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Titre :
Écrits du Canada français
Revue littéraire de haute tenue qui accueille les textes d'auteurs établis et d'auteurs émergents [...]

Créée en août 1954 par Jean-Louis Gagnon, journaliste, et Claude Hurtubise, la revue littéraire Écrits du Canada français, rebaptisée Les Écrits en 1995, propose des oeuvres d'imagination et d'analyse (poèmes, nouvelles, extraits de romans, essais, pièces de théâtre, études) d'auteurs québécois d'expression française. Il s'agit du plus ancien périodique littéraire du Québec encore en production. Publiée à Montréal, selon une fréquence irrégulière d'abord, la revue vise une cadence de trois numéros par année à partir de 1982.

Les Écrits du Canada français participent de la volonté du milieu des lettres canadiennes-françaises de se doter d'instances de production et de légitimation. Ce projet s'affirme à compter des années 1940, décennie qui voit naître La Nouvelle Relève (qui succède à La Relève), Gants du Ciel et, surtout, Amérique française, qui connaît son zénith au moment de la création des Écrits du Canada français. Ces derniers offrent tôt une forte concurrence à Amérique française, qui disparaîtra définitivement en 1964, faisant des Écrits la principale revue littéraire au Québec.

Le manifeste de fondation sur lequel s'ouvre le numéro inaugural des Écrits du Canada français rallie 28 auteurs, journalistes et critiques d'allégeances variées, au nombre desquels se trouvent plusieurs collaborateurs de la revue d'idées Cité libre (Gérard Pelletier, Pierre Elliott Trudeau, Gilles Marcotte). Le texte de présentation met de l'avant la liberté des oeuvres retenues, autant dans la forme que dans le contenu, de sorte que le souci d'authenticité et la qualité intellectuelle représentent leurs seuls points de convergence. Les signataires récusent ainsi une ligne de conduite idéologique qui aurait prescrit un engagement politique. Dès la création, les fondateurs caressent le projet de faire des Écrits du Canada français une revue s'adressant aussi bien aux lecteurs québécois qu'aux lecteurs étrangers.

Les principaux auteurs et penseurs québécois actifs depuis la Deuxième Guerre mondiale sont publiés dans les Écrits du Canada français : Hubert Aquin, Marcel Dubé, Anne Hébert, Marie-Claire Blais, Yves Thériault, Pierre Vadeboncoeur, Claude Gauvreau, Gilles Marcotte...

L'année 1981 marque un tournant dans l'histoire de la revue, qui traverse alors une période houleuse caractérisée par des difficultés administratives et financières : afin d'y remédier, les Écrits du Canada français se constituent en corporation à but non lucratif. Paul Beaulieu assure la présidence du nouveau conseil d'administration, succédant au fondateur, Jean-Louis Gagnon. Le numéro double 44-45 témoigne de remaniements majeurs, parmi lesquels la réduction de la longueur des textes, l'impression sur un papier de meilleure qualité et une nouvelle maquette de couverture. Le tirage est fixé à 1 000 exemplaires.

En vertu d'une lettre d'entente signée le 1er février 1994, les Écrits du Canada français sont cédés à l'Académie des lettres du Québec, alors que Jean-Guy Pilon en devient le directeur. En 1995, le nom de la revue est abrégé pour devenir Les Écrits. À cette époque, la revue prend résolument le parti de publier surtout des textes de création littéraire, elle qui faisait auparavant paraître autant des oeuvres de création que des travaux d'analyse.

Naïm Kattan et Pierre Ouellet occupent successivement le rôle de directeur après Jean-Guy Pilon. À partir de 2010, une place de choix est accordée dans les pages de la revue aux arts visuels, qui y côtoient désormais les arts de l'écrit. Les rênes des Écrits sont confiées à Danielle Fournier, l'actuelle directrice, en 2016. Sous sa gouverne, la revue déploie des efforts pour s'ouvrir davantage au reste de la francophonie.

Sources :

AUDET, Suzanne, « De l'arbre à ses fruits - Étude de la collection "L'arbre" de la maison d'édition Hurtubise HMH (1963-1974) », mémoire de maîtrise, Sherbrooke, Université de Sherbrooke, 2000, http://savoirs.usherbrooke.ca/bitstream/handle/11143/2133/MQ61701.pdf?sequence=1&isAllowed=y (consulté le 14 juin 2017).

BEAULIEU, André et Jean HAMELIN, La presse québécoise des origines à nos jours, Québec, Presses de l'Université Laval, 1987, vol. 8, p. 272-273.

BEAULIEU, Paul, « Les Écrits du Canada français, mai 1981-21 février 1994 », Les Écrits du Canada français - 50 ans d'écrits libres (numéro spécial), 2004, p. 11-15.

BIRON, Michel, François DUMONT et Élisabeth NARDOUT-LAFARGE, Histoire de la littérature québécoise, Montréal, Boréal, 2010, p. 271-288.

DUQUETTE, Jean-Pierre, « Les "nouveaux" Écrits du Canada français », Voix et images, vol. 8, no 1, automne 1982, p. 149-151.

GIGUÈRE, Richard, « Amérique française (1941-1955) - Notre première revue de création littéraire », Revue d'histoire littéraire du Québec et du Canada français, nº 6, été-automne 1983, p. 53-63.

LAVOIE, Sébastien, « Les écrits en fête », Lettres québécoises, no 155, automne 2014, p. 58-59.

PLANTE, Raymond, « Les agneaux sont lâchés », Liberté, vol. 14, no 3, juillet 1972, p. 109-123.

« Présentation », Les Écrits du Canada français, vol. 1, no 1, 1954, p. 7-8.

REVUE LITTÉRAIRE LES ÉCRITS, « Histoire et structure », http://www.lesecrits.ca/index.php?action=main&id=5 (consulté le 14 juin 2017).

ROYER, Jean, Chronique d'une académie 1944-1994 : de l'Académie canadienne-française à l'Académie des lettres du Québec, Montréal, L'Hexagone, 1995, p. 138-145.

Éditeurs :
  • Montréal :Écrits du Canada français,1954-1994,
  • Montréal :Académie des lettres du Québec
Contenu spécifique :
No 10
Genre spécifique :
  • Revues
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Titre porté avant ou après :
    Successeur :
  • Écrits (Montréal, Québec)
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Références

Écrits du Canada français, 1961, Collections de BAnQ.

