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Titre :
Écrits du Canada français
Revue littéraire de haute tenue qui accueille les textes d'auteurs établis et d'auteurs émergents [...]

Créée en août 1954 par Jean-Louis Gagnon, journaliste, et Claude Hurtubise, la revue littéraire Écrits du Canada français, rebaptisée Les Écrits en 1995, propose des oeuvres d'imagination et d'analyse (poèmes, nouvelles, extraits de romans, essais, pièces de théâtre, études) d'auteurs québécois d'expression française. Il s'agit du plus ancien périodique littéraire du Québec encore en production. Publiée à Montréal, selon une fréquence irrégulière d'abord, la revue vise une cadence de trois numéros par année à partir de 1982.

Les Écrits du Canada français participent de la volonté du milieu des lettres canadiennes-françaises de se doter d'instances de production et de légitimation. Ce projet s'affirme à compter des années 1940, décennie qui voit naître La Nouvelle Relève (qui succède à La Relève), Gants du Ciel et, surtout, Amérique française, qui connaît son zénith au moment de la création des Écrits du Canada français. Ces derniers offrent tôt une forte concurrence à Amérique française, qui disparaîtra définitivement en 1964, faisant des Écrits la principale revue littéraire au Québec.

Le manifeste de fondation sur lequel s'ouvre le numéro inaugural des Écrits du Canada français rallie 28 auteurs, journalistes et critiques d'allégeances variées, au nombre desquels se trouvent plusieurs collaborateurs de la revue d'idées Cité libre (Gérard Pelletier, Pierre Elliott Trudeau, Gilles Marcotte). Le texte de présentation met de l'avant la liberté des oeuvres retenues, autant dans la forme que dans le contenu, de sorte que le souci d'authenticité et la qualité intellectuelle représentent leurs seuls points de convergence. Les signataires récusent ainsi une ligne de conduite idéologique qui aurait prescrit un engagement politique. Dès la création, les fondateurs caressent le projet de faire des Écrits du Canada français une revue s'adressant aussi bien aux lecteurs québécois qu'aux lecteurs étrangers.

Les principaux auteurs et penseurs québécois actifs depuis la Deuxième Guerre mondiale sont publiés dans les Écrits du Canada français : Hubert Aquin, Marcel Dubé, Anne Hébert, Marie-Claire Blais, Yves Thériault, Pierre Vadeboncoeur, Claude Gauvreau, Gilles Marcotte...

L'année 1981 marque un tournant dans l'histoire de la revue, qui traverse alors une période houleuse caractérisée par des difficultés administratives et financières : afin d'y remédier, les Écrits du Canada français se constituent en corporation à but non lucratif. Paul Beaulieu assure la présidence du nouveau conseil d'administration, succédant au fondateur, Jean-Louis Gagnon. Le numéro double 44-45 témoigne de remaniements majeurs, parmi lesquels la réduction de la longueur des textes, l'impression sur un papier de meilleure qualité et une nouvelle maquette de couverture. Le tirage est fixé à 1 000 exemplaires.

En vertu d'une lettre d'entente signée le 1er février 1994, les Écrits du Canada français sont cédés à l'Académie des lettres du Québec, alors que Jean-Guy Pilon en devient le directeur. En 1995, le nom de la revue est abrégé pour devenir Les Écrits. À cette époque, la revue prend résolument le parti de publier surtout des textes de création littéraire, elle qui faisait auparavant paraître autant des oeuvres de création que des travaux d'analyse.

Naïm Kattan et Pierre Ouellet occupent successivement le rôle de directeur après Jean-Guy Pilon. À partir de 2010, une place de choix est accordée dans les pages de la revue aux arts visuels, qui y côtoient désormais les arts de l'écrit. Les rênes des Écrits sont confiées à Danielle Fournier, l'actuelle directrice, en 2016. Sous sa gouverne, la revue déploie des efforts pour s'ouvrir davantage au reste de la francophonie.

Sources :

AUDET, Suzanne, « De l'arbre à ses fruits - Étude de la collection "L'arbre" de la maison d'édition Hurtubise HMH (1963-1974) », mémoire de maîtrise, Sherbrooke, Université de Sherbrooke, 2000, http://savoirs.usherbrooke.ca/bitstream/handle/11143/2133/MQ61701.pdf?sequence=1&isAllowed=y (consulté le 14 juin 2017).

BEAULIEU, André et Jean HAMELIN, La presse québécoise des origines à nos jours, Québec, Presses de l'Université Laval, 1987, vol. 8, p. 272-273.

BEAULIEU, Paul, « Les Écrits du Canada français, mai 1981-21 février 1994 », Les Écrits du Canada français - 50 ans d'écrits libres (numéro spécial), 2004, p. 11-15.

BIRON, Michel, François DUMONT et Élisabeth NARDOUT-LAFARGE, Histoire de la littérature québécoise, Montréal, Boréal, 2010, p. 271-288.

DUQUETTE, Jean-Pierre, « Les "nouveaux" Écrits du Canada français », Voix et images, vol. 8, no 1, automne 1982, p. 149-151.

GIGUÈRE, Richard, « Amérique française (1941-1955) - Notre première revue de création littéraire », Revue d'histoire littéraire du Québec et du Canada français, nº 6, été-automne 1983, p. 53-63.

LAVOIE, Sébastien, « Les écrits en fête », Lettres québécoises, no 155, automne 2014, p. 58-59.

PLANTE, Raymond, « Les agneaux sont lâchés », Liberté, vol. 14, no 3, juillet 1972, p. 109-123.

« Présentation », Les Écrits du Canada français, vol. 1, no 1, 1954, p. 7-8.

REVUE LITTÉRAIRE LES ÉCRITS, « Histoire et structure », http://www.lesecrits.ca/index.php?action=main&id=5 (consulté le 14 juin 2017).

ROYER, Jean, Chronique d'une académie 1944-1994 : de l'Académie canadienne-française à l'Académie des lettres du Québec, Montréal, L'Hexagone, 1995, p. 138-145.

Éditeurs :
  • Montréal :Écrits du Canada français,1954-1994,
  • Montréal :Académie des lettres du Québec
Contenu spécifique :
No 27
Genre spécifique :
  • Revues
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Titre porté avant ou après :
    Successeur :
  • Écrits (Montréal, Québec)
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Références

Écrits du Canada français, 1969, Collections de BAnQ.

