’amenèrent à la Commission de l’Information en temps de guerre.Même dans ce cadre aux objectifs très délimités—l’effort de guerre—René Garneau ne peut pleinement retenir son penchant pour les lettres et, à l’occasion, des appréciations d’écrivains se glissent dans des émissions à fort contenu de propagande.Après la guerre, en sus de sa principale occupation au Service international de Radio-Canada (1944-1946), René Garneau reprend sa collaboration littéraire au journal Le Canada-, de 1945 à 1948 paraît chaque lundi une étude ou une recension sur des oeuvres appartenant à des disciplines des plus variées: roman, poésie, histoire, études sociologiques, et il est peu d’écrivains canadiens et français qui échappent à ses jugements.Un relevé incomplet dénombre plus d’une centaine de textes.On lui doit en outre deux suppléments qui eurent des répercussions en profondeur dans les milieux intellectuels du Québec.Dans le premier, publié le 22 octobre 1945, il s’interroge sur les caractéristiques de notre littérature et sur l’orientation des éditeurs canadiens.Dans une formule lapidaire, il constate que rien dans les oeuvres de Gabrielle Roy, Berthelot Brunet, Jacqueline Mabit, 13 Pierre Baillargeon publiées à cette époque n’est de filiation littéraire canadienne «depuis le choix des sujets, l’atmosphère, la manière et jusqu’à la philosophie particulière de la vie qu’elles trahissent plus ou moins explicitement.Et tout est de filiation purement française».Dans le second, paru dans le numéro du 4 novembre 1946, René Garneau précisait sa position sur la querelle de l’autonomie de notre littérature.Sa fidélité à la culture française le poussait au maintien des liens entre les deux expressions littéraires.Sur ce point sa position était catégorique, et il s’offusquait lorsque certains commentateurs à la radio et plus tard à la télévision établissaient une distinction entre les deux littératures, classant la littérature française dans la catégorie des littératures étrangères.La réunion des textes les plus significatifs de René Garneau sur cette affaire—je pense notamment à La crise est dans l’esprit (4 novembre 1946), Contre l’esprit d’isolement (3 mars 1947), Cette crise de l’esprit était une crise de nerfs (26 mai 1947)—éclairerait un aspect de cette polémique qui marque un tournant décisif dans la prise de conscience d’une littérature autonome.Ces articles compléteraient le dossier qu’a constitué Robert Charbonneau dans son petit livre: La France et nous.Une des grandes qualités de René Garneau dans ses critiques, c’était de ne pas mêler les domaines.Même lorsque ses prises de position le séparaient radicalement d’un écrivain, son jugement littéraire n’était pas commandé par ces divergences de pensée fondamentales.Devant l’oeuvre, il savait faire taire ses préférences personnelles.Ainsi en témoignent ces quelques lignes tirées d’une chronique consacrée à Fontile, roman de Robert Charbonneau, son principal antagoniste dans la polémique sur l’autonomie de notre littérature dont le ton vif et mordant laissa des séquelles amères: M.Robert Charbonneau auquel je ne cesse de m’opposer dans certains domaines à cause des idées inadmissibles et contradictoires qu’il professe sur l’autonomie de la littérature canadienne d’expression française, est, à mon avis, l’un des mieux doués et peut-être le plus prometteur de nos romanciers.Vers la même époque, René Garneau donnait des émissions littéraires à Radio-Canada, qui nous ont valu une autre liste impressionnante d’analyses magistrales des oeuvres de nos écrivains.Il reprend ses conférences, et les principales sociétés culturelles du Québec l’invitent à parler à leurs membres.Ainsi furent rédigés des textes approfondis sur Supervielle, Camus, Mauriac, Lemelin.La reconnaissance de ses pairs ne se fit pas attendre, et la Société royale du Canada l’appela en 1949 en son sein.Mais la consécration officielle de sa vaste culture et de ses aptitudes à saisir les problèmes d’ordre culturel auxquels le Canada devait trouver une solution s’exprima par sa nomination au poste clef de secrétaire de langue française à la Commission royale d’enquête sur l’avancement des arts, lettres et sciences au Canada.Au terme de deux années (1949-1950) fut publié un rapport détaillé des travaux de la Commission dont quelques chapitres portent sa marque distinctive.Au milieu de ses multiples occupations, il fut en 1951 l’un des fondateurs de la Nouvelle Revue canadienne qui s’était fixé la mission de donner «de la vie intellectuelle du Canada et de l’étranger, un tableau fidèle, qui ne sera pas, en tout cas, déformé par les passions, les préjugés et les parti-pris.» Son entrée au ministère des Affaires extérieures en 1951 semblait annoncer une nouvelle orientation, mais ses supérieurs voulurent tirer avantage de ses qualités exceptionnelles dans un domaine largement négligé: la présence culturelle canadienne à l’étranger, et lui confièrent la tâche importante de corriger cette 15 faiblesse de l’action diplomatique canadienne.Au cours des postes qui lui furent confiés par le Gouvernement canadien, il multiplia les occasions pour faire connaître les oeuvres de nos écrivains, artistes, musiciens, par des conférences, des chroniques dans quelques prestigieuses revues françaises: Mercure de France, Nouvelles littéraires.Cahiers de l’Ouest, et par une participation dans l’organisation d’expositions.Sa carrière diplomatique fut centrée sur le culturel.Le travail politique lui manquait-il?On peut se poser cette question en se remémorant ses nombreux textes traitant des questions internationales les plus complexes dans les journaux et des émissions radiophoniques.Répondant à une question sur la connotation du titre «attaché culturel» en regard du travail politique, il déclarait avec une pointe d’humour qui masquait une certaine tristesse: C’est quand on a voulu me refuser des postes et on me disait; Mais non, c’est pas assez culturel pour toi.Vint la retraite, mais non l’oisiveté.De retour à Radio-Canada international, d’abord comme chroniqueur sur les problèmes internationaux (1979-1980).Dans leur concision ses commentaires retiennent l’essentiel des faits et dégagent en termes clairs la substance du problème.Cherchait-il par cette occupation à se prouver et à prouver à ses anciens collègues qu’il avait toujours été présent au monde?Mais encore une fois la littérature reprend sa place privilégiée.Aux émissions politiques succèdent deux séries littéraires sous forme de dialogues.Ces deux séries sont, à mon avis, des plus importantes, car elles constituent un inventaire de près de cinquante ans de fréquentation de nos écrivains et artistes.La première (1980-1981) brosse une fresque qui fait revivre une longue période de l’évolution littéraire et artistique de notre pays.Quelles sont les normes qui guident son choix personnel de ces 16 «modèles originaux d’une culture entièrement renouvelée au cours des vingt-cinq derniers années»?René Garneau répond: Trois normes bien simples.D’abord qu’une oeuvre ait, par son sujet ou ses thèmes, son originalité et sa résonnance, une certaine portée internationale, ensuite quelle ait un certain caractère de représentativité canadienne, enfin qu’elle soit remarquable par une indiscutable qualité de style (en littérature) ou dt forme (en peinture).Tout en étant foncièrement respectueux de la continuité dans le processus littéraire, il était réceptif aux tendances nouvelles.Ainsi aux aînés, Robert de Roquebrune, Marie LeFranc, succèdent les contemporains, Alain Grandbois, Gabrielle Roy, Anne Hébert, et enfin la nouvelle génération, Marie-Claire Blais, Hubert Aquin, Réjean Ducharme.Parmi les peintres Pellan prend la première place.La seconde série (1982) poursuit une autre voie: le regard des écrivains francophones de l’Europe de l’Ouest sur le Canada.À Anne Morency qui au début de cette série l’invite à préciser les objectifs des émissions, il explique: En somme c’est l’inventaire d’un héritage.celui d’une double culture reçue directement de deux grands pays ouest-européens, la France et l’Angleterre,.et c’est aussi le bilan des éléments originaux que notre spécificité nord-américaine a pu y ajouter que nous chercherons par une analyse de ce qu’on écrit de nous.Tour à tour c’est André Chamson, Maurice Genevoix, Tournier, et ceux de l’École de l’Émigration littéraire française au Canada: Louis Hémon, Marie LeFranc, Maurice Constantin-Weyer, Georges Bugnet qui portent témoignage.À la reprise des Écrits du Canada français en 1982, René Garneau s’engage avec enthousiasme pour en assurer le succès.Ses articles servent de modèles et ses conseils indiquent la voie 17 à suivre.Sa marque s’inscrivait sur l’orientation de la revue, et sa mort laissa un vide difficile à combler.• • Devant une liasse aussi imposante de textes, la variété des sujets, la qualité: articles, études, recensions, dialogues, conférences, comment arrêter un choix?Certes, tout choix est personnel, donc arbitraire.Mais ce n’est pas sans hésitation que tel texte fut laissé de côté, même quelques-uns sur des écrivains pour lesquels René Garneau professait une préférence basée sur un partage d’exigence de style et de pensée.Le choix cherche à donner un tableau aussi juste que possible de la multiplicité des intérêts intellectuels de René Garneau et attirer l’attention sur une vie consacrée à l’appréhension de l’oeuvre littéraire et artistique non pas de façon gratuite mais avec l’intention de contribuer à la formation de nos créateurs.Faute d’espace, force fut d’éliminer des textes trop longs, comme quelques-unes des conférences consacrées à Jean Racine ou la magnifique causerie sur Supervielle, celle sur Albert Camus.Combien nous le regrettons! Un seul souhait: dans l’attente de l’éventuelle publication des écrits complets de René Garneau, que de ce choix se dégage une image fidèle de l’homme vibrant devant les grandes pages de nos poètes, romanciers, essayistes, et la somptuosité des oeuvres de nos peintres et sculpteurs.Sous cette activité trop discrète se cachait non pas un esthète impassible, mais un être vivant et engagé dans la poursuite passionnée des jeux de l’esprit et qui en célébrant la liberté et la beauté des créations de l’homme a trouvé le point de fusion de la littérature et de la vie intérieure. 18 CINQUANTE ANS DAMITIÉ Willie Chevalier Il est assurément fâcheux que René Garneau, un de nos rares stylistes, critique subtil au goût très sûr, ne laisse aucun livre, mais cette lacune sera bientôt comblée s’il est vrai, comme il le confiait à des amis quelque temps avant son décès, qu’il avait commencé à mettre de l’ordre dans ses papiers.Nous étions plusieurs à l’en presser, mais s’il parlait volontiers de la mort, nous ne pouvions tout de même pas faire des allusions brutales à la possibilité de sa fin prochaine à laquelle, d’ailleurs, nous refusions de croire en dépit de ce que nous savions ou soupçonnions.Cette répugnance à enchâsser dans un livre ses meilleurs essais tenait certainement à une pudeur excessive, à une exigence scrupuleuse envers soi—il savait qu’un texte n’est jamais achevé—et aussi, peut-être, au sentiment que l’on publie trop, pas seulement chez nous, et que la quantité détourne l’attention de la qualité.Il se contentait de se savoir apprécié de quelques personnes dont l’opinion lui importait.Ce sentiment que l’on vient de mentionner ne se confondait pas avec le mépris des lettres canadiennes (ou québécoises, 19 si vous préférez).Au contraire, on n’a pas mieux parlé que lui de l’oeuvre de son ami Alain Grandbois et si dix lignes lui ont suffi pour exprimer le bien que l’on doit penser d’écrivains du cru, en revanche il s’est attardé sur plusieurs autres dans des revues européennes afin de les faire rayonner.C’est dans Le Canada, quotidien défunt, et dans les revues Regards de Québec, Liberté de Montréal, la Nouvelle Revue Canadienne d’Ottawa, dont il fut l’un des fondateurs, les Ecrits du Canada français, le Mercure de France, les Cahiers de l’Ouest que l’on trouve la plupart de ses essais et articles.On peut nommer, en étant libéral, une vingtaine de Canadiens français qui ont témoigné par leurs écrits d’une véritable passion pour la langue française.René Garneau était à leur tout premier rang.Resté curieux des nouveautés, il s’éprenait parfois d’auteurs ésotériques, trop hardis dans leur désir de renouvellement, mais sa prose, à l’occasion poétique, fut toujours pure et claire.Les bonheurs d’expression lui venaient naturellement.Dans son discours de réception à la Société royale du Canada, en mars 1949, il parlait de «cet endroit du monde où il est sage d’être un peu fou et où il serait fou d’être trop sage».Peut-on désigner Paris avec plus de finesse?Au lendemain de la mort de Grandbois, il donnait à La Presse un article qui, tout en leur serrant le coeur, pouvait consoler un peu les parents et les amis du grand poète de même que des admirateurs qui l’aimaient aussi sans avoir eu l’honneur et le plaisir de faire sa connaissance.Vers la fin de la guerre et au début de la paix précaire qui par bonheur dure jusqu’à présent deux fois plus longtemps que la précédente, René Garneau rendait compte dans Le Canada des nouveaux livres de France.Avec un tel discernement et une telle perspicacité que des envieux insinuaient qu’il démarquait plus ou moins des critiques parisiens.Ils durent ravaler leur bile quand la première édition du Thésée de Gide fut publiée à New 20 York avant de l’être à Alger et à Paris.Quand on put lire ce qu’en avaient écrit les critiques des grands périodiques parisiens plusieurs mois après René, il fut évident que ce dernier, leur cadet, était le pair de la plupart de ces oracles.Sa familiarité avec Pascal et Port-Royal, avec Racine et Valéry, Stendhal, Claudel, Supervielle, Jouve, Mauriac et autres lui inspira des articles d’une compréhension et d’une sensibilité dont nos lettres offrent peu d’exemples.Très au fait de la vie littéraire, entendez de 1 agitation du monde de l’édition, bien distincte de la littérature, René souffrait difficilement que l’on jugeât la vie privée, même étalée volontairement sur la place publique, ou les attitudes politiques des écrivains de sa prédilection.Mais il n’allait pas jusqu’à nier l’immense talent d’autres dont il réprouvait les prises de position à une époque enténébrée où le devoir d’un Français envers sa patrie revêtait des formes confuses.Un temps bibliophile ou presque, René avait fini par réduire à 1 essentiel sa riche bibliothèque à cause des déménagements imposés par son service de l’État.Cet essentiel consistait en plusieurs centaines d’ouvrages.Il aimait assez les montrer et l’on voyait qu’il en conservait très peu pour leur rareté ou leur apparence.En majorité écornés, il les avait relus et relus.Il connaissait évidemment l’anglais qu’il parlait avec un accent tout personnel et, sans doute par prudence, de crainte d’altérer sa langue, c’est plutôt en traduction qu’il lisait des auteurs du Royaume-Uni et des États-Unis.D’assez haute taille, bien découplé, ni beau ni laid (mais quelle importance chez un homme?), René Garneau séduisait.Le regard perçant de ses yeux très intelligents aurait pu rebuter; au contraire, un charme inexplicable émanait de lui.Tolérant mal les imbéciles, il s’efforçait de ne blesser personne, réservant à des intimes d’occasionnelles brusqueries qu’il faisait bientôt, presque immédiatement, oublier par quelque délicatesse.Avec 21 sa femme, Jacqueline, dont la mort le laissa inconsolable, il était un hôte parfait.Brillant facilement dans un salon, il préférait les réunions à six ou huit au plus, où l’on peut garder un ton serein.S’agissant de rendre hommage à un homme avec qui je fus lié durant cinquante ans d’une amitié indéfectible de part et d’autre, jamais menacée par des éloignements dans l’espace et des divergences d’opinions sur lesquelles nous avions convenu tacitement de nous taire, je ne voulais pas parler de moi.Le lecteur indulgent permettra que j’écrive, n’ayant pu le lui dire: merci, René, de ce que m’a valu ton passage sur terre.Certain que tu as retrouvé Jacqueline auprès de Celui en qui tu croyais avec autant de discrétion que de fermeté, je ne veux plus pleurer ton départ; mais tu sais dans quels sentiments je garde à jamais le souvenir de nos promenades, de nos déjeuners, de nos dialogues à Québec, à Montréal, à Londres et à Paris. 22 RENÉ GARNEAU SOUVENIRS DE JADIS ET D’HIER Paul Dumas En septembre 1927, un grand garçon de Québec, René Garneau, venait nous rejoindre en Philo II au collège Sainte-Marie de Montréal.On y offrait alors l’avantage d’examens du baccalauréat échelonnés sur quatre semestres, à l’encontre des autres institutions d’enseignement secondaire de la province où la formule casse-cou, cinq épreuves en deux jours, était toujours à l’honneur.Il régnait en outre dans ces «petits séminaires» un climat vaguement conventuel et tout cela incitait nombre d’élèves à venir terminer leurs études chez les Pères Jésuites.Huit années de collège n’avaient pas aboli notre curiosité envers les «nouveaux» et Garneau, dès son arrivée, capta notre attention.Non parce qu’il venait de Québec, les fils de famille de la capitale, les Drouin, les Dugal, les Fortier, les Langlais, les Larue, les Morin, y compris l’unique Wilbrod Bherer, étaient nombreux à Sainte-Marie.Garneau nous en imposa par la civilité de ses manières, par la gravité de son esprit, par ses cheveux en brosse, par sa taille et son port majestueux.Sa forte stature aurait dû le destiner aux sports.À ma connaissance il n’en pratiqua jamais aucun, si ce n’est, plus tard, les promenades interminables le long des boulevards de Paris et, bien sûr, la quête joyeuse des 23 nourritures terrestres chères au Nathanaël d’André Gide.Nous étions quelques-uns en Philo II à être épris de littérature et nous recherchâmes tout de suite le commerce de ce jeune homme sérieux qui se proposait d’y faire carrière et qui possédait déjà une culture impressionnante.Au cours des entretiens quasi-quotidiens que nous eûmes ensemble, seuls ou en groupe, sous le préau et à chaque récréation, René manifestait toujours une assurance calme, un ton un tantinet doctoral mais jamais condescendant et nous faisait généreusement partager le fruit de ses lectures.Il avait le respect du français bien parlé et s’exprimait correctement, sans verser dans le pédantisme ou l’amphigouri.Notre professeur de Philo II, le Père Paul Fontaine, nous avait déjà enseigné les Belles-Lettres et la Rhétorique et il avait été autrefois un lecteur assidu de Y Action française de Paris; comme beaucoup d’intellectuels d’ici il avait été très chagriné par la mise à l’Index du journal de Charles Maurras 1 et il éprouvait une admiration particulière pour le pamphlétaire Léon Daudet.De ce dernier, il nous avait fortement recommandé de lire les Souvenirs des milieux littéraires, artistiques et politiques, en France, sous la troisième république.Nous y eûmes la révélation de la littérature et de l’art français de la période d’avant-guerre et nous y découvrîmes nombre d’auteurs qui ne figuraient pas dans le Manuel d’histoire de la littérature française du Père Faivre s.j.Nous y puisâmes à foison maints sujets qui alimentèrent nos propos avec Garneau.Parmi les écrivains contemporains encore à la mode Maurice Barrés et Paul Bourget (ses Essais de psychologie contemporaine surtout), faisaient souvent aussi l’ob- 1.À la suite de cette condamnation, les dirigeants de Y Action française de Montréal, non moins atterrés, rebaptisèrent leur revue qui devint dès lors Y Action canadienne française. 24 jet de nos conversations et René Garneau était frappé par l’intérêt de Bourget pour la médecine et la psychiatrie.Bref, en raison de nos affinités culturelles et de notre similitude de goûts il s’établit entre nous une amitié durable que rien, même les silences prolongés de l’absence et de l’éloignement, ne devait jamais rompre.Nos échanges de vues quotidiens sur les livres nous entraînèrent bientôt dans la voie des confidences, René Garneau était fort discret touchant sa vie personnelle.Petit à petit, nous discernâmes qu'il avait perdu ses parents encore enfant et qu’il avait eu l’heur de recevoir une très bonne éducation de la part d’une parente.Si, de prime abord, il ne paraissait pas avoir trop souffert de cette situation nous devinâmes que par-delà son assurance et ses rares bravades—habituelles d’ailleurs à tous les jeunes gens—et surtout par-delà l'indécision qu’il ressentira au moment de choisir une carrière—et dont il nous fit part dans la correspondance que nous échangions alors—se cachait un trouble intérieur, une angoisse secrète, dont il se plaira à retrouver plus tard l’écho chez les personnages tourmentés des récits de François Mauriac.