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>1^ iMmsm #a-i9i4 # BIBLIOTHEQVE SAINT-SVTPICE aonuçal Jean HAMELIN LES OCCASIONS PROFITABLES ROMAN • Robert ELIE POÈMES Hélène-J.GAGNON LA CHINE AUX CHINOIS Andrée THIBAULT MA SŒUR Réal BENOIT MES VOISINS ECRITS DU CANADA FRANÇAIS NOTE DE GÉRANCE Les Écrits du Canada français seront heureux de publier tout manuscrit inédit qui aura été accepté par le comité de rédaction.Les manuscrits refusés ne seront pas retournés.Le prix de chaque volume: $2.50 L’abonnement à quatre volumes: $8.00, payable par chèque ou mandat à l’ordre des Écrits du Canada FRANÇAIS.Le comité de rédaction: Robert Elie Jean-Louis Gagnon Gilles Marcotte Gérard Pelletier Marcel Dubé Pierre Elliot Trudeau Administrateur: Claude Hurtubise ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS 1029, côte du Beaver Hall Montréal 1 ECRITS DU CANADA FRANÇAIS x 1961 MONTRÉAL Tous droits réservés, Canada, 1961.Copyright by Les Ecrits du Canada français, 1961. SOMMAIRE JEAN HAMELIN Les Occasions profitables, roman.9 ROBERT ÉLIE Poèmes.\\C) HÉLÈNE J.GAGNON La Chine aux Chinois.143 ANDRÉE THIBAULT Ma sœur, nouvelle .p .311 RÉAL BENOIT Mes voisins, nouvelle.373 JEAN HAMELIN LES OCCASIONS PROFITABLES Roman JEAN HAMELIN — Né à Montréal en 1920.Fait du journalisme depuis près de quinze ans, ayant débuté à La Presse en 1946, et de la critique depuis treize ans.Directeur des pages artistiques au Petit Journal, il est critique dramatique et critique de la télévision à ce journal pendant cinq ans.Passe ensuite au Devoir, puis à La Presse et obtient en 1959 une bourse du Conseil des Arts du Canada pour écrire un ouvrage sur le théâtre canadien, à paraître bientôt.Il séjourne plusieurs mois à Paris et visite longuement l’Espagne, mettant au point le roman qu’on va lire dans une version condensée, et qu’il soumit au concours du Cercle du Livre de France sous le titre de La Mauvaise chance.Finaliste à ce concours, il a terminé depuis un deuxième roman.Est depuis quelques semaines critique littéraire au Devoir. PREMIÈRE PARTIE I Le son de sa voix metait parvenu à travers une sorte de halo brumeux.Je me retournai avec lenteur, comme si elle m’avait brusquement rappelé d’un monde étrange et mystérieux.Je rabattis le journal, que je tenais devant moi, presque à bout de bras, déployé en ailes d’oiseau.— Tu dis?Décapitée par l’échancrure du journal, la tête d’Hermine m’apparut, inexpressive et terne, comme figée dans l’espace.Elle restait là, la louche en l’air, les lèvres entrouvertes, avec sa petite figure sans beauté, ramassée autour d’un nez camus, sa chevelure noire, roussie aux extrémités par l’abus de permanentes bon marché, ses yeux d’un gris indéfini qui cherchaient avec effort à se maintenir dans un même axe de vision.— Je dis que la soupe est prête.La voix était lasse, usée, sans tonalité.C’était, à n’en pas douter, une voix altérée par une journée de dur frottage.201828 12 JEAN H AMELIN Hermine crut devoir préciser, ce que j’avais d’ailleurs très bien su discerner, que voilà trois ou quatre fois qu’elle me répétait la même phrase, laissée par moi sans réponse.Elle ne comprenait pas qu’il ne lui suffisait point de crier « la soupe est prête » pour me faire revenir des quatre coins du monde.— Ah, la soupe est prête! J’étais déjà sur mes pieds, cherchant nerveusement un endroit où déposer mon journal, chiffonne plutôt que replié.Hermine me l’enleva des mains et le posa sans mot dire sur la commode.Je pense meme qu elle eut comme un haussement d’épaules.Il arrivait souvent que ma femme achevât ainsi, pour couper ^court à mes hésitations, un geste que j avais moi-meme commence a esquisser.Je la regardai de biais, sans trop de complaisance, tandis que la louche remplissait mon assiette jusqu au bord.Il n’y a pas à dire, elle n était pas jolie.Elle n avait jamais été jolie.A part cela qu elle n avait aucune grace.Mais cela m’était indifférent.Jusqu alors je n avais jamais recherché la grâce, qui me paraissait chez la femme un ornement inutile.Et fort coûteux, disait-on.J’avais trop à faire dans la vie (mon travail à la fabrique, mes lectures, mes traductions) pour laisser happer mon attention par des choses charmantes ou gracieuses ou simplement gentilles.D ailleurs je ne m étais pas rns.-rié par amour, mais uniquement parce que j étais en age, et qu’il était bon qu’à mon âge je fusse marié.Je lapais ma soupe sans penser à rien.Elle s’était assise en face de moi, comme elle le faisait chaque soir.Son silence épiait mon silence.Elle regardait, on dirait sans le voir, le mouvement que faisait ma cuiller, LES OCCASIONS PROFITABLES 13 de l’assiette aux lèvres, des lèvres à l’assiette, dans un bruissement régulier.Car je mangeais avec système, non par goût, il va sans dire, avec des gestes qui connaissaient bien la route à suivre, qui savaient éviter les écarts inutiles, les détours superflus.Cela avait été réglé de longtemps, entre Hermine et moi, et elle savait à quoi s’en tenir sur ce chapitre.De l’application pratique de ce système, il résultait que nos repas se prenaient dans un silence total, seulement interrompu par l’échange des mots essentiels.Le sel.Le sucre.Encore un peu de café?Merci.A mon contact, Hermine était devenue, si elle ne l’était déjà (ce que je ne saurais dire) également systématique, mais sur un autre plan.Cette même soupe dont elle faisait si grand état, elle me la servait pour ainsi dire journellement depuis dix-huit ans, brûlante, épaisse, alourdie d’une macédoine de légumes hachés fin.Depuis notre mariage, Hermine n’avait guère varié dans sa mine; elle n’avait pas davantage varié son menu.— Deux mille sept cent quarante-deux! Hermine dressa vivement la tête.Je m’aperçus que j’avais lancé tout haut le résultat d’une opération qui avait dû se faire, presque à mon insu, dans mon cerveau.Pourtant elle ne dit rien.Je crois bien que depuis longtemps rien ne la surprenait plus chez moi.Elle savait que, même en dehors des heures du bureau, mon cerveau ne cessait de calculer mentalement, d’une manière quasi automatique.Les opérations de la journée me revenaient sans cesse en tête, comme des souvenirs attendris que l’esprit se plaît à retrouver.Infatigable additionneuse, mon cerveau se résignait mal a abandonner son labeur de forçat et se refusait à 14 JEAN HAMELIN arrêter sa marche, même lorsque mon travail avait officiellement !pris fin.Aü dessert, je repoussai brusquement ma chaise.— Je sais ce que nous allons faire, dis-je, comme si je me parlais à moi-même.Elle leva vers moi un regard absent.Cette phrase que je venais de prononcer, je crois qu’elle ne l’émouvait guère plus.Je l’avais dite si souvent, et dans tant de circonstances différentes, que, pour Hermine, j’imagine qu’elle ne voulait plus rien dire.La serviette arrachée de mon cou par un mouvement volontaire de la main venait de suivre une trajectoire capricieuse.Encore une fois Hermine vint à mon secours et compléta mon geste.Elle attrapa la serviette au passage et la rangea posément sur la table, auprès des reliefs du repas.— Je sais ce que nous allons faire, répétai-je en haussant un peu le ton.Rien n’y fit! Le regard qui me faisait face demeurait comme évacué.Je m’étirai sur ma chaise, mes deux bras battant l’air tels des moulinets.Je sentis aussitôt que, par faiblesse, j’avais laissé un sourire affleurer au coin de mes lèvres.Elle avait cru le capter au vol, comme la serviette, mais elle n’avait pas •eu de chance.Je m’étais vite ressaisi.Je n’aimais guère qu’on me surprît à être moi-même satisfait de ce que je pouvais dire ou penser.— Tu ne me demandes pas ce que c’est?Avec maladresse, j’insistais.J’essayais d’éveiller chez Hermine un intérêt qui n’existait sans doute plus depuis longtemps pour ce que je me proposais de faire.D’ailleurs LES OCCASIONS PROFITABLES 15 elle-même comptait pour si peu dans ma vie! Et elle le savait.Certes elle me préparait mes repas.Elle rangeait la maison avec un soin méticuleux.Elle ravaudait mes vieux habits.Elle me reprisait mes chaussettes.Sur ces soins ménagers, rien à dire.Elle était parfaite, et je m’en trouvais somme toute plutôt content.Mais son rôle d’épouse n’allait guère au delà de ces menus travaux quotidiens.Il faut dire que je ne l’avais jamais admise dans l’intimité de mes pensées.De ma petite vie secrète, que je m’étais faite bien à l’abri, blottie tout au fond de mon être, elle ne savait rien.De mes préoccupations non plus, même si parfois elle feignait de se rendre compte que j’étais préoccupé.Mais s’en souciait-elle vraiment?Elle avait peu de goût à l’existence en dehors de ce qui constituait son univers à elle et cet univers il était rempli par ces humbles tâches ménagères qu’elle accomplissait le plus consciencieusement du monde, à cause d’un certain sens du devoir qu’on avait dû lui inculquer très jeune.— Je sais ce que nous allons faire.Cette fois, je m’étais levé.Elle me regarda aller, du coin de l’œil, tandis quelle retirait la nappe.Je m’éloignai vers le salon où j’errai un moment parmi les peluches usées des fauteuils, sous l’œil des ancêtres que je maintenais là, pendus aux murs, par suite de je ne sais quelle obscure fidélité au culte de la lignée.Je devais admettre quelle n’avait pas mordu à l’hameçon, ce qui m’étonnait.Ne rien demander, ne pas poser la plus petite question quand je savais toute cette curiosité qui lui tenaillait la langue! 16 JEAN HAMELIN — A propos, me cria-t-elle de la cuisine, ton cousin Pamphile a téléphoné, cet après-midi.Quoi?Non, je ne sais pas ce qu’il voulait.Ah, ces quoi énervants, lancés à tue-tête des profondeurs de la cuisine! — Il a dit qu’il rappellerait ou qu’il viendrait un de ces soirs.Pamphile! Que me voulait-il, celui-là?Il y avait des années que ce cousin ne m’avait rendu visite ni même donné de ses aouvclles.Pleinement accaparé par ses combines toujours un peu douteuses, sans doute m’avait-il oublié depuis longtemps au fond de sa mémoire.Que pouvait me valoir, tout à coup, ce sursaut d’intérêt?— Pamphile?Il aurait bien pu m’appeler au bureau.Il sait où je travaille! — Il n’avait peut-être pas ton numéro?— Bah, j’attendrai qu’il me rappelle! — Comme tu voudras! C’était là le genre de conversation que nous avions, et encore d’une pièce à l’autre, sans nous voir, comme des aveugles.Puis le lourd silence des couples qui n’ont rien à se dire s’installait entre nous pour le reste de la soirée.Je revins vers la cuisine.Hermine curetait maintenant le fond des casseroles et s’apprêtait à entreprendre, pour la dix millième fois peut-être, le lavage de la vaisselle.Toujours les mêmes assiettes, les mêmes tasses, les mêmes plats dont je connaissais les moindres anfractuosités, les moindres failles, et qu’elle me tendait par dessus l’évier, dégoulinants d’une eau jaunâtre.Je les acceptais d’elle et les essuyais mollement, en m’efforçant de penser à autre chose.Je détestais cette corvée, mais il me fallait m’y plier de bonne grâce si je voulais expédier le plus LES OCCASIONS PROFITABLES 17 vite possible Hermine au salon, et ensuite régner en maître absolu sur une cuisine déserte.Comme tout ce qui intéressait les travaux ménagers, Hermine, elle, ne détestait pas la vaisselle.Elle aimait rêvasser, la lavette à la main, au-dessus de l’évier presque rempli d’une eau puissamment savonneuse, où elle plongeait assiettes et tasses d’une main experte.C'est que la vaisselle, comme le ménage et la lessive, faisait partie de ses minces attributions d’être vivant, au delà desquelles plus rien ne semblait compter.— Tu ne me demandes pas ce que nous allons faire?Je suivais maintenant avec des yeux captivés le mouvement incessant de la lavette.Elle repouasa d’un revers de main les cheveux humides de sueur qui lui retombaient sur le front.— Qu’est-ce qu’on va faire?Comme si cela ne l’intéressait pas et qu’elle voulait uniquement me faire plaisir.J’étais furieux.Brusquement ma participation à la vaisselle cessa et je me mis à arpenter la cuisine de long en large, en faisant des écarts compliqués pour ne pas me heurter les tibias aux chaises.— Cela ne peut pas durer ainsi, fis-je en donnant de la voix; il nous faut absolument sortir de cette médiocrité.De toute nécessité, il me faut trouver d’autres source de revenus.Regarde-moi! Dix-huit ans que je suis marié et j’en suis toujours au même point.Jamais moyen d’économiser un traître sou.C'est décourageant à la fin! Pour toute réponse, elle fit une moue boudeuse: — Je ne dépense rien.Avait-elle la prétention de se croire au-dessus de tout reproche?J'éclatai: 18 JEAN HAMEL1N — Moi non plus je ne dépense rien! Pourtant nous avons toutes les misères du monde à arriver.Je voudrais bien, moi aussi, avoir ma maison ou mon auto, comme les autres.Mais non! Toujours trimer du matin jusqu’au soir sans espoir de rien.Ce n’est pas une vie, ça, Hermine! Elle me regarda avec étonnement.Il y avait longtemps, à vrai dire, que je ne l’avais pas étonnée.Moi d’habitude si calme, si résigné à mon sort! Elle ne comprenait pas.— Qu’est-ce qui te prend?Est-ce que quelqu’un t’a monté la tête?Les mains trempées, elle brandissait presque sous ma gorge, sans trop s’en rendre compte, un couteau à la lame défraîchie qu’elle s’efforçait de faire reluire.Au bureau il m’était difficile de fermer l’oreille, de ne pas entendre les autres causer.Lorsqu’ils en avaient la chance, les camarades ne parlaient entre eux que d’autos neuves, de maisons en construction, de sorties séduisantes, le soir, dans les clubs de nuit de l’ouest de la ville, toutes choses que ma médiocre situation m’interdisait.Je me demandais bien où ils pouvaient prendre cet argent qui leur brûlait les doigts.Ces choses dont je n’avais jamais eu beaucoup envie me semblaient depuis quelque temps plus désirables, plus tentantes.Elles prenaient, presque à mon insu, la forme de mirages, de rêves fous que je pourrais peut-être essayer d’atteindre un jour, moi aussi.J’étais de nouveau à ses côtés, les mains en avant, la voix tremblante.D’un geste brusque, je saisis le torchon quelle tenait encore à la main et le jeta*, avec rage sur le plancher.— Tu n’en as pas assez?Moi, oui! Après tout, on a rien qu’une vie?Tu n’aimerais pas cela, toi aussi, avoir une auto?Penses-y, Hermine.Les balades à la campagne, LES OCCASIONS PROFITABLES 19 le dimanche, sur des routes crevées de soleil?Une maison bien à nous, avec juste ce qu’il faut de terrain?L’étonnement d’Hermine lui faisait écarquiller démesurément les yeux qui s’affolaient désespérément à la recherche de leur axe.— Et peut-être un jardin?De lointaines ascendances terriennes, enfouies sous vingt ans d’une vie uniforme, tassée dans la grande ville, tentaient maladroitement d’émerger dans son esprit.— Peut-être un jardin, repris-je avec plus d’assurance.Pourquoi pas un jardin?Une lueur brilla un moment dans son regard.Je vis que j’avais frappé juste.Moi qui ne lui avais plus parlé de ces choses depuis si longtemps! Elle ne me reconnaissait plus! Son corps informe, habillé d’une robe à grandes fleurs bleues d’un goût exécrable, se pencha pour reprendre le torchon qui gisait à mes pieds.Je regardai cette nuque, toujours la même sous le même chignon épais planté d’épingles, qui était courbée là, sous mes yeux.Tout juste assez longtemps pour que la haine au profil coupant s’insinuât, durable et froide, entre elle et moi.Elle s’était relevée.L’étonnement avait disparu de sa figure pour faire place à une sorte de tristesse résignée.— Pourquoi me parles-tu de toutes ces choses?Elle était revenue lentement à sa vaisselle.Mais je ne me tairais pas aussi facilement que cela.Ma voix vibra de nouveau, gonflée par une colère mal contenue.— Regarde Moineau.Il va l’acheter enfin, sa maison.Tu vas me dire que Moineau, il a eu un héritage?Sans doute! Et Bobet?Même Bobet claironne à tout venant qu’il aura bientôt sa voiture, lui aussi.Il paraît que c’est décidé.Et Pelletier! il a toujours bien un chalet d’été, 20 jean hamelin même si c’est sa femme qui l’a payé! Je te dis qu’il n’y a que nous! — Que veux-tu que j'y fasse?Tes camarades de travail ont eu plus de chance que toi, voilà tout! Son indulgence me crispait les nerfs.La chance! Elle n’avait trouvé que cela pour excuser ma faillite à moi, en face du succès des autres.Il était facile de tout rejeter sur la chance.Pourtant la chance n’expliquait pas tout.Il devait y avoir autre chose.La vaisselle était rangée, propre et reluisante, sous l’armoire, Hermine rêvait devant levier vide.— Ah, dit-elle finalement, Moineau va s’acheter une propriété?C’est Mme Moineau qui va faire la hère! Je ne l’écoutais plus.Etait-ce vraiment la peine d’essayer d’expliquer quelque chose à cette dinde, farcie de sottise?Non.Je n’avais rien à attendre d’elle.Ce que j’accomplirais, je le ferais seul, sans elle et, malgré elle, s’il le fallait.Mais quand?Comment?J’aurais été embarrassé s’il m’avait fallu alors me répondre à moi-même.II Je la sentis qui me suivait du regard.Silencieusement, j’ouvris la porte du placard et j’endossai mon paletot d’un air renfrogné, qui décourageait les questions.Pourtant elle n’ouvrit pas la bouche.Son regard muet disait assez combien elle réprouvait cette sortie inusitée. LES OCCASIONS PROFITABLES 21 A la dérobée, la main déjà appesantie sur le bouton de la porte, je lui lançai un « je sors » qui n’admettait pas de réplique.Dehors, un air vif me fit relever en frissonnant le col usé de mon paletot.Je sentis tout de suite que j’aurais dû revêtir mon manteau d’hiver, comme Hermine n’aurait pas manqué de me le recommander, si je lui en avais laissé la chance.Je m’engageai résolument dans la rue, afin de me couper toute velléité de retraite.Je l’imaginai dans mon dos, dissimulée derrière le rideau du salon, qui guettait de tous ses yeux la direction que je prendrais.Le froid de novembre me montait le long des jambes.Je hâtai le pas.Je ne savais pas encore trop bien où j’irais.Pourvu que je fusse dehors et que je sentisse le vent me fouetter le visage, je n’en demandais pas davantage.Etre délivré de cette présence que je sentais sourdement hostile, il ne m’en fallait pas plus pour le moment.J’eus vite atteint la rue Ontario.De quel côté tournerais-je mes pas?Je me balançai un moment sur mes pieds.A ma droite, la masse noire de l’église paroissiale n’était guère invitante.A gauche, par contre, des magasins aux vitrines illuminées, quelques restaurants d’une fréquentation douteuse, m’appelaient du clignotement de leurs néons étriqués.Je pris finalement sur ma gauche.Je le connaissais par cœur ce quartier ouvrier de Montréal que j’habitais depuis ma petite enfance.Chaque porte, chaque devanture m’était familière.Je traversai deux rues, puis de guerre lasse je poussai la porte d’un restaurant où il m’arrivait parfois de m’arrêter.Un air chaud et lourd, puant la graisse rance et les frites, m’accueillit en même temps qu’une musique assénée à dose massive 22 JEAN H AMELIN par un juke-box.Quelques habitués assis au comptoir détournèrent à peine la tête pour voir qui entrait.Je m’écrasai sur une banquette et je commandai un café qu’une serveuse au tablier crasseux, aux lèvres outrageusement rouges, m’apporta aussitôt, en doublant d’une voix rauque l’air à la mode craché par le juke-box.Non, vraiment, je n’avais pas eu de chance.Au fond de moi-même, j’étais forcé de m’avouer qu’Hermine avait raison.Ce quartier pauvre où j’étais né, ça n’avait pas été pour me faire démarrer sur une bonne piste dans la vie.Ma mère était morte alors que je n’avais que quatre ans.Je portais toujours sur moi sa photographie qu’on avait imprimée sur des cartes lourdement bordées de noir où, en dessous de sentences consolatrices de saint Paul et de saint François de Sales, on invitait à prier pour elle.Un beau sourire de jeune femme cerné à l’intérieur de cette bordure lugubre, c’était tout ce que je connaissais de ma mère.Mon père, rude ouvrier au masque sévère, ne s’était jamais remarié, une tante au sourire rare ayant pris charge du ménage.Les aînés s’étaient peu à peu dispersés et la famille, privée de son centre et de sa raison d’être, ne s’était pas reformée.Devenus adultes et s’étant mariés chacun de son côté, mes frères et soeurs ne se visitaient pour ainsi dire pas.Du moins ne me visitaient-ils plus depuis longtemps .De mon enfance chagrine, je ne me rappelais que mes études à l’école paroissiale.Elles ressortaient dans une grisaille que la soif et le plaisir d’apprendre ne parvenaient pas à dissiper.Des escaliers aux marches creusées par trois ou quatre générations d’élèves aux pieds traînards, de fortes odeurs de latrines mal entretenues, des jeux tristes dans une cour pluvieuse ou maculée de neige LES OCCASIONS PROFITABLES 23 boueuse, des bancs de travail durs et malpropres, c’était tout ce qui émergeait de la période de ma vie consacrée à ce qu’on appelait avec emphase mon éducation.Oh, c’est que j’avais été un bon élève ! Généralement en tête de classe, je recevais à chaque fin de mois une bourrade amicale de mon père, lorsque je lui présentais mon bulletin de notes, qu’il signait pesamment, comme un élève appliqué.Mais où cela m’avait-il mené ?Au sortir de l’école, les places étant rares, j’avais dû me contenter tout d’abord d’un emploi de garçon de course dans une épicerie, ce qui m’avait cependant permis de connaître la joie de gagner.Un camarade rencontré à point m’avait permis d’entrer dans une fabrique de tissus en qualité de messager de bureau.Au bout de quelques mois d’apprentissage, j’entrai au service de l’expédition.Je n’en suis jamais ressorti depuis lors, occupant divers postes d’une importance médiocre jusqu’à celui de commis qui est maintenant, et depuis longtemps, le mien.La vie haletante de cette vaste fabrique était si intimement liée à ma vie propre que, sans m’en rendre compte, à travers toutes ces années que j’embrassais aujourd’hui d’un œil désabusé, il me semblait que je n’avais pas vécu ma vie à moi, mais plutôt la vie d’une union exigeante, qui m’avait sans que je m’en aperçusse, ravi les meilleures années de ma jeunesse.C’est au service de l’expédition que j’avais d’ailleurs fait la connaissance d’Hermine.Nous nous sommes fréquentés durant un an et demi, puis je l’épousai.Tout à coup je me sentis las et je voulus être ailleurs, loin d’Hermine, loin de l’usine, loin de tout.Mais je chassai bien vite cette pensée. 24 JEAN HAMELIN — Je me demande bien ce que peut me vouloir Pamphile.A mon insu, cette idée me trottait en tête.Je cherchais à me rappeler, non sans peine, l’année où j’avais épousé Hermine.Je la revoyais dans sa robe blanche, la tête couronnée d’un voile qui voltigeait au vent dans un gai matin de juin.Tout au fond de mon souvenir, je croyais discerner un visage radieux.Non, ce n’était pas possible.Hermine ne pouvait être cette fille franchement pas mal après tout, que je revoyais à mon bras, il y avait de cela vingt ans.Mes camarades d’alors, presque tous dispersés depuis, m’avaient complimenté sur sa bonne mine, sur son air mutin, et je m’en étais senti tout fier.Hélas, c’était un leurre : Hermine ne pouvait avoir été ni si jolie, ni si fraîche, ni si tentante par ce gai matin de juin de l’année 1937.— Regardez-la donc maintenant ! Je me surpris à parler presque à haute voix.Heureusement personne ne paraissait avoir entendu.Je me passais la main sur les yeux.Malgré moi, cette idée m’obsédait.— Si je l’appelais ?Si je n’attendais pas qu'il m’appelle ?Après tout, c’est peut-être important ?L’image d’une Hermine jolie, et fraîche, et tentante dansa de nouveau devant mes yeux.Pamphile, Hermine .j’allais de l’un à l’autre sans savoir où poser mon esprit.Pour ma part, j’en étais sûr, j’avais joué franc jeu.Extérieurement, je n’avais guère changé.Je n’avais pas plus de cheveux en ce temps-là qu’aujourd'hui.J'avais souffert de calvitie si jeune ! et mes lunettes, qui précédaient des yeux atteints très tôt par une forte myopie, LES OCCASIONS PROFITABLES 25 je les portais aussi à l’époque de mon mariage.Toute la faute était sur elle, évidemment.Je l’avais toujours tenue à l’écart de mes problèmes et j’avais eu raison de le faire.Je n’avais pas été long à me rendre compte que cette petite femme noiraude au regard en diagonale ne comprendrait jamais rien à rien.D’ailleurs je ne l’avais pas aimée bien longtemps.Six mois ?Pas davantage, en tout cas.L’avais-je même jamais aimée ?Je me le demandais parfois.— Rien ne m’empêche de l’appeler.Si Pamphile qui ne doit jamais poser de geste inutile, a pris la peine de vouloir prendre de mes nouvelles, c’est peut-être qu’il a de bonnes raisons ?Je consultai ma montre.Voilà bien trois quarts d’heure que j’étais là à rêvasser devant ce café refroidi.Je me levai précipitamment.Je jetai la monnaie sur le comptoir et me dirigeai vers la porte.Près de la sortie, la cabine téléphonique béait toute grande.Je n’avais pas le numéro du cousin, mais le bot-tin usé par mille mains graisseuses bâillait lui aussi de toutes ses pages sales, aux coins racornis.Avec l’adresse, je trouverais facilement.Des Pamphile Lasonde il ne devait pas y en avoir des milliers, d’autant que le nom était rare.Je fis un pas vers la cabine, puis je m’arrêtai.— Non, pas tout de suite .Demain.j'appellerais demain, au bureau, en cachette d’Hermine.Cela valait mieux ainsi.Je sortis.L’air piquant du soir faisait un contraste trop grand avec l’atmosphère surchauffée du restaurant.Je serrai mon manteau contre mon corps et fis quelques 26 JEAN HAMELIN pas.Je me sentais plus calme.Il serait plus sage de rentrer à la maison.Je saurais bien encore une fois taire mon angoisse .Rejetée dans l’ombre par les néons, la masse noire de l’église restait silencieuse autant qu’imprécise.Je m’en-gageai sur ma droite et repris le chemin du logis.Une faible lueur s’échappait de la fenêtre du salon.Sans doute Hermine était-elle, comme tous les soirs depuis trois ans, accroupie dans un fauteuil, face à l’appareil de télévision qu’il m’avait bien fallu, de guerre lasse, lui procurer.A mon entrée, elle leva la tête et esquissa un faible sourire.Je lui rendis son sourire et la fixai avec plus d’attention.Non, je devais le reconnaître, elle n’avait jamais été jolie.Là aussi mon souvenir me mentait.Il ne coïncidait plus avec la vérité de ma vie.Dans la tristesse morne de la cuisine, je repris le journal que le repas du soir m’avait fait délaisser.Onze heures passaient lorsque j’allai me coucher.Peu après, Hermine rendit l’appareil à son silence et vint s’étendre contre mon flanc.Je la sentis qui se glissait le long de mon corps et qui tentait d’épouser la forme de mes membres.Je ne répondis pas à cette attente et feignis de dormir.Je l’entendis soupirer plusieurs fois, puis s’endormir.C’est alors que je dus m’endormir moi aussi. LES OCCASIONS PROFITABLES 27 III Les sursauts énervés des additionneuses rivalisaient avec le cliquetis sec et régulier des machines à écrire.Ils emplissaient la vaste pièce d’un bruit assourdissant que je ne remarquais plus depuis longtemps, mais qui avait vite fait d’exaspérer les rares visiteurs qu’on admettait au service d’expédition.C’est que la grande période de l’inventaire était arrivée, point culminant d’une année particulièrement chargée.On commençait à en parler trois mois d’avance, avec des soupirs mal résignés, l’inventaire étant pour chacun l’occasion d’heures de travail supplémentaires chichement payées et dont on sortait comme vidé de toute énergie.Un grand cahier verticalement rayé de lignes bleues était ouvert devant moi.De l’index gauche, je suivais les longs alignements de chiffres tassés à l’intérieur des colonnes, tandis que de la main droite, sans presque avoir à lever les yeux dessus les chiffres, j’actionnais l’additionneuse étonnamment docile à ma volonté.Ce travail fastidieux, qui consistait à totaliser les stocks de marchandises inscrits dans les livres, ne me répugnait pas.Tandis que mes camarades, Moineau, Bobet et les autres, pestaient contre l’inventaire, je trouvais dans ce surcroît de travail une sorte de stimulant que je goûtais comme une volupté.Plus j’avais, sur mon bureau, de travail accumulé devant moi, plus je goûtais de satisfaction.Je pouvais alors me lancer à corps perdu dans l’ouvrage, m’épuiser à la tâche, ne serait-ce que pour contenter le plaisir très vif que je prenais à me mesurer avec des difficultés qui paraissaient inouïes à d’autres.J’étais 28 JEAN H AMELIN sûr, en outre, que mon zèle infatigable finirait bien un jour ou l’autre par être signalé à l’attention de mes supérieurs.Il y avait près de vingt ans que j’attendais, de la part de la compagnie, une marque d’encouragement qui tardait à venir.Oh, certes, M.Baxter, le gérant, m’avait bien confié, en quelques circonstances, que l’on était fort content de mon travail, qu’on me tenait en plus haute estime que les autres employés du service de l’expédition, que la compagnie me considérait comme l’un de ses employés les plus dévoués et que je pouvais espérer, quelque jour prochain, me faire une situation enviable au sein de cette firme dont les filiales et la puissance rayonnaient à travers toute la province.Jusqu’ici, cependant, ces encouragements ne s’étaient pas traduits par de sensibles augmentations de traitement ou par des promotions significatives.Je comprenais très bien, comme M.Baxter me l’avait déjà expliqué, qu’on ne pouvait déplacer Marois, le chef de service, ou même Pelletier, son adjoint, dans le seul but de me caser.D’ailleurs la compagnie était intransigeante sur le chapitre de l’ancienneté : Marois et Pelletier étaient de vieux serviteurs et à moins d’une insubordination grave dont ils ne paraissaient pas devoir se rendre coupables, on tenait à les maintenir en place.Certes., on aurait bien pu me changer de service, lorsque des vacances s’étaient créées ailleurs, mais chaque fois la compagnie avait comblé les vides en faisant venir d’une de ses filiales un employé subalterne, presque toujours de langue anglaise.Chaque occasion ainsi manquée de prendre de l’altitude dans le service de la compagnie était le signal de véhémentes récriminations de la part d’Hermine, à qui j’avais fini par cacher les vacances qui se produisaient.Malgré LES OCCASIONS PROFITABLES 29 tout, la petite fleur espérance continuait de pousser ses racines et je croyais fermement qu’un jour viendrait où j’aurais moi aussi ma chance.Il suffisait de patienter.En attendant, je demeurais commis à petit traitement, légèrement inférieur à ce que gagnait un tisserand le moindrement expérimenté.Je pouvais ruminer au-dedans de moi-même toutes ces choses sans que mon travail en fût le moins du monde gêné.Mes opérations n’étaient point défectueuses pour autant et les totaux obtenus par l’additionneuse coïncidaient infailliblement avec ceux du grand livre à couverture rouge.— Ludger ! Ludger ! Je sursautai.Quatre, cinq, six voix lançaient mon nom, crié aux quatre coins de la salle, par dessus le vacarme des machines.