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Titre :
Écrits du Canada français
Revue littéraire de haute tenue qui accueille les textes d'auteurs établis et d'auteurs émergents [...]

Créée en août 1954 par Jean-Louis Gagnon, journaliste, et Claude Hurtubise, la revue littéraire Écrits du Canada français, rebaptisée Les Écrits en 1995, propose des oeuvres d'imagination et d'analyse (poèmes, nouvelles, extraits de romans, essais, pièces de théâtre, études) d'auteurs québécois d'expression française. Il s'agit du plus ancien périodique littéraire du Québec encore en production. Publiée à Montréal, selon une fréquence irrégulière d'abord, la revue vise une cadence de trois numéros par année à partir de 1982.

Les Écrits du Canada français participent de la volonté du milieu des lettres canadiennes-françaises de se doter d'instances de production et de légitimation. Ce projet s'affirme à compter des années 1940, décennie qui voit naître La Nouvelle Relève (qui succède à La Relève), Gants du Ciel et, surtout, Amérique française, qui connaît son zénith au moment de la création des Écrits du Canada français. Ces derniers offrent tôt une forte concurrence à Amérique française, qui disparaîtra définitivement en 1964, faisant des Écrits la principale revue littéraire au Québec.

Le manifeste de fondation sur lequel s'ouvre le numéro inaugural des Écrits du Canada français rallie 28 auteurs, journalistes et critiques d'allégeances variées, au nombre desquels se trouvent plusieurs collaborateurs de la revue d'idées Cité libre (Gérard Pelletier, Pierre Elliott Trudeau, Gilles Marcotte). Le texte de présentation met de l'avant la liberté des oeuvres retenues, autant dans la forme que dans le contenu, de sorte que le souci d'authenticité et la qualité intellectuelle représentent leurs seuls points de convergence. Les signataires récusent ainsi une ligne de conduite idéologique qui aurait prescrit un engagement politique. Dès la création, les fondateurs caressent le projet de faire des Écrits du Canada français une revue s'adressant aussi bien aux lecteurs québécois qu'aux lecteurs étrangers.

Les principaux auteurs et penseurs québécois actifs depuis la Deuxième Guerre mondiale sont publiés dans les Écrits du Canada français : Hubert Aquin, Marcel Dubé, Anne Hébert, Marie-Claire Blais, Yves Thériault, Pierre Vadeboncoeur, Claude Gauvreau, Gilles Marcotte...

L'année 1981 marque un tournant dans l'histoire de la revue, qui traverse alors une période houleuse caractérisée par des difficultés administratives et financières : afin d'y remédier, les Écrits du Canada français se constituent en corporation à but non lucratif. Paul Beaulieu assure la présidence du nouveau conseil d'administration, succédant au fondateur, Jean-Louis Gagnon. Le numéro double 44-45 témoigne de remaniements majeurs, parmi lesquels la réduction de la longueur des textes, l'impression sur un papier de meilleure qualité et une nouvelle maquette de couverture. Le tirage est fixé à 1 000 exemplaires.

En vertu d'une lettre d'entente signée le 1er février 1994, les Écrits du Canada français sont cédés à l'Académie des lettres du Québec, alors que Jean-Guy Pilon en devient le directeur. En 1995, le nom de la revue est abrégé pour devenir Les Écrits. À cette époque, la revue prend résolument le parti de publier surtout des textes de création littéraire, elle qui faisait auparavant paraître autant des oeuvres de création que des travaux d'analyse.

Naïm Kattan et Pierre Ouellet occupent successivement le rôle de directeur après Jean-Guy Pilon. À partir de 2010, une place de choix est accordée dans les pages de la revue aux arts visuels, qui y côtoient désormais les arts de l'écrit. Les rênes des Écrits sont confiées à Danielle Fournier, l'actuelle directrice, en 2016. Sous sa gouverne, la revue déploie des efforts pour s'ouvrir davantage au reste de la francophonie.

Sources :

AUDET, Suzanne, « De l'arbre à ses fruits - Étude de la collection "L'arbre" de la maison d'édition Hurtubise HMH (1963-1974) », mémoire de maîtrise, Sherbrooke, Université de Sherbrooke, 2000, http://savoirs.usherbrooke.ca/bitstream/handle/11143/2133/MQ61701.pdf?sequence=1&isAllowed=y (consulté le 14 juin 2017).

BEAULIEU, André et Jean HAMELIN, La presse québécoise des origines à nos jours, Québec, Presses de l'Université Laval, 1987, vol. 8, p. 272-273.

BEAULIEU, Paul, « Les Écrits du Canada français, mai 1981-21 février 1994 », Les Écrits du Canada français - 50 ans d'écrits libres (numéro spécial), 2004, p. 11-15.

BIRON, Michel, François DUMONT et Élisabeth NARDOUT-LAFARGE, Histoire de la littérature québécoise, Montréal, Boréal, 2010, p. 271-288.

DUQUETTE, Jean-Pierre, « Les "nouveaux" Écrits du Canada français », Voix et images, vol. 8, no 1, automne 1982, p. 149-151.

GIGUÈRE, Richard, « Amérique française (1941-1955) - Notre première revue de création littéraire », Revue d'histoire littéraire du Québec et du Canada français, nº 6, été-automne 1983, p. 53-63.

LAVOIE, Sébastien, « Les écrits en fête », Lettres québécoises, no 155, automne 2014, p. 58-59.

PLANTE, Raymond, « Les agneaux sont lâchés », Liberté, vol. 14, no 3, juillet 1972, p. 109-123.

« Présentation », Les Écrits du Canada français, vol. 1, no 1, 1954, p. 7-8.

REVUE LITTÉRAIRE LES ÉCRITS, « Histoire et structure », http://www.lesecrits.ca/index.php?action=main&id=5 (consulté le 14 juin 2017).

ROYER, Jean, Chronique d'une académie 1944-1994 : de l'Académie canadienne-française à l'Académie des lettres du Québec, Montréal, L'Hexagone, 1995, p. 138-145.

Éditeurs :
  • Montréal :Écrits du Canada français,1954-1994,
  • Montréal :Académie des lettres du Québec
Contenu spécifique :
1967
Genre spécifique :
  • Revues
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Titre porté avant ou après :
    Successeur :
  • Écrits (Montréal, Québec)
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Références

Écrits du Canada français, 1967, Collections de BAnQ.