À sa sortie du collège se posa donc pour lui le problème de la vocation, problème qu’il dut résoudre seul, sans le secours d’aucun aîné.Il avait toujours admiré la règle de Saint Ignace de Loyola.A deux reprises il alla frapper à la porte du noviciat des Jésuites et, si j’ai bonne mémoire, il y resta même deux semaines.Il hésita ensuite entre la médecine et les sciences biologiques, pour finalement se rallier à son choix initial, la littérature.Il s’inscrivit à l’École Normale Supérieure de Québec, avec des perspectives d’avenir peu brillantes, les clercs monopolisant alors tous les postes dans l’enseignement des lettres.A sa sortie de Normale, il se rendra à Paris pour y parachever sa formation littéraire.L’atmosphère de Paris et de la France lui alla comme 25 un gant, il s’y retrouva immédiatement chez lui et il en conservera l’engouement et la nostalgie pendant toute sa vie.Ses études en France une fois terminées, il lui faudra revenir au Canada.Bien qu’il fût un professeur-né, il n’y enseigna guère longtemps.Il poursuivit néanmoins une existence fructueuse, aussi active que variée, ainsi qu’en témoigne sa feuille de route: il fut successivement ou simultanément journaliste, conférencier, commentateur radiophonique aux ondes courtes, membre de la Commission Massey sur les arts et les lettres, attaché de presse militaire, diplomate tour à tour conseiller culturel à l’ambassade canadienne à Paris, ambassadeur du Canada en Suisse, consul général du Canada à Bordeaux et ambassadeur du Canada à l’UNESCO, directeur littéraire des Éditions de La Presse et membre du Conseil d’administration et du Conseil de rédaction des Ecrits du Canada français et j’en oublie.Les péripéties de sa carrière nous éloignèrent l’un de l’autre pendant de longues périodes.Il venait à l’occasion nous consulter professionnellement ou nous nous retrouvions de loin en loin, toujours avec la même cordialité et la même chaleur que si nous nous étions quittés la veille.Son retour à Montréal, la retraite une fois venue, nous rapprocha à nouveau et nous reprîmes nos bavardages comme autrefois.Fidèle dans ses amitiés et dans ses affections, il l’était aussi dans ses admirations.Ses goûts n’avaient pas changé.Il marquait encore une prédilection pour Racine, Stendhal, Baudelaire, Alain, Mauriac, Malraux et, au Canada français, pour Anne Hébert et Alain Grandbois.Chez les contemporains, il appréciait le poète Yves Bonnefoy et le style de Michel Tournier.Il éprouvait toujours une grande satisfaction d’avoir pu connaître, à la faveur des circonstances, des auteurs français illustres et d’avoir pu converser avec eux.Son siège était fait cependant et dans son bagage culturel il trouvait maintenant peu de place pour 26 les grands écrivains étrangers d’hier ou d’aujourd’hui.Il estimait qu’il n’avait pas trop de tout son temps pour continuer d’explorer l’inépuisable domaine français.Homme cultivé, il avait une connaissance convenable des arts et des sciences, mais c’était avant tout un «littéraire» et même son cher Stendhal n’avait pu éveiller chez lui d’enthousiasme prononcé pour la peinture italienne.La conversation est un art attachant de civilisé et un art qui se perd.René Garneau y excellait, il y trouvait autant d’agrément qu’il en procurait à ses interlocuteurs et l’échange de propos avec lui était aussi plaisant qu’il était enrichissant.Il arborait une profonde méfiance envers la maladie, si énigmatique dans sa nature, si redoutable et sournoise dans ses manifestations.En bon cartésien partisan du doute méthodique, il ne croyait pas outre-mesure aux avis des médecins, il aimait en consulter plusieurs et, pour ainsi dire, les garder à sa portée, car il appréhendait fort les affres du trépas.La mort, pourtant, devait venir le chercher doucement, sans bruit, pendant son sommeil.La nouvelle de son décès nous affligea sans nous surprendre, comme nous affecte toujours la perte d’un être cher.D’emblée nous nous rendîmes compte, avec stupeur, que sa voix s’était tue à jamais et que son vaste savoir, enrichi et cultivé amoureusement pendant soixante-quinze années, s’était soudain éclipsé dans le mystère de l’au-delà.Avec tous ses proches nous nous prîmes à regretter qu’il n’aît publié aucun livre.Un ami commun, critique écouté lui aussi, nous disait un jour qu’un ouvrage fait de morceaux de circonstance n’a pas la même qualité qu’un livre cohérent et composé.Pourtant tels recueils de Baudelaire, de Valéry, de Sartre et de bien d’autres sont de magnifiques assemblages de textes dissemblables et désormais soustraits à l’éphémère et l’oeuvre de la plupart des grands critiques littéraires depuis Sainte-Beuve et Jules Lemaitre jusqu’à Edmund Wil- son et Vladimir Nabokov est également faite de chroniques, d’articles de journaux ou de revues, de conférences, de cours, de notes de lecture.Dans la production abondante et éparse de René Garneau, toujours très soignée de forme et de pensée, l’on pourrait, ce me semble, glaner ample matière pour plus d’un volume.À la suite de Pierre Dupuy, il avait tenu, avec un égal brio, la rubrique des lettres canadiennes-françaises au Mercure de France.Malheureusement, peu de lecteurs du Canada français en furent avertis.Parmi tant d’écrits de René Garneau dignes d’être ravis à l’oubli cette part importante et peu connue de son oeuvre mériterait certes d’être rééditée.• • «Où sont les morts qui meurent dans le Seigneur?» s’interrogeait Félicité de Lamennais, torturé par le doute.Un croyant imbu de l’espérance chrétienne lui aurait répondu posément, sans hésiter: «Auprès du Seigneur».René Garneau était catholique et, à la fin de sa vie, catholique pratiquant, comme l’apprirent avec surprise certains auditeurs de l’homélie prononcée au cours de son service funèbre.Ses rencontres avec des rationalistes et des agnostiques n’avaient pas modifié ses convictions premières et il était resté fidèle à sa religion familiale.Ceux de ses amis qu’anime la même foi, le même amour, le même espoir, formulent aujourd’hui le voeu qu’il ait accédé, lui aussi, avec les siens, auprès du Seigneur, dans la maison du Père, là où trône, souverain, l’Esprit. 28 RENÉ GARNEAU Jean-Louis Gagnon C’était au cours des années ’20.À cette époque, le collège Garnier n’existait pas, les Québecquois, semble-t-il, n’ayant pas encore pardonné aux Jésuites d’avoir invité les forces anglaises à célébrer la victoire de leurs armes dans leur église de Québec au lendemain des Plaines d’Abraham.J’étais en Éléments latins et René Garneau en Philo II.La coutume voulait qu’à la fin de ses études l’on procédât à la prise du ruban: rouge pour la médecine, tricolore pour Kingston ou Royal Road, noir ou blanc pour les clercs etc., Garneau qui avait décidé de s’inscrire en grammaire et en philologie à l’École normale supérieure, bouleversa du coup la routine du lieu car on devait manquer de couleurs disponibles.Je ne me rappelle pas d’ailleurs de quelle couleur fut le ruban, mais il partit à Paris et, au contact d’Alain, il devint un homme de raison et le plus fin, le premier grand, des bons prosateurs de notre littérature commençante.Je le revis un jour en uniforme.C’était la guerre.Comme Olivar Asselin et Victor Barbeau en 1914-18, il avait décidé de servir car il croyait que les institutions britanniques et la culture française sont au coeur de la démocratie occidentale dont le 29 Canada se devait d’être le témoin vigilant.Notre destin, croyait-il avec raison, est inséparable de cet héritage que le génie civilisateur de l’Angleterre et la grandeur de la France des libertés ont rassemblé au cours des siècles.D’où la querelle qui l’opposa en 1947 à Robert Charbonneau.Celui-ci estimait que notre littérature devait être nord-américaine sans pour autant faire table rase de notre héritage français alors que celui-là jugeait au contraire que les lettres canadiennes-françaises demeuraient un rameau de l’arbre millénaire dont l’ombre s’étend sur l’Amérique comme sur le Moyen-Orient et sur tous les pays qui ont le français comme langue maternelle ou seconde.Suite à la Commission royale d’enquête sur l’avancement des arts, lettres et sciences au Canada dont il avait été le secrétaire, il fut nommé conseiller culturel à l’ambassade du Canada en France.Contrairement à l’usage il demeura en poste plus de 17 ans d’affilée, servant toujours dans les pays francophones ou partiellement francophones comme l’exprime le jargon des Affaires extérieures.En 1972, je devais lui succéder à l’Unesco où son style qui tenait à la fois de l’intellectuel français et du scholar anglais, mélange heureux d’érudition et de discrétion, de savoir-faire et d’aisance, avait laissé un impérissable souvenir.Nous devions nous retrouver aux Ecrits, 60 ans après nous être rencontrés pour la première fois dans les couloirs sans soleil de Sainte-Marie.Nous avions vieilli au même rythme, tentant d’équilibrer pour notre plaisir la littérature et la politique, la passion du voyage et la connaissance des vins de Bordeaux.Il est mort sans prendre congé, échappant ainsi à la cérémonie des adieux, tout comme au cours de sa vie nous nous quittions sans même songer que des semaines, des années peut-être, s’écouleraient avant que l’occasion d’une nouvelle rencontre ne s’offre, croyant l’un et l’autre que notre amitié avait quelque chose d’éternel. LE NOM AU TABLEAU NOIR 30 Lucien Parizeau René Garneau avait pour le philosophe Alain, qu’il avait connu dans les années trente, une admiration sincère et malaisée.Un de ses entretiens avec l’auteur des Propos l’avait particulièrement ému.Ce jour-là, le maître s’était tourné vers le tableau noir et y avait tracé un mot, un seul mot: Dieu.«Maintenant, avait-il dit à celui qu’il appelait, non sans affection, son «jeune théologien du Canada», maintenant, allez, écrivez.» Ecrire, Garneau le faisait mieux que personne et, sachant écrire, il savait aussi les pouvoirs d’évocation du silence.Mais alors, comment avait-il accueilli l’invitation péremptoire d’Alain?À ces quatre lettres qui l’épiaient de leurs yeux sans nombre, comme la nuit de Novalis, avait-il enchaîné les mots qu’elles éveillent dans le coeur des hommes?A la question qu’il lisait dans mes yeux, René répondit par ce sourire sans joie, ce timide interdit qu’il refermait parfois sur ses combats intimes.Je crois pourtant qu’il avait refusé le piège et le bâton de craie que lui tendait son hôte plutôt que de tenter l’impossible équation de l’indicible et du dire.Était-ce aveu d’échec que ce désistement?Non, c’était au contraire l’affirma- 31 tion d’une foi de l’esprit dans un ineffable dont les mots ne rendent pas raison.On nous dit que Dieu est déjà présent dans le mot qui le nomme, comme si les petits signes de l’écriture dont nous composons le visage de nos pensées ou les bulles sonores de la parole qui meurent en naissant sur nos lèvres étaient des fragments visibles et mesurables que le langage a détachés de l’infini.Les théologiens en penseront ce qu’ils veulent; mais si j’ai compris Gar-neau dans l’amitié, il concevait autrement ce qui en vérité se nomme quand l’homme nomme Dieu: c’est l’homme lui-même, c’est sa solitude, c’est parfois son espoir, et qui cherchent désespérément à se dire.Pour Garneau, Dieu se donnait comme la grande déchirure dans le tissu des jours, la syllabe absente du texte existentiel, une absence qui figurait et contenait en elle, il est vrai, une auguste présence différée; et le tableau vide du professeur Alain, c’était la nuit de l’homme, douloureuse, passionnée, secouée tour à tour d’allégresses et d’orages, et qui s’anéantirait, la mort venue, dans une éternité de lumière dont elle était à la fois la promesse et la preuve.La foi augustinienne de René se nourrissait de cette certitude.De là peut-être qu’il n’ait vu sur l’ardoise que le nom de cette énorme absence dont son être était comblé.En ce sens, oui, Dieu habitait déjà, mais comme ombre et mutisme, les lettres parlantes qu’un bout de craie moqueur avait animées dans le silence du tableau.S’il existe dans le «non-temps» biblique quelque suprême hapax, un langage plus vaste, un chiffre plus puissant que le chétif assemblage de mots dont nous, les vivants, avons déguisé le monde à notre image, notre ami sait maintenant ce qui lui fit croire à la Grande Clarté quand il n’avait pour y croire que le dédale obscur où les hommes cheminent.Lui qui, tôt dans sa vie, avait accepté l’option pascalienne du Pari, par une adhésion périlleuse de l’esprit à ce qui le gêne ou le passe, il sait maintenant, dans une autre dimension du savoir, ce «dessous du jeu» que les cartes dévoilent lorsqu’elles sortent enfin du sabot.Tous ceux qui ont connu René Garneau, homme bon, esprit fin, intelligence riche et généreuse, tous ceux qui, pour l’avoir connu, font aimé, et même ceux-là parmi nous qui ne croient pas ce qu’il a cru, tous souhaitent ardemment, j’en suis sûr, qu’il ait émergé dans la lumière qu’il attendait, la carte gagnante à la main, pour réclamer le prix de sa fidélité.16.12.83 33 UN GRAND CLASSIQUE CANADIEN Gérard Arthur Dans une lettre qu’il adressait le 2 juillet dernier à un ancien collègue du ministère en poste à Bruxelles, René Garneau invoquait les «intermittences du coeur» qui l’amenaient à lui recommander en toute confiance la fille d’un vieil ami, stagiaire canadienne au siège de la Communauté européenne.Cette allusion proustienne rappelait comment, au hasard des carrières et des accréditations, se nouaient parfois des liens d’amitié voués à de longs intervalles d’absence et de silence, sans pour cela en altérer la fidélité.Le trop bref passage de René Garneau au Service International de Radio-Canada de 1944 à 1946, aura été une de ces heureuses «intermittences», c’est-à-dire, une étroite amitié, reprise dès son retour définitif au pays en 1972.Il faut en savoir gré à M.Georges Lissoir, directeur des émissions vers l’Europe de l’ouest, de l’avoir fait refleurir en offrant à René Garneau de reprendre sa place de commentateur émérite à l’antenne de Radio-Canada International, comme on désigne maintenant ce service. 34 Les textes radiophoniques inédits que publient aujourd’hui les Ecrits du Canada français sont donc la suite du dialogue que René Garneau entretenait avec la France, la Belgique, la Suisse durant les dernières années de la guerre quand nous avons lancé sur ondes courtes l’émission quotidienne La Voix du Canada.Il en était à la fois le directeur et le porte-parole attitré, commentant trois fois la semaine les graves événements de l’époque: les conférences de Québec, le débarquement allié en Afrique du nord, le Jour J en Normandie, la délivrance de Paris, l’inquiétante contre-offensive des panzers allemands en décembre ’44, la naissance des Nations Unies à San Francisco, la Paix de Reims, les séances du Conseil de sécurité.Tous ces textes d’une importance historique aussi bien que littéraire, existent.Peut-être même sous forme d’enregistrements aux archives sonores de Radio-Canada ou celles de la Radiodiffusion française qui en assura longtemps la retransmission.Dès les débuts, René Garneau avait amené à la programmation de La Voix du Canada des collaborateurs d’élite qui donnaient aux différentes rubriques le poids de leur autorité en la matière en même temps qu’une image authentique du pays: Jean-Marie Nadeau, l’économie; Jean-Charles Bonenfant, Alain Grandbois, littérature et poésie; Gérard Morisset, la chronique d’art; Louis Bourgoin, l’actualité scientifique; Jean-Charles Harvey, Letellier de Saint-Just, les revues de presse; Pierre Daviault, la langue française; Pierre Dagenais, Benoît Brouillette, la géographie.Et aussi, selon l’actualité, Edmond Turcotte, Pierre Tis-seyre, Claude Mélançon, Jean Vincent, Donatien Frémont, Jean-Marie Gauvreau, Jean Vinant, Jean Chauvin, Gaby Léger, Gustave Lanctôt, Henri Mhun, Pierre Brunet, Raymond Tanghe, Henri Letondal, Georges Langlois, Louis Beaudoin, Jacques Rousseau. 35 À ces noms il faut ajouter ceux de la solide équipe de metteurs en ondes, de reporters et de journalistes qu’il avait réunis autour de lui: Madeleine Monnet, Michelle Tisseyre, Florent Lefebvre, Henri Girard, René Lévesque, J-M Marcotte.Et des voix prestigieuses: Jacques DesBaillets, Roger Baulu, Jeanne Maubourg, Huguette Oligny, Pierre Dagenais, Jean-Louis Roux.Ces premiers contacts avec la France libérée, ces premiers dialogues en direct ont parfois pris la forme de reportages d’événements culturels dont une première mondiale assez audacieuse, compte tenu des moyens techniques disponibles à l’époque.C’était à l’automne de 1946.L’Université de Montréal, appuyée par une souscription populaire, avait largement contribué à rééquiper les laboratoires et la bibliothèque de l’Université de Caen ravagée par la guerre.Et pour revêtir l’événement de la solennité requise, il avait été proposé de remettre un doctorat honorifique au recteur de l’Université de Caen, Monsieur Jean-Robert Mazet.Or celui-ci se trouvant dans l’impossibilité de venir au Canada et d’accepter en personne le titre qu’on lui offrait, il fut décidé de conférer le grade par ondes courtes.Tout simplement.C’est ainsi que le 30 novembre 1946, le Service International de Radio-Canada et la Radiodiffusion française furent reliés en duplex.Et qu’en présence du doyen Edouard Montpetit, le corps académique et les invités de marque assemblés dans le grand amphithéâtre de l’Université de Montréal, Mgr Maurault conféra solennellement un doctorat honorifique à un récipiendaire invisible.Cette mise en scène inusitée donnait à la cérémonie la saveur trouble d’une séance de spiritisme.M.le recteur êtes-vous là?Visiblement ému, le recteur de l’Université de Caen, présenté depuis Paris par le général Vanier, ne put s’empêcher de marquer son étonnement en entendant les applaudisse- 36 merits «canadiens» traverser l’Atlantique et ponctuer plusieurs passages de son allocution de remerciement.Une fois le Canada relié à l’Europe et l’Afrique par ondes courtes et le dialogue bien engagé avec les pays de langue française, René Garneau s’est senti attiré par une autre grande entreprise naissante, elle aussi reliée aux conséquences de l’après-guerre.Soudainement conscient du rôle que prenait alors le Canada dans le concert des nations, la nécessité lui était apparue de dresser l’inventaire de nos ressources culturelles et scientifiques dans le but d’en encourager l’avancement et de mieux servir le nouvel essor du pays.C’est à ces fins que fut créée la Commission royale d’enquête sur l’avancement des arts, lettres et sciences, la première dans notre histoire, et dont René Garneau devint le secrétaire français.À ce titre et surtout parce qu’il possédait cette précieuse intelligence des choses de l’esprit, il s’est intéressé à toutes les disciplines qui faisaient l’objet des études de la Commission.Mais l’expérience qu’il venait de vivre au Service International l’avait particulièrement préparé à juger toute l’importance de la «projection» du Canada à l’étranger, de même que la valeur des échanges culturels.René Garneau a donc tout naturellement et largement contribué à la rédaction de la cinquième section du Rapport Massey: «Relations culturelles avec l’étranger.» D’autant plus qu’à cette époque, nous avions conclu un accord d’échanges avec la Radiodiffusion française portant, entre autres, sur une série intitulée Musique et Musiciens du Canada dirigée par Jean Beaudet et que René Garneau avait accepté de commenter.Combien d’auditeurs du réseau français de Radio-Canada se souviennent de ces concerts du dimanche diffusés à midi trente, heure de Montréal, et relayés par la RDF à 18h30, heure de Paris?Car cette série n’a pas fait que révéler les noms et les oeuvres de nos compositeurs aux seuls auditeurs euro- m péens.Un vaste auditoire canadien a très probablement entendu alors pour la première fois des compositions de Pierre Mercure, Jean Papineau-Couture, Clermont Pépin, Jean Vallerand, Lionel Daunais, François Morel, Roger Matton, Michel Perrault.Sans doute, les noms de Claude Champagne et Georges-Emile Tanguay étaient déjà plus connus chez-nous, mais d’autres, par cette série, trouvaient une place sur nos ondes en première audition, canadienne et mondiale: Sir Ernest MacMillan, Healy Willan, John Weinzweig, Alexander Brott, Barbara Pentland, Harry Somers, Violet Archer, Jean Coulthard.Rien d’étonnant, dès lors, que l’étape suivante de sa carrière conduise René Garneau au ministère des Affaires extérieures et qu’on le retrouve bientôt attaché culturel à Paris où il applique sur le terrrain les politiques de connaissance et mise en valeur de nos ressources artistiques à l’étranger recommandées par le Rapport Massey.D’autres rappelleront, très sûrement, sa belle carrière diplomatique, son action intelligente et féconde dans les milieux intellectuels et artistiques, le succès de ses nombreuses initiatives dont la grande Exposition Pellan, au Musée national d’Art moderne à Paris, le numéro spécial des Cahiers de l’ouest, consacré au Canada et le périodique Etudes canadiennes demeurent parmi les plus belles réussites des échanges franco-canadiens en matière culturelle.Indéniablement, René Garneau est devenu par la haute qualité de ses études critiques, une de nos grandes figures littéraires qui fait désormais autorité au Canada comme en France.S’il admirait chez ses auteurs préférés une vertu qu’il estimait particulièrement—la fidélité—et dont il s’est abondamment expliqué en parlant, comme lui seul savait le faire, d’Alain Grand-bois et d’Anne Hébert, c’est qu’il était lui-même toujours resté fidèle à sa vocation littéraire et à l’enseignement de ses maîtres 38 à la Sorbonne.Ce «principe de continuité» comme il l’appelle, s’applique à toute sa carrière: à Paris, à Bruxelles, à Berne, à Bordeaux.Une constante qui se retouve finalement à Montréal où son vif intérêt pour l’histoire et l’évolution des lettres canadiennes le font souvent collaborer aux Ecrits du Canada français et aux émissions de Radio-Canada International.René Carneau ayant toujours—par cette forme de modestie que Gide associait à la notion de classicisme—obstinément résisté à la tentation de publier, les quelques textes inédits reproduits dans ce volume seront pour bon nombre de lecteurs une heureuse découverte.Quant à ceux qui admiraient depuis longtemps son esprit d’analyse et de synthèse, la fluidité de sa pensée et de son écriture, la justesse et la mesure de ses jugements, ils y retrouveront ces qualités essentielles qui font de René Carneau un grand classique canadien.Montréal, 20 novembre 1983. 