— On te demande en avant! — Ça fait vingt fois qu’on t’appelle! C’est drôle, je n’avais pas entendu mon nom proféré, à plusieurs reprises, semblait-il, par l’intercom.Le cliquetis des machines à écrire avait cessé.Les additionneuses, à l’invite de ma propre machine, s’étaient tues elles aussi.Les dactylos, les doigts en l’air, me dévisageaient d’un air curieux.Je m’engageai dans le couloir, en achevant d’enfiler mon veston, et me dirigeai d’un pas hâtif vers le bureau de la téléphoniste.A peine avais-je poussé la porte du hall que Pamphile vint vers moi, la main tendue, avec dans la voix une gaieté qui, dès l’abord, me parut surfaite 30 JEAN HAMELIN — Je te dérange?— Pas du tout.c’est-à-dire que c’est l’inventaire, et que je suis un peu débordé de travail en ce moment.Je peux te consacrer tout de même quelques instants.— Ce ne sera pas long, je te le promets.J’ai appelé chez toi, hier; tu n’étais pas là.— Oui, ma femme m’a dit cela.Pamphile m’avait pris sous le bras et m’entraînait vers le divan massif que l’on réservait d’habitude aux visiteurs.— Elle est bien, ta femme?Elle a pas paru me reconnaître! — Oui, oui, elle est bien.A la cordialité forcée de Pamphile, je répondais par une froideur prudente et calculée qu’il dut remarquer, mais il n’en fit rien paraître.Tandis qu’il parlait avec l’animation dont il était coutumier, je le considérais avec plus d’attention.C’est qu’il avait changé, le cousin, depuis le temps où, petit fonctionnaire à l’hôtel de ville, il ne gagnait pas plus de trente dollars par semaine, c’est-à-dire guère plus que moi à l’époque.Des doigts gros et courts qui s’agitaient sans cesse au-dessus de cuisses puissantes, un ventre débordant une large ceinture brune d’un cuir de qualité, une moustache fine et lisse, parfaitement taillée, c’était bien le Pamphile que j’avais connu autrefois, mais arrondi aux angles et criant la bonne santé.D’un bref mouvement de hanche, il se débarrassa de son lourd manteau de chat sauvage et découvrit ainsi un complet d’une gabardine de prix, d’une coupe ample et dégagée.La chemise était impeccablement blanche et le col bien tiré.Aux manchettes brillaient deux énormes boutons dorés figurant des canards au vol; je me rappelai que le cousin était un passionné de la chasse. LES OCCASIONS PROFITABLES 31 Une cravate aux couleurs criardes était retenue à la chemise par une épinglette en forme de fusil de chasse.Elle disait assez l’ascension rapide du cousin dans un monde où la sobriété vestimentaire est mal portée, sinon déconsidérée.Quelques mots sur le temps qu’il faisait, sur ma bonne mine (j’étais plus pâle et j’avais les traits plus tirés que jamais) permirent à Pamphile d’éviter dès l’abord le sujet qui l’amenait.— Cigare?Je refusai: je ne fumais pas.Depuis mon mariage, je me privais de cigarettes par stricte mesure d’économie et j’avais d’ailleurs imposé à Hermine la même privation.Pamphile parlait avec une assurance qui voulait dissimuler son embarras, mais il n’y réussissait qu’à moitié.Pour ma part, je ne portais qu’une attention distraite à ce qu’il disait.Derrière son bavardage, les cahots de l’additionneuse continuaient de résonner dans mon cerveau, y formant des sommes fantastiques dont le total échappait à mon esprit, privé du contact physique de la machine, que j’imaginais poursuivant toute seule à ma place de folles opérations.Si la machine allait se tromper et anéantir des journées et des journées d’un travail aussi méthodique qu’acharné?— J’ai quelque chose pour toi.Je revins à la réalité.Devant moi, deux lèvres charnues venaient de laisser échapper une bouffée de fumée qui m’aveugla.— .quelque chose qui est, comme qui dirait, dans tes cordes.Enfin qui t’intéressera.Du moins, je l’espère! Il était maintenant courbé en avant.Ses yeux d’un bleu tendre cernaient mon regard, s’efforçant à le subjuguer.Je sentais, balayant ma figure, mon souffle court 32 JEAN HAMELIN et haletant.Je fis mine de reculer, mais son regard durci me suivit, se rapprocha du mien, me coupant tout espoir de retraite.— Tu dois avoir des loisirs, chez toi, le soir, à la maison?Je fis une moue qui ne voulait dire pas plus oui que non.Il insista.— A propos, qu’est-ce que vous pouvez bien faire, le soir?Vous ne devez pas sortir bien souvent, ta femme et toi?— Rarement.Ma femme n’aime pas sortir.Moi non plus d’ailleurs.— Alors qu’est-ce que vous faites?Ah oui, vous devez sans doute regarder la télévision! Un gros rire sonore avait secoué la ceinture brune.Les prunelles disparurent derrière des paupières bourrelées de graisse.— Moi, je lis, tu dois t’en douter un peu.Je lis même beaucoup.Comme je te dis, nous sortons peu.— Dans ce cas-là, tout ira bien.Tu es mon homme.Les gros doigts velus s’abattirent lourdement sur mon épaule.C’était, me sembla-t-il, en même temps qu’une marque de cordialité une prise de possession qui me fit frémir, sans trop que je susse pourquoi.— J’aurais besoin, reprit-il sur un autre ton, de quelqu’un pour me faire des discours.Alors, j’ai pensé à toi.Il prit le temps de s’éponger le front et continua: — Tu as de l’instruction.Tu dois savoir comment tourner ça, un discours?Moi, quand je m’essaie à faire des phrases et à mettre ça sur le papier, on dirait que ça veut pas marcher.Et puis, j’ai pas le temps! Qu’est-ce que tu veux?J’ai bien essayé quelquefois, mais quand on est pas fait pour une chose! Tiens, toi, si on te demandait de LES OCCASIONS PROFITABLES 33 brasser de grosses affaires, tu serais vite perdu?Même chose pour moi.Quand je me retrouve devant une page blanche, crac, je sais plus quoi écrire.Il s arrêta comme s’il était déjà rendu au bout de son idée.Puis il poursuivit, mais sans se hâter: Evidemment, je te dirais quoi mettre dans mes discours.Autrement.La ceinture tressauta de nouveau.Les yeux s’amenuisèrent.Les traits du visage se détendirent.Derechef il rit.Il me revint alors que, depuis quelque temps, j’avais vu le nom de Pamphile mentionné de plus en plus fréquemment dans la rubrique politique des journaux.Lorsqu’il avait été élu marguillier de sa paroisse, il avait même fait paraître sa photo dans « La Presse » ; je savais qu’une charge de marguillier est souvent le premier échelon qui mène à la politique active.— Des discours.Mais pourquoi faire des discours?repris-je.Est-ce que par hasard tu n’aurais pas l’intention de te présenter aux prochaines élections provinciales?Je croyais que c’était la politique municipale qui t’intéressait?— Pas assez payant, la politique municipale.On perd son temps à discuter avec un tas de cornichons qui ne comprennent rien à rien.Moi, je vise plus haut.Aux dernières élections, tu sais, j’étais l’organisateur de M.Beaubien, notre député.Il ne se représente pas pour raison de santé, et j’ai de bonnes chances d’être choisi comme candidat du parti dans le comté.Le chef me connaît personnellement et les petits services que j’ai eu l’occasion de rendre, du temps de M.Beaubien, m’ont fait remarquer de lui.A part ça qu’il y a aucun risque.Le comté est absolument sûr.-—Et tu voudrais que je te fasse tes discours? 34 JEAN HAMELIN Je m’étais arrêté, songeur.L’offre de Pamphile tombait mal.Ce régime qu’il venait me proposer de défendre n’avait jamais été le mien et bien que je suivisse de fort loin la chose publique, je le combattais avec assez de violence lorsque des discussions s’élevaient au bureau, ce qui, à l’approche des élections surtout, était presque quotidien.Les lois antisyndicales du régime, la corruption qu’il répandait largement autour de lui, l’espèce d’isolement dans lequel il tendait à placer la province par rapport au reste du pays, tout me répugnait dans la politique du parti au pouvoir.— Je me demande si je pourrai, balbutiai-je après quelques minutes d’hésitation.Même si je ne sors pas souvent, je ne dispose pas de beaucoup de temps.— Allons, allons, pas d’histoires! Tu peux pas me refuser ce petit service?Et puis, tu seras très bien payé.Tu peux me demander ce que tu voudras, tu l’auras.Je voulus tenter quelque résistance devant une offre qui, j’étais forcé de le reconnaître, me paraissait alléchante dans la situation où je me trouvais.— Je croyais, repris-je, que tu savais déjà que je suis loin d’être un disciple de ton chef, comme tu l’appelles, et que je suis loin aussi de le porter dans mon cœur.Pourquoi, sachant cela, viens-tu maintenant me proposer de faire tes discours?— Ne me dis pas que tu te laisserais arrêter par des scrupules de ce genre-là?Il se leva et jeta son cigare.Il était presque scandalisé, je crois.Il avait perdu son sourire du début et une ride soucieuse barrait son front.— Ecoute, Ludger.Je te demande pas d’être pour mon chef, ni même d’être pour moi.Tu as tes idées et je les respecte.Tout ce que je te demande, c’est que tu me LES OCCASIONS PROFITABLES 35 rédiges mes discours.Un point, c’est tout.Tu voteras ensuite comme tu voudras, cela me dérange pas le moins du monde! Je voulus protester.Quand même, si je parle contre mes idées, cela ne sera pas tout a fait honnete, ni pour toi, ni pour moi?Pamphile s était rassis au bout de son siège, cette fois.Il voulait, je le sentais, montrer sa volonté de régler rapidement la question.La tête en avant, les mains bien étayées aux cuisses, il me demanda brutalement, écartant tout sentiment de délicatesse: Veux-tu, oui ou non, faire de l’argent?Si tu en as pas besoin, évidemment, moi, ça me regarde pas.Tout ce que je voulais, c’était te faire gagner quelques piastres! A toi plutôt qu a un autre! Maintenant, si tu veux pas, je peux pas te forcer.Il s’était levé de nouveau.Peut-être s’apprêtait-il déjà à partir?Je pris peur et le retins d’un geste de la main.— Non, attends.Evidemment, tout pouvait s’arranger.IJ fallait tout de même voir.Il est vrai que si ce n’était pas moi qui les faisais, ces discours, ce serait un autre.Et puis, comme me 1 avait fait observer Pamphile, j’avais toujours le loisir de voter pour qui je voulais.Ma liberté de citoyen ne subissait comme telle aucune atteinte.N’y aurait-il pas lieu d’être satisfait de semblable arrangement?Il me semblait que oui, maintenant.Si je te demandais cinquante dollars par discours, fis-je, est-ce que ce serait trop?— Je t’offre le double.Cela te va?Et il m’en faudra une dizaine, au moins.Alors tu vois la galette que tu peux te faire? 36 JEAN HAMELIN Les chiffres dansaient une ronde joyeuse devant mes yeux.L’additionneuse et le service de l’expédition étaient loin, perdus là-bas dans mon dos.J’avais besoin de tant de choses dont je me privais depuis des années! Une petite voiture allemande, une maison de campagne, des vacances prolongées sur une plage américaine.Tout cela sautait à la fois à mon esprit, sans compter les choses que l’énervement me faisait oublier, mais dont j’avais également envie.D’un autre côté, il y avait cette cause à défendre qui n’était pas la mienne, à laquelle j’avais toujours été si farouchement opposé.Comme la vie savait vous placer dans de drôles de situations et présenter, au lieu du bon, le mauvais visage de la chance! Pamphile s’était rapproché, guettant ma réponse qu’il devinait favorable.— Alors c’est oui?— J’accepte, fis-je après un court silence.Deux minutes plus tard, j étais de nouveau a mon bureau et j’actionnais l’additionneuse avec une vigueur accrue.Les cahots de la machine atteignirent bientôt à une sorte de frénésie qui fit lever toutes les tetes.Un moment, encore une fois, les doigts des dactylos avaient suspendu leurs battements mécaniques.Des regards, je l’avais senti, s’étaient échangés dans mon dos.Des propos avaient circulé à voix basse, de bureau à bureau., Penché sur le grand livre à couverture rouge, je n entendais rien.Rien d’autre que la voix séduisante de l’espérance qui tentait de s insinuer entre la machine et moi. LES OCCASIONS PROFITABLES 37 IV — Fichu inventaire! Hermine bougonnait entre ses dents en passant une dernière fois en revue l’accoutrement bizarre que j’avais revêtu ce matin-là, comme chaque année à la fin de novembre, pour me rendre à mon travail: grosses bottes de simili-cuir doublées en peau de mouton, coupe-vent à carreaux rouges et bruns alternés, énormes mitaines de peau, le tout surmonté d’une imposante casquette à palette bleu marine.L’inventaire était le prétexte de cette mascarade, qui donnait à penser que je me rendais aux sports d’hiver plutôt qu’à mon bureau.— Tu es bien sûr que tu n’auras pas froid?Mon bien-être physique avait toujours été au centre des préoccupations d’Hermine.Que je fusse bien nourri et bien au chaud, et elle avait la satisfaction d’avoir accompli envers moi l’essentiel de ses devoirs d’épouse.Je sortis.Il y avait longtemps que je n’embrassais plus Hermine le matin, lorsque je quittais la maison.Il y avait tout aussi longtemps, probablement, qu’Hermine ne s’apercevait plus de cet oubli, quelle devait mettre sur le compte de la distraction ou des soucis toujours plus nombreux qui semblaient hanter à demeure mon esprit.Malgré l’embarras que me causait cet étrange accoutrement, je ne déviai point de mon itinéraire qui me faisait retrouver chaque matin, sans jamais les perdre, mes pas de la veille.Depuis dix-huit ans que je refaisais, presque chaque jour, le même trajet, je ne me permettais jamais la moindre dérogation à un itinéraire que j'avais rationnellement établi, dès notre retour de voyage de noces, parce que je l’avais jugé le plus pratique pour me 38 JEAN H AMELIN rendre de mon nouveau domicile à mon bureau.Hermine, qui devait me suivre du regard, postée derrière le rideau de la porte d’entrée, savait que rendu au troisième poteau je quitterais le trottoir pour traverser la rue en diagonale et arriver exactement à la hauteur de la boîte aux lettres qui marquait l’angle de la rue Ontario.J’en revenais à mes réflexions des derniers jours et je me félicitais de ne pas avoir parlé tout de suite à Hermine.Valait mieux attendre d’être sûr.On ne sait jamais?Si Pamphile allait changer d’idée?Si le parti allait choisir un autre candidat?D’ailleurs avec les questions dont elle n’aurait pas manque de m accabler, Hermine m aurait certainement mis en retard.Et cela il ne le fallait pas.A aucun prix.A l’arrêt du tramway, quelques personnes que je voyais presque chaque matin au même endroit, me considérèrent avec surprise.Je crus remarquer que des regards amusés flottaient sur ces figures d’habitude peu enclines à sourire, à une heure si matinale de la journée.L’obligation de gagner leur vie remettait chaque matin sur tous ces visages des airs renfrognés et maussades.Elle durcissait les traits, fronçait les sourcils, alourdissait les fronts.Le trajet ne fut, ce matin-là, ni plus long, ni plus court que de coutume.Je fus bousculé par la foule bigarrée de travailleurs taciturnes et d’écoliers tapageurs qui me servaient habituellement d’escorte.Chaque arrêt du véhicule était l’occasion d’une nouvelle ruée de voyageurs qui me portaient toujours plus loin vers la sortie arrière.Ces ballottements à gauche, puis à droite, n’étaient pas faits cependant pour me distraire de mes préoccupations.J en avais pour dix bonnes minutes avant de descendre au terminus.J’avais donc tout le temps de penser librement. LES OCCASIONS PROFITABLES 39 Avec l’aide que m’apporteraient Bobet et Moineau, l’inventaire ne durerait pas plus de trois jours.Je n’aimais guère cette partie du travail qui consistait à aller vérifier, dans un entrepôt non chauffé, les stocks de marchandises inscrits dans les livres du service de l’expédition.Je devais dénombrer les ballots, selon la catégorie du tissu, et voir ensuite s’ils figuraient bien dans les livres C’était un travail pénible et ennuyeux, compliqué par le fait que la marchandise entreposée ne coïncidait pas toujours avec les données des livres.Il fallait alors déceler l’erreur et on y mettait souvent plusieurs heures que je considérais comme perdues pour des tâches vraiment utiles.Bobet et Moineau étaient déjà arrivés quand je pénétrai dans l’entrepôt.C’était une vaste pièce quadrangulaire où régnait un froid humide et malsain, qui flottait entre d’interminables alignements de ballots cerclés de fer et enveloppés d’une toile rugueuse.Lorsque Bobet et Moineau me virent venir, ils se turent et prirent un air embarrasse dont je ne tins pourtant aucun compte.Au contraire, je décidai de hâter le travail.— Alors on commence?J étalai les livres dans le petit bureau poussiéreux de 1 entrepot ou nous irions nous chauffer quelques instants lorsque le froid deviendrait intolérable.— Ce qu’il peut être pressé celui-là! C’était Bobet qui avait marmonné entre ses dents.Je feignais de ne pas avoir entendu et je me mis à la tâche sans attendre son bon plaisir.Souple et grand garçon dégingandé, Moineau avait déjà escaladé un amoncellement de ballots.Il criait les lettres et les chiffres que je vérifiais, crayon en main, dans le livre ouvert devant moi.Cela 40 JEAN HAMELIN sonnait comme un étrange jeu de hasard un peu ridicule: B 27 .B 323 .C 40 .C 9!.Les lettres d’appel se répercutaient dans la salle immense, couraient le long des ballots, pour aller mourir contre un mur ou un alignement.La matinée se passa à cette tâche fastidieuse.Tout avait bien été jusque-là.On n’avait pas encore relevé d’erreur grave et si le travail continuait à aller de cette façon, on pouvait espérer terminer la besogne avant trois jours.Le nez dans mes livres, je n’avais pas vu passer l’heure.Aussi fus-je surpris d’entendre Bobet crier tout à coup: — On arrête?Moi, j’ai faim! Il avait été le dernier à se mettre à l’ouvrage, il était maintenant le premier à vouloir tout plaquer là pour aller manger.Il dégringola d’une pile de ballots, puis le moment d’après disparut à l’angle d’un alignement.Moineau consulta sa montre.— Midi moins quart.Nous pouvons bien faire halte?Ce disant, il venait vers moi.Il s arrêta, puis regarda autour de lui comme s’il craignait que quelqu’un ne l’entendit.— Attends un peu.Nous irons manger plus tard.Viens par ici, j’ai à te parler.Il se laissa bientôt tomber sur un ballot.La matinée avait été fatigante, je dois l’admettre.J avais refusé que l’on prît un seul instant pour se reposer, mais etait-cc bien la fatigue qui lui donnait cet air préoccupe qui était si peu dans son caractère?— Ce que j’ai à te dire est assez grave, fit-il.Son regard, de sévère qu’il était, devint presque dur.Je me sentis pâlir.Je redoutais depuis quelques jours ce genre d’entretien particulier avec Moineau car je savais où cela me mènerait.Quelques conversations surprises LES OCCASIONS PROFITABLES 41 par hasard, au bureau, m’avaient renseigné sur ce qui se préparait.Une pensée me traversa l’esprit comme un éclair.Je me sentis flageoler sur mes jambes.Tu as su quelque chose?On veut me congédier?C'est cela, n'est-ce pas?La panique qui se lisait sans doute sur mon visage força Moineau à un rire qui éclata spontanément.— Mais non! Qu’est-ce que tu vas chercher là! Depuis près de vingt ans que jetais à la compagnie, ça avait été ma grande peur d’être congédié.Quand les choses allaient mal au bureau, la crainte du congédiement me donnait des sueurs froides, la nuit, dans mon lit.Je savais qu’à la compagnie on ne s’embarrassait point de convenances lorsqu’il s’agissait de remercier les employés qui en prenaient le moindrement à leur aise avec les règlements.Ceux qui avaient cessé de plaire aux chefs de service pouvaient aussi s’attendre à être congédiés à une journée d’avis, et sans possibilité de recours.Je me rappelais non sans horreur des congédiements massifs d’employés souvent fort anciens à la compagnie.— Non, il ne s’agit pas de toi, reprit Moineau, mais cela te concerne quand même de très près, comme nous tous d’ailleurs.J’étais loin d’être rassuré.Qu’est-ce que celui-là allait encore m’annoncer de fâcheux?Au moment où tout commençait à bien aller pour moi, où j’avais plus que jamais confiance en l’avenir?— Cela est donc si grave?— Oui, c’est grave, fit Moineau qui s’était rembruni.Voilà.Les choses ne peuvent plus aller de ce train-là bien longtemps.Hier encore, Belleau a été renvoyé sous un prétexte futile.Nous n’avons plus à la compagnie aucun 42 JEAN HAMELIN moyen de nous protéger contre l’arbitraire.Toi, moi, n’importe qui, pouvons être mis à pied du jour au lendemain sous le motif le moins fondé.Actuellement, je te le répète, nous n’avons à notre disposition nul moyen de nous défendre dans la légalité.— Et alors?— Nous n’avons plus qu’une chose à faire: fonder un syndicat.Seul un syndicat nous procurerait la protection nécessaire.C’est l’argument que je redoutais entre tous car je connaissais la chanson.Néanmoins je voulus tergiverser: — On a essayé par deux fois dans le passé, dis-je, et ça n’a pas marché.Je sais bien comme toi qu’un syndicat pourrait nous être utile.Pourtant.— Si cela n’a pas marché dans le passé, coupa Moineau en se levant, c’est que les employés des divers services n’ont pas voulu former un front commun.Les intérêts particuliers de chaque service ont constamment pris le pas sur l’intérêt général et la direction a toujours fait de ses pieds et de ses mains pour semer la division dans nos rangs.Ce temps-là est révolu.Les choses ont changé.— Mais les employés du bureau sont plus difficiles à syndiquer que les tisserands, fis-je remarquer.Ils sont si individualistes! _______Aujourd’hui, reprit Moineau, ce n’est plus une objection.Toutes proportions gardées, nous gagnons moins cher que les tisserands.Cela ne peut pas durer indéfi- niment- .Je réfléchissais.Peut-être l’initiative avait-elle du bon.' Et si elle avait quelque chance de réussir?Il y avait surtout un élément du problème qui ne pouvait me laisser indifférent. LES OCCASIONS PROFITABLES 43 — Mais un syndicat, cela veut dire des augmentations de salaires?— Naturellement.Une de nos premières revendications serait un rajustement des salaires, qui ne correspondent plus au niveau actuel du coût de la vie.Je ne sentais presque plus les morsures du froid.Un moment, Moineau resta silencieux.Avec la pointe du pied, il décrivait, sur le plancher de bois sale de l’entrepôt, de petits cercles concentriques.— Tu serais prêt à marcher avec nous?Il avait dit cela avec détachement, en évitant de me regarder en face.— Cela dépend, fis-je au bout d’un instant d’hésitation.S’il n’y a pas trop de risques.La réaction fut vive.C’était comme si je l’avais giflé.Il me saisit brusquement aux épaules et me secoua rudement.— Ecoute, Ludger, nous avons besoin de toi et tu vas te joindre à nous, que tu le veuilles ou non.Tout le service de l’expédition est dans le coup et plusieurs employés des autres services sont gagnés à notre cause.Tu ne peux pas faire constamment bande à part.Tu vis en société, ne l’oublie pas, mon vieux.Je me taisais.Je m’avouais intérieurement qu’il avait peut-être raison.De toute façon, il aurait été malhabile de ma part de me dissocier de mes camarades sans savoir d’abord si l’entreprise pouvait avoir des chances de succès.S’ils allaient réussir, cette fois, alors je ne voudrais pas être en reste?Je n’étais pas défavorable à l’implantation d’un syndicat à la compagnie et en fait il n’y avait que le risque du congédiement pour me faire hésiter.Moineau avait desserré son étreinte et s’était éloigné de quelques pas.Finalement ce fut moi qui repris: 44 JEAN HAMELIN — Qu’attendez-vous au juste de moi?— Que tu assistes à une réunion préliminaire qui aura lieu mercredi chez Bobet, dans sa cave.Il se tut, puis ajouta à voix basse, sur le ton de quelqu’un qui veut hâter les choses: — Alors c’est oui?Tu viendras?Je restais en proie à l’incertitude.— Je ne sais pas encore.Je ne peux pas te donner de réponse tout de suite, comme ça.Bien sûr, je suis plutôt favorable à l’idée, mais ça tombe mal.J’ai beaucoup de travail de ce temps-ci, le soir, à la maison, et je me demande si mercredi.— Ton travail attendra, c’est tout.Il faut absolument que tu sois des nôtres, tu m’entends?Il se faisait plus pressant, mais d’un autre côté je me sentais mal à l’aise d’être ainsi bousculé.J’avais l’impression que Moineau voulait me forcer la main et qu il attentait presque à ma liberté de decider par moi-meme de mon propre avenir.— Je te laisse jusqu’à demain pour réfléchir.Tu auras tout le temps de penser où se trouve ton véritable intérêt.— C’est bien.Je te donnerai ma réponse demain.— Salut.Il était déjà loin.Je le regardai qui s’en allait d’un pas rapide et résolu.Pensif, je me dirigeai vers le petit bureau de l’entrepôt où j’avais laissé mon lunch, le matin, à l’arrivée.Je commençai à manger en silence.Irais-je à cette réunion?M’abstiendrais-je?Quel était le parti de la sagesse?Faisait-il route commune avec celui de l’intérêt?J’en parlerais dès ce soir à Hermine. LES OCCASIONS PROFITABLES 45 Plutôt non.Comme pour les discours du cousin, je lui tairais la chose, au moins pour quelques jours.Quels conseils pouvais-je espérer d’Hermine?Elle n’avait jamais rien compris à ces choses.Il était préférable, encore une fois, de la laisser dans l’ignorance de mes préoccupations.V On m’avait placé au deuxième rang, sur la tribune, face à l’auditoire.Un peu surpris de me trouver aussi en évidence, je regardais, sans trop la voir, cette masse humaine dont les têtes oscillaient de gauche et de droite, au milieu d un écran de fumée bleue.La foule était généralement grave, attentive et comme résignée d’avance.On discutait entre soi, à mi-voix, sans encore oser se prononcer trop ouvertement.Je me tâtai pour m’assurer que c’était bien moi qui étais là, sur cette tribune, bientôt assis aux côtés d’hommes politiques influents, pour lesquels j’avais professé jusque-là le plus entier mépris.Par contre, je m’attendrissais à l’idée de me retrouver dans un paysage qui m’était familier.Paysage aux murs de plâtre craquelés, noircis par les ans, aux cases d’acier dont des élèves négligents avaient oublié de fermer les portes et qui révélaient aux regards indiscrets leurs trésors oubliés de coupe-vents en lambeaux, de foulards maculés, de couvre-chaussures éven-trés, de vieux caoutchoucs perdus.Décidément, cette salle de l’école paroissiale n’avait guère changé depuis le temps de mon enfance.A croire qu’on n’y avait jamais fait le ménage depuis.Je fris- 46 JEAN H AMELIN sonnais en songeant que c’était dans cette affreuse bâtisse sale, sombre et malodorante qu’on avait pourvu à mon éducation, qu’on avait jalousement veillé sur ma bonne conduite, qu’on avait voulu laisser germer en pot mon esprit, afin qu’il ne prît point au dehors de mauvaises racines.Cette chance que me fournissait Pamphile de m’élever au-dessus de moi-même, de me réaliser au delà de la vie médiocre que j’avais menée jusqu’ici, n’était peut-être pas à dédaigner si elle signifiait le salut possible, par-delà Hermine, par-delà les camarades, par-delà une enfance misérable?Quant aux principes que j’avais professés et qui m’étaient apparus jusque-là immuables, eh bien, mon Dieu, j’avais toujours le temps d’aviser.On verrait bien, plus tard.Pamphile avait manifesté le désir que j’assiste à cette assemblée qui suivrait le choix du candidat du parti et il m’avait été difficile de me dérober.Le cousin pouvait cependant dormir tranquille; il avait reçu de l’organisation centrale toutes les assurances concernant le choix que ferait l’assemblée.On avait pris soin d’écarter toute autre candidature, bien qu’un médecin du quartier jouissant d’une grande popularité parmi les ouvriers eût résisté jusque-là à tous les arguments.Mais que le docteur Ga-gnier laisse ou non porter son nom devant les délégués du congrès, il était clair que Pamphile serait choisi haut la main par les délégués et qu’il aurait ainsi l’occasion de prononcer le premier discours que j’avais rédigé pour lui.Peu sûr de ses dons encore naissants d’orateur politique, il avait, contre la coutume ordinaire, tenu à avoir sous la main un texte écrit, plutôt que de se hasarder dans une improvisation aventureuse qui aurait pu tourner à son désavantage. LES OCCASIONS PROFITABLES 47 — Viens entendre toi-même comment cela sonnera, m’avait-il dit au téléphone.Cela t’aidera pour les autres.Je te ferai réserver deux chaises sur l’estrade.Je promenai autour de moi un regard circulaire.Les visages qui m’entouraient m’étaient complètement inconnus.Je ne pus me défendre, à l’égard de ces hommes, d’une sourde hostilité et je ressentis au-dedans de moi-même une certaine crainte.Les autres, qui ne me reconnaissaient pas pour un des leurs, me considéraient aussi avec méfiance.Qu’étais-je venu faire dans ce milieu auquel, parfois malgré des sollicitations pressantes, j’avais toujours évité soigneusement de me mêler et où je me sentais en ce moment comme un étranger?A vrai dire, dès ce moment, la tentation avait été forte pour moi de saisir mon chapeau et de m’en aller.Mais je me ravisai.Pamphile pourrait avec raison s’en trouver mécontent.En outre, je n’avais guère à me plaindre.Je devais reconnaître que ce-premier discours, que j’étais tout de même curieux d’entendre, m’avait été payé rubis sur l’ongle.J’avais donc tout intérêt à dominer ma répugnance.Il fallait que je comprisse, une fois pour toutes, où logeait mon véritable intérêt.C’était l’occasion ou jamais, je le sentais confusément, de tenter la chance, quelle fût bonne ou mauvaise.La tribune se garnit rapidement et la salle fut bientôt comble.Il ne restait plus une chaise libre.Les premières rangées étaient occupées par les délégués au congrès, le reste de la salle étant abandonné aux partisans sûrs, mais qui n’avaient pas droit de vote pour le choix du candidat.Les deux groupes étaient d’ailleurs fort dissemblables.Au premier rang, se remarquaient surtout des hommes 48 JEAN HAMELIN jeunes, dont les vêtements trahissaient un accès récent à la prospérité.C’étaient les enfants chéris du régime, dont ils avaient su profiter sans trop se gêner.Leur succès pouvait se lire aisément sur leurs cravates aux agencements de couleurs baroques, aux motifs criards.Ils parlaient entre eux haut et fort, s’agitaient sur leurs chaises, se levaient pour donner des poignées de mains et supputer les chances des candidats.En dépit de leur extérieur bourgeois, c’étaient des êtres grossiers, au langage vulgaire, et qu’aucune vergogne ne semblait devoir arrêter.Malgré une vue mauvaise, je crus reconnaître parmi eux des gens influents du quartier, quelques professionnels arrivistes, des marchands, des garagistes, des vendeurs d’autos usagées, des propriétaires de clubs de nuit.L’autre groupe, qui n’avait pas droit à des sièges, masquait tout le fond de la salle et s’avançait sur les côtés presqu’aux degrés de la tribune.Il était, de toute évidence, composé d’ouvriers et de petits employés.Ceux-là ne semblaient pas vouloir se prononcer trop catégoriquement.Ils fumaient placidement pipes et cigarettes, parlaient peu, haussaient les épaules avec scepticisme.C’était le fort contingent des partisans, qui n’avaient aucune voix au chapitre et qui ne se faisaient pas faute, à l’occasion, de critiquer ou de moquer les têtes dirigeantes du régime.Cependant, soit par conviction, soit par intérêt, ils l’appuyaient quand même de leur vote.Depuis vingt ans et plus, ils étaient habitués à se faire imposer un candidat par l’organisation centrale, sans qu’on leur permette seulement d’ouvrir la bouche.Parfois ils faisaient mine de résister et affirmaient fièrement leur désir d’indépendance.Mais, à la moindre alerte, ils rentraient rapidement dans le rang et votaient aveuglément pour le candidat que le parti leur désignait, quel qu’il fût.Lui ou LES OCCASIONS PROFITABLES 49 un autre, peu leur importait au fond.Que ce fût un homme influent et débrouillard qui pourrait, lorsqu’ils en auraient besoin, arranger leurs petites affaires ou leur obtenir quelque privilège, c’est tout ce qu’ils demandaient.Qu’il s’enrichît aux dépens de la collectivité une fois élu, cela ne les troublait guère.Ils lui en auraient presque voulu de ne pas le faire.Ne l’eût-il pas d’ailleurs fait qu’ils l'auraient tenu pour un imbécile qui ne savait pas saisir l’occasion quand elle passait.Aussi lorsque, tout à 1 heure, le candidat du parti allait être proclamé, ce seraient eux qui crieraient le plus fort leur enthousiasme.Une vibrante clameur ébranla tout à coup la salle, qui se retrouva debout.L’unanimité se faisait d’abord par les pieds, avant d’unir les bouches dans une même acclamation.C’était l’entrée des personnalités déléguées par l’organisation centrale et en tête desquelles il me fut facile de reconnaître Pamphile, qui salua l’assistance d’un geste large de la main.Les délégués avaient clairement manifesté, dès ce moment, leur préférence; autant dire qu’ils avaient déjà fait leur choix.Au passage, Pamphile plongeait dans les rangées de délégués ou de partisans pour serrer des mains.Puis il gravit les degrés de la tribune et les acclamations redoublèrent d’intensité.Arrivé près de moi, il me sourit et me murmura à l'oreille: — Tu vas voir l’effet que va faire ton discours! Formidable! Il n’avait jamais été si aimable avec moi.