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Ptbliotftèquei^ationale bu Québec masmK m»zmk wmm — Et du doigt il désigne Ami qui, les yeux humides, le fixe, effrayé.Mais déjà les deux policiers l’encadrent et l’emmènent.Ami, avec sa patte amputée, ne peut les suivre.Il regarde son maître disparaître et revient se blottir contre le seuil de la cabane.Son maître, il est sûr, reviendra avec la nuit.Quelques heures plus tard, c’est l’obscurité.Le chien hurle quand, pour la première fois, il voit descendre seul le soir.Affolé, il se lève et court de sa course infirme jusqu’au bateau, puis jusqu’à la côte ou avec son maître et Thérèse il regardait souvent le soleil se coucher.Rien.Il revient à la cabane fatigué, apeuré, seul.in! « * » ïx it: 11 tti Vf li Les idées se bousculent dans la tête du Fou.Il pense d’abord à Ami puis, persuadé que les policiers le relâcheront vite, il ne se fait plus de soucis.Mais Thérèse ?Où est-elle ?Que lui veu-ent ces gens ?Il trébuche.Un des villageois, traîtreusement, l’a accroché du pied.Sans se retourner, le Fou entend les autres murmurer contre lui.« Quand j’arriverai au village », se dit-il, « elle sera là.Tout simplement, elle se sera égarée dans les joncs! C est ça.Il faut que ce soit ça».Du mieux qu’il peut, il se rassure.Et il pense à Ami.« Il doit être inquiet, pauvre chien.» 114 PIERRE OLIVIER Sous les pas du Fou, le sol s’est raffermi.On est sorti des marais.| L’homme n’en est que plus seul.Au bout de quelques minutes de marche, le village apparaît, comme un oiseau blessé, blotti entre deux monticules de terre, il se rapetisse sur lui-même, craint l’homme qui approche.Puis, brusquement, il fait volte-face, attaque, se sentant attaqué.De chaque maison sortent des hommes, des femmes, des enfants.Chacun est là, pourtant ce n’est ni fête ni congé et tout ce petit peuple marche, court au-devant de l’étranger capturé.L’homme les regarde s’approcher, l’entourer, lui et les policiers.On se met à murmurer dans la foule, puis quelqu’un crie distinctement : « Laissez-nous-le : On fera justice nous-mêmes.» Une clameur couvre la fin de la phrase et on entend encore distinctement : « On sait que c’est lui le coupable.Maintenant qu’on le tient, partez d’ici ! » Puis, venue d’on ne sait où, une pierre vole et frappe le genou du Fou.Un des policiers en dégainant son arme s’avance sur eux : « Laissez-nous passer.Sinon, je tire.» On s’écarte — ils passent — puis la foule se referme derrière eux.L’homme, poussé par les deux policiers, pénètre dans une salle basse, humide, aux murs de ciment blanchis à la chaux.Cette salle servait, selon l’occasion, de salle paroissiale, de salle de retraite.Aujourd’hui, elle servait de prison.Dehors, l’atmosphère est aussi lourde.Puis, la pluie qui menace depuis le matin s’abat sur la foule et la disperse.Le Fou reste seul toute la journée.Vers trois heures, un des deux policiers entre et, sans rien dire, dépose sur le vieux banc d’église où l’homme est assis, son souper : un bol de soupe, un quignon de pain, un peu d’eau.La journée s’étire, triste, interminable.Le Fou se lève.Par l’étroite fenêtre qui, au ras du sol, espionne les champs, il regarde le ciel gris où, pressés, défilent en rangs serrés les nuages.La pluie a cessé et un vent froid se lève.Puis, méchamment, sans avertir, le vent fait sa première victime : une feuille plus petite, plus fragile que les autres, qu’il détache de sa branche.Insensiblement, elle descend, glisse, se déploie et, doucement, se dépose sur le sol juste devant la fenêtre du Fou.L’automne est venu.Brusquement, la porte s’ouvre.« On va t’interroger demain.Tiens, prends ça.» LE DERNIER DES ROSEAUX 115 Le plus grand des deux policiers lui lance une couverture de laine.Le Fou, sans esquisser un geste, la regarde tomber à ses pieds.Le policier se retourne en haussant les épaules.Le soir est tombé.Le Fou, tristement, regarde le plafond gris et les murs sales.Il pense à Ami, blessé.A Thérèse qui, elle aussi, les yeux grands ouverts, regarde un autre ciel gris, froid, sans fin.Il pense à elle qui, indifférente, regarde passer les hommes, son père, les autres, avides et hypocrites qui la recherchent.Il en est sûr, c’est à lui quelle pense.Elle ne lui en veut pas, c’est certain, elle a compris que le Fou regrette.A l’horizon, très bas, une vague lueur apparaît, au ras du sol, à la hauteur des repousses de blé coupé hier et terrassé par le gel.Ce matin, le soleil se traîne, hésitant.Il rampent, craignant de déranger, de surprendre, d’éclairer même.Il a changé depuis un mois, le soleil.Lui, qui arrivait si éclatant, si beau, il hésite maintenant et ne parvient pas à réchauffer le sol engourdi.Le Fou lève la tête.Il n’a pas dormi, à peine a-t-il fermé un instant les yeux.Maintenant, il est en paix avec lui-même, avec Thérèse.Le jour peut venir.* # # « Eh ! \ homme, mange ça et prépare-toi.Il y a un inspecteur qui vient d’arriver pour toi.» Le policier sort, pressé d’aller voir son supérieur.Quelques minutes plus tard, il revient chercher le Fou et le conduit à son chef installé chez le maire, dans une petite maison blanche, près de l’église.Le perron craque un peu sous le poids des deux hommes et le Fou remarque sur la première marche, crispée et sèche, une autre feuille morte.Le soleil s’est esquivé et laisse le vent siffler et refroidir la terre.Derrière les deux portes où l’on a remplacé le moustiquaire de l’été par une vitre, le Fou devine l’inspecteur.Ce n’est qu’une apparition brisée par le reflet de la fenêtre, mais le Fou a situé l’homme.Il entre et s’avance vers lui.C’est un homme à l’allure soignée, à la moustache tombante, aux joues bien rasées et parfumées.Bien qu’assez jeune il a une canne et un lorgnon.Il semble impatient et doit pester contre le sort qui l’envoie dans ce coin perdu.Visiblement, il est mal à l’aise et de mauvaise humeur. 116 PIERRE OLIVIER « Ah ! Enfin ! Ce n’est pas trop tôt.» Le policier embarrassé baisse la tête.« Venez ici, vous ! » Sans un mot, le Fou s’avance, les mains dans les poches, les yeux absents.« Dites-moi, que lui reproche-t-on ?» Le policier se hâte de répondre.« On l’accuse d’avoir volé madame Péloquin, l’épicière, la nuit du 26-27 août.On le soupçonne également d’avoir enlevé la petite Thérèse Péloquin par rancune contre monsieur Emmanuel Péloquin, son père.» « Qu’avez-vous à répondre à cela ?» Le Fou, distrait, regardait par la fenêtre où son regard s’attardait sur une fleur oubliée par le froid.« Répondez quand je vous parle.» Et, ce disant, il frappe la table de son poing.Deux verres s’entrechoquent.« Je vous ai demandé ce que vous aviez à répondre.» Le Fou, le regard haut : « Je n’ai pas volé la veuve Péloquin et Thérèse était ma meilleure amie.» Et il s’enferme dans un silence obstiné, contre lequel viennent se briser toutes les questions.L’inspecteur, au bout d’une heure, se tourne vers le policier et, s’épongeant le front : « Je ne peux rien tirer de cet homme.Je propose qu’on le libère et que vous continuiez l’enquête.Quant à moi.» Mais ces derniers mots sont couverts par un cri venant du dehors.« Monsieur l’inspecteur, monsieur l’inspecteur » et la porte de la cuisine s’ouvre, livrant passage à un petit homme rouge d’émotion qui laisse tomber entre deux souffles : « On a retrouvé le corps de Thérèse.» Pour la seconde fois, le Fou semble sortir de son rêve.« Où l’a-t-on trouvée ?» L’homme se tourne vers lui et la voix en colère : « Dans le fleuve, juste en face de ta baie.Elle était restée accrochée par les cheveux à des branches.» L’inspecteur, inquiet de voir de nouvelles complications surgir et peu désireux de rester plus longtemps dans « ce trou » : « J’ai changé d’idée.Gardez cet homme, poursuivez l’enquête sur place et amenez-le moi à mon bureau demain, à Sorel.» LE DERNIER DES ROSEAUX 117 Puis, pressé de quitter l’endroit, il monte dans sa voiture et s éloigné rapidement vers la ville.Le policier, prenant le Fou par le bras : « Tu as entendu ce que l’inspecteur a dit.Suis-moi.Je vais te raccompagner à ta cellule.» En traversant la place, le Fou voit arriver à l’autre bout du village un triste cortège, portant, drapé dans un filet, le petit corps gelé de Thérèse.Avant que la porte ne se referme, le Fou entend quelqu’un lui crier : « Assassin.» L’homme regarde par la petite fenêtre.Le groupe s’est arrêté en face de l’église.On dépose le corps de Thérèse sur la terre gelée.Chaque maison s’approche, le groupe augmente.On s’agite.Le Fou aperçoit Emmanuel qui, le poing levé, désigne la prison.; Il ne s’en occupe pas.Son seul regard est pour ce petit corps allongé sur le sol.« Elle doit avoir froid », se dit-il.Et il imagine Thérèse avec ses longs cheveux noirs mouillés, éclaboussant ses épaules trop frêles, trop blanches et ses grands yeux noirs tristes, fermés pour toujours.Il se souvint alors d’un petit garçon de son enfance qui lui avait dit : « C’est bien d’avoir eu un ami, même si I on va mourir ».Alors, le Fou en paix, s’étend sur son banc et s endort, tandis que dehors la nuit arrive et recouvre le village.Le Fou ne se réveille qu’à l’entrée du policier.« Lève-toi vite et mange.On part dans quelques minutes pour Sorel.» Le Fou se lève.Le soleil brille.Il fait beau aujourd’hui, on se croirait en été.Tellement, qu’au loin, imperceptible, un goéland appelle ses frères pour repartir à l’aventure.Rapidement, l’homme mange le morceau de pain et le plat de fèves que son garde lui a apportés.Il boit un peu d’eau, puis attend le policier qui ne tarde pas à arriver.« Viens.L’auto est prête.» Il embarque dans la vieille voiture, encadré des deux gendarmes.En chemin, il remarque un camion arrêté en face de la mairie dans lequel on s’efforce d’entasser tant bien que mal les hommes du village.Le chauffeur accélère.De chaque côté, des poteaux filent et la route s’éloigne peu à peu du fleuve.Au bout de la dernière terre, une corneille sonne le rassemblement et tout le vol prend son élan vers le sud.Le Fou les regarde partir et les suit du regard jusqu’à ce que la première maison vienne les cacher.On entre dans la ville.A la route sinueuse de terre succèdent les tranchées parai- 118 PIERRE OLIVIER lèles et perpendiculaires de béton et d’asphalte.La voiture roule un certain temps, puis s’arrête en face du Palais de Justice.Les deux policiers font sortir le Fou et l’escortent.Après une série de portes fermées et ouvertes et de secrétaires oocupés et pressés, le Fou débouche dans un grand bureau richement décoré et éclairé discrètement par deux fenêtres voilées de lourdes draperies mauves.Le parquet de bois, recouvert en partie, brille par plaques chaudes et dorées.Derrière un immense bureau qui occupe le quart de la pièce trône l’inspecteur.Métamorphose, il sourit, détendu.« Alors, voilà mon homme d’hier ! » Il fait signe aux policiers de se retirer et, désignant une chaise, il fait asseoir le Fou.« Vous savez, je suis pour vous.D’ailleurs ce monsieur Péloquin m’est antipathique.Je suis convaincu de votre innocence et j en ai touché un mot au juge ce matin.Votre affaire est presque reglee.Il vous faudra néanmoins témoigner au procès de cet après-midi.Pour le vol, on soupçonne un homme qu’on a trouvé ce matin, ivre mort et qui a déjà travaillé pour madame Péloquin.Quant à la noyade de la jeune Thérèse, il appert qu’il s’agit là dun accident causé par la forte tempête, le soir du drame.Je vais rappeler les policiers.Ils vous emmèneront dîner puis vous conduiront à la Cour à deux heures.A bientôt.» Le Fou, peut-être vaguement déçu, se lève et sort, sans un remerciement pour l’inspecteur qui, le visage humble, se préparait à recevoir une louange qui ne vint pas.Son dîner, le Fou le prend dans un petit « snack bar », rendez-vous des étudiants et des amoureux.On le regarde avec interet, pitié peut-être, ce grand gars aux yeux bleus, aux cheveux longs, encadré de deux policiers.Le Fou ne pense à rien.A un moment, son regard se pose sur une jeune fille qui, à l’écart, le regarde manger.Plus vieille, elle lui rappelle cependant Thérèse, avec ses longs cheveux noirs et ses yeux immenses.Tout le temps que dure le dîner, ils se regardent.Le Fou n’a pas faim.Il voudrait être loin d’ici, avec Ami.« Presse-toi.Il faut être à la Cour pour deux heures.» Le silence s’est fait dans le restaurant.Comme tous les etudiants du monde, ceux qui sont ici n’aiment pas les policiers.Ce gars étrange est comme eux et les « flics » l’emmènent — on va le juger.Quand le Fou passe près de la jeune fille, elle lui souffle : LE DERNIER DES ROSEAUX 119 « Bonne chance — qui que tu sois.» Le Fou se retourae et la regarde.Un des policiers le tire par le bras.Ils sortent.Tout en marchant dans une rue bruyante et sale, ils se rendent jusqua la Cour.C’est l’attente.Finalement, apparaît un greffier.« Suivez-moi monsieur.» Le Fou, précédé du greffier, débouche dans la salle des audiences.On ramène vers un homme qui lui fait prêter serment et qui le conduit jusqu’à la boîte aux témoins.On va l’interroger.D où il est, il voit toute la salle.A son entrée, les gens ont tendu la tête, se sont poussés pour mieux voir.Dans la foule, son regard s’arrête.Emmanuel, les bras croisés, le fixe, farouche.Il a le regard sombre et méchant.Le Fou baisse les yeux, triste.« Pourquoi m’en veut-il tant ?» Mais déjà un avocat s’adresse à lui.« Que faites-vous dans la vie ?» — « J’existe et je regarde.» Les questions se succèdent, stupides et méchantes.Quelquefois, le Fou ne répond pas.Il se contente de hocher la tête.Puis, d’autres témoins font leur apparition et, vers quatre heures, le juge demande le silence : « Ayant pense et mûrement réfléchi à la cause qui nous occupe, et en connaissance des faits qui m’ont été soumis, je déclare cet homme innocent et libre.La séance est levée.» Le Fou n’est pas heureux.Vaguement soulagé peut-être.Surtout fatigue, et pressé d’aller rejoindre Ami.Il se tourne vers un policier.« Allez-vous pouvoir me reconduire ?» — « Bien sûr, et plus comme un prisonnier.Je suis bien content pour vous.» e » • Quelques minutes plus tard, la voiture file sur la route de Sainte-Anne.Au début, les policiers essaient de se faire joyeux, mais le Fou est mélancolique.Le trajet lui paraît plus long qu’à l’aller.Le soleil, obscurci par des nuages accourus à sa rencontre, se prépare à descendre.L’auto s’arrête.En bordure de la route, le fleuve.Un peu plus loin, les marais et, à droite, au fond, la baie du Fou.Il descend, se tourne vers les deux hommes. 120 PIERRE OLIVIER « Merci quand même.Cetait pas votre faute.» Puis, joyeux à la pensée de retrouver Ami, il dévale la côte qui mène au fleuve.A mesure que la distance diminue, les pas du Fou s’allongent.Il court presque lorsqu’il sent sous ses pieds le sable de la grève où sa maison est bâtie.Le soleil est presque couché et le vent froid, revenu.Sans couleur, le ciel s’assombrit peu à peu.« Derrière ce bosquet, c’est ma maison.J’espère qu’Ami a trouvé le poisson que j’ai laissé.» Et il rit, en pensant à la joie de son chien.Et le Fou est presque heureux.Le bosquet contourné, il s’arrête, fait un pas, un autre, chancelle.De sa maison, il ne reste qu’un peu de fumée s’élevant des poutres noircies, et un des murs de pierre resté debout et que le vent fait osciller.« Ami ! » Il court, se jette sur ce qui reste de son chien.Affaibli et infirme, il n’a pas dû pouvoir esquiver l’homme qui, d’un coup de feu, l’a abattu.Il est tombé d’une masse, mi-assis, mi-allongé sur la pierre noircie qui servait de seuil à la maison.Le Fou, de ses mains, comtmence à creuser le sable de la grève.Il y fait un trou, y dépose Ami.Il se lève.Le vent gonfle ses cheveux.Les yeux humides, il voit au loin un vol d’oies trouer le ciel presque noir.Alors, il se met en route et, plus courbé, plus seul qu’avant, il disparaît au loin. CÉCILE CLOUTIER CANNELLES ET CRAIES POÉSIE CÉCILE CLOUTIER - Née à Québec, en 1930.Etudes à TUniversité Laval où elle obtient, en 1953, une licence ès Lettres.Etudie l’espagnol, l’allemand et le russe.Doctorat de l’Université de Paris, en 1962, avec une thèse sur L’esthétique de la vie quotidienne au Canada français.Licence en Philosophie, en 1965, de l’Université d’Ottawa.A enseigné (1958-1964) la littérature française à l’Université d’Ottawa.Depuis 1964, professeur d’esthétique et de littérature française et canadienne à l’Université de Toronto.A publié deux recueils de poèmes : Mains de sable (Editions de l’Arc, 1960), Cuivre et soies (Editions du Jour, 1964).Nombreux articles dans revues et journaux. CANNELLES ET CRAIES J’écrirai De la craie de mes os Le seigle libre Créant sa fleur ! En hiver Et ses fils de pain Je tuerai tous les chevaux dressés De mon pays J abolirai les édifices de patience Des villes mortes c, I Je lui donnerai Des paquebots pleins d’ailleurs Aux ailes de toile Glissant sur la fourrure des neiges Jusqu’au soleil 124 CÉCILE CLOUTIER L’inconnaissable se fit petite fille Et devint l’inconnu Un panier de nombres A chaque bras CANNELLES ET CRAIES 125 Je porte le nord en moi Comme le point au bout de ma phrase J’ai hiver de tendresse Aux saisons de moi-même J’ai semence de soleil Aux glaces de ma chair J’ai neige de pierre Au creux de mes silences Je te confie le sud Dans un cri perpendiculaire 126 CÉCILE CLOUTIER Le silence fait Des noeuds algébriques Aux sources neuves Des pays paralysés 127 CANNELLES ET CRAIES Je laisserai à la marée i Le signe de mon corps : Sur une plage déserte J’apporterai tous mes chagrins D’amour Ceux que j’ai donnés Ceux que j’ai reçus O homme Nombreux Dont mes âges ont cherché Le visage unique 128 CÉCILE CLOUTIER Les hommes de mon pays sont au printemps de leur parole Ils ont de grands oris étranglés Dans leurs gestes Dans leurs joies Les racines de toutes choses sont pour eux traduites Leur univers s’épelle en néon Alors que lettre A lettre Au bout d’eux-mêmes Une enfance De trois siècles S’appelle France Pour naître vrai Il faut naître vieux CANNELLES ET CRAIES 129 Je serai une vieille dame Avec beaucoup de chagrins d’amour J’aurai corsage de cognac Et jambe de frêne dur Et des feuilles pousseront à mes mains Comme à un vieux printemps 130 CÉCILE CLOUTIER Je voudrais écrire un poème Comme le printemps est certain après l’hiver Comme le glaïeul s’ouvre à chaque matin Comme la cannelle joue son bruit d’odeur Comme le sable est multiple CANNELLES ET CRAIES 131 Tu avais tant de paroles en toi Au bout des mots Qu’au plus creux de l’amour Tu signifiais 132 CÉCILE CLOUTIER Un long voile de bêtise Couvrait les hommes Une grande soif de matin Se répandait sur toutes choses J’avais besoin du premier mot CANNELLES ET CRAIES 133 Je me voudrais Toute Voulue Geste A Geste Un panier d’actes Sur la table d’albâtre corail 134 CÉCILE CLOUTIER CHAGRIN D’AMOUR J’ai trempé tes muguets Dans l’amphore de sang Mai est rouge Douze mois par an 1- CANNELLES ET CRAIES 135 Mon frère est mort Au bout de l’avenue du temps J’ai mal aux grandes paroles Qu’il m’a données Et dont j’ai fait des chaînes . 136 CÉCILE CLOUTIER Je ferai à ma fille Une poupée d’avoine chaude Et je lui chausserai Un voyage à chaque pied CANNELLES ET CRAIES 137 Tu as mis en moi La longue flûte de ta parole d’homme Mon corps a appris la vie 138 CÉCILE CLOUTIER L’ASPHALTE PENSAIT Dans une fenêtre champagne Deux rideaux de mousseline Répétaient CANNELLES ET CRAIES 139 Peau de bête noire A peau de bête noire i Je construirai une grande route blanche Jusqu’au bout des mois de tout le temps Jusqu’à une hutte d’écorce beige Où Vivait L’homme LIBRE 140 CÉCILE CLOUTIER Quand je mourrai Il faudra me retirer de moi Ville à ville Quand je partirai Il faudra muer Tous les pétales de l’amitié Quand je laisserai tomber ta main Il faudra me recommencer Homme à homme IR I CANNELLES ET CRAIES Orme, érable, frêne Mon pays porte des noms de saints Hébert, Lapointe, Chamberland, Vigneaul-t Nous lui donnerons des noms d’homme Anne, Pauline, Rachel, Pascale Nous lui donnerons des prénoms de femme 142 CÉCILE CLOUTIER Je dis joie Comme vêtement chaud Et couronne de ferveur Je dis joie Comme saison de pain Et septembre depis J e dis j oie Comme gerbe de juin Et printemps de caresse Je dis joie Comme capeline De baisers blonds CANNELLES ET CRAIES 143 Cannelles et craies Encres Paroles debout JEAN F.SOMCYNSKY QUARANTE CANADIENS EN AFRIQUE RÉCIT JEAN F.SOMCYNSKY Jean F.Somcynsky est né à Paris en 1943.Il a vécu une dizaine d’années en Argentine et vit au Canada depuis 1957.Il achève présentement, à l’Université d’Ottawa, une maîtrise en économie.Il a pour intérêt principal et professionnel le développement économique, au Canada comme dans le Tiers-Monde; c’est d’ailleurs le thème du reportage que nous publions ici, Quarante Canadiens en Afrique.La littérature est également, et au même titre, l’une de ses préoccupations majeures.Il a publié un roman, Les rapides, en 1967, au Cercle du Livre de France, et en 1968 une nouvelle, Au Vietnam ou ailleurs, dans les ÉCRITS.Boursier du Conseil des Arts, il a écrit cet été deux romans, Les technocrates et Adrénaline, qu’il compte publier dans les prochaines années.Il aime la littérature qui veut dire quelque chose, qui sert à brasser idées et sentiments, qui parle de la joie de vivre dans ce monde imparfait.Il ne prise pas, nous dit-il, la littérature d’introspection, ni les jeux stylistiques.LA DIRECTION QUARANTE CANADIENS EN AFRIQUE Le 25 juin dernier, un groupe de quarante Canadiens quittait l’aéroport de Dorval, en route pour l’Afrique.Il s’agissait d’un ' voyage d’étude organisé par l’Entraide Universitaire Mondiale [ (eum) du Canada.Nous devions visiter le Sénégal, le Mali et la .Côte d’ivoire, trois pays francophones de l’Afrique de l’Ouest./ Mais les révoltes françaises du printemps s’étaient repercutées à 1 Dakar, en raison de la similitude des structures universitaires, des ' problèmes communs et de l’esprit d’imitation.Le président Senghor décida alors de fermer l’Université pour un an, histoire de calmer ) les gens (et d’aggraver les problèmes); et nous, nous avions rem-c placé le Sénégal par le Maroc, quelques jours à peine avant le f départ.La délégation était composée du directeur, le docteur Roger Ghys, de trois professeurs, Mesdames Jean Morisson et Marie Perimbam et le docteur Michel Maldague, d’un administrateur, Pierre Lefrançois, président-sortant de I’ugeq, et de trente-cinq ' étudiants, dont la nomenclature serait trop longue.Ces étudiants t avaient été choisis par les comités locaux de I’eum dans toutes les t universités canadiennes où de tels comités existent.Les critères : du choix concernaient autant les qualités académiques que l’ensemble de la personnalité.Les deux sexes étaient représentés, ainsi qu’un éventail de disciplines : médecine, sylviculture, économie, droit, arts, politique, etc.Ces six semaines de voyage et d’étude ont été pour les parti-c cipants une expérience de premier ordre.Ça a soulevé parmi nous j plusieurs questions fondamentales quant au développement et t ses difficultés.De plus, le voyage a été intéressant en soi, et nous a permis de voir et de connaître l’Afrique de façon unique.Finale-; ment, il y eut l’expérience humaine, hautement valable.Tout cela appelle le partage.Les lecteurs, surtout mes amis d’outre-mer, / voudront excuser les quelques fautes dues aux faiblesses de la ; mémoire, aux insuffisances de l’observation et aux possibilités d’er-i reur dans les sources d’information. 148 JEAN SOMCYNSKY La monarchie marocaine D’abord, une brève escale à Paris, pour admirer les murs placardés de photos de Félix Leclerc, des candidats aux élections de juin, et des restes des émeutes du printemps — ces affiches merveilleuses où l’on sentait le peuple dans la rue et ce rêve : l’imagination au pouvoir (interdiction d’interdire), dans ce pays bizarroïde qui fait une révolution teintée d’anarchie puis donne une majorité électorale à un régime bourgeois.Nous gagnâmes l’Afrique du Nord le 27 juin.Notre premier contact avec le Maroc : un aéroport simple, entouré de mauvaises herbes, la terre rouge, le soleil.Casablanca.Nous étions attendus par des délégués du Ministère de la Jeunesse et des Sports, qui avait organisé en vitesse notre itinéraire marocain et quelques conférences.Le ministère s’occupa de nous durant tout le périple, nous fournissant des guides qu’ils appelaient conseillers de voyage et dont la mission consistait à ne pas nous laisser trop libres dans la nature.Le Maroc.Ayant beaucoup fréquenté les Sudaméricains, imbibé encore de culture hispanique, je me sentais très à l’aise parmi les Arabes, qui avaient si fortement influencé l’Espagne, qu’elle n’arrive plus qu’à peine à être terre européenne.La terre rouge de latérite ferrugineuse, fertile comme tout quand elle est irriguée, dépayse d’un coup le visiteur.Mais il y avait les gens, cordiaux, faciles, simples, et riches d’une forte civilisation, parmi lesquels je me sentais chez moi.Certains de mes camarades ont eu de la peine à s’acclimater.Non pas tant à cause de la population qu’en raison du niveau de vie.L’expérience d’un pays sous-développé affecte chacun différemment.Alors même que certains, par disposition, rentraient de plain-pied dans le milieu, d’autres ne parvenaient pas à s’habituer à l’hygiène rudimentaire des endroits publics, aux odeurs de la rue, au côtoiement des insectes.Mais c’était un bon début avant l’Afrique Noire, où les lézards vous fuient devant les jambes, où les toilettes sont le gîte de familles des cancrelats, où l’on se couche en compagnie de moustiques, de papillons de nuit, de mille bestioles diverses, un rêve d’entomologiste, et où occasionnellement une mante religieuse vient dormir sur votre mur. QUARANTE CANADIENS EN AFRIQUE 149 Les gens Le contact avec les gens était facile.On fréquentait surtout les étudiants, mais aussi nous entamions de bonnes conversations avec des inconnus rencontrés au hasard d’un parc ou d’un café.On voyait peu de femmes dans les rues.Il y avait de vieilles dames au voile noir, de jeunes femmes au voile bleu, vert, mauve, translucide, et quelques jeunes filles en minijupe.Les jeunes filles, excepté (comme partout) les soi-disant émancipées, ne sortent que rarement, avec permission du père.Elles vivent renfermées dans le foyer, se mariant tôt, selon le choix familial, et traversant cahin-caha leurs crises affectives jusqu’à ce qu’elles se casent dans la vieille tradition.Il est par ailleurs assez coûteux de se marier : théoriquement, le conjoint donne au père de son épouse de dix dollars dans les campagnes jusqu’à deux mille dollars en ville.Bien sûr, ce système de dot, ainsi que la rigidité de la condition féminine, tend à disparaître progressivement.La vie ne semble pas trop gaie non plus pour les hommes.Comme la fille doit être vierge au mariage, sous risque de renvoi chez papa, l’homme fait largement appel à la prostitution.A Casablanca, on estime à 25,000 le nombre de prostituées.Il arrive souvent, dans les boîtes, qu’on voie deux hommes danser ensemble, voire seuls.Lors d’une soirée jazzée organisée pour l’ouverture d’un centre d’accueil, l’élément féminin ne constituait pas le dixième des effectifs.Inutile de dire que nos Canadiennes furent hautement choyées par nos hôtes.La situation de la femme n’est qu’un exemple du désordre culturel qui affecte ce genre de pays, où un traditionnalisme quasi pathologique, comme tout traditionalisme, côtoie un modernisme anormal, développé trop rapidement.L’influence occidentale s’acharne à imposer un milieu technique sans préparation préalable auprès de la conscience collective.Par souci culturel, les gens continuent à valoriser le passé, mais en commençant à avoir une vie sociale de style européen.On pouvait observer tous les problèmes d’acculturation, avec les conséquences sociales et humaines qu’on connaît ailleurs.La situation est plus aiguë que dans les chocs de cultures de même niveau technique, car il est difficile de ne pas céder aux valeurs technologiques, et difficile de s’y habituer.Ces changement de comportement affectent tout le monde, sans égard de classe.La femme est traditionnellement inférieure à 150 JEAN SOMCYNSKY l’homme; un Marocain m’avouait que lui-même, comme tout le | monde, se relâchait, et au diable les prérogatives masculines.Les .hommes, comme les femmes, abandonnent la djellaba et s’habillent de plus en plus à l’occidentale.On nous a dit que la majorité des jeunes gens n’allaient plus à la mosquée, comme quoi l’âge agnostique a une vocation internationale.Beaucoup de gens délaissent la religion.Certains ne se sentent plus musulmans que culturelle- : ment.La plupart insistent sur la souplesse de l’Islam, et démon- j trent, avec des arguments souvent byzantins, l’actualité du message du prophète.Ainsi, on nous affirmait que l’Islam condamnait, au fin fond, la polygamie : si bien le Coran permet à l’homme d’avoir autant de femmes qu’il en peut contenter; chacun sait qu’on ne peut satisfaire pleinement qu’une femme, et encore.Il est vrai que l’Islam est plus souple au Maroc qu’ailleurs; alors qu’en Tunisie la minijupe fait scandale, les Marocains 1 acceptent, les yeux avides.La libéralisation atteint le cadre familial.Jadis, le père choisissait le métier de sa famille.Actuellement, les jeunes se désintéressent de l’artisanat, qui rapporte peu, et cherchent à travailler dans le commerce, les ateliers, l’usine.La nouvelle génération est révoltée ou passive devant la religion, pour les memes raisons que partout : absurdité des miracles, irrationalisme de la doctrine, incohérence des théologiens.Les bien-pensants ont beau dire qu’il s’agit d’une simple révolte contre les traditions, on sent chez les jeunes une tendance à la raison et un refus du reste.Surtout, c’est le goût d’élargir ses horizons, ce goût qui pousse les jeunes filles, dans leurs loisirs, à fuir le milieu familial pour fré- ; quenter des centres culturels et des associations à caractère social.1 Mais l’Islam est une religion vigoureuse et tenace.Ceux qui sont croyants jusqu’à la superstition ont l’habitude de placer, contre les murs des mosquées, des cierges allumés, pour chasser les mauvais esprits; quand ces dévots s’en vont, des enfants passent, prennent les bougies, les soufflent, et les revendent au marchand : tout le monde le sait, et on continue quand même.Il m’a semblé quon était musulman plus sous un angle moral que dans un sens doc-trinal.Et c’est ici que l’Islam pourra faiblir.Comme toute religion traditionnelle stricte, il freine linitiative sur terre au profit d un autre monde.Or, il est improbable qu’il résiste longtemps aux séductions du monde technique.Les jeunes gens cherchent des métiers lucratifs, pour se permettre un style de vie moderne.C’est dans ce goût de vivre mieux que réside une bonne partie de l’espoir du pays, aussi bien que certains de ses problèmes.Je QUARANTE CANADIENS EN AFRIQUE 151 ne parle pas ici de problèmes culturels : plus il y en a, plus une civilisation est riche.Il s’agit de questions économiques.Le pays est pauvre, aussi bien globalement qu’en raison d’une répartition par trop inégalitaire des ressources : moins de 6 pour cent de la population se partage la moitié du revenu national.Le revenu annuel officiel est de $70; il baisse jusqu’à $40 dans les régions rurales, et monte jusqu’à $1500 chez les ouvriers spécialisés bien payés.Quelles sont alors les classes sociales ?Une grande bourgeoisie d’une cinquantaine de familles, la plupart de la région de Fès, une bourgeoisie bureaucratique gouvernementale, une bourgeoisie moyenne dans le commerce et la grande agriculture, une petite bourgeoisie rurale, et une basse classe immense.L’enrichissement d un pays va de pair avec la formation d’une large classe moyenne : il est difficile d’en former quand la grande majorité de la population n’a que des ressources exiguës, sans capacité d’épargne, au niveau de la pure survivance, quand l’éducation est mise partout en échec, comme on le verra, et quand la tradition décourage l’initiative et le goût de faire fortune.La porte de sortie est alors, de façon cocasse, dans la corruption bureaucratique, qui permet à des fonctionnaires de détourner des fonds publics pour les investir dans le secteur privé; elle est surtout dans 1 éducation, qui pousse la plupart des jeunes à investir, à s enrichir, a s arranger pour soutenir un mode de vie européen.Les problèmes Cet espoir est contrecarré par les difficultés rencontrées dans le domaine de l’éducation.Ces difficultés sont presque insurmontables, dans ce pays comme ailleurs, malgré les efforts qu’on fait.Le Maroc, comme le Mali et la Côte d’ivoire, consacre le quart de son budget à l’éducation : mais comment ne pas être en perte de vitesse, avec une natalité de 4.6 ?Il naît plus de gens qu’on n en peut instruire, et on n’a pas le temps de former assez de maîtres.Les jeunes gens, s’ils veulent s’enrichir et s’urbaniser, refusent le maigre traitement d’un instituteur perdu dans la campagne.La population étudiante décroît de façon catastrophique à mesure que croît le niveau d’instruction : 20 pour cent seulement des élèves deviennent étudiants, 5 pour cent seulement de ceux-ci atteignent l’université, et tous ne reçoivent pas un diplôme.Il y a trop d’avocats et de philosophes, et pas assez de scientifiques. 