39 RENÉ GARNEAU ET LES ARTS Andrée Paradis Pour qui se souvient d’avoir visité en compagnie de René Garneau une belle cathédrale de France ou une modeste église de la campagne québécoise, il ne fait aucun doute que les arts plastiques, l’architecture en tout premier lieu, occupèrent une place prépondérante dans ses admirations et dans son besoin d’entendement.Seule la littérature a pu dépasser en intensité l’intérêt soutenu qu’il a voué à tous les arts jusqu’à la fin de sa vie.Ce disciple d’Alain trouvait dans la beauté des temples religieux un «écho plus fort que l’homme».Il découvrait dans les pierres ajoutées l’une à l’autre, à travers les siècles, en un geste précis qui appelle et dessine, la preuve d'une désirable continuité.Il admirait cette puissance de la chose qui dure et que les monuments anciens recèlent.Sensible au fait qu’il existe entre la religion et l’art une liaison étroite, cet homme de foi appréciait dans la solidité des murs, dans l’élancement des piliers ainsi que dans la légèreté des voûtes, le métier de l’artisan capable, à force de perfectionnement, de contribuer à l’harmonie de l’ensemble architectural.Il était intarissable quand il commentait la beauté des chapiteaux, ceux d’Aulnay en particulier, qui comptent parmi les plus fabuleux par le sujet: une représentation rare d éléphants et d’aigles.Mais l’architecture n’aurait pas su l’absorber entièrement au détriment de la peinture, de la sculpture et de la gravure, formes d’expérience plus sensuelle dans le champ visuel.Avec ses amis Jules Bazin et Gérard Morisset, n’a-t-il pas longuement discuté de la perfection technique des oeuvres, du souci du beau métier, mais également «de la lisibilité du tableau, de son accessibilité à toutes les intelligences et à tous les regards».Ses goûts, même quand il s’intéressait à l’art contemporain, demeuraient classiques.Commentateur de Racine et de Pascal, il avait pour Nicolas Poussin une véritable passion.Il trouvait chez ce peintre, avec son jugement d’homme du 20e siècle, le merveilleux équilibre qui naît d’une composition rigoureuse et la hardiesse et la fraîcheur des formes et des couleurs.Éclectique dans ses goûts, il faut aussi tenir compte des nourritures qu’il recevait d’Apollinaire, de Stendhal et de Valéry.Ces peintres de l’âme, des sentiments et des multiples paysages n’avaient rien en commun sinon l’usage qu’ils faisaient des mots au lieu de la couleur pour s’exprimer.Apollinaire a été non seulement à l’origine de son goût pour la poésie (ses essais sur Alain Grandbois et Anne Hébert en témoignent), mais aussi par ses textes critiques sur l’art, un éveil-leur de qui il n’acceptait pas tout d’emblée, par ailleurs.Par contre, le plaisir que René Garneau trouvait dans les textes de Stendhal en était un de complète identification: il se sentait semblable à cet homme pour qui les «bonheurs d’expression ne sont rien d’autre que le bonheur de l’âme elle-même»1.Mais, curieusement, le culte qu’il vouait également à François Mauriac brouil- 1.Claude Roy, Stendhal par lui-même, Bourges, Éditions du Seuil, coll.Écrivains de toujours, 1951.191 p.; illus.en noir et blanc. lait les pistes stendhaliennes.Il était partagé entre letre «déchiré de scrupules» pour qui la vie chrétienne malgré ses souffrances peut conduire à la paix, à la joie purifée, en autant quelle passe par l’amour et cette autre solution décrite par Claude Roy quand il parle de Stendhal, «qu’il n’y a pas d’autre moyen de faire un chef-d’oeuvre (table, pont, tableau, loi mathématique ou livre) que de faire de sa propre existence un chef-d’oeuvre.que la technique, la morale, l’esthétique et la politique sont une seule et même activité dont Stendhal nous démontre l’unité d’une façon exemplaire2».Ce goût de l’unité, de l’harmonie et de l’ordre, René Garneau le trouvait dans les arts.En 1949, il devient secrétaire adjoint de la Commission royale d’enquête sur l’avancement des arts, lettres et sciences au Canada et corédacteur, avec le secrétaire Archibald Day, du rapport de la Commission.Dans ce milieu d’enquête et de réflexion il allait donner sa première contribution importante au monde de l’art.Son influence discrète auprès des commissaires, sa capacité de convaincre et le soin qu’il apportait au choix des auteurs des études spéciales sur les arts au Canada allaient marquer la première étape de nos inventaires dans le champ culturel.Le chapitre l’artiste et l’écrivain fourmille de réflexions pertinentes extraites des rapports soumis à la Commission.Une des questions à l’étude, l’à propos d’une peinture canadienne, devait susciter un grand nombre de témoignages contradictoires.Un jeune peintre de Montréal proposa une définition qui semble acceptée depuis: «la peinture canadienne n’est canadienne qu’à la condition d’être d’abord de la 2.Ibid. peinture; c’est-à-dire qu’elle relève de l’esprit qui est transcendant au sujet, qui dépasse le sujet.L’oeuvre prévaudra par la valeur humaine de l’impression qu’elle créera et non pas par le sujet»3.Les tendances dont il était question au début des années 50 étaient radicalement opposées à l’esprit qui avait contribué à la renommée du Groupe des Sept.Les contemporains de l’époque s’attachaient à traduire une expérience intellectuelle ainsi que l’incertitude de la vie moderne en tenant compte de la révolution picturale qui s’opérait depuis le début du siècle et qui avait mis du temps à rejoindre le Canada.Le rapport a fait état des problèmes et du statut des peintres canadiens.Au début des années 50, la peinture canadienne ne jouissait pas d’une considération suffisante, ni auprès des milieux officiels, ni auprès des particuliers.Les artistes étaient laissés à eux-mêmes et souffraient de cette indifférence.Et pourtant, au point de vue qualité, le rapport souligne que le niveau de certaines expériences est exemplaire.Déjà Pel-lan a eu une exposition à Paris avant la guerre, de même que Robert LaPalme à Rome et à Paris, d’autres jeunes artistes, dont Riopelle et Borduas, se font connaître à New-York.Le chapitre sur la sculpture démontre que même si c’est un art qui est généralement moins reconnu que la peinture, il a été au Canada, et il le demeure, le plus durable des arts.«Le souci de la sculpture a toujours été le fait d’une société mûrie et à cause de sa permanence, cet art nous transmet en bonne partie tout ce que nous gardons de civilisation du passé»4.L’identification des problèmes des sculpteurs est assez 3.Rapport de la Commission royale d’enquête sur l’avancement des arts, lettres et sciences au Canada, Ottawa, 1951.4.Ibid.p.249. 43 semblable à ceux des peintres, mais il faut encore y ajouter les obstacles que suscitent les matériaux, le peu de mobilité des oeuvres, le temps qu’exige l’exécution d’une oeuvre.Un fait intéressant y est souligné: «la société des sculpteurs a fermement protesté contre la ligne suivie par le gouvernement fédéral ainsi qu’elle se manifeste, par exemple, dans le plan de la capitale qui ne prévoit ni sculpture, ni consultation de sculpteurs»5.Heureusement, vingt ans après, cette situation a été corrigée par une décision de la Commission de la Capitale Nationale qui s’est donnée comme mission de rétablir cette forme d’art tangible et permanente au sein de la Capitale.Le rapport pose déjà le problème et l’espoir de solution que nous rencontrons depuis dans l’intégration des arts au moyen des programmes du 1%.«Le sculpteur, tout en se montrant enthousiaste de la collaboration qu’il peut être appelé à donner à l’oeuvre de l’architecte, craint que son inspiration ne souffre d’une association trop intime de la sculpture à l’architecture.Il n’est cependant pas déraisonnable, pensons-nous, de croire que les deux arts pourront progresser de concert et cela sans atteinte à l’indépendance du sculpteur.»6.Mais il faut corriger les lacunes du système de relations unissant l’artiste à son milieu, et la recommandation qui devait aboutir à la création du Conseil des Arts du Canada était considérée comme un correctif.Ce Conseil aurait la responsabilité de favoriser la vie artistique au Canada, d’offrir âux organismes artistiques un ensemble de subventions et de services, d’assurer le secrétariat de la Commission canadienne de l’Unesco et de s’occuper de la diffusion de la culture canadienne à l’étranger.5.Ibid.p.250.6.Ibid.p.251. 44 Ce rôle de diffusion qui est aussi celui du ministère des Affaires extérieures a permis à René Garneau, dans sa carrière de diplomate, alors qu’après la Commission Massey-Lévesque il exerçait à Paris, dès 1953, le rôle de Premier secrétaire chargé des affaires culturelles, de s’occuper concrètement de la promotion de l’artiste canadien à l’étranger.L’organisation de l’exposition Pellan au Musée d’Art Moderne de Paris, en 1955, a prouvé que ce n’était pas toujours un exercice facile.En 1953, Alfred Pellan était à Paris comme titulaire d’une bourse de recherche de la Société royale du Canada.Le 19 mars, Bernard Dorival, conservateur adjoint du Musée d’Art Moderne, sur l’invitation du chargé des affaires culturelles fit une première visite à l’atelier de Pellan où il put se familiariser avec la totalité des toiles, y compris plusieurs murales et costumes que Pellan avait emportés à grands frais, en vue d’une exposition.La réaction de Bernard Dorival fut enthousiaste.Ayant examiné attentivement chacune des oeuvres pendant plus de deux heures, il se dit parfaitement convaincu du succès d’une telle exposition auprès du public français et il anticipait également une attitude favorable de la critique.La suggestion du Père Alain Couturier que le Musée d’Art Moderne pourrait exposer l’oeuvre d’un Canadien allait enfin se réaliser.Toutefois, il a fallu plus de deux ans avant d’obtenir une date d’exposition, ce qui nécessita le renouvellement de la bourse de recherche de Pellan et la préparation des premières démarches auprès des Relations Culturelles Françaises.À son tour, Jean Cassou visita l’atelier de Pellan en août 1953 et se dit également favorable à la tenue de l’exposition.Mais, coup de tonnerre, le 17 décembre, M.Erlanger de la Direction des Relations Culturelles informe l’Ambassade du Canada que, par suite de compressions budgétaires, le Conseil d Administration d’Action Artistique qu’il présidait se voyait obligé de refuser la demande touchant il à à di d Y Sî I une exposition des oeuvres de Pellan.René Garneau n'abandonne pas la partie pour autant.Il encourage son ambassadeur à tenter d’autres démarches au quai d’Orsay.Le 28 décembre 1953, l’Ambassade du Canada exprime de nouveau à la Direction des Relations Culturelles, du ministère des Affaires étrangères, le voeu de voir le Musée National d’Art Moderne prendre l’initiative d’une exposition Pellan, et l’ambassadeur canadien, le général Georges Vanier, qui se préparait à rentrer au Canada, rencontre Georges Bidault à ce sujet.Enfin, le 13 octobre 1954, l’exposition était accordée et devait avoir lieu du 8 février au 13 mars 1955, à la suite à l’exposition d’André Derain.La première étape étant gagnée, restait la seconde, tout aussi importante: la préparation de l’exposition elle-même dont la France assumait toutes les charges pour les oeuvres qui étaient déjà en France.Restait à obtenir du Canada qu’il expédie, par l’entremise de la Galerie Nationale, 19 tableaux provenant de collections publiques et privées.Les préparations du catalogue allaient bon train, la préface devant être signée par Jean Cassou.La publication aurait 4 reproductions en couleur et plusieurs en noir et blanc.Enfin, le 8 février, trois vernissages soulignèrent la première exposition particulière de 190 toiles et gravures que la France organisait pour un Canadien: le premier vernissage pour la presse et la critique d’art, le second pour les milieux officiels et le troisième pour le grand public qui vint très nombreux.Les réactions de la presse furent enthousiastes et variées.André Breton, dans une phrase, sut les résumer: «Toutes les lampes intérieures au pouvoir de mon ami Pellan».Après l’action et les années d’ambassade à FUnesco vint le temps de la réflexion et de l’écriture.Au moment où il préparait l’article sur le sculpteur Jean McAllister, René Garneau avouait que l’écriture le passionnait de nouveau, que les limites du véri- dique et du vraisemblable entre lesquelles on doit savoir se contenir quand on écrit laissent tout de même plus de jeu à l’expression que la parole.Il sera l’écrivain de peu d’articles, et encore moins, de livres, mais il demeure essentiellement l’écrivain maître de sa langue et de sa pensée et celui qui, toute sa vie, a contribué à faire aimer intelligemment les lettres et les arts.Et dans ce sens, il a réalisé son chef-d’oeuvre.Décembre 1983. 47 LA POÉSIE QUÉBÉCOISE LUI DOIT BEAUCOUP Jean-Guy Pilon Président de l’Académie canadienne-française On l’a trop peu dit: René Garneau fut un observateur actif, attentif et très respectueux de la littérature québécoise.D’abord ici mais aussi beaucoup à l’étranger, tout au long de ces années qu’il a passées dans le service diplomatique.Il lisait la plupart des ouvrages publiées au Québec; il savait en établir les filiations et les correspondances.Je me souviens avec émotion de ces années du début des éditions de l’Hexagone.Il lisait nos petits recueils d’un oeil sévère mais amical et souvent enthousiaste.Sa situation privilégiée lui donnait accès à beaucoup de journaux littéraires et de revues.Dans des articles brefs, mais bien informés et bien structurés, il traçait des tableaux de la littérature québécoise en marche.Nous n’étions que quelques-uns à connaître l’action positive et généreuse de cet homme.Personnellement—et je le dis en toute humilité—je lui dois beaucoup.D’autres aussi, sûrement.De même que la littérature québécoise, et en particulier la poésie.Quand j’ai appris son décès, je me suis dit que nous n’avions peut-être pas été assez attentifs envers cet homme, mal- 48 gré ses distances et son immense culture.Serait-il trop tard pour lui dire: hommage et respect.Le 6 janvier 1984 UNE OEUVRE A POURSUIVRE Pierre Trottier En 1964, je pris la succession de René Garneau comme conseiller culturel à Paris.Nous nous connaissions depuis une quinzaine d’années.Je me souviens qu’il m’avait beaucoup encouragé à publier mon Combat contre Tristan.Mais en 1964, j’avais des scrupules à lui succéder dans des fonctions qu’il remplissait depuis une douzaine d’années.Il me rassura en me disant qu’il fallait quelqu’un de plus jeune.Je chaussai donc ses bottes.que je trouvai fort grandes: ce qu’il avait comme entregent, relations, amitiés personnelles dépassait tellement ce que je pouvais connaître de Parisiens! Or, ses amis m’accueillirent d’abord en son nom, comme successeur, ou encore comme héritier.Un héritier bien content d’un tel legs.Il faut savoir que René n’avait pas de budget culturel régulier pour comprendre que tout cela était le fruit de son rayonnement personnel, ce qui en dit long sur sa culture, car on ne devient pas une personnalité parisienne si on n’en a pas l’étoffe.Lui, l’avait.Il était avec toute sa culture, notre culture à Paris, avec toute sa présence, notre présence à Paris.Cela, c’est une oeuvre et je tiens à lui en rendre hommage comme successeur et donc témoin immédiat.J’allais dire: bénéficiaire direct, ce qui est exact et qui fait que je lui dois une reconnaissance énorme, bien au-delà de ces quelques lignes.Évidemment, ce fut une oeuvre accomplie à l’étranger, mais ce n’est pas une raison pour ne pas la reconnaître.Oeuvre diplomatique, oeuvre discrète, oeuvre de tact, car il était bourré de tact, essentiellement ductile et excellent conducteur.A chacune de nos rencontres, d’un côté comme de l’autre de l’Atlantique, il m’encourageait comme au temps du Combat contre Tristan: «poursuis ton oeuvre», disait-il.Maintenant qu’il n’est plus là, c’est à nous de poursuivre la sienne. RENE GARNEAU: UN TÉMOIN DE LA FIDÉLITÉ 51 Jean Mouton René Garneau a toujours vécu de la vie de l’esprit, par ses propres écrits d’abord mais aussi (et d’une façon constante) par l’attachement qui le lia, à travers les oeuvres des autres, à la notion de littérature.Notion qui, selon l’angle où on l’envisage, est la plus frivole ou la plus essentielle: la littérature, qui exprime les aspirations et les cris de l’homme, contient ce qu’il y a de plus intérieur en lui;—et cela sous une forme qui se veut de plus en plus solide, qui tend à atteindre, si possible, l’indestructible.Mais bien souvent la littérature n’évoque que l’éphémère, cet éphémère qui d’ailleurs semble plus séduisant pour la majeure partie des lecteurs.Dans les hautes fonctions dont il fut chargé par le Gouvernement canadien, René Garneau attacha une extrême importance à la multiplication des rapports entre les esprits; et, dans ces relations, il ne manqua jamais d’accorder la prééminence aux oeuvres qui s’élevaient en toute certitude au-dessus des autres.Plus que sur la quantité des échanges il mettait l’accent sur l’authenticité de leur valeur.Dédaigneux de toute ostentation, ayant en horreur les «m’as-tu-vu de la littérature», il fut un seigneur des lettres.Il montra cette maîtrise à l’occasion des négociations qu’il entreprit dans le domaine culturel, en particulier en 1952 lorsqu’il mit sur pied un projet qui fut désigné sous le titre de «rapport Massey», du nom du recteur de l’Université de Toronto devenu Gouverneur Général du Canada.Celui-ci, de concert avec le Père Georges-Henri Lévesque, voulait établir le bilan intellectuel du Canada à cette époque, bilan qui témoigna d’une forte vitalité.Très au fait de toute la production littéraire contemporaine, René Garneau n’en était pas moins réticent à tout ce que la mode comportait d’artifice: la plupart des oeuvres contemporaines s’en tiennent à la surface des choses, sans que pour autant leur regard saisisse avec exactitude la réalité mouvante de cette surface.René Garneau avait besoin d’atteindre la profondeur; et tout récemment il tentait de suivre les «dédales sourds» d’Anne Hébert dans son roman Les fous de Bassan, dont le mystère s’apparente à celui de tragédies antiques.La personnalité de René Garneau se définit parfaitement par les liens intérieurs qu’il a toujours gardés avec quelques écrivains.Et d’abord François Mauriac qu’il visita à plusieurs reprises et dont on imagine aisément le sourire, volontiers un peu distant à l’approche d’un jeune intellectuel à la recherche de conseils—mais sourire qu’il dut vite retenir lorsqu’il sentit devant lui un esprit aussi ferme, et aussi peu sensible aux illusions de l’air du temps.René Garneau était destiné à rencontrer François Mauriac, conscient qu’il était du sens du péché pour expliquer la condition tragique du monde, mais aussi de la dimension de la miséricorde engendrée par la Rédemption.En dehors de François Mauriac lui-même, il fiit très attiré par les écrivains catholiques: Léon Bloy, Georges Bernanos.On trouve souvent dans ses écrits un intérêt pour les prêtres qui ont quitté leur état, manifestant à leur égard une compréhensive sympathie—à une époque où ces départs posaient des questions encore plus douloureuses 53 qu’aujourd’hui.