— Ta femme n'est pas là?Déjà d’autres mains à serrer l’empêchèrent d'attendre la réponse, qui ne vint d'ailleurs pas.Une angoisse inconnue me saisit à la gorge.Il me semblait maintenant que toute la salle me regardait avec 50 JEAN H AMELIN désapprobation, que tous ces ouvriers qui étaient là, massés à l’arrière, me reprochaient obscurément quelque vague trahison.Les choses allèrent rondement.Le nom de Pamphile fut proposé le premier et une telle clameur l’accueillit que le choix du congrès paraissait déjà fait.Pourtant, à l’arrière de la salle, un petit groupe lança le nom du docteur Gagnier.Il ne recueillit que quelques applaudissements épars.Aucun des délégués n’avait bougé.Le petit groupe insista, mais le président déclara sans ambages que le privilège de proposer les noms des candidats revenait aux seuls délégués.Quelques interrupteurs tentèrent vainement de faire entendre une protestation, criant que les délégués avaient été choisis arbitrairement, mais les huées de la salle les forcèrent au silence.Pamphile fut immédiatement proclamé candidat du parti à l’unanimité sans que l’on jugeât nécessaire d’enregistrer d’autre candidature ou de recourir à un vote.Entre temps, des fiers-à-bras avaient rendu à la salle son unité en expulsant cavalièrement trois ou quatre récalcitrants.Je considérais toutes ces manœuvres avec un reste d’inquiétude.Je connaissais bien le médecin dont le nom avait été lancé par quelques partisans et j’étais sûr qu’il représenterait le comté beaucoup mieux que Pamphile ne saurait jamais le faire.Mais voici que le candidat élu s’adressait maintenant à ses partisans.Je me sentis rougir jusqu’aux oreilles lorsque j’entendis retentir, portées par de puissants hauts-parleurs aux quatre coins de la salle et probablement aussi à l’extérieur, les pauvres phrases que j’avais péniblement LES OCCASIONS PROFITABLES 51 édifiées sur quelques lieux communs que Pamphile m’avait fournis.Déformées par la mauvaise prononciation de l’orateur, amplifiées par les hauts-parleurs, les phrases me semblaient émaner d’un autre, vidées de leur sens, stupides.J’en eus presque la nausée.Parfois je ne reconnaissais plus mon texte.Jugeant sans doute mon enthousiasme par trop modéré, Pamphile avait renchéri sur les termes.Il avait ajouté de son cru des adverbes et des adjectifs excessifs qui donnaient à mes phrases une force que je ne leur soupçonnais pas et qui soulevait dans la salle des vagues d’applaudissements bruyants.Il était clair que Pamphile avait dépassé outrageusement ma pensée et me faisait dire des choses que je n’avais jamais écrites.Il connaîtrait sûrement ma façon de pensée lorsque l’occasion se présenterait.Voici maintenant qu’il s’était rassis au chant traditionnel de « Il a gagné ses épaulettes » hurlé par toute la salle.Une longue séquelle d’orateurs devait le suivre au micro pour chanter les bienfaits du régime.Je résolus dès lors de gagner la sortie.Je quittai mon siège par l’arrière, écartant quelques pïartisans étonnés qui me dévisagèrent avec malveillance, et je me retrouvai bientôt dans la rue.Je humai profondément l’air revigorant de la nuit et m’éloignai à pas précipités du lieu de la réunion.Les hauts-parleurs continuaient à déverser dans une rue solitaire et indifférente, où seuls quelques badauds s’étaient .attardés, leurs flots de paroles creuses.Les clameurs et .les applaudissements qui venaient de la salle semblaient hors de mesure avec le calme blafard de ce carrefour désert, perdu dans la nuit. 52 JEAN HAMELIN VI Je l’entendais qui errait dans la maison comme une âme en peine.Privée de la télévision, son unique passe-temps, il était visible qu’elle ne savait à quoi employer sa soirée.Indifférent à son manège, je tapais à la machine.Je m’étais installé sur la table de la cuisine, sitôt le repas du soir terminé.C’était le seul endroit de la maison où je pouvais travailler en toute tranquillité d’esprit, Hermine fuyant la cuisine dès que la dernière assiette, dès que le dernier couteau avaient été rangés dans l’armoire à vaisselle.Le salon devenait alors son fief à elle et je le lui abandonnais d’habitude sans livrer combat.Ce soir-là, je lui avais demandé par extraordinaire de ne pas ouvrir l’appareil de télévision.J’avais prétexté un important travail à achever, précisant que tout bruit extérieur était susceptible de me déranger, ce que je ne tolérerais pas.Hermine en était restée interdite.Je m’attendais à une tempête de récriminations, mais rien ne vint.Elle était demeurée un moment silencieuse et comme figée sur place à se demander si je me rendais bien compte de l’étendue du sacrifice que j’exigeais d’elle.Pourtant elle n’avait point répliqué et avait vite battu en retraite au salon.Je l’imaginais, recroquevillée selon son habitude dans son fauteuil, les jambes repliées sous elle, comme isolée de la vie physique de la maison.Cuvait-elle sa colère, sans trouver quoi que ce fût à répliquer, ou bien avait-elle opté pour le sage parti de la résignation?Je ne me le demandais même pas, tant j’étais pris tout entier par mon travail. LES OCCASIONS PROFITABLES 53 Pour un long moment, ça avait été dans le salon le silence le plus complet, à se demander même si elle y était encore.Je n’aurais pu évaluer en temps la durée de cette accalmie.Une demi-heure?Une heure?Davantage?Je n’aurais su le dire.Tout à coup, j’entendis les savates d’Hermine, lourdes de leur tâche fastidieuse de la journée, se mouvoir pesamment dans le couloir.Je levai la tête: elle paraissait dans l’embrasure de la porte.Sans chercher à s’en défendre, presque machinalement, elle coula un regard interrogateur vers la machine à écrire, devenue soudain silencieuse.Elle resta là, sur le seuil, à se balancer quelque temps sur ses jambes, se demandant si je l’inviterais à rester ou si elle retournerait au salon.Avec un profond soupir, elle se décida finalement à pénétrer dans la cuisine et, pour bien montrer qu'elle n’entrait pas sans motif, uniquement pour satisfaire sa curiosité, elle se dirigea vers l’évier.Elle fit gémir la chantepleure, s’en excusa par un grognement à peine perceptible, puis se remplit lentement un grand verre d’eau quelle but à petites gorgées.Je sentais quelle mettait tout son soin à poser des gestes feutrés, afin que je me rende compte qu’elle évitait soigneusement tout bruit susceptible de m’irriter davantage.Je la suivis de nouveau du regard.Elle avait ouvert l’armoire, paraissant y chercher quelque chose, mais elle la referma sans y avoir rien pris.Il devenait clair quelle voulait rester là, sous mes yeux, à me regarder travailler.Je sentis dès lors quelle ne retournerait pas au salon, qu’elle ne voulait pas y retourner. 54 JEAN HAMELIN Elle prit un ouvrage d’aiguille qu’elle avait, comme à dessein, négligé de ranger dans son panier d’osier, puis s’installa dans la berceuse, près de la table.— Je ne te dérange pas au moins ici?La voix s’était faite humble et neutre.Un mouvement de générosité me dicta ma réponse.J’aurais sans doute préféré qu’elle ne restât pas là, mais je m’entendis qui lui disais sans animosité aucune dans la voix: — Mais non, tu peux rester.Je le regrettai aussitôt et m’en mordis les lèvres de dépit.C’était une première défaite, consentie presque malgré moi, contre mon gré.J’avais cédé à un vague sentiment de pitié, ce qui était ordinairement contraire à mes principes.Je sentis que j’allais m’en repentir.Je fis un effort mental pour m’abstraire de cette présence qui me gênait et pris le parti de ne plus m’occuper d’elle.D’ailleurs le travail allait très bien.Avec un peu d’entraînement, j’en étais arrivé à constater qu’il était beaucoup plus facile que je ne le croyais d’abord de rédiget des discours politiques.Il suffisait de trouver un certain ton.De temps à autre, je levais machinalement les yeux et j’observais Hermine à la dérobée.Elle ne semblait plus faire aucun cas de moi et paraissait maintenant se passionner pour son travail d’aiguille.Elle était résignée.Elle ne saurait rien ce soir encore de cette activité nouvelle et mystérieuse que je lui cachais depuis quelque temps.— Tu ne prendrais pas une tasse de café?Il me semble que cela té ferait du bien.Tiens, elle était encore là! J’avais presque fini par l’oublier! Un café?Pourquoi pas, en effet?Tandis que le percolateur lancerait ses soubresauts, j’achèverais ma péroraison.Je n’en avais d’ailleurs plus pour longtemps. LES OCCASIONS PROFITABLES 55 — Oui, un café me fera du bien.Mes bras se raidirent contre la machine que je repoussai vigoureusement au centre de la table.Je me détendis un moment et la regardai.Elle me sourit timidement et je répondis à son sourire.Elle dut penser que j’étais furieusement content de ma soirée.Je la vis de dos qui s’affairait autour de la cafetière.Pendant qu’elle pouvait fuir l’emprise de mon regard, elle en profita, tout en feignant l’indifférence, pour glisser une nouvelle tentative: — Ça va à ton goût, ton travail?— Mais oui.— C’est de la traduction?— Non.— Ah, je croyais.Je ne pus réprimer un mouvement d’impatience.— Il est pourtant clair que ce n’est pas de la traduction, fis-je.Tu vois bien que je ne me réfère à aucun texte.Et j’ajoutai plus bas, comme pour moi tout seul: — Je compose.Une partie de mon secret m’avait filé entre les doigts.Il était maintenant trop tard pour le rattraper.Elle s’était retournée, les yeux écarquillés par l’étonnement.Elle ne semblait pas avoir compris.Ce qui dans son cas n’était pas nouveau.Je crus devoir ajouter: — Oui, je compose.J’invente, si tu veux.— Tu inventes?Que pouvais-je inventer?Avais-je seulement une tête d’inventeur?La lumière ne se faisait jamais bien vite dans l’esprit d’Hermine! — Tu inventes quoi?reprit-elle, obstinée.Je ne suis pas sûr qu’il n’y eut pas quelque vanité dans ma réponse. 56 JEAN HAMELIN — Des discours.Voilà! J’attendis une réaction qui ne vint pas.Ma vanité tombait à plat, mais c’est elle encore qui me força à préciser: — Je fais des discours politiques, si tu veux le savoir.Une lueur traversa les yeux d’Hermine.— J'ai deviné, s’écria-t-elle! Tu travailles pour les élections! Afin de témoigner de sa vivacité d’esprit, si inhabituelle qu’elle en était la première surprise, elle ajouta: — C’est pour Pamphile, je suppose?Je relevai vivement la tête.C’était à mon tour d’être étonné.— Comment as-tu pu trouver ça?C’était facile! Avec les élections dans moins d’un mois et Pamphile qui se présentait dans le comté, le joint n’était pas très malin à tirer! — Alors tu lui fais ses discours?De mieux en mieux.Hermine marquait des points.— Oui, il me l’a demandé.Pamphile est absolument incapable d’écrire quoi que ce soit et comme il ne peut pas improviser non plus, il lui faut des textes.C’est moi qu'il a chargé de cette besogne.Elle s’était repliée sur son silence.Il lui fallait digérer lentement toutes ces choses avant de chercher à en savoir plus long.Elle sortit deux tasses de l’armoire et, toute songeuse, les déposa sur la table.J’essayais de lire dans ses pensées, ce silence appuyé étant chez Hermine le signe de la plus inquiétante réflexion.Soudain son visage s’éclaira.— Alors, ça doit être payant? LES OCCASIONS PROFITABLES 57 Voilà.Nous y étions.La grande question d’argent arrivait sur le tapis.Que ne m’étais-je tu?Qu’avais-je besoin de tout dire, et ne pas continuer à tout lui cacher?Je ne pouvais quand même pas laisser sa question sans réponse, maintenant que l’essentiel était dit.— Oui, assez.— J’ai bien pensé que si Pamphile se présentait, il aurait besoin de toi.Comme tu dis, les discours, ce n’est pas son fort! Elle s’assit à distance, sur une chaise droite, s’appliquant à faire fondre son sucre à petits coups secs, avec le bout de sa cuiller.— C’est plutôt ton genre à toi.Pour ça, oui! — Plus que Pamphile, en tout cas! — C'est aimable à lui d’avoir pensé à toi.Il aurait pu donner cela à un autre et.Elle s’était arrêtée.Puis tout à coup elle leva la tête.— Mais j’y pense.Le parti de Pamphile, il me semble que ce n’est pas le tien?Vous ne vous êtes jamais entendus là-dessus! J’avais osé espérer quelle l’aurait oublié! Mais non.Elle avait toujours de la mémoire quand il ne fallait pas.Elle enchaîna, comme si elle ne parlait que pour elle: — Cela ne fait rien.Un parti ou l’autre, c’est la même chose.Ce qui compte, c’est d’être du bon côté.Du côté qui paye.Elle rit.Ma foi, elle était lancée.Elle croyait sans doute tranquilliser ma conscience en s’efforçant de justifier chez moi un changement si radical dans mes opinions politiques.D’ailleurs s’agissait-il vraiment d’une volte-face?Je m’étais réservé justement le droit de voter comme je l’entendais et Pamphile savait à quoi s’en tenir à ce sujet. 58 JEAN HAMELIN Elle qui n’entendait rien à la politique, la voilà maintenant qui parlait sans arrêt.Je lui donnais d’habitude si peu de chance d’émettre des opinions que, cette fois, elle en profitait largement.— Ceux qui sont élus, c’est pour s’en mettre plein les poches, dit-elle.Et ils font bien.Moi, si j’étais à leur place, je ferais pareil.J’espère que Pamphile va être assez fin.Je n’avais aucune crainte là-dessus.J’étais parfaitement rassuré quant aux futures intentions du cousin qui saurait bien « faire comme les autres ».Comme les surcharges faites à mon texte par Pamphile, la justification d’Hermine dépassait la mesure.D’abord ma conduite n’avait pas besoin d’être légitimée à mes yeux et je me sentais, je crois, la conscience en repos.Je ne trahissais rien.Si ce n’était pas moi qui les faisais ces discours, me répétais-je, ce serait un autre.Et probablement que l’autre en userait avec moins de modération.Peut-être étais-je après tout celui qui limiterait les dégâts?Cette pensée me satisfit assez.La machine à écrire absorba de nouveau le tic-tac de l’horloge et reprit son va-et-vient percutant.Quelques lignes seulement et je mettrais le point final à cette péroraison qui, le lendemain, dans quelque école de quartier, coulerait comme miel dans des oreilles complaisantes, toutes disposées à en goûter et l’envol et la sincérité.VII Ce ne fut pas avant la mi-janvier que la réunion de fondation du syndicat put enfin avoir lieu.La date ei LES OCCASIONS PROFITABLES 59 avait été retardée de jour en jour, depuis une quinzaine, les intéressés invoquant à tour de rôle des raisons personnelles impérieuses pour la faire différer.C’est qu’au fond, exception faite de Moineau et de Bobet, promoteurs de l’idée, chacun craignait d’avoir à poser un geste positif, lourd de conséquences imprévisibles pour l’avenir.Théoriquement, tous Jfavorisaient l’éclosion d’un syndicat à la compagnie, mais s’agissait-il de passer à l’action, chacun se dérobait à son tour, sous un prétexte ou sous un autre.Un tramway et un autobus me portèrent en une demi-heure de mon domicile à celui de Bobet qui habitait une rue étroite aux maisons basses.Au premier coup d’œil, la rue était minable et l’apparence de la maison assez médiocre.Je ne suis pas sûr de ne pas m’en être alors un peu réjoui intérieurement.Cette constatation faite, qui me procura assez de satisfaction, je poussai vivement la porte pour échapper à l’étreinte implacable du froid.Mon entrée donna lieu à quelques exclamations ironiques.Je crois bien qu’on avait désespéré de me voir.Ce fut un beau chorus.— Hé, les amis ! Regardez ! C’est Ludger qui arrive ! cria à tue-tête le premier qui m’aperçut.— On n’attendait plus que toi pour commencer ! fit un autre.On m’entoura et Bobet m’aida à me défaire de mon paletot.Je serrai quelques mains et m’efforçai de trouver un sourire pour chacun.Moineau compta ses gens.Il ne manquait plus personne en effet parmi ceux qui avaient promis de venir.«I 60 JEAN HAMEL1N Je m’avançai une chaise que je plaçai un peu en retrait, au dernier rang de l’assistance.De cette manière, je voulais faire sentir à mes camarades que je désirais me tenir en marge de leurs discussions.J’étais venu plutôt en observateur, je ne voulais pas trop m’engager, et je réservais mon opinion sur ce qui allait être débattu.J’eus peine à dissimuler mon impatience de ce que les camarades perdaient un temps précieux à causer entre eux et tardaient à aborder de front l’objet de la réunion.Les derniers incidents de la campagne électorale (vols de boîtes de scrutin, saccage de comités du parti d’opposition, disparition de listes électorales) occupaient tous les esprits et alimentaient la conversation.Tous étaient des adversaires déclarés du régime, mais ils ne s'entendaient guère entre eux sur les moyens à mettre en action pour le renverser.Ils s’échauffaient à discuter l’avenir de la province, avec de grandes phrases emphatiques sur la liberté et la démocratie, mais, d’autre part, ils reculaient le plus possible l'échéance qui les concernait, eux, directement.A un problème concret les touchant de près et dont ils tenaient peut-être la solution entre leurs mains, ils préféraient des discussions abstraites sur des questions dont l'envergure les dépassait et auxquels ils ne pouvaient apporter, en tant qu’individus, aucune solution pratique.C’étaient presque tous de petits employés assez mal rémunérés de leur travail, vivant plutôt au jour le jour et ne gagnant jamais assez pour songer à pouvoir faire des économies.Certes, quelques-uns parmi eux menaient une existence assez aisée, mais cela était dû à des causes extérieures, héritages, apport de l’épouse, parfois travail de cette dernière.Face à leur existence précaire, le syn- LES OCCASIONS PROFITABLES 61 dicat se présentait comme leur unique planche de salut.Du moins le croyaient-ils.Pour la plupart d’entre eux, c’était le seul moyen d’améliorer leur condition et en dépit de leurs hésitations ils sentaient confusément qu’ils devaient tenter même l’impossible pour en assurer la formation.Ils étaient parfaitement conscients du fait que si leur présence à l’assemblée venait jamais à être connue des patrons, c’était le congédiement pur et simple, sans autre forme de procès.Ils voulaient avoir confiance en eux, confiance en chacun de leurs camarades, mais leurs regards qui cherchaient à se deviner laissaient percer des motifs d’inquiétude, sinon de défiance, les uns à l’égard des autres.Sur la prière de Moineau, ils avaient finalement abandonné leurs querelles politiques.Maintenant ils voulaient tous parler à la fois, les uns d’un ton tranquille et réfléchi, qui trahissait la gravité de la situation, les autres avec un emportement et une exaltation qui disaient assez leur désir d’en finir avec un état de chose qu’ils estimaient intolérable.Un petit nombre, dont j’’étais, restaient cois et laissaient aux autres tout le soin de débrouiller le problème, en prenant garde de se compromettre le moins possible dans l'affaire.La discussion fut longue, ces hommes étant peu habitués à traiter une question selon une ligne déterminée.Il était tard quand la formation du syndicat fut décidée à l'unanimité des voix.Quant à moi, je m’étais finalement laissé convaincre et j’avais emboîté le pas aux autres.Un comité de trois membres fut mis sur pied ayant pour mission de prendre contact aussitôt que possible avec les représentants des autres services, afin de 62 JEAN H AMELIN 4 commencer immédiatement le recrutement.Mon ancienneté à la compagnie me valut d’être élu à ce comité et il me fut encore une fois impossible de me défiler.J’étais pris.Minuit passait quand la séance fut levée à la satisfaction de tous.Pour ma part, j’en avais assez.Les plus timorés cachaient sous un enthousiasme de commande leur pessimisme résigné.C’était à peu près mon cas et il se retrouvait chez d’autres.Mais tous sentaient quand même qu’ils venaient de poser un geste positif dont ils espéraient qu’il les libérerait de leur sujétion complète à l’égard de la compagnie.Désormais tous pouvaient s’attendre au pire.Danièle Bobet choisit le moment où chacun s’apprêtait à quitter la cave pour se faire présenter aux camarades de travail de son mari.Personne, sauf Moineau, ne connaissait l’épouse de Bobet dont nous avions tous entendu parler cependant comme d’une femme très belle.Elle vint vers nous en roulant un peu les hanches, dans une démarche à la fois altière et chaleureuse, et donna à chacun une cordiale poignée de main.Je fus contrarié de cette arrivée qui me retint sur le pas de la porte alors que j’étais déjà prêt à gagner la rue.J’allais me dérober quand Danièle Bobet se trouva, souriante, la main tendue, en face de moi.J’eus le temps de considérer qu’effectivement c’était une femme physiquement remarquable, mince et grande, au teint coloré, à la chevelure d’un noir profond où les ampoules du plafond, qui dispensaient pourtant une maigre lumière, faisaient se jouer des reflets moirés.— Je sais par mon mari, me dit-elle, que vous êtes l’employé modèle du service de l’expédition. LES OCCASIONS PROFITABLES 63 Je ne trouvai pour lui répondre que des balbutiements incohérents auxquels elle ne prêta d’ailleurs aucune attention.— Ne protestez pas, je suis au courant.Mon mari m’a dit.Elle ajouta quelle savait que personne au bureau ne travaillait avec plus de célérité et plus de zèle que moi.Elle mentionna que, lorsqu’on avait un travail compliqué à faire c’était toujours à moi qu’on le confiait parce qu’avec moi, on était sûr que ce travail serait exécuté vite et bien.Elle conclut en me félicitant d’avoir contribué à fonder le syndicat qui, dit-elle, ne pouvait qu’améliorer le sort de tous et de chacun.Une fois dehors, je ne me rappelai plus très bien ce que j’avais répondu aux compliments de Danièle Bobet, mais j eus 1 impression que ce devait être quelque chose de stupide, qui m’avait sans doute rendu ridicule aux yeux de cette femme.Ce qu’elle devait maintenant en rire en compagnie de son mari ! Un employé imbattable aux calculs de l’additionneuse, comme cela devait lui.avoir paru charmant ! Il y avait de quoi rire en effet.En remontant la rue qui me menait à l’autobus, je serrai malgré moi les poings à l’intérieur de mes épais gants de cuir, que le froid ne pouvait pénétrer.Bobet ne se contentait pas de me damer le pion en possédant sa maison, rêve que je n’avais jamais pu moi-même réaliser, mais il avait , en plus de cela une femme belle, élégante et désirable, avec laquelle Hermine était incapable, sous aucun rapport, de soutenir la comparaison.J’en voulus intérieurement à Hermine d’être laide, noiraude et sans grâce. 64 JEAN HAMELIN VIII Elle tournait autour de moi sans oser me poser la question qui lui brûlait les lèvres.Lorsque je m’attardais ainsi à traîner sur une chaise, après le repas du soir, Hermine devinait que j’avais des ennuis.Il s’agissait alors pour elle de chercher à percer le mystère, tout en feignant de n’y attacher aucune importance.Elle commença à enlever les premiers plats, tout en m’observant à la dérobée.Peut-être récapitulait-elle dans sa tête ce qu'elle avait pu observer d’étrange dans mon comportement depuis ces derniers jours ?Pourtant elle n’osait intervenir ni troubler mon silence.Elle demeurait à distance, adossée à levier, dans une attitude résignée.Elle espérait probablement que je finirais par me rendre compte quelle n’attendait qu’une chose.Que je vide les lieux, comme j’aurais dû normalement le faire.Elle n'eut pas à attendre bien longtemps.Me sentant ainsi observé, je m’étais dressé sur mes pieds, comme si j’étais mû par un ressort.J’étais maintenant devant elle.— Je viens encore de manquer ma chance, dis-je d’une voix sourde.Un beau mille dollars qui m’a glissé, comme ça, entre les mains.Et j’ai été trop bête pour le prendre ! Puis je me tus, attendant une réaction à cette extraordinaire déclaration.Mais elle ne dit rien, ce qui eut le don de m’irriter davantage.Je revins à la charge, avec cette fois de la véhémence dans la voix : — Tu comprends, Hermine ?Mille dollars ! Que je viens de rater ! Qui se sont envolés ! Que je ne reverrai plus jamais ! LES OCCASIONS PROFITABLES 65 Elle froissait à deux mains le rebord de dentelle de son tablier fleuri ; elle secouait sa crinière noire comme pour se prouver à elle-même qu’elle avait bien entendu .Mille dollars ! Ce n’était pas possible ?Je devais être malade ! — Oui, oui, mille dollars ! Pas besoin de me regarder avec ces yeux étonnés.Tu as bien entendu ! Je me rassis et restai un moment silencieux.Elle n’osa me demander tout de suite une explication.Comme si je lui en devais une ! Ce silence prolongé laissait quand même tout le champ libre à son imagination.Ce que cette somme pouvait représenter de choses rêvées en vain, le soir, au creux du fauteuil du salon, quand du fond de la cuisine lui parvenait le crépitement saccadé de la machine à écrire .J étais surpris qu’elle ne se fût pas davantage exclamée, qu’elle n’eût pas tout de suite accablé notre mauvaise chance.Qu’elle n’eût pas blâmé ce qu’elle appelait mon incapacité à apprivoiser la bonne fortune.Lorsque je me décidai enfin à parler, je ne manifestai, contre mon habitude, aucune impatience.Je parlai lentement, sans me presser, choisissant exprès des mots simples.De son côté, interlocutrice admirable, elle m’écouta, silencieuse, les dents serrées, sans m’interrompre une seule fois .,.Le matin même, au bureau, j’avais reçu de Pamphile un appel téléphonique où celui-ci se faisait plus mystérieux que de coutume.Le cousin désirait de toute urgence me parler à son bureau.Derrière le ton anonyme des mots, je l’avais deviné assez agité.Il désirait que je lui rendisse quelque grand service encore imprécisé qui me serait très bien payé. 66 JEAN HAMELIN Désorienté dès l’abord, je lui avais objecté qu’il m’était difficile de quitter le bureau pendant les heures de travail.Il ne m’était jamais arrivé de m’octroyer semblable liberté depuis que j'étais à la compagnie.Sur ses instances, toutefois, je lui déclarai finalement que j’essaierais de me libérer, s’il le fallait à tout prix.Je posai alors, uniquement pour plaire à mon cousin, un geste que je ne m’étais jamais permis depuis mon entrée au service de l’expédition.J’allai trouver le chef du service, Marois, et lui demandai le reste de la matinée, prétextant une course urgente à faire en ville.Très étonné, Marois me regarda d’un air ahuri, comme si je lui avais demandé la lune.Il parut réfléchir un moment, retira sa visière qu’il roula et déroula cinq ou six fois entre ses doigts, puis acquiesça, en prenant bien soin de me faire remarquer que s’il m’accordait ce privilège extraordinaire, c’était uniquement parce que je ne l’avais jamais sollicité dans le passé, à l’encontre de la presque totalité des autres employés du service.Dans le taxi que Pamphile m’avait envoyé, je me rongeais les sens sur la nature de ce très grand service qu’il attendait de moi.A n’en pas douter, cependant, cet appel d’urgence avait trait à la campagne électorale, mais le cousin n’avait pas mentionné que cela concernât la rédaction de ses discours, d’ailleurs terminée depuis quelques jours.C’était probablement autre chose, mais quoi au juste?Si c’était un service que je ne pouvais lui rendre?Le front en sueur, les mains moites, j’en étais réduit à rejeter les points d’interrogation qui se posaient successivement à mon esprit et qui servaient de paravents à autant d’impossibilités.Je retournais toutes les hypothèses dans ma tête, comme on tortille son mouchoir de poche; je n’avais pu LES OCCASIONS PROFITABLES 67 les examiner toutes quand le taxi me déposa rue Sainte-Catherine, près Amherst, face au bureau de Pamphile.Deux minutes plus tard, je me retrouvais assis devant un homme visiblement nerveux, qui n’en finissait plus de se dandiner derrière un immense bureau où s’amoncelait de la paperasse électorale Pamphile passa pourtant par-dessus le préambule habituel sur le temps qu’il faisait, sur ma santé et celle d’Hermine, pour aller au plus pressé: — Comme je te l’ai dit au téléphone, commença-t-il d’une voix qui ne parvenait pas à se défaire d’un certain embarras, j’ai un service à te demander.Ce service, je ne te le demande pas en tant que candidat à l’élection de la semaine prochaine, mais en tant que parent.Ou en tant qu’ami, si tu aimes mieux.Il n’avait pas la belle assurance qu’il affichait d’habitude et son regard se faisait fuyant.Il n’en essayait pas moins de faire impression sur moi, mais en cherchant manifestement des chemins de traverse.— Si tu acceptes ma proposition, continua-t-il d’un air détaché, il y a de l’argent à faire pour toi.C’est, ajouta-t-il en pointant de l’index une enveloppe placée bien en évidence sur son bureau, mille « tomates » qui t’attendent.Il s’arrêta un moment pour considérer l’effet que ses premières paroles avaient produit sur moi, mais je ne bronchai pas.Il toussota et voulut se donner un air enjoué.— Mille tomates.C’est intéressant, hein?Tu t’attendais pas à ça de la part de ton vieux Pamphile?Je ne bougeais toujours pas.Il en fut surpris et crut de bonne politique d’insister?— Qu’est-ce que t’en dis? 68 JEAN HAMELIN — Ce que j’en dis?C’est que ce doit être quelque chose de pas très catholique que tu viens me proposer là.J’avais dit cela avec un sourire un peu en coin, afin de ne pas l’indisposer inutilement.Je ne voulais pas couper tout de suite les ponts, sans savoir.— Non, fit-il, on peut pas dire que c’est quelque chose de pas catholique, comme tu dis.J’aurais pas pensé à toi! Y’a assez de gens dans le parti à qui on peut confier ces besognes-là! Il rit, mais pour lui-même, comme s’il pensait à autre chose.