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'VËbE^I ^ibliotfjèquf J^ationalp bu Québec y^C» v'SÉ?* / J J 23 ' DU CANADA FRANÇAIS NOUVELLES Jean-Jacques Simard, Contes.André-Pierre Boucher, Le roman de Xavier Gris.André-Pierre Boucher, 6//?/773?//7£/eseptem6/'e.d'Iberville Fortier, La compote de rhubarbe.Alain Sauvion, Le temps d'une bougie.Jean F.Somcynski, Au Vietnam ou ailleurs.Hélène Fecteau, La vallée sacrée.Andrée Maillet, La Montréalaise.Gaston de Guise, Araignées.Léonard Forest, Psaumes pour un Dieu préalable.Alma de Chantal, Poèmes.Michel Forand, Un seul été. PtbliotljègueJ=>attonale bu Québec - DU CANADA FRANÇAIS Note de gérance Les Écrits du Canada français seront heureux de publier tout manuscrit inédit qui aura été accepté par le comité de rédaction.Le prix de chaque volume: $3.00.L’abonnement à quatre volumes: $10.00, payable par chèque ou mandat à l’ordre des Écrits du Canada français.Le comité de rédaction: Robert Élie Jean-Louis Gagnon Gilles Marcotte Gilles Hénault Jean Simard Marcel Dubé Administrateur: Claude Hurtubise ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS 1029, côte du Beaver Hall.Montréal 1 MONTRÉAL, 1967 Tous droits réservés, Ottawa, 1967 © Copyright by Les Écrits du Canada français, 1967 SOMMAIRE JEAN-JACQUES SIMARD Contes 9 ANDRÉ-PIERRE BOUCHER Le roman de Xavier Gris — Un matin de septembre (Nouvelles).37 D’IBERVILLE FORTIER La compote de rhubarbe (Nouvelle) 65 ALAIN SAUVION Le temps d’une bougie (Nouvelle) 81 HÉLÈNE FECTEAU La vallée sacrée (Nouvelle) 91 ANDRÉE MAILLET La Montréalaise (T/?éafre) 113 GASTON DE GUISE Araignées (Poèmes) 171 LÉONARD FOREST Psaumes pour un Dieu préalable (Poèmes) 187 ALMA DE CHANTAL Poèmes (Poèmes) 209 MICHEL FORAND Un seul été (Poèmes) 223 JEAN F.SOMCYNSKY Au Vietnam ou ailleurs (Récit) 235 JEAN-JACQUES SIMARD CONTES QUAND FLEURISSENT LES VIOLETTES Vous trouverez, dans un quartier populeux de la ville, au fond d’une impasse raboteuse à peine éclairée par la pâle lumière d’un réverbère clignotant, une grande bâtisse de pierre et de mortier sur les murs de laquelle rampent les vestiges de ce qui fut du lierre, avant l’hiver très dur qui tua toute végétation, il y a de cela quatorze ans.Il arrive que, tôt le matin, on trouve une voiture d’enfant abandonnée où dort, sous une mince couverture, une petite masse bleuie suçant son pouce.Et avant même que la camionnette du laitier ne soit venue s’arrêter, dans un bruit de moteur coupé trop vite, devant la ruelle qui longe la maison, du côté nord, une femme vêtue d’une robe grise très longue et les tempes ceintes d’un voile entre-baîlle la porte d’entrée, s’empare vivement du bébé et l’emporte à l’intérieur, où commence à gambader la ribambelle des quelque deux cents pensionnaires de l’Asile des Enfants délaissés.Les religieuses élèvent, derrière ces vieux murs, une bonne partie des jeunes déshérités rejetés par la dureté d’une ville où l’asphalte gelée n’offre qu’un piètre accueil à la douzième ou treizième paire de pieds des familles dans le besoin habitant les taudis.Il leur en arrive d’un peu partout, en tout temps de l’année : de Saint-Henri, de l’Est, des bas-fonds des zones industrielles.Elles les recueillent avec un égal dévouement et les gardent jusqu’à leur sixième année, âge où ils sont confiés aux orphelinats.On les y accepte sans considération de race ni d’appartenance religieuse; seulement, avant qu’ils ne quittent l’établissement — et pour peu qu’ils en manifestent le désir — on les baptise dans la religion catholique.Les Soeurs de l’Enfance délaissée ont hérité la maison d’un vieux capitaliste repentant, au début du siècle, et en ont assuré depuis lors l’administration.On fournit aux enfants un bon petit lit bien propre, douillet, des sous-vêtements duveteux, un habillement qui, si on ne l’aperçoit pas souvent aux vitrines des grands magasins, n’en reste pas moins une tenue des plus convenables, tout en sachant les protéger contre le froid et résister aux jeux des enfants pleins de vie.Enfin, la nourriture est abondante, pré- 12 JEAN-JACQUES SIMARD parée avec amour par une vieille religieuse qui, bon an, mal an, passe le plus clair de son temps, manches retroussées au-dessus des coudes, à s’affairer autour des grands chaudrons d’aluminium épais où mijotent, sur d’immenses cuisinières à vapeur, des ragoûts bien gras, des soupes regorgeant de nouilles et d’herbes aromatiques.L’Etablissement fonctionne au gré des humeurs de « généreux bienfaiteurs », et c’est pourquoi il est fort compréhensible que, si par malheur les fonds viennent à manquer, il arrive qu’au milieu de la nuit la bonne soeur qui surveille le dortoir éveille doucement l’un des enfants, parmi les plus gras, et le conduise par les longs corridors et les escaliers usés jusqu’aux cuisines où l’attendent les gros chaudrons d’aluminium et les immenses poêles à vapeur.LE FONCTIONNAIRE Il habitait une maison basse, serrée entre deux édifices commerciaux, sur la grand-rue d’une petite ville ordinaire.Le jour, il travaillait au bureau de poste, commis à l’emballage; le soir, il regardait la télévision.De temps en temps, mais toujours vers huit heures, il recevait des visiteurs.Toutes sortes de gens.Il leur servait un café, puis les conduisait par l’escalier de la cave, jusqu’à une petite porte noire qui donnait sur l’enfer.LE SAUT Je roulais à toute allure sur la grand-route, quand je heurtai un caillou et dérapai sur l’accotement.Je me souviens avoir éprouvé une peur extrême, et comme un étourdissement passager.J’allais si vite ! Après m’être arrêté un moment pour retrouver mes esprits, je repris la route et roulai encore plusieurs heures.J’atteignis alors une grande ville propre, assez achalandée.Mais après un coup d’oeil sur ma carte routière, je dus me rendre à l’évidence qu’à cet endroit, il n’y avait pas de ville inscrite — il n’y en avait jamais eue. CONTES 13 LA PETITE MANETTE Georges était très satisfait de sa nouvelle voiture.Il roulait lentement.Un peu comme lorsqu’on porte un complet neuf.Ne voulant pas brusquer le moteur qui ronronnait — qui ronronnait d’autant mieux qu’il y avait, sous le capot, six ou sept chats de bonne race.Georges avait appris par coeur le manuel d’instructions offert, gracieusement, avec achat de la voiture.Six nuits, six nuits où il avait vu se former dans son esprit une notion infiniment précise du fonctionnement de son automobile, y compris un plan en coupe de la carrosserie, pare-chocs compris.Pas une vis, pas un boulon dont il ne connaît l’usage et la généalogie.Il savait à quoi servent les pistons, et jusqu’à la couleur intérieure de la pompe à essence; comment s’amputer l’index au moyen du différentiel, ou le bras avec les pales du ventilateur.Il savait pourquoi on ne doit pas mettre de fourrage sous la banquette avant, et la cause de la pénurie d’éléphants emboutissant la malle arrière; et profitant de la disponibilité de sa mémoire, il y avait enfoui par la même occasion deux ou trois mille pages du Pentateuque, pour le cas où il en aurait besoin un jour.Mais ceci est une autre histoire.Il passait des journées entières à caresser les parties les plus intimes de sa voiture, dont les organes bruyants étaient devenus proverbiaux dans le quartier.Ne disait-on pas : « Liés comme Georges et son auto » ?Non, on ne le disait pas, mais on aurait pu.Le maniaque avait déjà employé trois gallons de cire, pour donner à sa mécanique un éclat comparable à celui de l’Hermès Trismégiste, dans ses jours de gloire.Il jouissait particulièrement des brillantes couleurs du revêtement intérieur et de tous ces boutons constellant le tableau de bord.Ah ! les manettes ! Georges les adorait, et elles occupaient dans son coeur une place égale à celle de l’oreillette droite, leurs fonctions intimement intégrées à celles de leur propriétaire.Seule, une petite manette demeurait mystérieuse.Damnée manette ! Située sous le volant — à cet endroit précis où les automobiles normales n’ont rien, justement — sa raison d’être échappait complètement à Georges qui, intrigué mais prudent, avait cherché en vain l’usage de cette manette-mystère.Il avait même complètement démonté le mécanisme du volant, mais sans résultats.Rien — rien dans le manuel d’instruction, rien sur les schèmes de la compagnie, rien ! Il était sur le point de se résigner 14 JE AN-JACQUES SIMARD à ce que cette manette ne servît absolument à rien, lorsqu’il lui vint une idée lumineuse qu’il ne put s’empêcher de qualifier de géniale : « Et si j’essayais de la tirer ?» se dit-il.Tremblant, courageux, il allongea le bras.Puis, d’un coup sec, hala vers lui la petite boule de matière plastique .Et sans bruit, la Terre explosa.DES FOIS, OUI L’auteur avait imaginé un personnage d’obsédé sexuel, valeur sure dans le nouveau-roman.Mais quand le personnage voulut coucher avec sa mère, l’auteur s’offusqua.Alors, le personnage sauta sur les touches de la machine à écrire, saisit un buste de bronze sur le bureau et fracassa le crâne de 1 auteur.Puis il réintégra la feuille et viola sa propre mère.VOUDOU Deux enfants avaient tracé de petites routes dans le sable, et y faisaient circuler des automobiles miniatures.Ils machinèrent même un accident, tamponnant et brisant leurs jouets.Au même instant, leur père — qui revenait du travail — frappa de plein fouet une autre voiture et fut tué net.Il avait perdu soudain tout contrôle, rapportèrent les témoins, l’autre conducteur aussi.BIEN SÛR Quand le garagiste lui donna la carte routière, il précisa que celle-ci se terminait à la frontière et qu’il faudrait alors s’en procurer une autre.L’automobiliste roula jusqu’aux douanes, passa la frontière et disparut complètement — il avait oublié la carte.DE L’AMOUR EN DEHORS DU MARIAGE Elle avait reçu, pour Noël, plusieurs présents plus ou moins fabuleux.Passées les premières ardeurs elle consacra une affection éternelle à une petite poupée aux viscères de chiffon, dont les fines CONTES 15 jambes roses pliaient même à une bonne distance sous les genoux; elle avait de longues nattes jaunes serrées par deux boucles de velours orangé qui lui enfouissaient le visage sous la laine, ne laissant jaillir que deux grands yeux bleus de plastique brillant.L’hiver rentrait doucement sous la terre et c’était toujours sa poupée favorite qu’elle berçait de longues heures en chantant La Poulette Grise.L’âge avait déposé sur le jouet deux ou trois taches de graisses et désaligné un oeil.Mais l’amour avait résisté aux assauts de l’amour.Puis, un jour, la petite fille descendit de sa chambre en larmes.Elle pleura tout l’après-midi.Pour la consoler, la mère tenta de lui donner sa poupée mais l’enfant poussa des cris extrêmes quand elle voulut la saisir de ses mains.La poupée passa la nuit sur le lit, ses yeux luisants grand ouverts dans le noir.La petite fille resta triste; il lui arrivait de pleurer tout doucement, comme ça de temps en temps, pendant sa leçon de piano.Quelques semaines plus tard elle attrapa la rubéole et oublia son souffle sans un bruit, à Page de quatre ans et un mois.On ne voyait plus sa poupée.Quand on se décida à faire venir les plombiers la senteur était déjà agrippée dans les murs.Les deux étages de la maison supputaient une odeur infernale qui accrochait les bronches et faisait vaciller sur les jambes.Il devait y avoir quelque chose de brisé dans les égouts ou peut-être quelque vieille viande pourrissant derrière un mur; oui, il s’agissait bien de la pourriture, qui retournait le coeur à l’envers.Les plombiers confirmèrent ce que la municipalité avait dit : le système d’égout fonctionnait parfaitement.On abandonna momentanément la maison tandis que des gens du service des incendies se lançaient à la chasse à la peste.Ils abattirent quelques cloisons, sans résultat autre que la communication directe entre les appartements.Enfin de compte, un sapeur qui prétendait que l’odeur venait du haut de l’immeuble trouva la petite trappe qui menait au grenier.Il y monta, poussa un cri, puis se précipita en bas de l’échelle et restitua.Derrière un cadre, sur un oreiller à pois roses il avait vu un petit corps rongé par la vermine et grouillant de minuscules vers blancs, avec, cachant partiellement deux yeux de plastique bleus, une touffe de cheveux d’or retenus par une grosse boucle de velours orange. 