À François Mauriac encore, il se rattache par le sentiment si vif en lui de la tendresse, dont il analysa les thèmes dans les livres, particulièrement aimés de lui, de Gabrielle Roy.A côté de cet écrivain tutélaire, se situe également pour lui Alain Grandbois en qui, encore plus qu’un poète libre, il voyait un poète libéré, et libéré non pas de ses racines canadiennes auxquelles il tenait fortement, mais libéré de la crainte de trop s’épandre dans l’universel.Comme Alain Grandbois, René Garneau aspirait à être lui-même, mais aussi à sortir de lui-même.Un premier thème auquel il avait adhéré était celui de la familiarité de la mort; il a dû souvent répéter cette strophe du poète: Est-ce déjà l’heure Ma tendre peur Est-ce déjà l’heure De demain Cette proximité, René Garneau l’éprouva d’autant plus après la mort de Jacqueline qui lui échappa un jour, par surprise, comme entraînée par une aile d’ange.Cette familiarité de la mort le rend solidaire de destins exceptionnels: celui de Saint-Denys Garneau, dont la mort solitaire l’avait toujours angoissé, celui d’Albert Camus dont la noblesse l’avait fasciné.Au cours d’une longue conversation en 1954, il m’avait dit combien les pages sur «la pensée de midi» dans L’homme révc>/re l’avaient retenu: la passion révolutionnaire se confond avec un besoin de démesure et, pour les tenants de cette démesure, la sagesse^de ceux qui veulent s’en délivrer paraîtra toujours une «pauvre sagesse».Il arrive à la démesure de frôler la sainteté, lorsque son déchaînement provoque la folie d’un Nietzsche.Mais René Garneau, comme Camus, refusait cette 54 démesure qui est celle de la révolution.C’est la révolte qui est liée à la mesure: la révolte devenait ainsi une exigence de la nature humaine, dont «la Méditerranée, où l’intelligence est soeur de la dure lumière, garde le secret».René Garneau se trouvait donc en bonne position pour aborder la littérature, à laquelle il donnait une participation entière, mais en prenant un recul.Il fut toujours en état d’éveil: ceux qui suivent avec trop de zèle les incitations littéraires de leur temps finissent par subir une sorte d’automatisme.Il faut que quelqu’un les aide à retrouver la liberté dans leur marche.Son autorité n’était pas impérieuse; il comptait beaucoup plus sur la persuasion^ Il avait été frappé par la remarque de Paul Valéry qui estimait que tout écrivain en France était entré dans «un lieu où il y avait beaucoup de monde».La naissance de «l’intellocratie» était un phénomène qui avait retenu René Garneau.Ainsi aborde-t-il Roland Barthes avec intérêt, car ce qui est nouveau ne doit pas être délaissé; mais il s’avance avec prudence devant la prétention de l’école structuraliste de placer le langage sur un mont élevé, d’où tout découle.Trop souvent le langage seul a engendré la pensée, et les rhéteurs n’ont cessé de le démontrer.Reste qu’une pensée, digne de ce nom, cherchera toujours à créer son propre langage.Une chose n’existerait que lorsque le langage l’a créée.Cette perspective permet de nier toute réalité métaphysique, toute vie spirituelle; et l’on sait quelle fortune cette perspective, encouragée encore par les découvertes électroniques, a connue de nos jours.René Garneau fut un des premiers, il en eut le courage, à déceler l’aspect brillant de cette méthode, virtuosité qui peut devenir mortelle.Il aurait trouvé un écho et un appui dans les déclarations d’hommes à l’intelligence particulièrement aiguë.Je pense à Alfred Fabre-Luce dont vient de paraître un livre posthume Double Aventure: «Le structuralisme aura été, en littérature, une tentative puérile d’éliminer l’auteur de l’oeuvre 55 qu’il a écrite».Je pense également à Georges Poulet: «.ne pas se laisser prendre au piège des structures.Celles-ci, en mettant les choses au mieux, ne sont en général qu’un arrangement tardif pour donner un aspect externe et décoratif à ce qui ne se révèle jamais que dans une pénombre aussi complexe qu’ambiguë.».Avant tout René Garneau illustrait «la vieille et sainte vertu de fidélité»; être fidèle, c’est reconnaître la force de ce qui nous a atteint un jour au plus profond de nous-même, et c’est continuer à y adhérer.Plutôt qu’une recherche à tout prix d’une nouveauté illusoire, René Garneau considérait la littérature non pas comme un reflet de la vie, mais comme la vie elle-même.Il ne suffit pas d’innover, il faut avant tout revivre. CHOIX DE TEXTES DE RENÉ CARNEAU AUTO-PORTRAITS 59 I Monsieur Louis Dantin Cambridge, Massachusetts États-Unis Paris 15 mars 1932 Cher Monsieur Dantin, Si l’enfer est pavé d’hommes à bonnes intentions, on aura le bonheur de m’y rencontrer car il y a un mois que je veux répondre à votre trop aimable envoi et le printemps se lève sur ma négligence.Je dois vous dire à ma décharge, cependant, que j’avais décidé d’attendre la parution d’un article sur les lettres canadiennes où il est, souventes fois, question de vos jugements sur notre littérature afin de l’inclure dans ma lettre en guise de remerciement.Comme le rédacteur en chef de la revue est en vacances et que mon «papier» ne paraîtra pas avant son retour vous aurez donc l’ennui de me lire une autre fois.Votre métier de critique a dû vous habituer à ce genre d’épreuves! D’abord je me présente.René Carneau, canadien d’origine, français de coeur et d’aspiration.24 ans d’âge.Marié.Pas Le titre est de nous. d’enfants.Licencié ès lettres de TUniversité de Paris.Ai fait mes études secondaires au séminaire de Québec.(8 ans de prison, de refoulement et d’abrutissement).Pour deux ans encore à Paris.Étudié philosophie en vue d’une autre licence.Serait tout à fait l’âne à bonnet carré si certains goûts pour la création littéraire ne l’entraînaient pas quelques heures par semaine dans d’interminables rêveries pendant lesquelles il écrit des contes et des nouvelles.Veut devenir professeur en Amérique parce que ça lui permettra de vivre dans un climat intellectuel et de gagner sa pitance et celle de sa femme qu’il adore tout en lui laissant le temps d’écrire.Son stylo a des démangeaisons folles.N’a aucune religion si ce n’est celle de l’art, un culte: celui de la pensée humaine sous toutes ses formes.Voilà à 24 ans le portrait (moral seulement, Dion vous décrira mon académie si cela vous intéresse) de celui qui depuis l’âge de 16 ans—depuis un soir où écoeuré de l’atmosphère où il vivait, ouvrit le livre de Nelligan et se sentit l’âme remplie d’admiration pour vous qui l’aviez compris et aimé—vous connaît et vous admire.Je suis heureux que le passage de mon ami Dion à Paris ainsi que la composition d’un article a été l’occasion d’une rencontre que je souhaitais de tous mes voeux.Vous avez de grands et fidèles amis à Paris, Simone Routier, M.Gaston Picard, etc., avec lesquels très souvent je m’entretiens du nécessaire effort de libération de la pensée canadienne dont, sans bruit, vous devez être le principal artisan.Vos pages sur «la langue française comme moyen d’expression1 », si je me souviens bien, sont la preuve d’un équili- 1.Louis Dantin, Gloses critiques, Éditions Albert Lévesque, Montréal, 1931, pp.169-177. 61 bre de jugement, d’un sens des nuances qui ne peuvent que vous valoir toutes les adhésions intellectuelles des jeunes qui ne sont pas prêts à renier aussi vite que Pelletier et le groupe des intégraux canadianisants une langue et une pensée dont ils vivent depuis les débuts de leur formation.Vous êtes indulgent, cher Monsieur Dantin, non à la façon d’un Camille Roy qui me semble pardonner les «péchés littéraires commis à l’ombre de nos érables»—c’est une expression d’Harvey je crois—avec d’autant plus de facilité et de bonne humeur qu’ils lui fournissent l’occasion d’étaler ses connaissances en nappes sonores et d’exposer ses richesses intérieures à la façon d’un paon qui montre son plumage.et son derrière aussi.Votre critique part de l’objet pour revenir vers l’objet ou vers l’idée générale d’esthétique que l’on peut en faire sortir.La critique de Monseigneur Roy part de l’objet et s’anéantit dans le sujet.Cela s’exprime en termes barbares mais je sais que vous voyez ce que je veux dire.Le trouverez-vous juste?Je l’espère.Et puis comme mon admirable maître M.François Mauriac, je n’aime pas la littérature des curés.Ils introduisent dans leurs jugements de valeur un continuel point de vue moral qui n’a pas sa place dans une esthétique sérieuse.Vous l’avez bien démontré d’ailleurs et d’un point de vue philosophique auquel la rhétorique de nos critiques-curés ou curés-critiques n’a pas l’habitude de se placer.Il y a un dualisme essentiel entre le jugement esthétique et l’approximation morale.La belle synthèse2 que vous avez écrite sur ce sujet prend pour vos jeunes admirateurs et disciples de Paris, valeur de canon.2.Idem, L’Art et la Morale, pp.211-222. 62 Je voudrais vous dire aussi avec quel intérêt j’ai lu vos contes,3 4 avec le livre d’Harvey je les place au premier rang de nos oeuvres d’imagination.Il y a chez vous une absence de rhétorique, une simplicité, des coulées de style racinien que je n’ai pas trouvées dans L’homme qui va* plus brutal, à certains moments plus fort, mais jamais aussi français que vos délicieux petits contes.Le seul reproche!—celui du disciple très attaché à son maître—le papier qui les porte.Je ne sais si j’ai une mordibité particulière du toucher mais j’ai vraiment souffert en palpant ce quelque chose, qui tient à la fois du coton et du papier d’emballage, sur lequel ils sont imprimés.Ça m’a donné une impression de marécage où se seraient enfoncées les plus belles de nos fleurs canadiennes.Nonobstant le papier—c’est ainsi que l’on écrit dans la célèbre revue Le Canada Français—je vous ai relu et la beauté vraiment nouvelle chez nous de ces contes «m’afflige à la sentir morfondue par le cadre.».Cher Monsieur Dantin, je vous remercie de votre envoi.Je vous fais mes excuses pour le long retard de ma réponse et vous prie d’oublier les bêtises de ma lettre pour ne vous souvenir que de l’admiration sincère et de l’affection respectueuse de votre lointain disciple.René Garneau 20 rue Cassette Paris Vlème 3.Louis Dantin, La Vie en Rêve, Librairie d’Action canadienne-française, Montréal, 1930.4.Jean-Charles Harvey, L’homme qui va., Louis Carrier et Compagnie, Les Éditions du Mercure, Montréal et New York, 1929. 63 II C’ÉTAIT HIER C’était hier! J’emprunte ce titre, comme quelques-uns d’entre vous l’ont reconnu, à la pièce d’Harold Pinter, où trois personnages s’abandonnent pendant une soirée au vertige de leur passé commun.On parle, soudain la réalité fait irruption dans le rêve et le rêve se fige un instant dans le réel.Et l’on croit vivre seulement dans le pur souvenir alors que, comme Alain l’avait compris cinquante ans avant Pinter, «toujours, même dans le souvenir, nous nous élançons vers le temps qui vient, comme fait l’action même».Se souvenir, ajoutait-il, c’est recommencer.C’était hier! Un Canadien de 20 ans, comme cent autres du même âge à cette époque, allait demander à un pays, que des maîtres canadiens lui avaient appris pendant toute sa jeunesse à regarder comme la patrie de son intelligence, le havre de son inquiétude et l’oasis d’apaisement de sa soif, de tenir toutes ces promesses.Des maîtres, aux noms maintenant perdus dans le temps, s’étaient engagés comme ça, devant nous, comme si Paris, comme si la France le leur avait permis.Et il fallait que la France répondît.Comme à tant d’autres de ma génération, comme à ceux qui la cherchent ainsi que nous l’avons fait, généreuse elle a donné sa réponse.Et si je prends le droit de parler de moi aujourd’hui, c’est que les circonstances m’ont permis de devenir un interprète.Ce que je raconte n’est que la version personnelle d’une expérience aux formes multiples, vécue à leur manière et dans leur sens par un grand nombre d’autres.Alain Grandbois, s’il était ici ce soir, vous dirait beaucoup mieux que moi, parce qu’il est poète, ce que nous avons trouvé et ce dont nous avons vécu dans ce quadrilatère de grâce, de joie, et parfois du spleen que forment les quais de la Seine, les rues de la Montagne Ste-Geneviève, le Luxembourg, Raspail et la rue du Bac.D’autres écrivains comme Robert Choquette, Jean Éthier-Blais, Roquebrune, qui ont déjà livré une part de leurs secrets, certains de mes compagnons de 1929 comme Jules Bazin, Pierre Smith, Alfred Pellan, Paul Robert, qui ont jalousement gardé les leurs jusqu’ici, pourraient apporter aussi chacun leur pierre à l’évocation que je veux faire du château du temps perdu et si merveilleusement retrouvé.Peu importe qui est l’interprète.Je ne suis que l’un d’entre ceux qui ont droit de se souvenir.Le soleil est clair sur Paris ce matin de septembre 1928.Je suis sur la plate-forme d’un autobus.Pour le Parisien, c’est une matinée comme les autres, gentiment bruyante, un jour sans précipitation où le quotidien reprend sourdement sa place dans la vie, comme les hommes s’étirent au lever.Je suis à Paris depuis quelques jours.Cette fois, c’est sérieux.Les fantaisies du tourisme que j’avais connues auparavant sont terminées.Je m’installe pour quelques années, le temps d’une lente licence.Il faut tenter de vivre.L’autobus dévale vers le boulevard St-Michel.Je descendrai bientôt au coin de la rue Racine où Alain Grandbois habite.Mais j’ai le temps de déplier mon journal.Ce jour-là, c’était Y Action Française, un quotidien sous forme de comprimé qui sentait bon le papier fraîchement imprimé, où l’on trouvait tous les jours trois des signatures les plus brillantes de la France: Maurras, Daudet, Bainville, et le jeudi celles, toutes neuves et très prometteuses, de Maulnier 65 et de Brasillach.Maurras ce jour-là engueulait le Vatican à qui le ciel avait oublié de dire que c’était une sottise de mettre à l’index un journal aussi positivement attaché à l’Église que Y Action Française', Daudet disait des choses fort osées dans un langage encore plus retroussé au Ministre des Affaires Étrangères, Aristide Briand; et Bainville, comme d’habitude, époussetait l’histoire, comme on fait d’un vieux costume, pour qu’elle s’ajuste enfin à la réalité politique de l’époque.Les autobus du temps allaient bon train.J’étais arrivé chez Grandbois.Nous nous connaissions depuis toujours à Québec et la différence d’âges ne nous empêchait pas de partager tout ce qui se partage entre 20 et 30 ans.Il vivait au quatrième d’un immeuble voisin de l’Odéon, rue Racine, presqu’au coin de la rue Corneille.C’était, vous en conviendrez, un environnement qui avait valeur de présage.Nous parlâmes d’abord de Québec qui, à l’époque, grandissait en sagesse et en beauté, et puis débuta entre nous sur un mode nouveau, parce que nous étions à Paris, cette conversation légère et importante, tout au moins pour moi, qui n’a jamais cessé depuis 40 ans, et à laquelle je supplée, pendant les longs intervalles de silence qui se sont installés entre nous, par le recours à ses livres.Grandbois avait la réputation d’être lié à un Paris que nous ne pouvions qu’imaginer.Il était l’Éliacin du Sanctuaire des Lettres.Il n’avait encore rien publié de ce qu’il écrivait, et devait maintenir ce silence pendant une douzaine d’années.Sauf pour ce recueil de ses premiers poèmes qui parut à Han-Kéou vers 1934 qui reste introuvable au Canada, et dont la Chine devrait bien nous envoyer quelques exemplaires au titre des relations culturelles.Sa tactique de pénétration à Paris était simple, mais elle supposait une conscience lucide de ses possibilités.Il demandait à la littérature et aux écrivains de l’aimer avant de leur donner lui-même des gages.On le disait bien introduit chez Pierre 66 Benoit, que j’admirais alors pour Y Atlantide et le Désert des Agriates.J’admirais infiniment plus Supervielle, dont Grandbois fréquentait les deux filles.Chez-lui, des livres de Morand, de Fargue et d’un bon nombre d’auteurs de l’écurie Gallimard, étaient dispersés autour de l’inépuisable, parce que toujours renouvelée, bouteille de whisky, et ses sacs de voyage restaient perpétuellement à la portée de la main.Cette année-là, jusqu’au moment de son départ en Chine, nous nous vîmes souvent.Il y eut même une tentative de cohabitation qui tourna court parce que ne connaissant pas encore l’un et l’autre l’utilité des agendas, nous donnions trop de rendez-vous aux mêmes amis, aux mêmes heures, pour discuter des mêmes choses.Mais comme il était séduisant, princier et amical.Quarante ans à l’avance c’était lui le prince charmant de Michel Delpech.Il faut toujours commencer par les poètes pour être sûr de bien finir avec eux.Je savais cela déjà puisque l’année de mon bachot à Montréal, nous étions allés, en groupe, conduits par un bon père du Gésu, rendre visite au pauvre Emile Nelligan à St-Jean de Dieu.Nous amenait-on là pour nous détourner de la poésie?Je ne le crois pas.Le père savait qui était Nelligan et s’il était bon moraliste, il n’était pas le moins du monde moralisateur.C’était un après-midi d’hiver, Montréal était lourd de neige.Entre les interminables murs d’un univers clos dont il ne devait jamais s’échapper, nous vîmes venir dans une sorte de tangage, un balai à la main, l’auteur des plus beaux poèmes canadiens publiés jusqu’à lui.Hélas, Nelligan avait «sombré dans l’abîme du rêve».Ce premier maître du verbe chez-nous ne parlait plus que par monosyllabes.À une question qui lui fût posée: «Qu’est-ce que vous faites, vous lisez?», il répondit: «Je moppe».Cette expression, qui voulait dire, vous l’avez compris, «je balaie», était peut-être une préfiguration de ce qu’on appelle maintenant le «jouai». 67 En tout cas, voilà ce qu’alors la vie avait fait de la poésie chez-nous.Quelques mois s’étaient passés après cet incident et un soir de printemps, toujours à Montréal, dans la salle de notre Collège, la poésie revint chez-nous transfigurée.Un tout jeune homme, qui avait à peine l’âge des plus âgés de mes camarades, devait présenter son premier recueil de poèmes et en réciter quelques-uns devant les personnalités de Montréal susceptibles de l’apprécier, lui, et de nous éblouir, nous.Sur un clavier différent de celui que Grandbois allait utiliser plusieurs années après, Robert Choquette venait de faire entendre ses premiers accents.Le poète du très beau Metropolitan Museum et de la Suite Marine était né.Pour ceux qui, avec moi, avaient failli perdre espoir en la poésie devant le délabrement de Nelligan, elle revenait sous les traits d’ailleurs très séduisants d’un jeune homme fraîchement sorti de Loyola College.Il y avait loin dans l’espace entre Grandbois à Paris à la fin des années 20 et Choquette à Montréal à la même époque, comme il y a un écart entre l’un et l’autre non pas dans la qualité mais dans la nature du génie.Si je vous entraîne à franchir cet écart pour les retrouver tous les deux dans mes souvenirs, c’est que dans mes besognes critiques je n’ai jamais pensé à l’un sans évoquer l’autre, et c’est qu’après tout, il faut bien un jour revenir chez-soi, passer de Grandbois à Choquette même si pour revenir chez-moi j’ai pris plus de 20 ans à le faire.Mais au moment où je quitte Grandbois à ma première visite chez-lui, rue Racine, je suis bien décidé que chez-moi ce sera Paris, la France, et cela pour longtemps.La date des inscriptions à la Sorbonne est arrivée.On est en octobre.Je fais comme tous les nouveaux venus qui choisissent de suivre trois fois plus de cours qu’ils ne peuvent en absorber.Les feuilles mortes tombent dru et le trop plein de cours 68 tombera lui aussi.Parmi mes camarades, je remarque une tête blonde de Normand dont la suffisance m’agace.Pendant trois ans, ce jeune homme et moi nous nous suivrons d’une salle de cours à l’autre, d’une salle d’examen dans la suivante avec un évident désir de ne jamais nous parler, même si dans la liste des admis à la fin de chaque années nos noms, par la fatalité de l’ordre alphabétique, se suivent immanquablement.Gautier fera une belle carrière dans le métier de critique dramatique au Figaro, il comptera beaucoup moins par ce qu’il dit que par ce dont il ne parle pas.C’est une réussite, je pense, de pouvoir bâtir sur le vide.En réalité, la vie me donne tort, Gautier vient d’entrer à l’Académie Française.En revanche, dès les premiers cours, j’entre en relation avec un garçon trapu, aux cheveux serrés, aux grosses lunettes, bloqué dans un costume étriqué.Il a 20 ans et déjà sa démarche est lourde, presque accablée.Est-ce là ce qui me porte à penser que le destin l’a choisi?Je consulte les jeunes filles de première année qui ont déjà dressé les fiches d’identité des nouveaux venus.Le garçon s’appelait David Rousset.Il est venu à la Sorbonne par le long détour de la formation supérieure pour l’enseignement primaire.Il est le fils d’un concierge de la proche banlieue.C’est probablement un solide travailleur et il a des idées politiques.Nous sympathisons.Pendant les temps libres, nous nous promenons dans la cour intérieure de la Sorbonne.Il m’interroge sur le Canada.Je le fais parler de sa jeunesse en évitant de m’appesantir sur la facilité déjà américaine de nos existences.Il a tout compris de moi depuis nos premiers mots et il sourit.Puis, un jour, il m’invite à venir jusqu’à Levallois partager le repas de ses parents.Je découvre sa vie, son travail de bûcheur qu’il reprend tous les soirs sous la lampe de l’unique pièce de la loge, une fois le couvert enlevé.Il dort sous les toits dans une pièce mal chauffée.Rousset a de grandes et justes ambitions qu’il 69 déploie dans une éloquence sans emphase.Il ira plus loin que ses ambitions mais il devra passer d’abord par le camp de concentration dont il rapportera ce beau livre L’Univers Concentrationnaire, qui lui vaudra le Goncourt.Gaulliste de gauche il devient député de la circonscription la plus ouvrière de Lyon, et, le premier de tous les écrivains Européens, il dénoncera les camps d’internement politique en U.R.S.S.La dernière fois que je l’ai aperçu, c’était à l’occasion d’une manifestation populaire à la Salle de la Mutualité.Il achevait d’écrire alors un très dense ouvrage consacré aux nouveaux rapports de force dans le monde, qui a été noté en Amérique et en Angleterre comme un grand livre politique de l’année.Et cependant, en dépit de cette classe qu’il a conservée, j’ai retrouvé un homme vieilli, aux cheveux blanchis.Il avait toujours cette allure ramassée d’un fauve prêt à bondir.Mais bondir, sur quoi ou sur qui?Il doit plutôt se défendre qu’attaquer.Les gaullistes de gauche, avec la retraite de Malraux, ont perdu de leur dynamisme et Rousset, par suite des activités de son fils Pierre dans des groupements illégaux, est devenu un homme déchiré.Il a toujours été un audacieux lui aussi mais il sait mesurer ses audaces.L’emprisonnement de son fils pour reconstitution de ligue dissoute doit être insupportable à cet homme sensible.La grande tragédie n’est pas faite que de déchirements amoureux.Depuis les Atrides on sait qu’il y a des tragédies familiales accablantes.Fin novembre, en cette première année d’étude, les jeux étaient déjà engagés entre ceux qui devaient faire route ensemble pendant deux ou trois ans.Même si aucun de nous ne se donnait le ridicule d’emprunter ses ambitions à Rastignac, nous avions tous à découvrir Paris et, vous le savez, chacun doit le faire pour soi-même et par soi-même comme chacun invente sa vie pour lui-même et par lui-même.Je m’engageai donc dans ces vieux chemins qu’emprun- taient, dit-on, les écoliers depuis Villon et qui, de mon temps (c’est-à-dire à une époque où il n’y avait qu’une université à Paris et non pas treize ou quatorze comme maintenant), conduisaient de la Sorbonne à la Bibliothèque Ste-Geneviève, et du café d’Harcourt (qui n’existe plus) jusque chez Balzar où dernièrement encore j’aimais inviter mes amis les plus chers.La Sorbonne en 1928 c’était très bien malgré tout ce qu’on pouvait dire de l’École de Lanson, et de la guerre sanglante que se livraient les historiens à propos de Robespierre et de Danton, ou des débauches de Mirabeau.Il y avait aussi Ferdinand Brunot qui était au moins