— Tu parles! C’est pas ça qui manque, comme tu peux le penser, des gens de cette espèce! Surtout en temps d’élection! En tout cas, ajouta-t-il, c’est quelque chose que je peux certainement pas faire moi-même, rapport à ma candidature.Tu comprends?Autant te le dire tout de suite, c’est d’une mission.plutôt délicate qu’il s’agit.Et c’est ce qui m’a fait penser à toi.Il rit de nouveau et sa grosse ceinture brune battit plusieurs fois le rebord de son bureau.— J’ai pensé à toi justement, poursuivit-il, à cause de ta bonne réputation.J’en ai d’ailleurs parlé à l’organisation centrale et ça a marché tout de suite.Ils ont dit oui.J’attendais toujours que Pamphile me dévoilât le fond de sa pensée.Ma méfiance était loin d’être endormie, bien que je me sentisse un peu plus rassuré qu’au début.Il se fit un silence embarrassé que Pamphile ne savait comment combler.Le temps était venu pour lui de dévoiler toutes ses batteries.Il était là, penché maintenant en avant, qui jouait avec son coupe-papier, dont il faisait tournoyer la pointe dans sa main. LES OCCASIONS PROFITABLES 69 — C’est au sujet du docteur Gagnier, commença-t-il.Je n’avais pas besoin d’en entendre davantage.J’étais à peu près fixé sur ce que l’on attendait désormais de moi.Cette mission délicate, je croyais déjà la connaître, avant même que Pamphile eût ajouté quoi que ce fût.Sur le ton de la plus grande modération, il m’expliqua finalement qu’il était absolument nécessaire, à ce stade de la campagne électorale, que le docteur Gagnier se désistât en sa faveur.Malgré tous les conseils, toutes les pressions, toutes les menaces, le docteur avait obstinément refusé de retirer sa candidature.Il jouissait dans le comté, où il exerçait sa profession de médecin depuis quarante ans, d’une réputation d’intégrité qui le plaçait au-dessus de tout soupçon.Au surplus, il était très populaire parmi la classe laborieuse; il le savait pertinemment et entendait en profiter.Bien entendu, le docteur Gagnier ne se faisait pas d’illusions.Il savait qu’il ne pouvait arriver, sans argent ni organisation, à vaincre le candidat officiel du parti, mais il risquait de diviser les votes d’une façon sérieuse et de favoriser du même coup l’élection du candidat de l’opposition.C’est pourquoi il fallait le faire disparaître à tout prix.Pamphile avait parlé avec une sorte de détachement de commande qui tâchait à masquer son anxiété.— Il s’agit maintenant, reprit-il après une pause, de tenter une démarche de dernière heure auprès du docteur.Il reste seulement cinq jours avant le vote.On n’a plus de temps à perdre.Je tentai de retarder par une ultime manœuvre l’échéance qui approchait aussi pour moi, où je devrais donner à Pamphile une réponse décisive.— Vous n’avez essayé aucun autre moyen de persuasion auprès du docteur? 70 JEAN H AMELIN Les deux bras de Pamphile s’agitèrent au-dessus de sa tête.— Pauvre petit garçon! Si tu savais! On a tout essayé! Tous ses amis sont allés le voir pour lui dire qu’il faisait un fou de lui, qu’il aurait pas trois cents votes et qu’il risquait de nous faire perdre le comté avec sa mauvaise tête.Il a voulu rien entendre.Il est en maudit, tu comprends, à cause de la convention, et il veut pas démordre.Dans un souffle, Pamphile ajouta en sourdine: — Une sacrée tête de cochon! Je revins à la charge, croyant avoir trouvé un nouvel argument.— Vous dites vous-mêmes que le docteur Gagnier ne récoltera pas plus de trois cents votes.Alors il ne constitue pas, il me semble, une menace sérieuse?Pamphile parut un moment embarrassé, mais il ne le restait jamais bien longtemps.— Oui, on dit ça.Mais on est jamais certain de s< n coup.Il pourrait en prendre davantage.Le monde est tellement bête! Moi, mon système, c’est que dans une élection, y a aucune chance à prendre.Je le regardais et j’avais un peu pitié de lui, tout de même.J’aurais voulu de tout cœur lui rendre ce grand service qu’il me demandait, mais sans avoir à me compromettre.— Je ne vois pas très bien, fis-je, en feignant quelque innocence, ce que moi je peux faire pour toi là-dedans! — Mais au contraire, tu peux beaucoup, reprit Pamphile avec empressement.En notre nom, tu peux par exemple essayer de le convaincre, par le seul moyen que nous autres on a pas encore essayé.C’est bien malheureux, mais il faut en arriver là.Il y a pas d’autre solution.Enfin, moi, j’en vois pas! LES OCCASIONS PROFITABLES 71 — Tu veux dire.lui offrir de l’argent?Pamphile sourit, d’un sourire absolu, total, détendu.Je lui avais évité de poser franchement le problème.Je vis à son regard qu’il m’en était presque reconnaissant.Et tu as pensé à moi pour cela?fis-je d’un ton changé par une irritation que je sentais monter au-dedans de moi-même.Je me levai brusquement.Les pieds du fauteuil crissèrent sur le linoléum.Les deux paumes lourdement ancrées sur le rebord du bureau de Pamphile, je cherchais maintenant à cerner le regard fuyant du cousin.Celui-ci se ménagea une prompte retraite.Il se rejeta carrément en arriéré.Le fauteuil gémit.Il y eut un court moment de silence, puis Pamphile murmura: — Oui, j’ai pensé à toi.Je vois pas ce qu’il peut y avoir de compromettant pour toi là-dedans.T’es un neutre! T’es même pas du parti! Tu te gênes même pas pour nous critiquer! Il regagnait en vitesse son assurance perdue.Il en avait vu d’autres et savait comment manœuvrer avec les gens.Son sourire avait reparu sur ses lèvres et il ne paraissait pas offusqué de ma résistance, prélude à un refus qu’il devait envisager comme possible.— Inutile de compter sur moi, repris-je d’une voix que la colère rendait mal assurée.Je ne ferai pas cette besogne-là.Tu peux la faire toi-même, si cela te chante.Je ravalai hâtivement ma salive.Pamphile s’oublia l’espace d’un moment.— Tu peux être sûr que si je pouvais la faire moi-même, cette besogne-là, comme tu dis, je la ferais et j’aurais pas besoin de me traîner aux genoux de personne.La voix cachait mal une certaine irritation.Pamphile fit une pause, prit le temps d’allumer un cigare, posément, 72 JEAN HAMELIN avec sérieux, comme s’il accomplissait un geste rituel.Puis il se leva avec effort, contourna son bureau, lança une bouffée vers le plafond.Il vint se placer tout près de moi, qui venais de me rasseoir.Je n’étais pas encore parti.Sans doute croyait-il que c’était bon signe.— Laisse-moi t’expliquer, avant de monter sur tes grands chevaux.Tu agiras à ta guise après, si tu veux.J’esquissai une faible protestation.— Vous le savez bien?Le docteur Gagnier ne se laissera jamais acheter.Le mot avait manifestement déplu à Pamphile qui avait évité jusque-là de l’employer.— C’est pas de l’acheter qu’il s’agit, comprends donc! On veut tout simplement qu’il se retire, qu’il aille prendre l’air ailleurs, pendant quelque temps.Cela lui ferait pas de tort.C’est pas compliqué, ça?S’en aller! Disparaître! — Il ne se retirera pas, je te l’assure, insistai-je.Il a affirmé à maintes reprises qu’il était dans 1?lutte jusqu’au bout et qu’aucune pression ne le ferait céder.Pamphile haussa les épaules.— C’est tout simplement parce qu’il veut nous laisser venir.Il veut faire monter son prix, voilà tout! Une autre bouffée de cigare alla rejoindre le plafond.— Ce qu’on dit et ce qu’on fait, ça fait deux.En tout cas, on est pas des fous, nous autres.On a pris nos renseignements.Le docteur Gagnier a pas les moyens de faire une campagne électorale.Tu as vu?Il a pas encore tenu une seule assemblée! — Oui, je sais.Mais cela ne veut pas dire qu’il acceptera de se retirer en ta faveur?— Il a pas fait d’assemblée et il en fera pas, affirma Pamphile avec autorité.Le docteur Gagnier a une femme LES OCCASIONS PROFITABLES 73 qui lui coûte cher.Deux garçons aux études, à part ça.Et avec les ouvriers qui le paient pas la moitié du temps, je te dis que son compte de banque est pas fort.Pamphile posa deux doigts sur mon épaule.Il voulait se faire confidentiel.Alors, nous autres, ce qu’on te demande, c’est ceci.Va trouver le docteur Gagnier et propose-lui franchement de se retirer.En lui montrant que nous, on veut seulement son bien.Pamphile tira de la poche intérieure de son veston une enveloppe où était enfermé le destin du docteur Gagnier.Et tu lui remettras cela.Il sera plus facilement convaincu.Quant à toi, ni vu ni connu.T’es même pas censé savoir ce qu’il y a là-dedans.Pour se donner meilleure contenance, Pamphile fit mine de tourner la chose à la blague.— Il fait froid en maudit au Canada, actuellement.Qu’il aille donc faire un petit tour en Floride! Il s’éloigna, marchant lentement vers la fenêtre.Puis, sans se retourner, il ajouta: — Avec ce qu’il y a là, il a de quoi se payer un beau petit voyage.Quant à toi, continua-t-il, si tu acceptes d’être notre messager, c’est un beau mille qui t’attend.Ma décision avait été prise dès le moment où j’avais mis le pied dans le bureau de Pamphile.Je ne me compromettrais pas dans une sale besogne, quel que soit le prix qu’on y mettrait.D’ailleurs qu’avais-je à espérer?En supposant que j’accepte, j étais sûr que ma mission échouerait.Le docteur Gagnier refuserait sûrement de se démettre en faveur de Pamphile.Je le connaissais assez bien pour pouvoir conjecturer quelle serait sa ligne de conduite.Dans ce cas, que me resterait-il de pareille démarche, sinon la honte d’avoir échoué et, aux yeux du 74 JEAN HAMELIN docteur que je connaissais de longue date, une réputation douteuse?Mes poings se crispèrent sur le rebord luisant du bureau.Je redressai la tête.— Pourquoi m’as-tu choisi, moi, pour cette besogne-là, criai-je.Tu savais très bien que je refuserais?Tu ne me connais donc pas encore?— Ah, c’est que tu refuses! Une seconde à peine, une lueur de colère traversa son regard.Mais il se contint.J’étais déjà à mi-chemin entre la porte et le bureau.— Parce que je voulais te faire gagner ça à toi, espèce de cornichon! Tu comprends donc rien! Les autres, ils ont toutes les chances de se reprendre, et en masse, tu peux me croire! J’en ai dix, vingt, là, sous la main, qui feraient n’importe quoi pour moi, tu entends?Et sans se faire prier, à part de ça.Parce que ça commence à presser et que j’ai plus de temps à perdre.Alors, c est définitif?Tu refuses?C’est non?— C’est non.Je m’étais tu.Il ne m’était pas arrivé depuis longtemps de parler aussi longuement à Hermine d’un sujet qui me concernait directement.Quand j’eus fini, à ma grande surprise, elle ne me fit aucun reproche.Elle se contenta d’ajouter, très bas, d’un air singulier: — Evidemment, mille piastres, cela aurait bien fait notre affaire.Mais tu ne pouvais pas faire cela au docteur Gagnier.Des discours, oui, cela c’est bien.Mais pas ce qu’il te demandait.Non, pas ça! Je n’ajoutai pas un mot.Je n’avais rien à dire de plus LES OCCASIONS PROFITABLES 75 Je me levai et par une réaction que je m’explique mal, je pressai un moment Hermine contre ma poitrine, en silence, sans lui dire rien d’autre.IX Ce n’était pas un matin comme les autres et ce ne pouvait l’être non plus.Au service de l’expédition, bien qu’il approchât neuf heures, personne n’était encore au travail.Marois, le chef, et Pelletier, son adjoint, d’habitude si à cheval sur la ponctualité, étaient eux-mêmes arrivés en retard.Au lieu de prendre son abat-jour dans le deuxième tiroir latéral gauche de son bureau, de retrousser minutieusement ses manches au-dessus du coude, de compter rapidement son monde d’un coup d’œil circulaire, puis de se mettre en frais de travailler à la manière d’un garde-chiourme veillant sur des détenus, Marois s’était approché lentement du petit groupe qui s’était formé non loin de mon pupitre et qui discutait de l'élection, dont on connaîtrait les résultats le soir même.Les employés avaient eu un moment d’hésitation en voyant arriver le chef, mais l’on avait tout de suite compris qu’il ne lancerait pas son habituel rappel à l’ordre.Au contraire, il semblait manifester le désir de se mêler à la conversation générale.Un moment languissante, celle-ci s’était vite ranimée.Quelques exaltés, et Moineau en était, affirmaient leur certitude de la défaite du gouvernement qui, selon eux, avait vécu ses derniers beaux jours.Ils s’offraient à parier 76 JEAN HAMELIN sur le résultat de l’élection avec une témérité que les plus timorés admiraient de tous leurs yeux, mais sans trop le laisser voir.— Je répète, cinquante-cinq pour l’opposition! affirmait Moineau en interrogeant tout le monde d’un sourcil levé.— Moi, j’irais bien jusqu’à quarante, risqua Bobet, mais pas plus.De toute façon, vous verrez, ce soir! — Trente, fit un autre.Un gain de dix à douze sièges pour l’opposition, cela me paraît suffisant.Mais pour ce qui est du pouvoir, je dis à la prochaine, n’est-ce pas?— Vous n’y êtes pas du tout.C’était Marois qui avait parlé avec la voix tranchante qu’il prenait lorsqu’il lançait un ordre.Il nous regarda tous, l’un après l’autre, à la ronde, sans se presser, avec des yeux narquois qui semblaient nous qualifier tous ensemble de pauvres idiots.— Vous allez dire encore une fois, je suppose: «Marois se fout de nous! Marois est dans les patates! » Eh bien, moi, je vous dis que vos pronostics (je devrais dire vos espoirs) ne sont fondés sur rien de sérieux.Des assemblées enthousiastes, dites-vous?Des acclamations.mettons délirantes?Une grosse campagne?Qu’est-ce que ça veut dire, tout ça, dans une élection, je vous le demande?Rien! Une élection, cela se gagne le jour même du vote.Dans les bureaux de scrutin, avec de bons bulletins déposés massivement dans les boîtes, pendant que les policiers de faction regardent ailleurs! Tout le reste, c’est de la bouillie pour les chats! Il se tut de nouveau, pour mieux mesurer l’effet de ses paroles.Et retourna vers son bureau.Il tira une dernière bouffée de sa cigarette, qu’il écrasa dans le cendrier. LES OCCASIONS PROFITABLES 77 Puis sans se retourner, sentant dans son dos l’inquiétude des regards, il ajouta lentement, très sûr de lui: — L’opposition ne gagnera pas un seul siège.Vous m’entendez?Pas un seul! Votre lutte, car je sais que c’est aussi votre lutte à la plupart d’entre vous, a été encore une fois parfaitement inutile.Marois ajusta sa visière et s’assit avec fracas à son bureau: — Et maintenant au travail, dit-il, d’une voix impérieuse.Nous avons perdu assez de temps.Personne n’osa répliquer.Chacun regagna sa place dans un silence lourd d’anxiété.Quand le chef avait parlé, aucune discussion n’était plus permise.Tout à coup, Marois leva la tête.Il avait donc autre chose à ajouter?— Si vous pensez, dit-il, que ce que je vous ai raconté n’a aucun bon sens, demandez à Ludger.Je sursautai.Je n’avais pris nulle part à la conversation, me contentant d’écouter ce que les autres disaient.Je me levai à-demi de mon siège en bredouillant.Marois ne m’écouta même pas.Il coupa d’un ton acide: — Je disais que tu dois savoir mieux que tout le monde qui gagnera l’élection puisque tu as travaillé pour eux, toi! Avec ton cousin qui se présente dans ton comté, je sais qu’il était difficile pour toi de faire autrement.Oh, ce n’est pas moi qui vais te le reprocher! Je ne savais que répondre, avec tous ces yeux étonnés maintenant rivés sur mol — Evidemment, murmurai-je, ils ont de grandes chances de rentrer aussi forts qu’avant.— En tout cas, reprit Marois en pointant son journal du matin, un qui est sûr d’être élu, à l’heure qu’il est, c’est 78 JEAN HAMELIN ton cousin.Maintenant que le docteur Gagnier s’est retiré.— Ah le docteur Gagnier s’est.Je ne pus aller plus loin.— Vois toi-même.C’est dans «Montréal-Matin»! La nouvelle me paraissait tellement extraordinaire, tellement impossible, que je m’avançai afin de m’assurer de son exactitude.C’était vrai.Selon le journal, le docteur Gagnier avait annoncé la veille au soir qu’il se retirait pour laisser la voie libre au candidat officiel du gouvernement, afin, précisait-il, de ne pas compromettre la victoire du candidat librement choisi par le congrès du parti.A un journaliste qui avait tenté de rejoindre le médecin au téléphone, l’infirmière avait répondu que le docteur s’était envolé le matin même à destination de la Floride, pour une période de repos indéfinie.Je sentis que ma vue se brouillait.Les caractères dansaient sur la page imprimée de sorte que je renonçai à lire les commentaires que le journal faisait sur cette retraite imprévue.Je ragagnai ma place, sous l’œil acide de Marois, qui m’observait curieusement.Dans mon dos, mais sans que j’en eusse très bien conscience, la conversation se poursuivait.Elle me parvenait à travers une sorte de halo qui me rejetait hors du cercle des camarades.Sauf Marois, personne d’autre ne paraissait avoir remarqué mon embarras.— Combien pensez-vous que le docteur a dû avoir pour se retirer?demanda Moineau.— Bah, cela varie, reprit Marois d’une voix tranquille.Souvent cinq mille suffisent.Mais pour le docteur Gagnier, ils ont dû payer très cher.A cause de sa réputation d’intégrité.Probablement dix mille! LES OCCASIONS PROFITABLES 79 — Dix mille! Les interjections s’élevaient, mi-rêveuses, mi-étonnées, des quatre coins de la pièce.Surtout les dactylos avaient gloussé à ce chiffre, lancé avec une indifférence affectée par Marois, et qui leur paraissait astronomique.— Dix mille! C’est de l’argent, finit par ajouter Bobet.Il n’y a pas à dire, ça paie, la politique! Personne n’ajouta quoi que ce fût à cette conclusion qui satisfaisait à peu près tout le monde.Les tiroirs s’ouvrirent et se refermèrent avec un bruit sec.Des feuilles se froissèrent.Revenues de leur éblouissement momentané, les dactylos lancèrent quelques traits épars sur leur clavier, comme des pianistes qui se font les doigts.Au-dessus du tintamarre des machines, on entendit seulement la voix du patron qui rappelait aux employés la consigne de la compagnie pour la journée: — Et surtout, n’oubliez pas! Le bureau ferme à trois heures! Vous avez deux heures pour aller voter.Tâchez d’en profiter! Aucune parole ne fut ajoutée sur le sujet de tout le reste de la matinée.Pour ma part, je m’étais jeté furieusement dans le travail.Je me reprochais mon embarras comme une faiblesse.J’avais eu tort de ne pas avoir pu me dominer.Peut-être Marois savait-il quelque chose.Mais quoi, au juste?Malgré tous mes efforts pour m’absorber dans mon travail, il se faisait dans ma tête de drôles de mouvements.Aux variétés de textiles que j’énumérais à voix basse, le doigt pointé sur le grand livre rouge des stocks, se superposaient des chiffres qui totalisaient des sommes fantas- 80 JEAN HAMELIN tiques.Mille! Cinq mille! Dix mille! Par grosses coupures, comme il ne m’avait jamais été donné d’en voir et comme je n’en verrais probablement jamais si je continuais à me conduire comme un imbécile, les dollars s’égayaient devant mes yeux, telle la neige folle poussée au dehors par un vent hurleur.Tout en poursuivant mes opérations, j’essayais de me figurer comment se présenterait à mon esprit un billet de mille, celui que m’aurait remis Pamphile si j’avais accepté d’être son émissaire auprès du docteur Gagnier.Est-ce que ça existait même des billets de mille?Je n’en avais jamais entendu parler.Pour sûr, Pamphile m’aurait payé en coupures plus petites, peut-être en billets de cent, ou bien encore par chèque.— Non, pas par chèque, c’est trop compromettant.D’ailleurs avais-je déjà eu en ma possession un billet de cent?Je n’en étais pas bien certain.Il me semblait que oui, une fois, dans une paye de vacances.Je ne me rappelais même plus la couleur du billet.A trois heures, je levai le nez de dessus mon ouvrage.Je m’aperçus alors que tout le monde ou presque était déjà parti.Seul Marois, retranché derrière sa visière, faisait mine de s’acharner au travail.Il avait dû noter quels étaient ceux qui avaient laissé l’ouvrage quelques minutes avant l’heure fixée par la compagnie, afin d’en faire rapport au chef du personnel.Au moment où j’allais sortir, Marois leva la tête.Peut-être était-ce pour me faire remarquer qu’il tenait compte de mon zèle?Non.Ce n’était que pour me dire au revoir, chose qu’il ne faisait jamais d’habitude.Je répondis d’une voix humble à sa salutation. LES OCCASIONS PROFITABLES 81 — Et surtout, ajouta le chef en souriant, n’oublie pas d’aller voter! En passant près de la téléphoniste, je jetai un coup d’œil sur le divan où Pamphile m’avait fait sa première proposition.Il n’avait dépendu que de moi que cela eût continué dans la même voie.J’avais été tout gâcher par une intransigeance de principe qui, au fond, m’avait uniquement fait rater une bonne affaire.Pamphile devait sans doute être très mécontent et il avait raison.Mon avenir s’en trouvait assombri.La grande clarté rayonnante dont j’avais été, grâce à Pamphile, comme inondé depuis quelque temps s’était dissipée par ma faute.Je n’avais cette fois personne d’autre à accuser.Pas même Hermine! Comment pouvais-je espérer maintenant récupérer la confiance de Pamphile?Pourtant ce cousin que je méprisais, que je détestais même au fond de moi, c’était bien le seul être qui m’eût jamais fourni une chance de sortir de ma médiocrité?J’avais jusque-là tout essayé.Ni le zèle, ni l’application au travail, ni l’honnêteté la plus rigoureuse, ni même l’étude ne m’avaient conduit où je voulais aller.Ces beaux principes dont j’avais été si fier, à peine m’avaient-ils permis de marquer le pas, pendant ces dix-huit années d’un travail obscur et mal rémunéré.Ah, il y avait de quoi être fier! Je me surpris à presser le bouton de la sonnerie d’entrée de la maison.Comment le trajet du retour s’était-il effectué?Je ne le savais pas, perdu que j’étais dans mes réflexions.Hermine vint m’ouvrir, avec sur la tête ce feutre déteint par les ans que, pour la première fois, je trouvai hideux.Elle était prête.Elle n’avait que son manteau à passer et elle m’accompagnerait, comme il était entendu, au bureau de scrutin. 82 JEAN H AMELIN C’était le seul geste civique que posait Hermine dans l’année, et encore fallait-il qu’il y eût une élection! Pour elle, ce n’était qu’une corvée de plus à laquelle il lui fallait se plier, uniquement pour me faire plaisir; ce n’était d’ailleurs que depuis qu’elle était mariée qu’elle votait, et toujours selon mes dictées.Quant à elle, elle n’avait point d’opinions, sur cela comme sur le reste.— Pour qui est-ce que je vais voter?C’est vrai.Cette fois, j’avais oublié d’éclairer Hermine.Dans mon for intérieur, je savais bien ce que j’aurais dû lui dire, en admettant que les circonstances eussent été normales: il ne fallait à aucun prix favoriser l’élection d’un candidat du régime, même si celui-ci s’appelait Pamphile Lasonde et était mon cousin, fils du frère de ma mère.Mais maintenant?Pourtant je haussai les épaules et lançai d’un air détaché: — Bah, pour ce que cela peut avoir d’importance! Elle leva la tête vivement, me regarda avec surprise et attendit la suite, sans renouveler sa question, sans chercher à savoir ce qui n’allait plus.— Vote pour qui tu voudras, cela m’est égal maintenant, ajoutai-je d’un ton neutre.Et je l’entraînai vers la rue voisine où se trouvait le bureau de votation.Un policier était de faction devant la porte, qui nous laissa passer.Hermine ne crut pas devoir m’interroger davantage.A la manière dont elle me regarda, je crus que, malgré tout, elle avait compris.Lorsque nous sortîmes du bureau de votation, nous parlâmes des jours qui allongeaient, du soleil qui se faisait plus chaud sur la neige étincelante, du printemps qui bientôt viendrait. LES OCCASIONS PROFITABLES 83 DEUXIÈME PARTIE I Comme les nuées charrient, dans leur lourd sillage, les saisons, les jours ont passé.Y a-t-il six mois ou davantage que Pamphile Lasonde a été élu par une écrasante majorité?Ludger, pourtant si habile aux calculs de tous genres, n’en est plus très sûr, tant les événements, comme lancés à la poursuite d’un invisible coursier, se sont précipités.Ils ont pris une tournure si soudaine, si inattendue qu’il semble parfois à Ludger qu’il s’éveille d’un rêve et que c’est un autre, qui ne serait pas tout à fait lui, qui les aurait vécus à sa place.De son bureau particulier où il n’a plus à subir l’avilissante promiscuité de trente employés dont il parvient mal à discerner les rancœurs, il voit le ciel d’un bleu pervenche qui lui sourit.Sans doute il lui a été clément, le ciel.Il lui a été doux, comme cette brise qui fait battre légèrement contre le rebord de la fenêtre le store vénitien.Dans la lumière tamisée qui réussit à s’infiltrer dans la pièce, Ludger se laisse aller à la rêverie.Cet été qui éclate au dehors comme une fanfare de cuivres au soleil, il lui semble que c’est la transposition palpable d’une période maintenant lumineuse, fraîche, diaphane de sa vie. 84 JEAN HAMELIN Tous ces sentiments inconnus qui affleurent dans son esprit, ces exhalaisons chaudes qui lui caressent presque imperceptiblement les membres, cette sécurité bienfaisante enfin qui a rasséréné ses traits, il se rappelle maintenant, avec un sourire amusé, qu’il a eu, à un certain moment, la folle pensée de les consigner dans un journal.Il se sentait disponible, il se sentait nouveau et il aurait voulu écrire cela en lignes bien serrées dans un cahier qui resterait le confident de ses désirs les plus secrets.Lorsque cette pensée de tenir un journal l’avait effleuré pour la première fois, il en avait d’abord ri.Puis, à son corps défendant, il s’était plu à caresser cette idée qu’il avait d’abord jugée si saugrenue.Certes il ne s’agissait pas pour lui de céder à une tentation juvénile de confidences maladives.Heureusement il n’avait jamais été attendri à ce point-là! Toute sa vie, au contraire, il s’était appliqué, par une rigoureuse ascèse de l’esprit, à refouler à l’intérieur de soi les sentiments les plus naturels: l’amour, l’amitié, l’affection, la sympathie.Il n’était pas dit maintenant qu’à quarante-deux ans bien sonnés il allait succomber à des tentations de jeune fille! Il ne s’agissait donc point pour lui de se donner un mode d’expression qui, il le sentait confusément, lui manquait.Non, plutôt envisageait-il une statistique précise d’une suite d’événements qui avaient singulièrement marqué sa vie depuis six mois, une sorte de livre de raison n’enregistrant que l’évolution de sa situation personnelle depuis le dernier hiver.Mais ses tentatives en ce sens n’avaient pas été heureuses.En trois ou quatre circonstances, sous l’œil ébahi d’Hermine qui se demandait avec anxiété quel était ce nouveau manège, Ludger s’était mis en frais de mettre de l’ordre dans ses pensées en même temps que dans les évé- LES OCCASIONS PROFITABLES 85 nements dont il avait été un peu comme le jouet.Avec des airs mystérieux, en prenant bien soin de s’entour de hautes piles de livres qui lui faisaient un puissant rempart contre la curiosité d’Hermine, il s’était mis à la tâche.Il n’avait pas été lent à constater que s’il était très rapide aux exercices de traduction ou aux calculs de l’additionneuse, qui ne réclamaient point de pensée personnelle, il perdait tous ses moyens lorsqu’il s’agissait de mettre sur le papier ce qu’il ressentait au fond de lui-même, en face des événements des derniers mois.Aussi n’avait-il guère hésité à boucler au fond d’un tiroir ces semblants de confidences qu’il s’était faites à lui-même et qui l’auraient, croyait-il, mieux aidé à se déchiffrer.Ce n’est qu’hier, alors qu’il furetait par hasard dans ce tiroir qu’il en avait exhumé ces quelques dizaines de feuillets qu’il avait couverts de sa petite écriture écrasée.Le battement du store contre le rebord de la fenêtre le fit sortir de sa rêverie.Il se leva et alla le tirer.Le soleil avait d’ailleurs tourné et ne tombait plus directement dans la pièce.Il avait dû rêver plus longtemps qu’il n’avait cru devoir se le permettre, mais cela ne lui arrivait pas souvent.Hé quoi?C’était l’été! Bientôt il prendrait les vacances dont il avait envie depuis si longtemps sur une plage américaine, avec une Hermine qui devait en ce moment s’affairer dans quelque grand magasin de l’ouest de la ville à se nantir d’un attirail de plage.Car c’était elle, Hermine, qui, sans le vouloir, l’avait lancé sur la piste nouvelle où il s’était engagé à bride abattue, sans trop savoir d’abord où cela le mènerait. 86 JEAN HAMELIN Il prit les feuillets maintenant épars sur son bureau, et qui ne voulaient plus rien dire pour lui.Il les ficela soigneusement et les rangea sous une pile de documents confidentiels où personne ne s’aviserait jamais d’aller les cueillir.Là au moins resteraient-ils à l’abri des indiscrétions d’Hermine.II C’était, il s’en souvenait, un lundi matin, deux semaines après la journée de l’élection.Il avalait en hâte son petit déjeuner, sous l’œil silencieux d’Hermine.Comme il buvait sa dernière gorgée de café, Hermine avait disjoint ses mains posées sur son tablier bleu fleuri, celui quelle revêtait dès le lever et qu’elle ne quittait guère plus du reste de la journée.Puis elle lui avait demandé à brûle-pourpoint: — Tu n’as pas eu d’autres nouvelles de Pamphile?Pamphile! Il l’avait presque oublié, celui-là, ou plutôt il feignait de l’avoir oublié.A vrai dire, il n’avait pas osé reprendre contact avec lui et il se sentait si mal à l’aise à son endroit qu’il ne lui avait même pas téléphoné pour le féliciter.Il faut dire que depuis deux semaines, il s’était lancé à corps perdu dans le travail et qu’il avait songé aussi peu que possible à ses éphémères aspirations à sortir de sa médiocrité, remisées pour un temps dans un coin perdu de son esprit.Après un effort qui semblait avoir été vain, on aurait dit qu’il avait renoncé.Mais Hermine ne l’entendait pas de cette façon.Elle avait renouvelé sa question avec une insistance qui ne lui LES OCCASIONS PROFITABLES 87 était pas coutumière, si bien que Ludger dut avouer qu’ef-fectivement il n’avait eu aucune nouvelle du cousin et que d’ailleurs « après ce qui s’était passé » il n’avait pas cherché à en avoir.— Tu ne lui as même pas téléphoné?— Non.Hermine haussa les épaules.Elle prit sur la table la tasse vide que Ludger venait de repousser d’un geste brusque.Elle alla la rincer sous le robinet de l’évier, puis la rangea auprès de la vaisselle déjà salie.— Si tu ne l’as pas fait, tu aurais dû le faire.Cela avait été dit d’un ton sec, presque péremptoire qui n’était pas celui qu’Hermine adoptait d’habitude.Ludger avait levé la tête.Mais il ne trouvait rien à lui répliquer.Tout en refermant le robinet d’une main, Hermine se retourna et le regarda droit dans les yeux, sans s’émouvoir.— Je dis que tu aurais dû.Elle revint vers la table et retira la nappe dont elle secoua les miettes dans l’évier.Il ne disait toujours rien.Il restait là, sur sa chaise, la tête un peu penchée en avant, considérant avec attention la table desservie.— A ta place, moi, je sais ce que je ferais.Elle était là, devant lui, les poings fermement appuyés aux hanches, avec dans le regard un air décidé que Ludger ne reconnaissait plus.Un peu mécaniquement, il ne put s’empêcher de lui demander, comme lorsqu’on pose une question dont la réponse importe peu: — Tu ferais quoi?Les poings menus d’où saillaient des bosses osseuses restaient ancrés à la ceinture du tablier. 88 JL AN H AMELIN — J’irais voir Pamphile, tout simplement.Elle fit une pause.Les poings s’ouvrirent et les doigts maigres, légèrement bleutés, tordirent les fleurs du tablier.