16 JEAN-JACQUES SIMARD LE TRANSFERT Le vent avait soufflé très fort.L’inconnu et moi nous étions rencontrés dans une baraque abandonnée oubliée par un jobber qui autrefois avait fait gronder ses scies à chaîne dans cette portion de la forêt.Une étrange poussée de sycomores noircis par le froid et la neige entraînée par le nordais.Dans la nuit avancée tandis que les fonds de nos bouteilles de caribou reflétaient la morose lueur d’une lampe à l’huile, la douce torpeur qu’avaient un instant contenue nos verres commençait à pénétrer dans tous nos membres.En conversant simplement, nous avions défini très clairement l’art et l’homme, réglé la crise du Vietnam avec brio et pondu un mot d’esprit inoubliable sur les piments verts qu’il m’est difficile de reconstituer aujourd’hui.L’inconnu se tenait devant moi; il avait posé ses pieds sur la porte entrouverte du fourneau.La truie grondait et laissait lâchement pétiller dans son corps les bûches de sapin vert qui de temps en temps craquaient brusquement; le feu ouvrait aussi les petits lobes pleins d’eau à l’intérieur du bois et, nous entendions le sapin qui doucement, lâchait la vapeur.La baraque transpirait d’une chaleur intense et douce qui nous replaçait directement dans le paradis intra-utérin, d’une chaleur osmotique qui glissait jusqu’au plus profond de notre coeur.L’inconnu portait une chemise de flanelle rouge d’une qualité évidente, comme j’avais souvent vu à la vitrine des magasins d’articles de sport, de celles marquées 14.95.Il fumait des cigarettes russes faites de papier noir-caviar et de tabac turc.Nous étions restés sans parler pendant près d’une heure, nos rêveries interrompues de temps en temps par les éclats du feu qui sautait dans la truie.J’en étais venu à me rappeler les longues veillées de mon enfance, à la fin de l’automne, dans un camp de ce genre, quand j’allais chasser l’orignal avec mon père, dans les bois noirs de mon pays, quand la poudrerie et le vent si froid s’engouffraient dans les coupes des montagnes pour balayer les lacs aux eaux sombres, quand la mousse restait longtemps marquée des pistes des élans.Je me souvenais de la chemise de flanelle de mon père, de sa ponce fumante et des 30-06 qui dormaient un instant près des lits à deux étages, près du sac de toile grise qui cachait en son sein les cartouches de cuivre et d’acier.Il faisait donc chaud, je le sentais encore dans tout mon corps. CONTES 17 L’inconnu avait le visage ravagé : j’ai toujours cru que cela était le signe d’une maturité extraordinaire, aussi me pris-je à désirer connaître ce que cet homme, à cette heure de la nuit pouvait penser; j’aurais voulu savoir s’il avait aussi un père à se rappeler, ou une neige inconnue sur des terres évanouies.Il tirait lentement de longues bouffées de ses cigarettes russes, comme un penseur classique de roman ou de cinéma, et cela m’incitait d’autant plus à vouloir savoir à quoi il pensait.J’aurais voulu entrer dans sa peau et voir comment un homme pensait, voir si le rouge a la même couleur dans les yeux d’un autre si, la chaleur pénétrait aussi creux.A ce moment précis, il me sembla que le visage de mon père s’affadit.Je me souvenais maintenant très clairement : une bibliothèque de bois rouge, j’étais assis dans ma chaise de cuir, le foyer crépitait.Dans la baraque, la chaleur était toujours aussi intense, le feu dansait toujours dans la truie, éclairant les murs en rouge.Mais il me semblait que quelque chose avait changé; c’est alors que je sentis la chaleur dans mes pieds, dans le fourneau, que je vis la chemise de flanelle rouge sur mes bras, et la cigarette russe qui se consumait lentement entre mes doigts .Je ne levai pas la tête, car je savais que cet inconnu, en face de moi, était maintenant dans un camp, avec son père, et qu’il voyait les 30-06 qui dormaient un instant près du sac de toile grise.LA CORRESPONDANCE « Non, merci.A cause du cholestérol.» Kafka L’avion s’était écrasé non loin du cercle polaire, convainquant par cet argument irrésistible quatre de ses passagers de prendre le premier train pour l’au-delà.Le cinquième et seul survivant était pleinement conscient de son statut particulier.Aussi s’offrit-il la licence de ramasser les quelques vivres qui avaient été épargnés, et de revêtir les chauds vêtements de ses quatre infortunés compagnons, tout en ayant la décence de laisser au pilote sa casquette, insigne de son rang, même post-mortem.Puis, sans trop d’espoir, il s’aligna sur un point fictif placé au centre de l’infinie ligne d’horizon, et s’enfonça dans l’immense étendue glaciale et désertique. 18 JEAN-JACQVES SIMARD Il marcha ainsi pendant toute une nuit et une demi-journée pour en venir à ceci : au loin, un petit point noir dans la neige avait franchi la frontière de l’imaginaire pour sauter dans le réel, et se précisait peu à peu.A mesure que la distance diminuait, le point eut lobligeance de préciser sa constitution et s’avérer être un homme d age moyen, en costume de ville, et qui semblait avoir toutes les misères du monde à se tenir au chaud par une température de 40° F.au-dessous de zéro, c’est-à-dire à quelque 72 degrés derrière le point de congélation.Il se tenait près d’un maigre poteau métallique coiffé d’un disque jaune.Quand le rescapé fut parvenu à une dizaine de pas de l’étranger, celui-ci prit conscience d’une présence étrangère et lui fit un signe fort avenant, de la main.Il semblait bien heureux de voir du monde.— « Excusez-moi, monsieur, dit-il quand le rescapé fut près de lui, je ne voudrais pas vous importuner, mais peut-être pourrez-vous m’informer : est-ce bien ici que passe le 87 ?J’ai une correspondance pour le 87 et voilà bientôt vingt minutes que j’attends, par cette température à ne pas mettre un chien dehors.» « Je regrette, dit le naufragé qui avait l’humeur à autre chose, mais je ne suis pas habitué aux services de transport en commun.Désolé.» Et, pas par pas, il poursuivit sa route dans la neige, les yeux fixant un point à l’horizon.POIL À L’EDREDON FUMÉ En 1917, au coeur de la Guerre de 14, la croix rouge devait faire des pieds et des mains pour subvenir aux besoins des champs de bataille; Georges Clemenceau en a d’ailleurs déjà glissé un mot et ce n’est pas moi qui me mettrai à le contredire, surtout qu’il est mort.Il m’a été donné d’ouïr une histone de cette époque, des plus navrantes, où la bravoure et l’intelligence ne cèdent pas qu’à l’amateurisme et au dévouement, anecdote poignante qui m’a été rapportée par un grand blessé de guerre qui avait fait Verdun comme d’autres font Québec - Montréal en deux heures.Les temps sont bien changés.Le peloton allié avait été coincé près de Chenonceaux par une brigade d’artillerie prussienne bien équipée.Quand le colonel CONTES 19 eut été tué raide par une balle ennemie et que le major eut par malchance les jambes emportées par un éclat de schrapnel meurtrier, les forces alliées se regroupèrent sur la place de l’Eglise et un jeune lieutenant au regard plein de vaillance prit momentanément le commandement non sans avoir succinctement résumé la situation pour ses camarades en disant : « Ils nous ont donné ça sur la tomate.» Opinion qui fit l’unanimité chez les morts comme chez les vivants.Pendant que l’ennemi regroupait ses forces, les malheureux assiégés regroupaient leurs faiblesses.Il fallait au plus vite évacuer les blessés pour qu’ils soient tout au moins décorés avant de rendre leur âme à Dieu ou qu’ils deviennent, dans l’hypothèse d’une survie, grands blessés de la guerre de 14.On ne disposait que d’une ambulance vétuste dont le cheval vapeur avait du poil aux pattes qui fut d’ailleurs très vite remplie à capacité, c’est-à-dire un blessé si grave qu’il en était même mort.Le jeune et vaillant lieutenant fit le décompte des blessés : 43.Il fallut faire descendre celui de l’ambulance afin de faire un chiffre rond.Et se rendre à l’évidence terrible que la situation dépassait tout ce qu’on avait pu prévoir.Parmi ceux qui restaient, vieillis de sept ou huit bonnes années, le moral était bon, mais comme dit le proverbe, à bon moral, rien d’impossible, quoique devant un 72 millimètre bien en ordre, rien ne vaut une bonne 303 bourrée de cartouches.Entre temps les canons du Kaiser s’étaient remis à cracher avec une précision de vieux cracheur de lobby d’hôtel et les pertes devenaient de plus en plus nombreuses chez nos braves.Les deux représentants de la Croix-Rouge ne pouvaient plus suffire à la tâche.La demande surclassait la production.Les médicaments manquaient : on inventait des pansements de fortune avec de vieux reptiles ou avec des pneus de rechange offerts au rechapage.Tout à coup, le bruit courut que le jeune et vaillant lieutenant venait de recevoir, via le plus court chemin, deux ou trois bonnes onces de plomb dans la cuisse.C’était exact.Sans commandement, la brigade était vouée au plus infâme des carnages inhumains.Et pour ajouter au malheur, comme si tout cela ne suffisait pas, il fallait endormir ou du moins insensibiliser le lieutenant pour laisser aux ambulanciers la chance d’extraire la balle de la jambe.PAS DE QUININE ! Mais cette pénurie à outrance de ce précieux médicament n’était pas pour saper le moral de ces guerriers de la paix, au coeur plein de courage, spécialement parce que, dans les 20 JEAN-JACQUES SIMARD circonstances, on navait pas du tout besoin de quinine, mais de chloroforme ou d ether qui manquaient d’ailleurs également.C’est alors qu’un ingénieux petit rouquin, soldat de deuxième classe, mais d’une bravoure non égalée, s’approcha du jeune et vaillant lieutenant.