l’égal des grands linguistes allemands, Alfred Ernout et Paul Mazon dont les travaux sur l’antiquité classique rivalisaient avec ceux de l’école anglaise et de l’école allemande.Mais on était déjà trop nombreux pour compter sur des échanges suivis avec les Maîtres et on travaillait dans un desséchant anonymat.Une amitié avec un de mes nouveaux camarades (qui est devenu depuis trente ans professeur à la Sorbonne), m’a permis d’ajouter alors une autre dimension à ma géographie du Quartier latin, celle du Lycée Henri IV.Car à Henri IV il y avait, il y a toujours, une classe de première supérieure où sont admis les candidats aux Grandes Écoles, déjà titulaires du baccalauréat.Et surtout, il y avait dans cette classe non plus un professeur vissé à sa routine mais un maître incomparable, un homme tellement accompli dans sa condition d’homme et son métier de philosophe que ses élèves l’avaient surnommé, avec un mélange d'humour et d’émotion, l’homme.C’était Alain, de son nom Émile Chartier, philosophe de profession et professeur parce que la philosophie, comme le tennis, se joue à deux et encore mieux à quatre.Personne n’avance à rien si on ne retourne pas la balle.Je connaissais l’importance d’Alain auprès des jeunes et son prestige dans les cercles littéraires.Il entamait tous les mois une sorte de court dialogue avec ses lecteurs par la publication 71 dans la Nouvelle Revue Française d’un propos, disons assez socratique de formule, et qui était une provocation directe à la réflexion.J’ai dit dialogue alors que le propos restait sans réponse mais en fait chaque lecteur, une fois mis sur la piste par Alain, pouvait continuer le jeu par lui-même.Je suis sûr, d’expérience personnelle, que cette réponse on la portait longtemps en soi, qu’elle se nourrissait de la substance de chaque esprit qui avait reçu la grâce.La grâce je n’étais pas sûr de l’avoir encore sentie mais rrîon camarade, fervent d’Alain, m’assura que j’étais assez libre (il voulait probablement dire vide) d’esprit philosophique pour l’accueillir.D’ailleurs, il fallait la mériter, en m’inscrivant élève à Henri IV sans d’ailleurs me désengager en Sorbonne, et passer au confessionnal en me soumettant à la pénitence du tableau noir.La pédagogie d’Alain était assez proche de la méthode socratique.Il demandait à l’un d’entre nous de formuler une proposition en l’inscrivant au tableau puis d’enchaîner par un libre commentaire personnel.Cette proposition pouvait être une phrase tirée d’un philosophe, une citation de Balzac, de Stendhal ou de Proust, l’extrait d’un propos d’Alain lui-même, un mot historique, un mot anonyme mais qui avait mérite de faire fortune.Il se trouva même un jour un élève, probablement téléguidé par Alain lui-même, qui, à l’occasion d’une leçon devant se dérouler en présence d’un inspecteur de l’Enseignement secondaire—l’un des «muets du sérail» comme disait Alain des gens du système officiel—proposa benoîtement de commenter le dicton que voici: «Tonnerre en avril, Prépare les barils».Puis l’élève fait mine de s’arrêter court.Alain s’empare du commentaire et fut éblouissant.Il parla des présages et des signes, des dieux agrestes, du travail de l’artisan (un de ses thèmes préférés) et de la longue attente des fruits.Ce fut une grande leçon.Il était rare qu’Alain acceptât de faire le cours à lui seul. 72 Il fallait que la proposition initiale eût été d’une rare stérilité ou que l’élève eût souffert d’une panne de l’imagination ou des idées., Mais il y avait situation pire: lorsque le proposeur laissait sa proposition dériver vers un système, quel qu’il fût.«Vous voulez nous livrer aux marchands de sommeils, s’écriait-il.Dormir c’est une manière de penser.Mais c’est penser peu, le moins possible.Penser vraiment c’est peser.(Il tenait à la relation de substance ou de sens entre deux mots de même étymologie: penser - peser, culture - culte).Dormir c’est ne plus peser les témoignages.C’est prendre comme vrai tout murmure des sens.C’est accepter».c Non pas qu’Alain répudiât les grands systèmes philosophiques.Il passait de l’un à l’autre avec la facilité de celui qui les a approfondis longuement.Il revenait périodiquement, on le voit dans ses propos réunis en volumes, à Hegel, Descartes, Kant et Spinoza.Le bergsonisme l’agaçait: il y décelait je ne sais trop quelle odeur d’encens ou quel parfum de mondanité.Il connaissait le thomisme mais n’en gardait que le cadre du raisonnement: le syllogisme.Les points de départ les plus fréquents de ses développements étaient Aristote et surtout Platon.Certaines de ses leçons, c’était évident, étaient destinées : par dessus nos têtes aux élèves réguliers qui préparaient un concours d’entrée.Ceux qui venaient de la Sorbonne et qui devaient y retourner pour les examens (j’étais de ceux-là et c’était le plus grand nombre) cherchaient avant tout auprès de lui la formation de pensée qui leur manquait pour être de meilleurs humanistes.On ne pouvait mieux choisir son maître.Son évocation des marins d’Ulysse s’endormant auprès de leurs vaisseaux noirs, sur les plages de la Méditerranée, ses leçons sur Stendhal et la volonté, sur le réel et l’imaginaire dans l’univers balzacien, élargissaient à l’infini des perspectives que l’érudition et la compétence des maîtres réguliers de l’Université n’avaient pu qu’entre’ouvrir. Alain n’était pas qu’un exceptionnel commentateur de textes.C’était un créateur d’écrivains.Pensez à ce que Maurois et Jean Prévost, pour ne citer que deux de ses plus brillants élèves, ont reconnu lui devoir.L’important dans les rapports de ses élèves avec lui était d’abord de savoir ce qu’on voulait et pouvait faire de lui.«C’est un rêve, disait-il souvent, de chercher l’essence des dieux, des êtres et des choses.Il faut découvrir les rapports entre eux».En 1934 ou 35 Alain quittait le lycée Henri IV pour prendre sa retraite au Vésinet.Il écrivit de moins en moins.Mais la diffusion de plus en plus considérable de ses livres (pensez que c’est le seul philosophe du XXe siècle dont les éditions de la Pléiade ont repris les oeuvres) et l’influence personnelle que les nombreux «anciens d’Alain», comme on les appelle, s’assuraient dans toutes les sphères de la pensée et de l’action intellectuelle, gardent à ses leçons des résonances qui continuent et se multiplient.En se gardant de réduire sa philosophie en système, Alain l’avait protégée du gel et de la mort.En 1946, à l’occasion d’un séjour de quelques mois en France, je lui ai rendu visite au Vésinet.Il avait eu, je crois, une légère attaque de paralysie mais il ne semblait pas gravement atteint.Il m’interrogea sur ce que j’étais devenu pendant la guerre.Il détestait la guerre et il l’a fortement dit.Je lui racontai mes modestes expériences de non-combattant.Il n’eut qu’un commentaire: «Qu’est-ce qu’il ne faut pas faire».J’ai adopté ce propos comme résumé de ma vie.Il s’était vite établi une routine dans nos aller-retour de la Sorbonne à la classe d’Alain.Elle devait durer pour moi trois bonnes années.Nous l’appelions routine quand nous quittions la Montagne pour revenir aux bureaux-comptoirs de l’Amphithéâtre Richelieu ou Descartes.Cet aller-retour devenait un rite quand nous remontions vers Alain.Le non-conformisme est une 74 douce habitude.Un jour de 1920 ou 30, un garçon qui n’était pas un littéraire (c’était un Saint Cyrien devenu aide de camp du Maréchal Lyautey) me proposa de l’accompagner chez Miss Barney qui recevait une fois par semaine dans son hôtel de la rue Jacob des gens du cinéma, de la littérature et de l’édition.Miss Barney était américaine et sans doute très fortunée.Le prestige de son salon lui venait de la longue intimité qu’elle avait eue avec le Directeur du Mercure de France, Rémy de Gourmont, qu’elle avait soutenu, soigné, probablement un peu caressé et bien sûrement enterré.Son hôtel donnait sur un mystérieux jardin de la rue Jacob, au coeur du Vieux Paris.Lorsque nous y arrivâmes je me crus au paradis en reconnaissant Jeanne Provost, Gaby Morlay, Marie Marquet et Édith Méra.Pour une fois, je pouvais voir toutes ces vedettes, en vrac, sans payer ma place au théâtre! Jeanne Provost avait du talent et le déployait dans le théâtre de boulevard.De même que Gaby Morlay, à qui Bernstein confiait tous ses rôles d’amante (c’est ainsi qu’on parlait à cette époque).Et c’est qu’elle n’a cessé de pleurer au théâtre pendant 20 ou 30 ans.Marie Marquet était solidement implantée, disait-on, dans les faveurs d’un homme politique qui redevenait Président du Conseil à toutes les nouvelles lunes, mais elle jouait merveilleusement Racine.Il aurait été indiscret de lui rappeler gue Phèdre, lors de son suicide, n’avait pas trente ans.Quant à Édith Méra, c’était une longue, belle et fine liane du cinéma.Mais de mauvaises langues avaient répandu que cette liane ne s’enroulait qu’autour d’autres lianes.Tout cela était fâcheux pour mon ami l’aide de camp et rassurant quant à la pureté de l’armée française.Miss Barney découvrait toujours, disait-on, un homme de lettres considérable comme le centre de gravité de ses réceptions.Ce soir-là, c’était une sorte de géant tirant sur le roux, affreusement barbu et qui débitait des propos qui me parurent 75 loufoques.Il parlait dans un sabir où dominait l’Américain.J’étais ignorant.Je ne lisais pas les Américains.Je ne savais pas qu’Ezra Pound était un très grand poète (et c’est très tard que j’en convins).Aussi, lorsqu’il se mit à vitupérer contre Baudelaire auquel il ne trouvait, disait-il, qu’un talent: celui de raconter des histoires de chats, je crus l’occasion facile de me faire valoir.J’étais à l’âge de la mémoire et du courage bête.Je l’interrompis, lui servis ma fraîche science baudelairienne, en appelai au témoignage du critique Émile Henriot qui était présent et plutôt embarrassé mais avec un regard approbateur, et je terminai en lui disant qu’il était pire que le colonel Aupick, l’infâme beau-père de Baudelaire.Énervée, Miss Barney dressait des barricades de sandwiches entre le poète et moi.Mon aide de camp me faisait des signes que je prenais pour des encouragements et le désert se faisait lentement autour du fameux centre de gravité.Le ridicule ne tue pas puisque je suis là ce soir.C’était évident: j’étais un peu trop précipité.Aussi, lorsque quelques mois plus tard je reçus un mot de l’écrivain que je souhaitais le plus rencontrer à cette époque, François Mauriac, et qui me disait simplement de venir chez-lui un jour de la semaine précédant la semaine sainte, j’essayai de répérer d’avance tous les pièges à éviter pour que cette rencontre ne tourne pas cette fois à mon désavantage.Je lui avais fait parvenir un peu plus tôt une nouvelle de moi, parue dans un journal de Québec qui s’intitulait Le Désir et l’homme, et qui lui était dédiée.Le titre était idiot au point d’en être vulgaire mais la nouvelle n’était pas si mauvaise.En tout cas, Mauriac m’avait écrit fort gentiment que «son symbolisme un peu gros ne compromettait pas l’habileté du récit et la qualité du style».C’était une belle formule.Je continue à croire que c’était là une appréciation sincère et je la trouve encore juste.Les Mauriac occupaient au 88 rue de la Pompe les deux 76 derniers étages d’un immeuble très haut.Mauriac avait à peu près quarante-cinq ans et sa femme, cousine du poète André Lafon, l’auteur des Horizons chimériques, était un peu plus jeune.J’avais rendez-vous à 10 heures.Bientôt je le vis dévaler l’escalier en vis qui conduisait de son cabinet de travail au salon.Il parla tout de suite et très familièrement.J’était fasciné par son élégance, par le mauvais réflexe de sa paupière gauche, la mobilité de ses mains et par sa tête qui ressemblait à un Gréco.Un mot rapide mais très gentil sur le Canada, une plainte chuchotée à propos d’une lettre moralisatrice que des lectrices du Lac St-Jean (of ail places) lui avaient adressées collectivement, et il me demandait quel livre de lui je préférais.Thérèse Desqueyroux naturellement.C’était aussi celui qu’il mettait au dessus des autres pour l’acuité, presque la cruauté de l’analyse.Je devais, quarante ans plus tard, alors que j’étais en poste à Bordeaux, apprendre toute la vérité sur son héroïne.Thérèse Desqueyroux a existé, le fond de l’histoire, particulièrement son côté le plus tragique, disons le mot, le plus odieux, est vrai.Et j’ai connu le fils de Thérèse: il est membre de l’un des grands corps de la République.Physiquement il a de plus en plus les traits que Mauriac a donnés à sa mère.Mais le matin de ma visite chez-lui, Mauriac ne me dit rien de tout cela.Il voulait m’entendre parler de moi: mes projets, mon milieu familial, mon attitude religieuse; tout semblait l’intéresser chez ce garçon venu de loin pour le voir.De temps à autre il m’arrêtait dans mon récit, atténuait l’une de mes expressions qui lui paraissait trop forte, me ramenait en arrière, ordonnait à sa manière les traits épars d’un portrait de moi que de toute évidence il voulait juste.Mes jugements sur quelques-uns de ses amis écrivains, il les écoutait avec curiosité, les discutait, y ajoutait des précisions qui me passionnaient.Je me souviens très bien: il m’arrive de dire de Gide, c’est un grand 77 penseur.Non! grand artiste reprit-il.Il était ravi de mon admiration pour quelques livres de Jouve, de mon intérêt pour Du Bos qui était son ami.Il attendait avec une sorte d’anxiété fraternelle la parution du premier roman de son frère Raymond qui signait Housilanne.Je lui parlai de Malagar, sa propriété du Sauternais.Il me dit qu’il m’y inviterait, ce qui se produisit d’ailleurs mais beaucoup, beaucoup plus tard.J’ai revu Mauriac trois ou quatre fois chez-lui avant de revenir au Canada en 1934, mais toujours en groupe.J’étais parfois invité à ses Bow Window parties que Cocteau adorait parce qu'ils se déroulaient entre ciel et terre.Lorsque j’assumai la rubrique des lettres canadiennes au Mercure en 1955, il m’envoya un mot très amical.Je l’avais d’abord revu en 1946, torturé par la liquidation de la guerre et le départ du général de Gaulle du Gouvernement.Cet homme fragile, d’une sensibilité féminine, nerveux comme un animal racé, qui venait d’étonner ceux qui le connaissaient par son merveilleux courage intellectuel et physique dans la Résistance, portait maintenant sur ses épaules toutes les inquiétudes de la France.De 52 à 64, c’est dans des occasions dites fonctionnelles que je le rencontrai.Un sourire tantôt affectueux, tantôt amusé me disait, par dessus les visons et les petits fours, qu’il se souvenait: puis ce fut l’invitation à Malagar, mais vous me permettrez de réserver ceci pour plus tard.En 1970, je venais de prendre la responsabilité de notre Ambassade à l’Unesco et rentrais d’une mission à Venise.C’était en septembre, Mauriac venait de mourir.Le soir des funérailles nationales on amena son corps sur les marches de l’Institut, face à la Seine.Je me joignis à la foule de ses admirateurs, de ses amis, qui occupaient, sur toute la largeur, le Pont des Arts.Dans cette très douce nuit du premier automne, Paris encore en vacances était presque silencieux.Soudain, un groupe serré de personnes 78 s’appuyant les unes aux autres s’avança vers le cercueil.C’était sa famille.J’ai cru voir les personnages de ses plus noirs romans.L’heure avance et le fil de mes souvenirs s’allonge de plus en plus.Ne serait-il pas agréable, avant de terminer, que nous nous tournions vers un peintre.Ma rencontre d’Alfred Pellan à Paris se situe en 1929 ou 1930.Il vivait dans son milieu, avec des peintres.Ce laborieux à la fois méthodique et inquiet ne trouvait guère de temps pour les palabres des littéraires.On le voyait parfois à la Légation de la rue François 1er, son visage riait à la vie et à ses chatoiements.Il franchissait comme en s’amusant la course d’obstacles des Beaux-Arts, de l’Académie Jullian et des grands ateliers.Certains amateurs parisiens, qui conservent des Pellan de cette époque, s’étonnaient que ses compatriotes n’eûssent pas encore mieux saisi l’importance des promesses et des primeurs de son génie.À la fin des années 30, Pellan avait des toiles dans quelques grands Musées de France.J’ai vu celles de Bordeaux, Grenoble et Nantes et, bien entendu, la grande toile du Musée National d’Art moderne à Paris.La critique française s’occupait de lui, de plus en plus souvent.Le Canada était en train de le perdre au profit de la nouvelle peinture française.Il était de l’École de Paris.La guerre l’a ramené au Canada.Sans doute le choix du retour a-t-il contribué puissamment à ouvrir de nouvelles voies dans son génie créateur.Une synthèse se faisait chez-lui de ce qu’il avait appris à être par ses contacts avec les chefs d’oeuvre et leurs auteurs en France et ailleurs, et de ce que le Canada, ses paysages, ses hommes, ses exigences lui apprenaient qu’il deviendrait.Ce fut l’époque de ses somptueux fusains et d’une liberté joyeuse dans l’invention des formes et l’ivresse des couleurs.La peinture chez-nous c’était Pellan, le peintre aux mille et mille signes. Fin 1951, je revenais en France pour de longues et passionnantes fonctions à notre Ambassade.J’avais souvent vu Alfred Pellan lorsque je faisais partie de cette commission fédérale qui, sous la direction de Vincent Massey, avait été chargée de 1949 à 1951 de définir une politique culturelle du Canada à l’étranger correspondant à nos besoins et à nos ressources.Je savais donc depuis mes rencontres avec lui à Paris, avant guerre, et au Canada plus récemment, je savais aussi par Fernand Léger et Henri Laugier que j’avais vus souvent à Montréal, qu’il était, dans le domaine artistique, la première valeur d’échange à présenter à nos amis français, qui par ailleurs avaient déjà découvert d’eux-mêmes Jean-Paul Riopelle, dont l’aventure fulgurante n’a pas fini de les émerveiller.Il fallait donc susciter l’occasion de ramener Pellan à Paris.Notre ambassadeur, le général Vanier, ne demandait pas à être convaincu.En quelques mois, les services officiels français et ceux de notre gouvernement à Paris et à Ottawa avaient donc fait ce qu’il fallait pour qu’une date fût fixée au début de 1955 pour une rétrospective de Pellan, peintre canadien de l’École de Paris, au Musée d’Art moderne de l’État français.Pellan reprit résidence là-bas.Il avait son atelier dans la maison de Boulogne où Malraux habitait.L’intérêt que Malraux prenait aux toiles que Pellan classait avec sa minutie bien connue, en vue de leur groupage définitif, était une garantie de plus en faveur de notre choix.Jean Cassou, le Conservateur du Musée National d’Art moderne, qui est aussi un très délicat poète, son collaborateur Bernard Dorival, suivaient de près la mise sur pied de la rétrospective.Fin 54, dès que le Musée fut libre, Pellan, comme le faisait Braque, commençait lui-même l’accrochage.Deux étages furent mobilisés pour cette collection qui allait de son premier tableau peint à 14 ou 15 ans, Les Fraises, aux dernières grandes toiles que vous retrouvez maintenant dans plusieurs m colllections particulières au Canada, aux États-Unis et en France, de Paris à Libourne et Bordeaux.On se pressa au vernissage.La critique, dont je conserve un dossier complet, fut de la très bonne critique française.Pellan était jugé en regard des plus grands de l’époque.Le diagnostic était plus que favorable.Il n’y eut qu’une dissidence, celle d’un hebdomadaire qui faisait ses premières dents et qui ne savait où mordre pour se soulager.Aujourd’hui cet hebdomadaire n’a plus de dents.Pellan avait gagné deux batailles en France.Il pouvait revenir dans son pays continuer son oeuvre.Il a choisi de nous appartenir, et personne ne lui a demandé, ni en France, ni au Canada, de mettre le cachet d’un passeport sur ses oeuvres qui sont également des deux pays.Mesdames, Messieurs, on n'ajoute pas de conclusion au rappel de souvenirs sans complications, ni complexes comme ceux-ci.Ce serait vouloir les faire sortir de sa vie.Je ne suis pas un mémorialiste et je n’écrirai ni mémoires, ni testament politique ou culturel, non plus, bien entendu, de testament économique.Je n’écrirai pas de mémoires parce que, comme un ministre, qui m’aimait beaucoup sans doute, l’a dit avec raison, je suis paresseux.Ne faut-il pas être tous un peu paresseux avec les êtres, les livres, les travaux et les gadgets que l’on n’aime pas.Autrement ce serait la guerre violente et continue.Je vous ai fait part de quelques très bons moments de ma vie.Ils me paraissent valables et je suis moralement certain que vous partagez l’admiration que j’ai pour ceux qui les ont éclairés: Alain Grandbois, Alain Chartier, Mauriac, Pellan et quelques autres.J’espère avoir apporté des raisons supplémentaires à votre admiration pour eux.Mon expérience n’a pas plus de valeur que celle de mes amis qui ont été placés dans les mêmes circonstances de vie. 81 S’ils se taisent, c’est qu’ils sont plus paresseux que moi.Ou que, comme moi, ils ne veulent pas prendre prétexte de l’âge qui avance pour se draper dans l’ombre des destins éclatants.Comme moi, ils se rappellent sans doute cette remarque du cardinal de Retz, que citait dernièrement une très importante personnalité politique de France: «Les grands noms fournissent de grandes raisons aux petits génies».Conférence prononcée à l’Alliance française de Montréal en octobre 1973. 