— J’irais voir Pamphile.et je lui expliquerais.Je suis sûre qu’il comprendrait.Et elle ajouta avec une pitié méprisante dans les yeux: — De toute façon, il ne te mangera certainement pas! Il fit comme s’il n’avait pas entendu, se leva avec effort, essuya ses lèvres avec le coin de la serviette qu’il froissa et rejeta sans violence sur la table.Puis il sortit de la cuisine avec précipitation.Quelques minutes plus tard, Hermine entendit se refermer sur lui la porte d’entrée.Il était parti! En passant devant la petite glace dépolie qui surmonte l’évier, Hermine s’aperçut, pour la première fois depuis sans doute longtemps, qu’elle souriait.Ce miroir qu’elle s’arrêta à considérer avec un peu plus d’attention que d’habitude, semblait lui dire quelle venait peut-être de remporter sur Ludger une petite victoire personnelle.La première depuis des années.A l’angle de la rue Ontario, le tramway lui fila au nez.Ludger regarda autour de lui et vit avec étonnement qu’aucune des anonymes créatures qui faisaient le pied de grue chaque matin en sa compagnie autour du poteau blanc n’était à son poste pour l’observer.Il jeta un coup d’œil à sa montre et ne put retenir une grimace.Il venait de rater le tramway de 7 h.53.Tout son horaire de la journée s’en trouverait détraqué! Il serait sûrement en retard au bureau.Effectivement tout le monde était au travail lorsqu’il y pénétra en douce, vers huit heures quarante.Marois ne fit pas plus que lever la tête. LES OCCASIONS PROFITABLES 89 — Quelle idée, se dit-il à lui-même, une fois l’additionneuse mise en marche! Appeler Pamphile pour le féliciter! Que va-t-il penser de moi?Que je suis un sauvage, comme il aime à dire ?Que je ne peux pas parler aux gens?Si c’était là l’opinion de Pamphile, il aurait parfaitement raison.Un sauvage! Voilà ce qu’il était.Il le sentait d’ailleurs très bien en lui-même et il se rendait compte qu’au fond on le lui avait toujours fait un peu sentir.Il était un isolé, un être insociable, dont on ne recherchait jamais la fréquentation.Seul sur sa banquise, avait dit un jour Moineau.Mais il fallait lui accorder le crédit de quelques tentatives pour rompre avec ce personnage qu’il s’était fabriqué et qu’on avait aussi un peu fabriqué pour lui.Ces discours politiques qu’il avait rédigés pour Pamphile n’en étaient-ils pas un exemple probant?Mais hélas! A la première alerte, il avait pris peur et s’était retiré sous sa tente.Ce n’était sûrement pas le moyen de réussir ou de s’imposer.Heureusement qu’il y avait ce travail monotone qu’il poursuivait sans relâche comme un forçat! Comme chaque jour, à l’appel de ses doigts, les totaux jaillissaient de l’additionneuse avec la parfaite régularité des produits ouvrés.Us étaient fidèles à l’habileté comptable de Ludger et comme de vieux amis ils se seraient bien gardés de le tromper.Ne profiteraient-ils pas de ces distractions qui faisaient comme des trous dans son cerveau pour détraquer toute la machine et fausser les opérations?Non, en serviteurs soumis, ils venaient humblement s’inscrire, les uns après les autres, dans les colonnes du grand livre à couverture rouge. 90 JEAN HAMEL1N — J’irai voir Pamphile et je lui expliquerai.Si c’était Hermine qui avait raison?Pour une fois?Comme c’était facile à dire, mais parallèlement, comme c’était d’une réalisation compliquée! Il n’avait jamais tenté de sa vie d’expliquer quelque chose à Pamphile.Et d’ailleurs, le cousin avait-il besoin qu’on lui explique les choses, lui qui comprenait tout à mi-mots?Mais Ludger se souvenait qu’Hermine avait également jeté une note d’espoir.— Je suis sûre, moi, qu’il comprendrait.Elle avait dit aussi cela, qui rétablissait la balance.Cependant, comment pouvait-elle affirmer que Pamphile comprendrait?Et comprendrait quoi, au juste?La manière ridicule avec laquelle il s’était conduit?Sa fuite devant une proposition douteuse, certes, mais qui avait beaucoup moins de conséquence qu’il ne l’avait d’abord cru?Et qui d’ailleurs avait été absolument vaine?L’additionneuse s’était arrêtée.Les doigts en l’air, sur-voltant le clavier, Ludger restait hésitant.Peut-être que Pamphile comprendrait.Et s’il comprenait?III Dans un glissement assourdi et feutré, l’ascenseur le déposa au troisième étage d’un immeuble de la rue Saint-Jacques.Ludger poussa une porte et se trouva projeté devant le sourire indifférent d’une secrétaire qui lui demanda s’il avait rendez-vous.Sur sa réponse négative, elle disparut. LES OCCASIONS PROFITABLES 91 Ludger reconnut aisément derrière la baie vitrée la voix de Pamphile, qui ne lui sembla pas manifester la moindre contrariété.Sa visite ne l’ennuyait donc pas?Quant à lui, il se tenait prêt à faire face au pire, son chapeau dansant la ronde entre ses doigts agités d’une moite nervosité.— Ah c’est toi! Comme s’il n’avait pas été prévenu par la secrétaire, Pamphile avait joué la surprise en l’apercevant.Il vint au devant de lui, la main tendue.Tape amicale sur l’épaule, nulle trace de malaise, aucun soupçon de rancune ou de mauvaise humeur.De surcroît, dès le départ, une attaque pleine de bonhomie: — Comment trouves-tu ma nouvelle installation?Pas mal, hein, pour un ancien petit commis à l’hôtel de ville?Il aimait rappeler son point de départ pour mieux faire apprécier par la suite le point d’arrivée.D’un geste large de la main, il embrassa une vaste pièce aux tons franchement modernes, tendue d’un mur à mur d’une teinte discrète et découpée de hautes fenêtres donnant sur la rue.— Pas mal, hein?répéta Pamphile avec insistance.Naturellement, le principal y est.Il fit alors se retourner Ludger vers une immense photographie encadrée du premier ministre, qui occupait presque tout le pan du mur du fond.— Il me l’a dédicacée à part de ça, comme tu peux voir, continua Pamphile en pointant de l’index le coin inférieur du portrait, où se laissait effectivement deviner un gribouillis qui pouvait être une dédicace.— C’est rare, tu sais, que le premier ministre donne son portrait comme ça.Dans le parti, je suis un des seuls à l’avoir.— Naturellement, glissa un Ludger devenu complaisant, tu dois être très bien avec lui. 92 JEAN HAMELIN — Bah, pas mal.Les journaux parlent déjà qu’il va me faire ministre.Mais les journaux, peut-on s’y fier?En tout cas, il y aura sûrement un remaniement bientôt.Peut-être qu’alors, si j’ai de la chance.Il se tut, savourant à plein son triomphe, plus éclatant encore que Ludger ne l’avait imaginé.— A propos, reprit ce dernier qui croyait l’occasion propice, j’ai voulu justement te donner de mes nouvelles pour ne pas que tu penses que.— Laissons cela, laissons cela, coupa Pamphile d’un ton faussement bourru.Le passé, c’est le passé, et c’est oublié.Ce qui compte maintenant c’est l’avenir.L’avenir de la province! Il s’assit, trônant avec fierté derrière son immense bureau dont il caressa doucement la surface lisse et luisante.Alors il parla longuement de l’avenir de la province, où il se voyait jouant un rôle de premier plan, toujours dans l’ombre du premier ministre, auquel il semblait porter un sentiment de vénération qui tenait presque du fanatisme.Il parla aussi de son avenir à lui et de son succès personnel, solidement attachés, sembla-t-il à Ludger, au succès matériel et à l’avenir de la province .Ludger n’avait soufflé mot et s’était contenté d’écouter.A son corps défendant, il ne pouvait s’empêcher de s’émerveiller de ce que tout pour Pamphile paraissait aisé, facile, assuré d’avance.— Je suis là à parler de mes succès, finit par dire Pamphile, et j’oubliais de te demander si tu étais venu pour quelque chose de particulier.— Non, reprit Ludger d’un ton où perçait encore une certaine appréhension.Je faisais seulement passer.Alors j’ai pensé à venir te saluer et à te féliciter en même temps de ta belle victoire.Tu as dû être content ? LES OCCASIONS PROFITABLES 93 — Pas mal.Pour une première fois, je trouve que j’ai pas mal réussi du tout ! Il s’enfonça plus profondément dans son fauteuil et parut attendre la suite.Ludger, moins craintif, se sentit plus maître de lui pour continuer à fournir les explications qu’il croyait nécessaires : — C’est Hermine qui m’a dit comme ça: «Va donc voir Pamphile .Il doit bien se demander .».Il n’acheva point.Il se rendit compte tout à coup que Pamphile n’en demandait pas tant.La bouche du cousin dessinait de nouveau devant lui un sourire épanoui.Des excuses ! Ce n’était que cela ?Il en avait été quitte pour la peur ! Ludger ne venait pour rien d’autre.Le cousin ne put retenir un soupir d’aise.— Si t’es mal pris, mon Ludger, tu me donnes un coup de téléphone et je t’arrange ça tout de suite.— Oh, je ne veux pas abuser .— Non, non.Ma porte t’est ouverte vingt-quatre heures par jour, je te le répète.Après tout, c’est toi qui as fait mes discours .— Ne parlons pas de ça ! — Ah, mais, c’est que j’en ai eu des félicitations, tu sais ! En tout cas, des fois que t’aurais besoin de te faire arranger des petites choses, sache que je suis là.A part ça, tu t’arranges toujours bien à la compagnie ?— Bah, ce n’est pas le Pérou, mais je réussis à me tirer d’affaire avec mes travaux de traduction.La compagnie, tu sais, ça n’a jamais été bien fameux ! Mais j’espère que les choses vont changer bientôt, se hâta de reprendre Ludger.— Ah oui ! — Oui, je ne sais pas si je devrais te dire cela, mais nous sommes en train de former un syndicat des em- 94 JEAN HAMELIN ployés du bureau, à la compagnie, et nous allons demander de bonnes augmentations de salaires, ainsi que des conditions de travail raisonnables.Nous nous proposons justement de rencontrer les patrons la semaine prochaine à ce sujet et.Le visage de Pamphile s’était rembruni en un clin d’œil.De profondes rides réapparurent sur son front, parallèlement à la ligne des sourcils dont ils devenaient comme une sorte de prolongement ondulatoire.— Un syndicat, tu dis ?A la compagnie ?Il ne paraissait pas comprendre très bien ce que son cousin lui chantait là.— Mais oui.Il est temps, il me semble ?— Et tu penses qu’ils vont accepter ça ?Comme je les connais, ça me surprendrait, mon garçon.Tu sais que les employés du bureau ont jamais réussi, dans le passé et que, chaque fois, les gars ont été se ramasser sur le trottoir ! Tu sais ça, hein ?Le spectre du congédiement, oublié depuis quelque temps grâce aux efforts de persuasion de Bobet et de Moineau, se balança de nouveau devant le regard apeuré de Ludger.Voilà que ce même Pamphile, qui l’avait toujours dominé, lui imposait encore, cette fois au sujet de ses propres affaires.Et qu’il avait probablement raison.Déjà sa belle assurance, toute neuve encore, était ébranlée, sans qu’il pût saisir exactement pourquoi.Pamphile ne le regardait plus, ne cherchant pas à considérer l’étendue des dégâts qu’il venait de faire dans l’esprit de son cousin.Il semblait même l’avoir oublié.Il se faisait lointain, distant, comme étranger.— Un syndicat à la compagnie ! Pas possible ! Puis il se retourna brusquement et parut sortir de sa brève rêverie.Maintenant ses yeux flamboyaient de la LES OCCASIONS PROFITABLES 9?colère des prompts.Il rabattit ses deux poings sur le bureau, qui gémit d’un craquement sourd.— T’es pas dans ce syndicat-là, toi, toujours ?— Mais oui, comme les autres.— Alors un conseil d’ami.Tu vas me faire le plaisir d’en sortir, et tout de suite.Je dis tout de suite parce que ça presse.Tu peux encore sauver ta peau si vous avez pas fait de démarche auprès de la compagnie.Tu entends ?Je veux pas te voir te mêler de ça ! C’est clair ?Si tu restes là-dedans, ça va tourner mal, pour toi et pour les autres.Mais les autres, tu as pas à t’en occuper.C’est pas de tes affaires ! Laisse-les se débrouiller tout seuls, s ils sont pas assez intelligents pour comprendre ! Ludger essaya de résister, ne saisissant pas très bien quel intérêt Pamphile pouvait prendre à ce qu’un syndicat entrât ou n’entrât pas à la compagnie.— Mais je ne peux pas les lâcher maintenant, protesta-t-il faiblement.J’ai donné ma parole.Ils comptent sur moi.Ils m’ont même nommé membre du comité qui doit rencontrer les patrons.Le ton était gémissant, le regard lamentable.— Membre du comité ! Mais tu es fou ! On t’envoie te jeter tout droit dans la gueule du loup, et tu y vas en courant.Trouve un prétexte, tombe malade, fais n’importe quoi, mais retire-toi de ça tout de suite.C’est le meilleur conseil que je peux te donner.— Mais pourquoi faire ?risqua Ludger qui ne comprenait toujours pas ce que son cousin venait faire dans une question qui n’intéressait que lui et la compagnie.— Parce que je les connais, moi, à ta compagnie.Ils sont durs.Ils sont puissants.Ils sont comme ça avec le gouvernement qui les protège.Ils vont vous écraser tous ensemble comme des chiens.Tu feras bien comme tu 96 JEAN HAMELIN voudras, mais moi je te dis rien qu’une chose : tous ceux qui sont de votre comité, eh bien, ils vont se retrouver dehors le lendemain.Et avec le chômage qu’il y a cet hiver, je te dis que ça va être dur pour eux de se trouver quelque chose.— Je suppose que tu dois avoir raison.Comme d’habitude ! Déjà devant la certitude de Pamphile, il se sentait vaincu.Sa faiblesse, le trouble qu’il ressentait au-dedans de lui-même, le trahissaient.— Tout ce que je peux te dire, c’est ôte-toi de là ! Et crois bien que je te parle uniquement dans ton propre intérêt.Pamphile ajouta, après une pause qui permit à sa colère de mollir : — Tu sauras bien me remercier.Et pas plus tard que la semaine prochaine.Il se leva et marcha quelque temps de long en large dans la pièce, jetant parfois des regards hésitants dans la direction de Ludger qui suivait son va-et-vient avec anxiété, comme s’il s’agissait d’une chose vitale pour lui.Les mains crispées sur son chapeau qu’il n’avait pas lâché, il attendait que l’autre s’arrêtât.— Arrive ici, une minute ! Pamphile l’entraîna vers une des fenêtres.A l’extérieur, le jour mourait sous une neige voltigeante que commençait à pousser le vent âpre de février.Le député paraissait maintenant détendu.Son ton avait changé.Ses traits s’étaient affaissés.Il semblait parvenu à l’heure de la confidence .Il parla bas, près de l’oreille de Ludger, en lui serrant un peu le bras, à intervalles réguliers.Il le garda ainsi plusieurs minutes tout contre lui, lui soufflant des phra- LES OCCASIONS PROFITABLES 97 ses qu’il prononçait d’une voix basse et précipitée, avec parfois des haussements d’épaules, parfois de grands gestes démesurés.Ludger se contentait d’écouter, n’interrompant Pamphile que pour lui demander un éclaircissement, exiger de lui une raison plus péremptoire, asseoir plus fermement sa nouvelle certitude.Pamphile parla longtemps.Lorsque Ludger se retrouva dans la rue, le jour avait complètement baissé.La neige continuait de tomber, maintenant épaisse et lourde et touchant à peine le sol, aussitôt empoignée par des rafales sifflantes.Ludger s’engagea dans les pas des piétons qui sortaient par grappes des bureaux, zigzaguaient dans toutes les directions, tête baissée pour se protéger du vent et de la neige.A son tour, il se perdit dans cette foule qui donnait l’impression de ne pas très bien savoir où elle allait.IV C’était un petit vieillard tremblotant, au nez pincé d’un antique binocle, à la chevelure blanche écrasée aux tempes, aux grosses veines bleuâtres sous-tendant une peau fatiguée, marquée de taches rouges.Assis en face de lui, dans une attitude voisine d’une déférence accentuée, Ludger le considérait avec un sentiment où entrait, presque à son insu, un peu d’effroi.C’était la première fois qu’il était admis dans ce que les 98 JEAN HAMELIN camarades appelaient en blaguant le saint des saints et cela l’impressionnait au point où, quand M.Baxter l’avait accueilli d’un bonjour dodeliné de la tête, il avait dû faire effort pour répondre d’une façon intelligible à sa salutation.Il avait été rarement donné à Ludger de jeter, dans le passé, un coup d’œil même furtif à l’intérieur du saint des saints lorsqu’il traversait le couloir de son pas précipité et que, par oubli, M.Baxter, qui aimait s’entourer de secret et de mystère, avait laissé sa porte entr’-ouverte.Sa timidité avait chaque fois arrêté son regard sur le seuil, qu’il n’avait osé franchir, et ne lui avait pas permis de pousser plus loin une curiosité pourtant toute naturelle.Ce qu’il connaissait du bureau de M.Baxter lui avait donc été décrit par autrui, notamment par Ma-rois qui était à peu près le seul membre du service de l’expédition à y être introduit de temps à autre, c’est-a-dire deux ou trois fois l’an.C’est que M.Baxter savait défendre comme l’enceinte d’une ville fortifiée l’intimité de son bureau, haut lieu où s’élaborait ce qu’il appelait avec emphase la politique de la compagnie.Là se décidait l’avenir de la filature et de ses filiales, et là aussi venaient mourir, comme le flot d’une vague tumultueuse, les demandes annuelles d’augmentations de salaires pourtant portées elles aussi par un flot d’espoir également annuel, mais vite rejeté par une direction inébranlable comme un roc, soucieuse avant tout des intérêts supérieurs de la compagnie.— Mon cher Monsieur Lamarre, commença M.Baxter, votre temps étant aussi précieux que le mien je n’irai pas par quatre chemins pour vous dire les raisons pour lesquelles j’ai cru devoir vous faire venir ici, à mon bureau.C’est une chose à laquelle vous n’êtes pas ha- LES OCCASIONS PROFITABLES 99 bitué, je le sais, et qui doit vous paraître — comment dirais-je ?— insolite, puisque c’est la première fois, je pense, depuis dix-huit années que vous êtes à notre service, que je vous convoque pour une entrevue personnelle.C’est bien dix-huit ans, n’est-ce pas ?— Oui, Monsieur Baxter.— C’est ce qui me semblait.Je me trompe rarement quand il s’agit de me rappeler les années de services des employés placés sous ma charge et que j’ai l’honneur, au nom de la compagnie, de diriger.Vous avez d’ailleurs eu l’occasion de constater par vous-même que je savais reconnaître, lorsque l’occasion s’en présentait, et estimer aussi à leur mérite les services des meilleurs employés de notre compagnie, des plus dévoués et des plus assidus à leur travail, et je tiens à vous dire en toute amitié que je vous compte parmi ceux-ci.— Merci, Monsieur Baxter.— Vous savez que cette reconnaissance — si vous me permettez d’employer ce grand mot qui exprime si exactement mon sentiment — s’est traduite, chaque fois que la chose a pu se faire par une augmentation appréciable de votre traitement.J’y ai consenti chaque fois que votre demande était appuyée par votre chef de service et jugée convenable par notre chef-comptable.Je vous avouerai très franchement qu’en ce qui vous concerne, vous particulièrement, j’aurais aimé récompenser davantage vos efforts.Mais voilà je ne suis malheureusement pas maître de notre comptabilité et il y a certaines réalités dont il me faut tenir compte.Vous me comprenez ?— Oui, Monsieur Baxter — Tout ceci, Monsieur Lamarre, pour vous dire que j’ai le sentiment profond d’avoir fait honnêtement tout 100 JEAN HAMELIN mon possible pour que vous receviez de la compagnie le traitement le plus favorable que nous soyons capables de vous accorder en tenant compte, je le répète aussi, des services inestimables que vous nous rendez au service de l’expédition, où votre travail est hautement loué par Monsieur Marois, Monsieur Pelletier et tous vos autres collègues.Cette constatation faite, il poursuivit du même ton monocorde et doucereux qu’il avait adopté au début de l’entretien : — Aussi, Monsieur Lamarre, il me serait extrêmement désagréable, croyez-moi, d’avoir, un jour prochain, à me séparer d’un employé aussi fidèle et aussi empressé que vous l’êtes à votre travail.— Vous séparer de moi, Monsieur Baxter ?Ludger avait ressenti sous le choc une violente chaleur lui monter aux tempes.Mais M.Baxter ne parut s’apercevoir de rien et poursuivit : — Ne m’interrompez pas, je vous prie.J’ai bien dit, en effet, nous séparer de vous, ce qui arrivera fatalement et à notre grand regret, soyez-en assuré, si vous persistez dans votre intention de faire partie de ce syndicat qui se forme présentement à notre bureau et qui a son origine au service de l’expédition.Vous savez, vous qui êtes ici depuis dix-huit ans, que nous ne voulons à aucun prix d’un syndicat des employés de bureau et que nous n en tolérerons jamais l’installation chez nous.Ici M.Baxter éleva une voix qui tremblait un peu sous le poids d’une colère grondante et qui faisait osciller de droite et de gauche son pince-nez.Je sais que je vais être brutal, poursuivit-il, mais il le faut, pour votre bien d’abord et celui de notre compagnie ensuite, et c’est pourquoi je vous demande instamment de rompre im- LES OCCASIONS PROFITABLES 101 médiatement avec les initiateurs de ce malheureux projet qui ne peut que nuire le plus gravement non seulement aux intérêts de la compagnie, qui ne le recevra sous aucun prétexte, mais surtout à ceux qui se proposent d’en faire partie.Je m’étonne seulement que vous ayez pu céder à des sollicitations aussi malfaisantes, sans vous demander auparavant où cela vous mènerait.Evidemment, je sais qu’on aura fait miroiter devant vos yeux de fabuleuses augmentations de salaires que nous sommes d’ailleurs incapables de payer et que vous vaudrait, selon ces gens, la signature d’une convention avec les employés du bureau, mais cela reste très problématique, croyez-moi.Et écoutez-moi bien.Jamais nous ne signerons de contrat avec un syndicat éventuel des employés du bureau.Nous nous passerons de leurs services, même si nous sommes pleinement conscients de leur valeur, plutôt que de leur céder sur ce point.Est-ce assez clair ?Je vous dis : jamais ! M.Baxter se rejeta violemment en arrière, les yeux illuminés d’une colère qui éclatait maintenant au grand jour et se donnait libre cours sans la moindre entrave.— Oui, Monsieur Baxter.Ludger avait baissé la tête.Il était si décontenancé qu’il n’avait rien trouvé d’autre que ce laconique acquiescement à opposer au raisonnement du grand patron.Celui-ci en fut visiblement satisfait.— Je vois que vous me comprenez, reprit-il, et que vous comprenez où sont vos véritables intérêts.Je n’en attendais pas moins de vous.Je vous demande donc de me donner immédiatement votre parole que n’aurez plus rien à voir avec la formation de ce syndicat, qui se propose de nous rencontrer lundi prochain, à ce qu’affirment Monsieur Moineau et Monsieur Bobet, ces dangereux écervelés 102 JEAN HAMELIN qui ne sont plus considérés par moi à l’heure actuelle comme faisant partie de notre personnel.C’est compris?Vous allez vous retirer immédiatement de ce groupe.C’est un ordre.Ludger était atterré.Le spectre du congédiement hantait à nouveau son esprit et le forçait à se rendre sans combattre aux motifs invoqués par M.Baxter.Toutes les belles raisons que Moineau et Bobet lui avaient patiemment inculquées tombaient à néant et se révélaient impuissantes devant une si piètre perspective d’avenir.— Oui, je vais me retirer, murmura-t-il enfin, je vous le promets.M.Baxter poussa un long soupir de soulagement.Dans son for intérieur, il se félicitait d’avoir commencé d’attaquer son personnel par son point le plus faible et le plus vulnérable et il se disait qu’un premier chaînon étant aussi facilement rompu, tout le reste allait s’effondrer en peu de temps.— Vous n’aurez pas à vous en repentir, reprit M.Baxter sur un ton de douceur et de sincérité qui frappa Ludger.Je vous en fais à mon tour la promesse.Je passerai l’éponge, cette fois-ci encore, et j’irai même jusqu’à ne pas trop vous embarrasser auprès de ceux de vos collègues qui chercheraient à vous tenir rigueur de votre retour à une attitude plus raisonnable.Vous ne vous sentez pas un peu fatigué?Ludger ne comprenait pas très bien.Un sourire franc et presque paternel fleurit sur les lèvres décolorées du vieil homme.— Eh bien! Vous allez vous reposer quand même.Non, non, ce n’est pas ce que vous pensez.Vous restez avec nous, mais afin de vous épargner des ennuis de la part de certains de vos camarades, je vous accorde une semaine LES OCCASIONS PROFITABLES 103 de congé.Retournez chez vous et reposez-vous bien.Vous nous reviendrez dans une semaine, de sorte que lorsque vous reprendrez votre place, les esprits seront calmés et peut-être certains changements seront-ils alors intervenus au service de l’expédition où vous trouverez mieux votre compte.— Voulez-vous dire que.?— Ne me posez pas de questions.Surtout pas de questions.Finissez votre journée au bureau comme si de rien n’était et revenez-nous seulement l’autre jeudi.Monsieur Marois informera vos confrères que vous êtes porté malade.— Mais que vont-ils penser de moi?— Ne vous inquiétez pas de cela.Nous arrangerons l’affaire tout à votre avantage.D’ailleurs vous ne serez pas le seul, croyez-moi, à revenir sur une décision prise sans reflexion.Restez chez vous et ce sera bien.Il se leva, tendit à distance une main molle et conclut l’entretien en signifiant à Ludger qu’il pouvait disposer.Au moment de sortir, celui-ci se retourna, mû par une soudaine inquiétude.— Ce sera un congé payé?— Ce sera un congé payé.Soyez bien tranquille là-dessus.V Ça avait été pour Ludger une journée atroce.Certes il s’était levé à la même heure que d’habitude, comme s’il avait à se rendre à son bureau, comme s’il n’avait pas été mis en vacances forcées.Le réveille-matin 104 JEAN HAMELIN avait sonné, et Ludger s’était jeté à bas de son lit, telle une recrue répondant à l’appel du clairon.Comme tous les autres matins de son existence de commis au service de l’expédition de la compagnie, il avait sauté dans ses pantoufles et s’était précipité dans la salle de bains.Il s’était lavé le visage en vitesse, aussi les mains; il s’était brossé les dents.Comme tous les autres matins.Mais avec cette différence, cette fois, qu’il n’était pas parti.Il ne se rappelait pas que ce lui fût jamais arrivé, sauf à l’occasion d’une mauvaise grippe hivernale, il y avait de cela très longtemps.Cette fois aussi, à la différence des autres fois, il avait tout révélé à Hermine qui l’avait approuvé en tous points.C’était déjà cela de gagné et, de ce côté au moins, il se sentait tranquille et solidement appuyé.Ce qui faisait toute la différence avec les jours de sa vie ordinaire, c’était sa mine.Il s’avouait lui-même n’avoir jamais eu hère mine; il était indifférent à la beauté des visages.Mais aujourd’hui, c’était une pâleur morne qui s’épandait sur sa figure, qui creusait ses traits, avec autour des yeux une espèce de cerne verdâtre qu’il ne se connaissait pas.Il y avait d’abord eu, la veille au soir, ce coup de téléphone inquiétant, juste comme ils venaient de se mettre au lit, Hermine et lui.Il ne dormait pas encore et sans penser à rien, il s’était précipité sur l’appareil dont la sonnerie prolongée l’agaçait.Il avait décroché.A l’autre bout, un long silence avait répondu à son allô presque angoissé.Quelques secondes s’étaient passées, puis le correspondant anonyme avait raccroché. LES OCCASIONS PROFITABLES 105 Il était resté quelque temps, hébété, à regarder l’écouteur, inutile dans sa main.Tout ce qu’un dormeur éveillé peut imaginer dans des circonstances anormales s’était mis à assaillir 1 esprit de Ludger, déjà inquiet par avance.Etait-ce signe que l’on connaissait déjà sa défection et l’ordre qui lui avait été intimé de rester chez lui?Et ce signe avait-il quelque rapport avec les menaces possibles auxquelles M.Baxter avait fait une lointaine allusion, dans son entretien de la veille?C’était possible, et peut-être probable.Ce n’est que sur les quatre heures que Ludger, fatigué de sa longue attente dans la nuit, avait pu se rendormir.Mais dès les premières lueurs de l’aube, il s’était brusquement éveillé, l’oreille au guet, l’œil alerté, comme aux jours d’angoisse où il croyait à une menace de congédiement pesant sur lui.Que s’était-il passé?Rien.La maison, elle aussi, dormait de son lourd sommeil.Il se rappela tout à coup: il avait fait un cauchemar, et c’était ce cauchemar qui l’avait éveillé.Longtemps, il se tint immobile, rigide, sans bouger même les paupières qu'il tenait grandes ouvertes sur le plafond neutre de la chambre où commençait à peine à s’imprimer, par dessus la forte opacité des ténèbres, la pâleur incertaine de l’aurore.De ce cauchemar, il cherchait mais en vain à se ressouvenir.A le reconstituer à partir de quelques bribes fugaces, il mettait toutes les ressources de son esprit agité de noirs phantasmes.Son incapacité à saisir les sinistres ombres de la nuit, son impuissance à ressusciter son rêve, à lui redonner forme et vie, est-ce que cela aussi ne pouvait pas être un signe?Debout comme à l’accoutumée, Hermine ne paraissait pas inquiète plus que de mesure.Aux matineuses angois ¦ 106 JEAN HAMELIN ses de Ludger, elle avait su répondre par un haussement d’épaules rassurant: — Bah, ils n’oseront pas.Ils ne sont pas si fous?Ils savent bien que tu ne pouvais pas agir autrement?C’était vrai.Comment aurait-il pu agir autrement qu’il l’avait fait?Il n’avait pas eu le choix.Pas la moindre alternative.La solution lui avait ete imposée contre son gré.On lui avait mis entre les mains son propre destin et il lui avait fallu s’arranger avec.Les camarades devaient bien s’imaginer qu’il ne voulait pas les lâcher?Comme Hermine l’avait ensuite laisse entendre, il y en avait probablement d’autres dans le même cas que lui.Mais on n’avait pas dû renvoyer chez eux, pour cause supposée de maladie, tous les lâcheurs, en admettant qu’on puisse les appeler ainsi?Alors pourquoi un traitement d exception pour lui?En faisant mine de vouloir le protéger, ne le désignait-on pas, par le fait même, à la vindicte des autres?Mais non.Pour lui ce n était pas la meme chose.Il était malade, et il avait fallu Hermine pour lui en faire ressouvenir.Et il devait se comporter en malade.Après son empressement à se vêtir, il s était rendu compte qu il lui fallait faire machine arrière.Il avait donc dénoué sa cravate, retiré sa chemise, quitté son pantalon.Ses chaussures étaient tombées avec lourdeur de ses mains, au pied du lit où il les rangeait chaque soir.Puis il avait repris son pyjama, ses pantoufles, sa robe de chambre déteinte, percée aux coudes.Toute la matinée, il avait erré dans la maison, à la recherche d’une occupation.De la cuisine au salon, il s’était promené dans cet accoutrement de malade imaginaire.De guerre lasse, il avait essayé de se recoucher, mais il n’avait pu dormir. LES OCCASIONS PROFITABLES 107 Le lit était resté défait.Il était entendu qu’à la moindre alerte venant du dehors, Ludger s’ensevelirait en vitesse entre les draps et jouerait son rôle.Comme pour gâter davantage les choses, la journée avait été grise, morne, pour ainsi dire sans ciel.Et longue, interminablement.Dès le soir tombé, à l’heure de mettre la table, Hermine avait abaissé les stores et tiré les rideaux, afin qu’aucun œil indiscret pût surprendre de l’extérieur le manège des époux.En attendant d’être servi et d’avaler en silence la soupe des journées harassantes, Ludger se tenait assis, pensivement, sur une chaise, dans le fond de la cuisine, à attendre ce qui devait survenir.Mais il fallait convenir qu’au bout de cette journée inutile, il ne s’était en fin de compte rien produit.Le téléphone était resté muet toute la journée et Hermine, sans qu’il ait eu à le lui demander, s’était abstenue d’en faire le moindre usage.Et cette deuxième nuit, à tout prendre, qui s’annonçait si lourde de nouvelles angoisses, avait été moins dure que la précédente.Malgré son désir résolu de rester éveillé aussi longtemps qu’il lui serait possible de tenir, Ludger avait rapidement cédé au sommeil.Rien ne l’avait troublé jusqu’au petit matin quand, tout à coup, il se retrouva assis sur le bord de son lit, les jambes pendantes, les pieds nus posés bientôt sur le parquet glacé.Il frissonna.Un bruit insolite, quelque chose comme une poubelle que l’on traîne sur la neige, l’avait vite remis sur ses jambes.A coup sûr, cela venait de la cour.Il fallait y aller voir.Sans prendre la peine de chausser ses pantoufles, sans doute perdues quelque part sous le lit, Ludger se dirigea à tâtons vers la cuisine.Il devait être cinq heures ou peut- 108 JEAN HAMELIN être six, c’était difficile à dire, le réveille-matin posé près d'Hermine refusant, en complicité avec la nuit noire, de livrer le mystérieux secret de l’écoulement des heures.Ludger avait tiré tout juste ce qu’il fallait le coin du store de la fenêtre donnant sur la cour.11 ne pouvait rien apercevoir, forcément: le ciel ne s’était pas dégagé et, ramassée tout contre les silhouettes presque sinistres des hangars, la neige refusait même de se laisser deviner, sur le fond informe de la nuit.Ludger avait attendu longtemps, les pieds glacés par le froid, dans une pose inconfortable, que le bruit se produise.Mais au dehors, c’était le silence le plus entier, un silence si lourd et si noir qu’il faisait peur.Il se résigna finalement à aller se recoucher.Longtemps, comme la veille, il resta allongé sur le dos, les membres inertes, les yeux ouverts sur le néant des choses sommeillantes.Puis commencerait une autre journée perdue, en tous points semblable à la précédente, au bout de laquelle il n’y aurait rien d’autre que cette désespérante attente.VI Ludger entra en vitesse, tête baissée, sans regarder ni saluer personne, et il s’engouffra dans le vestiaire.Il se débarrassa de son chapeau, de son manteau que la fin proche de l’hiver rendait plus lourd à porter, de ses caoutchoucs aussi contre lesquels il pesta intérieurement.Ces choses faites, il s’immobilisa, l’oreille tendue, un silence attentif aux lèvres, et perçut la rumeur du bureau, bruit indéfini, vague, seulement strié par les traits crépitants LES OCCASIONS PROFITABLES 109 des machines.Quelques éclats de voix familiers lui parvinrent, émergeant péniblement de ce brouhaha, et cela lui fit chaud au cœur.Il était temps d’entrer, il entra.Comme s’il avait quitté de la veille seulement le service de l’expédition, il se dirigea tout droit vers son bureau, en regardant le moins possible autour de lui.Il sentit bien que quelques têtes s’étaient dressées, mais rien de plus.Tout à coup il leva les yeux et sursauta: son bureau était occupé! Un jeune homme inconnu, dont l’application par trop évidente dénonçait la nouveauté à l’emploi de la compagnie, actionnait l’additionneuse, son additionneuse, la fidèle compagne de ses jours depuis plus de quinze ans à la compagnie.Le jeune homme se décida lui aussi à lever la tête d’un air interrogatif.L’arrivée précipitée de Pelletier lui évita de donner une explication que cherchait l’œil à nouveau angoissé de Ludger.Une tape sur l’épaule, une mine faussement enjouée et Pelletier demanda: — Alors, ça va mieux, mon vieux?Mais oui, tu as l’air en pleine forme! C’est ton bureau que tu regardes?Inquiète-toi pas! On te réserve quelque chose de mieux que ça.Parce que, comme tu peux voir, ça a changé ici pendant tout absence.Ludger venait de jeter un coup d’œil à la ronde et effectivement il avait eu tôt fait de remarquer que le pupitre de Marois était vide, que Moineau et Bobet étaient également absents.Deux ou trois figures nouvelles, outre le jeune homme aperçu plus tôt, se détachaient sur le fond inerte de l’équipe régulière dont ils semblaient rompre l’unité, faisant sur un paysage sans surprise une tache insolite. 