— Ne vous en faites pas, mon lieutenant, dit-il, on va vous sortir de là.Et sans douleur ! Le jeune et vaillant lieutenant esquissa de la main un faible sourire.Le petit rouquin se retourna, prit sa carabine, ajusta avec précaution et plaça doucement une balle dans la tête du lieutenant.Ainsi, on put sans encombre extraire le plomb de la cuisse, à temps pour éviter la gangrène.Tous périrent.N’empêche que ce haut fait devrait servir d’exemple à la jeunesse dégénérée de nos jours.LE BOSS Le petit chien à la patte sautillante s’engagea en travers de la route.Le chauffeur de la Rolls-Royce le vit, donna un coup de roue et un coup d’accélérateur; l’impact ne fut pas plus violent que si la voiture avait frappé un taon : un coup sec sur le différentiel que les passagers ne sentirent même pas.L’homme au complet militaire se retourna et admira le résultat.— Vous l’avez réduit en purée, celui-là, Georges.! dit-il, son visage boursouflé éclairé d’un sourire de joie pure.Le chauffeur connaissait bien la passion de son maître pour le chien écrasé.Et si je dis « maître », je ne prends pas de risques, car Ross — c’est son nom — Ross est maître du monde; la Terre entière lui mange dans la main et je ne saurais trop vous recommander de bien vouloir me croire sur parole, car Ross ne souffre pas la contestation : il aime les choses claires, scientifiques, propres.La semaine dernière, par exemple, quand le président dune O.N.U.restructurée et rampante a présenté au patron les clefs de la planète 2546, il fut repoussé sans rémission.Ross trouvait le cadeau trop sale pour son petit garçon, dont 1 anniversaire sera célébré par tous les hommes samedi prochain.Inutile de dire que 6000 esclaves - oui, on a jugé bon de réinstaller l’esclavage, en nationalisant cette industrie — ont immédiatement quitté Mars à destination de 2546, armés de balais et de brosses à dents; objectif : faire de la planète conquise une salle de jeux respectable COMTES 21 et annihiler tous les habitants, une bande de crétins qui trépassent dès qu’on leur lave les dents.Il faut dire que le petit tient de son père : il est, on le raconte, extrêmement tatilleux sur ce genre de choses; n’a-t-il pas exigé qu’on coupe les seins d’une de ses 400 nourrices, coupable de n’avoir pas suffisamment stérilisé ses vêtements.Il a bien fallu s’exécuter, sinon l’enfant aurait repoussé son déjeuner.Boss admire ce genre de caractère qu’il nomme : l’esprit scientifique; et son fils lui apporte beaucoup de bonheur pour cette raison.Cependant, de ce temps-ci il semble harassé, morose, contrarié.Les observateurs attachés à sa personne rapportent, à ce sujet, qu’il a fait mettre le feu aux cheveux d’une femme pour allumer sa cigarette et exigé ensuite qu’on éteigne la malheureuse en la plongeant dans la piscine sacrée.N’a-t-il pas également fait battre certains admirateurs parce que, affirmait-il avec raison, leurs baisers n’avaient pas suffi pour nettoyer ses divins pieds ?Mais, en fait, la réelle raison qui cause cette pénurie de mansuétude est d’un tout autre ordre : tout remonte à l’échec cuisant éprouvé par le patron dans sa tentative d’arrêter la rotation de la Terre; oh, il y eut, bien sûr, un arrêt momentané et quelques milliards de personne éparpillées dans l’espace, mais le phénomène s’était restreint à deux ou trois secondes.Boss ne s’est pas relevé de ce malheureux coup de dés.Quoi, après tant de travail, tant de préparation, après avoir créé un nouvel impôt sur le pied cube d’oxygène respiré et une taxe sur le pied carré de sol utilisé pour marcher, voilà que la malchance venait jeter par terre toute cette coûteuse opération.Le projet dut être repoussé aux calendes grecques.Une erreur n’arrête pourtant pas Boss de penser.Et quoique peu d’informations transpirent de ITntelligentsia, je crois pouvoir affirmer, dans l’ombre de trois ou quatre gros doutes bien opaques, qu’il se prépare quelque chose à ITntelligentsia.(Il faut ici m’accorder quelque mérite car la sécurité, à ITntelligentsia est absolument à toute épreuve.Par exemple, pas un savant n’en ressort vivant, pour la simple raison qu’il y entre déjà mort; Boss, dont le nom de code est « Dieu », assisté de ses collaborateurs sélectionnés, travaillent ensuite sur sa mémoire et utilisent son intelligence mise en conserves.A ITntelligentsia, le temps a été aboli il y a trois ans, pour éviter toute perte de temps inutile; aussi les longs corridors aseptisés sont-ils hantés de vieillards jouant à la marelle et d’enfants lubriques qui violent à-qui-mieux-mieux les malheu- 22 JEAN-JACQUES SIMARD reuses secrétaires au teint jaune et aux yeux cernés.Le délit de porter une montre est puni de mort, et celui de dire : « Avec le temps, ça viendra » de la peine capitale.Les contrevenants ont le choix; cependant, une fois morts, le temps ne s’arrête pas pour eux, et on leur sert leur repas dans les fosses communes.Malheureux cadavre qui ose plisser le nez sur son assiette, car il risque le bûcher, et la récidive n’améliore pas son cas.Les bourreaux, faut-il le signaler, ne chôment pas et y font des affaires d’or; cependant, comme l’or a été complètement déprécié et que seule l’incommensurable odeur des pieds de l’omniprésent Maître couvre les valeurs monétaires du monde, les bourreaux eux-mêmes finissent souvent au poteau pour cause de pauvreté — (un des crimes les plus sévèrement punis par le code bossien.) Vous mesurerez, dès lors, mon courage, si je prends celui-ci à deux mains pour vous dire qu’il se passe quelque chose à l’Intel-ligentsia.Je ne me permettrai pas d’aller au-delà, faute associée à l’écartellement des bras, des jambes et de la tête.(En certaines circonstances particulièrement aggravantes, le délit pourra devenir mortigène, si les juges le recommandent, en se gardant bien de dépasser les mesures.) Vous souvient-il de cette expérience pour arrêter la terre de tourner ?Eh bien, depuis hier, il nous est strictement défendu de signaler qu’elle fut tarée par un échec; en effet, un décret du patron a annoncé que la Terre ne tournait plus, depuis ce jour, et que ceux qui prétendent le contraire sont victimes d’illusions d’optique.Or, les juges ne lésinent pas avec les illusions d’optique.Un amendement de la même loi proclamait aussi que l’expérience de demain matin avait réussi, réussite ou non ! Tout le monde se réjouit de ce remarquable succès qui ajoute une étoile à la gloire de notre chef bien aimé.Car c’est demain, à l’aube, que Boss empêchera le soleil de se lever.Tout a été prévu : même le temps pluvieux, destiné à affaiblir le soleil, et les armées d’esclaves, descendants de communistes, pour alimenter en bon sang rouge les six grosses machines d’aluminium anodisé disposées en demi-cercle devant la mer opaque aux reflets de lave volcanique.Boss, immense sous sa cape de velours, hissé sur une courte échelle d’esclaves décharnés dont la plainte douce maintient la nuit dans sa torpeur, Boss semble confiant que l’aurore sortira de cette expérience passablement frustrée. CONTES 23 — « Mon dieu, que ça lui prend du temps ! » s’écrie un nerveux spectateur.— Alors, on implore les idoles ?demande Boss à la tète qu’il vient de faire tomber.La tête, boudeuse, ne répond pas.L’un des savants, sans doute pour tenter de réparer l’injure faite au patron s’approche.— Belle journée en perspective, dit-il avec fierté.— Que voulez-vous dire ?rugit Boss en l’occisant pour ne pas courir de risques.« Rien, » répond le savant d’une voix faible, très faible.L’atmosphère devient tendue; les spécialistes mâchouillent distraitement quelques bouts d’allumettes et même le patron ne peut souffrir l’attente; son pied sautille follement sur la tête d’un esclave.Soudain, une faible lueur apparaît sur l’horizon; un murmure remue l’assemblée; d’un geste mal synchronisé, un spécialiste avale une allumette : on l’emmène, pour cause d’excès de gaspillage du matériel militaire.Les pupilles dilatées par une frénésie bien avouable, Boss demande l’attention de tous : « Stand by ! » Les opérateurs posent une main légère, mais anxieuse, sur les boutons destinés à provoquer le fonctionnement des machines.Même les esclaves ajustent les cathéters qui les relient aux monstres électroniques.— Holà, soleil, crie Boss dans un haut-parleur, en insistant sur le « s » minuscule, tu ne te lèveras pas aujourd’hui ! Il est grand temps que tu cesses de te prendre pour le nombril de la terre.Et pour cela, compte sur ma puissance.Le soleil s’étire un peu, là-bas, derrière l’océan; il lève les sourcils au-dessus de l’horizon et prend la parole d’une voix chaude : — C’est toi, Boss ?Que veux-tu, pour l’amour du bon Dieu ?— T’empêcher de te lever, soleil.Et t’as besoin de filer doux, parce que je suis mi dur.— Parfait, dit le soleil, je me recouche.D’ailleurs, tu n’avais pas besoin de sortir de tes gonds ?Car il me coûte toujours de me lever, par ces matins pluvieux.Cependant, à l’avenir, moi, je dors.Bonne nuit.La loi fut proclamée aussitôt, sur les lieux : « Se placera en état d’arrestation et se méritera la mort, selon les dispositions du code, quiconque portera une lanterne, lampe électrique ou bougie de quelque sorte que ce soit ou manifestera par sa tenue, ses paroles ou ses gestes, ou par quelque autre moyen que ce soit sa connaissance du fait que la noirceur éternelle s’est installée sur Terre.Cette 24 JEAN-JACQVES SIMARD loi, valable dans toutes nos possessions, états et planètes conquises, s’applique également aux enfants dont les pères devront répondre des contrevenances.» PRÉCIS DE BIOLOGIE SÉCULIÈRE Il était en religion comme d’autres sont en boisson, frère du Sacré-Coeur de N.S.J.C., professeur titulaire de cinquième B.Nous, on l’appelait la Corneille.En vérité, ce surnom ne traduisait pas une méchanceté indélébile, ni d’ailleurs une affection dissimulée, car il s’appliquait â n’importe lequel membre du clergé portant soutane.