152 JEAN SOMCYNSKY Malgré un système d’instruction obligatoire, on n’accepte qu’un nombre restreint d’élèves : ici, il n’y a pas assez de locaux, et la, les classes sont vides faute d’enseignants.Ceux qui enseignent au primaire sont des maîtres marocains instruits en vitesse, souvent peu compétents, qui ne donnent pas aux élèves une formation suffisante pour passer les examens du secondaire.Les maîtres du secondaire sont presque tous des Français, et la France n’en peut fournir qu’un nombre limité.Dans les milieux ruraux, 1 éducation se heurte à d’autres écueils : les familles essaient de récupérer les enfants mâles très tôt, pour les faire travailler à la ferme, et les femmes, en raison de moeurs ancestrales, sont souvent rétives à rinstruction donnée dans les cours du soir : tout au plus acceptent-elles de suivre quelques cours d’art ménager.Ceci est une difficulté majeure du développement.Pour se développer, il est nécessaire d’en avoir les moyens, et de se les procurer si on ne les a pas; mais il faut, surtout, le vouloir intensément.La volonté de croissance n’est pas partagée unanimement.Chez les étudiants, on a trouvé, comme partout, des idéalistes et des cyniques qui prenaient au sérieux ces problèmes, et d autres qui s’en foutaient ou voulaient tout bonnement se caser dans le droit, la fonction publique, n’importe où.A Rabat, où nous logions à l’Université Mohammed V, nous avions de longues conversations, au bistro du coin (Le Châtedubvian-d), avec les etudiants les plus noctambules.C’est à travers eux que nous faisions connaissance avec le Maroc, et que nous vérifiions et rectifiions les informations officielles reçues de nos guides et conférenciers.Notre guide nous avait répété, par exemple, que les mouvements etudiants étaient libres de toute entrave et s’occupaient seulement d’activités sociales et culturelles.Nous avons ensuite appris que les mouvements étudiants marocains, comme en Afrique en général, sont plus ou moins persécutés par le gouvernement.L’Union Nationale des Etudiants du Maroc avait appuyé Ben Barka (personnage qu’on aime, qu’on respecte, et dont on a peur de parler, depuis son assassinat); ses leaders se sont retrouvés dans le Sahara, pour y réfléchir en faisant leurs dix-huit mois de service militaire.Le gouvernement opprime I’unem, qui est socialisante, et tolère à peine l’Association des étudiants, une marionnette formée par le parti au pouvoir pour concurrencer I’unem.Nous roulions un soir dans l’Atlas, vers Béni Mellal, ou nous allions passer la nuit à la belle étoile, pour le lendemain visiter le barrage et le périmètre d’irrigation (ce que notre horaire finalement QUARANTE CANADIENS EN AFRIQUE 153 i ne nous permit pas).Une voiture arrêta notre autobus sur la route : des gens d’El Ksiba, au courant de notre passage, nous invitaient à modifier l’itinéraire pour visiter le village.Evidemment, nous acceptâmes (et, en faisant demi-tour, nous brisâmes un fil télégraphique).C’était un village agricole de quinze mille habitants.Les gens nous saluaient dans la rue, accueillants, nous regardant avec curiosité.On nous montra les écoles primaires et secondaires, récemment construites, déjà trop petites pour le nombre des inscrits, et pourtant trop grandes pour le nombre de professeurs.La place publique, construite par des bénévoles.L’hôpital, d’une trentaine de lits, avec un seul médecin mais plusieurs infirmiers, qui « filtraient » les malades (les Arabes ne se font hospitaliser qu’à la dernière extrémité, préférant les soins à domicile), et faisaient de la prévention des maladies contagieuses, comme la syphilis et la tuberculose.Ce village respirait le goût du progrès, du développement.L’urbanisation s’y faisait sainement, et non sous forme de bidonvilles comme dans les capitales.Il s’agissait là, cependant, de développement régional.Le plan quinquennal marocain s’élabore de la base en montant : les projets naissent dans les douars, les villages, les villes, et montent jusqu’au gouvernement central, qui les approuve et les finance.Il n’y a pas de conscience collective nationale dans ces matières.A côté du plan quinquennal, il y a les plans triennaux de promotion nationale : construction d’écoles, de séguias (canaux d’irrigation), travaux de reboisement.La promotion nationale se fait à bon marché, le gouvernement payant les travailleurs un maximum de quelques $80 par année.Ce service, gratuit ou presque, satisfait peut-être notre sens humaniste, mais ne crée certainement pas de pouvoir d’achat sur le marché.Au moins, une infrastructure, lentement, se fabrique.Les gens qu’on a rencontrés, au niveau du gouvernement, connaissent les problèmes.Mais en sont-ils conscients, assez pour agir ?Je l’ignore.Nous pouvions remarquer, chez eux, et même un peu partout, une fâcheuse et amusante habitude des cercles vicieux.On nous disait, par exemple : le niveau de vie montera quand les gens feront du planning familial, et les gens feront du planning quand leur niveau de vie sera assez haut.Ou bien : la croissance économique est mise en échec par la croissance démographique, mais il faut faire des enfants pour augmenter la production.Ou encore : il faut trouver des solutions en vitesse, avant qu’il soit trop tard, mais il faut des années pour analyser correctement le pro- 154 JEAN SOMCYNSKY blême.L’administration, déjà lourde et compliquée (un héritage de la France), se complaît dans une impuissance caressee.Mais je ne veux pas oublier, ici, les petits fonctionnaires, surtout les caïds et les gens de province, qui prenaient à coeur ces problèmes, y faisaient face, et parvenaient à les résoudre, à l’échelon local.Nous avons visité, à Kénitra, deux usines.L’une, de sucre de betterave, avec un équipement polonais et est-allemand, était propriété du gouvernement.Grâce à quelques usines du genre, le pays cherche à se suffire en sucre.Mais le capital est maigre : 1 Etat n’arrive pas à instaurer un secteur secondaire suffisant, et n attire pas le capital étranger.Il investit dans des projets d’envergure, — barrages, reboisement, irrigation, — visant à créer une solide infrastructure agricole.Il a peut-etre raison.Cependant, il aboutit à une situation où un secteur tertiaire trop vaste se greffe tant bien que mal à un secteur primaire limité par un manque de minerai et de faibles ressources en énergie mécanique.L insuffisance d industries de transformation, dans un pays aussi peuplé (quatorze millions), réduit considérablement les chances de développement.L’autre usine, c’était une usine de cellulose, à base d eucalyptus.L’eucalyptus est un arbre très grand, qui pousse et repousse vite.Les plantations sont fort bien organisées.Mais cette usine, française, avec des cadres étrangers, ne produit qu’une matière brute, exportée en Europe, d’où le Maroc importe ensuite carton et papier.Certes, l’usine fournit des emplois à un large secteur de la population régionale, mais par sa nature elle reste tributaire des marchés extérieurs.Il en est de même pour le phosphate et les grandes ressources du pays.Sans secteur secondaire national, la croissance économique marocaine est induite par 1 étranger, et peut s’arrêter à n’importe quel moment.Si la subordination economique n’est pas un grand problème, ce n’est qu’à cause du peu d’ampleur du secteur industriel : seulement 5 pour cent de la maimd oeuvre est spécialisée dans l’industrie.Ce chiffre est donné sur une population urbaine active de 28 pour cent.Le 23 pour cent qui reste travaille dans le commerce et l’artisanat.En grattant un peu la réalité, on voit que ces chiffres révèlent une situation anormale.Seul le quart de la main-d oeuvre travaille effectivement, de façon productive.Le niveau de chômage est grave : au moins le tiers, dans les villes.Il est difficile de le calculer avec précision, vu l'importance du sous-emploi, urbain comme rural.Le sous-emploi prend diverses formes : peu d heures de travail par semaine, faible taux d’activité des femmes et des QUARANTE CANADIENS EN AFRIQUE 155 jeunes gens, grand nombre d’emplois à temps partiel, prolifération d’emplois parasitaires.Et qu’y peuvent faire les trente-trois centres de main-d’oeuvre, forcés de se débrouiller dans ce vaste pays, où l’agriculture est pauvre, et d’où l’industrie est absente ?Le chômage déguisé tient dans ce chiffre : 60 pour cent des travailleurs, dans les villes, sont engagés dans le secteur tertiaire (commerce, services), artificiellement développé.Ce sont les gens qui dans les rues vous offrent des portefeuilles, des peaux de moutons, des tapis, des montres, des « bébelles », de la pacotille, des beautés artisanales, qu’ils ont achetés chez un autre vendeur.L’hypertrophie du secteur commercial est à la fois un désordre économique et un atout touristique.Peu de choses au monde sont aussi attirantes, envoûtantes, éblouissantes que les médinas.La médina, en arabe, c’est la ville.Chaque grande ville a sa vieille médina, commerciale, la médina intermédiaire, où vit la bourgeoisie, et qui date toujours de moins de cent ou cinquante ans, et la nouvelle médina, qui est la ville moderne, récente, peuplée surtout de travailleurs.(Il y a aussi les bidonvilles, signes d’une urbanisation râtée, en avance sur l’industrialisation.) La plus belle médina, c’est à coup sûr celle de Fès.C’est la vieille ville, fondée au neuvième siècle par un roi adolescent.C’est elle qui abrite TUniversité Qaraouine, fondée en 859, à l’époque où Charlemagne (lui-même illettré), dans une terre encore barbare, créait le Collège de France.Cette université, la plus ancienne du monde, fut récemment transformée en mosquée, les cours se donnant actuellement dans une ancienne garnison, à deux pas de la médina.On peut passer des heures et des jours en médina, s’y perdant, s’y retrouvant pour encore s’y perdre.C’est une toile d’araignée de mes étroites, tellement étroites parfois qu’on doit se tasser contre le mur pour laisser passer un âne chargé d’on ne sait quoi.Certaines des maisons qu’on voit ont mille ans.On marche.On s’engouffre dans les ruelles.Quand on lève les yeux, on aperçoit un des trois cents minarets de la ville, sur lequel souvent une cigogne a fait son nid.Si on fermait les yeux, on se transformerait en odorat pour respirer les riches odeurs des épices, des teintures, du cuir fraîchement tanné, du poisson, des fruits.Mais on respire sans fermer les yeux, ou on se cognerait sur la foule qui remplit ces ruelles d’un bout à l’autre, mobile, toujours renouvelée, des vieillards, des enfants, des hommes, des femmes, tout ce qu’on veut.Et pourquoi fermer les yeux ?On se laisse émerveiller par les couleurs.Les deux côtés de chaque rue ne sont 156 JEAN SOMCYNSKY qu’une suite ininterrompue d’étalages : des bouchers, des orfèvres, des boutiques de linge, des comptoirs de cigarettes, des merceries, des vendeurs de babouches, des maroquineries, des tailleurs, des ciseleurs, des livres arabes, n’importe quoi.Comme beaucoup de marchands sont réunis en corporations, il y a des rues entières de tisserands, de tanneurs, de teinturiers, de bijoutiers.Dans l’espace restreint, surpeuplé de la médina, on sent tout le grouillement de la vie.Néanmoins, là même, entre midi et quatre heures, c’est le désert.On fait la sieste.On plie boutique, on ferme les vieilles portes aux énormes serrures, ou on dort, tout bonnement, sur le comptoir.Mais ce spectacle inouï, merveilleux, est un désastre économique, une vie commerciale fondée sur presque rien, à peine rentable, où les profits du négoce restent au niveau de la subsistance.J’ai demandé à Hamid, qui m’accompagnait, ce qu’il faut faire ou avoir pour vivre en médina; il m’a répondu : de la résignation.Dans les médinas, on peut se faire une idée de 1 état sanitaire du pays.La situation est défectueuse, bien que des moyens sérieux soient pris pour y remédier.Ainsi, l’eau est contaminée.Nous ne la buvions qu’en y faisant dissoudre une pastille de chlore.Mais il y a peu de cas de typhoïde : avec l’habitude, les gens sont vaccinés, les organismes les plus faibles disparaissant dans le 15/10 000 de mortalité infantile.La conservation des aliments se fait au hasard.On vous sert souvent des fruits un peu moisis sur les bords, et on voit généralement, dans les boucheries, un essaim de mouches sur les quartiers de viande exposés au soleil.Le nombre de médecins est ridiculement bas.Par contre, nous n avons pas constaté d’insuffisance alimentaire grave.Il ny a pas de déficit quantitatif ni calorifique, sauf des cas particuliers.Il y a toutefois un manque de protéines, surtout animales, et quelques carences qualitatives.Quoi qu’il en soit, chacun mange à peu près à sa faim.Cela est normal, vu que le pays est principalement agricole.Cette agriculture sert avant tout à la consommation interne.Alors que 70 pour cent de la population est rurale, 1 agriculture, qui croit de 1 pour cent par an, ne forme que le tiers du produit national brut.Nous avons visité le sud du Rif, une partie du Moyen Atlas, tout l’ouest du pays.Il y a surtout des petites fermes : 90 pour cent des familles ne cultivent que des terres de deux hectares, pour des besoins locaux.Là où l’agriculture est modernisée et où 1 on cultive pour vendre, les rendements sont triples.Les anciennes 157 QUARANTE CANADIENS EN AFRIQUE terres colonisées, rachetées aux Français, sont redistribuées par le gouvernement aux paysans, en fermes de sept hectares, une échelle insuffisante pour tout accroissement de productivité.L’Etat conserve d’autres terres, dites terres de travail : elles seraient plus rentables si on les transformait en coopératives, selon le plan de reforme agraire ébauché par le fao.L’agriculture marocaine souffre de plusieurs handicaps : besoin de modernisation de l’équipement, besoin de rationalisation du marché et de la production, besoin de remplacer davantage l’énergie humaine et animale par l’énergie mécanique, besoin d’accélérer les travaux d’irrigation et de reboisement.Nous pouvions voir, des deux côtés de la route, des terres minées par l’érosion.De vastes segments de collines s’affalent lors des grandes pluies.Et souvent il est difficile de reboiser, car cela signifierait la disparition des pâturages utilisés par les Berbères, et qui sont leur seul gagne-pain.Dans le domaine de l’agriculture, un détail presque amusant vaut d être rapporte.Au nord, dans certaines régions, rien ne pousse que le kif, cette drogue largement consommée par la population.On n y peut faire, semble-t-il, aucune autre culture.Pour garder cette population en vie, le gouvernement subventionne le kif, en achetant toute la production (sauf une partie, qui s’échappe en contrebande), et la brûle, car l’usage du kif est interdit.Ceci fait penser à notre chère Ile Breton, au vieux café brésilien, ou à ces fermiers américains qui sont payés pour ne pas cultiver du blé.On peut faire en quelque sorte le point sur ce pays en étudiant son niveau d’intégration nationale.Le Maroc est une terre berbère, conquise par les Arabes, islamisée sans souci extrême des frontières, colonisée par la France et l’Espagne, et devenue tout à coup un pays souverain, avec un héritage bigarré de limites géographiques, de régimes politiques, d’ethnies nationales, sur une terre de peu de ressources habitée par un peuple riche d’une grande civilisation.Les seuls principes d’unification nationale sont 1 attachement au roi, qui a le respect de tous (sauf d’une partie restreinte de la classe instruite) dans tous les coins du pays, et la conscience de vivre sur une terre qui, par un concours fortuit de circonstances, est aujourd’hui la terre marocaine.Ces deux principes, comme la plupart des principes, pourraient devenir très fragiles.Dans le développement du pays, ils sont étayés par trois forces : l’administration, l’urbanisation et l’éducation, et ils sont contrecarres par les lenteurs du progrès et l’absence de vie politique libre.^ 158 JEAN SOMCYNSKY Le réseau administratif couvre l’Etat de plus en plus fortement, autant dans les régions urbaines (du pacha ou du préfet au gouverneur de province, aux ministres et au roi) que dans les régions rurales (des conseils locaux du douar au mokadem, au schirr, au caïd, au super-caïd, au gouverneur, aux ministres et au roi).Le moindre bled a un lien, de plus en plus utilisé, avec le pouvoir suprême.Ce réseau est consolidé par l’électrification, les voies de communication, les quelques mass-media, les courants commerciaux, le marché intérieur.Un système d’interrelations, d’interdépendance et de coordination se fait jour, rendant le pays une nation homogène, de plus en plus unie par l’application des plans.Ces plans, tantôt centralisés par les fonctionnaires de Rabat et tantôt décentralisés au niveau des caïdas, fortifient les notions d’unité et de cohésion nationales dès qu’ils aboutissent à des realisations concrètes.L’urbanisation, ici comme ailleurs, n’est pas un simple fait économique, un changement dans les secteurs de production : cest un phénomène culturel.Ainsi, les Berbères qui s’urbanisent le font, non par manque de terre, mais pour « arriver en ville », parler arabe plutôt que chneuf, gagner plus d’argent, vivre mieux, avoir les loisirs des citadins, profiter des biens de consommation (qu’on se procure plus facilement en ville, meme en bidonville, qu a la ferme ou dans les pâturages).Pour des raisons économiques et sociales, le gouvernement s’efforce de freiner 1 exode rural, au moyen de centres de jeunesse, d’aide technique, de cours du soir.L urbanisation se fait alors sur place, sainement, et c’est tout le village qui se modernise.La venue de fonctionnaires, avec des habitudes urbaines, les améliorations dans les réseaux routiers, ouvrent les gens (sauf les éternels rétifs, évidemment) a une nouvelle culture.On assiste ainsi à la disparition de la vie familiale refermee et des traditions ancestrales particulières à une region.Dans les villes de façon évidente, et dans les villages de plus en plus, le modernisme l’emporte, et s’accroît à mesure que le pays s industrialise, se construit un capital social.Or, 1 industrialisation est univoque : elle crée un milieu technique et une culture propre, un mode de vie unique.Elle est ainsi un principe efficace d’intégration, nationale comme internationale : un Montréalais, à Chicago, a Mexico, à Abidjan, à Casablanca, a Tokyo, se sent chez lui.L’éducation joue son rôle intégrateur à deux niveaux : au niveau linguistique et au niveau des programmes.On enseigne actuellement l’histoire du Maroc, la géographie du Maroc, etc.Ceci peut 159 QUARANTE CANADIENS EN AFRIQUE sembler naturel.Mais, dans les anciennes colonies, c’est une nouveauté : comme on enseignait jadis le programme français, les etudiants connaissaient le moindre affluent de la Seine et la dynastie mérovingienne au complet, et ignoraient tout de leur propre pays.Sur le plan linguistique, le gouvernement a choisi l’arabisation.En pratique, il y a des difficultés.L’enseignement primaire est en arabe, avec des maîtres souvent peu compétents, mais arabes.Au secondaire et à l’université (sauf dans les facultés de type traditionnel : lettres, droit, théologie), l’enseignement est en français.La langue administrative est le français, bien que l’arabe gagne du terrain.La langue berbère est en voie, semble-t-il, de disparition.Des étudiants de sciences et de médecine nous ont dit que la lutte pour l’arabisation est perdue d’avance, vu les avantages du français dans le domaine technique.Des étudiants en droit furent d avis contraire : après tout, en Egypte, on enseigne les sciences en arabe.Comme 1 arabe s’appuie sur une civilisation brillante et une vaste population, il y a des chances que ce pays s’arabise complètement, en gardant le français comme langue seconde, sans opter pour le bilinguisme, lequel n’atteint de toute façon que les cadres.L arabisation est un élément capital d’intégration nationale.Elle se heurte aux problèmes généraux de l’éducation, est freinée par le manque de ressources en instituteurs, mais progresse quand même.Les lenteurs du développement nuisent à l’effort d’intégration.Le traditionalisme marocain ne permet pas l’éclosion brusque du modernisme, de l’urbanisation, de l’éducation de masse.La croissance démographique joue aussi contre le développement, mène même au sous-développement croissant.La production totale brute stagne depuis plusieurs années, et le revenu per capita décroît à mesure que la population augmente : en 1967, le niveau de vie était plus bas qu en 1960.Ce qu’on peut espérer, c’est que l’énorme infrastructure agricole, en voie de construction, permettra une hausse de la rentabilité, et que surgiront autour de cela des industries de transformation voulant bénéficier des économies externes.L’autre écueil, c’est l’ambiance politique.Le pays est, modérément, un Etat policier.Il ne s’agit pas d’un régime répressif, brutal, maL d’un régime qui ne permet pas d’opposition, de critique.Les étudiants eux-mêmes étaient réticents à parler de politique, et ne le faisaient qu’en des lieux ouverts, en regardant par derrière leur épaulé.On ne peut pas discuter les décisions du pouvoir.Or, quand on ne peut pas critiquer le gouvernement, quand les groupes 160 JEAN SOMCYNSKY d’opposition sont opprimés, réduits au silence, à l’impuissance totale, aucun sens politique ne se développe dans la pratique.Ce manque de discussions libres est un handicap à l’intégration du pays.On a prétendu que cela permet de concentrer les énergies autour d’un seul objectif.Je ne le crois pas.Si on a tacitement aboli le parlement, c’était par crainte d’une opposition qui aurait pu, qui sait, prouver qu’elle a raison.Ben Barka a été assassiné.Tout régime, s’il est solide et efficace, peut vivre dans un milieu politique ouvert.O O O Si j’ai cédé à la tentation de parler longuement du Maroc, c’est à cause de l’amour profond que j’ai ressenti pour ce pays.Par sa beauté et la chaleur de sa population, le Maroc est l’une des terres que j’ai le plus aimées.Des tas d’images me reviennent, en vrac : de Casablanca, le vieux palais de justice, le quartier des Habous, autour de la mosquée, les fontaines lumineuses de la place des Nations, le mélange d’une population commerciale, cosmopolite, et d’une population traditionnelle, « typique »; de Rabat, les grandes plages où hommes et enfants jouent au foot alors que de belles jeunes filles musclées se grillent au soleil, la Chellah, cette vieille mosquée auprès de la Sala Colonia, une ruine de l’époque romaine, la merveilleuse mosquée adjacente au mausolée de Mohammed V, la tour Hassan, la Kasba au dédale de rues étroites, construite sur une colline, au bord de l’oued Bou Regred, cette Kasba où l’ami Faber s’était presque perdu et où des enfants me regardaient en riant, incrédules (« Un Européen ici ?»); de Fès, la magnifique Médina, de laquelle je voudrais parler et parler, la vieille forteresse maure devenue musée d’armes, les cafés-terrasses, l’atmosphère vivante de cette capitale culturelle; de Marrakech, le rouge des maisons (toutes les maisons y sont rouges), le cachet spécial des gens du Sud, et la place Djemaa el Fna, ce vaste quadrilatère où l’on voit des arracheurs de dents, des conteurs, des charmeurs de serpents, des danseurs, des charlatans, des vendeurs, des cartomanciennes, tout ce qu’on peut imaginer dans le genre. QUARANTE CANADIENS EN AFRIQUE 161 Le pays Côté touristique, notre voyage ne se limitait pas aux villes.On nous gava de la splendeur des paysages marocains.Les collines innombrables, vertes, reboisées ou érodées, les plaines, les pâturages où s’élèvent les tentes de peaux noires, les lacs des montagnes, les dromadaires indifférents à votre passage, les villages qui semblent ne sortir qu’à peine du sol, les palmeraies du Sud, les terres fertilisées par les longues séguias.Nous étions retenus à Kénitra par une panne de l’autobus.Nous allâmes visiter, une quinzaine d entre nous, un douar (village, ou plutôt ensemble de maisons).Un homme nous invita chez lui, pour manger des pastèques, du pain au miel, boire du thé à la menthe.Il paraissait gêné.En fait, il l’était, et s’excusait de nous recevoir ainsi : s’il avait su qu’on arrivait, il aurait égorgé un mouton et nous aurait offert une vraie fête.On s’excusa alors de n’avoir pas pu le prévenir, n ayant nous-memes pas su d’avance que nous lui rendrions visite.C était bon, une chaude hospitalité.Durant le voyage, nous arrêtions à chaque ville, et je buvais du pastis, cette boisson méditerranéenne, délicieusement rafraîchissante, en faisant de l’humour avec le docteur Maldague.Nous avons visité Volubilis, près de Meknès.On a beau connaître son histoire ancienne, il était surprenant, en pleine terre arabe, de voir une vieille ville romaine, couvrant quelque quarante hectares, aussi bien conservée.A Imouzzer, nous vîmes une sorte de symbole du Maroc : au haut de la colline, les somptueuses demeures de la haute bourgeoisie; en bas, creusées dans le calcaire, obscures, dégarnies, les grottes où vivent les Berbères quand ils ne transhument pas avec leurs troupeaux.Aussi, j’ai une image envoûtante du Maroc : la danse du ventre, et la musique arabe en général, obsédante, raffinée par les siècles, apparentée aux mélodies espagnoles et juives, que nous avons appréciées autant chez les professionnels et professionnelles des boîtes de nuit que chez les semi-amateurs engagés par nos hôtes lors de quelques soirées inoubliables.Il y avait aussi le côté humain, facette importante des séminaires de 1 eum : comment se débrouillent entre eux quarante jeunes universitaires canadiens en pays étranger ?Les premiers jours, chacun voulait tout voir des pays nouveaux, et nous n’avons pas essayé de nous fréquenter systématiquement les uns les autres.Pourtant, avec les trajets d’autobus, les longs repas, les bouteilles 162 JEAN SOMCYNSKY de vin, les séances d’études, on parvint à se connaître, ce qui est l’objectif principal de la vie, après tout.Des sous-groupes com- j mençaient à se former.Des problèmes surgirent assez tôt : plu- j sieurs (les mêmes probablement qui récriminent ici contre les cours magistraux) avaient de la peine à comprendre que le voyage entier était académique, du moment qu’on essayait de connaître le pays, de le découvrir profondément, de le sentir exister; d’autres étaient affectés par la pauvreté, le manque de confort, la mentalité non-moderne, les caractères d’un pays en voie de développement; d’autres encore, tout bonnement, s’ennuyaient d’être loin de chez eux, supportaient mal la chaleur (de 90° à 115° F.), étaient fatigués de voyager.A Fès, il y eut une petite crise, lors d’une plénière.Beaucoup ne voulaient pas aller plus loin, sous toutes sortes de prétextes.C’était amusant.Ceux d’entre nous qui avaient conservé leur bonne humeur, se plurent à étaler leur satisfaction.Et bientôt, tout changea.Si quelques-uns se sentaient à l’aise, chacun le pouvait aussi.On voulut aller à Marrakech sur le champ.Tous cherchaient entre eux une innocente promiscuité, histoire de goûter au contact humain, à la bonne chaleur des corps.Quelques flirts, inoffensifs, débutèrent.Et tout le reste du périple marocain fut un crescendo de cordialité et d’entente.A Fès, et jusqu’au départ, il y eut Hamid.C’est-à-dire, El Iraqui Mohammed.Hamid est un poète comme je les aime : sensible au monde, direct, amoureux du vin et des femmes, et surtout d’une femme dont il me parla à peine, épris de kif, noctambule, fatigué et inépuisable.Le premier soir, il offrit aux quelques amateurs parmi nous une soirée poétique où, autour de quelques bières, il nous dit de ses poèmes, sur n’importe lequel des sujets que nous lui proposions.Il aimait les voyageurs, et s’amouracha de notre groupe, pour lequel il alla jusqu’à composer une chanson (il nous promit même un recueil).Le voyage devint tout à coup plus vivant.Avec lui autour, on chantait de bon coeur dans l’autobus, on buvait avec ferveur, on se côtoyait plus facilement, on se laissait aller à toute la joie de vivre.De plus, il connaissait son pays et le reste du monde, et prenait les choses au sérieux, avec le soupçon de cynisme, de scepticisme et d’humour qu’il faut.Puisque rien n’est bon si on ne lui colle un visage humain, c’est le visage de Hamid que je donne à « mon » Maroc. QUARANTE CANADIENS EN AFRIQUE 163 Le socialisme malien Vue de la colline de Badalabougou (où était situé notre quartier général au Mali, l’Ecole Normale Supérieure, construite par le Fonds Economique de Développement du Marché Commun), Bamako était une ville enchanteresse : basse et vaste, avec quelques édifices moyens, au creux de collines vertes, — le vert africain, un vrai vert végétal, fort et prenant, — bordée par le splendide Niger.Sur les côtes de la colline, quelques huttes de terre et de chaume, pittoresques.