110 JEAN H AMELIN — Tu cherches Marois?reprit Pelletier sans s’émouvoir le moindrement.Il a été tranféré à la succursale des Cantons de l’Est comme chef du bureau.— C’est une promotion?demanda Ludger, qui n’était pas tout à fait rassuré.— Cela dépend comment on voit la chose, se contenta de reprendre l’autre.De toute façon c’est moi qui le remplace temporairement, en attendant une nouvelle nomination.Probablement un Anglais de l’Ontario ou d’ailleurs, encore une fois! — Et Moineau?Et Bobet?reprit avec une certaine gêne Ludger, qui cédait enfin à la question qui lui brûlait les lèvres.— Moineau et Bobet ne sont plus avec nous.— Où sont-ils alors?— Congédiés, mon vieux! Congédiés! reprit Pelletier avec gaieté.Ah, je t’assure qu’ils ne l’ont pas volé.Si tu savais! Et changeant d’à-propos, il reprit sur le ton de quelqu’un qui se refuse à en dire davantage: — Tiens, assieds-toi à mon ancien bureau, en attendant.Il est libre.Tu m’excuseras, j’ai du travail.Il le laissa, puis revint aussitôt sur ses pas pour ajouter tout bas à l’oreille de Ludger: — M.Baxter t’expliquera tout lui-même.Je sais qu’il doit te faire demander ce matin.Il regagna ensuite sa place et s’absorba dans son nouveau travail, ainsi qu’il l’avait dit.Ludger s’assit, ou plutôt se laissa tomber sur le siège qui lui avait été désigné.Il était atterré.Il cherchait à comprendre et en même temps il redoutait de trop comprendre ce qui s’était passé.Il considéra en silence, d’un œil absent, toutes ces échines, toutes ces nuques penchées sur un travail de copie, de LES OCCASIONS PROFITABLES 111 calcul ou de vérification et qui, vues d’un nouvel angle, sous l’éclairage de cette situation neuve, lui paraissaient étrangères, inconnues, presqu’à redécouvrir.Et ces trois nouveaux qui venaient inopportunément brouiller un paysage jusque-là si bien établi, si bien figé dans ses limites et dans sa perspective, qui le déséquilibraient par rapport à ce qu’il en avait toujours connu?Ludger ne voyait plus rien, ne comprenait plus rien.Tout se brouillait devant ses yeux, tout se confondait, tour tendait à l’incohérence.Et lui?Qu’allait-on faire de lui puisque sa place était maintenant prise par ce jeune homme à l’air appliqué, et dont l’inexpérience crevait les yeux?Il n’osait non plus se demander ce qui était advenu de Moineau et de Bobet qui paraissaient les seuls à avoir été cette fois la cible des représailles de la compagnie.Il en était là de ses réflexions quand la voix de la téléphoniste retentit, métallique et rêche, à travers les rets de l’intercom.— M.Lamarre?Vous êtes demandé immédiatement dans le bureau de M.Baxter.Ludger se leva et vit qu’on le regardait de partout.Il redressa alors la taille et prit un air résolu.Il poussa calmement la porte et s’engagea, très maître de lui, dans le couloir qui menait au saint des saints.VII Il est maintenant cinq heures.Hermine ne va pas tarder à venir le chercher, ne serait-ce que pour lui faire le vain récit de ses courses de l’après-midi dans les grands magasins de l’ouest de la ville. 112 JEAN HAMELIN Car ces proches vacances seront les vacances de sa vie, celles qu’il n’a jamais pu prendre jusque-là, celles dont pourtant il rêve depuis si longtemps.Serait-ce sur les plages blanches du Maine, grouillantes de chairs bronzées tassées en rangs serrés, ou sur les bords tranquilles d’un lac bleu du New Hampshire, bordé de chalets peints de couleurs vives?Cela n’était pas encore décidé entre eux, Hermine inclinant pour les bains de mer, Ludger marquant une nette préférence pour les lacs étales, entourés de conifères et de bouleaux avec, en surélévation, les cimes blanches des montagnes.Il serait bon prince, pour une fois, et laisserait à Hermine le choix final.Elle l’avait bien mérité.Car il se le rappelait encore, c’était elle qui, l’hiver dernier, au moment où il allait tout lâcher, l’avait relancé sur la voie de la chance, une chance qu’il n’avait pas été loin de juger mauvaise, mais au sujet de laquelle il n’était plus ni si catégorique, ni si sévère, maintenant qu’il en avait fait son profit.Il fallait avouer que la compagnie avait été à son endroit d’un chic qui l’avait amené à reviser entièrement son jugement à l’égard de la façon de voir de M.Baxter.Peut-être, dans le passé, la compagnie avait-elle eu ses raisons d’agir comme elle l’avait fait?Ces raisons, il ne pouvait les comprendre alors, étant employé subalterne, donc sujet à critiquer sans savoir exactement le fond des choses.A la lumière de sa situation nouvelle, Ludger se demandait aujourd’hui si les torts s’étaient toujours trouvés infailliblement du même côté, ainsi qu’il l’avait cru longtemps.Voici plus de cinq mois maintenant qu’il occupait le bureau de Marois, tombé en disgrâce pour n’avoir pas su prévoir la malheureuse tentative de Moineau et de ¦ LES OCCASIONS PROFITABLES 113 Bobet.Non seulement M.Baxter avait consenti à passer l’éponge sur son adhésion inconsidérée à la formation d’un syndicat à la compagnie, mais il avait enfin reconnu ses mérites personnels, et il lui avait finalement accordé ce poste de confiance qui lui était promis depuis si longtemps, en lui offrant presque sur un plateau la succession de Matois.Et de surcroît on lui avait attribué ce qui avait toujours été refusé à son prédécesseur: un bureau particulier qui l’isolait des autres et de ce fait lui donnait sur eux un ascendant qui avait accru le prestige attaché à ses fonctions.Sa nomination, venue à la façon d’une surprise, avait bien soulevé parmi ses anciens camarades quelques rancœurs dont certains ne lui avaient pas fait mystère, on avait même été jusqu’à parler de représailles, mais en définitive, comme lorsqu’il avait pris un congé de maladie sur l’ordre de M.Baxter, il ne s’était rien produit.Il en avait été quitte pour la peur et les choses en étaient restées là.Les employés du service venaient de quitter le travail.La plupart, et principalement les nouveaux, étaient venus le saluer, quelques-uns s’abstenant encore de le faire pour des raisons que Ludger mettait sur le compte de la jalousie personnelle.Le bruit de leurs conversations s’était éteint.Leurs dernières salutations échangées, le bureau était retombé dans le silence plat des fins de journée.Mais voici qu’on causait à voix indistincte dans le couloir.Sans doute Hermine, devenue plus jacassante depuis quelque temps, et qu’il s’attendait à voir pénétrer dans son bureau les bras chargés de colis.Mais ce n’était pas Hermine.¦ 114 JEAN HAMELIN Etait-ce possible?Lui ici?Avait-il bien entendu?Ludger se leva avec précipitation et ouvrit la porte.Il resta stupéfait, sur le seuil, incapable d’articuler une parole.Tout au fond du couloir, vis-à-vis du saint des saints, Pamphile prenait congé de M.Baxter qui lui serrait la main avec une franche cordialité.S’il pouvait s’attendre à ça! Instinctivement, Ludger recula, mais il était trop tard.Pamphile l’avait aperçu et venait à grands pas vers son cousin, le sourire large, la voix sonore.— Alors, ça va?A mon tour de venir voir ton installation! — Entre.Ils s’assirent sur un angle du bureau, vidé depuis peu du travail de la journée.— Qu’est-ce que tu as à me regarder comme ça?Pamphile dissimulait mal un certain embarras.Après un moment d’hésitation, il retrouva vite son assurance un moment égarée.Il était prêt à tout: il en avait vu d’autres depuis son entrée dans la politique active.— Je ne savais pas que tu connaissais M.Baxter?— Bien sûr que oui! Je t’avais pas dit?-— Non.Pamphile se rapprocha.Il heurta de l’index l’épaule de son cousin, prit un air grave, puis commença sur le ton des intimes confidences: — Je l’ai rencontré pour la première fois au banquet de célébration de notre victoire.Cela t’étonnera pas quand je t’aurai dit, tout à fait entre nous, que la compagnie a fourni des sommes importantes à notre caisse, pendant la dernière campagne électorale.Je t’en avais jamais parlé dans le temps, mais maintenant il y a plus de danger à ça.Tu te rappelles que je t’avais mis en LES OCCASIONS PROFITABLES 115 garde lorsque tu m’avais parlé de ton syndicat?Tu comprends, tant que la compagnie sera comme ça avec le gouvernement, aucun nouveau syndicat pourra s’implanter chez vous.— Je pense bien.— Et quand j’ai fait la connaissance de M.Baxter, j’en ai profité pour lui parler de toi.— De moi?— Oui, de toi.Je lui ai dit que tu méritais mieux que ce que tu avais à la campagnie et je lui ai mentionné que tu ferais un bon chef de bureau, si jamais Marois venait à être déplacé.Il a paru surpris, comme de raison, mais il a pas dit non.Quand, quelques semaines après, j’ai été nommé ministre, je suis revenu à la charge et cette fois il a pas pu me refuser ça, d’autant plus qu’on venait de lui proposer d’être membre de la Commission des relations industrielles de la province, et qu’il a accepté! Alors tu comprends, l’affaire était gagnée! Pamphile s’arrêta, étonné de l’air de détresse qui se lisait sur le visage de Ludger.— Mais qu’est-ce que tu as?T’es pas content que j’ai fait ça pour toi?— Je n’ai rien, finit par dire Ludger, tête baissée.Je commence seulement à comprendre certaines choses.Tu vas dire que c’est bête, mais imagine-toi qu’après vingt ans de services à la compagnie, je m’étais illusionné.Je croyais que c’était uniquement à cause de mes mérites personnels que.Pamphile l’interrompit avec vivacité: — Oui, bien sûr, il y a aussi tes mérites personnels.M.Baxter a été le premier à les reconnaître quand je lui ai parlé de toi.T’as pas à t’inquiéter là-dessus.Mais ce que je voulais te dire, c’est que si ça avait pas été du 116 JEAN HAMELIN coup de pouce du cousin Pamphile, donné au bon moment, j’ai bien peur que c’est encore un Anglais qui aurait eu la place du pauvre Marois.J’aime autant que tu le saches, d’abord pour montrer que, même ministre, je t’ai pas oublié, ensuite parce que tu aurais fini par l’apprendre, un jour ou l’autre.Mais je te répète que M.Baxter apprécie quand même beaucoup tes mérites.Comme je te dis, moi, j’ai rien fait que donner le coup de pouce.— Et le bureau particulier, c’est aussi à ton influence que je le dois?— Oh, ça, c’était rien qu’une suggestion, mais je suis content de voir qu’elle a été acceptée et que tu en profites.Il se leva, rectifia le nœud de sa cravate et consulta sa montre d’un geste pressé.— Eh bien, moi, je me sauve.J’étais juste venu causer de choses et d’autres avec M.Baxter.Le premier ministre m’a demandé de le consulter sur une loi ouvrière que le gouvernement présentera à la prochaine session.Naturellement, je peux pas t’en dire plus long pour le moment! Il tendit à Ludger une main indifférente.— Tu viendras me voir?Tiens, j’aperçois justement ta femme, là-bas, qui a l’air de t’attendre.Salut, vieux! Il s’éloigna, refoulant au fond de sa conscience, un brin de mécontentement contre lui-même.En s’en allant, il se demandait s’il n’aurait pas mieux fait de garder pour lui ce qu’il savait des circonstances de la nomination de Ludger.Une fois encore, la vanité l’avait emporté chez lui sur la perspicacité.Ce léger trouble, heureusement, ne durerait pas et s’envolerait dans la fumée du prochain cigare.Après tout, qu’est-ce que cela pouvait bien faire, LES OCCASIONS PROFITABLES 117 du moment que le cousin avait la place?C’est ce qui importait, au fond?Ludger le regarda un moment s’en aller II lui semblait à nouveau que tout se brouillait devant lui, comme aux pires jours d’angoisse.Pourtant Hermine était là à son côté, et il ne paraissait pas la voir.Il se sentit secoué vivement par le bras.— Qu’est-ce qui te prend?Tu ne vas pas faire la toile, toujours?— Non, rassure-toi, ce n’est rien.Une grosse journée de travail au bureau, rien de plus.Et avec cette chaleur! Elle le considéra d’un œil soupçonneux.— Ce n’est pas encore Pamphile, toujours, qui t'a mis dans cet état?— Qu’est-ce que tu vas chercher là! Non, ce n’est pas Pamphile.— Ah, j’aime mieux ça! Va pas te brouiller avec lui.Tu sais, on peut en avoir encore besoin! — Je sais, se contenta-t-il de répondre.Elle lui prit le bras et ils sortirent.En mettant la porte sous clef, Ludger songea qu’il lui fallait ne pas oublier, dès son arrivée le lendemain matin, de se débarrasser du cahier qu’il dissimulait depuis quelques mois, sous une pile de documents, tout au fond de son bureau.Désormais, ce cahier, où il avait eu la fatuité de vouloir consigner quelques étapes de ce qu’il avait appelé l’évolution de sa situation personnelle, ne valait pas la peine d’être conservé.Désormais il n’avait pour lui aucun sens.Montréal, novembre 1957.Paris, mai I960. ROBERT ELIE POÈMES ROBERT ÉLIE.— A publié ses premiers essais et poèmes dans la Relève, en 1936.Il a collaboré à d’autres revues et journaux avant d’écrire La Fin des songes, un roman, qui lui méritait le Frix David de littérature en 1950.Un deuxième roman, Il suffit d’un jour, a suivi la publication dans Les Écrits de L’Étrangère pièce en trois actes. POÈMES 121 QU'EST-CE À DIRE?Cette tante de notre enfance, pauvre et amoureuse de la vie qui lui fut une joie déchirante, prodigue qui mettait chaque jour toute sa fortune sur la table, tartines et bonbons offerts à notre avidité; cette paysanne de nos vacances à qui Von demandait un verre d’eau et qui apportait, avec un sourire émerveillé, lait et brioches chaudes; Antonio, le cordonnier, qui refait nos souliers pour le prix d’un talon et le plaisir de raconter ses joies et colères familiales; comment ne les écouterais-je pas tous, rivé à leur regard qui a la profondeur du bonheur de vivre?mais en ce pays de silence, peut-on offrir le fruit de quelques heures privilégiées, comme les dons de son enfance, avec la joie du cordonnier et de la paysanne et la père pauvreté d’une amoureuse de la vie? 122 ROBERT ÉLIE PROJET D’HOMME 1 L’espace est diamant que l’on taille Dans l’instant qui demeure.Feux de conscience que l’amour nourrit Du soleil des jours aux oiseaux d’ombre. POÈMES 123 PROJET D’HOMME II O vaincre l’alternance, Ascèse d’absence et de silence, Diamant pur Qui ne délivre du laborieux murmure. 124 ROBERT ÉL1E TEL QUE PERSONNE JAMAIS NE TA CONNU O visage de la nuit, Aventure du silence, Vallées et montagnes De plein consentement.O jeunesse de l’homme En soi-même accompli, Quand le monde est aboli Et tout l’amour recueilli.O vérité de la vérité Enfin conquise et vive, O mort, Dans ton éternité.(Le masque mortuaire de Baudelaie) ¦ POÈMES 125 RENCONTRES Est-il simple d’accueillir Quand l’âme s’ouvre, Comme un ciel après l’orage, Azur de grand jour Aussitôt repris par la nuit Pleine d’étoiles inconnues?Deux hommes se parlent Et la parole agrandit l’espace Plus que d’une étoile à l’autre Le regard effrayé.¦ 126 ROBERT ÊLIE LA BELLE ENDORMIE Nuit de la chevelure, Tendresse des lèvres closes, Sous les astres du sommeil, Un corps à la dérive apaise la mer, Un cœur d’homme anime un monde inépuisable. POÈMES 127 Deux corps roulent dans la nuit, A tous les échos s'émeuvent, L’univers bat dans leurs poitrines, Et l’homme crie présent à l’infini.Mais l’aurore, avec la douceur de l’espérance, O chants condamnés de l’enfance, Laisse s’écouler les eaux de l’absence Qu’il faut remonter chaque jour. 128 ROBERT ÉLIE DIALOGUE — Mon amour! -— Comme si je pouvais être ta vie.— Ma vie! — Comme si je pouvais être Dieu.— Mon dieu! — Inlassable amour! — 0 qui me brisera, qui me répondra? POÈMES 129 JE T’AIME, C’EST VRAIMENT TROP DIRE Mondes fantasques dans l’univers, Miroirs multipliant l’inconnaissable.L’infini est voleur d’amour Et nos pauvres mots se perdent dans l’espace. 130 ROBERT ÊL1E L’AMOUR EST PIÈGE D’INFINI A son bonheur, qui peut suffire Dans l’espace offert au désir? POÈMES 131 Ennui, désirs inassouvis, La mort naît d’hier, non pas demain.O candeur de l’amour Qui accueille l’heure promise Comme un présent de lumière Sans hier ni demain. 132 ROBERT EUE ]e ne connais pas encore le visage de ma mort, Elle vient, je le sais, le temps est si court Oui fait se lever dans mon cœur les vifs désirs.O corps laborieux et fidèle, esprit Ecoute sa force qui se lève avec le jour, Soulevant les heures comme pierres, Construisant la maison de l’amour Ou, chaque nuit, se consomme l’infni. POÈMES 133 L’aurore et ses oiseaux, La terre perlée d’eau, Les enfants dans la clairière Et le cheval au regard de nuit Attend la parole qui livre au four.L’enfant bouge et crie, L’hirondelle brouille le ciel.Chaleur! La terre se délie, Du vert à l’or et bruns-roux, Chantent les couleurs familières de l’amour Et répand son odeur d’éternité L’inépuisable pain de chaque jour! 134 ROBERT ÉLIE Quand s’endorment les enfants ivres de lumière Et que s’annonce l’éternité de la nuit, Tout frémissant dans Venchantement du silence, Les grands se présentent avec de pauvres lampes Et prononcent comme hier de sourdes paroles, Car ils savent depuis le premier poème Que la fée des étoiles oublie ses promesses. POÈMES 135 Mon désespoir, je le sais, est ma pureté, Ma nudité et ma pauvreté.Encore un peu de patience, Face à la mort qui s’empare enfn de la science, Encore un peu de silence, Et du soleil d’un jour ouvrier renaîtra l’émerveillement. 136 ROBERT EUE Tendu dans l’angoisse, Ou dans l’espoir, Dans l’espoir de l’angoisse, Mangeur de ciel, L’homme debout, L’homme aux enfants à la main, Qui dit non au juge Et oui à la vie, Non aux rongeurs de la vie, Coupeurs de désirs en quatre.Les cœurs battent de midi à minuit, La vie à bout de bras le jour et la nuit, O mon amour, solitude de mon amour, Des bras ouverts, comme un cri, Surgit l’arbre étoilé. POÈMES 137 Foule encore indécise du matin Fraîche surgie d’un sommeil d’enfant Talons qui battent lourds et fins L’homme aux grandes affaires tranche Le si long chemin de l’écolière La jeune fille s’émeut près du mauvais garçon Et l’écolier emmêle le fl d’Ariane.O solitudes émues sous un jeune soleil! Rues et maisons de notre travail Plus sacrées que chemins de nature Immobile un homme pourtant si jeune Attend la vague du dernier reflux Et sur les joues d’une femme pourtant jolie Le fard aggrave le proche avenir.O courageux voyageurs du grand jour! Les écoliers grandissent si vite Et les mauvais garçons s’attendrissent Les jeunes files ne s’étonnent qu’une fois Et la mort devient compagne familière Mais si le silence devance le sommeil Us te reconnaîtront dans Vabattement du soir O profonde humanité, tendre chair de Dieu! 138 ROBERT ÉLIE Je nie votre peur Et je parie pour la lumière.Chaque pas, dans les combats sans armes, Fait battre un cœur que l’angoisse a détraqué, Mais voici le soleil avec ses beaux rythmes de marche, Et les tempêtes de la nuit ne dénoueront pas nos mains.Au bout de la patience de la colère, rire éclatant, Un homme, mille hommes font des hommes sans peur, Mettant leur joie pour toujours à l’abri du reproche. POÈMES 139 En soi-même, un monde A ses quatre saisons, Ses constellations, Air, eau et jeu, La puissance de l’atome, L’exaltation de l’espace, Combien d’astres et de rêves, Depuis que les hommes regardent le ciel Et que la mort les renouvelle, O joie de fermer les yeux Et de retrouver toutes les choses du monde, Le murmure du temps, Grondements, plaintes, cris, Un accord et c’est la lumière, O joie d’ouvrir les yeux, Quand, surgi des origines du monde, U7i regard amoureux accomplit l’avenir. 140 ROBERT ÉL1E LE PAIN ET LE VIN — Qui es-tu?— ]e suis Pierre.— Que veux-tu?— ]e veux le Pain et le Vin.— Mais qui es-tu?— ]e dis que je suis Pierre.— Devrai-je te croire?— L’ivrogne, l’i?npudique.— Un orgueilleux encore qui veut être Pierre.— Je suis Pierre.— Tu as sondé les profondeurs de ton âme?— J’ai éprouvé mon âme.— Et tu as mesuré l’épreuve?— Je connais bien le poids de la douleur.— Et tu voudrais que je te crois?— J’ai tant souffert.— Qu’est-ce que cela prouve?— Que je suis Pierre et que j’ai faim.— Que tu avances dans la nuit où tu n’as {jamais entendu ton nom.— Je veux le Pain et le Vin.— Tu n’as pas assez faim.— Je meurs de faim.— Hélas! — Et ce n’est pas assez?—-Pauvre faim.— Que faut-il encore? POÈMES 141 — Une telle faim qu’elle te fasse ravir le (Pain et le Vin.— Je ne suis pas un voleur.— Il n’y a que les voleurs qui se recon- (naissent dans une telle nuit.— Je vous offre ma douleur.— C’est si peu de chose.— Je n’ai jamais connu la joie.— C’est si peu de chose.— Que veux-tu donc?— Le Pain et le Vin! — Mais c’est toi qui le donnes! — Je le donne à ceux qui le prennent. HÉLÈNE J.GAGNON LA CHINE AUX CHINOIS Hélène GAGNON.— Journaliste de carrière, Hélène Gagnon était attachée a la rédaction de Y Evénement-Journal, de Québec, lorsqu’elle partit en Afrique Occidentale en 1942.D’Accra, en Gold Coast, elle rapporta un grand reportage: Blanc et Noir.Hélène Gagnon (qui épousa Jean-Louis Gagnon en 1936) a collaboré à plusieurs revues et journaux dont Vivre, La Nation, les Idées, etc.Depuis une quinzaine d’années, elle a fait de nombreux et de longs séjours à l’étranger: Afrique, Etats-Unis, Amérique du Sud, Europe.Elle a publié dans La Réforme un reportage sur le Portugal; dans Les Ecrits, un recueil de vers: Saudades.Au cours des dernières années, elle se rendit au Proche-Orient et séjourna, en particulier, en Egypte, au Liban, en Turquie.Puis ce fut enfin l’Extrême-Orient: la Chine, la Corée, le Viêt-Nam et Hong-Kong. AVANT-PROPOS Un pays plus grand que le Canada; un Etat dont la population est près de quarante fois la nôtre; un peuple qui avait déjà plus de 5,000 ans d’histoire au moment du premier voyage de Jacques Cartier dans les terres neuves de VAmérique.T elle est la Chine La plupart des Occidentaux qui vont en Chine ont un peu l’impression de recommencer Marco Polo.Comment en serait-il autrement?On a dit que la Chine était moins une nation qu’une civilisation.Plus justement c’est un univers complet, intégré, où la pensée et l’ordre, la perspective philosophique et le comportement moral de l’homme, où la couleur des choses et la voix comme la musique ont une qualité différente des données classiques de cet autre univers enfanté par Rome et Athènes avant d’être soumis à Venseignement judéo-chrétien.La renaissance chinoise est sans doute le phénomène central de notre époque.La Chine a toujours digéré ses vainqueurs et, de ce long voyage, je ramène en premier lieu l’image saisissante de 650 millions d’êtres humains en train d’assimiler les techniques scientifiques de l’Occident, l’économie soviétique et l’essentiel de notre héritage culturel tout en demeurant fdèles à ce qui fait que la Chine, 146 HÉLÈNE J.GAGNON à travers les millénaires et malgré les occupations successives, soit restée la Chine.Que le destin du monde en soit déjà changé, il faudrait être aveugle ou sot pour ne pas le constater.N’aurait-elle que la biologie pour toute arme, que la Chine demain sera la première puissance de notre petite planète.Dans l’ensemble les journalistes canadiens qui ont séjourné en Chine populaire se sont conformés à la ligne de pensée de leurs collègues américains.D’où l’étonnement du lecteur devant le témoignage de M.James Muir, président de la Banque Royale du Canada maintenant décédé, et celui de M.Walter Gordon qui présida aux travaux de la Commission d’enquête sur les perspectives économiques de notre pays.Alors que la plupart des journalistes, à des degrés divers il est vrai, se résignaient à l’indispensable préalable de l’anticommunisme militant, AiM.Muir et Gordon, évitant soigneusement tout procès d’intention, se contentaient, en partant des faits, de mesurer le chemin parcouru.Une question nous vient naturellement à l’esprit: faut-il être millionnaire pour parler honnêtement de la Chine et des Chinois?Convient-il de juger les nations et les peuples en fonction d’une théorie populaire?Cela paraît être la règle générale dans un monde où tout est propagande parce que tout doit s’inscrire dans un contexte imposé: celui de la guerre froide.Pour ma part, — que ce fut en Afrique noire, au Portugal, au Maroc, au Moyen Orient ou en Amérique latine, — je n’ai jamais accepté cette vue des choses.Moins intéressée aux régimes politiques qu’à la vie souvent douloureuse des sociétés organisées, je me suis toujours efforcée de juger leurs travaux et leurs arts en partant de leur histoire.Les hommes ne sont pas tous LA CHINE AUX CHINOIS 147 1 semblables et tel peuple a des besoins, fruit d’une situation historique, que d’autres n’ont pas.Rien n’est plus étranger à la réalité des choses, à l’ordinaire de la vie, que cette conception totalitaire des êtres et du monde qu’on veut nous imposer au nom de la géopolitique.On a tellement fait état des déficiences de la Chine populaire que je n’ai pas cru nécessaire de m’y arrêter.Chacun sait que le standard de vie y est encore bas, qu’il y a dix ans à peine on y mourait de faim dans les rues et, qu’aujourd’hui encore, ce peuple fait son apprentissage des grandes techniques de production.Ce que j’ai voulu voir, c’est le progrès réalisé depuis 1949, mesurer la force de l’élan donné à ce pays que la plupart des Occidentaux, confondant la connaissance scientifique et la sagesse, ont toujours tenu pour une terre primitive aux puanteurs cruelles.Ce livre n’a qu’un but: amener le lecteur à comprendre qu’il ne peut plus vivre dans l’ignorance de la Chine; qu’il y a aux antipodes 650 millions de femmes et d’hommes qui œuvrent et qui font de l’histoire.Parce qu’ils jugent la guerre inévitable, certains estiment qu’il est habile de maintenir la Chine au ban des nations.Compte tenu de l’arsenal atomique sans cesse augmenté, cette politique à courte vue peut fort bien conduire à la fin du monde.Je crois qu’il est trop bête, quand les engins téléguidés et autres machines infernales nous frôlent quotidiennement la tête, de se laisser entraîner docilement dans un conflit d’où nous sortirions aussi diminués que l’adversaire.Les Chinois aiment les fables J’en dirai une avant de terminer.Il était une fois.deux petits chiens innocents que leurs maîtres conduisaient chaque jour à la promenade.Lors- . 148 HÉLÈNE ].GAGNON qu’ils se croisaient dans la rue, ils auraient bien voulu fraterniser; Us avaient sinon toujours les mêmes goûts, du moins le même amour de la vie.Mais leurs maîtres les en empêchaient.Ne comprenant pas le pourquoi de la chose, mais épousant docilement les préjugés de leurs maîtres, ils en vinrent à se détester.Leur hargne s’exprima d’abord par des grognements et des défis réciproques.Ils se montraient les dents.Mais ces choses ne portaient pas à conséquence puisqu’ils étaient en laisse.Un jour cependant, il arriva ce qui devait arriver.La laisse d’un des petits chiens, usée par tant de soubresauts coléreux, se cassa.Ventre à terre, il se précipita dans la direction de l’ennemi.L’autre petit chien, le voyant fondre, fit un bond prodigieux, cassant aussi sa laisse tendue.7/ y eut alors un combat héroïque, — un combat qui ameuta tout le quartier, attirant sur les lieux une foule de badauds.Littéralement les deux petits chiens s’entredévoraient.Du nuage de poussière qui les enveloppait, sortaient des cris et foirlements à faire frémir.Puis on n’entendit plus rien.Lorsque le nuage de poussière, noir et opaque comme un champignon atomique, se fut dissipe, on chercha en vain les deux petits chiens.Sur le carreau ensanglanté, il ne restait plus que deux petites queues meurtries et inertes.H.