(Sauf les évêques, bien sûr qui étaient des rouges gorges.) Mais un nez de butor, un estomac d’oiseau et un oeil d’aigle avaient mérité à la Corneille l’imposante majuscule.IJ lui arrivait de se méfier de nos dispositions à l’égard de la bienséance, aussi avait-il pris la peine de tourner longtemps autour du pot, ce jour-là, avant de nous annoncer, de reculons, que le congé tant attendu de l’action de grâce avait été supprimé.Evidemment malgré ses précautions il avait compté sans l’humeur baromé-trique de Saucisse-de-Loup.Méchante face crasse et détestable que Saucisse : à tous les deux jours, la Corneille l’envoyait chez le directeur pour qu’il passe au siffleux.Aussi, soutenu par un léger remous de mécontentement qui animait la classe, le petit gars profita-t-il de cette fâcheuse nouvelle pour se secouer de quelques soubresauts démoniaques.Levant délicatement les pattes sous sa robe lustrée, le frère avança sur Saucisse avec dans son oeil d’aigle un léger frétillement.Quand il fut assez près, Saucisse-de-Loup lui planta froidement un doigt dans le nez et débanda : la Corneille banda et se lança derrière l’enfant, une main en avant, l’autre ramassant ses jupes.Nous entendîmes leurs pas plus que précipités, et même plus-que-précipités du subjonctif, dans l’escalier; puis, dans la grande salle aux dalles de ciment.Certains déjà agrippés aux fenêtres, criaient que le duo s’était lancé dans la cour de l’école.Saucisse-de-Loup avait l’habitude du slalom géant sur l’asphalte; il avait bien vite remarqué la providentielle présence de la rue, et s’était immédiatement envoyé en traverse, avec le frère sur ses talons évasifs, c’est-à-dire, à plus de cent pieds derrière.L’animal d’enfant allait atteindre le trottoir d’en face quand le frère, empêtré dans les vastes prairies de sa soutane, fit un lapsus CONTES 25 pedibus, et chuta grossièrement sur le pavé.Nous en profitâmes pour laisser aller un peu de vapeur, et l’hystérie nous gagnait peu à peu quand le cri lointain de Saucisse-de-Loup jeta sur nos rires le voile soudain de 1 anxiété.Une auto s’approchait, qui semblait ignorer la Corneille étourdie ! A travers les cris des enfants, les hui'lements de Saucisse-de-Loup, les coups de freins et les coups de klaxon, le conducteur s’affola, fit un faux mouvement, et sa machine fonça sur notre professeur écroulé à plus de cinquante milles à 1 heure.Vertigineusement, la différence entre un mort et un vivant s atténuait et c’est avec des lannes pleins les yeux que nous nous déchirions sans retenue les cordes vocales, tandis que la machine laissée à elle-même allait rouler affreusement sur le frère.C’est alors que la fin semblait inévitable que, lentement, sous nos^ yeux ébahis, la Corneille déploya ses grandes manches noires et s’envola lourdement en croassant pour aller se poser sur un piquet de clôture.Mais un enfant ingrat qui passait près de là (cet âge est sans pitié) ajusta son tire-roches et, d’un caillou en plein front, le tua net.LES DYNASTIES A cette époque, le monde entier était dominé par les crapauds, et, dans les marais, vivaient des animaux étranges poussant d’étranges cris.Les savants, chez les crapauds, prétendaient que ces bêtes n étaient peut-être pas tellement irrécupérables, et soutenaient la théoiie que, si on les apprivoisait, il serait possible d’en tirer quelque chose.D’ailleurs, les esprits de gauche croyaient que les ci is de ces animaux leur servait peut-être à communiquer entre eux.C est ainsi que les crapauds apprirent aux hommes à se laver, à manger à heures fixes, en un mot, les initièrent à leur façon de vivre.Une nuit, les bêtes des marais tinrent conseil, se révoltèrent, et tuèrent tous les crapauds; forts de leurs enseignements, les ingrats etabliient ensuite leur civilisation sur terre.Les millénaires ont passé.Les temps sont bien changés; aujourd’hui, les hommes régnent sur le monde.Mais c’est avec une certaine inquiétude que je me souviens, qu étant enfants, nous apprenions aux crapauds à fumer; et il m arrive aussi de penser que certains savants prétendent que les cris des crapauds leur servent à communiquer entre eux. 26 JEAN-JACQUES SIMARD Aussi, si une nuit, j’entends du tumulte dans les marais, je saurai.PENSÉE VERS L’ABSURDE Si je vous passe ma vie à ne rien faire de ma peau, et si vous ne me la rendez pas, ma vie, que ferai-je de ma peau, sans vie ?Je n’en ferai rien.Je passerai donc ma vie à ne rien faire de ma peau.Mais si on ne me la rend pas, ma vie, que ferai-je de ma peau .GUTSY-CAR « C’était un espion très fatigué : il avait préféré la trappe au siège éjectable.» Mauriac 15,600 dollars.Voilà le genre de magie qui avait fait apparaître l’Aston-Martin D.B.6 devant sa porte; immaculée, métallique, racée, fuyante, tapie, super-chargée, la grosse voiture sport vert métallique et niquelée, accroupie sur des roues de magnesium cernées de pneus immenses, semblait un lion sans chevelure à quatre carburateurs, une déesse froide aux seins lumineux, à la croupe puissante, aérodynamique, excitante et frigide.Performances garanties en usine : 160 milles à l’heure (chronométré), accélérations écrasant la peau sur le crâne, humiliations irréversibles pour quiconque ignore les plaisirs d’une arrachée violente, quand le tach vibre à 8500 r.p.m., prestige sobre, élégance érotique, reprises impeccables, sans hésitation, sans timidité, franches, fougueuses, soutenues, régulières et magnanimes.Pour le propriétaire ce palmarès suffisait.Sur un tour de clef, les compteurs s’animèrent dans le tableau de bord d’acajou poli à la main où couraient les vagues reflets des banquettes individuelles recouvertes de cuir vert foret.Le moteur, lui, avait claqué sèchement avant de s’apaiser pour se retirer derrière un ronflement de panthère impatiente, tandis qu un mécanicien spécialement venu de l’usine de Laconia fignolait au quart de millimètre les vis d’ajustement des carburateurs chromés.Sur une commande discrète, la machine bondit hors du garage en CONTES 27 vrombissant sauvagement comme seule une mécanique de cette catégorie peut le faire.Ties vite, le tachymetre monta à sept mille cinq cents tours en premiere; d un coup sec sur le bras de vitesse, le conducteur sauta en deuxieme sans que l’aiguille ne s’affaisse de plus d’un quart de lien sur le cadran, puis, pédale écrasée, passa en troisième.L’Aston-Martin répondait parfaitement : elle n’avait pas perdu une seule révolution jusqu à maintenant.Il ramena le levier en quatrième et coupa le gaz jusqu’à ce que le moteur ne vire plus qu’à 2,500 torn s puis poussa 1 accélérateur sans aucune pitié; un frémissement secoua le bloc du moteur momentanément, les pistons se crampon* nerent, puis régularisèrent leur travail tandis que la voiture prenait son élan et montait a une vitesse de croisière impressionnante.L Aston-Martin ne put profiter longtemps de ce répit : son piopriétaire voulait la briser, la dompter, pour lui faire prendre un pli qu elle garderait toujours.Il débraya et poussa le levier en ti oisieme, tout en donnant du gaz : 1 automobile se cambra en hurlant, attaqua vaillamment et monta à cent milles à l’heure.Quatrième.Cent vingt, sur un nuage.Au loin, la courbe sournoise guettait l’arrivée de la machine; le conducteur le savait bien et préparait déjà ses nerfs pour l’épreuve à venir.Détendu, il signalait son virage et glissait son talon sur le fiein, tout en gardant la pointe du pied sur l’accélérateur, concurremment, avec un judicieux dosage, il appliqua les freins et serra le gaz, débraya, ramena en troisième, puis en deuxième, raidit les bras, lança la voiture vomissante vers la droite et prit le virage à^ plus de soixante à l’heure : l’Aston-Martin gronda comme une bête, cria comme une vierge, dérapa légèrement, poussa de tout son poids vers la gauche, ses pneus s’écrasèrent, hoquetèrent un peu pendant que le conducteur passait en troisième à nouveau, puis s’agrippèrent fermement quand la machine se fut calmée, que l’épreuve fut passée.A toute vitesse, le bolide fonça sur la route nouvelle, la route battue, la route mise au pas.Le conducteur, lui, souriait.Mais quel était ce bruit timide qu’il venait d’entendre ?Une machine à peine sortie de l’usine peut, évidemment, présenter quelques lacunes du côté de l’ajustement, mais ce son étranger, curieux, 1 inquiéta; cela semblait venir de la transmission, mais il y avait dans cette plainte voilée quelque chose d’inquiétant.Le conducteur n en était pas à sa premiere voiture sport et son expérience l’induisit à ralentir l’allure.Il changea de vitesse : la boîte 28 JEAN-JACQUES SIMARD émit un petit cri; il s’arrêta et stationna sur l’accotement.Première, marche arrière, première, deuxième, troisième, quatrième, troisième, et à chaque coup sur le bâton d’embrayage, il entendait le même petit bruit, cette sorte de gémissement mêlé d’une espèce de clapotis d’huile visqueuse.Avec précaution, comme s’il manipulait du cristal, il reprit le chemin du garage.La courtoisie surfaite du mécano de la compagnie traduisait une surprise profonde : les retours au bercail ne sont pas chose commune chez Aston-Martin, surtout si le malaise semble venir de la transmission.Les gens de Borg-Wagner faisaient du travail propre.L’homme à la vareuse bleue plaça une feuille de journal sur le siège pour le protéger des taches d’huile éventuelles et prit lui-même les commandes, pour jouer à son tour du bras de vitesse; pousse, tire, pousse, ramène, peu importe le cran où il engageait le levier, le bruit restait le même, gargouillis hideux trahissant une défectuosité de première importance; or, la voiture fonctionnait parfaitement à chaque fois qu’on la conduisait autour de 1 atelier.On dut se résigner et démonter la console qui va du tableau de bord à l’arrière de l’habitacle, en enveloppant toute la transmission et la boîte des vitesses.Quand ce fut fait, on en retira un homme ensanglanté, dont l’abdomen déchiré laissait pendre un intestin complètement broyé comme par un pieu animé d’un mouvement de va et vient.LE BARBIER SADIQUE Il était, hélas, comme tous ces jeunes gens de notre époque, dépravés, bornés, égoïstes et cruels, dont la hauteur de la ligne de nuque est inversement proportionnelle aux trois quarts de leur espoir multiplié par 3.1416.Quand il mit les pieds dans la barber shop, les pépères succombèrent à la crise de coeur qu’ils redoutaient tous.— Rasez, mon oncle, lâchez votre fou, sublimez, dit-il au barbier, rasez-moi ça le plus court possible.Les poux ?demanda le barbier.