Ça, c’était l’impression d’un touriste qui, après avoir survolé le Sahara, venait de débarquer d’un Iliashyn, le quadrimoteur d’Air Mali, dont le pilote avait un nom russe.L’impression du visiteur, c’est que Bamako est une ville insalubre, où des tas d’immondices s’accumulent un peu partout, où les égouts sont non-existants (sauf dans le centre-ville), où les trottoirs sont remplis d’aveugles, de mendiants, de lépreux, de rachitiques, où l’on regarde sa peau blanche avec une curiosité vaguement hostile, où de vieux édifices se délabrent au soleil.La pauvreté est là, partout, et le coloris des vêtements, la belle allure des femmes avec un panier sur la tête, la chaleur vivante de la population, ne peuvent la dissimuler.Elle éclate dans l’odeur de dépotoir qui vous entoure.Le plan de développement, en même temps qu’il abrogeait les dépenses de prestige (même les bureaux des ministères ne sont pas rénovés), a enlevé toute priorité aux questions sanitaires.Chacun ses priorités, peut-être.Mais il y a alors une recrudescence des épidémies : lèpre, paludisme, maladie du sommeil, et celles que causent les parasites divers qui vivent dans l’eau, la boue, puis les êtres humains.Le plan Le plan a été établi dans une optique marxiste, ce qu’on appelle le socialisme scientifique (mais qu’est-ce que cela veut dire ?).De l’aveu général, il a été un échec : élaboré par les dirigeants, en vitesse, il n’a pas tenu compte de la réalité.Le prochain, pour être plus efficace, sera fait davantage par la base; mais, en gardant la même rigidité administrative, s’il faut aller demander au ministre l’autorisation de construire la moindre rigole dans un village, je doute qu’un grand succès s’ensuive.Trois genres de chiffres 164 JEAN SOMCYNSKY montreront la teneur de l’échee : on prévoyait une augmentation de 135 pour cent de la production agricole : elle fut de 2 pour cent; on prévoyait que les investissements auraient un rendement de un pour deux : il fut de un pour six; on projetait un accroissement du revenu national brut de 8 pour cent : il fut de 1.8 pour cent, alors qu’il était de 2.1 pour cent avant l’indépendance.Avec une expansion démographique de 2.2, on voit qu’il y a au Mali, comme au Maroc, une régression du niveau de vie, et un sous-développement croissant.Plusieurs facteurs ont contribué à l’échec du plan, qui par ailleurs était nettement trop ambitieux : des aléas climatiques, dont une crue désastreuse du Niger; l’habitude d’une agriculture primitive sur un sol pauvre; une insuffisance qualitative (inexpérience technique) et quantitative (le quart des prévisions) de l’encadrement rural; une insuffisance de stimulants pour le paysan; l’échec des fermes collectives, dont le rendement ne fut que le tiers de celui des terres privées; une incompétence administrative, avouée, qui aboutit aux grandes purges de 1967; le déficit en production et en productivité des sociétés d’Etat, dont on attendait et dont on attend encore beaucoup.Deux ans après la fin du plan, les statistiques manquent encore pour l’évaluation totale de son échec.Ce plan était surtout un plan d’équipement.Même si le pays est très riche en bétail, la perspective socialiste a donné primauté à l’industrialisation sur l’agriculture et l’élevage.Nous avons visité plusieurs usines : l’usine des cigarettes de Djoliba, l’usine de sucre et d’alcool de Dougabougou, l’usine de textiles de Comatex.Ce sont des usines toutes neuves, modernes, construites par la Chine.On voit encore des Chinois rouler en Mercédès dans les rues de Bamako, mais les cadres des usines sont de plus en plus maliens.Ce qui frappait dans ces usines, c’étaient les murs couverts de pensées de Mao (en français et en chinois), les grands slogans politiques, la compétence des ouvriers rapidement formés, et l’enthousiasme des dirigeants, conscients de travailler efficacement au développement de leur pays.Aussi, un grand souci d’économiser le matériel : on prenait même les caisses de tabac pour en faire des meubles.Les ouvriers gagnent environ $20 par mois, mais ont de nombreux bénéfices marginaux : soins médicaux gratuits, logement et nourriture à bas prix, etc.L’industrialisation se fait selon une tendance autarcique, le pays voulant de plus en plus se suffire à lui-même, tout en entrevoyant une expansion de son commerce avec l’extérieur, surtout avec ses voisins. 165 QUARANTE CANADIENS EN AFRIQUE , La qualité de ces quelques usines ne nous aveuglait pas sur la | réalité : le pays, dans son ensemble, est fort peu mécanisé.La consommation en kilowatt-heures est de 3 900 aux Etats-Unis, de 563 dans le monde, de 83 dans l’ensemble de l’Afrique; elle est, [ per capita encore, de 1.3 au Mali.Selon les rites d’initiation bam-baras, jadis, on devenait adulte par la prise en main de la daba, r une houe de bois rudimentaire symbolisant tout outil.La daba ; est encore aujourd hui l’outil agricole par excellence.Et, en voyant dans des champs sablonneux, ingrats, un paysan travailler sa terre avec cette houe, on se demandait s’il allait finalement tirer de son manioc autant de calories qu’il en dépensait à le cultiver.On nous fit visiter les terres d’irrigation de la région de Markala, où le riz, le tabac, la canne à sucre sont cultivés sur une échelle indus-f trielle.Mais comment se laisser impressionner par ces succès expérimentaux, alors que nous venions de traverser l’aridité des ¦ j plaines soudanaises ?Les paysans ne consomment comme repas quune bouillie de mil, du riz ou du couscous, le bétail étant conservé vieux plutôt qu’élevé pour sa viande.Il y a quand même beaucoup de recherches qui se font dans le domaine agricole.Des centres de recherches agronomiques sont > crées.Nous avons visité le centre de recherches zootechniques de f ! Sotuba, où deux vétérinaires étudient l’amélioration du bétail et de la nourriture.On s efforce de fabriquer des engrais avec les sous-produits régionaux.On essaie de mélanger des races bovines si étrangères, grandes productrices de lait et de viande, avec des races locales, qui résistent au climat chaud et lourd du pays.On > établit des schémas ingénieux pour vaincre les résistances des paysans : le gouvernement donne un coq perfectionné à un paysan, a condition que celui-ci tue le sien, généralement peu productif, et accepte les visites périodiques du vétérinaire.Les dirigeants : de ce centre sont des techniciens consciencieux et responsables, et c est surtout d eux que depend le progrès du pays.Il y a toutefois une grande rareté de techniciens.Dans l’élan nationaliste de la décolonisation, on a fait partir les cadres euro-; peens qui vivaient au pays, et qui déjà étaient peu nombreux, le Mah n étant favorisé ni géographiquement ni économiquement.Le pays manque d’écoles supérieures, bien qu’un excellent plan d’éducation ait été élaboré, et on restreint le nombre d’étudiants à l’étran-; ger.On a besoin de personnel compétent en vitesse, et on utilise les [ jeunes avant qu ils aient le temps de se spécialiser.Au besoin, on ; gonfle la valeur des diplômes : les assistants de médecins s’appel- 166 JEAN SOMCYNSKY lent des docteurs; quand on parle de sages-femmes, on ne sait s il s’agit d’accoucheuses ou d’infirmières, et le moindre plombier se prend pour un ingénieur.L’Etat encourage 1 orientation scientifique, par son système de préférences qui aboutit à 1 exploitation rationnelle des ressources humaines en fonction du plan.De grandes recherches sont faites en histoire et culture maliennes, pour faire mousser l’esprit nationaliste.Ainsi, on veut montrer que^ le communisme marxiste est la suite logique de la communauté tribale.Sur un autre plan, l’Institut National des Arts de Bamako,, qui préserve l’authenticité de l’art malien, vise aussi a conserver 1 artisanat pour la production touristique.L’alphabétisation est lente, et la scolarisation très faible.Et, évidemment, une bonne partie des cours est idéologique, commençant au primaire par la culture civique et finissant au secondaire par l’enseignement du marxisme.Et alors même que la population est politisée a la moderne (selon une idéologie qui était vieille du temps de nos grands-pères), survivent des tabous alimentaires bizarres, comme : une femme enceinte qui mange des oeufs donne jour a un enfant muet, ou : une femme enceinte qui sort la nuit, ou est reveillee en sursaut, mettra au monde un enfant difforme.Mais, apres tout, les gens qu’on habitue à ne pas se fier aux médecins et a préférer faire appel aux guérisseurs et à la pharmacopée traditionnelle, sont plus aptes à accepter le régime inhumain qui leur est impose.Le régime malien se conforme à 1 idéologie marxiste et au socialisme scientifique.La conviction des gens est forte, solide, suffisamment pour ne pas contester un système économique qui stagne dans l’échec depuis I’independance, avec 1 espoir que 1 infrastructure industrielle, forgée lentement et de peine et de misère dans ce pays agricole, finira par ouvrir ce peuple à un avenir souriant.La rigidité de pensée qui est propre a 1 explication marxiste du monde vous frappe dès que vous parlez aux etudiants et aux fonctionnaires.Certains d’entre nous se trouvaient a 1 aise dans cette atmosphère.D’autres ne pouvaient s empecher, les derniers jours, de provoquer leurs hôtes dans des discussions intellectuelles, pour le plaisir de se faire demander dou ils tiraient leur insidieuse dialectique bourgeoise.Pour moi, j avais hate de me trouver dans une dictature, ce qui est encore plus supportable que le cauchemar d’un totalitarisme qui pénétré jusqu aux consciences.Au sein de l’esprit socialiste, il y avait quand meme place pour certaines divergences d’opinions.Ainsi, le regime accepte le colonialisme comme un fait inévitable, dû aux changements des formes QUARANTE CANADIENS EN AFRIQUE 167 de productions dans l’Europe du siècle passé; certains reprochent cependant aux Blancs d’avoir choisi l’Afrique pour y écouler leur surproduction.Alors que les dirigeants attribuaient les échecs du plan aux facteurs mentionnés plus haut, il se trouva un énergumène dans l’amphithéâtre pour mettre tout sur le dos des manoeuvres hostiles des pays néo-colonialistes, comme par exemple le retour au pays de quelques cheminots lors de l’éclatement de l’Union sénégalo-malienne.Ces détails sont peu importants.Une vraie dualité de pensée existe entre les traditionalistes et les modernistes.Les premiers pensent que le socialisme marxiste est l’aboutissement de l’esprit communautaire tribal, ce système de relations primaires qui faisait d’un large groupe de gens une famille aux responsabilités étendues.Les modernistes, qui parlent plus officiellement, savent que la solidarité du village et la solidarité socialiste sont de nature différente, et que l’Etat ne tolère l’esprit ancien, par exemple le sens communautaire développé en parasitisme social, que parce qu’un programme d’assistance sociale coûte encore trop cher; mais quand l’Etat aura les moyens de construire des hospices, il n’encouragera plus les familles à restreindre leurs revenus pour subvenir aux besoins des vieillards.Un des idéologues du parti nous disait que le gouvernement vise à implanter rigoureusement le socialisme, et « brisera les reins » à tous ceux qui s’y opposent.Que pourraient faire contre cette politique les âmes de bonne volonté qui ont pactisé avec le marxisme pour sauvegarder quelques institutions traditionnelles ?Le parti, formé selon une idéologie stricte, force toutes les sections du pays à accepter des chefs venus de partout, théoriquement pour favoriser un brassage des populations et l’unité nationale, pratiquement pour affermir son contrôle contre les originalités régionales possibles.Certes, le parti pourra imposer sa vision du monde, s’il obtient assez de succès économiques pour briser la résistance des paysans.C’est ce qu’on verra dans les prochaines années.Actuellement, on peut en douter.L’Afrique pauvre Nous avons été extrêmement bien reçus à Bamako.Le soir de notre arrivée, nous fûmes accueillis par plusieurs hauts fonctionnaires, dont certains trouvèrent moyen de nous consacrer tout leur temps pour la durée de notre séjour.Ce premier soir, nous soupâmes tard, au Restaurant de la Gare.Il y avait, pour nous, 168 JEAN SOMCYNSKY un orchestre noir, qui jouait des rythmes africains et antillais.Il fut difficile de résister à la danse.Nos hôtes nous avaient préparé un horaire très chargé.Pour jouir d’un instant de liberté, il fallait manquer une visite ou une conférence.Ou manquer la sieste.La sieste est capitale en Afrique.Ce climat, chaud, lourd, humide, n’est pas fait pour les hommes du Nord que nous sommes.Ceux qui rataient leur sieste se trouvaient vite épuisés quelques heures avant minuit.Malgré tout, plusieurs du groupe commencèrent à s’affaiblir, et c’est à partir du Mali que la maladie se mit à faire des dégâts.Les Canadiens, - découvrit quelqu’un qui s’occupait encore de notre politique nationale, — ont vraiment la constitution faible.A part les visites d’usines et de champs, nous fîmes un tour au barrage de Markala, sur le Niger : une belle oeuvre, peut-être le seul héritage utile (quoique déficitaire) de la colonisation, quil nous fut interdit de photographier (sans doute avait-il le tort de n’être pas chinois).En fait, nous dûmes attendre plusieurs jours avant d’avoir la permission de photographier quoi que ce fut au Mali.Certains régimes n’aiment pas les photographes.A 1 aéroport de Conakry, en Guinée, où sur le chemin de retour nous nous arrêtâmes quelques heures, on nous interdit de descendre nos caméras.L’aéroport était minable, sale, indigne (ou digne ?) du regime de Sékou Touré.On alla même plus loin.Je scribouillais quelques notes sur un calepin lorsqu’un gendarme m’approcha et me demanda de cesser d’écrire.J’ai depuis cru qu’il était interdit, dans certains pays, de montrer qu’on sait écrire.Décidément, l’atmosphere socialiste ne me va pas.Au Mali, nous pûmes aussi traverser Ségou, capitale d’une des six régions administratives, un horrible trou de sous-développement, de boue et de misère.L’Afrique triste d’une lourde et pénible survivance, dans des maisons de briques sombres, a peine sorties de terre.C’est surtout le reproche qu’on peut faire au regime : de faire de la grande politique, philosophique et internationale, plutôt que de s’occuper du simple bien-être matériel des gens.Le seul quotidien du pays, L’Essor, organe du parti, est une feuille de quatre pages qui parle des gouvernants maliens, de la politique africaine, des horreurs de l’impérialisme yankee, des merveilles des paradis de l’Est, de sports, autrement dit de rien qui puisse servir à rendre les gens plus informés, plus critiques ou moins pauvres. QUARANTE CANADIENS EN AFRIQUE 169 La plupart du temps, nous faisions la navette entre Badalabougou et Bamako (il suffisait de passer le pont sur le Niger).Nous visitâmes les endroits touristiques, comme le magnifique stade construit par les Russes, ou le vaste jardin zoologique qui tombe en ruine, faute de soins.Aussi, nous passâmes des heures au souk, le marché, qui s’étend sur plusieurs rues, avec quelques centres : les boutiques des artisans (bijoux, statuettes, sacoches, peaux de serpents), le marché aux légumes, le grand magasin général, et des rues où pullulent les vendeurs de tissus ghanéens et japonais, de ferblanterie, de chapeaux de paille, de moustiquaires, de ferraille, de sandales, en général des choses de première nécessité.Le plus souvent, on marchande.On nous a dit que le choix de biens était plus grand avant que le commerce extérieur fût nationalisé.Evidemment, la région était encombrée de mendiants, surtout des lépreux.Nos HÔTES Nos hôtes nous comblèrent à plusieurs reprises, après la première réception.Un soir, à la Permanence du Parti, nous vîmes le spectacle des Ballets Nationaux.Les rideaux étaient troués (j’aimais, dans ce pays, de voir que l’on ne gaspille pas ses maigres ressources en décorations superflues), mais les danseurs étaient de haut calibre.Les musiciens aussi étaient superbes.J’eus la surprise de voir une cora électrique (la cora est une sorte de guitare folklorique, rudimentaire).La musique, instinctive, puissante, plus rythme que mélodie, nous prenait au vif du sang.Un bon nombre de Canadiens montèrent sur la scène et firent une danse finale avec les Noirs.Nous eûmes aussi une réception pantagruélesque au Ministère de l’Education, une nuit.C’était une vraie ripaille de viandes, de fruits et de boissons.Un splendide orage tropical inondait le patio, brisant par à-coups les machines d’électricité (il n’y a pas encore d’énergie hydraulique suffisante); nous festoyâmes finalement aux chandelles.Notre soirée d’adieu nous fut offerte par des chasseurs authentiques, une soixantaine d’indigènes recrutés dans la brousse, qui chantèrent, dansèrent, crièrent, mimèrent des scènes de chasse et de magie, tirèrent des coups de vieux fusils chargés à blanc, et nous donnèrent pendant quelques heures, dans l’amphithéâtre ouvert à la nuit, une impression sauvage de l’Afrique.Il y eut un moment cocasse, lorsque le vieux doyen qui présentait la soirée nous félicita, nous Canadiens français, d’avoir chassé long- 170 JEAN SOMCYNSKY temps avant eux le colonisateur français : aux plaines d’Abraham.Ce fut une des plus belles interprétations de notre histoire qu’on ait entendues là-bas.Outre ces soirées, nos hôtes eurent l’idée de nous mêler à un groupe d’étudiants maliens qui étaient restés à l’Ecole Normale Supérieure.Dans chacune des chambres d’hommes, il y avait un Malien.Quelques jeunes Maliennes se joignaient parfois à nous, mais habitaient une maison spéciale à l’autre bout du campus.C’est avec eux que nous essayions de discuter, de parler de leur pays.Malheureusement, nous nous butions toujours à un moule uniforme de questions et de réponses.Je me souviens d’une session d’études que nous tentâmes de faire avec eux.Nous étions une douzaine de Canadiens et trois Maliens.Nous posâmes quelques questions à l’un d’eux.Il nous référa à un étudiant de l’école d’idéologie.Celui-ci, prétextant le risque de réponses erronées, renvoya nos questions à l’officier du protocole.Celui-ci répondit avec profusion, mais évasivement.On finit par dresser une liste de questions, qui n’eurent jamais de réponses.Chacun avait peur de se compromettre.On voulut alors discuter de choses peu embarrassantes.Avant de parler, le premier étudiant demanda si l’assemblée était ouverte, comme si l’on n’était pas un simple groupe d’amis réunis pour causer ensemble.Souvent, lors des conférences, les étudiants demandaient d’abord « si les camarades maliens avaient le droit de poser des questions ».(On s’appelle camarades dans ce pays, ce qui serait chaud et fraternel si on ne sentait pas cet embrigadement de la pensée, cette dégradation de l’intelligence par une idéologie, et ce manque affreux de liberté).Finalement, on se résolut à faire nos sessions d’études sur le Mali une fois rendus en Côte d’ivoire.De notre côté, on s’acclimatait à l’Afrique.On s’habituait au vert, à la terre rouge, au couchant rapide de six heures, au soleil, aux insectes, à la pluie presque quotidienne.On s’habituait à un régime semi-touristique et semi-académique.On s’habituait aux gens, au contact avec les gens, tellement qu’on était surpris quand on rencontrait un Blanc, comme ces deux Canadiens de suco à Bamako, ou un groupe de bonnes soeurs au marché.Surtout, on s’habituait à nous-mêmes, aux trente-neuf Canadiens qui entouraient chacun de nous.Depuis Fès, on se connaissait tous, et tout le monde se parlait.Certains eurent des difficultés avec les professeurs, et formèrent un soviet suprême conjoint (trois professeurs, trois étudiants et le directeur) pour « démocratiser » le séminaire. QUARANTE CANADIENS EN AFRIQUE 171 D’autres, comme moi, ne voyaient pas l’utilité d’un gouvernement institutionalisé pour quarante personnes.Mais vive quand même le pouvoir étudiant.(Le soviet, finalement, ne servit pas à grand chose, les décisions ayant à peu près toujours été forcées par les circonstances et le programme de nos hôtes, et un système tacite de consultation ayant toujours existé là où il était possible.) Entre nous, plusieurs questions générales commençaient à se poser, du genre de celle-ci : Avons-nous le droit d’imposer à ces peuples notre conception du développement ?Pouvons-nous vraiment discuter de leurs problèmes, nous qui les connaissons à peine ?Y a-t-il moyen de juger de l’efficacité d’un type socialiste, monarchique ou parlementaire de gouvernement ?Je reviendrai sur ces questions plus tard.Nous quittâmes Bamako dans un avion russe, après y avoir passé huit jours dépaysants et bien remplis.Trois d’entre nous remercièrent à la radio le pays de son hospitalité.Certains aspiraient à voir de nouveaux aspects du continent noir.D’autres regrettaient de partir.C’étaient ceux qu’avait épatés Bamako : les révolutionnaires à la manque, qui avaient une idée toute faite du monde et ne voulaient pas être dérangés par les faits; les braves gens de trop bonne volonté, impressionnés par le délire logomachique des grands sentiments socialistes; et les touristes en mal d’exotisme, qui préféraient une Afrique miséreuse à une Afrique nouvelle et pleine de l’espoir du modernisme.Ce que j’en pense ?Ce que me disait un ami ivoirien, lors d’une escale à Rome, où l’on pouvait parler librement de leurs pays : les Maliens ont choisi une voie et ont suivi un plan séduisant; ils ont subi un vaste échec; mais ils demeurent un peuple frère, et ils ont mis tellement d’optimisme, de ferveur, de courage dans leur voie, qu’on ne peut que leur souhaiter de mieux réussir dans leur prochaine tentative.La démocratie ivoirienne Nous sommes arrivés à Abidjan le 18 juillet.C’était la pagaille.Nous tombions sous la juridiction des ministères des Affaires Extérieures, de l’Education et de l’Intérieur, de l’Union Nationale des Etudiants et Elèves de Côte d’ivoire (uneci), d’un peu tout le monde, et comme personne ne le savait au juste, on nous culbutait de droite à gauche, et ce fut un beau désordre.Nous fûmes reçus par on ne savait qui, des gens qui disparaissaient en un clin-d’oeil, nous 172 JEAN SOMCYNSKY fûmes logés là où on ne devait pas loger (sogefiha, l’ancienne Cité Universitaire, qui, de l’avis du Président de la République, aurait dû être rasée le jour de son inauguration), on mangea là où on aurait préféré ne pas manger.Manque de coordination.Il fallut que le Secrétaire Général de rAssemblée prît l’affaire en main pour que tout soit mis en ordre, et alors nous fûmes reçus en ambassadeurs du Canada (dont l’aide à la Côte d’ivoire croît continuellement).Mais c’était aussi la pagaille dans le pays.Un mécontentement général existait, non directement contre le gouvernement d’Houp-houët-Boigny, homme compétent et très aimé par surcroît, mais entre les intérêts opposés de différents corps intermédiaires.Au lieu de faire une purge, le Président décida de dissoudre manu militare I’uneci, alors en plein congrès annuel.(Cela fut fait à deux heures du matin, le soir de notre arrivée.) Puis il invita tous les groupes de pression du pays à le rencontrer en plusieurs sessions de dialogue, qui aboutirent essentiellement à une hause globale des salaires, consolidée par un gel des prix.La Côte d’ivoire a un régime de parti unique, sans idéologie précise, sauf une forme de capitalisme d’Etat.C’est une dictature, certes.Mais on y respire assez bien, quand on sort d’un pays totalitaire.La Côte d’ivoire est probablement le pays le plus prospère d’Afrique.Elle s’est développée rapidement, avec une croissance globale (1960-1965, en prix constants) de 8 pour cent (prévision du plan : 7 pour cent), une croissance des revenus par tête de 4.8 pour cent (prévision : 4 pour cent), et une inflation des prix de seulement 2 pour cent.C’est une mosaïque de races, de langues, de cultures, avec une soixantaine de groupes ethniques différents.Il y a des régions très peuplées : le pays sénoufo au nord, baoulé au centre, yocuba à l’est, et Abidjan au sud.Aucun groupe n’est majoritaire, bien qu’on nous dise qu’un grand nombre de fonctionnaires sont baoulés, ce qu’aucun personnage officiel ne nous a admis (sauf par un sourire gêné).On parle km au sud-ouest, akan au sud-est, sénoufo au nord-est, mandé au nord-ouest, d’autres dialectes ici et là, dioula un peu partout (le dioula est une langue rudimentaire de communication, un peu comme le yiddish), et les gens instmits parlent également le français, qui est la langue officielle.L’aspect linguistique des pays africains est passionnant.Il n’y a pas de problème de bilinguisme, mais de trilinguisme, tétralin-guisme, pentalinguisme, etc.Certains pays tendent à l’adoption 173 t QUARANTE CANADIENS EN AFRIQUE d une langue indigène (mais laquelle, sans frustrer les autres tribus ?), et des efforts d’alphabétisation dans les langues noires sont faits au Mali, au Sénégal et ailleurs.Vu le nombre excessif de - | groupes differents en Côte d’ivoire, le gouvernement a adopté le - français, et tout l’enseignement est fait dans cette langue.J’en I parlais a un Ivoirien : il admit que le multilinguisme et le pluri- culturalisme sont une richesse; et il avoua que c’était aussi un ) embêtement, car 1 usage du français l’éloignait du peuple, en t meme temps que 1 usage de sa langue natale l’aliénait à la francophonie.En somme, en Afrique, nous nous sentions, nous Cana-.diens, encore chez nous.Les memes problèmes.Le colonialisme français avait la volonté avouée d’assimiler les Africains à la civilisation française.Après un beau lavage de cerveau, les Africains, convaincus, cherchèrent par snobisme à se franciser.Après l’indépendance, on voulut défranciser et ré-africaniser, et là, les jeunes nationalistes, fiers de leur africanite, se trouvèrent en opposition avec leurs aînés, qui ne juraient, culturellement, que par la France.Actuellement, on adapte de plus en plus l’enseignement à la réalité de la vie quotidienne africaine : on met 1 accent sur la géographie ivoirienne, la botanique tropicale, l’écologie ébuméenne, le point de vue historique africain, etc.Cependant, on manque de cadres pour parachever ces réformes, qui sont du plus pur bon sens.Quoique les professeurs de 1 école primaire soient ivoiriens, et ceux du secondaires français et ivoiriens, les professeurs d’université sont presque tous français.Cette situation est généralisée en Afrique.Malgré tout, la Cote d Ivoire a un haut niveau de scolarisation (près de 50 pour cent), et l’alphabétisation fait des progrès solides surtout au Sud.Il y a dans ce pays une soixantaine de centres urbains de plus de 4 000^ habitants, avec une augmentation annuelle de 10 pour cent due a 1 exode rural et à 1 immigration.Cette urbanisation rapide crée des problèmes de surdéveloppement de quelques villes, notamment Abidjan, avec la sequelle de bidonvilles habituelle.L’exode rural implique un abandon des campagnes par les jeunes gens, ce qui joue dans 1 inégalité de développement du pays : le revenu moyen des gens de Bouaké, au centre, est le tiers de ceux d’Abidjan, et celui des habitants de Korhogo, au nord, est le sixième de celui de la capitale.Le mouvement de la population se fait en direction des centres établis, et certaines régions du pays restent très sous-développées.Un autre fait est intéressant.En Côte d Ivoire, le manioc et la banane plantain (un féculent) sont abon- 174 JEAN SOMCYNSKY dants, et les gens se nourrissent facilement.Conséquemment, nous disent les mauvaises langues voltaïques, les Ivoiriens sont traditionnellement paresseux.On les retrouve surtout dans les services et la fonction publique.Beaucoup ont des plantations.Le quart de la main-d’oeuvre du pays vient de l’étranger, surtout de Haute-Volta; cette proportion atteint la moitié à Abidjan.Ce phénomène s’ajoute au haut taux d’investissements étrangers et au nombre de cadres techniques européens : une forte partie du développement économique de la Cote d’ivoire est dû à des facteurs de production extérieurs.C’est la voie ivoirienne, qui à sa façon est efficace.Comme au Canada : les investissements américains favorisent notre croissance, garantissent notre niveau de vie, mais créent des problèmes de contrôle économique, voire politique.Des Français nous disaient qu’ils seront bien forcés de s’en aller un jour; mais, en attendant, il y a aujourd’hui trois fois plus d’Européens qu’avant l’indépen-danoe.L’Etat achète continuellement des actions dans les compagnies privées, mais ses ressources sont limitées et l’ivoirisation de l’économie ne se fait pas rapidement.Il en est de même pour rivoirisation des cadres : on ne parvient pas à former des techniciens assez vite.La majorité des étudiants à l’Unversité d’Abidjan sont non-ivoiriens : un tiers sont fils de Français, un autre tiers viennent de pays africains voisins.Et, parmi les Ivoiriens qui étudient à l’étranger, beaucoup ne reviennent pas au pays, parce que les salaires sont plus élevés en France, parce que la base culturelle y est plus grande, et parce qu’ils se réhabituent mal au manque de liberté politique.Les entreprises, cependant, cherchent à s’ivoiriser, non pas tant à cause des pressions gouvernementales, mais parce que les Ivoiriens coûtent moins en salaires que les gens qu’on fait venir de France, et qu’il faut généreusement rémunérer, avec quelques mois de vacances par année pour les reposer du climat tropical.Selon un Français, l’ivoirisation pose des problèmes humains : les autochtones devenus chefs s’assoient souvent sur leurs lauriers et paressent, font occasionnellement des détournements de fonds, et n’arrivent pas à se faire obéir par les autres Ivoiriens, qui ne respectent que les Européens.De plus, il semble que beaucoup de Noirs conservent des tendances fétichistes et des superstitions qui nuisent parfois à l’efficacité de leur travail.(Bien sûr, il doit aussi y avoir un racisme sous-jacent, qui pousse les Blancs à rechercher autant que possible d’autres Blancs pour travailler avec eux.) QUARANTE CANADIENS EN AFRIQUE 175 L’Afrique riche Le développement du pays, induit ou non de l’extérieur, nous lavons vu à Abidjan et dans l’intérieur du pays.Abidjan est une ville moderne, une ville champignon, pleine d’élan industriel, de vie nocturne, d etablissements commerciaux, d’esprit cosmopolite, une ville à mon goût.Elle croît à vue d’oeil, avec un bon plan d urbanisme.La vie y est chère, quand on court les boîtes et les restaurants climatises, mais les estomacs solides peuvent se contenter à bon marché du foutou indigène, cette horrible bouillie de banane plantain epieee de sauce au mouton.Nous avons parcouru en vedette la lagune Ebrie, d ou nous pûmes admirer le vaste port d Abidjan.Quand on parcourt le pays, on voit que la plupart des villes, comme Yamoussoukro ou Bouaké, sont également en expansion.Dans les villages que nous avons visités, les cases et les huttes se faisaient rares, remplacées par des maisons de ciment et de briques, construites de façon communautaire aussi souvent qu’individuelle.Les députés et hauts fonctionnaires, ainsi que les chefs des villages, sont encouragés à avoir des plantations, afin qu’ils puissent fomenter un esprit d emulation dans la population, qui vient à eux comme à des conseillers agricoles.Un député finit par etre juge selon la beauté et le rendement de sa plantation, dont par ailleurs il tire le gros de son revenu.De Bouaké, où nous sommes restés une semaine, nous fîmes plusieurs randonnées dans les alentours.Nous visitâmes à Sakassou un roi baoule, qui régnait sur plus de cent soixante-dix villages; il nous reçut en pompe, avec ses dignitaires, sur le chef une couronne fleurdelysée (influence de la royauté française), et du Bangui, un vin tire de la seve de palmier fermentée.Il nous fit voir sa plantation : des arachides, de l’igname, du maïs, du riz; il faisait même, près du village, de la pisciculture.Nous visitâmes Katiola, le centre de la poterie, dans 1 effervescence d’une journée de marché : on y vendait de tout, et ce n’était qu’une petite sous-préfecture.Près de Bouaké, nous allâmes voir le Service Civique Féminin.Ce centre, dirige par deux femmes de 1 armée israélienne en service a Ictianger, fait un tiavail original et utile.Elles ont formé un gioupe de jeunes filles ivoiriennes qui, sous leur tutelle, donnent des coins a un ensemble d adolescentes choisies systématiquement dans tous les villages du pays, a titre bénévole, avec l’approbation des chefs.Ces cours sont : le français (parlé et écrit), le calcul, la 176 JEAN SOMCYNSKY puériculture, la cuisine, la couture, la construction de cases et de fours, des rudiments d’agriculture, le soin d’une basse-cour, d’un poulailler, l’hygiène personnelle, etc.En retournant chez elles, après quelques mois passés au centre, ces filles forment par l’exemple d’autres filles et femmes, ce qui aboutit, par rayonnement, à une modernisation de la vie villageoise à travers le pays.Vu la proximité de l’école d’agriculture, pleine de jeunes garçons, ces adolescentes se retrouvent souvent enceintes, mais en Afrique cela n’émeut encore personne.Nous fûmes tous très favorablement impressionnés par le travail effectué là-bas, qui nous parut être presque un modèle de ce que doit être l’aide pour le développement.Ce progrès général a bénéficié de facteurs multiples : depuis rindépendance, la Côte d’ivoire garde les 30 pour cent de ses revenus qui auparavant étaient répartis dans l’ensemble de l’Afrique Occidentale Française; le climat est excellent; sa position géographique favorise le pays; le sol est riche, et les ressources naturelles nombreuses; lindustrialisation croît, grâce à l’accueil chaleureux fait au capital étranger (ça s’appelle du néo-colonialisme, mais il faut choisir); les plantations sont intégrées à l’économie internationale; l’Etat semble être un administrateur consciencieux.Il y a des problèmes : en voulant utiliser les ressources locales pour manufacturer des produits utilisables sur place, l’industrie s’est tournée vers la consommation intérieure et a négligé le commerce extérieur; les facilités routières et l’existence même d’Abidjan et de ses installations portuaires favorisent beaucoup trop le sud, et les écarts régionaux sont graves; le franc cfa est une devise surévaluée, ce qui minimise les chances de concurrencer d’autres pays sur les marchés mondiaux.Un autre problème, c’est la lenteur dans la formation des cadres.Les pays africains doivent, soit garder le système français d’enseignement, rigide, qui élimine avec sévérité la majorité des étudiants, n’octroyant les diplômes supérieurs qu’à un nombre réduit, soit perdre la parité scolaire avec la France et former en vitesse des techniciens plus ou moins compétents.La Côte d’ivoire a choisi la première méthode.Cependant, on essaie d’assouplir les vieilles structures françaises, en les « américanisant » : on commence à accepter comme professeurs universitaires des spécialistes, même s’ils n’ont passé par aucune école normale supérieure, on cherche à promouvoir l’emploi estival des étudiants, afin de leur donner une pratique de leur profession future.On a aussi créé des diplômes intermédiaires. QUARANTE CANADIENS EN AFRIQUE 177 d’là.