82 DU CONCEPT DE LITTÉRATURE AU CANADA En Europe et particulièrement en France chacune des grandes générations littéraires, au moins à l’époque moderne, compte quelques essayistes qui font la philosophie de la littérature.Ce travail consiste non pas à définir la direction des principaux mouvements non plus qu’à chercher la signification des oeuvres les plus importantes mais a surprendre dans la variété de sa gamme la conception qu’auteurs et lecteurs peuvent avoir de la littérature à tel moment donné et à situer ces notions dans l’échelle des valeurs en cours.La critique et l’histoire fournissent les éléments de cette recherche mais les facultés de discernement, d’appréciation et de classification qu’exerce ordinairement la critique ne suffisent pas.Il faut une puissance de synthèse qui sait retracer l’essentiel ainsi que ce qu’il peut y avoir d’identique dans des productions qui se présentent sous les formes les plus variées.L’opération suppose aussi une vigilance d’esprit et une vigueur intellectuelle qui, tout en estimant la singularité nécessaire des oeuvres, peuvent saisir ces caractéristiques souvent assez difficiles à découvrir qu’elles ont en commun.Ces analyses d’ensemble «sub specie aeternitatis» sont habituellement le produit d’une combinaison de réflexions, de connaissances et d’expériences longuement mûries.En abordant le fait littéraire comme phénomène esthétique, spiritualiste, national, social ou simplement humain, elles visent à éclairer la 83 question même de l’existence et la raison première de l’oeuvre littéraire, en dehors des considérations d’intérêt professionnel et à un niveau qui est bien au-dessus des simples règles de l’art d’écrire.C’est l’essentiel du fait littéraire en regard de l’individu, du milieu, de l’époque et surtout en regard des besoins traditionnels ou immédiats de l’homme, que la philosophie des lettres essaie de fixer provisoirement.Les résultats pratiques de ce genre d’analyses peuvent être considérables.Déterminer l’idée qu’une génération littéraire se fait de la littérature, la conception des lettres quelle élabore avec une conscience plus ou moins claire dans les oeuvres qu’elle produit, c’est en effet lui indiquer des correctifs souhaitables ou l’encourager dans une voie heureuse et, dans les deux cas, d’une manière plus désintéressée et plus générale que la critique ne saurait le faire au jour le jour.Lorsqu’on 1924 Jacques Rivière et Marcel Arland se sont entretenus, dans la Nouvelle Revue Française, de cet état des esprits que M.Arland appelait «un nouveau mal du siècle» et que Rivière interprétait d’une façon plus philosophique comme «une crise du concept de littérature», ils ont certainement contribué à fixer le prestige de ces néo-classiques, on pourrait même dire de ces classiques tout court que sont Proust, Valéry et Gide.Et ils ont diminué d’autant les chances de suprématie et de domination qui pouvaient rester aux écoles d’expérimentation qui voulaient élever leur empire sur les ruines du langage et établir leur influence sur une rupture complète avec la tradition.Rivière, tout en concédant que l’écrivain lui-même—il parlait certainement du créateur et non pas du critique—«n’a pas plus de raison de se demander pourquoi il écrit que l’homme n’en a de se demander pourquoi il vit», nota à ce moment que la tendance de l’époque était de ne retenir comme valables en littérature que les oeuvres qui résultaient d’une découverte soit dans l’ordre de la psychologie soit dans celui du style.Il caractérisait ainsi, dans un premier temps, d’une façon très large, un mouvement qui comprenait aussi bien les surréalistes et les tenants des recherches pures en littérature que les néo-classiques.Mais il indiquait ensuite dans le même article que l’originalité d’une découverte d’ordre psychologique ou stylistique n’était pas suffisante à elle seule et qu’un groupe d’écrivains était en voie justement de marquer sa supériorité sur d’autres groupes peut-être plus originaux que lui en s’efforçant de donner à ses travaux une forme littéraire parfaite qui les rendait entièrement communicables, les reliant ainsi à la tradition d’humanisme et de perfection formelle de la littérature française.Le classicisme des écrivains mentionnés plus haut se trouva donc à résoudre en France la crise du concept de littérature dans un sens original et traditionnel à la fois.Le surréalisme et les écoles analogues n’auraient pu que l’aggraver n’eût été de la mise au point de cet excellent philosophe des lettres que fut, dans cette circonstance particulière, Jacques Rivière.Une autre expérience de philosophie des lettres plus approfondie, mais en même temps peut-être trop systématique, a été conduite en France depuis la dernière guerre par M.Jean-Paul Sartre.Je veux parler de cette extraordinaire tentative d’hiérarchie des valeurs littéraires contemporaines que l’on trouve au tome II de Situations, sous le titre de «Qu’est-ce que la littérature?» Cette étude de Sartre est plus qu’une simple mise au point sur le concept actuel de littérature, et c’est précisément parce qu’elle emprunte dans certains passages l’allure d’une directive trop pressante que, si lumineuse qu’elle soit dans quelques-uns de ses aspects, elle ne peut pas être acceptée comme la vue sereine et détachée sur la philosophie des lettres d’aujourd’hui qui serait utile d’une façon égale à tout écrivain.D’autre part, on s’explique facilement que l’essayiste qui 85 définit la littérature comme une suite de tentatives pour dévoiler de nouveaux rapports entre les êtres et distinguer les valeurs qui méritent de durer, et aussi comme un appel à la liberté de l’homme pour l’engager à employer cette liberté dans de bonnes directions, bref on comprendra que l’écrivain qui a mis en circulation l'idée d’engagement ne puisse pas dépouiller son esprit missionnaire lorsqu’il traite de l’objet de la littérature.Il faudra donc laisser se décanter encore la notion de littérature exposée par Sartre avant de savoir ce qu’elle peut contenir de juste et de permanent.Pour le moment, je cite cette expérience afin d’illustrer ce qu’on entend par une philosophie des lettres.Et il s’agit là d’un exemple exceptionnellement brillant dans le genre.Est-il besoin de préciser que nous n’avons encore rien entrepris au Canada de l’ordre de ces deux expériences de Rivière et de Sartre?Nous n’avons rien non plus qui puisse se comparer au livre très important mais plus technique de M.Baldensperger et encore moins à cette métaphysique de la littérature que Charles Du Bos a intitulée lui aussi Qu’est-ce que la littérature?et qu’il avait d’ailleurs écrite originellement en anglais.Mais, enfin, est-il possible de penser que l’idée générale que l’on se fait ici en 1951 de la fonction littéraire est moins sommaire que celle de cet homme d’État canadien qui disait à Chauveau il y a soixante-quinze ans: «Ce jeune homme ne fait rien.il écrit»?Pour répondre à cette question, commençons par le rappel de deux incidents récents.Ils démontrent tous les deux que, si l’opinion aujourd’hui traite les lettres avec moins de négligence qu’au moment où cette boutade a été lancée, elle n’est peut-être pas plus éclairée.Le premier s’est déroulé en 1950.J’avais alors l’occasion de parler avec un jeune Canadien de langue française qui, avec quelques camarades, se proposait de fonder une revue.Tous ces jeunes gens ont reçu une sérieuse formation intellectuelle au 86 Canada et à l’étranger, et la plupart d’entre eux occupent déjà une place enviable dans la vie des idées au Canada.Or, pour me définir l’orientation de sa revue, ce garçon qui appartient indéniablement à l’élite intellectuelle, m’a dit d’abord ceci que je trouve très significatif: «Il ne s’agit pas d’une revue littéraire.La part de la littérature proprement dite y sera minime».Ces débutants de la vie intellectuelle, qui entendent jouer un rôle dans la nation, qui veulent épurer la politique, contribuer à l’amélioration du sort des masses, considéraient donc comme un impératif l’obligation de manifester au départ leur méfiance ou leur indifférence envers la chose littéraire.Peut-être éprouvent-ils dans leur for intérieur une certaine mélancolie à devoir exprimer cette méfiance qu’ils considèrent probablement en secret comme une exigence absurde du milieu.Il est possible aussi que les lettres pures leur paraissent d’un intérêt très réduit dans notre société de 1950 ou de 1951.Peu importe que ce soit l’une ou l’autre raison qui ait inspiré mon interlocuteur.Ce qui me paraît significatif, c’est qu’une équipe de jeunes Canadiens qui pensent d’une façon personnelle, et dont l’intérêt envers la culture s’est certainement manifestée, dans leur plus jeune âge, par diverses contributions à la littérature pure, lorsqu’ils se réunissent aujourd’hui pour exercer une influence intellectuelle, décident d’abord et d’un commun accord d’exclure à peu près complètement les lettres pures de leurs préoccupations.Voilà pour le premier incident.Et voici maintenant le second.Il y a deux ou trois ans, un romancier canadien propose au directeur d’un journal de se charger de la rédaction d’une page consacrée à la littérature.«Mais, mon cher ami, lui répond le directeur, pourquoi réserver une page à la littérature?La littérature, mais vous la trouvez dans tous nos articles et dans chacune de nos pages».Cette fois il ne s’agissait ni de mépris ni de méfiance.On assistait à la liquidation complète, à une liquidation 87 sans passion, mais d’autant plus pernicieuse, de la signification traditionnelle que l’on a donnée au mot de littérature qui, dans l’esprit de ce directeur de journal, s’applique indifféremment à toute matière écrite sous quelle forme que ce soit.C’est la négation de toute valeur littéraire.Au fond, je pense que le célèbre lieu commun: «Il ne fait rien, il écrit» témoignait d’une attitude d’esprit moins dangereuse pour le sort des lettres que celle que l’on peut inférer de ces deux dernières expériences.L’homme d’État de P.-J.-O.Chauveau exprimait d’une façon inconsciente et insolente à la fois la satisfaction de gens rassurés sur eux-mêmes et qui n’entendent pas être dérangés dans le confort de leurs courtes idées.La littérature était classée, à son tour, au rang des douces manies auxquelles on peut se livrer impunément en marge d’une société qui a bien d’autres passions à caresser.La méfiance ou la peur des jeunes intellectuels de 1950, et la sérénité du directeur de journal qui pense que tout ce qui est imprimé devient de droit de la littérature sont des indices autrement plus redoutables.Ne peut-on conclure de tout ceci qu’autrefois on n’avait aucune idée bien arrêtée sur les lettres et que maintenant, dans certains groupes auprès desquels les lettres devraient compter, on s’en fait une notion fausse?Il ne s’agit pas, dans ces deux derniers cas, d’opinions de spécialistes, et l’on rencontrerait probablement une variété aussi scandalisante d’idées saugrenues sur la littérature chez les gens de formation ou d’esprit identique, dans des civilisations plus anciennes que la nôtre.Voyons donc du côté des écrivains eux-mêmes si la philosophie de la littérature n’y est pas un peu moins sommaire.Aucun d’entre eux, comme je l’ai écrit plus haut, n’a traité le problème d’une façon directe.On ne peut raisonnablement demander aux plus compétents de nos critiques, qui sont des journalistes de profession et des fonctionnaires et dont tous les 88 loisirs sont accaparés par la lecture et le commentaire de la production courante, de s’arrêter à donner en bonne et due forme une théorie des lettres appropriée aux conditions de la création et aux exigences du goût au Canada.Quant aux purs écrivains, ils expriment la conception qu’ils ont de la littérature d’une façon active et concrète en publiant des livres, et c’est bien là le plus important et le plus urgent.Il reste qu’ils travaillent avec un outil dont ils n’ont pas exploré les possibilités et la portée.Aucun d’entre eux n’a eu jusqu’ici la curiosité de démonter cet outil.Cependant, conscient ou inavoué, il y a un concept de littérature inhérent à chaque oeuvre qui est autre chose qu’une simple exposition impersonnelle de la réalité.Le choix des sujets et des thèmes, l’adoption lente, involontaire d’abord, mais de plus en plus déterminée d’une formule d’écriture, la figure que l’écrivain trace de lui-même à mesure qu’il poursuit son oeuvre ainsi que l’ordre de ses préoccupations révèlent avec une netteté plus ou moins suffisante la conception propre qu’il a des lettres.Cette conception est un phénomène d’élaboration qui se produit au même rythme que l’oeuvre et dans le secret de sa maturation.Ce que Taine appelait la dominante d’un talent ou d’un génie est une clef que ce talent ou ce génie nous tend pour nous introduire au concept qu’il a de son art.A défaut de ces analyses puissantes qu’un Sartre ou un Du Bos ont opéré de l’extérieur, dans un plan théorique et presque dogmatique, sur un ensemble d’ouvrages, il nous reste donc une voie d’accès à l’idée qu’un auteur se fait de la littérature, par le détour plus modeste et plus lent de ses oeuvres.Or, si l’on prend ce détour par l’oeuvre de nos écrivains les plus heureux, c’est-à-dire en somme par l’oeuvre de ceux qui ont réussi à imposer leur conception de la littérature au plus grand nombre de lecteurs, on découvre que pour l’écrivain canadien, et par conséquent pour le lecteur canadien, la littérature 89 reste encore en 1951 ce qu’on appelle une activité subordonnée.Et, si étonnant que cela soit à première vue, notre conception des lettres comme activité subordonnée est beaucoup moins différente fondamentalement, et elle a été dans le passé beaucoup moins différente, de celle d’un Sartre qu’on semble le croire.Les premiers écrivains canadiens de langue française après la conquête furent des polémistes et des historiens.Ce n’était même pas des thèses, c’était des positions nationales et morales qu’ils défendaient.Et si aujourd’hui les meilleurs de nos poètes savent s’élever jusqu’à l’universel, et les meilleurs de nos romanciers jusqu’à l’humain, et dans les deux cas d’une façon désintéressée, on trouve encore à côté d’eux un groupe important d’écrivains pour continuer la tradition militante en littérature et surtout un groupe infiniment plus nombreux de critiques et de lecteurs pour affirmer que c’est là la ligne normale et idéale d’évolution de la littérature canadienne.«Ce rôle (des lettres canadiennes) est, avant tout, un rôle de service national.Servir: telle doit être la mission de l’écrivain et telle la mission d’une littérature», écrivait encore en 1928 Mgr Camille Roy.Et il ajoutait: «Depuis ses origines jusqu’à nos jours, notre littérature canadienne-française est en service national».Activité subordonnée et engagement à fond de notre littérature depuis le début; Sartre aurait trouvé ici une école bien disciplinée et prête aux embrigadements.La seule différence c’est que, lui, il veut engager la littérature à partir d’une liberté et d’une disponibilité dont nos anciens n’avaient pas la moindre idée.Dans l’histoire de nos lettres, les causes à défendre étaient antérieures aux écrivains qui devaient les défendre.Ceuxi-ci étaient choisis avant de pouvoir choisir.Un autre historien de notre littérature rappelait dernièrement, dans les termes suivants, les tendances de notre littérature de 1840: «Avec quelle insistance les littérateurs canadiens- 90 français du siècle dernier n’ont-ils pas rappelé cette vérité que la littérature est un sacerdoce laïque, un apostolat véritable dont les hautes fonctions requièrent de profondes convictions religieuses et interdisent tout compromis avec l’esprit du siècle et ses frivoles victimes.» Et le même historien concluait d’ailleurs par des conseils qui ne laissent aucun doute sur ce qu’il croit être encore la fonction de l’écrivain: «A l’instar de nos ancêtres du Moyen âge, hardis constructeurs de cathédrales gothiques (en quoi étaient-ils si hardis?), bâtissons très haut, toujours plus haut, jusqu’aux étoiles si possible.» Personne ne voit d’objection à cette construction en hauteur, à cette littérature pour géants, mais on se sentirait plus à l’aise il me semble dans une littérature aux proportions de l’homme.C’est d’ailleurs dans ces proportions que les écrivains de notre école de 1940 travaillent et ils nous permettent ainsi de parler d’un tournant dans le concept de littérature au Canada de langue française.Jusqu’à cette école, qui n’a pas dit son dernier mot et dont on pourrait retrouver des précurseurs isolés en remontant assez loin dans nos lettres, notre conception de la littérature était donc généralement influencée dans le sens du service patriotique et religieux par des circonstances historiques et nationales auxquelles il aurait été difficile à nos écrivains de se dérober.Ce que l’on peut reprocher aux historiens que j’ai cités plus haut, ce n’est pas de louer ces écrivains de notre passé d’avoir conçu des lettres comme une activité entièrement subordonnée à l’action nationale ou à la propagande religieuse, mais bien de ne pas voir que notre situation nouvelle dans le courant général des idées a rendu désuet, tout au moins incomplet ce concept d’une littérature canadienne exclusivement centrée sur le national et le religieux.Une inspiration plus largement humaine doit animer nos écrivains et anime de fait les meilleurs d’entre eux.Ceux-ci sont en 91 voie de faire la preuve qu’ils peuvent être aussi canadiens et chrétiens que leurs prédécesseurs tout en se refusant à démarquer la vieille rhétorique et les annales de la propagation de la foi.Deux oeuvres parmi plusieurs autres marquent, avec une netteté particulière, ce tournant dans notre conception des lettres: le roman de Robert Élie, les articles et l’action critiques de Roger Duhamel.La Fin des Songes, qui est un roman profondément chrétien, pose le problème du sens de la vie avec une pénétration et un talent qui doivent être un sujet de scandale aussi bien pour ceux qui continuent à vouloir assigner des tâches extrahumaines ou surhumaines à la littérature que pour ceux qui l’entendent comme une sorte de prolongement tardif d’exercices scolaires naturellement inoffensifs.Quant à la philosophie critique de Roger Duhamel, il est d’autant plus intéressant de reconnaître les libertés qu’elle sait prendre en littérature avec les règles traditionnelles des jugements fondés sur le nationalisme intellectuel que Duhamel est en politique un nationaliste, et que l’on peut présumer que sur ce plan il hésiterait à user des mêmes libertés.Cette attitude littéraire de Duhamel prouve qu’il est un homme de goût qui sait ne pas confondre les genres et que nos esprits les mieux formés ont une conception des lettres qui est enfin sortie de cette période de balbutiements critiques où se complaisent toujours dans leur désert intellectuel quelques universitaires.Je ne dis pas que, pour Élie et Duhamel, la littérature n’est pas encore, dans un certain sens, une activité subordonnée.Mais au moins est-elle chez eux, comme d’ailleurs chez la plupart des écrivains les plus influents, subordonnée à une idée désintéressée de l’homme, on pourrait même dire à une inquiétude de l’humain qui s’apparente à celle sur laquelle les grandes littératures ont fondé leur grandeur.Grâce à cette école—à propos de laquelle il est d’ailleurs intéressant de rappeler qu’elle s’est affirmée après 1940, c’est-à-dire à une époque où les écrivains cana- 92 diens de langue française avaient de tragiques et de bonnes raisons de croire qu’ils étaient chargés d’une mission d’humanisme, dans un monde où l’humanisme traditionnel de la France ne pouvait plus s’exprimer—l’idée de mettre la littérature au service de causes, si nobles soient-elles, est définitivement dépréciée dans notre milieu.Les «causes» ne s’en porteront pas plus mal.La littérature s’en portera mieux.Nous voilà donc en présence d’une évolution heureuse dans le concept de littérature chez un groupe d’écrivains canadiens de langue française.Cette évolution reste cependant menacée, comme on a pu le voir dans les citations données plus haut, par la survivance d’une certaine tradition exclusivement militante et apostolique dans la façon de penser les lettres.Elle l’est aussi par un ordre particulier de préoccupations qui se généralisent de plus en plus.Je veux parler des préoccupations ayant trait à la forme que devrait revêtir notre littérature pour devenir nationale, en prenant ce terme dans le sens qu’il a lorsqu’on veut dire d’une littérature qu’elle représente bien le caractère et les traits particuliers de la nation.Cette volonté de faire national dans les lettres est le résultat de l’ignorance du processus d’évolution des grandes littératures, elle peut avoir aussi son origine dans une application à nos lettres de recettes et de formules qui, pour des raisons différentes, ont bien servi la peinture canadienne, et elle est la cause de cet égarement dans le régionalisme de certains de nos écrivains qui ne savent pas penser et qui ne peuvent pas vraiment écrire.Si l’on connaissait un peu mieux l’histoire des grandes littératures, on saurait qu’elles sont devenues nationales à la longue, au cours des siècles, sans le vouloir, en le sachant après coup si l’on peut ainsi dire et à mesure que se succédaient des oeuvres où les qualités d’universalité se mêlaient à l’expression de valeurs d’un ordre plus particulier qui finirent par être reconnues comme 93 des valeurs nationales.Montaigne, Descartes, Pascal, Bossuet, Racine, Stendhal, Valéry, Gide n’ont pas voulu faire de littérature nationale.Mais ils sont des écrivains bien français et c’est à eux que l’on se reporte quand on pense la littérature française en termes de littérature nationale de la France.L’idée de littérature nationale n’est pas de l’ordre littéraire mais de l’ordre sociologique.Que nos écrivains retrouvent d’abord, dans le champ d’action qui leur est propre, la