— Non, mais je reviens d’une soirée où tout le monde se collait de la gomme à mâcher dans la tête.Le tondeur attaqua la chevelure crasseuse avec de petits gloussements nerveux.Le rasoir grondait gloutonnement, et, de vigoureux coups de tête, chargeait les cheveux en les faisant voler par dessus ses cornes métalliques.Revenus à eux, les pépères-cracheurs encourageaient le coiffeur de vigoureux ollés.Le jeune homme CONTES 29 s’était plongé dans un roman-photo pornographique rempli de Chinoises à la peau jaune et au visage caucasien, murmurant des choses très douces à un Italien de bonne famille vêtu de tweed.Le barbier fit valser la tondeuse et réattaqua la belle nuque en se rapellant avec une certaine nostalgie les pollutions nocturnes qu’il avait l’habitude d’avoir en rêvant à des têtes de ce genre.Le garçon lisait toujours.Une fille inondée de larmes criait des choses suppliantes à une sorte de sadique sans coeur qui cachait son visage derrière une légende.Avec frénésie le garçon tourna la page.La jeune fille éplorée s’était jetée aux pieds de son amoureux et lui demandait de ne pas la laisser tomber; du moins le semblait-il, car on aurait dit que l’impression de cette page laissait à désirer.Même plus : chaque image suivante paraissait s’embuer de plus en plus.La feuille entière se mit soudain à danser sous les yeux du lecteur qui, poussé par une curiosité bien légitime, releva la tête et jeta un oeil avachi sur la pièce où il se trouvait.Devant lui, les pépères-cracheurs étaient emportés par un raz de marée étrange.La pièce elle-même se promenait d’un bout à l’autre de son champ de vision.Et à travers les flux et reflux de cette houle fantastique, il entendit très distinctement le grondement d’abeille résignée du rasoir électrique qui, courageusement, attaquait un autre lobe du cerveau.Il était, dès lors, excusable que le jeune homme s’évanouît.LE MORDU DU SPORT Il était coureur cycliste.Mais un jour, un fermier lui faucha malencontreusement les jambes; il devint coureur automobile, en remontant les pédales.Mais une pirouette imprévue lui arracha les deux bras.Il ne se laissa pas abattre pour si peu et se lança dans la nage sous-marine, vous savez, en tortillant son torse.Hélas, l’onde est cruelle : un requin, privé de toute vergogne mais bien pourvu de dents, lui dévora le corps.Alors il se fit ballon de rugby.SUR CANAL 14 Quand l’ambulance arriva sur les lieux de l’accident la foule se dispersa et le long véhicule noir écrasa lentement le blessé.Le 30 JEAN-JACQUES SIMARD conducteur, un garçon d une cinquantaine d’années excessivement maigre, excessivement triste et excessivement myope, se sortit la tête par la portière entrouverte et vit les pieds du malade qui dépassaient sous l’auto.Il recula, roula une seconde fois sur le malheureux et sauta prestement hors de l’ambulance.— Pardon, dit-il.— De rien, de rien, marmonna l’accidenté, y’a pas de quoi.Sa voix sonnait différent dû au fait que son maxillaire inférieur était accroché dans le trottoir.— Je ne voudrais pas vous déprimer, monsieur, dit l’ambulancier, mais votre cervelle vient tout juste de glisser dans le puisard.— Ah ?Le type ne semblait pas tellement concerné.L’ambulancier regrettait beaucoup, mais ce qui était fait était fait.Ils conversaient un peu, comme ça, quand une jeune femme s’approcha près du mourant, une Jaune — Chine ou Japon probablement — avec des seins pointus qui regardaient le ciel.Elle s’accroupit sur les talons, les jambes entr’ouvertes.Le blessé leva vers elle un regard assoupi puis regarda mornement entre les cuisses et sourit faiblement.— Tiens, râla-t-il, vous portez votre petite pantalon de nylon noir avec dentelles, celui que j’aimais.-Oui, je viens tout juste d’aller le mettre pour vous faire plaisir.— Ça c’est gentil, répondit le type doucement.Il avisa l’ambulancier qui pleurait sans bruit, ému par cette scene touchante : C est ma maîtresse, expliqua-t-il, Amalia Wing.Son grand-pere était vice-président de la Vase Wing Company.On rit pas ! L ambulancier tendit la main à la jeune fille.— Moineau Baume, de M.Baume et frères, entrepreneurs de pompes funèbres.A ces mots le blessé, se sentant entre bonnes mains et quelque diable aussi le tentant, roula de l’oeil plus que de raison et rendit l’âme.Ce que voyant, le croque-mort dit : — Il nous a quitté.Hé oui, philosopha la fille, mourir, c’est partir- un peu.— J’en ai bien peur, dit Moineau pensivement.La Miss Wing s’approcha alors outrageusement du croque-mort et se mit à frotter lentement la pointe de ses seins sur sa poitrine.— Vous ne devriez pas, murmura-t-elle, après tout, ce n’est qu un cadavre. CONTES 31 Moineau Baume n’était pas un homme à hommes, sans être cependant un homme à femmes, et ce genre de gestes était de ceux qui le faisaient transpirer beaucoup à la base du cou.Aussi pelleta-t-il aussitôt la dépouille mortelle dans l’ambulance et bondit à la morgue en battant son record de l’an passé établi avec le cadavre du maire.Quand Moineau eut terminé la saignée du cadavre, il passa 1 objet à la grande eau, le bourra de coups de marteau et quand tout ça fut fini, l’amant d’Amalia était devenu présentable, pas bon à marier certes, mais acceptable.Il restait encore à le farcir; d’un grand mouvement souple, avec un bon couteau à prélart Moineau ouvrit le torse jusqu’au pubis puis plongea les bras dans les tripes jusqu’aux coudes.Fait étonnant, ce type avait le pancréas pied-de-poule brun et jaune, ce qui dénote un tempérament d’hypocondriaque, comme chacun le sait.Ce sont ces petits riens qui rendent un travail passionnant.Moineau tripotait, arrachait, coupait, déchirait depuis une dizaine de minutes quand soudain, il se figea : là, en-dessous, entre les bronches et l’estomac il y avait une boîte, au fond.Le croque-mort transpira des paupières et retira l’objet sournoisement : un petit cube de carton vert pas plus gros que le tiers d’un chat normal.Il l’ouvrit brusquement et ponk, il en tomba une petite télévision dont l’écran n’avait pas plus de deux pouces de large ! Distrait, Moineau se mit à pétrir nerveusement le nez du cadavre puis brancha le petit appareil; l’écran fut strié de barres grises et l’image apparut, un film selon toute probabilité qui s’avéra être une co-production franco-italienne intitulée « Les Sbires de César », remplie de viols, de Visigoths, de Vikings et de batailles.Mais au beau milieu d’une scène palpitante où Néron - il partageait, semblait-il, la couronne impériale avec César — se préparait à mordre le ventre d’une courtisane arabe, la projection s’arrêta soudainement, cédant la place à une grosse masse grise animée de mouvements étranges.Moineau tenta d’ajuster ^îe poste qui s’offusqua, fit « pouf » et s’éteignit à jamais.m Trois semaines passèrent, de grosses cuisses bleues à grands flancs jaunes, d’ex-vieux impotents en ex-jeunes écervelés, où le croque-mort se remit à sa vie normale.Il avait oublié la petite 32 JE AN-JACQUES SIMARD télévision mais pensait encore de temps en temps aux seins d’Amalia Wing.Légèrement fétichiste, le pauvre homme avait été surpris un soir dans la morgue, alors qu’il se frottait doucement la poitrine avec deux oeufs; depuis cette fâcheuse expérience, il avait refoulé la Chinoise au premier plan de ses rêves érotiques.Ce jour-là, on lui apporta le corps d’un vieux lubrique nommé Oscar Batiscafe qui avait glissé sur une peau de banane.S’il y avait une chose que Moineau détestait c’était bien les vieux lubriques qui s’étaient mis les pieds où ils n’auraient pas dû et c’est en bourrassant qu’il lança le corps nu sur la table.Mais le vieux avait une fermeture éclair sur le ventre, ce qui — c’est connu — rend tout embaumeur heureux.Il dézippa le ventre, arracha les intestins, et tomba dans un coma violent : près des reins, il avait vu une petite boîte de carton vert.Quand il revint à lui, il trouva une autre petite télévision dans la boîte.Il tourna le bouton d’allumage et sur l’écran, apparut Néron qui mordit goulûment le nombril de la courtisane puis éclata d’un rire gras en bavant.Moineau perdit connaissance encore une fois et se réveilla alors que César mourait d’un cancer du sein en disant, appuyé sur la Vénus de Milo : « Eli, Eli, Lamma Sabacthani.» Ce que voyant, Néron s’écria « Mané Thecel, Pha-rès », signifiant qu’il condamnait à mort tous les chrétiens.Quand les lions furent repus de chrétiens, on les brûla la tête en bas.Puis, une nuit Néron fut assassiné par Napoléon ce qui termina le film sur un espoir dans l’avenir.Pour ce qui est du petit appareil, il s’étouffa dans les spasmes et s’obscurcit devant Moineau qui s’écroulait une troisième fois, plus pour attirer l’attention que par nécessité.Le soleil était chaud et le haut de forme pesant le lendemain, quand il fallut conduire la bière du vieux lubrique dans le trou final et les « parents et amis » qui pleuraient immobiles tandis que deux plombiers descendaient lentement le cercueil dans la terre meuble, commençaient à faire transpirer le croque-mort entre les omoplates.Il détestait les longs stabat mater.Le trou n’avait pas encore avalé complètement son repas quand soudain Moineau sursauta : derrière le petit groupe vêtu de noir une tache de couleur vive lui rappelait quelque chose.Et quand il vit les deux petits seins qui clignaient de l’oeil sous le soleil ardent, toute hesitation s’avéra déplacée : la jeune fille dans la foule était bel et bien Amalia Wing ! CONTES 33 Moineau, pour accélérer les procédures, brusqua un peu la veuve et les belles-filles : « C’est terminé, dit-il nerveusement.» Mais les laissés-dans-le-deuil attendaient que le cadavre ait atteint le fond du problème pour jeter la traditionnelle pelletée de terre.— Laissez, laissez, mesdames » dit le directeur des funérailles qui voyait tourner dans sa tête des manèges de petits seins pointus, nous allons l’enterrer.Ouvrage garanti, aucun danger quil sen tire.Il fit un geste avenant : La sortie, c’est par là.Puis, selon une technique qu’il partageait avec l’autruche, enfouit sa tete dans la terre.On frappa à son derrière.Il se releva.— Tiens, vous êtes là ?dit Amalia Wing.— Oui ! Vous aussi madame.— Vous avez de la terre dans les oreilles.— Pardon.Vous connaissiez le défunt ?Amalia baissa les yeux : — C’était mon amant, dit-elle.Moineau transpirait des genoux abondamment.Il râla un « Ah ?» imperceptible comme la jeune fille se mettait à lui frotter l’estomac de ses seins.— Vous êtes chinoise, demanda-t-il?L’érosion de sa poitrine rendait Moineau nerveux.— La Chine, continua-t-il brillamment, ça va ?