[ ek r & I ntJ niai cela] ses rces iieil i- æ • fej 'eslj rce I e;| et I a-1 vs I ' v I é- I : Le gouvernement investit de plus en plus dans la production, l education et l’agriculture.Il influence directement le développement économique, tant par sa politique que par son contrôle de la population.Tous les Ivoiriens sont membres du parti, et paient à cet effet une cotisation, hiérarchisée selon leur salaire (c’est, en quelque sorte, une taxation proportionnelle).Mais alors qu’au Mali la machine du parti est imposée aux villages par l’extérieur, le parti ivoirien conserve le système traditionnel et prend pour fonctionnaires les rois et chefs des villages.Le réseau bureaucratique coïncide avec le réseau traditionnel du pouvoir, et subsiste avec la mobilité des gens : à travers les chefs de légitimité ancestrale, qui sont respectés et obéis, le parti contrôle le peuple de façon organique, y compris les familles qui déménagent d’un bout à l’autre du pays et qui maintiennent néanmoins leur allégeance à leur chef d’origine.A côté de cela, le gouvernement applique des politiques générales, comme tous les pays modernes, à travers ses ministères.Le Code des Investissements tâche de décentraliser les industries, en offrant des bénéfices marginaux aux entreprises qui s’établissent dans les régions défavorisées, en dehors d’Abidjan.L’Office de promotion des entreprises ivoiriennes accorde de l’assistance technique et administrative aux capitalistes nationaux.On pourvoit le nord de cultures plus riches, pour freiner l’exode rural.On ne s’efforce pas trop de mécaniser l’agriculture, ce qui est provisoirement acceptable, vu la fertilité naturelle de la terre.Toutefois, on diversifie la production, en favorisant les cultures qui ont un cours stable et élevé sur les marchés internationaux.Le résultat, c’est que le pays prospère de façon satisfaisante.Il y a de grandes plantations de palmiers à huile, d’hévéas, de cocotiers, d’ananas.Des recherches sont conduites pour accroître le rendement de ces cultures.Il y a un bon début d’industrialisation agricole : conserves, café, bois débité.Plusieurs industries de consommation sont en pleine expansion : textiles, brasseries, minoteries.Même si, il faut le répéter, cette croissance est due en bonne partie au capital et à la main-d’œuvre extérieurs, la réalité est là : le niveau de vie s’élève constamment en Côte d’ivoire.D’ici quelques décades, des cadres techniques et professionnels ivoiriens auront été formés.Avec l’accumulation normale de capital ivoirien, et grâce à une politique qui préfère créer de nouvelles usines plutôt que de nationaliser tout bêtement celles qui existent déjà, une économie nationale va naître.Et alors les ivoiriens auront gagné leur pari : être indépendants, sans pour cela se fermer à l’étranger. 178 JEAN SOMCYNSKY Le peuple Comme je l’ai mentionné, notre arrivée à Abidjan se fit dans un beau désarroi administratif, chaque organisme ayant voulu s’occuper de nous, sans coordination.La pagaille cessa avec l’intervention des autorités supérieures, dont le Président de l’Assemblée, M.Philippe Yacé, qui s’excusa de l’absence de réception, et M.Kouamé, qui fit de son mieux pour nous accorder un traitement royal.Des situations de ce genre se répétèrent.Quand nous arrivâmes à Bouaké, personne ne savait qui était chargé de nous loger, ni où.Nous passâmes la soirée à palabrer et à tenter de caser trente-cinq personnes dans des villas que les enseignants et les coopérants français avaient désertées pour l’été.Un autre jour, nous allâmes à Katiola.Faute d’avoir pu rencontrer celui qui était censé nous recevoir, et dont on ignorait tout, nous dûmes, au déplaisir du sous-préfet confondu en excuses et à notre grand plaisir d’anarchistes, visiter la région, le marché sénoufo, le quartier des potières, par nos propres moyens.Ce genre de situation devint quotidien.Pendant un temps, nous ne savions pas si un de nos chauffeurs était payé par I’eum, I’uneci ou le gouvernement ivoirien.Les autobus publics, prévus pour telle heure, ne passaient pas à l’endroit fixé.On m’a raconté que les taxis-brousse, qui font la navette entre les différentes villes, partent quand ils sont pleins, que ce soit avant ou après l’heure prévue à l’horaire; et il n’y en a qu’un.A certains moments, on croit respirer l’inefficacité, tellement on nage dans le désordre.Selon l’humeur de l’instant, c’est amusant ou formidablement exaspérant.Il semble bien que l’efficacité, le sens du chronomètre, soit un élément culturel propre aux sociétés technologiques, où il est indispensable.En Côte d’ivoire, les efforts d’administration ne parviennent que péniblement à se concrétiser.Souvent des conférences prévues n’eurent pas lieu, car personne ne savait qui la donnerait, ni où.Là où la coordination se fait, et là où l’autorité civile intervient directement, tout marche sur des roulettes.Nous eûmes ainsi d’excellentes conférences, données par des hauts fonctionnaires, le recteur de l’Université, des députés.Egalement, de splendides réceptions, particulièrement celle qui nous fut offerte par le maire de Bouaké, qui avait invité les notables de la ville, Noirs et Blancs (tous les notables sont des gens horribles, partout et toujours), mais surtout avait préparé un souper gargantuesque, des porcs non dé- 179 QUARANTE CANADIENS EN AFRIQUE pecés, des moutons, du foutou, du couscous, du champagne, des salades, des ananas, de l’alcool, tout ce qu’on peut imaginer pour un ventre affamé, et qui avait fait venir des troupes de danseurs indigènes et un orchestre qui nous fit danser avec tout le goût de nos corps.La musique noire.Aux établissements de textiles Gonfreville, on nous avait parlé des difficultés que pose dans le travail le fétichisme des Africains.Les gens qui ne veulent pas travailler de nuit afin de ne pas provoquer les génies.Ceux qui quittent 1 ouvrage soudainement, parce qu’on leur a jeté un sort.Un ouvrier qu’on trouve mort, un jour, sans que personne dise un mot.Les diverses superstitions, pour la plupart explicables : l’eau polluée que les sorciers interdisent de boire, en sachant qu’elle est nocive, et en disant qu’elle est maudite, ou l’assassinat par les poils de moustache de panthère, qu’on jette discrètement dans le riz ou le foutou et qui perforent les intestins.C’est sur cet arrière-fond que naissent les danses et la musique noires.Les pas sont lourds, souvent les gens sont courbés, et avancent, tournent, reculent, sautillent, selon un rythme pesant, terrestre, végétal, un effort de survivance, qui n’atteint guère la liberté d une mélodie ou d un jeu d’harmonisations.A Sakassou, nous avons vu une danse traditionnelle.Le danseur, masqué de rouge, ganté, avec une jupe de paille, les pieds enveloppés de chiffons, tellement couvert qu’on ne voyait aucune partie de son corps, et la foule autour de lui, qui criait, hurlait, s’excitait, s’effrayait, prise par l’exercice démoniaque, envoûtée, comme les Arabes de Marrakech autour du charmeur de serpents.Mais c’était loin des raffinements profonds de la danse du ventre et de la musique marocaine.Les rythmes noirs sont authentiques, instinctifs, un premier cri humain qui cherche à se débarrasser des contraintes de la vie quotidienne.Dans les danses, nous avons touché un peu l’âme africaine.Nos contacts avec les gens furent plus variés : les conférenciers, les étudiants, les vendeurs.Les conférenciers politiques avaient le sens de l’humour, étaient cordiaux, faciles, souvent ironiques, comme une bonne partie du peuple.Les conférenciers intellectuels avaient l’air un peu plus grave et constipé, comme ceux d’ici et de partout, mais parfois le rire naissait en eux.Les étudiants semblaient assez sérieux, le sarcasme teinté de cynisme, ce que leur situation expliquait.Le peuple, c’était surtout les vendeurs, avec qui on marchandait. 180 JEAN SOMCYNSKY Marchander en Afrique est un délice, un exercice intellectuel, un jeu psychologique passionnant.Il s’agit de voir de combien le vendeur augmente par bluff le prix de son article, combien on veut payer, et discuter; pour bien discuter, il faut s’agiter, parler fort, faire semblant de partir, crier qu’on est « foiré », fatigué, feindre qu’on connaît tout sur la valeur de l’objet et sa fabrication et provenance; là, on s’arrête, on « fait ami » avec le marchand, on se serre la main, on se tapoche le dos, et on continue pour une seconde manche, et on s’insinue toutes sortes de choses, et on s’excite encore, et on veut gagner à tout prix, et on s’engueule, et on s’indigne, et on se réconcilie; et on continue encore, jusqu’à ce que l’un des deux cède un peu ou accepte les dernières conditions de l’autre.C est épuisant.Après quelques heures, il faut se précipiter sur un pastis ou une bière et relaxer.On sue tellement pour un objet, qu’on ne doit pas le marchander si on veut en faire cadeau à quelqu’un : on ne saurait s’en débarrasser, après avoir tant peiné pour l’obtenir.Mais on apprend ainsi à connaître les gens : j’ai marchandé avec des enfants, vifs et intelligents, des vieillards, subtils et émotifs, des femmes, rigides mais vulnérables, des jeunes gens, rigolards ou sérieux, des adultes, professionnels et aimant le jeu.Et, en marchandant, j’ai appris comment on tue un serpent, comment on tisse un tapis, comment on taille un masque, les genres de bois, le cola, l’ébène, l’acajou, le tek, leurs qualités, la valeur de 1 or, de l’ivoire, l’ivoire noir, le blanc, leurs usages, les styles indigènes, baoulé, mandingue, sénoufo, bambara, le sens des masques, tout un paquet de choses intéressantes qui vous font aimer un endroit et un peuple.Comme nous étions aussi amateurs de tourisme, nous en profitâmes pour visiter les coins pittoresques.A Bingerville, nous visitâmes l’Ecole Nationale d’Art, où l’on put regarder, palper, toucher, apprécier de magnifiques masques et statuettes de bois et d’ivoire.Nous parcourûmes aussi le jardin botanique; mais je préférais la forêt équatoriale à plusieurs étages, entre Abidjan et Bouaké, que lors d’une panne d’autobus nous pûmes admirer à loisir.J’ai déjà mentionné les plantations, les villages, le pays baoulé.Nous fîmes une randonnée à Grand Bassam, l’ancienne capitale coloniale, habitée par des pauvres et des voltaïques, battue chaque année par des inondations.Aussi, un jour de pluie, les plages de Vridi, longues et étroites, bordées de palmiers, de cocotiers, de cabanes, où les immenses vagues de l’océan s’abattaient sur le sable fin.j 181 QUARANTE CANADIENS EN AFRIQUE uol Mais, surtout, la Côte d’ivoire, ce fut Abidjan, la perle des lagunes.Et Abidjan, c’était la colline résidentielle de Cocody, où nous habitions, à la Cité Universitaire; c’était Adjamé, le quartier purement noir, où les danses et les chants grouillent la nuit comme une permanence de vie ancestrale au coeur d’une cité moderne; c était le boulevard de la Corniche, qui ceinture la lagune et donne une vue excitante de cette ville belle, urbanisée, vivante; c’était Treichville, le quartier ouvrier, où les gens cuisinent dehors, où le peuple s’intégre au rythme technique d’aujourd’hui, où sont les boîtes de nuit, les cabarets, les mauvais endroits, les bars, les res-re, taurants miteux, où se déroulait la semaine commerciale, avec les jd haut-parleurs, les marchands et les crieurs qui vous offrent vête- ;t, ments, tapis, marmites, chaussures, pacotilles, articles de mercerie, pantalons, tout à prix d’aubaine; c’était le Plateau, le centre de la ville, où sont les édifices gouvernementaux, le boulevard de la République plein d’hôtels et de magasins luxueux pour Blancs et bourgeois noirs et moins luxueux pour le reste de la population, et les marches, et les boutiques d’artisanat, et les cireurs de souliers, et les vendeurs ambulants.Abidjan, c’était la capitale, la grande ville, la métropole, le signe de l’avenir, le point qui lie l’Afrique à la société de consommation.Le bien et le mal ne se distinguent plus, ni la justice et 1 injustice.Il n’y a que cette volonté de vivre, ; d atteindre à un plus haut niveau de vie, de se développer, de s’en- teindre à un plus haut niveau de vie, de se développer, de s’enrichir, de s’embellir, de construire, de passer de 10,000 à 300,000 habitants en trente ans.C’est de cette ville prodigieuse que j’ai quitté l’Afrique, avec encore une image des paillasses de l’intérieur, et elle reste la ville espoir du mieux-être.L’aide extérieure Ce voyage a été subventionné par différents groupes.Pour ma part, je dois des remerciements au comité local de I’eum à Ottawa, à 1 Association Générale des Etudiants de l’Université d’Ottawa, au Ministère de 1 Education de l’Ontario, et aux dizaines de particuliers et d’entreprises qui ont bien voulu octroyer à notre délégation une assistance pécuniaire.Parfois on se demande si cette activité de l’Entraide Universitaire Mondiale du Canada est justifiable.Elle l’est, certainement, du moment qu’on accepte qu’une société 182 JEAN SOMCYNSKY investisse une partie de ses recettes a 1 instruction, a 1 éducation et au développement de quelques individus, et des universités en général.¦C’est une partie de l’aide extérieure.L’aide extérieure prend diverses formes : le don ou le prêt de capitaux (mais le pays bénéficiaire, surchargé de dettes accumulées au cours des années, doit en remettre immédiatement une bonne partie à ses créanciers), les bourses d’études au Canada (mais une forte proportion des étudiants étrangers ne retournent plus chez eux), le commerce extérieur (mais celui-ci sert surtout les interets du pays le plus riche, qui échange des biens manufacturés à haut prix contre des matières premières à bas prix), la simple information sur les pays moins développés (mais l’information est trop souvent politisée).Deux choses sont certaines : nous devons aider les pays du Tiers Monde, et nous savons que notre aide n’est pas toujours efficace.Nous devons aider les pays en voie de développement.Certains ont des réticences : pourquoi se mêler des affaires des autres ?pourquoi ne pas s’occuper d’abord de nos problèmes ?pourquoi chercher à imposer aux autres notre conception du développement ?Certes, à court terme, l’aide extérieure n est pas dans 1 interet economique du pays donateur; à long terme, il est essentiel d avoir un monde relativement homogène.La question n est pas tout bêtement économique, mais humanitaire : on ne peut pas laisser des centaines de millions de personnes subsister à peine alors que d’autres — nous — bénéficient d’un haut niveau de vie.On doit pouvoir aider les pays du Tiers Monde à régler leurs problèmes, puisque c’est eux-mêmes qui nous le demandent.Ceci, bien sur, consiste à les placer dans le moule de développement que nous avons suivi.Mais y en a-t-il un autre ?Peut-il y avoir un autre progrès que le progrès technique ?Je ne le crois pas.La charrue est belle, poétique, etc.; mais la majorité des gens préfèrent le tracteur.L’électricité éclaire mieux que la chandelle.Et il est plus humain d’employer l’énergie mécanique que l’énergie musculaire.De toutes façons, la question ne se pose pas pour les pays sous-développés : ils savent que c’est le seul chemin.On peut toujours, selon sa culture, ses goûts, ses priorités, choisir un peu plus de loisir et un produit national moins grand, mais fondamentalement la voie du progrès humain est identique partout.Notre aide n’est pas toujours efficace.Comme la sécurité sociale, qui est nécessaire, mais encourage en certains cas une forme de parasitisme.L’utilité de notre aide dépend de la qualité du gouver- QUARANTE CANADIENS EN AFRIQUE 183 nement du pays qui la reçoit.Il y a beaucoup à dire contre ces gouvernements.Souvent, l’Etat est monolithique, dictatorial, voire totalitaire; il veut être surtout obéi; au besoin, contre les intérêts nationaux, il empêchera la fonnation d’une élite qui pourrait le contester (les méthodes sont variées, depuis l’oppression de l’opposition, l’exil ou l’emprisonnement des leaders, jusqu’à l’institution d examens sévères et de quotas d’étudiants pour réduire l’émergence de cadres).Le pays peut être socialiste, monarchique, libéral.Je ne pense pas qu’un système soit absolument meilleur qu’un autre.Le meilleur système, c’est celui qui va de l’avant dans les projets d irrigation, la lutte contre l’érosion, l’alphabétisation et la scolarisation, la création d’un capital social, d’une infrastructure économique de plus en plus complète.Il m’a semblé que les démocraties libérales y réussissent le mieux.Mais l’Etat n’est pas le pays.L’Etat, s’il est consciencieux, peut diriger un peu l’éducation, freiner la déperdition des ressources humaines dans des carrières moins utiles (droit, lettres, théologie, etc.) et susciter, par des salaires plus elevés et une certaine publicité, la formation de maîtres, d’agronomes, de géologues, d’ingénieurs, etc.L’éducation secondaire et technique doit être une priorité absolue, avec l’agriculture et les industries de transformation.Mais c’est la population qui détient le dernier mot.Acceptera-t-elle de considérer le travail efficace comme valeur ?Lera-t-elle surgir de son sein des entrepreneurs courageux, des administrateurs compétents, des gens dévoués ?C’est là qu’est la solution : sur le plan humain.L’Etat peut choisir un degré de pan-africanisation ou d’autarcie, doit avoir une politique fiscale et monétaire qui a du sens, doit superviser dune certaine façon la production, les investissements, la consommation, la répartition des richesses, les marchés.Mais il sera impuissant si la population entière n’adopte pas au jour le jour cette volonté de croissance.Le retour au pays Tous les voyages sont des voyages de fous, un pot-pourri d’images, d’insomnies, de fatigue et de rencontres.On fouille des mentalités pour s’apercevoir encore une fois que tous les gens de tous les pays se ressemblent.Je pense que les pays d’Afrique se sortiront du pétrin.Au Mali, une révolution a renversé récemment le régime de Modibo Keita (son frère nous avait reçus : une masse de muscle 184 JEAN SOMCYNSKY et de volonté, le pouvoir à letat brut).Au Maroc, la population inspire confiance.La Côte d Ivoire semble avoir bien décollé.Les problèmes sont vastes, gigantesques; mais l’homme a toujours été à la hauteur de la vie.Des images me viennent : les merveilleux jardins marocains, la terre rouge d’Afrique, et le vert des brousses, et les vêtements multicolores des négresses de Bamako; la Maison de la Pensée, à Rabat, où nous fêtâmes le premier anniversaire de notre deuxième centenaire; les îles sur le Niger, 1 odeur des marchés indigènes, la persistante musique arabe, même les vols d’avions, ces couchants et ces levers du soleil qu’on voit d’en haut des nuages, l’Espagne survolée, et le boulevard des Batignoles; les enfants qui tissaient les tapis, à Casablanca; les médailles de Mao et la bible rouge qu’on nous donna au Mali; les gens, surtout les gens, les visages amis, et les inconnus.Pour plusieurs, l’Afrique a aussi été un «coup de palu», des troubles intestinaux, pulmonaires.Ça a été la léthargie quil^a fallu combattre dans le soleil et la lourdeur du climat tropical.J ai gardé mon aise dans le dépaysement : ça devient une habitude, voir les pays du Tiers Monde, les étudier, les sentir, les aimer, et en apprécier davantage notre développement et notre société de consommation, tellement plus humaine.Et une beaute de ce voyage, ce fut l’atterrissage à Dorval, ce 4 août, Montreal traverse dans la pluie, Montréal, ville belle, grande, que je ne retrouve pas sans que quelque chose se mette a vibrer dans mon coeur.Et plus loin encore.Ottawa.Micheline.Puisque au bout de tout ça, la raison de tout, c’est encore un amour. ALBERT G.PAQUETTE TUEUR A GAGS NOUVELLES ALBERT G.PAQUETTE Notre littérature a longtemps été larmoyante.Aurons-nous assez pleurniché au sujet, notamment, de ce que nous appellerions les trois « C » : le Climat, le Collège et les Curés 1 Ce qu’il y a de sain dans ce qu’écrivent aujourd’hui les jeunes, c’est qu’ils ont redécouvert deux ingrédients essentiels à la bonne cuisine littéraire : l’Humour, puissant antidote contre le masochisme; et les Mots, auxquels — voyez Ducharme — ils prennent un plaisir évident.Or un écrivain qui n’en serait pas amoureux nous semble aussi inconcevable qu’un peintre qui n’aimerait pas les couleurs.Ce qui nous mène tout droit à Albert G.Paquette, le jeune auteur dont nous publions ici quelques textes.Il est né à Montréal en 1943, ce qui lui donne 25 ans.Il fut comédien dans la troupe Les Saltimbanques et au Centre de théâtre d’aujourd’hui.Il a enseigné l’interprétation dramatique et fait du journalisme; il est présentement professeur de français comme langue seconde, auprès des employés du Canadien Pacifique.Enfin, il a un livre en préparation, constitué principalement de nouvelles, de contes et de poèmes doux-amers, dont les extraits qui suivent donneront un avant-goût.LA DIRECTION TUEUR A GAGS PREMIÈRE PARTIE L’A, B, C du CRIME I Faites apparaître trois ! ! ! au néon devant la victime.Celle-ci, effrayée, pressentant quelque danger, fuira en direction opposée au trio exclamé, sur une ligne que vous aurez tracée et au bout de laquelle, vous aurez apposé une virgule, suivie d’un accent aigu.Courant à toutes jambes, rendue au bout de la ligne, la victime trébuchera sur la virgule en embuscade et ira s’embrocher comme un saucisson à l’accent aigu.II Enfermez la victime entre parenthèses et laissez-l’y sécher jusqu’à ce que trépas s’ensuive.Pour ce faire, entreprenez un dialogue enthousiaste avec la victime et, ad hoc, subrepticement, ouvrez une parenthèse par le truchement d’un séduisant aparté et, vitement, refermez la parenthèse sur l’interlocuteur.Variez le processus, si besoin, avec la méthode dite « Entre guillemets ».Ne risquez pas d’être pris au dépourvu.Ayez soin d’emmagasiner un vaste répertoire d’apartés et de citations puisés à même quelques auteurs à la mode. 188 ALBERT G.PAQUETTE III A l’aide de quelques tours de passe-passe, couchez la tête de la victime sur le bout d’un i.Laissez tomber (de hauteur suffisante) le .de l’i qui écrasera le crâne de l’ennemi.Au préalable, vous aurez tracé un O hermétique autour de la personne, pour ne point que l’environnement soit éclaboussé de cervelle (la cervelle tache) ou autres matières organiques indélébiles.Vous pouvez faire us d’une variante de cette méthode, en employant l’i tréma (doublement efficace).IV Invitez la victime à prendre place dans une embarcation, genre V troué, flottant dans un O ouvert rempli d’eau à marée haute.Avant même que la victime n’ait eu le temps de faire « hippo-campelephantocamélos », le V saboté coule à pic.Si vous avez deux victimes à « liquider », utilisez le w à double place.V Par le truchement d’un solide trait d’union, liez la victime à un 1 planté en terre.Entourez le prisonnier de toutes les lettres de l’alphabet et mettez-y le feu.(Les lettres constituent un combustible de premier atout, parce que difficilement extinguibles.) VI Contraignez la victime à gravir une longue échelle composée d’H superposés.Sciez partiellement l’échelon du dernier H (prenez le H aspiré de préférence à l’H muet plus rebelle au sciage) de sorte qu’en y posant le pied, la victime chute dans le vide. TUEUR À GAGS 189 VII Comment faire disparaître les dépouilles ou les restes de dépouilles de vos victimes ?Le moyen infaillible demeure le truc du O.Il est classique.Il se veut faire comme suit : placez le corps ou les restes de la victime à 1 intérieur d’un O.Colorez la surface intérieure de l’O avec une mine de crayon.A ce stade, il n’en paraît déjà plus de votre victime.Mais pour plus de perfection, effacez le tout du cercle avec une gomme.r~>t Carte blanche, Messieurs les assassins.VIII Variez votre manière, en utilisant l’alphabet chinois .riche de moyens assassins ésotériques. SURPRISE-PARTIE EN ITALIQUE ET MAJUSCULE I « Shakespeare n’a jamais existé.Toutes ses pièces ont été écrites par un inconnu qui, d’ailleurs, s’appelait Shakespeare.» (Allais) LE POINT — Hop ! hop !, virgule, déguerpissez, je me pose à votre place.LA VIRGULE (fronçant le sourcil) — Bon ! bon !.acceptez le compromis du point-virgule à tout le moins ! LES TROIS POINTS — Holà !, nous intervenons à temps.Il est évident qu’Allais a voulu poser cette phrase en suspension .LA VIRGULE (en colère) — Arrière, crottin, vous mentez ! LES TROIS POINTS (vexés) — Point d’exclamation de votre part, bacille virgule.II L’É — Quelle vie ! Cette épée de Damoclès qui pend constamment sur ma tête ! L’ACCENT AIGU (grave) — Taisez-vous, E, vous m’aiguisez à la fin.L’ACCENT CIRCONFLEXE (railleur) — Bonjour, accent aigu.Vous avez l’accent très prononcé aujourd’hui.L’ACCENT AIGU — Prenez la peine d’enlever votre chapeau pour saluer, espèce d’ostrogot ! L’ACCENT CIRCONFLEXE (circonflexé à craquer en deux) — Gare à vous, lilliputien, j’ai deux fois votre longueur ! L’ACCENT GRAVE (véhiculé sans préavis sur V « à » du « Gare à vous » J — Accent circonflexe, laissez-moi, ventrebleu ! L’ACCENT AIGU — Accent circonflexe, vous n’êtes qu’un imposteur : votre personne se compose d’un accent aigu et d’un accent grave collés bout à bout.L’ACCENT GRAVE (renchérissant) — Hermaphrodite ! TUEUR A GAGS 191 III LE TRAIT D’UNION — Réconciliez-vous tous ! LE POINT D’EXCLAMATION - Rravo !, bravo!, bravo! Le trait d’union fait la force.TROIS APOSTROPHES - A boire ! LA VIRGULE — Que l’alphabet se joigne à nous ! IV Et la fête débuta.A 1 occasion de cette grande soirée, la plupart des letties de 1 alphabet arboraient la majuscule, à l’exception de quelques letties qui, voulant faire originales, se vêtirent en italique.Ce qui n empêcha pas la joyeuse société de se retrouver ivre-morte api es quelques heures de déchaînées sarabandes.La viigule, poui sa part, sautait si haut qu’on la méprenait pour une apostrophe.L apostrophe, par contre, gisait par terre, en parfait déguisement, et tentait de faire la cour à un point (sans doute pour l’inviter à commettre le point-virgule).Entretemps, un i dansait sur la tête en se disant « point d’exclamation », tandis que deux points d’exclamation authentiques se livraient à un tournoi de billard.Trois autres i perdirent la boule en s’évertuant à jouer au bilboquet.— Mettez les points sur vos i, cria la virgule en administrant un magistral croc-en-jambe à un h par trop muet qui, retenant son souffle, s’aspira lui-même.Un 1 en rut profita du hue ! et du dia ! pour engrosser un v et un n.En position d’amour, le n ressemblait comme deux gouttes d’eau (qui se lessemblent) à un u.(Quelques mois plus tard, en état de grossesse avancée, le v et le n étaient devenus w et m respectivement.Le v avorta.Le n, toutefois, ne fut pas aussi veinard : il mit bas un monstre, soit un x italique.) Le f (décati, voire dépouillé de sa parure majuscule) défit sa boucle, car il s’échauffait.Le z, lui, zézayait, voyait double; alors qu’il regardait un i simple, il crut voir un ï bicéphale (tréma). 192 ALBERT G.PAQUETTE Un e, muet, chapeau sur l’oeil, flirtait avec un C qui cherchait partout sa cédille égarée.Dans un coin plus noir, le guillemet serrait la jambe de la parenthèse (dont l’arc s’était raidi) entre ses deux lèvres.L’accent circonflexe, de son côté, disjoignit ses deux traits et s’improvisa signe d’équation.Un r, exceptionnellement bien roulé, se gargarisait à qui mieux mieux.Un K footballeur réussissait un superbe botté sur la personne d’un O rempli de lui-même.Après une heure de jeu, tous deux étaient K.-O.Une douzaine de trémas, yeux exorbités, assistaient à une représentation de french cancan des années 1900 exécuté par un ensemble de K sur un grand pied.Un Q se racontait lui-même en histoires vertement grivoises.Un X bichonné comparait sa taille de guêpe à celle d’un O ventripotent.L’accent aigu et l’accent grave, en état d’ébriété avancée, étaient, l’un et l’autre, tantôt graves, tantôt aigus, tantôt graves, tantôt aigus.Le lendemain matin, les bambocheurs, que le vice avait rendus analphabets, sortirent cahin-caha du pandémonium pour s’écraser sens dessus dessous, inextricablement, sur un manuscrit de Ponson du Terrail. EN EFFEUILLANT LA MARGUERITE I Il m’aime, il ne m’aime pas, il m’aime, il ne m’aime pas, il m’aime, il ne m’aime pas, il m’aime, IL NE M’AIME PAS !, dit tristement la petite Suzie, en tirant la dernière patte de l’araignée.II L’araignée désarticulée repose comme un bouton d’or sur le fagot de ses pattes encore vivantes.III Dédé, c’est le petit ami pour lequel Suzie effeuille souvent la marguerite.Dédé, qui sait Suzie très savante, lui demande pourquoi les araignées tissent des toiles.Suzie fouille dans sa petite tête à frisures virgulées, ne trouve rien, et répond : — Mais Dédé, tu dois savoir, voyons I Les araignées sont des acrobates de profession, et comme tous les acrobates, elles tendent un filet au cas où elles perdraient pied.Dédé a hoché la tête, gravement, avec des « ah ! » d’étonnement.IV — .Il m’aime, il ne m’aime pas, il m’aime, il ne m’aime pas, il m’aime, il ne m’aime pas, il m’aime, il ne m’aime pas, il m’aime, il ne m’aime pas, il m’aime, il ne m’aime pas, il m’aime, il ne m’aime pas, il m’aime, il ne m’aime pas, il m’aime, il ne m’aime pas, il m’aime, il ne m’aime pas, il m’aime, il ne m’aime pas, il m’aime, il ne m’aime pas, IL M’AIME I, s’exclame Suzie, heureuse, en privant le mille-pattes de sa dernière patte. 194 ALBERT G.PAQUETTE V L’index minuscule dans la fossette de son menton, Suzie s’interroge : — A quelle patte le mille-pattes a-t-il commencé à être cul-de-jatte ?VI Menottes au front, Suzie considère le mille-pattes de plus près, et soudain s’étonne : — Ce que cela doit nécessiter comme soins de pédicure ! VII Suzie joue à cache-cache avec une grosse fourmi noire qui ressemble étrangement à un trou de serrure.C’est au tour de la fourmi de se musser.Suzie bande ses petits yeux cassis.Après quinze secondes, elle les rouvre, fait un pas.La fourmi a disparu.Suzie scrute toute la pièce de ses yeux.Elle ne voit rien.Tout à coup, Suzie a une idée : elle se penche et cherche sous son pied.— Ah ! ah ! je t’ai bien trouvée !, dit-elle.La fourmi ne dit rien, car elle est écrasée comme un petit pois cuit.Suzie bat des mains ! VIII Il est tard.Suzie, emmitouflée sous les courtines, ne dort pas.Une luciole (dont le phare faiblit, sans doute) s’égare dans sa chambre.Suzie, furtive, se soulève et attrape la goutte de néon dans sa main.Elle retourne l’insecte de tous côtés.Elle cherche le commutateur minuscule qui éteindra la frêle lumière caudale.En vain ! Suzie a trouvé : elle dévisse la lumière.Le postérieur de la luciole tombe.Et Suzie est déçue de voir la petite lumière briller encore. TUEUR A GAGS 195 IX Courant au jardin, Suzie aperçoit un papillon blanc, moucheté qui bat l’air.— Tiens, dit-elle, une chenille en avion ! X Le papillon est une fleur étiolée à qui il ne reste que quatre pétales.Suzie le sait.Sa main potelée happe le papillon au vol.