conception et surtout la formule pratique qu’avaient de la littérature tous ces écrivains français que je viens de citer.Le national leur sera donné par surcroît.Il est vraisemblable de croire que la dextérité, et dans certains cas le génie, avec lesquels un groupe de peintres canadiens ont réussi à créer une peinture nationale et à l’imposer comme telle à la critique au Canada et à l’étranger, ont fait rêver nos écrivains de la possibilité d’atteindre le même objectif et de connaître le même succès en appliquant des théories identiques à la littérature.Il y a cependant un détail important qu’ils ont négligé.Ils n’ont pas vu en effet que cette école de peintres à laquelle la critique reconnaît le mérite d’avoir créé une peinture canadienne s’est systématiquement attachée à représenter des régions qui sont situées en dehors et très loin des agglomérations où s’élabore la civilisation canadienne.Le Groupe des sept a arbi-tralement choisi des lacs et des forêts du grand nord comme types de la nature canadienne et c’est en rendant admirablement le silence et la solitude de ces paysages qu’ils ont fait national.Notre peinture en est une de nature.Or, il est impossible à des écrivains de créer une littérature nationale en se limitant au traitement des extérieurs, si brillante et originale que soit la description.La littérature exige la présence de l’homme.Bien plus, sauf dans le cas des oeuvres qui ne veulent être que descriptives, la nature n’est amenée dans l’oeuvre que pour servir de fond de scène au drame. Elle doit donc se faire modeste et laisser parler l’homme.Oui, laisser parler l’homme, c’est là un principe au nom duquel on doit rejeter aussi bien les ambitions de suprématie du régionalisme que la domination de la littérature de nature.Il y a une place pour le régionalisme dans la littérature, mais aussi il y a régionalisme et régionalisme.Pour ma part, je serais disposé à sacrifier plusieurs romans psychologiques qui ont eu quelque succès au Canada, depuis vingt ans, à un roman de Guèvre-mont ou au premier ouvrage de Ringuet: Trente arpents.Mais ce qu’il faut éviter c’est de laisser se répandre le concept que toute la littérature d’un peuple peut se limiter à des oeuvres de caractère régional.Faire de la littérature de ce genre par principe ou par désir d’originalité c’est indiquer que l’on entend les lettres comme une entreprise de décoration intérieure spécialisée dans la «catalogne» et «l’étoffe du pays».Il y a une école de régionalisme au Canada qui condamne systématiquement tous les efforts vers l’humanisme et l’universalité.Elle est tellement dépréciée auprès des esprits sérieux qu’il ne lui est plus guère possible d’empêcher les plus forts de nos écrivains de marcher du même pas que leurs collègues des littératures plus évoluées.Elle n’ose plus attaquer de front et c’est sous le masque du moralisateur qu’elle conduit ses petits combats d’arrière-garde.Sa tactique s’inspire de la confusion.En affectant de mettre toute la production littéraire française de ce siècle sur le même pied, en traitant également et sans faire les distinctions nécessaires, Sartre, Proust et Mauriac, par exemple, de romanciers dangereux, elle vise indirectement à éteindre le prestige de ceux des auteurs canadiens qui se rattachent à la tradition française du roman psychologique et qui savent d’ailleurs fort bien éviter de pousser cette tradition au delà des limites permises par les bonnes moeurs.Cette école espère ainsi faire passer sa camelote au premier plan.Ceci revient à dire qu’elle transpose dans 95 la littérature un concept et des méthodes de contrebandier.Cette étrange conception des lettres compte à peine dans le tableau assez varié de nos idées sur la littérature.Ce qui est important, c’est que la tradition psychologique dont je viens de parler continue à retenir l’attention et à animer les travaux des meilleurs parmi ceux qui font métier d’écrire au Canada.Ils peuvent user d’autant plus libéralement de cette formule que leur position ainsi que leur expérience d’écrivains français en Amérique leur permet de l’enrichir d’une tonalité originale qui contribuera à la garder bien vivante.On sait que le concept de littérature psychologique a été mûri dans le monde occidental par des siècles de recherches sur l’homme et par de géniales entreprises individuelles de mise au point auxquelles moralistes, auteurs tragiques et poètes ont apporté tour à tour leur contribution.Cette conception bien établie de la littérature a, sur toutes les autres, la suprématie d’être de l’ordre de ce qui intéresse l’homme d’une façon permanente puisque c’est lui qui en est l’objet, qui en forme le centre.Elle est assez souple pour s’adapter aux exigences changeantes des temps et à la diversité des points de vue et des talents.Dans cette formule humaniste, la littérature reste une activité subordonnée au sens le plus large et le plus élevé du terme.Que l’accent porte sur un engagement nécessaire au service de la liberté humaine contre les tentatives d’oppression de cette liberté, comme c’est le cas dans la théorie de la littérature engagée, qu’il porte plutôt sur les conflits éternels au coeur de l’homme déchiré en lui-même, comme c’est le cas dans la famille Pascal-Racine-Mauriac, dont André Giroux et surtout Robert Élie sont des rejets en terre canadienne, ou que le détail de la vie quotidienne et de la réalité humaine devienne la principale préocupation du romancier, comme cela se passe chez les réalistes de la littérature occidentale et chez les nôtres, c’est toujours dans la subordination à la cause 96 de l’homme que la littérature est conçue, quelle trouve sa raison d’être.Cette idée des lettres est peut-être encore assez mal dégagée chez quelques-uns de nos écrivains.Elle est peut-être prématurément engagée chez d’autres qui n’ont pas pris tout le temps de réfléchir à la philosophie de leur art ou de leur métier avant de s’exécuter, et qui de ce fait tombent souvent dans le prophétisme et délivrent vraiment beaucoup trop de messages.Peu importe, car la conception des lettres dans une civilisation harmonieuse doit être pluraliste et d’ailleurs ces déviations provisoires restent encore dans une ligne humaine qui est la ligne sûre.Charles Du Bos n’a-t-il pas écrit que «la musique de la littérature n’exclut rien et au contraire inclut tout de ce que Wordsworth appelait dans un de ses vers les plus célèbres: The still, sad music of humanity Le chant silencieux et triste de l’homme».La Nouvelle Revue canadienne.Vol.I, No 1, février-mars 1951, pp.15-26. 97 GRANDBOIS ET RINGUET Je dois vous présenter deux écrivains canadiens-français.Du premier, Ringuet, pseudonyme du Docteur Philippe Panneton, on peut dire qu’il est un exemplaire complet de l’homme du dix-huitième siècle.Le second, Alain Grandbois, est le modèle du poète sans trahison.Pour une littérature aussi éloignée de sa source une telle variété dans les caractères est au moins un signe de vitalité.Puisque vous avez réuni ce soir Alain Grandbois et Ringuet dans l’hommage que vous rendez aux écrivains français du Canada, c’est qu’ils doivent avoir cependant un certain nombre de points communs.Cette parenté Ringuet-Grandbois n’est certainement pas fondée sur la similitude des tempéraments.Ringuet est un homme curieux de tout mais entièrement dénué d’inquiétude.C’est un esprit caustique assez bourgeois au fond si on veut bien retenir de cette expression ce qu’elle contient de stable, d’intelligent et d’un peu voltairien, et oublier ce sens étriqué qu’elle a pris à partir du XDCe siècle.Dîner avec ce frère de chanoine c’est être invité chez Anatole France en compagnie de Paul Souday.La puissance d’observation et d’analyse de Ringuet qui est à la fois vaste et précise, est complètement tournée vers l’extérieur.Tous les personnages de ses romans sont soumis à une loi implacable de désintégration et finissent par céder à un jeu impassible de forces extérieures et inhumaines où l’homme ne tient plus 98 aucun rôle volontaire.Cette philosophie d’où tout spiritualisme est exclu fait bon ménage chez Ringuet avec une imagination brillante au sens où les arêtes d’une pierre précieuse sont brillantes, mais elle était peu favorable à la culture de la sensibilité.Aussi lorsque Ringuet est tendre, c’est plutôt par l’intelligence que par la sensibilité.On ne peut que le louer d’avoir, avec un tel tempérament, évité la poésie et de s’être cantonné dans le roman.Il a eu raison aussi de faire de l’histoire ou plutôt de certains aspects curieux de l’histoire, son passe-temps de romancier.Alain Grandbois est d’une trempe bien différente.Il est un jour devenu avocat, et ceci nous rappelle que Ringuet a été pendant très longtemps un praticien recherché.Mais alors que celui-ci utilise au maximum, dans le roman, des méthodes scientifiques qu’il a éprouvées lorsqu’il était un médecin-spécialiste des trois sens qui sont le plus nécessaires à un écrivain: la vue, l’ouïe et la parole, Alain Grandbois a jeté par-dessus bord d’un coeur rapide, il ne sait plus si c’est dans la Mer de Chine ou dans quelque atlantique, l’équipement de scaphandrier de sa formation juridique.Grandbois, à vingt ans, était déjà un nageur libre qu’aucun rivage ne pouvait fixer.C’est aujourd’hui un plongeur de fond aux muscles assouplis par une culture inquiète.Son oeil est fait aux grandes profondeurs.Entre une femme et une sirène, il élira la sirène parce que sa voix est plus trouble mais aussi parce qu’il se sent capable d’éviter les récifs.Il est né à Québec comme ce personnage de l’histoire du Canada, Louis Jolliet, qu’il préfère à tous les autres et dont il a raconté les aventures dans son premier livre publié avant la guerre chez Messein.Il n’est pas comme Boileau ou Ringuet frère de chanoine, mais il avait un oncle qui initiait les lévites de Québec aux Saintes Écritures et qui était la réplique canadienne de votre Henri Bremond.Élu par la poésie dès son enfance il a fait de la première partie de sa vie, et cela jusqu’à 99 quarante ans, un long poème caché dont les deux recueils qu’il a publiés depuis 1945 nous donnent tantôt l’essentiel, tantôt de simples échos.À peu près au même moment, Ringuet, de son côté aussi longtemps silencieux que Grandbois, s’entraînait au roman dans les salles de garde et les blocs opératoires des hôpitaux.Et voilà que ces deux écrivains se rejoignent aujourd’hui au seuil de votre Société des Gens de Lettres qui, avec sa très vieille histoire, n’est plus à un paradoxe près.Mais que peuvent-ils donc avoir de commun qui nous permette de les réunir autrement que sur le seul terrain professionnel?D’abord, une même fidélité canadienne qui, au-delà de leurs réserves à l’égard d’une civilisation où les mouvements de l’écrivain sont moins faciles que dans les deux civilisation-mères, tient par l’essentiel de leur génie à ce qu’il y a d’essentiel dans le génie du groupe.Sans doute Grandbois, Ringuet et quelques autres de nos écrivains, comme Robert de Roquebrune sont-ils l’illustration même de cette loi qui veut que les oeuvres canadiennes d’expression française ne commencent à avoir un poids littéraire que dans la mesure où elles comptent dans le fonds commun à la France et au Canada de langue française.Ils sont d’autre part l’illustration de cette autre loi, qui n’est absolument pas contradictoire, selon laquelle il est inutile de penser que les écrivains canadiens-français, si près soient-ils du courant français, puissent jamais devenir ce qu’on appelle des écrivains parisiens.La fidélité aux origines est plus immédiatement vérifiable chez un romancier par le fait même des sujets, du cadre, des caractères et des concessions aux particularismes linguistiques des personnages.Chez le poète, chez un poète aussi habile que Grandbois, rien dans la substance du poème, dans sa facture ne révèle clairement les origines canadiennes.La poésie est ici un admirable faux passeport.C’est par la façon d’approcher du monde sensible, par les lents détours d’un homme dont le pas est adapté aux longues distances, par la nuance d’autant plus déchirante d’une plainte que celle-ci sort d’une déception plus profonde—cet accent ne se rencontre plus dans une civilisation qui a eu toutes les expériences—que le poète canadien révèle une identité que l’on ne soupçonnerait pas autrement.La fidélité commune à une source nationale est un phénomène normal chez les écrivains d’un même groupe.Je ne l’aurais pas évoquée à propos de Ringuet et de Grandbois si par leur tempérament ils n’apparaissaient pas au premier abord comme les plus détachés parmi nos écrivains.Pour le lecteur ordinaire, Ringuet est presque un cynique et Grandbois un poète dont la partie est située quelque part dans les espaces planétaires.Mais si on y regarde de près, comme la terre de Trente arpents ou de L’Héritage a bien l’odeur de la terre canadienne et comme les fleuves et les archipels de Grandbois évoquent subtilement une géographie que nous connaissons bien.Si précieuse soit-elle, justement parce qu’elle est imprévisible chez des tempéraments de ce genre, la fidélité aux origines n’est cependant pas une qualité tellement rare qu’on puisse en faire l’unique pierre de touche de la valeur de deux écrivains et la raison, parce que cette fidélité est semblable chez l’un et chez l’autre, de les réunir dans un même sentiment d’admiration.Alain Grandbois et Ringuet ont un autre point en commun et c’est une qualité de pessimisme absente de la plupart des oeuvres canadiennes.Tel autre de nos écrivains a une verve comique éblouissante mais qui s’arrête à la surface des êtres ou des choses, faute d’un peu plus de profondeur dans la vision.Et qui dira jamais tout le mal que fait à notre roman la confusion de la simplicité et du simplisme, de la tendresse et de l’amour, et tout le retard qu’apporte au développement d’une pensée originale dans la littérature canadienne-française, l’habitude de pren- dre pour une réflexion personnelle ce qui n’est qu’un système à faire penser tout le monde dans le même sens.Chez Grandbois, le pessimisme est l’aboutissement d’une tendance profonde de la sensibilité, chez Ringuet il est le produit de l’observation lucide et sans défaillance.Pessimisme de métaphysicien sensible chez Grandbois, pessimisme de biologiste chez Panneton.Et sous ces deux formes différentes le pessimisme a autant de vérité, qu’il s’achève dans l’acceptation ou l’écrasement comme c’est le cas des personnages de Panneton ou dans un désespoir tragique mais sans murmure comme dans les meilleurs poèmes de Grandbois.On dira que, si intéressante qu’elle soit, l’attitude de ces deux écrivains ne peut pas être tenue pour une représentation exacte de l’âme canadienne-française d’aujourd’hui, et qu’elle n’est pas même caractéristique des tendances des autres écrivains e du Canada d’expression française.Un enquêteur a posé récemment à un certain nombre d’écrivains des questions qui visaient à déterminer quelle image de l’âme canadienne-française on pouvait dessiner d’après notre e production littéraire.Le nombre des réponses pessimistes démontre au moins que l’angle de vision adopté par Grandbois :l et Panneton, dans un domaine d’ailleurs autrement plus large puisqu’il leur sert à interpréter le monde et l’homme et non pas seulement l’homme canadien et le groupe canadien, est celui de 5 la grande majorité de nos écrivains.Quand on sait d’autre part qu’on retrouve la même atti-iu tude de méfiance lucide et d’amertume chez les chefs de file de la littérature française d’aujourd’hui on est tout disposé à concé-i(i der une valeur exemplaire au pessimisme dédaigneux de Grand-f, bois et à la vision sobrement noire mais résignée de Ringuet.Et l’on se dit que, par les longs détours qu’ils ont faits l’un et l’autre à la recherche d’un humanisme qui ne soit pas une vue de l’esprit Æ 102 mais une reproduction fidèle de l’état des choses, ils ont, dans des perspectives différentes, et avec des moyens inégaux—ceux de Grandbois étant à mon jugement plus vastes—atteint à une conception de la destinée et—pour ce qui est de Grandbois—à une vision du monde qui coïncide avec les découvertes de ceux des écrivains français que nous admirons le plus.Grandbois et Ringuet penseront peut-être que c’est un peu leur récompense que je puisse ce soir leur dire ceci en votre présence et au nom de mes collègues de la critique canadienne.Allocution prononcée par René Gameau à l’occasion d une réception en 1 hon neur des écrivains canadiens par la Société des Gens de Lettres de France, à l’Hôtel de Massa, le 28 février 1956.Chronique de la Société des Gens de Lettres de France, janvier-février-mars 1956, pp.51-52. 103 Beaucoup plus qu’un roman paysan GERMAINE GUÈVREMONT «Marie-Didace» Madame Germaine Guèvremont est une romancière qui fait le bonheur du critique et qui devrait faire l’envie de ses collègues du roman.Elle est le type même de l’écrivain bien doué qui sait amener progressivement chacun de ses talents à maturité.Dans ce magnifique travail sur soi, elle procède avec assez de lenteur pour qu’on ait le temps d’examiner ces talents sous tous leurs angles et avec assez d’assurance et d’entrain cependant pour qu’on garde l’impression de facultés encore très riches, on peut même dire de facultés encore assez fraîches pour qu’elle doive les tenir bien en mains.De son premier livre En pleine terre à Marie-Didace il y a mûrissement de tous ces dons et, ce qui est excellent, c’est qu’à l’inverse des tempéraments ordinaires qui commencent par les triomphes de l’imagination et des autres dons sensibles pour se traîner vers l’assèchement, celui de madame Guèvremont a débuté par la discrétion, pour ne pas dire la sécheresse, et qu’il semble devenir plus jeune et plus sensible à mesure qu’il s’exerce.Germaine Guèvremont a choisi la formule du roman paysan si l’on veut bien donner à ce mot son acception la plus large possible.Mais il faut dire tout de suite que, contrairement à ce qui se produit chez la plupart des écrivains paysans, la terre chez elle n’est pas le personnage principal et que dans Marie-Didace elle n’est même plus du tout un personnage, tout au plus un fond de toile.Quand ce ne serait que pour ce mouvement qui l’arrache 104 du sol pour l’emporter vers les êtres et leur complexité je lui reconnaîtrais une place bien à l’avant-garde de ceux qu’on appelle d’un terme un peu étroit les régionalistes.L’intérêt de son dernier livre ne sort pas de la fidélité plus ou moins grande, plus ou moins acceptée ou combattue de ses héros à la terre.Il vient du caractère tragique que prend l’écroulement d’une famille dans un milieu dont toutes les forces conscientes convergent vers la protection et la durée des familles et, à ce point de vue, dans notre petit monde littéraire Marie-Didace aura la valeur que pouvait avoir un drame familial dans la littérature classique.Je.ne dis pas que les scènes de paysannerie et l’évocation constante de la terre sont là en surcroît mais la lumière ne porte pas de ce côté, elle donne à plein sur l’histoire des Beauchemin.Étonnante histoire.Nous retrouvons tous les personnages du Survenant sauf le Survenant lui-même.Voilà Didace Beauchemin, père hiératique et solennel, sorte d’Oedipe mêlé de Charlemagne.