— Je suis japonaise, rectifia langoureusement Amalia.Moineau s’écroula, et la lumière s’éteignit sur les petits pieds dorés de la fille.Dans les jours qui suivirent, sa famille défila devant son chevet.Il avait fallu lui clouer les mains au plancher car il s’était doucement gratté la poitrine jusqu’aux os en poussant des cris de plaisir défendu.On en était d’ailleurs presque rendu sur le point de le renier car la maladie commençait à s’ébruiter et en général, les gens hésitent à confier leurs morts à un entrepreneur qui se pèle la poitrine par fétichisme, (voir note au bas) Heureusement un après-midi, Moineau reprit pied sur terre tout a coup et ne parla plus jamais d’Amalia Wing par la suite.Mais il ne regardait plus la télévision.Note : Mes lecteurs se souviendront des fameux cas Smith vs Branchey et de Branchey vs Illinois et d’Illinois vs U.S.qui avaient remué 1 Amérique en 61.Branchey avait mal embaumé le père de Smith à cause d une affaire de sexe, et durant l’exposition du cadavre, les bronches de ce dernier avaient glissé par la bouche, étaient tombées par terre et avaient abîmé un tapis de valeur. JEAN-JACQUES SIMARD Le temps avait passé.L’automne avait été dur : c’est la saison morte chez les croque-morts.Le printemps aussi.L’été, on se noie a profusion et on s’écrase régulièrement ce qui fait qu’on remplit -es coffres.L hiver était venu : les feuilles et les cadavres pourrissaient tranquillement dans la terre, bien au chaud sous la neige.A tous les jours on amenait soit un bébé qui avait avalé du calcium soit un imbécile qui s’était jeté la tête sur la glace ou un endormi qui avait manqué un virage.Les affaires étaient prospères.Sans compter tous les vieux, à qui on avait prédit qu’ils ne passeraient pas 1 hiver et qui, bon an mal an, ajoutaient quelques milliers de dollars au compte de banque de M.Baume et frères.Moineau travaillait 12 heures sur 24.Un soir, vers 8.30 hres on lui amena un accidenté enveloppé dans la couverture rugueuse de la civière.Moineau jeta un regard distrait sur le visage tuméfié par la conjonction des pneus et de asphalte gelee : il y avait la un nez qui donnerait du fil à retordre.Maugréant, il envoya le corps dans la chute à cadavres et se prépara a 1 embaumement.Il s’agissait d’abord de nettoyer cette ordure; Moineau déshabilla la femme (c’était une femme) et fut assez surpris de constater qu elle était jaune.Il transpira un peu des chevilles.Puis il enleva la chemise et vit les deux petits seins : ce cadavre était Amalia Wing ! Il vida une bouteille de cognac et, écrasant son amour impossible, attaqua courageusement la peau gelée.Heureusement, dans un sens Amalia avait eu la tête écrasée, et de ce fait était méconnaissable, ce qui rendait le devoir de Moineau moins pénible.S’il avait dû sentir le regard froid de la Japonaise de son coeur tombant sur lui, toute action efficace aurait été impossible.Il avait maintenant — après quelques centaines de baisers passionnés distribués ça et là sur le cadavre - ouvert le corps et se préparait à le retourner pour réparer les fesses.D’un geste brusque il fit sauter 1 objet sur le ventre et du trou visqueux tomba une petite boîte rouge grosse comme deux balles de baseball ! Quand Moineau revint à lui, il ouvrit la boîte et y trouva un petit studio de télévision au complet avec des petites caméras grosses comme des billes et des petits spots gros comme des pois.— Grand Dieu, s écria-t-il, le canal 14 ! C’est extraordinaire.Ça prenait les Japonais pour inventer un truc pareil ! CONTES 35 LA TÊTE MOLLE Un jour, Edwin Buchanan se rendit compte qu’il avait la tête molle : durant la nuit, une partie de son crâne avait glissé par terre.Il n’en parla pas un mot à sa femme mais de ce jour, porta une gaine autour du crâne.Les gens trouvèrent la chose indécente : ce qui est important, ce n’est pas surtout ce qu’on montre, mais ce que 1 on cache; et un homme avec une gaine sur la tête, ça induisait les enfants en erreur à propos des choses de la vie.C’est pourquoi Edwin Buchanan enleva la gaine qu il portait et en fit cadeau à sa femme.A elle, on ne lui reprochait pas d avoir les fesses molles.Des fesses molles, c est normal, une tete, pas.D’autant plus qu’Edwin pensait mou.On peut fort bien mal penser, comme il est permis de ne pas penser du tout, mais avoir devant soi un type à tete molle qui pense mou, c’est fâcheusement inconvenant.Les gens disaient.cet Edwin Buchanan, il a une tête qui ne me revient pas, et ils cessèrent d’adresser la parole à Edwin.Alors, pour pouvoir vivre dans la société, il profita de 1 absence de sa femme et se plongea la tête dans 1 empois à chemises.Après quelques petits coups de pouce adroitement appliques, la tete d’Edwin Buchanan prit l’apparence d’une tête normale, et il recommença à jouer au bridge avec les amis.Peu à peu, les applications d’empois s’espacèrent jusqu’à ce qu’enfin sa tête devienne comme celle de tous les autres : il était guéri.Ce n’est que plus tard qu’Edwin Buchanan comprit : ce n est pas sa tête qui était trop molle, mais celle des autres qui était trop dure.Montréal, mars 1967. ANDRÉ-PIERRE BOUCHER LE ROMAN DE XAVIER GRIS UN MATIN DE SEPTEMBRE NOUVELLES ANDRÉ-PIERRE BOUCHER — Né à Montréal.Trente ans.A publié trois recueils de poésie: Fuites Intérieures (1956); Matin sur l’Amérique (1959); Chant poétique pour un pays idéal (1966).Au théâtre, il fait jouer en 1958 sa première pièce: Les Embardées, au Festival Dramatique.Des nouvelles: Mon frère l’esseulé (Écrits du Canada français, 1961); Happy Birthday (Mercure de France, Paris, 1962); six nouvelles à la revue Chatelaine.Prix de la nouvelle en français, avec Evelyne-de-la-mer, au Saturday Night de Toronto, 1965, Publications diverses sur la parapsychologie: L’astrologie et vous (1965), Ces mains qui vous racontent.(1966), Votre destin par les cartes (1966), aux Éditions du Jour. LE ROMAN DE XAVIER GRIS - 89,88,87,86,85.77,76,75.73.27,26,25,24,23.Il s’arrête.Son réflexe-fatigue, comme il se dit.Profond soupir.Puis il reprend sa montée.- 17,16,15 .Le palier du quatrième.Encore un étage.Il consulte sa montre : six heures moins trois.Le son*.Quelquefois, six heures moins deux ou une, mais rarement.Et cela l’attriste beaucoup.Fait rare, heureusement.Evidemment, il sait bien que cela n’a aucune importance qu’il soit moins six heures ou passé, ou.non, car ce n’est là qu’un jeu pour oublier les cinq étages qu’il doit gravir avant d’arriver chez lui.Et du même coup, oublier cet immeuble vétuste et malodorant, à peine entretenu par une concierge ivrogne, maussade et oisive qui semble le regarder toujours aller et venir avec reproche (coupable de quoi ?) Parce qu’il est toujours seul et discret ?Pouah ! Aussi, oublier ces murs croulants, salis, bruns et lézardés par le temps et ces mauvaises ampoules enfumées — chiures de mouches — et qui endeuillent les plafonds mal plâtrés des paliers.Oui, oublier.Oublier ces portes louches qui camouflent ses pires ennemis : tous les autres locataires, petites gens à l’oeil terne et non moins inquisiteurs, qu’il feint, derrière son regard myope, d’ignorer au passage.Oublier, oublier.Ce monde sans âme que les circonstances incontrôlables ont mis en Lavers de sa route présente.En attendant.Enfin, le palier du quatrième.L’appartement de Mademoiselle Samour.Alberta Samour.L’instant où le coeur lui galope dans la tête.Coups de poing de feu qui lui martèlent les tempes.Il étouffe.Chaque fois, la même interrogation : devrait-il sonner ?Depuis 40 ANDRÉ-PIERRE BOV CHER sept ans qu’il habite l’immeuble, il n’a pas encore osé.Devrait-il, cette fois ?Il relit sur le carton blanc apposé sur la porte : « Mademoiselle Alberta Samour.Psychologue-Conseil Etudes graphologiques.Sur rendez-vous.» Ne pourrait-elle pas l’aider à se défaire de toutes ces angoisses qui l’habitent et lui font (parfois) une vie impossible ?La réputation de Mademoiselle Samour n’est plus à faire.Tout le quartier s’adresse à elle.On vient de plus loin.Clairvoyante, bonne conseillère, compréhensive et discrète.Silence absolu.Que faire ?Mais Xavier a peur.Lorsque de malheur il croise la demoiselle, dans l’escalier ou chez la concierge, il se donne l’impression d’une souris guettée.Se sent cloué sur place.Pour sûr, ce n’est qu’une impression — qu’il sait fort bien dissimuler, d’ailleurs — en homme éduqué qu’il est — mais ce qui lui devient pénible, c’est d’imaginer les petits yeux noirs et scrutateurs de la personne, braqués sur lui le pénétrer jusqu’aux régions les plus profondes de son être.Cette femme doit savoir.Tout savoir.Et il prend peur.S’il fallait qu’elle sache que .Même à cet instant, ne se trouve-t-elle pas derrière la porte, espérant sournoisement le coup de sonnette ?Evidemment, il ne faudrait conclure des rares fois où elle s’apprêtait (paraît-il ?) à sortir, juste au moment où il passait.Bien sûr, mais .Et c’est en courant presque, aveugle d’émotion et sentant derrière lui les petits yeux noirs le poursuivant, menaçants et moqueurs, que Xavier s’engouffre dans le dernier escalier.4,3,2, 89.Sauvé ! Encore ce soir, il y a quatre-vingt-neuf marches.Depuis le hall d’entrée jusqu’au palier du cinquième.Quatre-vingt-neuf marches bien sonnées, comptées avec certitude.Malgré les émotions du quatrième et toutes les pensées qui l’assaillent durant le trajet.Ouf ! Car, Xavier ne s’est jamais tout à fait remis de ce jour — il y a quatre ans — où il en compta quatre-vingt-huit.Cela prit l’allure d’une catastrophe.Il en fit longtemps des sueurs froides et il avait failli, ce soir-là, redescendre pour refaire le ROMAN DE XAVIER GRIS 41 ¦ compte.Il n’en fit rien, bien sûr, mais l’idée l’obséda.Il en rêvait même la nuit.Devenait-il fou ?Ce fut à partir de ce moment qu’il songea d’aller consulter Mademoiselle Samour.Fort heureusement, cet incident fâcheux n’eut lieu qu’une fois.Et depuis — deux ou quatre fois le jour, selon le cas — il retrouvait ses quatre-vingt-neuf marches.Pas de quoi s’alarmer, voyons .Dès lors, cependant, il en conclut, qu’un jour ou l’autre, par un autre fait tout aussi anodin sa vie, enfin, pourrait prendre une direction nouvelle.Une sorte de changement radical.Alors, il surgirait de l’ombre, lui, le petit professeur méconnu et méprisé.Alors .Rien ne s’était encore produit depuis ces quatre ans et il allait se demander si ce commencement d’espoir ne serait pas une dangereuse utopie.Devrait-il aller consulter Mademoiselle Samour ?Il ne s’agissait, sans doute, que d’attendre.L’événement espéré surviendrait bien.A l’instant le plus inattendu.Ainsi, durant des années, machinalement, on s’habitue à faire et refaire les mêmes gestes et choses et un jour, crac ! cette façon d’être trouve une autre signification et l’existence entière d’un homme s’en trouve changée.A jamais.Alors, les gens qui le regardent vivre avec mépris et indifférence, en demeurent stupéfaits.Croient-ils donc (et de quel droit ?) qu’il ne se passe rien d’exceptionnel derrière le visage clos de celui qui se tait ?C’est à voir.Eh bien, ils verront.Ils verront, lorsqu’il aura surgi de l’ombre, ce qu’il y avait de richesses intérieures en son âme triste et mal aimée.Au collège où il enseignait; en sa lointaine et morne famille de province; ici, partout.Ils verront.Xavier s’en veut un peu à se surprendre de rêver de la sorte.Cela semble aller à l’encontre de cette personnalité de taciturne qu’il se plaît à pavaner : regard voilé derrière les lunettes, cravate sombre sur chemise immaculée, en costume gris toujours — oui, il s’en veut un peu.Mais ne serait-ce point là une manière — comme une autre — de se représenter en couleurs d’espérance, ce noir génie qui sommeillait en lui ?Six heures du soir aux horloges de la ville.S’il arrive à Xavier d’être retardé par la cohue inévitable des heures de pointe, il se fait triste et s’arrange pour s’éterniser quelque part, au coin d’une -ne ou dans un square, enfin de bien entendre les coups espérés.m 42 ANDRÉ-PIERRE BOUCHER Par contre,^ si - et cela est souvent le cas (tant il est ponctuel avec lui-meme) — il se trouve à la maison, un peu avant l’heure, il reste sur le palier, feignant de chercher sa clé dans ses poches ou son porte-documents.Il attend .Alors, viennent six heures.Il respire profondément.Il place la clé dans la serrure et tourne.Le plus minutieusement possible.Comme se donnant l’impression que quelqu’un puisse l’attendre à l'intérieur.Au fait, il n’y a personne et il n’en doute point.Mais apres tout, puisque cela 1 amuse de se créer cette petite illusion ?