— Il ne m’aime pas, il m’aime, il ne m’aime pas, IL M’AIME 1 Suzie est contente.Elle entrechoque ses petites paumes.XI Suzie a capturé un autre papillon.Elle l’observe de près, en furetant du bout de son nez rose.Elle remarque la trompe en trombone, l’étire délicatement, et l’abandonne à sa position première.Suzie pose et réfléchit un moment.Puis, elle plie, déplie, replie les ailes du volatile.Soudain, transportée, elle s’écrie : — Ah ! petit papillon, je comprends : tu bas des ailes en remontant ce ressort.Suzie trépignera en jouant à la marelle.XII Suzie n’aime pas les guêpes.Une guêpe passe.Suzie fait une moue, s’indigne : — Pouh ! quelle petite taille ! XIII Suzie a vu un bourdon qui sirotait une fleur avec une paille.L’insecte avait fraîchement endossé un gilet de laine jaune à rayures noires, comme celui de Suzie.La gamine s’est approchée, trotte-menu, et a emprisonné la grosse mouche dans un bocal. 196 ALBERT G.PAQUETTE Suzie appuie le fragile pavillon de son oreille sur le couvercle troué.Le bourdon, jaune de colère, grésille.L’enfant songe : — C’est donc cela le bruit du récepteur téléphonique ! Suzie écoutera longtemps l’engueulade du bourdon.XIV Bourdon, que n’as-tu plus d’antenne pour expliquer ton murmure de transistor ! XV Suzie et Dédé sont assis côte-à-côte sur une bille trempée à la lisière d’un petit étang vert de joncs.Dédé chatouille l’épiderme de l’eau avec un branchage, tandis que Suzie, plus sérieuse, surveille une demoiselle.L’insecte demeure immobile dans l’air, suspendu à un fil invisible.Brusquement, la demoiselle s’élève plus haut, avec ses quatre rotors, à la façon d’un minuscule hélicoptère.XVI Dédé indique une autre demoiselle à Suzie.L’agrion bleuté butine lestement, malgré l’enflure qu’il a au ventre.— Suzie, regarde la demoiselle !, crie Dédé.Suzie voit le ventre gonflé et dit : — Nigaud !, ce n’est pas une demoiselle, c’est une madame ! XVII Une demoiselle se pose prestement sur le dos d’une autre demoiselle plus petite.Dédé les y a surprises.— Qu’est-ce qu’elles font ?, s’inquiète Dédé.— Elles indiquent l’heure, déclare Suzie. TUEUR À GAGS igj XVIII Suzie soulèvera les pierres poisseuses près de l'eau.Elle trouvera des sangsues accrochées.— Tiens, tiens, dira-t-elle, les pierres aussi ont des verrues.XIX Suzie laissera retomber les pierres qui écraseront des douzaines de petites fourmis brunes qui s’affairent à transporter des miettes de nuages blancs.XX Suzie et Dédé creusent des trous dans la terre noire avec des cuillères volées à leur maman.Ils élèvent des castels de terre humide.Tout à trac, Dédé déterre un ver, puis deux, puis trois.Les vers gigotent et font des noeuds avec le lacet de leur corps.— Que font-ils ?, demande le gamin, éberlué.— Mais Dédé, ils tentent de faire des boucles ! — Ah ! bon, dit Dédé.et qu’est-ce qu’ils faisaient dans la i terre?Suzie feint 1 impatience pour donner plus de poids à son assertion.- Qu’est-ce qu’ils faisaient !, qu’est-ce qu’ils faisaient !, mais rien, Dédé, rien; on les a tout simplement enterrés vivant ! ^Et Dédé pleurniche, avec deux poings fuligineux dans les yeux, bêtement Cela la peine que de gros méchants inhument les vers prématurément.XXI Suzie a placé son brun lacet près d’un ver, un lombric.Le ver, idiot, fixe le cordon.Longtemps, il le mesure du regard.Le ver ne sait que penser : son homonyme a les deux extrémités identiques.Comment différencer le devant du derrière ?— Ma foi, il est infirme, pense le ver. 198 ALBERT G.PAQUETTE Suzie récupère son lacet pour le passer aux oeillets de son menu soulier.Mais le lacet se brise en plusieurs morceaux.Suzie pleure, car elle n’a de cesse de briser tous ses lacets.Et sa maman la gronde toujours.Si Suzie savait, elle ne pleurerait pas : le lacet n’était pas le lacet, mais le ver ! XXII Suzie a fait un noeud dans un ver pour se venger d’une verte réprimande de sa mère.L’insecte s’entortille, se désentortille, se dispose pele-mele, s allonge, se raccourcit, mais peine perdue.Las, à bout de force, il soulève sa tete moite.Il semble dire : — Petite Suzie, aide-moi, je t’en supplie ! Et Suzie de répondre : — Qu’est-ce que c’est que ce caca de ver qui n’est même pas foutu de défaire ses propres noeuds.Suzie a écrabouillé le ver avec son talon rose.XXIII Maman a acheté deux minuscules tortues vivantes à Suzie pour son anniversaire.Suzie est ravie.Ses tortues sont petites, petites, petites, et elles caracolent en marchant, à la maniéré de vieux carosses.Suzie est soudainement inspirée.Suzie a collé les deux tortues ventre contre ventre.Maman est entrée.Suzie lui a montré les tortues siamoises.— Regarde, maman, la belle noix verte ! Suzie a été sévèrement punie.Le pire, c’est que Suzie ignore pourquoi.XIV Depuis une semaine, Dédé fréquente la maternelle.Dédé a appris beaucoup de choses.Et Dédé ne croit plus Suzie. IDYLLE DE POUX I lu I I Deux petits poux s’aimaient d’amour tendre.(Ces deux poux, précisons par parenthèses, étaient de sexe différent, car il appert que la pédérastie est très peu répandue chez la gent pouilleuse.du moins la statistique tend-elle à le prouver.S’il y eût promiscuité sexuelle chez ces insectes lilliputiens, c’est purement accidentel, car leur sexe est tellement minuscule qu’il rend quasi impossible leur différenciation.) — Nous espérons que quelque pou non averti ne s’aventurera pas à lire ce qui précède, car pour aucune raison, nous ne voudrions causer de complexes de castration (ou autres) à ces infinitésimaux (si gentils quand ils sont de bonne humeur).— ^ Les deux poux amoureux, comme toute demeure, se payaient la tête d un vieil anglais, général à sa retraite, du nom de Wilson.Ils avaient élu vermine dans la chevelure de Wilson.Et quelle chevelure c’était : hirsute à souhait, inculte et comment, et plantureuse avec ça, sans compter toute cette neige de pellicules pour lesquelles les deux petits poux ne déboursaient aucun supplément de location.Une aubaine quoi ! Bref, les deux amants étaient comblés, sauf sur un point : depuis bel âge, ils désiraient un enfant.Que ne firent-ils, que n’eussent-ils fait pour entendre les balbutiements d’un poupon.Mais le ciel ! semblait devoir demeurer sourd à leur demande.Quand on aime, i on ne désespère pas.Aussi, l’espoir, toujours vainqueur, remplissait-i il leur coeur.MONSIEUR POU — Il est neuf heures, ma puce.C’est l’heure de notre randonnée quotidienne dans la raie.Il faut dire que Wilson a toujours porté une raie dans sa cheve-î lure.Sise à quelques pouces au-dessus de l’oreille gauche, une raie i exceptionnelle où dix à douze poux de largeur peuvent marcher : sans jouer des coudes, voire en conservant leurs coudées franches.C’est, d’ailleurs, dans cette raie des poux amoureux que Monsieur i et Madame Pou se sont rencontrés pour la première fois et se sont j juré une passion éternelle. 200 ALBERT G.PAQUETTE Monsieur et Madame Pou, bichonnés de frais, bras dessus, jambe dessous, sortent de leur nid situé à la racine de quatre ou cinq cheveux gaillards, et se dirigent, d’un pas leste, vers la raie des amoureux.MONSIEUR POU - Ah ! ! ! MADAME POU - Oh !!! MONSIEUR POU — Dame !, n’y aurait-il plus de raie 1 MADAME POU — Catastrophe ! MONSIEUR POU (larmoyant) — Notre autoroute ! De guerre lasse, Monsieur Pou, qui veut en avoir le coeur net, monte au faîte d’un cheveux.MONSIEUR POU — J’ai trouvé ! On a tout simplement transporté la raie d’endroit.MADAME POU — Ce que c’est que la rénovation urbaine ! En effet, le soir auparavant, Wilson avait pensé améliorer sa mise en changeant sa raie de côté.MONSIEUR POU (poète) — Qu’il fait bon se promener matuti-nalement dans cette raie enchanteresse ! MADAME POU (apeurée) — Ah !, il fait si noir I Qu’est-ce que c’est ?MONSIEUR POU (balbutiant) — Je .ne.sais.Cette nuit soudaine est causée par le melon que Wilson vient de poser sur son chef.Satisfait à l’essayage, il l’enlève.MADAME POU — Ouf !, j’ai eu la chair de poule .(affétée) Mon savant époux, que pensez-vous que ce fût ?MONSIEUR POU — Une éclipse .une éclipse tout simplement, ma chère.Peu à peu, le crâne de Wilson se fit chauve, de plus en plus, presque entièrement, si bien que Monsieur et Madame Pou durent bientôt s’exiler sur le flanc abrupt d’un des favoris de Wilson.Là, l’industrie de la pellicule se fit maigre.Les époux Pou vécurent misérablement.Puis un jour, les deux petits poux furent guillotinés sous le couperet d’un coiffeur chauve.Madame Pou était enceinte. L’HOMME AU BINOCLE (Aventure inédite dans la série Le bloc-notes de Sherlock Holmes) Jetant un coup d’oeil rétrospectif sur mon bloc-notes, relatant les aventures de mon ami Sherlock Holmes depuis la dernière décennie, je constate que les cas intéressants n’y affluent guère.Je note çà et là quelques affaires de chèques sans provision, l’affaire Skylark où un mignon se fit violer par une vieille dame de noblesse et un cas de vol à l’étalage dans lesquels Sherlock Holmes ne joua qu’une part infime, attendu que dans toutes ces affaires, il ne fut point question d’analyse de boue, ce en quoi mon compagnon excelle pour y avoir pataugé plus d’une fois.Il me souvient, toutefois, d’une affaire qui, en raison de son caractère particulier, mérite que je m’y arrête.C’était à la fin de septembre.Il commençait à se faire tard.Mon ami Holmes était plongé dans une lecture d’Emile Gaboriau, auteur émérite de Monsieur Lecoq, lorsqu’un bruit de clochette se fit entendre.— Quel est ce bruit ?, dis-je, presque effrayé.Calme toujours, Holmes leva la tête et, avec le flair qu’on lui connaît, dit : — Elémentaire, mon cher Watson, élémentaire : c’est un bruit de clochette.sans aucun doute la sonnerie du téléphone.Estomaqué, presque défaillant, je l’interrogeai à savoir comment il était parvenu à formuler une déduction aussi audacieuse.Il se contenta de sourire, visiblement flatté, jusqu’à se trémousser d’aise dans son fauteuil capitonné.Sherlock Holmes s’était toutefois trompé, car c’était la sonnerie de la porte.Mais il lui arrivait si souvent de se méprendre sur un fait que je ne lui fis point la remarque, persuadé que cela serait parfaitement inutile, car Holmes ne faisait habituellement aucun effort pour tirer parti de mes conseils judicieux.— Mon cher Holmes, je crois qu’il y a quelqu’un à la porte maintenant, dis-je avec déguisement. 202 ALBERT G.PAQUETTE — Etrange .Entrez, dit-il, de sa voix sherlockholmesque.Un homme d’une soixantaine d’années fit son entrée.Il était de taille moyenne, l’air hautain (qu’emphasait une abondante moustache d’albâtre).Il dissimulait un binocle dans la poche intérieure de son veston, ainsi que le déduisit si bien Holmes après que l’inconnu l’eût sorti pour se le poser sur le nez.Sherlock Holmes se leva, fit quelques pas vers l’âtre, vira lof pour lof pour bientôt entreprendre nerveusement le pourtour de la chaise où se prélassait l’incognito.Je connaissais trop mon ami pour ne point deviner qu’il se tramait quelque balourdise dans son cerveau.Pourvu qu’il ne commît quelque irréparable bévue ! Holmes contourna le siège derechef et s’arrêta net dans le dos du quidam.Il réfléchissait, l’allure hésitante.Soudain, il se décida.Il s’avança, se braqua ferme devant l’homme au binocle, approcha lestement la main et, brusque, tira la moustache du gentleman.Celui-ci n’eut qu’un cri, qui se répercuta avec stridence dans toute la maison.Sous l’acuité de la douleur, l’homme s’était levé d’un bond, tel un ressort, fixant Holmes d’un regard torve où la stupeur et la colère déliraient.Madame Hudson, notre bonne, accourut en brandissant un balai et on entendit les voisins battre la chamade à la montée et à la dévalée dans l’escalier.Holmes se confondit en courbettes répertoriées et en excuses multiples qui eurent le don d’envenimer l’ire de notre visiteur.Celui-ci ne pouvait pardonner à mon ami d’avoir pu croire, ne fût-ce qu’un moment, que sa moustache d’albâtre était postiche.Je m’ingéniai tant bien que mal à rassurer notre hôte sur l’état mental de Holmes, nonobstant que je n’en fus point rassuré moi-même.Peu à peu, le monsieur se calma (ce qui ne l’empêcha pas, par intervalles, de jeter des oeillades furtives du côté de son assaillant).Holmes avait repris sa place habituelle et recouvré sa placide tranquillité.— Je constate que vous venez du nord-est de Londres, dit Holmes avec assurance (assurance, d’ailleurs, qu’il est seul à partager).— Non, répondit l’homme, je viens du sud-ouest, Horsham pour être plus précis.— J’avais pourtant cru reconnaître un mélange de glaise et de craie, particulières à cet endroit, sur le bout de vos pieds. TUEUR A GAGS 203 — Je regrette, mais ce n’est pas de la glaise, encore moins de la craie, dit l’autre, presque insolemment.Holmes, dont l’honneur se voyait lésé, s’échauffa comme jamais je ne l’avais vu auparavant.Il demeura pensif pour quelques instants, puis dit spasmodiquement : — Laissez-moi goûter pour voir ! L’homme au binocle s’interloqua.Holmes plongea l’index dans la matière et porta le tout à ses lèvres.En fin gourmet qu’il est, il goûta, au point de s’en délecter, et en connaisseur, dit : — Mon ami, il s’agit bel et bien d’une mixture de glaise et de craie, nul doute là-dessus.L’individu parut encore incrédule.Sherlock Holmes devint rouge de colère, mais se contint, et me dit, péremptoire : — Watson, appelez Madame Hudson .nous verrons bien qui de nous dit la vérité.La bonne s’avança, troublée, piquée de la tarentule, et se pencha.Munie d’une cuillère à pot, elle goûta à son tour.— Qu’est-ce que c’est ?, s’enquit Holmes, durement.Le visage de la bonne devint arc-en-ciel; elle tremblait de tous ses membres.— Qu’est-ce ?, insista mon ami.— Je ne .je .ne sais .pas, monsieur, bégaya-t-elle dans un sanglot, et elle s’en fut à toute allure en direction de la cuisine, en s’épongeant les yeux du revers de son tablier.— Toutes pareilles, ces femmes, dit mon compagnon, trop sentimentales, trop sensibles.Voyons voir encore, poursuivit Sherlock Holmes, en se mettant à croupetons près de l’homme.A ce moment, notre invité dut placer le pied gauche à l’avant, car le soulier droit était maintenant complètement propre.Holmes s’empara de la grosse cuillère que la bonne avait abandonnée par terre.Il la plongea toute entière dans la matière pour en prendre le plus possible.Sa bouche se gonfla, devint bouffie, farcie.Il se concentra et savoura à satiété, puis déclara avec grandiloquence : — Mon ami, vos souliers sont enduit de 75.9% de glaise et 24.1% de craie.Par conséquent, avant de venir ici, vous vous êtes balladé dans le nord-est de Londres.— Monsieur Holmes, je vous assure que je suis allé à Horsham, à l’opposé de la région que vous citez.Je vous répète de plus qu’il ne se trouve point de glaise ni de craie sur mes chaussures. 204 ALBERT G.PAQUETTE Holmes ne se contint plus.— Watson, me dit-il, pète-sec, goûter ! Quelque peu récalcitrant, je me baissai sur le soulier humide de l’individu.Je tendis la main et goûtai du bout de la langue.— Alors, dit-il, qu’est-ce que c’est ?— Holmes .je ., balbutiai-je.— Allons, Watson, sauvez l’honneur du 221-B Baker Street.J’hésitai quelques minutes et sur l’insistance de mon ami, je me résignai à ouvrir la bouche vaille que vaille.— Holmes, j’ai le regret de vous annoncer que c’est de la m .Holmes s’empourpra, s’irisa, se fit tour à tour jaune, vert, bleu, cramoisi.L’homme au binocle partit d’un rire homérique et nous abandonna bouche bée sur place.Au départ de l’énigmatique personnage, Holmes alla vers le fauteuil des clients et découvrit une carte de visite sur laquelle il lut : SANS MALICE - SIR ARTHUR CONAN DOYLE SUR LE GOLGOTHA I LE MAUVAIS LARRON (à Jésm) — C’est votre première expérience sur les planches ?>¦ !e II LE MAUVAIS LARRON (a Jésus) — L’amour des hommes, c’est noble, mais l’amour des femmes, ça réussit davantage ! III LE MAUVAIS LARRON (à part soi) — Dites donc, c’est agaçant à la fin, ces grands airs de Rédempteur ! IV LE MAUVAIS LARRON (à Jésus) — Voyez-vous, on a beau faire d etre le fils de Dieu, on n est pas toujours fils à papa ! V LE MAUVAIS LARRON (à Jésus) — Pourriez-vous ranger votre tête un peu pour que je puisse parler à mon copain à votre droite ?VI LE MAUVAIS LARRON (au bon larron) — Dis donc, vieux, si on s’amusait à lui compter les côtes ! 206 ALBERT G.PAQUETTE VII LE MAUVAIS LARRON (à Jésus) - Pardi !, vous n'êtes pas très beau à voir; faudra veiller à vous refaire une beauté en arrivant au ciel ! VIII LE MAUVAIS LARRON (à part soi) - Pardi !, le temps se gâte.et moi qui commençais juste à avoir un beau teint bistré ! IX Une colombe survole le Golgotha.Soudain, le volatile reconnaît le divin crucifié.LA COLOMBE - Qu’est-ce qui m’a valu un fils pareil ! I.N.R.L ALLO! POLICE LE CHEF DE POLICE — Sacrebleu !, qu’est-ce que c’est que ces taches de doigts sur vos dossiers ?LE COMMIS - Mais, Chef.LE CHEF DE POLICE — La netteté, monsieur, que faites-vous de la chose de netteté ?.LE COMMIS (exaspéré) — .Mais, Chef .LE CHEF DE POLICE — Silence !, monsieur.Effacez immédiatement ces saletés .C’est un ordre de vot’ Chef .Hop 1 .hop !.un .deux .un .deux .LE COMMIS (prêt à tout) — Chef, je refuse.LE CHEF DE POLICE (sursautant) — Quoi !.vous refusez.à vot Chef.(à part soi) Ma foi !, c’est de rintimidation.(il appelle) Lacogne, Lafrappe, par ici, les gars .(Deux agents taillés en mammouth entrent.) LACOGNE (saluant) — Cheuf ! LAFRAPPE (saluant) — Cheuf ! LE CHEF DE POLICE (comblé) — Bien .bien.mes gaillards .Faudrait faire entendre raison à ce jeune blanc-bec qui refuse d’obtempérer à mes ordres.Allez-y, les gars, et que ça saute, sacrebleu ! (Lacogne et Lafrappe administrent une magistrale râclée au commis, se frottent les mains, satisfaits, en mastiquant bruyamment leur grosse mâchée de gomme.) LACOGNE — On la assommé fret net, Cheuf.On l’erprendrâ dans queuq’ menutes .(Un temps) LE CHEF DE POLICE — Sacrebleu !, il ne se lève pas vite ! (s’adressant au commis) Monsieur, ici vot’ Chef !.Debout hop .hop .un .deux .un .deux .Lacogne, Lafrappe, relevez le blanc-bec ! (à part soi) Le jouvenceau m’agace avec ses manières à la fin .LACOGNE — Cheuf !, y grouille pâs ben gros . 208 ALBERT G.PAQUETTE LAFRAPPE — Ce s’rait-y qu’on, l’aura cué ?.(Le Chef s’approche du commis et lui tâte le pouls.) LE CHEF DE POLICE - En effet, les gars, vous l’avez tué.LACOGNE (presque confus) — On .s’escuse, Cheuf, on .LAFRAPPE - .on .on .la pas faite esprès.LE CHEF DE POLICE - Sacrebleu !, les gars, pas tant de sentiment .Motus !.Légitime défense ! LACOGNE (saluant) — Cheuf ! LAFRAPPE (saluant) — Cheuf! LE CHEF DE POLICE - Venez voir, les gars.Sacré mâtin .il refusait d’effacer ces taches de doigts .LACOGNE — Cheuf, vous savez-t-y c’que c’é ?.LE CHEF DE POLICE (hésitant) - Mais.mais, ce sont des taches de doigts sales .LACOGNE (s’esclaffant) - Mé, Cheuf, c’sont des empreintes digitales !.Cré farceux !.ha 1 .ha . VOL A L’ETALAGE I Je lui ai volé son coeur, Un soir qu’elle était ivre.Alors, son coeur, Moi, je l’ai caché A double tour Peut-être plus Dans un placard très vieux .Dont il ne me souvient guère ! Comme c’est curieux la vie ! On oublie des choses .Des choses parfois importantes 1 Peut-être bien Que les souris l’ont mangé; Les souris, ça mange tout I Pourtant.C’est tellement indigeste Un coeur de femme. A MES CHOUETTES Au jour de mon nonagénariat, Vous me cocufierez toutes, gammes, A croupetons sur des poètes mirliflores, Tout de primesaut et de contrepets, Qui versifieront haut la muse Avec des contrefaçons de mes façons Et des façons de mes contrefaçons, En pissant dru les whiskies de mes tonneaux Et en bâillant à mes corneilles, A mes idylles, à mes amours En vers caco-coca-colaphoniques A larmoyance mouchoiresque, Kleenexique, torchonnesque, Sur des rimes à poulies Et des rythmes d’essoreuses.Au jour de mon nonagénariat, Vous me piperez toutes, gamines, A califourchon sur des poètes rococos, Tout de gasconnades et de rodomontades, Qui trafiqueront leurs scribouillages Pour des marmitées de salmigondis, Car les vers éculés de vos Fashionables, Déculottés de mon paraphe, Feront poudre de perlimpinpin Et perdront la tramontane.C’est pourquoi, fillettes gamines, Lorsque vous muguèterez avec vos poètes caca, Je rirai sous suaire dans mon square De ce que vos écrivailleurs à caterpillars N’eussent point su véhiculer leurs galimatias étriqués Chez Flammarion, Grasset ou Marabout. TUEUR A GAGS 211 Et de grâce, gamines gamines, N’itinérez point du côté de ma tombale, En compagnie de vos jeunes dogues; Je craindrais que l’un d’eux, Méprenant mon mausolée pour muraille, Ne soulage sa vessie Sur les alexandrins superbes Qui épitaphent mes osselets. 1 BERTRAND LETOURNEUR CARO NOUVELLE BERTRAND LETOURNEUR - Français d’origine, a émigré au Canada il y a deux ans.Licencié en physique, il a donné des cours de mathématiques et de physique à la Commission des Ecoles Catholiques de Montréal.Travaille présentement à la création de films educatifs scientifiques pour l’O.N.F.A déjà publié une nouvelle dans Châtelaine. CARO J’ai laissé tomber pai terre ma mallette et je suis planté là, assis sur mon muret.Je suis complètement écoeuré, le moral à zéro.Je pourrai jamais faire ce boulot, ça me dégoûte rien que la manière dont le type me regarde quand il m’ouvre la porte et qu’il voit la mallette, j’ai envie de rentrer sous terre.Dix portes que je fais, à chaque fois j’essaye de faire le coup de pied en avant, c’est comme ça qu’ils m’ont dit qu’il fallait faire, mais moi ça me reste en travers du gosier; moralité, je me fais jeter à la porte comme un malpropre.Et ce qui me tue c’est que ces gens, ils ont raison en fait ! Je viens leur casser les pieds avec mes crevures de bouquins quand ils sont en train de bouffer.— Tu as pas vu Cady ?D’où y sort ce bout de chou, je l’ai même pas vu venir.— Non, j’ai rien vu, il a cassé sa laisse ?Fallait pas l’attacher, ça sert à rien.— Moi je voudrais bien mais tante Alec, il veut qu’il soit attaché quand il rentre, tu comprends ?Ça arrive sans crier gare, c’est déjà disparu : je ferais bien un petit saut en arrière de quelques années pour n’avoir que mon chien à retrouver.Après tout ce n’est pas si terrible que ça, j’ai encore de quoi tenir quelques semaines et je peux toujours coucher chez Pat.Bon, j’essaye encore mon sourire quatorze bis à trois portes et je laisse tomber pour aujourd’hui; c’est pas cette fois que le « maquereau » fera des affaires sur mon dos.Quand je pense que cette crevure, son seul boulot, c’est de nous déposer au coin de notre rue avec des bons conseils, un « manager », tu parles I — Alors, Cady, tu viens ?La plus gentille Caro du monde, elle commence à en avoir assez de toi, compris ?— Dis, Caroline, comment veux-tu qu’il marche normalement avec une patte attachée, surtout si tu tires dessus comme ça. 216 BERTRAND LETOURNEUR — Je m’appelle pas Caroline, je m’appelle Caro tout court, et puis la laisse était pas assez longue pour la mettre autour du cou.Elle reste là, l’air très préoccupé et elle tourne à petits pas autour du chien.— Tu veux pas mettre Cady sur le petit mur ?Il bougera pas.Et moi aussi ?Je mets Caro sur la murette avec Cady entre nous deux, elle ne pèse pas beaucoup plus que lui.Caro parle à toute vitesse, je ne sais si c’est à moi ou à Cady; de toutes façons ce débit de mitrailleuse n’attend pas de réponse ni d’approbation, c’est le torrent qui se déverse parce qu’une loi naturelle en a décidé ainsi.Pour l’instant je ne comprends pas grand-chose; il s’agit d’une réunion, rendez-vous ou fête.Je n’arrive pas à déterminer si les participants ont deux jambes ou quatre pattes, si ces êtres, comment leur donner un autre nom, s’appellent des « Sakis » ou des « Sacris ».J’imagine assez bien que le « parc » est le terrain vague qui est au bout de la rue, mais quant à la physionomie des Sakis, je suis assez perplexe.Au fait j’en oublie l’heure, je me donne dix minutes avant d’y aller.Je ne sais pas si je suis au pays des Sakis mais je me sens tout de même mieux ici que dans « ma rue », à deux rues de là.C’est certainement une rue comme les autres et pourtant depuis que je sais qu’il va falloir que j’essaye d’y placer ma camelotte, je peux pas la voir comme les autres.Elle a sa personnalité bien à elle, la garce.— Tu devrais pas penser à tout ça, tu sais, ce soir c’est la fête des Sakis, je suis comme Cady, je trouve que tu as pas le droit d’être triste.Je tombe des nues, c’est vrai, je me fais de la bile pour rien, je ne me reconnais plus.Caro a raison, je ne vais pas me laisser abattre.D’abord la nuit tombe et je dois aller faire ma deuxième tentative.— J’y vais Caro.Il faut.Tu me raconteras demain comment ça c’est passé.Bon, je vais rentrer dans l’arène des fauves, ma petite mallette à la main, Caro me regarde partir d’un air confiant, comme si sa présence dans cette rue déserte et cette lumière rougeâtre de cré- .CARO 217 puscule étaient des plus normales.C’est vrai qu’il n’y a pas un chat dans cette rue, elle longe une autoroute, c’est une succession de maisons entourées de petits jardins et de longs bâtiments en brique.Des entrepôts ou d’anciennes usines désaffectées.Mais dans « ma rue », il y a des enfants partout, des bandes qui passent comme des vols d’oiseaux de mer au milieu des murs de brique et des escaliers de fer.J’aime mieux que la nuit tombe, comme ça au moins, je n’ai pas à supporter les regards des passants : encore un colporteur, le solliciteur qui va relancer le gibier au terrier.Je pourrais peut-être avoir l’air d’un étudiant.Une grande goulée d’air pour sortir le sourire quatorze bis et j’ai une charmante petite vieille devant moi.Des livres ?Oui, ça l’intéresse; enfin, comme ça.Elle me fait asseoir dans la cuisine et me présente ses petits enfants qui sont là pour la semaine.J’ai beaucoup plus envie de parler d’eux que de mes crevures de livres.C’est elle qui y vient; oui, bien sûr, elle écoute mon petit exposé, c’est intéressant, mais c’est bien cher.Les livres, c’est bien pour les petits surtout, ça les aide dans leurs études.L’instruction, la réforme du secondaire, l’éducation, on en revient aux enfants et je n’en suis pas mécontent.J’ai essayé de m’accrocher par amour-propre, mais même si j’avais le talent de vendeur suffisant pour la convaincre, je me dégoûterais de lui faire supporter vingt mois de dettes pour que je puisse toucher ma commission.Grand-mère m’offre un « coke » et Hélène et Cil sont déjà en Lain de me poser des tas de questions personnelles.A propos du roman que feuillette grand-mère, j’embraye sur la littérature et la poésie; Grand-mère me dit quelques vers de Keats sous les yeux médusés de ses petits-enfants qui lui ignoraient ces talents.Il faut aller coucher les enfants, Grand-mère me convie à revenir lui parler de Hawthorne et de Henry James, Hélène et Gil sont ravis, je suis adopté.De nouveau à la rue, avec mon inévitable mallette, mais cette fois je suis bien à l’abri dans l’obscurité.C’est dit, ce sera tout pour aujourd’hui, autant rester sur une bonne impression.Ce n’est plus la complète adversité, j’ai au moins une alliée dans la place, sans oublier Caro et ses Sakis.Sacrée Garo et ses histoires ! Ce qui est amusant avec elle, c’est que j’ai une impression de déjà-vu, de familier, sans avoir jamais pu la connaître. 218 BERTRAND LETOURNEUR Le lendemain, grande séance folklorique au bureau.Le supermanager et ses « maquereaux » réunissaient les nouveaux pour une petite séance de stimulation et d’action psychologique.Dès l’entrée on a eu droit à une gentille mise en scène, il y avait même des coupes de compétitions sportives sur le bureau de l’orateur.Ce qui était drôle c’est que tout ça ressemblait beaucoup plus à une remise des prix d’école qu’à la cérémonie désirée par les organisateurs.Le meilleur vendeur de la semaine expliquait avec complaisance ses méthodes de vente et ses trucs, le patron le citait en exemple aux nouveaux qui baissaient le nez.J’aurais dû rentrer sous terre moi qui n’ai pas une vente, mais je trouvais tout ça tellement drôle ! Décidément je ne serais jamais du côté des bons élèves et des félicités.La remise des prix continua avec poignées de main et grands sourires.Mon voisin remarqua qu’il ne manquait plus qu’une petite blonde pour embrasser les vainqueurs.Enfin pour profiter du climat favorable et de l’euphorie générale le « big boss » passa à l’attaque : — La vente, c’est simple, c’est « psychologique » il suffit de comprendre le « prospect » pour pouvoir le convaincre.Ben voyons ! moi ce que je comprends généralement c’est qu’il a envie de me voir le moins longtemps possible.Les nouveaux ont bourdonné d’impatience d’appliquer les trucs des vainqueurs et se sont précipités dans la salle des téléphones pour prendre leur « rendez-vous ».Mon voisin se faisait passer pour un « service d’éducation paroissial » ou pour un « service d’aide aux familles » pour changer un peu.Quant à moi je suis resté prudemment dans le « service d’information ».Au téléphone j’arrive assez facilement à faire illusion et ma liste de gens à aller déranger était pleine une heure après.En sortant de cette comédie, la journée semblait mieux s’annoncer que la veille, un petit soleil à ne pas vous laisser insensible; le « maquereau » a fermé sa grande gueule, il m’a déposé à mon coin de rue avec un sourire de remise en confiance.Je suis passé devant la maison de Grand-mère et ai attaqué les suivantes; sur CARO 219 cinq portes je n'ai pu parler qu’à deux femmes de mauvaise humeur, qui prétendaient que je voulais les escroquer.La premiere, entendant l’autre à travers la cloison, était venue à la rescousse et c’était à celle qui parlerait le plus vite et le plus fort, moi je faisais semblant d’écouter et j’essayais de penser à autre chose.Après ça je peux bien m’offrir un petit repos du côté de 1 autoroute, au calme.Lorsque j’arrive à la murette, Caro y est déjà perchée.Ça me fait d’autant plus plaisir que je ne m’y attendais pas.— Alors Caro, pas d’école aujourd’hui ?Pas de réponse, Caro a l’air très préoccupé et déprimé, elle balance ses pieds dans le vide et les laisse mollement retomber contre la murette.— Et les Sakis ?— Je me suis trompée, ça devait pas être hier.On a attendu une bonne heure avec Cady, y avait la lune et tout, Cady a été jouer avec deux chiens dans les tuyaux, ils ont fait tellement de bruit que c’est peut-être pour ça qu’ils sont pas venus, les Sakis.Cady fait que des bêtises en ce moment, en rentrant il s’est mis à pleurnicher et il a réveillé tante Alec qui lui a donné des coups de pied.— Et à toi, elle ne t’a rien dit ?— Oh, tante Alec il fait tout ce que je veux, tu sais, il se fâche tout rouge et puis cinq minutes après c’est fini.« Tante Alec.» bizarre ! enfin ne cherchons pas à comprendre.Je ne demande pas de détails, les rares questions que j’ai posées hier sont restées sans réponse : Caro n’aime manifestement pas les questions.— Moi je voudrais habiter près du métro .le bus c’est triste .Je me garde bien de répondre devant ce genre d’affirmation-question, le mieux, c’est de voir ce qui va venir après.— On a même plus le droit de parler : ils ont mis une fille de lOème qui arrête pas de nous donner des claques.Tout ça c’est la faute de Réal .