À côté de lui son fils Amable, héros malingre, dépourvu, incertain, victime d’un destin qui lui est imposé par la démence de sa femme Phonsine.Celle-ci est possédée de complexes, de hantises et d’angoisses qui lui viennent d’une hérédité assez lourde et d’une enfance d’orpheline malade et bousculée.Voilà le groupe Beauchemin que le malheur abordera sous les traits d’une femme sans scrupules, l’Acayenne, une veuve de moralité douteuse, que le père Didace a connue par l’entremise du Survenant et qu’il a épousée dans une crise de passion sénile qui lui coûtera toute sa race.Le roman débute avec l’arrivée de l’Acayenne au foyer de Didace.Amable, le fils unique et sa femme Phonsine sont d’accord pour réprouver le mariage du vieux.La mésentente s’installe dans la maison.Phonsine qui est mauvaise ménagère a le dessous.LAcayenne, forte, pétulante et pleine de ressources s’impose d’abord aux Beauchemin puis elle se fait admettre par toutes les familles du Chenal du Moine.Mais le malheur, qui est entré avec elle sous le toit ancestral des Beauchemin, multiplie ses coups.Tous les jours la lutte pour la suprématie reprend entre Phonsine et sa belle-mère.Derrière les scènes ridicules on sent sourdre l’antipathie d’une femme physiquement saine et qui est malheureusement dans la situation de ne pouvoir avoir d’enfant pour une femme plus jeune, malade mais féconde.Chaque étape est bien marquée mais Phonsine est vite battue.Au cours d’un orage qui s’élève entre le père Beauchemin et son fils c’est au tour de celui-ci d’être battu.Phonsine compte sur la crise pour ouvrir les yeux à son beau-père et elle pousse son mari à quitter le toit paternel.Amable s’en va pour ne plus revenir et Phonsine reste seule, avec l’enfant quelle porte, à lutter pour les droits de la branche légitime.Didace résiste à la fugue d’Amable mais lorsqu’il apprend que Phonsine est enceinte d’un enfant qui continuera la lignée il retrouve le sens de ses devoirs paternels, le sens de sa race.Didace se met alors à la recherche d’Amable.Il est trop tard.Le jour de la naissance de sa fille Marie-Didace, Amable meurt quelque part d’un accident.Didace succombe peu après à ses malheurs.Puis, c’est au tour de l’Acayenne que Phonsine trouve morte dans son lit.Le cycle du drame se boucle sur la démence de Phonsine.N’avais-je pas raison de parler de drame antique?Germaine Guèvremont a joué gros jeu en accumulant ainsi les coups du sort.Comme elle peut justifier chacun de ses cadavres devant les lois de la vraisemblance, l’audace lui a réussi et son livre prend de ce fait un caractère de force exceptionnelle.La dégradation d’une famille est l’un des plus anciens thèmes de la littérature universelle.Dans notre monde canadien-français, centré sur la paysannerie il était naturel que ce thème s’inscrivit dans un cadre paysan comme dans le monde de la Grèce primitive, axé sur la 106 monarchie, il était naturel qu’il se déroulât dans un milieu royal.Là s’arrête le caractère paysan de Marie-Didace.On n’a jamais assez remarqué d’ailleurs jusqu’à quel point l’auteur de ce roman entendait rester libre du milieu et de l’atmosphère de ses romans.Dans son premier grand livre c’était le Survenant qu’elle avait chargé de représenter la fantaisie, l’élan et la liberté.Dans celui-ci, c’est l’Acayenne qui remplit le rôle du personnage libre.Mais il faut croire que dans l’éthique de Germaine Guèvremont la fantaisie qui s’installe dans un milieu aussi bien clos et systématisé que celui du Chenal du Moine est un ferment de décadence puisque l’Acayenne ne fait ici que prolonger et achever l’oeuvre de désorganisation et de démolition commencée par la seule venue du Survenant au temps du premier livre.Ceux qui ont lu l’admirable Mas théotime d’Henri Bosco se rappelleront que dans ce roman paysan il y avait aussi une «Acayenne» plus subtile, moins mauvaise mais aussi néfaste par ce qu’elle représentait de liberté.Madame Guèvremont choisit bien sa famille spirituelle.On pourrait peut-être lui reprocher une certaine lenteur à se détacher du cadre paysan avant de s’engager en pleine action psychologique.Ce n’est qu’avec la scène qui détermine la fugue d’Amable que le roman trouve sa véritable ligne de direction, soit vers la cent vingt cinquième page.Analysé exclusivement sous l’angle de l’intrigue, le début du livre ne fait que préparer cette scène dans une suite de petits épisodes qui sont d’ailleurs noyés dans la fresque paysanne qui constituent ces 125 pages.Est-ce incertitude de la composition ou hésitation entre la formule réaliste ou psychologique?Je ne le crois pas.Il s’agit tout au plus d’une concession de l’écrivain au décor qu’elle a choisi, un sacrifice à sa réputation de moins en moins méritée de romancière paysanne.L’intérêt de ces bucoliques du Chenal du Moine est pure- 107 ment descriptif et documentaire.Germaine Guèvremont y développe toutes les ressources d’un talent qui sait voir les nuances et distribuer les plans.La vie de nos campagnes s’y étale avec grâce, plénitude et rondeur.Et surtout la merveilleuse langue de nos gens y prend toute sa valeur.Que cette langue des habitants du Chenal du Moine est éloignée dans ses constructions syntaxiques de celle que nous parlons dans les villes.Et comme elle est bien adaptée aux besoins, aux travaux et aux peines de ceux qui la conservent et ne cessent de l’enrichir.Le moule est authentiquement français et le génie d’assimilation est le même et travaille dans le même sens dans les environs de Sorel que dans les patelins de la Loire.Jamais on ne pourra faire comprendre à un snob de Montréal ou de Québec qui prend prétexte des emprunts de la langue française à l’anglais—dans le domaine du sport pour ne prendre que celui-là—pour dire que les Français de France ne savent pas défendre leur langue, jamais on ne pourra faire comprendre à ceux qui confondent les trahisons de la syntaxe avec l’emprunt d’un mot étranger, que les Français obéissent au génie d’assimilation qui est une de leurs traditions linguistiques en francisant les mots anglais dont ils ont besoin.Nos paysans le comprennent d’instinct et quand ils disent «neveurmagne» pour «never mind» ils font exactement ce qu’a fait la France lorsqu’elle a pris de l’anglais et assimilé des mots comme redingote et cabine.Madame Guèvremont et nos meilleures traditions n’y peuvent rien, on continuera à dire le carré Viger pour signifier le square Viger.Neveurmagne, ce sont les gens du Chenal du Moine qui ont raison.Et la façon directe, entreprenante et fortement française dans laquelle ils s’expriment, est un reflet exact des qualités de leur vie intérieure et une traduction fort instructive, pour ceux qui savent la lire, de leur fidélité française.Avec les deux versants de son talent, le versant réaliste et le versant psychologique, l’auteur de Marie-Didace pose un m 108 problème difficile de choix.On aimera son livre pour l’évocation des scènes paysannes, pour les pages sobres et presque heureuses tant elles sont sereines de la mort de Didace, pour ce qui palpite d’humain dans la fidélité douloureuse d’Angélina au souvenir du Survenant et pour la robuste santé de sentiments que représente l’idée qu’elle se fait du lien familial et de sa conservation.Pour un peu on serait disposé à contredire Gide et sa phrase si souvent vérifiée sur les bons sentiments qui font de la mauvaise littérature.Mais on aimera son oeuvre peut-être plus encore pour le souffle de destruction qui emporte l’action vers son terrible dénouement, pour les analyses vives et retenues des méchancetés qui bouillonnent dans l’âme d’Alphonsine et de l’Acayenne, pour le désert spirituel d Amable et pour cette cruauté audacieuse qui ne se laisse pas fléchir tant que le cercle de la famille Beauchemin n’est pas rompu.Qu’elle élargisse les horizons sur tout un paysage ou qu’elle les resserre subitement sur le climat étouffant d’une âme la puissance d’écrivain de Germaine Guèvremont est devenue égale à elle-même.En un mot et tout simplement on aimera Marie-Didace.Le Canada, lundi 22 septembre 1947, p.5. LA LANGUE PAYSANNE DANS «MARIE-DIDACE» Germaine Guèvremont À propos de deux romans de Germaine Guèvremont, le Survenant et Marie-Didace, fai écrit que l’un des aspects les plus intéressants de ces livres est cette connaissance profonde de notre langue paysanne qu’ils indiquent chez l’auteur.Cet aspect vaut la peine qu’on y revienne au moins d’une façon sommaire.Disons d’abord que nos paysans canadiens de langue française n’innovent pas en créant leur langue en grande partie au moyen d’emprunts.Il y a plusieurs années, dans son livre sur L’esthétique de la langue française, et dans un chapitre presqu’entièrement consacré à l’assimilation des mots anglais dans le français du Canada, Remy de Gourmont rappelait une expérience personnelle qui lui était arrivée en France et qui est courante chez nous.«J’ai vu naître un mot, écrivait-il.C est le mot lirlie.Comme il n’a jamais été écrit, je suppose sa forme lir ou lire, la première syllabe ne peut être différente; la seconde, phonétiquement li, est sans doute par analogie lie, le mot étant conçu au féminin.J’entendais donc à la campagne appeler des pommes de terre roses hâtives, des lirlies roses: on ne put me donner aucune autre explication et le mot m’étant inutile, je l’oubliai.Dix ans après, en feuilletant un catalogue de grainetier, je fus frappé par le nom d'early roses donné à une pomme de terre, et je compris les syllabes du jardinier».En somme, d’après cet 110 exposé de Gourmont, les «early roses» étaient devenues en français, par un phénomène de nationalisation, les lirlies roses.Dans notre pays bilingue, où le petit centre français le plus éloigné et le plus replié sur lui-même n’est pas à l’abri des infiltrations de l’anglais parlé, on peut multiplier par mille le phénomène de nationalisation ou plutôt d’assimilation que je viens d’emprunter à de Gourmont.Et précisément, Germaine Guèvre-mont sait donner le véritable caractère d’une tradition linguistique bien établie à tous les emprunts qu’elle a notés chez nos paysans et au moyen desquels elle les fait s’exprimer.Il s’agit d’une réussite puisqu’à bien considérer les choses, ces emprunts sont entrés dans la langue par la parole et qu’en les faisant passer dans le dialogue, elle a su les élever jusqu’au palier de la langue littéraire.C’est parce que ses personnages sont des créations qui s’imposent, c’est parce qu’ils sont de véritables types représentatifs de tout un peuple, que l’on admet si facilement, bien plus, que l’on trouve agréable et pittoresque à la fois qu’ils disent une «grocerie» de l’anglais grocery pour une épicerie, qu’ils emploient «neveurmagne» pour l’anglais never mind, «ne vous en faites pas», qu’ils parlent de la «shaipe» d’Angelina ou de l’Acayenne quand ils veulent parler de leurs formes, qu’ils disent une «coppe» de l’anglais copper pour un sou, de la «papermane» de l’anglais peppermint pour de la menthe, de la «poutine» de son équivalent anglais pudding pour de la poudingue et ainsi de suite.i Avant Germaine Guèvremont et ses deux romans, le Survenant et Marie-Didace, plusieurs écrivains régionalistes de ( chez nous avaient déjà monté en épingle quelques-uns de ces échantillons de notre langue canadienne-française.Mais, justement parce qu’ils isolaient d’une façon trop exceptionnelle les mots en question, dans une phrase par ailleurs banale et qui aurait ( pu être signée par n’importe quel écrivain français de deuxième ordre, ils ne rendaient pas justice au pouvoir créateur de nos gens en matière linguistique.Sous la plume de Guèvremont, les emprunts à l’anglais, les canadianismes, les déformations linguistiques et les néologismes sortent d’une coulée homogène et s’insèrent naturellement dans des phrases qui les reçoivent aisément et amplement.Ils composent une langue bien mûrie à l’usage d’hommes mûrs et, d’autre part, comme ils sont le produit des traditions d’assimilation de la langue mère, ils enrichissent le patrimoine que nous avons en commun avec la France.Il y a chez les paysans de Germaine Guèvremont des tournures syntaxiques que Ferdinand Brunot aurait adorées.Par exemple lorsqu’un de ses personnages dit: «Avant qu’une branche vinssît tomber dessus, il avait pas un brin de mal», il obéit à une loi obscure de formation populaire et de logique profonde, qui est beaucoup plus forte et vraie que la fantaisie grammaticale qui nous oblige à dire «avant qu’une branche vînt à tomber dessus».Il en est de même pour la formation des nouvelles expressions.L’une des protagonistes du roman a une crise cardiaque.Quelqu’un dépeint la scène de la façon suivante: «T’aurais dû être icitte quand elle s’est pâmée.Elle venait pas à bout de se dépomper.Je te dis qu’elle était belle à voir.Je rentre sans toquer à la porte comme de coutume.Je la trouve-ti pas effalée dans sa chaise, après étouffer bleu».«Se dépomper» pour «se décongestionner», «toquer à la porte», une image pour dire «frapper à la porte», «étouffer bleu» voilà autant de créations saines et spontanées dont nos paysans font cadeau au fonds de la langue française.C’est ainsi que je comprends ce qu’on peut appeler l’autonomie de notre littérature par rapport à la littérature de la France.Une autonomie enrichissante.Le Canada, lundi le 20 octobre 1947, p.5. SUR UN LIVRE DE FRANÇOIS HERTEL: Mystère cosmique et condition humaine* François Hertel restera jusqu’à son évanouissement dans son cher cosmos un penseur récidiviste.Il poursuivra avec d’autant plus de fébrilité sa course le long des abîmes qu’il sait que les risques qu’il prend encore avec la pensée ne laissent indifférent aucun de ceux qui, de façon sympathique ou hostile, ont été curieux de ceux qu’il a déjà courus.Il est un exemple attachant de ce qu’on peut appeler la vocation du risque.Dans ce livre, Hertel ne dit pas tout.Mais ce qu’il retient d’une destinée spirituelle autant qu’intellectuelle, singulière et parfois scandaleuse dans notre contexte social, a un cachet d’authentique vérité personnelle.Tout en concédant qu’on puisse maintenir des positions restrictives à propos de plusieurs de ses conclusions (par exemple le retour à la thèse éculée de la possibilité de la non-existence de Jésus), on réagit sympathiquement et parfois même admirativement à l’engagement personnel qui pousse cet esprit aventureux à jeter ses sondes dans des gouffres où il sait très bien qu’il ne trouvera que d’éparses lueurs de nuit.Hertel ne vise pas à constituer une somme de ses idées qui pourrait se présenter comme une doctrine hertélienne.Il préconise pour le bien, on pourrait même dire, puisqu’il est hédoniste, pour le bien-être de l’esprit humain, la pratique d’une *Aux Éditions La Presse. ¦ 113 humilité active dans la recherche.Puis, il groupe, dans une série de chapitres en forme de mosaïque, ses réflexions sur des thèmes fondamentaux inspirés par des années d’intimité avec quelques systèmes philosophiques et quelques oeuvres de poésie.Bien entendu il prend ce dernier mot dans son acception la plus haute, c’est-à-dire des oeuvres de pure création.Ce ne sont donc ni des structures d’ensemble ni la vérité qu’il recherche mais des opinions: «Qu’il est morne ce monde où les structures veulent mettre en fuite les hypothèses», «Nous ne sommes pas nés pour ce qu’on appelait pompeusement la vérité, nous devons nous contenter d’avoir des opinions.» Une connaissance sérieuse des philosophies anciennes, l’étude de Hegel, Spinoza et Kant, une longue fidélité au personnalisme, une utilisation dynamique de certaines thèses du bergsonisme, un souci honnête de faire objectivement le point sur le marxisme et de constantes références au teilhardisme ont nourri et orienté sa réflexion.Il prend à ces doctrines, qui s’étendent sur un large éventail, ce qui convient le mieux à ses directions philosophiques et confie le reste à son agilité dialectique qui est parfois destructrice.Dans ce reste se trouve le structuralisme.Sa critique de cette doctrine en tant que système philosophique me semble légitime.Mais en tant que méthode d’approche du commentaire littéraire, le structuralisme me paraît aujourd’hui une formule aussi féconde que toutes celles qui ont cours; qu’il s’agisse de critique thématique, symbolique, psychanalytique, marxiste, ou de l’ancienne formule impressionniste.Mais, comme je le disais plus haut, c’est vraiment à partir d’une notion relevant de l’éthique, la notion d’humilité, qu’il construira sa propre synthèse des éléments qu’il veut garder des grands systèmes qui sont ses sources.L’humilité devient ainsi un point de départ et une méthode d’approche vers sa vérité person- 114 nelle.Il en distingue deux espèces: l’humilité chrétienne (il devrait plutôt écrire la catholique), qui serait l’orgueil inconscient de l’homme visant à se valoriser par l’immortalité qu’il s’arroge, par une sorte de divination ambitieuse de la condition humaine; l’humilité cosmique qui est l’acceptation résignée «du peu de valeur de l’homme devant le cosmos.Ce qui fut en lui meurt avec lui».C’est cette forme d’humilité qui lui paraît philosophiquement féconde.Ce choix équivaut à une condamnation de l’anthropomorphisme, qui fait de l’homme le centre de l’univers, et à une répudiation de l’admirable formule des Grecs selon laquelle «l’homme est la mesure des choses».Encore que Hertel, subtil dialecticien, écrira néanmoins quelque part que «Tout se fera par l’intelligence de l’homme».Il reste que la masse de ses réflexions converge de façon irrésistible contre la royauté usurpée de l’homme.Détrôné au profit d’un monde élargi jusqu’au cosmos, qui d’après Hertel est à la fois esprit et matière, et où l’homme est apparu à l’occasion du pas que franchit un jour la conscience en se dégageant de la matière, l’homme serait donc le résultat d’une évolution «créatrice» de la matière et non pas le produit d’un acte créateur.Ainsi serait abolie la thèse de l’ancien dualisme matière-esprit, dont les deux composantes seraient inconciliables.C’est en forçant un seuil différentiel que le teilhardisme a vu (mais n’a pas osé dépasser tout au moins officiellement), c’est aussi en exploitant, par un intéressant mouvement dialectique, les possibilités de l’intuition bergsonienne que Hertel en vient à proposer cette dimension nouvelle de l’univers.La cosmologie est élevée ainsi à la hauteur d’une ontologie.Cette conception globale évoque naturellement l’ivresse supérieure des astronautes découvrant du haut d’une trajectoire 115 ¦ inédite les formes et les couleurs de notre monde.Ou mieux, on pense à la frayeur de Pascal devant le silence des espaces infinis.Pas tellement silencieux d’ailleurs, ces espaces infinis, si on se souvient de l’allusion platonicienne aux théories pythagoriciennes des sept sphères emportant les planètes et d’où s’élèveraient les sept sons de la lyre.À l’idée d’un monde élargi jusqu’au cosmos, inférée par Hertel de ses recherches inspirées par une pure intuition bergso-nienne, à ce monde nouveau, flottant à une place relativement modeste dans sa globalité universelle, correspond donc une métaphysique nouvelle, qui est une intéressante synthèse de certaines métaphysiques anciennes et modernes, et nécessitant un nouveau langage.Ce langage, il l’appelle, d’un terme récent qui appartient à la cybernétique, «le métalangage».Les pages de son livre sur ce métalangage, qui pour Hertel est depuis l’antiquité celui des poètes, les vrais, c’est-à-dire les plus rares, sont brillantes.Dans ces perspectives, largement ouvertes sur tous les plans de l’activité intellectuelle de Hertel, ce n’est pas réduire l’importance de ses recherches métaphysiques de dire que le poète domine chez lui le philosophe.N’affirme-t-il pas «que tout poète valable est plus métaphysicien que les philosophes officiels» et que «le plan de l’expression poétique et celui de la connaissance sont inséparables»?Il n’est donc pas surprenant que ce soit par un mode de connaître «supra-verbal», celui de la plus altière poésie, qu’il exorcise l’ancien dualisme matière-esprit et réussit à concevoir l’esprit-matière.Je l’ai noté plus haut, Hertel, dans un premier temps de sa pensée, agrandit la cosmologie aux dimensions d’une métaphysique.On peut considérer aussi que dans un second temps ses variations métaphysiques évoluent vers une esthétique au sens où la Critique du jugement de Kant est une esthétique.Chemine- m ment qui, en termes de linguistique, s’opère par l’équivocité du métalangage et s’écarte délibérément des voies de l’univocité et de l’analogie.«Un texte n’est un texte, déclare-t-il, que s’il cache au premier regard, au premier venu, les lois de sa composition et les règles de son jeu.» On est loin en effet avec Hertel de la stricte observance rationaliste et de ce qu’il appelle la macrologique aristotélicienne mise à la mode par «le thomisme ecclésiastique».Ainsi arrive-t-il, par l’équivocité, à mettre en valeur, contre le rationalisme traditionnel, une ingénieuse critique du principe de contradiction, fondement de cette doctrine.Hertel ici utilise Hegel.La dialectique hégélienne avec sa dynamique active n’est-elle pas une négation du principe de contradiction?Bien plus «c’est une logique qui croit que la contradiction est nécessaire à la pensée, à son développement».C’est encore grâce à la liberté qu’il prend vis-à-vis du rationalisme étroit que Hertel peut soutenir que le temps est éternel: «Penser qu’un instant ne serait ni précédé ni suivi d’un autre instant est chose impensable».La «raison pauvre» n’est plus pour lui qu’un moyen de contrôle alors que la «raison enrichie», cette forme de raison qui s’éclaire d’apports intuitifs, peut seule conduire à la connaissance.En serait-il de la raison comme de l’uranium naturel et de l’uranium enrichi?Devant une série aussi abondante de révolutions fragmentaires dans la philosophie, inspirées à Hertel par des penseurs comme Platon, Kant, Hegel, Bergson, Teilhard et peut-être même Alain, on peut soutenir que sa philosophie est systématiquement éclectique, s’il est permis d’accoler ces deux termes.Reconnaissons du moins qu’il est syncrétiste en philosophie comme d’autres le sont en religion.Son livre, qui provoquera sans doute des «réactions diverses» dans l’École et l’Église, est la preuve de la richesse comparative et même un peu accapareuse qu’est le syncrétisme.Quant au titre: Mystère cosmique et condition humaine, il cerne largement les horizons de la pensée hertélienne.Si l’on admet en effet que l’importance reconnue à l’homme dans le monde a basculé vers le cosmos, il s’ensuit que les grands thèmes de la condition humaine, l’amour, la mort, les morales, la révolte, l’inquiétude, les tragédies et les cataclysmes perdent une part énorme de leur poids et beaucoup de leur couleur dans la perspective infinie du cosmos.Hertel n’est pas un philosophe rassurant, même s’il nous assure qu’il vieillit lentement dans le calme «comme un bon fromage».Il n’est pas non plus un consolateur.Mais il y a une certaine ampleur dans sa réflexion que son talent d’écrivain sert parfois merveilleusement.Enfin disons que chez lui s’élabore naturellement une synthèse grisante de l’ancienne et de la nouvelle culture.Ces deux formules en font foi: «La métaphysique de demain doit être poésie ou se taire:»; «Les vrais novateurs sont toujours des gens tous instruits par le passé.».Autrement dit: la pensée a besoin du passé.U information médicale et paramédicale, Montréal, le 7 octobre 1975, p.29. 118 /) hfC‘ U ! ( b~T /a,') I't'C *4t\7~ Y V-t-v^-A r*A\ ‘ ±r r»o»~u^ , CUc*./- _,.¦/¦ -v-o c Sïl-*->u.V”* A-tc^v l ^ -‘7’ ^ •«7" chocj^c {f *w' ^'u"ff CUUU**l* 1** Co ,>x'^,ut*-vi.tu*u AviTmCrr* 'A utfUi) .* ^ ax,^ r/HTZti, A C^‘&, y t'1"* ** ^i^a/'cu*^ tus^^a/s, ^ t'*** ÇJ r ’ , ?> ^ .r *,r U*u* /uT«,{_ ii'f)a/lv>i.*¦ r P “a, cau,z^ JtV' 'J-tuy* CU^Pev cktru.5* S*'sii~luSa ^0->>y», u rP^, Uni / y ya, S / ^ ^W/W à'une TU+y ^ tPicUR'r» ^ ^ ^yU6 ^r ronPaeT- o â i^yv\ i ^ 7j fat-T ^A/n A I^Tb*) ï C u* S ¦ O'U ^t-tm Ô Ci -P i‘/V^\jl C0y%l
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