— bien inoffensive — qu’on puisse l’espérer au-delà de cette porte qu’il sait pertinemment avoir fermée à double tour, au départ du matin ?Il n’oserait en parler à personne.Les gens manquent à ce point d’imagination qu’on le traiterait certes de fou en puissance ou quelque chose du genre.Pensez donc, lui, l’homme qui paraît être la logique et la précision même, s’amuser au piège de la fantaisie I Mais qui sait si un jour, cependant.Enfin, si jamais .Cela pourrait bien lui arriver à lui comme aux autres ?L’imprévu.Il s’ingénie à l’avance à se composer ce masque, sans étonnement, qu’il emprunterait pour la circonstance.Xavier « se » sourit.Un peu et il va frapper à la porte, pour voir si.Surtout pas.S’il fallait ?Ainsi commence le roman de Xavier Gris.Ce roman qu’il prépare depuis des années et qui sera, sans doute (sans doute aucun) le livre qui le fera surgir de l’inconnu et le révélera au monde entier.C’est ainsi.Un soir d’octobre, pareil à ce soir, un jeune professeur de trente-cinq ans — triste, correct et distingué — pareil à lui — solitaire et génial; ce jeune professeur, en rentrant, trouve quelqu’un l’attendant au-delà de ses murs.Et toute sa vie s’en trouve bousculée.A jamais transformée.LE ROMAN DE XAVIER GRIS Le titre, à lui seul, l’exalte et l’enchante.Et c’est avec une joie mal dissimulée que chaque soir, il retrouve, bien à sa place sur la table de travail, le cahier laissé ouvert sur les mots de la veille.Ce cahier du chef-d’œuvre futur.Xavier en frémit.De bonheur anticipé. ROMAN DE XAVIER GRIS 43 Dans quelques minutes, il va se remettre à la tâche.11 allume une cigarette et se laisse choir dans un fauteuil, en contemplant les murs aux rayons chargés de livres : sa bibliothèque.Il rêve.Quelques mois encore de labeur et de patience et son nom — son nom à LUI — trônera parmi les illustres qui se trouvent là, comme ses seuls amis.Comme il va se sentir à Taise avec eux.Son premier livre.Fruit mûri de son expérience d’homme et de sa solitude inhumaine.Son premier livre.Il faudra la robe en maroquin aux titres éclatant en lettres or.Son nom au-dessous.Ali ! justice.Pour le moment, Xavier Gris rêve.Mais tout à l’heure, après dîner, il sera là, installé à sa table, la main un peu nerveuse cramponnée au stylo; encore noire, évidemment.Cette main qui va poursuivre, fidèle esclave de son cerveau unique, le chef-d’oeuvre de demain.En attendant, Xavier rêve.Dans cette tombée du soir qui choit en silence sur les toits de la ville.En octobre.Petite éternité uniforme, grise du ciel et des choses, qui pénètre — à pas de loup — dans l’obscur petit appartement.Xavier Gris rêve .Et voici que défile le cortège de la célébrité future : éditeurs affairés du «prochain livre»; journalistes indiscrets et photographes à l’affût; messieurs hébétés d’émerveillement et dames en robe-cocktail, souriantes : lecteurs tous assidus et chasseurs de dédicaces.Grands dîners.Réceptions.Société mondaine, futile et accaparante, qu’il faudra (hélas!) commencer de fuir après l’avoir longtemps, si longtemps convoitée.Et redoutée.C’est ainsi.Ah ! Gloire, quand tu nous tiens .Faisceau ambre-doux de la lampe qui éclaire l’espace vital nécessaire à l’illumination.Penché à sa tâche, le stylo à la main, Xavier va écrire.Chaque fois, il se félicite de n’avoir pas été frapper à la porte de Mademoiselle Samour.Elle lui aurait certes nui en le voulant trop comprendre.N’aurait-elle pas empêché l’éclosion de son génie créateur ?Xavier se congratule de posséder, somme toute, tant de courage devant la vie et ses angoisses propres : fantômes nécessaires et familiers à son oeuvre.Quelque chose pareille à de grands courants intérieurs de bonne nervosité le secoue et Tenvahit tout entier.Narcose de sa force créatrice.Xavier pressent « qu’il va pondre » : le chapitre décisif 44 ANDRÉ-PIERRE BOUCHER et la suite viendront d’eux-mêmes.Il consulte sa montre.Il approche davantage la chaise de la table.Il est heureux.Au roman comme à la vie, c’est la phrase première qui coûte le plus.En somme, il ne s’agit que de savoir présenter — habilement — le personnage antagoniste qui partagera avec le principal acteur du drame, les quelque trois cents pages du roman.Jusqu’à la ligne finale, le choc-suspense du chapitre dernier qui explique tout.Evidemment, un personnage tout à l’opposé de l’autre, du professeur taciturne.Il faut .Il faudrait.Un jeune homme par trop imbu d’idéal, exubérant et fougueux, crinière en désordre — espoir en tête et jeunesse au corps — : type idéal de la victime.Le faux-fort qui mettra en évidence la fausse-faiblesse de l’autre.Cela, d’ailleurs, est juste et raisonnable, car c’est l’autre, le « vieux-jeune » professeur qui devra triompher.Ce que les jurés comprendront lors du procès.Car n’est-ce pas plutôt lui, le génie tout de silence et d’attente, qui saura s’imposer, enfin ! à la face du monde ?Après tant d’années d’humiliation et de travail acharné ?Depuis ce soir fatidique — il y a quatre ans — des quatre-vingt-huit marches ?Oui, ce sera le triomphe de Xavier Gris : prouver au monde — mais de ce fait le prouver avec justesse — (et là réside, selon lui, la difficulté unique du roman) que le génie atteint souvent les comme lui : ces grands bafoués silencieux de la vie quotidienne.Ce sera donc le roman de la patience triomphante.Xavier se concentre.Il consulte ses notes.Il va enfin écrire.Et relit le titre.LE ROMAN DE XAVIER GRIS Chaque automne en retour tandis que les feuilles roussies, après les averses, commençaient de tomber, l’Allée au Bois qui traversait le parc de., voyait cheminer un homme, pas très grand, raide dans ses costumes impeccables, de couleur sombre, et chemise immaculée.Le porte-documents sous le bras.Ponctuel et grave, le matin vers huit heures trente.D’un pas ralenti, presque celui du flâneur — mais qui n’oserait s’attarder, le soir.Osant à peine regarder de ci et là.Il eût sans doute ressemblé à tous les autres ROMAN DE XAVIER GRIS 45 passants qu’il croisait, c’est-à-dire qu’il eût paru aussi anonyme qu’eux — malgré son allure exagérément effacée — mais il portait sous le masque un je ne sais quoi de désolé, voire de tragique, de sorte qu’il finissait pas se distinguer du commun.Toute son attitude devait témoigner des pensées troubles qui l’habitaient.Quelque chose en lui l’avertissait qu’il ne devait — ne devrait — jamais être comme tout le monde.Se sentant volontiers exclu.Tantôt s’en désolant, tantôt s’en glorifiant selon l’humeur du moment.En tout cas, le persuadant que quelque destin encore obscur viendrait à sa rencontre à un tournant éventuel et décisif de son existence.Vers sept heures quinze du soir.Xavier émerge des profondeurs du rêve.Il se lève et marche vers la fenêtre.La nuit est là, installée comme une présence amie.Qui l’attire.Regards clos des réverbères.Ombres furtives surgissant et s’évanouissant dans le prisme restreint des lumières.Lente chute des feuilles.Ça et là, les lueurs fausses et tremblotantes des néons.Au-delà des volets clos, les fenêtres allumées dans le noir.Faisceaux de lumière comme des couteaux découpant des morceaux de nuit.Il tire les tentures et revient sur ses pas.Il prend son imperméable et se dirige vers la porte.La referme et tourne la clé dans la serrure, précautionneusement, et s’en va, presque sur la pointe des pieds.25,26,27.Pourvu qu’il ne rencontre personne.Passe vite le palier du quatrième.Comme il voudrait déjà se trouver dans la rue.Enfin, le deuxième.Ouf.6,5,4,3.2 .Enfin, le rez-de-chaussée.Pourvu que la concierge ne soit pas aux aguets, comme d’habitude.Voilà le porche.Il pousse le bouton de la porte.Bzzzzz.Ce sale petit bruit l’énerve toujours comme s’il devait avertir, chaque fois, tous les autres locataires de ses allées et venues.Zzzz.Et la rue ! La liberté.Traverser tout de suite.Prendre une rue transversale.Fuir, fuir.Reprendre son souffle.Oh ! liberté retrouvée.— Quatre-vingt neuf marches.Bien comptées.Donc, aucun malheur en perspective.Xavier est presque heureux ! a 46 ANDRÉ-PIERRE BOUCHER Ce fut un soir d’octobre, par le train d’arrivée en gare, vers sept heures dix, qu il débarqua.Il avait quelque dix-neuf ou vingt ans et il s’amenait à la ville pour suivre de vagues cours à l’Ecole des Beaux-Arts.Prétexte, cela va de soi, pour échapper à l’isolement de sa province et permettre ainsi à sa jeunesse de s’épanouir et de vivre pleinement sa vie.Dans une main, il tenait sa petite valise - espoir en tête et idéal au coeur — et sous l’autre bras, son grand cartable à dessins.En poches, peu d’argent.A peine pour subsister quelques jours : une semaine ou deux, selon.Ne s’en inquiétait pas trop, pour l’instant.Il se débrouillerait.A le voir ainsi, hésitant, debout au milieu du quai, on devinait qu il ne savait trop que faire.Que rien ne le pressait ou devait l’attendre.Ses projets étaient tout aussi indécis.Pour ce soir, il prendrait sans doute une chambre à l’hôtel.Demain, on verrait.Malgré les heures interminables passées à bord du train, 1 énervement du départ et la nuit d’insomnie qui l’avait précédé, il ne ressentait aucune fatigue : trop heureux de se trouver enfin en cette grande ville dont il rêvait depuis des années.Il se sentait jeune, libre et disponible.Ainsi en est-il souvent lors d’une première arrivée dans une grande cité.L’émerveillement l’emporte sur l’inquiétude; la sensation d’un monde nouveau, riche d’imprévu, masque 1 isolement qui nous cerne et nous guette impitoyablement et dont les atteintes sournoises se font sentir plus tard, au fur et a mesure de l’habitude.Mais on verrait demain .Chaque geste et seconde sont autant de signes, pour l’instant, de cette liberté tant espérée et devenue possible et l’on sent le besoin d en savourer toute l’importance.Les visages pourtant étrangers des autres voyageurs ont quelque chose de connu et Ion croit retrouver en chacun les signes d’une même destinée.La grande ville.L’aventure.La liberté.Demain.Dans son carnet d adresses, il avait noté quelques noms de vagues cousins, qu’il pourrait aller voir à l’occasion.Amis et relations de famille.Une ou deux lettres de recommandation.Mais, au départ, il était bien décidé à se débrouiller tout seul.Et comme il avait faim, il se dirigea d’abord vers le buffet de la gare.Pour la suite, on verrait plus tard.
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