— Qui c’est Réal ?C’est le chauffeur du bus, il est presque aussi grand que toi.Celle qui l’embrassait en lui disant le truc le plus gentil avait le droit de s’asseoir à côté de lui.Avant, on lui mettait 220 BERTRAND LETOURNEUR les mains sur les yeux quand il était en train de conduire, tu sais, pour qu’il devine qui c’était.Un jour je l’ai empêché de regarder sur le côté pour qu’il devine si les jumelles étaient habillées pareilles et c’est comme ça qu’il y a eu l’accident.L’accident c’était un peu ma faute.Pauvre Réal, maintenant on a un moustachu complètement bête.Je vais reprendre mon courage à deux mains pour aborder mes « clients » quand Caro me propose de m’emmener au « parc ».C’est un honneur qui ne se refuse pas.J’ai honteusement caché ma mallette derrière la murette, Caro saute à terre et me donne la main tristement, elle marche à petits pas graves et fait exprès de marcher dans les flaques d’eau.A ce moment elle me fait penser au personnage « triste comme les blés quand le vent les a quittés » de la chanson que je sifflote entre mes dents.Je ne fais jamais attention à l’âge des gens et encore moins à leur taille.C’est en suivant le regard d’une mère de famille à sa fenêtre que je me rends compte que je suis en train de promener une petite fille qui est deux ou trois fois plus petite que moi.En tout cas, à voir sa tête, ça ne lui semble pas « catholique ».Elle doit hésiter entre le satyre, le malade mental et le père précoce et indigne.Comme je pense n’être marqué par aucun de ces destins, elle n’a pas fini de choisir.Toujours sans dire un mot, nous débouchons sur le terrain vague couvert d’immenses graminées sèches et de buissons squelettiques.Caro marque un temps d’arrêt, nous arrivons aux frontières du royaume choisi par les Sakis pour leurs sabbats nocturnes, un peu de vie revient dans l’expression de Caro.Elle est immobile et je me surprends à l’observer comme un cas clinique, il y a une révolution qui se déroule dans ce crâne; c’est idiot d’être triste quand on n’en a plus envie, Caro n’y tient plus et, toute pudeur et dignité de la tristesse rejetées, commence à sautiller autour de moi, saute les flaques d’eau et donne des coups de botte dans les touffes d’herbes sèches.Puis comme je me suis assis sur une souche, elle revient vers moi l’air repentant, comme si elle n’avait pas respecté la cérémonie de la tristesse que nous avions commencée ensemble.— Porte-moi sur tes épaules.Je ne peux résister à ce regard qui monte vers moi à travers ses immenses cheveux.Caro pose deux mains fraîches sur mon front CARO 221 i 'der -if! I ÏU I nes 1 f!Î I !T0 I :iti I ce I ifi | ifî I ! I lie I er I à I e! I is, I il-1 ri I IS I I 3 I IS I t t, I e I ¦ I e I s I pour se tenir, deux mains minuscules qui tout à coup me glissent sur les yeux.— Qui c’est ?— C’est Caro-Saki, reine des Saki-Caro.Caro a retrouvé son rire, les doigts de la main droite s’entrouvrent, ça doit vouloir dire : à droite, et je repars sur la droite, tel l’automate.Des petits chemins se promènent au milieu des vieux pneus de camions et des tas de gros tuyaux crevés.De temps en temps ils débouchent sur une aire de terre battue délimitée par des cailloux, qui a dû être, pour une heure, un bateau de pirates ou un château.Ça me fait penser à la cour d’amour d’un oiseau d’Indonésie : un petit cercle de terre entouré de cailloux de couleurs et d herbes au milieu duquel danse 1 oiseau pour attirer la femelle.J’en ai parlé à Caro, mais les oiseaux ne l’intéressent pas beaucoup, cest trop petit, elle, ce quelle aime ce sont les baleines, les éléphants et les hippopotames, et bien sûr, les Sakis.— Dis, tu écris bien ?— Oui, bien sûr je sais écrire bien.Tu sais, tu pourrais m écrire une lettre pour l’école, comme ça tante Alec ne m’empêchera plus de venir au parc.Tout s explique, et la fete ratee et la presence de Caro en plein après-midi, ça m a tout 1 air de ressembler à du chantage, cette petite proposition innocente.— J’ai idée que si ta tante Alec ne l’a pas fait, elle a ses raisons, non ?Je me dérobe lâchement, mais je ne m’en tirerai pas à si bon compte.— Mais, c’est pour ça, Sweet Cap, c’est pour y aller avec toi ! Ça effectivement, c est un argument décisif.Je vais donc me compromettre en faux en écriture, mais par contre, Caro aura des obligations envers moi, c’est un marché équitable.— Je dis que tu es malade pour combien de temps ?Huit jours, au moins ! Il faudra que tu viennes tous les jours aussi.} 222 BERTRAND LETOURNEUR Nous croisons un groupe de quatre garçons un peu plus âgés que Caro, j’ai droit à un regard méfiant et réprobateur.Je sens Caro un peu plus raide sur mes épaules, morgue du triomphe ou dignité devant raocusation muette ?Ces quatre gamins me rappellent que le temps a passé très vite depuis quelques années et j’ai un peu l’impression de l’intrus au royaume interdit.Je reviens insensiblement du côté de « ma » me, Caro est d’ailleurs complètement sortie de sa tristesse et « le labeur m’appelle », j’ai de nouveau mauvaise conscience de m’accorder ces vacances.Le lendemain et les jours suivants, toujours pas de vente, le « maquereau » me sermonne et me pousse à l’audace.Je l’écoute d’une oreille distraite, au fond au diable la vente, je trouverai bien un autre job, mais je n’ai pas envie de quitter « ma » me, alors je simule la persévérance vis-à-vis de lui, puisque c’est ma seule raison officielle d’en franchir les portes.Ça a l’air idiot, mais je viens de retrouver un nom, pour moi c’est très important, c’est le symbole d’une ère nouvelle.Des noms ce n’est pas ce qui me manque, j’en ai pas mal, chacun d’eux c’est une part triste ou gaie de ces dernières années.Le plus récent, c’est « Atimou », ça veut dire : jeune chien.Ça peut paraître incroyable mais je suis membre d’une tribu Abénaki.Enfin je ne l’ai pas été longtemps; après des petits ennuis avec la police locale, j’ai pris le premier camion qui a bien voulu me prendre et, sans le vouloir, je me suis retrouvé sur les lieux de mes brillantes études.Je suis retourné devant le collège et ça m’a fichu un coup au coeur de voir que j’avais tant changé en si peu d’années.Un coup de chance, Pat était en train de déménager et allait me laisser son studio.Lui aussi, il avait changé mais pas forcément en bien, enfin c’est ce que moi j’en pense.Il avait un diplôme à exploiter, des ambitions de businessman, il allait vivre à sa manière.J’étais tout de même bien content de le revoir, ce serait peut-être la dernière fois.Quand il reviendrait de Boston, je serais loin; on s’est tout de même retrouvé un peu plus dans une brosse mémorable, j’ai eu juste la force de le pousser dans son taxi, je suis rentré au studio en tirant des bords sur le trottoir, et je me suis allongé sur le lit, à peu près le seul meuble qui restait.Quand je suis soûl, je me fais toujours un peu de cinéma, et généralement à mon avantage, cette fois-là je n’ai pas trop eu le beau rôle, y avait des tas de personnages que je ne connaissais pas, sauf Grand-mère, Pat et Caro, et puis tout à coup je me retrouvais dans l’Alberta où je CARO 223 m’occupais de chevaux, là aussi ça s était mal terminé.Bref, je ne me sentais pas trop bien dans ma peau, à un moment j’ai vu Caro poitée en litiere par un cortège Algonquins, elle me chassait de la tribu d’un index outré et méprisant.Le lendemain je me payais une gueule de bois à tout casser et lorsque je retrouvai Caro j avais encore un peu de la hargne du sujet exile.Elle ne ma pas dit bonjour et a fait des mystères pendant dix minutes, je voulais lui raconter mon rêve mais je me le suis gardé^ pour moi, elle était trop bizarrement lunée et puis c’était un peu bâtard à dire.Ensuite j ai ete me faire donner une leçon de morale par un père tranquille qui prétendait que j’étais au service d’un « racket ».Il avait d’ailleurs pas tort, mais on a sa dignité, et je n’allais pas capituler pour la seule raison qu’il était vraiment trop grincheux.Puis je suis tombe sur une famille entière qui jouait au train électrique; au bout de dix minutes de betises, on a laissé les livres dans ma serviette et j ai ete charge du poste d’aiguillage numéro quatre.J ai évite un grand accident qui aurait fait au moins cent morts et ai été promu à la place du père aux aiguillages de la gare; pour une fois on reconnaissait mes qualités.Finalement, je suis resté dîner et, lorsque j’ai renversé mon verre et que tout le monde s’est mis à rire, je me suis senti tout à fait bien dans ma peau.Denis et Marc m ont raconte des histoires d Indiens et je leur ai raconté les miennes.Moi aussi je connaissais les histoires de Fenimore Cooper, mais ça c’était de l’actuel.En les quittant, je leur donnais rendez-vous le lendemain dans le « parc »; en plus, ça contrerait les insinuations de Caro qui prétendait que ses copains ne voulaient pas me voir, ce qui, d’ailleurs, n était nullement dans mes intentions.En fait, depuis quelques jours je commençais à prendre conscience de la duplicité des états d’âme de Caro.Elle était toujours triste lorsqu’il fallait que « Sweet Cap » fasse quelque chose pour elle.Déjà pour le mot d’excuse à la direction de l’école elle avait atteint son but, puis ça avait été le rituel de la crème glacée au drugstore, en revenant du « parc ».Tout ça pendant que les petits camarades étaient à l’école._ popularité y avait gagné.A défaut d’avoir amélioré ma technique de vente, je commençais a bien, connaître « ma » rue, j’étais 224 BERTRAND LETOURNEUR devenu un personnage familier, et par-ci par-la je notais que Caro gravissait les échelons de la célébrité dans le petit monde de la rue.Ensuite j’ai repris du poil de la bete et j ai pu caser quelques collections de livres à des gens que ça intéressait, je n’ai pas vendu, ce sont eux qui ont acheté, il faut le dire.L’entrevue avec les copains de Caro avait dû devenir nécessaire dans la mesure où elle tenait son autorité de mon existence.Elle me l’a présentée comme une concession, en fait son effet est tombe par terre quand Marc et Denis sont arrivés avec leur petite soeur.De ce jour-là Caro est redevenue adorable et nous nous sommes revus comme avant, sans intermédiaires.Trêve diplomatique ou reprise en main de son petit monde ?Il y a bien eu le personnage « tante Alec » qui fit surface à ce moment-là.Ça n’annonçait rien de grave, du moins je le pensais.Caro m’attaqua au sortir d’un grand silence : — J’ai un truc à te dire.Tu sais, tante Alec, he bien ! il sait tout.Il m’a fait jurer de te dire qu’il voulait te voir.Il était pas en colère mais il avait l’air de dire que si tu n allais pas le voir il te retrouverait bien.Moi ça me plaît pas tellement mais maintenant je crois qu’il faut.— Moi non plus ça ne me plaît pas des masses.D’abord qui c’est tante Alec ?ton oncle, ta tante ?— Tante Alec c’est comme mon père.C’est ses copains qui 1 appellent comme ça depuis que j’habite chez lui.— Et comment tu es venu chez lui ?— Hé bien ! je lui ai demandé et il a dit oui.— Ha bon ! -C’est quand j’habitais près du fleuve, lui y s’arrêtait tous les jours au square, c’était sa halte pendant sa promenade a bicyclette.Il appellait ça le bidon quatre, je sais pas pourquoi, c’est une histoire de voyage.Il a beaucoup voyagé tante Alec.Tu verras il est très très vieux, cette année il a même pas repris sa bicyclette.On est presque arrivés, tu as qu’à y aller maintenant, moi je t attendrai sur le mur. — Non, biquette, pas aujourd’hui, j’ai pas le temps.Dis-lui que j’irai bientôt, c’est promis.Ça, ça n’était pas grave.Mais trois jours après nous marchions au bord du « parc », Caro m’avait donné la main comme aux premiers jours, c’était la même présence confiante, sans restrictions, j’avais oublié les ennuis qui me poursuivaient, ce truc d’il y a deux ans qui était revenu m’obséder depuis mon retour, et tante Aiec avec le tout.Elle avait l’air heureux et pour moi tout allait très bien.— Tu sais, Cap (nouveau ça, c’est bien la première fois que Caro abrège le « Sweet Cap ») les autres se demandent pourquoi tu ne viens pas avec nous dans le parc, on est en train de monter une expédition.Ça sent le complot, je n’ai pas envie d’entendre la suite.— Je leur ai promis de les emmener dans les grottes de Laradelle.— Tu comptes affréter un Boeing pour ça ?Caro ne répondit pas et je pensai que je n’étais plus concerné par les affaires de sa petite bande si fraîchement constituée.Le lendemain, Caro me montrait du doigt un énorme station-wagon.— Ça c’est formidable comme voiture, on peut monter à plein de gens, là-dedans.Ça commence à me rappeler quelque chose.— Depuis quand tu t’intéresses aux voitures, biquette ?— Je pensais juste que ce serait chouette, c’est tout ce qui nous faudrait.— Tu as l’intention d’engager un chauffeur ou c’est pour la mettre au frigo ! — Te moque pas, « Cap », tu m’as dit que tu avais conduit des camions jusqu’à Vancouver, alors tu pourrais bien nous emmener, sinon j’aurais l’air d’une tarte maintenant que je leur ai dit que tu le ferais.Maintenant de nouveau, c’était « on », je manifestais ma désapprobation et faisais entendre tacitement que ses engagements envers la petite bande ne me concernaient pas. 226 BERTRAND LETOURNEUR De ce jour Caro tomba dans une grande tristesse et plusieurs fois ne se trouva pas au rendez-vous.J ai eu des remords et ai essayé de temporiser en n opposant pas un refus catégorique.Caro se dérida mais resta intraitable, il fallait que je fasse la preuve de mon attachement et que je montre de quoi j étais capable pour elle.Et puis cette histoire de pere adoptif à se tirer les cheveux me trottait dans la tête.Qu’est-ce que ça pouvait être que ce vieux fou ?Qu’est-ce qu’il me voulait ?Je me doutais bien que ce ne devait pas être des choses agréables.Et voila ! A partir d une affaire de rien du tout je me retrouvais dans le pétrin.Ou j abandonnais Caro ou je courais le risque de me retrouver devant le juge et la travailleuse sociale.Or je m’étais bien juré que c’était fini, qu’il n’était pas question que je recommence mes conneries.J’ai bien proposé de louer une voiture, d’en emprunter une; Caro tenait a 1 action d éclat, il fallait que je la vole, que je change les plaques et tout le bataclan.Pourquoi pas attaquer une banque aussi ! Je ne suis pas un Saki moi ! Alors voilà, je suis là comme un imbécile dans cette rue déserte et glacée, comme le premier jour sur la murette, à me demander si oui ou non je vais la voler cette crevure dauto.Quelle galère ! Non, mais où est-ce que j ai été glisser mes pieds en tombant sur Caro, et je pourrais plus me passer de la voir, maintenant.Je suis toujours tombé sur des gens pourris, mais là, a priori, ça ne m engageait pas a ça de voir une petite fille qui fait encore de la bicyclette.Au pire on aurait pu me donner la réputation d’un satyre ou d un anormal, c est pas la mort, j’en ai vu d’autres.Et moi qui m’étais juré de ne plus sursauter en entendant la sirène des cops ! Il y a deux ans, meme avec une sirène d’ambulance j’avais des sueurs froides.Là, je n’ai rien à me reprocher, je n’ai pas de dettes, je sais ou dormir, apparemment y a pas de problèmes, seulement faut tout de même que je trouve une solution.Y a pas deux mois que je suis reparti à zéro et c’est la même sérénade qui recommence.Evidemment je pourrais emprunter de l’argent et dénicher un vieux tacot, mais c est un minimum de trois ou quatre cents dollars avec 1 assurance et je ne vois pas trop qui pourrait me prêter ça sur ma bonne mine.Y a bien « Figaro » mon copain camionneur, mais il doit etre quelque part dans l’Alberta; à la compagnie on m a dit qu on 1 avait changé d’itinéraire.Je croise deux cops qui CARO 227 rentrent du boulot, j’allais changer de trottoir, ah ! j’aurais 1 air fiérot demain avec mon auto volée, surtout pour ce que j’ai à en faire ! Je déteste conduire, y a des bus, c’est pas fait pour les chiens.Qu’est-ce qu’il me veut ce type à me regarder comme ça ! c’est à croire que j’ai déjà la tête du coupable.Tout ça pour faire plaisir à une petite cruche qui se prend pour un chef de gang, le malheur, c’est que cette petite cruche, je l’aime bien.Ça faisait un bout de temps que j’avais pas eu cette impression des jours qui passent trop vite.En fait, rultimatum de Caro est précis, mais si je fais surface dans un ou deux mois en inventant une histoire, c’est bien le diable si je ne suis pas réhabilité.En deux mois je peux faire quelques centaines de dollars et la première auto venue sera la bonne; à la compagnie ils ont eu l’air d’avoir oublié mes conneries quand j’ai demandé des nouvelles de « Figaro », avec un peu de chance ça peut marcher.Reste le problème immédiat, il faudrait un truc du genre bref pour la prévenir, non beaucoup mieux, je la laisse mariner deux ou trois semaines et je lui envoie un mot de Vancouver pour lui expliquer que je suis sur un gros coup beaucoup plus intéressant que de voler une simple voiture, et que je rentrerai dès l’affaire terminée, c’est une manière de renverser les rôles, je la retrouverai.Si elle ne répond pas, je resterai à Vancouver. HISTOIRE DE L’EAU-DE-VIE EN CANADA TEXTE ANCIEN HISTOIRE DE L’EAU-DE-VIE EN CANADA D’après un manuscrit récemment obtenu de France.L’Histoire de Veau-de-vie en Canada a été publiée originalement par la Société littéraire et historique de Québec1.Selon Léo-Paul Desrosiers, « l’Histoire de l’au-de-vie .constitue l’une des plus terribles, si ce n’est le plus terrible réquisitoire contre la vente des liqueurs alcooliques aux Indiens.L!auteur décrit les effets des boissons sur les Indiens, les scènes démoniaques auxquelles l’ivresse donne lieu, et il apporte de nombreux faits en preuve.Ce grand Sulpicien a été témoin de certains de ces incidents, et il a pu apprendre les autres de ses confrères.D’autre part, lire ces pages, c’est se mettre au courant de la façon dont sont disparues, non seulement certaines tribus canadiennes, mais encore de nombreuses tribus américaines, c’est-à-dire des Etats-Unis »2.Dans le texte de présentation de l’édition de 1840, on attribue l’ouvrage à quelque missionnaire ayant vécu chez les sauvages.Depuis cette date, les historiens nous assurent qu’il s’agit d’une oeuvre de l’abbé François Vachon de Belmont, supérieur des Sulpiciens du Canada à Montréal (1701-1732)3 et L Montréal, le 10 février 1969.HUBERT PERRON Bibliothèque nationale du Québec 282 HISTOIRE DE VEAU-DE-VIE EN CANADA HISTOIRE DE L’EAU-DE-VIE EN CANADA, article premier.Qualité particulière de l’Yvrognerie des Sauvages.Une partie de ceux qui entendent parler en France des plaintes que font les Missionaires du Canada contre l’Yvrognerie des Sauvages, et contre ceux qui en sont les auteurs, attribuent toutes leurs déclamations à un zèle outré; ils disent que ces saints personnages voudroient voir tout le monde dans la perfection; qu’ils hayissent tant le péché qu’ils en poursuivent jusqu’à l’ombre; qu’il y a des défauts proscrits dans les cloîtres qui sont canonisez dans le monde; que parmi les Allemands et les Bretons l’yvrognerie est appelée magnificence — bonne chère : On la regarde comme le lien de la société, comme la source de la joye et un plaisir que se donnent les amis et les braves les uns aux autres, qui a esté de tout temps et en tout lieu à la mode; enfin, que nulle part on ne voit les Magistrats beaucoup occupés au sujet de ce vice.On pourroit répondre, que de tout temps et en tout lieu l’Yvrognerie ayant passé pour un vice honteux et une offense à Dieu, elle a toujours esté en horreur, non seulement aux Chrestiens, mas à toutes les Lois, comme contraire et à la Foy Chrestienne et à toute bonne morale.Mais, laissant les raisons générales j’entreprends cette petite histoire pour faire voir que l’Iyvrognerie des Sauvages est une différente espèce de celle de tous les autres hommes; et pour faire con-noître ce principe inconnu jusqu’icy, à sçavoir « qu’ils ne boivent que pour s’ennyvrer, et qu’ils « ne s’ennyvrent que pour faire du mal.» Que la censure que mérite ITyvrognerie, est, en Canada, une plus grande condamnation que partout ailleurs.— Je dis donc, que les Sauvages du Canada ne prennent point l’Eau-de-Vie par plaisir comme une boisson agréable ou utile à leur vie; au contraire la plupart en ont horreur; mais, comme une potion qui leur oste le HISTOIRE DE VEAU-DE-VIE EN CANADA 233 bon sens et fait en eux trois effets : Le premier est d’échauffer leur froideur naturelle; leur oste leur timidité, leur honte et le trop d attention que leur donne ce sang froid.Le second, est de leur faire entreprendre, avec force et hardiesse, quelque méchante action de colère, de vengeance ou d’impureté.Le troisième, c’est que l’excès de la boisson et l’yvresse, leur fournissent une excuse reçue et autorisée par la coutume, et une impunité de tout mal qu’ils font pendant qu’elle dure; ainsi l’Iyvrognerie des sauvages est une frénésie et une fureur volontaire qui leur donnant en mesme temps le courage et l’impunité, sert d’instrument et de couverture à leurs crimes les plus énormes.Voilà un caractère d’Iyvrognerie bien particulier, et si l’on estoit aussy bien convaincu de ce principe dans le monde que le sont les Missionnaires qui demeurent avec eux par une longue expérience, 1 on ne traiteroit pas l’Eau-de-vie, à leur égard, de chose indifférente.Pour en estre convaincu, il faut sçavoir que ces peuples sont naturellement froids, et les femmes timides et honteuses — soit que cette froideur vienne du climat ou de l’éducation; qu’ils ne se battent point de sang froid; qu’ils se querellent peu; que l’excès et l’impudence sont décriés chez eux par dessus le « qu’en dira-t-on » ou de faire parler d’eux; enfin, à moins que d’estre tirez de leur tempé-ramment froid par un principe étranger, ou d’estre appuyés par quelque coutume, ils ont peine à vaincre la honte.Aussi, comme plusieurs d’entr’eux ne laissent point d’avoir de grandes émotions intérieures de colères, de haine et de vengeance, et de sentir d’autres violentes passions, surtout un orgueil qui les porte à se faire distinguer et admirer, ils ont eu de tout temps des super-titions et des cérémonies diverses pour paroître comme possédés de l’esprit, hors d’eux mesmes et en enthousiasme, soit pour impunément exécuter ou avoir ce qu’ils veulent; soit pour dire et faire des choses extraordinaires, et se rendre admirables.C’est par cette intention qu’ils ont, tous les ans, une espèce de Carnaval qu’ils appellent « GanouSarois ».Deuxièmement : — C’est de là que viennent toutes les Jongleries et invocations des esprits que ceux qui ne sont pas Chrestiens pratiquent en leur pays.Pour sçavoir, par exemple, qui est celui 234 HISTOIRE DE L’EAU-DE-VIE EN CANADA qui a jeté le sort qui tue un malade — quatre vieilles femmes, presque nues, dansent en cérémonie, contrefaisant les possédées, sur des charbons sur lesquels elles jettent de l’huile qui s’enflamme, portant un masque épouvantable.Enfin, lorsqu’ils avoient quelques plaisir, autrefois, ils s’enyvroient de tabac et disoient qu’ils avoient songé la nuit telle chose, et cela pour célébrer leur douleur, se faire appaiser ou consoler, et pour se faire admirer; et tout cela estoit cru et permis.Les Européens, sçavoir : les François et Hollandois, les ont trouvés dans ces coutumes, venans s’établir icy.Les François fréquentèrent les Algonquins, Hurons et Iroquois; longtemps après, les Hollandois eurent commerce avec les Iroquois, et comme on se communique dans le commerce ce que l’on a, les Hollandais leur donnèrent du Rhomb de Bière*, et les François de l’Eau-de-Vie de Vin, et les Sauvages firent bientôt l’expérience d’une yvresse nouvelle qui leur découvrit un moyen, et plus prompt et plus efficace, de faire ce qu’ils désiroient — qui est de se mettre hors d’eux mêmes.ARTICLE DEUXIEME.Digression Physique sur la nature de VEau-de-Vie.Le lecteur ne désagréera peut-être pas que nous fassions une petite digression physique sur la nature de l’Eau-de-Vie.Les Médecins remarquent fort bien que l’Eau-de-Vie est un remède, mais non pas un aliment; ils disent qu’elle n’a point de ces parties qu’ils nomment « alibile », c’est à dire, qui se tournent en chyle et en nourriture, et qu’elle est toute composée de matières sulfureuses, huileuses et inflammables, et spiritueuses.L’eau-de-Vie estant prise, disent-ils, en petite quantité et pas trop souvent, produit trois bons effets; car, en piquant et aiguillonnant par les pointes de ses parties l’orifice de l’estomac, elle y attire des esprits — ces esprits *Rhomb de Bière, ou plutôt Rhum de Bière : liqueur spiritueuse fabriquée avec le marc de l’orge qui s’emploie à faire de la Bière.Les Anglais appellent cette liqueur malt liquor; elle est cependant plus connue sous le nom de whiskey. HISTOIRE DE L’EAU-DE-VIE EN CANADA 235 luy donnent de la force et de la joye — c’st-à-dire — de la vigueur au coeur.2°.Ces esprits aydent à la distribution louable des alimens.3°.Ils dissipent et font exhaler les vapeurs visqueuses.Mais quand l’Eau-de Vie est prise en excessive quantité, comme par les Sauvages, elle nuit par ses esprits et par ses fumées.Car elle pique si souvent les fibres nerveux de l’oesophage et de l’estomac, qu’elle y produit comme un - elle le rend sec et rude, ce qui cause le sentiment de la soif et altération; le palais mesme et les parties qui composent l’organe du goust, devenant comme grillées et bruslées, perdent le sentiment exquis du goust —d’où vient, que les grands yvrognes ne trouvent de goust qu’à l’Eau-de-Vie, le vin leur devenant insipide.Mais, ce qui est de pire, c’est que l’estomac ne digère plus les alimens, soit à cause de sa sécheresse il ne les embrase plus, soit qu’il soit refroidy par l’absence de ses prit vitaux.2°.Elle nuit par ses fumées qui s’élèvent en tournoyant et causent le vertige, d’où vient que les yvrognes marchent en rond, et semble que leurs pas sont déterminés par la vapeur qui leur remplit la teste.3°.Les fumées montent au cerveau, principe des nerfs, et s’emparent des conduits de ces esprits qui animent le mouvement des muscles de tout le corps.Ces fumées pourtant ne bouchent pas tout à fait les nerfs; car cela causeroit l’apoplexie, ou au moins la paralysie, mais elles les emba-rassent et offusquent en telle manière que les muscles des parties éloignées tombent en foiblesse et dissolution; les jambes manquent et n’ont plus la force de porter le fardeau du corps, d’où viennent les chutes; les doigts n’ont plus ce ressort nécessaire pour serrer ce qu’ils tiennent; d’où vient que comme les Sauvages sont habillez de couvertes carrées qui n’ont point d’attaches et qui ne tiennent sur leur corps que tant qu’ils les tiennent avec leurs mains, dès qu’ils se sont saoulés, ils les laissent tomber, et les Cabaretiers ont grand soin de les ramasser et voler.Les muscles mesme de la langue se relaschent, d’où vient le bégayement.4°.Quand l’yvresse d’Eau-de-Vie est très fréquente et copieuse, elle fait bien à proportion de plus grands désordres.Le foye se rafroidy par l’absence des esprits vitaux qui animoient les fibres nerveux; de là viennent les dyssenteries, ensuite l’hydropisie et pulmonaires; les desséchemens, d’où viennent les fièvres étiques, et le cerveau n’envoyant que faiblement des esprits, la paralysie. 230 HISTOIRE DE L’EAU-DE-VIE EN CANADA Et certes, pour ne point s’étonner de ces effets, il n’y a qu’à regarder cette brûlante boisson à l’approche du feu ! Il n’y a qu’à voir les chaudières dont on se sert pour faire l’Eau-de-vie, se consommer en trois mois; les estomacs ne sont pas assurément si durs que le cuivre dont elles sont composées.Or, pour revenir aux Sauvages, j’en remarque deux choses : la première, celle que j’ai dite, qu’ils ne boivent que pour s’enyvrer; et comme preuve démonstrative qu’ils sont si religieux et si scrupuleux sur cette maxime, c’est que, quand ils n’ont d’Eau-de-vie que ce qu’il en faut pour en enyvrer qu’un seul, quand ils seroient quatre, les trois n’en goûtent pas, et ils choississent un d’ent’reux pour s’enyvrer; plusieurs disent, qu’ils n’en peuvent pas boire; il n’y a qu’une mesure d’yvresse qu’ils appellent « Ganontiouaratonseri » — Yvrogne-rie pleine; et quand ils commencent à se sentir les fumées, ils se réjouissent; «Bon, Bon, voilà la teste qui me tourne», disent-ils, et commencent à chanter leur Gannonhaoury, où ils mettent tout le mal qu’ils ont en teste de dire.Or, il faut à Orange trente Micouennées d’Eau-de-vie de Bière, c’est-à-dire, un Pot à Montréal; une chopine enyvre à coup sûr.La seconde chose est, qu’on a vu des corps de Sauvages ouverts, par des blessures ou autrement, tout noirs par les boyaux et l’estomac.ARTICLE TROISIEME.Apologie en faveur de l’Eglise Iroquoise.Ce seroit l’effet d’une grande injustice et d’une grande ignorance si ce que nous avons dit et allons dire de l’Yvrognerie des Sauvages, produisoit dans l’esprit de quelqu’un des mouvements d’indignation, d’horreur et de mépris contre ces pauvres misérables, comme des gens que leur brutalité rend indignes de la prédication de l’Evangile, ou incapable de la Foy.Il y a dans ces sentimens une dureté et une erreur contraires à la Religion Chrestienne.C’est ainsi que les Juifs estimoient autrefois les Gentils indignes de l’entrée de l’Eglise.Dieu veut que tout le monde soit sauvé.Notre Seigneur est mort pour tous les hom- HISTOIRE DE VE AU-DE-VIE EN CANADA 237 mes; mais aucun peuple n’a mérité de recevoir la Foy par ses oeuvres et ses moeurs.La brutalité des Sauvages doit donner plus de compassion que d indignation contre eux.Que peut-on attendre de pauvres Gentils élevés dans le Paganisme?Les anciens Gaulois, et beaucoup d’autres peuples, n estoient guères plus polis, avant que d’estre cultivés par la doctrine de 1 Evangile.On peut dire à leur avantage deux choses; la première, que comme ils n’ont point la connoissance ni de notre avarice ni de notre ambition, ni de la pluspart des voluptés qui sont les alimens de nos vices et de nos concupiscences, l’ignorance du mal en tient beaucoup dans une assez grande innocence.La deuxième chose que 1 on peut dire pour les excuser de leur Yvrognerie est, que ce défaut n’est pas général; au contraire, il faut en excepter presque tous les viellards et les femmes; secondement, ceux qu’ils appellent Considérables ou Capitaines qui ont le maniement des affaires; il en faut excepter encore quantité de riches naturels doués d’un beau tem-péramment, et très modérés, et qui par tout pays passeroient pour de fort honnestes gens; enfin, il en faut excepter surtout ceux que la grâce de Jésus Christ a tirez de la puisance du Démon, desquels beaucoup sont parvenus à une sainteté qui fera la condamnation de bien des François.Mais, ce n est pas ici le lieu d’en parler.L’yvrognerie n’est donc propiement particulière qu aux jeunes gens qui font profession de bravoure, et qui par esprit de superbe veulent faire parler d’eux, et se rendre renommés par quelque endroit.ARTICLE QUATRIEME.L’introduction de l’Eau-de-Vie chez les Sauvages.Pour retourner à l’histoire de l’Eau-de-vie, outre les effets naturels qu elle fait chez tous les hommes, elle en fait de si étranges sur les Sauvages dès le commencement, qu’on ne fut pas longtemps à s’appercevoir que l’yvresse des Sauvages estoit de différente espèce de celle des Européens; car, les Sauvages ayant trouvé un buver si prompt et si efficace pour échauffer leur froideur, pour sortir hors 238 HISTOIRE DE L’EAU-DE-VIE EN CANADA d’eux mesmes, et avoir par là la force et l’impunité qu’ils cherchoient, on ne fut pas longtemps, dis-je, à voir des hommes enyvrés s’entretuer; des maris brusler leurs femmes; des femmes déshonorer leurs maris; j des pères mettre leurs enfans bouillir dans la chaudière; et c’est de cette sorte que les Algonquins, qui estoient deux mille hommes portant les armes à l’entrée de Monseigneur de Laval, ancien Evêque de Québec, ne sont pas maintenant deux cents.Les Hollandais, ayant de mesme donné de l’Eau-de-vie de Bière | aux Iroquois, elle fit parmi toutes ces nations un si cruel désordre que le Bajor Andros, pour lors Gouverneur d’Orange et de la Menade*, fit proposer au Gouverneur du Canada s’ils vouloient, de concert, défendre chacun dans son Gouvernement de vendre de l’Eau-de-vie aux Sauvages.Mais cela ne fut point écouté, et les François n’ont cessé d’étendre le règne de l’Eau-de-vie et la mode de l’yvrognerie par toutes les Nations, en sorte que les Staois qui hayssoient auparavant à mort cette boisson, à cause de son amertume, s’y sont accoutumés, et en sont devenus passionnés.Les François voyant donc d un costé, la passion effrénée que ces Sauvages avoient pour cette boisson, la leur vendoient au poids de l’or.Secondement, voyant qu’il n’y avoit point de traite où iis pussent si aisément tromper, ils mesloient de l’eau salée et vendoient à fausses mesures.Troisièmement, ils se payoient de leurs mains et voloient les Sauvages saouls, sans résistance, ni crainte de pouvoir estre convaincus.Un François de ma connoissance, près les Trois-Rivières, a fait accroire au nommé Lanne-ratondy qu’il avoit bu cinquante peaux d’Orignal dans une nuit.Enfin, ils allèrent à des extrémités dont on ne sait qu’une petite partie.Chaque Missionnaire pourroit fournir de longues listes de morts désastreuses; je ne citerai que ce que j’ai veu, ou dont ont veu les tesmoins pendant dix-huit ans.Ils répandirent partout leur Eau-de-vie, et apprirent à en boire aux Nations les plus éloignées.Deux partis se forment et se déclarent, l’un pour l’Eau-de-vie, Vautre contre.—Les Missionnaires voyant l’invention qu’avoit trouvée le Démon, pour ruiner leurs travaux qui avoient déjà eus d’heureux commencemens, ne manquèrent pas de recourir à Monseigneur de ^ Probablement Manhatte. HISTOIRE DE L’EAU-DE-VIE EN CANADA 239 Lava1’ Evesque de Québec, qui attaqua puissamment l’Eau-de-vie par ses censures.Il se trouva des personnes qui en entreprirent la défense et l’établissement.Ces gens ayant fait de vastes desseins d’une fortune immense, qui devoit les rendre les maîtres de tout le Commit merce du Monde nouvellement découvert, et de celui qui estoit encore ié.inconnu, sçurent mettre en leur parti le Gouverneur du Canada, et la Compagnie des Indes Occidentales.Ainsy, il se fit deux partis: l’un composé de Monseigneur l’Evesque et des Missionnaires; l’autre, du Gouverneur et de la Compagnie.Cette querelle divisoit l’Eglise et le monde, la puissance temporelle et spirituelle, le Sacerdoce et le Gouvernement Civil, avec une animosité qui faisoit peine à tous les gens de bien; chacun ayant des maximes et des raisons, des menaces et des procédures propres au soutien de sa cause.:e it a la la ARTICLE CINQUIEME.Divers procédés de ces deux Partys.La première démarche de ce démeslé fut, que l’on fit venir une consultation et décision de l’Université de Toulouse, déclarant la Traite de l’Eau-de-vie comme estant une Marchandise indifférente, dont on pouvoit bien au mal user : comme il est permis en France de vendre des épées, et du vin mesme, « nil interrogantes propter conscientiam ».L’exposé contenoit trois raisons : — Que cette traite { attiroit les Sauvages aux François; que par occasion on les instrui-soit par cette amorce et qu’on les polissoit.2°.Qu’ils en usoient comme les François; cela les fortifioit contre les grands froids.3°.Que comme les Hollandois en donnoient, si on n’en donnoit point, ils estoient en danger de devenir hérétiques et ennemis de la Colonie.Tout cela s estoient obtenu sous main, et sous faux exposé ! On verra comme la Compagnie des Indes se crut intéressée à ce qu’il se vendit beaucoup d’Eau-de-vie à cause des entrées.Enfin, le Gouverneur fit une Ordonnance pour lever, disoit-il, le scrupule des consciences, et appuyer la liberté du Commerce. 240 HISTOIRE DE VEAU-DE-VIE EN CANADA De l’autre costé, Monseigneur de Laval fit une Ordonnance par laquelle il déclaroit cas réservé, le péché d’enyvrer les Sauvages, et de leur donner de l’Eau-de-vie à emporter.La Sorbonne, en différens temps, a fait deux décisions : la première, signée de M.Grandin Cornet.ti, que c’est un véritable péché mortel, et par conséquent réservable, que de contribuer à l’yvresse des Sauvages.La seconde, signée Fromageau, que les gros marchands pèchent mortellement de vendre en gros de l’Eau-de-vie aux Caba-retiers qui enyvrent les Sauvages.Cette décision fut lue en Chaire, par l’ordre et en présence de Mgr.l’Evsque d’à présent, le 12 Juillet 1698.Le Conseil Souverain de Québec, au 16 —, fit une Ordonnance * portant : .M.Duchesneau, Intendant en Canada, en fit une autre en 16—, portant défense aux Carabetiers de prendre les bardes des Sauvages en gage des boissons &c.Ordre de les restituer &c.M.de Meusles, aussy Intendant en Canada, en fit une autre, portant que le dernier Cabaretier chez qui auroit vu un Sauvage ivre, seroit condamné à une amende de cinquante francs.Nonobstant de belles Ordonnances, les Carabetiers persévérèrent avec une impudence extrême que leur donnoit l’impunité à triompher de la cause de Dieu.ARTICLE SIXIEME.Description de VYvrognerie des Sauvages.Il faudroit avoir veu les Sauvages yvres pour concevoir toute 1 horreur que méritent toutes ces Baccanales infernales.Quand quelqu un veut s’enyvrer de dessein prémédité pour exécuter quelque mauvais dessein, il apporte sous sa couverte une chaudière de ferblanc ou Colle nant - , — - » cette partie du Mémoire. HISTOIRE DE L’EAU-DE-VIE EN CANADA 241 un petit baril de bois, dont les vendeurs d’Eau-de-vie, ont soin de les fournir pour y mettre une suffisante quantité d’Eau-de-vie pour les enyvrer.Ils n’ont pas de peine à en trouver, dans la licence effrénée avec laquelle les Carabetiers leur en donnent; mais quand par quelque nouvel ordre de police on suspend ou qu’on empêche d’en donner, les Sauvages ont mille subtilités pour en recouvrer, en cherchant de porte en porte un petit coup qu’ils mettent dans leur chaudière, jusqu’à ce qu’ils en ayent suffisamment pour s’enyvrer; alors, ils se mettent à boire sans manger; (car cela empêcheroit l’effet de l’Eau-de-vie.) Quand ils se sentent tourner la teste, ils s’en réjouissent et commencent à chanter leur chanson de mort, où ils mettent toutes les imprécations contre leurs ennemis; ensuite, se voyant yvres, ils jettent leurs couvertes, ou les laissent tomber, et souvent nuds par la Ville, ils se battent les uns les autres; ils se mangent le nez ou les oreilles avec les dents; on en voit peu qui ayent le visage bient entier; on les voit hurlans et courant avec le couteau à la main, et ils se réjouissent de voir fuir devant eux les femmes et les enfants, comme s’ils estoient devenus les maistres du monde : voilà, ce qui se voit souvent à Montréal.Mais, ce qui augmente l’horreur, sont les ténèbres de la nuit.— Quand les soldats de la Garnison les obligent de sortir de la Ville pour s’en retourner en leurs Villages, soit du Sault, de la Montagne, ou de la Rivière des Prairies, ils s’en retournent en hurlant et chantant leur Gannonhaoury, et faisant par le chemin tout le mal qu’ils peuvent; les uns tuent les bestiaux qu’ils rencontrent, les autres ravagent les maisons qui sont sur le chemin du Sault, faisant fuir les habitans comme s’ils estoient des Iroquois; les autres courent et violent les femmes françoises, et il n’y a pas huit jours que deux femmes furent attaquées, dont l’une souffrit ce deshonneur sur le chemin du Sault; l’autre à peine fut-elle secourue.Quand ceux qui demeurent dans cette Isle reviennent saouls dans les Cabanes, il jettent le feu du foyer parmi toutes les écorces, ils prennent leurs haches et leurs sabres, tirent des coups de fusil, et courent ainsi tous nuds de Cabane en Cabane.Ce fut dans une de ces horribles baccanales que le lime.Septembre 1694, un jeune guerrier de la Montagne ayant reçu un déplaisir, et voulant célébrer sa douleur et sa vengeance, après avoir 242 HISTOIRE DE L’EAU-DE-VIE EN CANADA fait toutes les fanfares cy-dessus, alla tirer un coup de fusil dans la Cabane de son ennemy; tout le monde s’en estant fuy, le feu prit à une écorce et de là à un sac de poudre qui, avec une grand vent qu’il faisoit pour lors, embrasa dans un moment les Cabanes d’alentour, et consomma en trois heures cinquante Cabanes de Sauvages, quinze maisons Francoises de charpente, couvertes de planches; une très-belle Eglise bien voûtée et lambrisée de planches, couverte de bardeaux et fort bien ornée; et par dessus tout cela, l’Enceinte du Village qui estoit de charpente de pieux et de pièces; le tout, avec un dommage de vingt trois mille francs.C’est une chose estonnante que ce malheur ne soit pas encore arrivé à Ville-Marie; mais cela pourra y arriver quelque jour.Pour fournir aux dépenses des Yvrogneries qui les mettent tous les jours à nud, ils volent à leurs femmes et enfants leurs hardes et leurs couvertes, et leur blé; ce qui réduit ces pauvres créatures au désespoir, cause des divorces et mille autres désordres.Mais, comme tout cela ne suffit pas encore, ils ont trouvé de nouvelles inventions pour contenter leur Yvrognerie.Ils empruntent à crédit sur leur future chasse; par exemple, une couverte, une chemise.On la leur vend fort cher, parce que ce n’est pas argent comptant, et eux la vont porter chez le Cabaretier, à qui ils la donnent pour une pinte d’Eau-de-Vie, qui leur a coûté dix ou douze francs.Les Marchands sont si mal avisez que de leur prester, et eux empruntent d’autant plus facilement qu’ils n’ont pas dessein de payer, mais de s’en aller aux Iroquois ou aux Outaouois quand ils ont fait bien des dettes.ARTICLE SEPTIEME.Morts funestes des Sauvages des Missions du Lac Ontario.En 1676 à Gannandoxé, les Traiteurs ayant enyvré une partie des Chasseurs Sonontaono, un entr’autres mourut, après avoir persévéré dans une yvresse et une impureté continuelle de plusieurs jours.A Ganneyous, dans une yvresse causée par les Traiteurs du Fort KatarakSy, deux Yvrognes se battant, l’un donna un coup de pié à HISTOIRE DE VEAU-DE-VIE EN CANADA 243 ; l’autre qui lui disloqua la mâchoire, qui ne se remettant point, il demeura la gueule ouverte d’une manière horrible, et mourut ainsy.Item à Ganneyous, la nommée Kibkit fut tuée à coups de couteau.En mesme temps, un peu après, à Kenté, une autre femme fut tuée par des Yvrognes.A Katarakuouy, TonanSonnon eut le cou coupé.Item, Honnonchiaoué, poignardé.Item, ASegouch.— A Tcheiagon, deux femmes.Aux Trois-Rivières, M.d’Ollier trouva en son chemin un cadavre, sans teste : c’étoit un Loup tué dans la boisson.Suites des Malheurs de l’Eau-de-Vie à Montréal.Deux Yvrognes du Sault se noyèrent à Chateauguay, après deux jours d’yvresse.1683.— Item, un autre dans un trou, où l’on abreuvoit les chevaux, dans la glace.1684.— Garao, neveu d’OnnaSaterao, estant saoul, gela, passant le Lac.1686.-est crevé, et gelé sur le Lac des Deux-Montagnes, glacé.On trouva son baril presque vuide près de luy.Garaxé l’a veu.1680.— La fille d’Eskannious, enceinte, se noya chez Roland, yvre.1680.— Item, chez les mesme, deux Sauvages se tuent à coups de couteau, et l’autre en 1693.Item, au bout de l’Isle, le nommé Provençal est étranglé et étouffé par un Sauvage saoul.1686.— Le nommé Grandmaison, montant à KatarakSy, enyvra un Sauvage Agnier, lequel repassant la rivière en canot tourna, et se noya avec trois enfants.Cas admirable ! — une année ensuite, presque dans le mesme temps, ce mesme Grandmaison fut surpris au mesme lieu par les Iroquois, et tué lui neuvième, et toutes les hardes des soldats, qu’il portoit à KatarakSy, pillées. 244 HISTOIRE DE VEAU-DE-VIE EN CANADA ARTICLE HUITIEME.Malheurs causés par VYvrognerie des Sauvages.Le nommé TégaraSeron, du Sault, s’étant enyvré à Lachine, il rencontra une petite fille qui gardoit des vaches; il la viola, et pour comble de méchanceté et de cruauté il la poignarda et tua.Le père de cette fille ayant demandé justice, on n’en fit point, de peur de révolter les Sauvages du Sault dans un temps de guerre dangereuse.Saccagement de la Paroisse de Lachine, dans ITsle de Montréal, où il se vend beaucoup d’Eau-de-Vie.— Quatre jours après, arriva cette fatale et mémorable journée du saccagement de la paroisse de Lachine, dans laquelle ils exercèrent tout ce qu’ils savoient de cruautés, et se surpassèrent eux-mesmes, laissant dans l’espace de sept lieues de pays les vestiges d’une barbarie inouye : des femmes empalées; des enfans rôtis sur de la cendre chaude; toutes les maisons bruslées; tous les bestiaux tués; quatre-vingt-dix personnes emmenées, qui la plupart furent bruslées cruellement et immolées à la vengeance des Iroquois, ou plutôt à celle de Dieu qui se servoit des Iroquois pour les ministres de sa justice, parceque cette paroisse de Lachine avoit esté, et est encore le théâtre le plus fameux de l’Yvrognerie des Sauvages.Pendant que cette horrible exécution se fesoit, Dieu sembla avoir osté l’esprit de force et de conseil aux François, qui furent partout honteusement vaincus, insultés et moqués par les Sauvages qui emmenèrent à leur barbe, avec des cris de victoire, cette troupe lamentable de prisonniers, pleurant et criant dans le temps que se faisoit ce massacre.Le père de cette jeune fille qui avoit été violée par Téga-naSeron, vint crier au milieu de la Ville de Ville-Marie : « On ne m’a pas fait justice, Dieu la fait.» Ce malheureux Sauvage n’échappa pas pourtant à la vengeance de Dieu, car un an après il fût tué dans un combat par les Loups.Peste et Famine.1690 — Le massacre et le saccagement de la Paroisse de Lachine, qui avoit été précédé par une espèce de peste ou maladie contagieuse, qui en 1687 avoit enlevé 1400 personnes en HISTOIRE DE VEAU-DE-VIE EN CANADA 245 Canada, fut suivie d’une famine qui a duré plusieurs années.Le commencement de cette famine fut manifestement causé par une fameuse Yvrognerie qui se fit à Lachine par les 8taois et Hurons, qui y estant arrivés en près de 80 canots en 1690, s’y enyvrèrent d’une manière horrible; les blés estoient les plus beaux du monde; le lendemain de cette Yvrognerie, ils furent trouvés tous touillés et déséchés de la brume; et depuis ce temps le blé a valu jusqu’à dix et douze francs le minot.Il faut estre aveuglé pour ne pas attribuer les autres misères qui ont accablé ce pays aux désordres de l’Eau-de-Vie.Irruption des Iroquois sur la Mission de la Montagne.— Les Sauvages de la Montange n’en ont pas esté exempts; car au mois de May de cette année, soixante et dix Iroquois s’estant venus poster en trois bandes au bois des champs, donnèrent si inopinément sur les hommes et les femmes qui semoient du blé d’Inde, en prirent trente, en tuèrent six, et la melheureuse Ville de Montréal, à la veue et au voisinage de qui ce Village est, et qui est la source de leur Yvrognerie et de leur péché, ne leur put donner aucun secours; et les insolens Iroquois emmenèrent leur proie à la honte des François.journée de la Prairie de la Magdelaine.— Une pareille punition arriva la mesme année, le 10 d’Aoust, à la Prairie de la Magdelaine, où toutes les forces des François estoient campées.Ils s’estoit fait la nuit d’auparavant une célèbre Yvrognerie parmy les François, où mesme quelques-uns d’entr’eux les dit François, par un excès de brutalité, avoient péché avec une vieille Sauvagesse du Sault; le lendemain au matin, jour de Saint Laurent, cent quarante Anglois avecque quatre-vingts Loups, s’estant glissés par un fossé derrière le moulin, et tué la sentinelle endormie, surprirent le camp où tous estoient presque yvres ou endormis, levèrent la chevelure à six Staois, tuèrent vingt habitans et quatre capitaines des troupes, qui accoururent à la porte du Fort de la Prairie comme les ennemis estoient prests d’y entrer et de saccader.Il est vray que les dits Englois furent dans leur retraite vaillamment défaits par MM.De Valrennes et Demuy.1690.— En 1690, le nommé SonaSenton tua un nommé Kenta-ratyron, le Village du Sault estant retiré dans cette ville.Un nommé SormaSches, du Sault, fut tué d’un coup de couteau au plis du bras, qui lui coupa trois veines et lui fit perdre tout son sang pendant la nuit, dont il fut trouvé mort.La mesme année, durant la traite des 246 HISTOIRE DE L’EAU-DE-VIE EN CANADA Outaouais, un Huron d’Etyonnontaté fut poignardé à coups de couteau durant l’Yvrognerie.1692.— En 1692, le nommé Ossirynonhiata, de la Montagne, s’estant enyvré durant la gelée de la nuit, et estant tombé en montant la Montagne, fut trouvé, le lendemain, roide et gelé.1694.— En 1694, le nommé Sokaka, item de la Montagne, ayant beu, se gela en passant du Sault, et mourut en arrivant.La mesme année un nommé Og8ar8ata, aussi de la Montagne, précipta sa femme du haut de la palissade du Fort de la Montagne, de quoy elle mourut sur le champ.1695.— En 1695, un nommé OnontaSiro, cassa la teste à sa femme dans le milieu de la Ville.1697.— En 1697, la mère d’un nommé Assynnaré fut trouvée, le matin, morte à la porte d’une cabane où elle s’estoit enyvrée.La mesme année un Huron d’Etyonnontaté, estant yvre à Lachine, poignarda sa propre soeur.1698.— En 1698, le nommé SynnonkSy, du Sault, fut tué par les Algonquins à coups de couteau; ce qui a fait une guerre immortelle entre ces deux nations, et ils s’entrebattent tous les jours dans l’Yvro-gnerie, et ont encore nouvellement poignardé un autre Sauvage de la Rivière des Prairies qui n’en est pas mort.Item, la mesme année, la nommée Gassarias fut trouvée morte yvre, et toute nue, s’estant gelée dans les froids du mois de Décembre, en sortant de la Ville.1699.— En 1699, un Algonquin, au mois de Janvier, fut trouvé mort yvre au pied du Long Sault.Alorts funestes des Traiteurs d’Eau-de-Vie.— Le Carnaval de l’année 167 .six traiteurs du Fort KatarakSy, nommés Duplessis, Ptolémée, Dautru, Lamouche, Colin et Cascaret, enyvrèrent tout le Village de Taheyagon, dont tous les Sauvages furent saouls trois jours durant.Les viellards, les femmes et les enfans s’enyvrèrent tous; après quoy, les six traiteurs firent la débauche que les Sauvages appellent GanSary, courans tous nuds avec un baril d’Eau-de-Vie sous le bras. HISTOIRE DE L’EAU-DE-VIE EN CANADA 247 Ils ont tous finis d’une mort misérable : Duplessis, est mort à la Barboude, où il a esté vendu par les Anglois.Ptolémée s’est noyé, tournant en canot sur un rocher auquel il a donné son nom, le Sault Ptolémée.Dautru s’est noyé dans la Barque de M.de la Salle, qui périt dans le Lac Huron.Lamouche s’est noyé à l’entrée de la Rivière Sainte-Anne, avec un Lanodière.Colin a esté bruslé aux Iroquois, en 1692, accompagnant M.Le Chevalier d’Eau en ambassade.Cascaret est mort sans confession, chez un Chirurgien à Montréal, rongé de vérole, aussi bien qu’un nommé Lacause, qui fut trouvé mangé des Aigles à la Pointe à Baudet, dans le Lac Saint François.C’estoit un célèbre impudique, et un fameux traiteur d’Eau-de-Vie.Il n’y a point de Missionnaire qui ne puisse fournir un pareil martyrologe des gens tous nouveaux.ARTICLE NEUVIEME.Compte et détail de VEau-de-Vie qui se débite aux Sauvages en Canada.L’Eau-de-Vie qui se porte à Missilimimaqui.et aux austres pais d’en haut, peut aller, peut-estre, à quarante barriques.Plus, au Montréal, on peut en débiter aux étrangers, savoir : aux Algonquins, Hurons et Outaouais, en trois traites qui durent environ une semaine, chacun environ douze barriques.Plus, aux Sauvages de la Montagne, environ douze barriques.Plus, aux Sauvages du Sault, le double, ou environ.Plus, aux Trois-Rivières, environ douze barriques.A Québec, autant.Somme, cent barriques, sur lesquelles la Compagnie prend vingt francs d’entrée, qui font deux mille livres.Le Roy perd, en hommes tués, en femmes qui avortent, en Sauvages qui ne pouvant payer, s’en vont; en Sauvages qui, à cause de l’Yvrognerie, ne viennent pas des Iroquois, plus de vingt chasseurs par an, qui apporteroient, au moins, deux mille écus de pelleteries par an.Il est clair que le Roy perd beaucoup davantages par l’Yvrognerie qui lui oste par an pour deux mille écus de pelleteries par an, que par l’Eau-de-Vie, qui ne lui rend que deux mille francs par an. 248 HISTOIRE DE VEAU-DE-VIE EN CANADA Secondement.— Le Roy n’a pas besoin de profaner ses coffres par un si sale gain, et si injurieux à Dieu.Troisièmement.Le service que le Roy tire des Sauvages, quand ils sont ses sujets, et les dommages qu’il en reçoit quand ils sont ses ennemis, n’est pas comparable à ce gain injuste.Quatrièmement.— Je ne parle point de la malédiction et de la vengeance de Dieu sur la Colonie, des désordres, des incommodités que les Sauvages y causent aux François; entr’autres, du danger continuel d’incendie où est Ville-Marie.ARTICLE DIXIEME.Détail du Gain et des Friponneries des Cabaretier.Enyvreurs des Sauvages.— Il faut remarquer que quoique Ville-Marie soit le lieu de la plus grande traite d’Eau-de-Vie, néanmoins malaisément peuvent-ils débiter trente-cinq, ou au plus, quarante barriques; savoir : douze barriques en trois traites aux étrangers, et vingt ou trente aux Sauvages de la Colonie.Il faut remarquer que les fameux Cabaretiers des Sauvages, sont au nombre de dix, au moins, et quelquefois davantage, qui ont à se partager le gain du débit d’au moins quarante barriques d’Eau-deVie.3°.Il faut remarquer que ces sortes d’Enyvreurs de Sauvages ne font point d’autre métier, ni d’autre commerce, et n’ont pour vivre que le dit gain.Cependant, il fait fort cher vivre à Montréal.La famine y est fréquente; les hardes y sont d’une cherté extraordinaire à cause de la guerre, quoique passée; les logemens y sont fort chers, particulièrement dans les quartiers où fréquentent les yvrognes, qui est le plus marchand de la ville.Ils ont tous femmes et enfans; il faut par nécessité, que pour gagner leur vie, ils fassent d’étranges friponneries, à moins de quoy ce métier ne pourroit les faire subsister.1°.Ils vendent beaucoup plus cher qu’aux François.2°.Ils mettent de l’eau salée: ce que nous savons par la déposition d’un soldat, qui a demeuré trois ans chez un des plus célèbres, et qui d’une demi-barrique en faisoit toujours une entière. HISTOIRE DE VEAU-DE-VIE EN CANADA 249 3°.Il y a des Sauvages qui assurent y avoir vu mettre de l’urine.Il y avoit un ouvrier qui alloit boire dans un de ces bouchons; cette boisson lui ayant fait mal au coeur, la maitresse dit d’abord à la servante.«As-tu donné de la barrique des Sauvages ?» 4°.Ils retiennent les hardes des Sauvages en gage, et comme les Sauvages ne se souviennent plus où ils ont beu, ils aliènent les dites hardes, ou les changent de figure.5°.Iis volent et dépouillent les Sauvages saouls; ils prennent leur argent dans leur sac, et leur hardes.Il y a de ces Cabaretiers qui ont acquis, dans un mois, pour cinq cents francs de ces hardes; et c’est ainsi que leurs friponneries leur valent davantage que le débit de l’Eau-de-vie, qui n’est qu’un prétexte pour couvrir un brigandage toléré; au milieu de la Ville, des lieux infâmes où se commettent toutes les impuretés imaginables, qu’ils souffrent pour avoir leur chalandise; et enfin, des coupe-gorge ensanglantez par le meurtre des Sauvages.Voilà quels sont les lieux où l’on traite l’Eau-de-vie.Voilà, le Commerce que quelques-uns ont traité, icy, et en France, d’une honneste invention, que la bonté et piété du Roy accorde à ses honnestes sujets pour gagner honnestement leur vie, et pour attirer les Sauvages à la Foy Chrestienne, au lieu de les polisser et civiliser ! Ce sont là les raisons qui ont esté exposées dans les consultations que l’on fit dans l’Université de Toulouse, en 167 .raisons qui sont si peu véritables qu’il est évident qu’il y a beaucoup de Sauvages, aux Iroquois, qui viendroient se faire Chrestiens, gémissans comme ils le font sur la tyrannie des yvrognes; mais les Hollandois d’Orange, qui ont tous les désirs du monde de les retenir, ne manquent point de leur dire, que l’on est encore plus yvrognes à Montréal.2°.Il est certain que quantité de Sauvages s’en sont allez, se voyans dans l’impossibilité de payer jamais les dettes qu’ils ont contractées pour de l’Eau-de-vie.3°.Comme il est impossible de retenir un Sauvage qui a toujours la clé des champs, il y a bien du danger que ceux qui restent encore icy ne s’en aillent par le même motif qui a fait retirer les Loups de St.François, après avoir ravagé toute la coste du sud.Ce sont les dettes contractées aux Trois-Rivières, qui ont chassé ces Loups, et ce seront les dettes contractées à Montréal qui chasseront 250 HISTOIRE DE L’EAU-DE-VIE EN CANADA nos Sauvages, qui n’ont fait autre métier que d’emprunter, d’une main, des hardes qui valoient quatre Castors, et les donner de l’autre pour une pinte ou une chopine d’Eau-de-vie, ARTICLE ONZIEME.Règlement que Von devrait fuire observer à Montréal.1°.Il n’y a point de Ville polissée où les Cabaretiers, ou Bouchons, ne doivent être approuvez du Gouverneur, Magistrat, et certificat du Curé.2°.Où par conséquent, délinquant, il ne puisse être cassé et mis à l’amende, et s’il persévère, banny.3°.C’est la coutume et l’ordre que, durant le temps des services Divins, on ne donne point à boire.4°.C’est l’Ordonnance que l’on fait rendre aux Sauvages les hardes et armes.3°.On a souvent ordonné que, quand un Sauvage yvre fait du désordre, on le mette en prison.6°.Il y a des Ordonnances que le dernier qui enyvre paye l’amende.7°.Qu’on ne permet pas de tenir Cabaret hors de la Ville; le Roy a ordonné qu’on ne traiteroit qu’aux trois Villes du Canada.8°.Que les dénonciateurs et tesmoins auroient part aux amendes.Diverses exhortations aux Sauvages Yvrognes.Il est désormais inutile de vous apporter des raisons tirées de la Foy, pour vous empescher de vous enyvrer; on vous a dit cent fois : 1°.Que Dieu haït, et a plus d’horreur d’un homme yvre, que vous, vos parens, la Robbe noire; vous savez combien vous les fâchez.2°.Que le Saint Esprit qui estoit en votre coeur, en sort, à l’entrée de l’yvrognerie.3°.Que le Démon y entre.4°.Que votre âme devient laide et puante.5°.Que vous vendez, pour un demi-arr, votre âme et votre salut. HISTOIRE DE VEAU-DE-VIE EN CANADA 251 6°.Que cette Eau-de-vie sera le feu qui ne s’éteindra pas dans l’Enfer, pour vous brusler.7°.Vous appelez ici les fléaux de la peste, de la guerre et de la famine, par votre yvrognerie.8°.Vous perdez l’usage des sacremens et de la Foy.9°.A la fin, accablés de dettes, vous quittez la Foy.Tout cela ne vous touche point, non plus que les raisons naturelles.1°.Vous usez votre santé; les chaudières mesmes s’usent bien par la force de l’Eau-de-vie.Vour mourrez tous étiques; à cause de cela votre foye sera tout noir; vous ne vivrez plus ausy longtemps que vos ancêtres qui ont précédé l’Eau-de-vie.2°.Vous estes au hasard d’estre tuez à coups de couteau ou de geler, ou de vous noyer; en voilà ving-huit.3°.Vous estes faits comme des pourceaux; vous vautrant dans la boue, hays, méprisés, moqués de tous.4°.Vous n’estes plus considérables, perdant votre réputation parmy les François et vos neveux.5°.Comme vos hardes ne tiennent point à votre corps, et que vos mains sont lâchées par 1 Eau-de-vie, vous perdez vos couvertes, et estes dépouillés des soldats, qui vous voyans lestes et braves au cabaret, vous suivent comme un castor, ou un ours à la trappe, pour vous dépouiller; ils décousent les galons de vos hardes, en font des mitasses, s’en accommodent, &c.6 .Vous vendez, pour un coup d’Eau-de-vie, ce qui vous coûte beaucoup; vous dérobez et dépouillez vos familles.7°.Vous êtes hays de vos femmes et des Robbes noires.8°.Vous cassez la teste à vos amis; bruslez votre Village; battez vos femmes, ravagez vos moissons.Ce n’est pas estre camarade, amy, fils ou mary : c’est estre un bourreau, un buveur, un ennemy : que feroient les Iroquois ?9°.Un cheval, quand il n’a plus soif, ne boit plus.10 .Cette boisson est traitresse; on ne peut s’en humecter, sans estre yvre; vous buvez sans manger.11°.Les Cabaretiers y mettent de l’urine.12 .Cette boisson est une médecine et non un aliment; voudriez-vous prendre autant de médecines purgatives ? 252 HISTOIRE DE L’EAU-DE-VIE EN CANADA 13°.Votre yvrognerie n’est pas comme celle des autres; vous ne beuvez que pour vous enyvrer, et vous ne vous enyvrez que pour vous battre.14°.Quand vous allez boire, il semble que vous disiez: «Je choisis celui-là pour qu’il me mange le nez.» 15°.Pourquoi criez-vous ?Que ne dormez-vous ?16°.Vous ne devez point aller en Ville avec les yvrognes, si vous voulez vous en corriger.Dialogue d’un Missionnaire et d’un Sauvage, sur L’yvrognerie de ce Sauvage.Le Sauvage.— Nous avouons, nous autres hommes, que le Démon de l’Yvrognerie nous renverse la teste; nous aussy croyons, que vous autres Robbes Noires estes d’une autre nature que nous.C’est votre affaire, à vous autres Saints, de ne point boire; mais nous, nous croyons que l’Yvrognerie est convenable à nous autres hommes.Le Missionnaire.— C’est l’affaire de tous d’aller au Ciel; pour les Yvrognes ils n’iront point dans le Ciel, cela gasteroit ce beau pays, on n’y seroit pas heureux.C’est l’affaire des Sauvages aussi bien que des Robbes Noires de n’estre point yvrognes.Dieu est aussy bien le maistre des Sauvages que des Robbes Noires; tous les hommes sont également obligés de lui obéir.Dieu haït 1 Yvrognerie, parce qu’il est la vertu mesme : donc les Sauvages sont autant obligés d’haïr l’Yvrognerie que les Robbes Noires.Le Sauvage.—Cest l’affaire d’un Considérable, d’un Capitaine de savoir bien boire, de faire boire ses neveux, de ravager les cabanes de ceux qui n’écoutent point sa voix, et qui ne lui obéissent pas; de faire fuir les femmes et les enfans, et de se faire craindre.Le Missionnaire.— Tu dis qu’un Yvrogne est Considérable ?tu n’as qu’à regarder comme il est fait quand il est saoul, que la teste lui tourne : il tombe, il se roule dans la boue, comme un pourceau; il est malade, il perd l’esprit.Les François le battent, le chassent, le dépouillent; il est hay de tout le monde, et tu m appelles cela un Considérable ?Le Sauvage.—Ce que Dieu a fait, est bon; à ce que tu dis; il a fait l’Eau-de-vie, puisqu’il a tout fait; il 1 a fait pour s en servir; tu as donc tort de nous défendre l’Eau-de-vie. HISTOIRE DE L’EAU-DE-VIE EN CANADA 253 Le Missionnaire.— Dieu a fait l’Eau-de-vie, mais non pas pour l’Yvrognerie; il a fait l’Eau-de-vie pour en boire par manière de Médecine, mais non pas pour en boire des pleins seaux comme toy.Que dirois-tu, si après t’avoir donné une tasse de Médecine, je voulais t’en donner un plein seau ?tu le refuserois.L’Eau-de-vie est bonne à ceux qui en savent user, mais elle est dangereuse à ceux qui ont l’esprit foible comme les Sauvages : tout de mesme qu’un couteau est bon, mais il est dangereux entre les main d’un enfant.Le Sauvage.— Mais, les François s’enyvrent aussi; ils nous ont appris à boire; ils nous vendent de l’Eau-de-vie; les François sont pourtant de grands esprits qui ont leur place dans le Paradis; ils sont les premiers Chrestiens; nous serons donc aussy heureux au Ciel si nous faisons comme eux.Le Missionnaire.— Il y a deux sortes de François, et deux sortes de Chrestiens.Les uns sont des Canailles, pauvres gens, que nous méprisons, qui seront damnés, qui sont ceux qui vous vendent de l’Eau-de-vie.Il y a d’autres François qui sont Considérables, bons Chrestiens, gens de bien; Imites ces dernier François là, non les autres.Le Sauvage.— Si je ne m’enyvrois point, on ne me craindroit pas; car parmy nous on ne se bat point quand on n’est pas saoul; mais quand on l’est, l’Yvrognerie excuse tout, et les jeunes gens vous en obéissent mieux.Le Missionnaire.— C’est le Démon qui vous a inventé cette coutume de ne point punir les yvrognes; faudroit au moins les lier afin qu’ils ne fassent point de mal.Tu dis que les jeunes gens t’obéissent mieux ?au contraire, tu gastes ta noblesse; tes neveux ne t’écoûteront plus quand tu les reprendras; ils te diront : «Corriges-toy, toy-mesme.» C’est l’affaire des Considérables d’embellir la terre, et de ne point donner de mauvais exemples. ACHEVÉ D'IMPRIMER CE VINGT-QUATRIÈME JOUR DE SEPTEMBRE MIL NEUF CENT SOIXANTE-NEUF SUR LES PRESSES DES ATELIERS JACQUES GAUDET LIMITÉE À SAINT-HYACINTHE, IMPRIMÉ AU CANADA PRINTED IN CANADA du Canada français ont publié 28 pièces de théâtre ¦ Marcel Dubé Marcel Dubé Marcel Dubé Marcel Dubé Anne Hébert Anne Hébert Robert Elle Robert Elle Robert Elle Yves Thériault La Mercière assassinée Le Temps sauvage L Etrangère Le Silence de la ville La Place publique Le Samaritain André Laurendeau André Laurendeau André Laurendeau François Moreau Guilbault-Gauvreau Eugène Cloutier Aarie-Emma s Taupes Le Coureur de maratl Dernier Beatnik Gilles Derome Claire Tourigny Marc Lescarbot Andrée Thibault Andrée Maillet Andrée Maillet Qui est Dupressin?La Crue Les Muses de la Nouvelle Elisabeth Le Meurtre d’Igouille La Montréalaise Jacques Perron Alec Pelletier Jacques Languirand Michel Greco Jacques Brau Jacques Perron La Sortie Le Festin des morts Les Cloisons Les Pigeons d’Arlequin La morte-saison Le coeur d’une mère
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