-J.G. LA CHINE NOUVELLE Vivre en Chine c’est baigner dans un plasma de civilisation.La Chine est un des pays où la densité d’habitants est la pim grande.Je sais désormais que c’est un des pays où la qualité humaine est la plus dense.Claude ROY (Clefs pour la Chine) La Grande Muraille dépassée, la vie s’organise.Au delà du paysage montagneux s’étend une plaine vert-tendre quadrillée par des canaux d’irrigation: la plaine de Pékin, située au nord de la Grande Plaine du Nord de la Chine dévalant jusqu’à la Mer Jaune, à une centaine de milles à l’Est.En approchant du sol, on croit apercevoir une multitude de champignons qui, soudain, s’animent et se déplacent dans les champs: des paysans, accroupis sous d’immenses chapeaux pointus, occupés à tirer du sol ancestral de quoi nourrir plus de 600 millions d’êtres humains.Dans le lointain s’étend la ville horizontale, un carré incrustré dans un rectangle, telle que conçue par Kubilai Khan, mais dont l’emplacement fut occupé de temps immémorial, par des villes plus anciennes encore.Pékin! Capitale d’un monde en gésine! Avant de s’assoupir il y a quelques siècles, la Chine avait atteint un haut degré de civilisation matérielle, ci- 150 HÉLÈNE J.GAGNON vilisation dont témoignent ces inventions que nous fûmes si longs à redécouvrir: le papier, la soie, la porcelaine, la poudre à canon, le séismoscope, le gouvernail, le papier-monnaie, l’imprimerie, etc.Elle avait produit une longue théorie d’hommes d’Etat, de poètes, de stratèges, de savants, de philosophes éminents.Lao Tsé et Confucius précédaient d’un siècle et plus Socrate et Platon.Que peut attendre le monde du réveil du géant?Quelles ne doivent-elles pas être les possibilités d’un tel peuple soudain acquis aux connaissances et aux techniques du XXème siècle?Autant de pensées me venaient à l’esprit pendant que l’avion parcourait lentement la piste avant de s’arrêter devant l’aérogare.Je remarquai que celui-ci est de proportions modestes et d’aspect moderne.Mais à quelque distance, un édifice en construction d’assez vastes dimensions évoque le courant nouveau: développement, expansion, industrialisation.Bouclant le cycle des civilisations, la Chine s’emploie maintenant à absorber l’acquis occidental comme l’Europe jadis absorba l’acquis gréco-romain, juif et arabe.Quel visage m’offrirait de prime abord la Chine nouvelle?Plusieurs personnes se portent à la rencontre des voyageurs dès l’installation de la passerelle.Parmi elles, je distingue bientôt une jeune fille aux bras chargés de fleurs.Elle s’avance vers moi, souriante, en compagnie d’un homme jeune également, au visage ouvert.La jeune fille, très jolie, porte gracieusement la robe chinoise fendue jusqu’aux genoux, mais elle a les cheveux relevés en une courte « queue de cheval » bouclée et fait très collégienne.Son compagnon porte simplement le vêtement de toile grise à tunique popularisé par le Président Mao.> LA CHINE AUX CHINOIS 151 J’ai à peine le temps de penser: « Voici la Chine nouvelle », que déjà s’effectuent les présentations: Lou Ming-kou, le secrétaire-général adjoint de l’Union Panchinoise de journalistes et Li Yi-hua, qui sera mon interprète durant tout mon séjour en Chine.Au premier contact un courant de sympathie s’établit entre nous.A aucun moment par la suite, aurai-je l’impression du dépaysement.Après de chaleureuses poignées de main, mes hôtes se chargent de mes menus effets tandis que je serre dans mes bras les fleurs de l’hospitalité.Il fait une chaleur moite.Voyant que je m’éponge le front, Li Yi-hua m’offre son éventail, remarquant que les étés de Pékin sont longs, chauds et humides.Elle parle parfaitement l’anglais, avec un charmant petit accent qui supprime la lettre « r » pour la remplacer par un « 1 ».Tout en marchant lentement vers l’aérogare pendant que l’équipage procède au déchargement des bagages, nous bavardons gaiement.J’apprendrai bientôt qu’en Chine, le nom de famille vient avant les prénoms; que Li correspond à Gagnon, par exemple; que les termes « monsieur », « madame », n’ont pas d’équivalent dans le vocabulaire chinois.Maintenant il arrive qu’on fasse suivre le nom de la personne du mot « tundja », ou camarade.Il symbolise la nouvelle solidarité humaine entre les éléments d’un peuple jadis formellement hiérarchisé.Les bagages récupérés et les formalités habituelles terminées, nous nous installons dans une Pobiéda soviétique pour aller vers la ville.Me rappelant à cet instant que le Canada a dû, quelques mois plus tôt, contremander l’expédition de 1,000 automobiles Ford vendues à la Chine, à cause d’une mise en demeure américaine, je m’enquiers d’où proviennent les voitures actuellement utilisées à travers le pays.On me 152 HÉLÈNE J.GAGNON répond que la plupart sont de fabrication soviétique, tchécoslovaque, allemande, mais qu’à compter du 1er octobre (anniversaire de la Libération) la Chine produira en quantité industrielle des automobiles dont le prototype existe déjà et porte le nom de « Vent de l’Est »; qu’il se fabrique à Changchoun, ville du Nord-est industriel, des camions de cinq tonnes.Nous en rencontrerons plusieurs en cours de route: ils sont de belle construction et facilement reconnaissables à leur silhouette arrondie et leur couleur vert-sombre.L’évocation du Nord-est industriel où l’on fabrique des camions à la chaîne, des avions, des machines modernes très complexes, m’ouvrait des horizons illimités.C’était là, neuf ans seulement après la Libération, ce pays dont certains Européens disaient, il y a moins d’un quart de siècle, quil ne pourrait jamais se plier aux disciplines de la technique et de la production modernes.?J’étais venue ici sans programme défini, animée seulement du désir de voir, de comprendre le plus possible.Or, l’industrialisation étant la clef de voûte de la renaissance chinoise, il devenait évident qu’en prenant connaissance de son développement je me trouverais en même temps prendre contact avec divers aspects de la vie du pays, puisqu’en régime socialiste, tout se tient.Nous roulions sur une route bordée de potagers où travaillaient, accroupis sous leurs chapeaux pointus, une multitude de paysans.Allant à petit train pour me permettre de voir le paysage, nous croisions et dépassions des équipages de toute nature, beaucoup de piétons aussi, des jeunes gens alertes, quelques vieillards, hommes et femmes, profondément marqués par l’antique misère et qui, tels de vieux arbres tordus, garderaient jusqu’à la tombe les stigmates LA CHINE AUX CHINOIS 153 des privations, des souffrances passées.On a vraiment l’impression, en comparant les générations, que la Chine est passée directement du Moyen âge à l’âge atomique.Autant les jeunes sont dégagés, sportifs, vigoureux, autant les anciens paraissent frêles.En cette fin d’après-midi le soleil à son déclin irisait toute la nature d’une pluie d’or fin.Il est donc vrai que la couleur jaune prédomine en ce pays?Le ciel, la terre, les bêtes et les gens en épousent toute la gamme.Je crois me trouver en présence du tableau de Chan Tsé-tien, peintre célèbre sous la dynastie des Soucis (581-618) admiré la veille dans une revue chinoise à bord de l’avion.Il manque, cependant, au paysage quelques cyprès, quelques saules pleureurs chers aux poètes chinois.Par contre, je n’ai cessé de remarquer depuis l’aéroport, des rangées de jeunes arbres formant des écrans successifs, en bordure des champs, jusqu’à perte de vue.Il s’agit, paraît-il, d’un vaste plan de reforestation destiné à modifier le climat de Pékin en protégeant la ville contre les vents chargés de sable du désert de Gobi, par delà la Grande Muraille.Succédant aux villages cramponnés au sol et leurs huttes de pisé coiffées d’un toit de chaume, voici un faubourg populeux.Nous suivons une rue large, bordée de maisons sans étages.Que d’animation, que de couleurs, que de bruit! Partout, des banderolles, des panneaux-réclame, des enseignes en coton rouge ou blanc portant les splendides idéogrammes de teinte contrastante.Des échoppes, des boutiques, des ateliers occupent toutes les devantures.Ici, on fabrique des roues, là s’empilent des cercueils, peints en rouge vif.Tout à côté, on vend des objets de vannerie.Derrière ces façades commerciales, on devine les quartiers d’habitation, groupés autour d’une cour intérieure, car de-ci de-là, au-dessus des toits, s’élève le plumeau d’un 154 HÉLÈNE J.GAGNON arbre grêle.Mais à cette heure et par cette chaleur, tout le monde est dans la rue.Et que de monde! Pendant que les uns s’affairent devant leur boutique, que d’autres s’en vont de ce petit pas sautillant, portant deux lourds fardeaux au bout d’une tige de bambou balancée sur la nuque, que d’autres encore traversent la rue en zig-zag, à travers le traffic intense des bicyclettes lancées à toute volée et cornant avec enthousiasme, des petits groupes causent gentiment, assis sur leurs talons au bord du trottoir.Des pères poussent devant eux de curieuses voituret-tes de bambou tressé, où deux bébés se font face, ou promènent en les tenant par la main de gentils petits gosses bien sages autour desquels s’enroulent des ribambelles de mioches plus âgés occupés à quelque jeu de poursuite.Que d’enfants! Les jeunes portent une culotte commodément fendue du nombril jusqu’aux reins, qui découvre au moindre geste, un petit derrière doré; beaucoup de nourrissons dans les bras des femmes, des petites sœurs.D’adorables bébés rondelets, dodus, simplement emmaillottés de soleil, comme il convient par cette chaleur.Le souvenir me revient du temps où nous « achetions » les bébés chinois dont les parents, infiniment pauvres, devaient se défaire parce qu’ils ne pouvaient meme pas les nourrir.Les temps ont changé! Ceux-ci ont 1 air rudement bien nourris et choyés.Désignant cette abondante marmaille, je demande à mes compagnons s’il n’avait pas été question, quelques mois plus tôt, de limitation des naissances; des voyageurs ne m’avaient-ils pas parlé d’immenses panneaux publicitaires érigés à tous les carrefours, colles a tous les murs, préconisant très explicitemment le « birth control ».Il me fut répondu qu’après un certain temps on avait jugé préférable de donner libre cours a la nature.et d au- LA CHINE AUX CHINOIS 155 tant plus que la Chine, encore peu mécanisée, a besoin des bras de tous ses fils, de toutes ses filles, pour effectuer le travail colossal de la reconstruction nationale et que, de toute manière le temps se chargerait du problème démographique comme cela se produit régulièrement lorsqu’une société, jusqu’alors vouée à l’agriculture, s’industrialise.La vie dans les centres urbains, dans les villes industrielles, étant peu propice aux familles nombreuses, celles-ci se rétrécissent automatiquement.Le raisonnement me parut d’autant plus juste qu’il a trouvé son application dans notre propre pays lorsque, de province agricole, Québec devint un centre industriel.Rares sont maintenant chez-nous les familles de douze enfants et plus par lesquelles nous étions célèbres.C’est ici que j’aperçois pour la première fois, les vieilles femmes aux petits pieds.Fascinée, troublée, horrifiée, je regarde sans en avoir l’air, je cherche à comprendre et je ne serai tranquille que lorsque j’aurai appris, beaucoup plus tard, le comment et le pourquoi de cette anomalie.En attendant je constate que presque toutes les femmes d’un certain âge sont affligées de cette infirmité: des pieds ne mesurant pas plus de quatre pouces, très pointus et renflés sur le dessus, sur lesquels la malheureuse avance avec difficulté, d’un pas de canard blessé.Ces vieilles sont généralement de très petite taille, comme des fillettes de huit ou dix ans dont la croissance aurait été brutalement interrompue.C’est d’ailleurs ce qui se produisait; car la génération suivante, aux pieds normaux, est de taille beaucoup plus élevée.Vestiges attardés de l’époque féodale, ces vieilles vont, très dignes, apparemment très fières encore de leurs pieds minuscules qu’elles chaussent avec soin; cheveux sévèrement tirés en un petit chignon sur la nuque, la peau collée au squelette, elles sont un vivant 156 HÉLÈNE J.GAGNON témoignage du sort fait à la femme dans l’ancienne société chinoise.Pan Chao, une grande lettrée qui vécut de 89 à 105 de notre ère, raconte que même au Palais Impérial, la naissance d’une fille était accueillie avec consternation.Tandis que la venue d’un bébé-garçon était saluée avec joie, qu’il était revêtu de soie et placé dans un berceau splendide, et qu’on lui offrait un sceptre de jade en guise de jouet, la petite fille, elle, recevait un tout autre traitement.En un geste symbolique, elle était déposée sur le parquet, vêtue de torchons.Au lieu des jouets on lui donnait des briques et des tuiles: des briques, parce qu’elle serait foulée aux pieds et des tuiles, parce qu’elle serait exposée aux injures des éléments.».Le but avoué de cette pratique était la coquetterie.La coutume le voulant ainsi, aucune fille au pied normal n’eut trouvé à se marier.Mais la raison profonde visait surtout à asservir la femme.Ainsi conditionnée pour son rôle d’esclave, elle ne pouvait quitter la maison, participer aux travaux des champs, à la vie active, ce qui eut fait d’elle la compagne, un peu l’égale de l’homme.Le spectacle de la rue en Chine n’a d’égal que les bruits qui l’accompagnent.Imaginez le tintamarre résultant de l’animation d’une multitude, auquel se joignent les cris aigus, la musique bizarre émanant d’invisibles haut-parleurs! Tandis que vous regardez de tous vos yeux, vos oreilles s’efforcent de pénétrer la diversité des bruits, de les identifier.Ici les marchands ambulants annoncent leurs petits pains aux graines de sésame en tapant sur des tiges de cuivre; un peu plus loin leurs collègues vendeurs de nouilles rythment une cadence monotone sur des blocs de bois.La speakerine invisible recommande la propreté, l’hygiène et annonce l’heure d’un meeting des ménagères du district.Voici venir un tramway bringuebalant, bientôt LA CHINE AUX CHINOIS 157 dépassé par un autobus flambant neuf qui fait le vide devant lui à coups de klaxon perfectionné.Et des vélos! Des nuées de vélos circulant en tous sens à une allure vertigineuse.Ils s’ouvrent un chemin en cornant sans interruption.Et tant pis pour ceux qui sont durs d’oreille.Mais je n’ai été témoin d’aucun accident.Au carrefour un agent de la circulation vêtu de blanc et perché sur une plateforme zébrée jaune et noir agite les bras sous un vaste parasol.Circulez! Circulez! Charrettes, autobus, tramways, charriots à boeufs, à vaches, brouettes.Oh le pauvre vieux cheval! Les bêtes de somme sont si rares que tout ce qui tient encore debout est promis au trait.Nous rencontrons bientôt un vélo-pousse, le premier que j’aie jamais vu.C’est une voiture à capote montée sur deux grandes roues et fixée à un vélo.Jusqu’à tout récemment, sous le nom de pousse-pousse, cette voiture était tirée par un coureur à pied, un « coolie ».Le pousse-pousse a été introduit en Chine en 1874 par un Français; cette glorieuse invention se répandit au Japon et partout en Extrême Orient.Le vélo-pousse remplace pour le menu peuple, les taxis trop onéreux lorsque les transports en commun ne peuvent être utilisés.Depuis les faubourgs extérieurs nous voyageons entre de hautes murailles, coupées parfois d’une porte rouge gardée par des lions de pierre grimaçants.La porte s’ouvre-t-elle que le regard inquisiteur bute contre un écran de pierre, de bambou tressé, de n’importe quoi, pourvu qu’il serve à protéger le secret des lieux.La ville chinoise est pudique et réservée comme les Chinois eux-mêmes; il faut la deviner derrière les façades muettes.Mais nous voici débouchant sur l’avenue Changan, une artère moderne, très large, bordée de grands édifices de 158 HÉLÈNE J.GAGNON style occidental et sillonnée d’une voie ferrée dissimulée entre des haies vives.Nous longeons un interminable et très haut mur pourpre et nous trouvons soudain devant Tien An Men, porte monumentale de la Cité Interdite des empereurs de Chine, devant laquelle s’étend l’immense square du même nom.Par un bonheur inoui, l’hôtel Pékin se dresse immédiatement à l’extrémité de l’enceinte de Tien An Men.Je me prends à espérer que ma chambre aura vue de ce côté.Vu de l’extérieur, l’hôtel Pékin est un bel édifice, sans caractère particulier: huit étages, portique de pierre blanche en haut d’un escalier assez imposant.Construit au début du siècle par un Suisse, il a été considérablement agrandi et complètement redécoré depuis l’avènement du Gouvernement Populaire.Mais quelle surprise dès qu on pénètre à l’intérieur! Son immense foyer est décoré et aménagé dans le style traditionnel avec une prodigalité de marbre et de bois précieux.Sur les hautes colonnes qui soutiennent le plafond élevé s’inscrivent en relief les monstres de la mythologie chinoise, dragons, phénix, serpents sur fond de nuages stylisés.Un fabuleux tapis rouge où l’on enfonce jusqu’à la cheville.Mais aussi, placés en retrait afin de ne pas jurer avec le décor, des ascenseurs modernes.C’est généralement ici que logent les invités, les délégations nationales et internationales.Les touristes et voyageurs ordinaires sont dirigés vers les autres grands hôtels de la ville, le Chinchao, par exemple, ou l’Hôtel de la Paix, également situés au centre de la ville.De la fin d’avril jusqu’en novembre, l’hôtel Pékin se transforme en maison d’accueil pour le monde entier.D’un confortable fauteuil de cuir, dans le grand hall, on peut voir défiler en une demi-heure, les représentants LA CHINE AUX CHINOIS 159 de vingt, de trente pays, hommes et femmes, souvent vêtus de pittoresques costumes nationaux; des personnalités connues universellement.Peu de temps après mon arrivée, je me trouvais dans l’ascenseur avec une délégation de médecins français et belges; une autre fois j’adressais des cartes-postales aux amis, au bureau de Postes de l’hôtel, lorsque Pierre Mendes-France s’amena avec un compagnon pour en faire autant.Les étrangers sont évidemment curieux les uns des autres.On se retrouve à la salle à manger; ou plutôt on se partage les deux salles à manger de l’hôtel: celle où l’on sert la cuisine internationale et celle où l’on mange à la chinoise, selon ses préférences et peut-être un peu aussi selon son habilité à manier les baguettes! Dans cette Cosmopolis, on ne saurait évidemment s’attendre à être compris chacun dans sa langue.Aussi, la réception et l’information n’existent-elles qu’à titre nominal.Pour toutes choses on doit s’adresser au bureau d’étage.Il s’y trouve quelqu’employé parlant des langues étrangères et surtout l’anglais et le russe.Vous voulez faire changer un chèque, faire remplir une ordonnance à la pharmacie, faire réparer vos chaussures?C’est ici qu’il faut s’adresser.Le personnel est extrêmement obligeant, dévoué, diligent et désintéressé.Je dis bien, désintéressé.En Chine nouvelle il n’est pas question de pourboires.Loin de tendre la main comme il se fait presque partout ailleurs, les Chinois refusent tout pourboire et s’offusqueraient si vous insistiez.Le courrier est distribué dans les chambres.Mais au retour de quelque voyage, si vous vous adressez à la réception, les jeunes employés, incapables de s’y reconnaître entre tant d’alphabets étrangers, vous tendent tout simplement le paquet de lettres.A vous d’y piger, parmi les 160 HÉLÈNE J.GAGNON enveloppes couvertes de caractères cyrilliques, latins, arabes, japonais et le reste, celles qui vous sont destinées.Sauf certains employés et quelques garçons de table, dans les hôtels touristiques, il se trouve peu de gens en Chine, à l’heure actuelle, parlant les langues étrangères.On doit y retenir les services d’un interprète.Par ailleurs on a vite fait de découvrir que le chinois parlé (pai hua) ne présente pas de difficultés insurmontables et qu’il est possible d’apprendre assez vite les mots d’usage courant.Evidemment, les premières tentatives peuvent donner lieu à quelque quiproquo, ainsi qu’il ressort d’une anecdote rapportée par deux écrivains français invités en Chine durant les années 1954 et 1955, l’aimable Pierre Gascar et le délicieux Vercors.Le premier l’attribue à un Mexicain venu à Pékin pour un Congrès de la Paix, tandis que l’autre en fait une expérience personnelle.Quoi qu’il en soit, elle illustre bien les écueils qui se dressent sur le chemin des sinologues improvisés.On sait que la Chine fait vigoureusement campagne en faveur de la paix, de l’amitié entre les peuples.Or, Vive la Paix se dit en chinois Ho-ping Wan tsé.Mais il arrive qu’un des principaux hôtels de Pékin se nomme hôtel de la Paix, en chinois, Ho-ping Pin-Kivan.Selon la version Vercors, sa femme et lui s’étant attardés à faire du shopping en ville, se rappellent soudain qu’ils sont attendus à l’hôtel de la Paix.Comment s’y rendre rapidement sinon en retenant les services d’un vélo-pousse à la station du coin.Parvenus à l’endroit où s’alignent une dizaine de vélo-pousse dans l’attente du client, Mme Vercors s’approche d’un des petits véhicules en disant au conducteur Ho-ping-Wan-tsé! Celui-ci se dresse comme un seul homme et lance sa casquette en 1 air en répétant avec ardeur Ho-ping Wan-tsé, bientôt secon- LA CHINE AUX CHINOIS 161 dé par tous ses camarades.Ho-ping Wan-tsé, répète Mme Vercors, sur quoi toute la troupe à laquelle se joignent maintenant de nombreux passants, reprend en chœur Hoping Wan-tsé! Se rendant compte que quelque chose ne va pas, Mme Vercors fouille jusque dans le tréfond de sa mémoire, et éclate soudain de rire.Bien sûr, elle s’est trompée de formule.Il fallait dire Ho-ping Pin-kwan! En même temps elle monte dans un vélo-pousse, suivie de son mari.Et le conducteur, à peine remis de sa surprise, pédale à toutes jambes en direction de l’hôtel de la Paix.Le moment est venu pour les Occidentaux de s’essayer à leur tour au « pidgin » et au petit-nègre, mais en sens inverse! J’aurais dû me rappeler cette anecdote lorsqu’à mon tour je voulus m’essayer à répéter les phrases nouvellement apprises de ma petite interprète.Yi-hua allait prendre congé après m’avoir accompagnée jusqu’à ma chambre, croyant lui dire merci, je prononçai avec mon meilleur accent mandarin les mots « Tsai-tan ».Comme prix de cet effort, je vois Yi-hua secouée d’un rire homérique.— Qu’ai-je donc pu dire.?Encore riant de plus belle, Yi-hua m’apprend que je l’ai traitée de vilaine femme.Question de prononciation; le mot Tsai-tan désigne la femme laide au répertoire de l’opéra traditionnel, mais prononcé un peu en zézayant il signifie aussi merci.Je n’avais pas suffisamment zézayé, voilà tout! Tel que je l’avais espéré, de ma fenêtre de l’hôtel Pékin je pouvais apercevoir Tien An Men.Le mur d’enceinte est si élevé et la Cité impériale si vaste, que du sixième étage je ne voyais guère qu’une floraison de toits de tuiles 162 HÉLÈNE J.GAGNON L jaune-or, retroussés aux angles comme les tentes des nomades mongols, et le faîte d’une multitude de beaux arbres à feuilles.Ma première visite sera pour ce musée de trois dynasties et de cinq siècles d’histoire.En attendant contentons-nous du voyage autour de ma chambre.C’est une pièce moderne, de bonnes proportions, précédée d’une antichambre sur laquelle s’ouvrent une salle de bain et une grande garde-robe.Mobilier européen de bonne fabrication composé d’une armoire à glace, d’un secrétaire, d’une coiffeuse, de bons fauteuils, d’une table à thé, et naturellement d’un lit au matelas très moelleux.Seuls rappels de la Chine: un splendide tapis bleu, et sur la table à thé un grand thermos rempli d’eau bouillante, un service à thé, des bonbons, biscuits, cigarettes, et les fleurs offertes par Yi-hua.L’incomparable hospitalité chinoise se manifeste jusque dans les moindres détails.Plutôt que de ranger sagement mes affaires, ou simplement me reposer un peu avant le dîner de bienvenue auquel je suis conviée par mes hôtes et collègues chinois, et qui doit avoir lieu à sept heures, je suis irrésistiblement ramenée vers la fenêtre, vers la vie de la grand’ville dont la rumeur emplit ma chambre.Derrière l’hôtel s’étend un panorama de maisons basses à toits de tuiles grises.Au temps des empereurs de Chine la couleur des toits était pleine de signification.Ainsi les tuiles couleur de miel, étaient réservées aux palais impériaux, les tuiles vertes, aux temples, aux pagodes et aux lieux officiels; les tuiles d’azur, aux temples du ciel.Les particuliers n’avaient droit qu’aux tuiles grises, d’ailleurs fort belles en leur forme allongée et très bombée.Fermant les yeux je me demande si toutes ces images, tous ces sons, ces odeurs, ces rumeurs ne sont pas que la LA CHINE AUX CHINOIS 163 continuation des rêves de mon enfance.Suis-je vraiment à Pékin?A 1 heure convenue Yi-hua passe me prendre à l’hôtel.Sortant de l’ascenseur nous tombons au milieu d’une véritable Société des Nations; les Indiennes, les Noires d Afrique occidentale, les Vietnamiennes et autres déléguées portant leur costume national ressemblent à autant de fleurs et le grand foyer présente un coup d’œil merveilleux.Dans la voiture qui vient se ranger à l’entrée je reconnais le chauffeur qui nous a amenés à l’aéroport.Durant mon séjour à Pékin c’est lui qui sera affecté à mon service.Le restaurant où nous attendent nos amis se trouve aussi avenue Changan, mais au-delà de Tien An Men, de sorte que je me trouverai refaire le chemin parcouru à l’arrivée.Les beaux arbres qui bordent l’avenue sont immobiles dans la chaleur du soir.Cependant les gens trottinent allègrement et parlent avec animation.En repassant sur la grand’place Tien An-Men je me plais à 1 imaginer telle que je l’ai vue au cinéma littéralement couverte de monde pour les célébrations du 1er mai et du 1er octobre.Des centaines de milliers de personnes agitant des bouquets de fleurs, fleurs naturelles ou en papier, et des petits drapeaux, pendant que de gigantesques parades défilent devant le Président, les membres du gouvernement, le corps diplomatique et des centaines d’hôtes étrangers et nationaux installés sur l’immense galerie de Tien An Men et sur les estrades qui flanquent son quintuple portique.(Ce nom de Tien An Men qui signifie Porte de la Paix Céleste est celui de l’entrée principale, entrée sud de la Cité Impériale — mais par exten- 164 HÉLÈNE J.GAGNON sion il s’applique souvent à l’ensemble de la Cité Impériale).La Fête du 1er mai qui est celle des travailleurs est prétexte à une véritable féerie.Dans le défilé qui dure des heures figurent tous les corps de métier, les paysans, les écoles, les représentants des diverses minorités ethniques en leurs costumes pittoresques, les acteurs de l’Opéra de Pékin en costume de scène, les moines boudhistes en leur robe orangée ou jaune safran, les acrobates qui per-forment inlassablement; de splendides chars allégoriques, des formations compliquées et savantes, une incroyable symphonie de couleurs, le tout se déroulant dans un ordre parfait.La fête du 1er octobre, anniversaire de la proclamation de la République Populaire est surtout un déploiement militaire d’envergure, mais auquel l’art chinois de la mise en scène et la participation des civils confèrent un caractère aussi artistique que martial.Nous arrivons bientôt au restaurant où quelques collègues du Renmin Ribao et de l’Union Panchinoise des Journalistes, nous attendent.Les restaurants chinois diffèrent des nôtres en ce qu’ils consistent généralement en des petites salles réservées à l’usage d’un seul groupe de dîneurs.Plus exactement, le restaurant chinois, comme la maison d’habitation chinoise, se compose de plusieurs corps de logis disposés autour d’une cour et parfois de plusieurs maisons autonomes reliées entre elles par des passages couverts, des portes-lunes ou des vérandas continues.Nous occupons une salle garnie de trois tables deux grandes tables rondes et une assez grande table rectangulaire.C’est à cette dernière que sont installés mes hôtes, qui buvaient du thé en nous attendant.Les présentations terminées et après avoir bavardé quelques instants, nous LA CHINE AUX CHINOIS 165 passons à celle des deux tables rondes où sont disposés les couverts: une petite assiette, deux verres à vin, des baguettes et plusieurs plats minuscules pour les sauces.A gauche, un verre à eau contenant une serviette de table.Mais, règle générale, des serviettes-éponge imbibées d’eau chaude parfumée, sont apportées sur la table avant le repas.Chacun en prend une et s’y essuie les doigts, après quoi elles sont remportées par le garçon de table.Le premier service comprend des hors-d’œuvre variés — viandes froides, saucisses, légumes salés, ailerons de requins, œufs de cent ans, tous fort appétissants.Avec ses baguettes, chacun dépose dans sa petite assiette un assortiment de ces hors-d’œuvres.Ma curiosité est grande de goûter à ces fameux œufs que les naïfs Occidentaux croient âgés de cent ans! Ils sont presque noirs, une sorte de gelée très ferme et de forme parfaite.Mes amis chinois me considèrent d’un air amusé tandis qu’à l’aide de mes baguettes, et fort habilement, ma foi, je prends une section de cette belle gelée noire où l’on distingue à peine le jaune du blanc.Délicieux! Absolument délicieux, ce petit goût aigrelet, très subtil! « Sont-ils vraiment centenaires?» demandai-je sans trop de conviction.Et les rires de fuser! J’apprends alors qu’il s’agit d’œufs de trois semaines au plus, confits dans la chaux, c’est-à-dire, littéralement cuits par ce procédé.Des vins blancs et rouges et autres alcools accompagnent le repas, presque tous doux et, en même temps, capiteux.Comme je ne suis ni connaisseur ni amateur de vins et d’alcools, je ne saurais en discuter les mérites.Néanmoins j’ai su faire bonne figure, héroïquement, en de nombreux « kem-pés ».Le « kem-pé » consiste à vider 166 HÉLÈNE J.GAGNON son verre d’un trait après un toast, comme il se fait en Russie et ailleurs sous divers noms.Le deuxième service est fait de plats chauds: poissons et viandes en sauce, toujours arrosés de vins toujours aussi doux.La conversation est animée, ma petite interprète aussi, puisqu’elle doit non seulement traduire chaque phrase, mais aussi bien passer d’une mentalité à l’autre, d’une tournure d’esprit à une autre.On répond à mes questions; on m’en pose d’autres.Nous parlons naturellement de notre métier.Un sujet brûlant vient sur le tapis: la liberté de la presse.« Dans quelle mesure existe-t-elle au Canada?» Après mûre réflexion, l’air mi-figue mi-raisin, je réponds qu’elle est entière; que chacun a le droit d’exprimer ses opinions — quitte à se trouver un jour sur le trottoir, en quête d’un nouveau job.Eclats de rire.J’ajoute que cela me semble universel; que le seul moyen pour un journaliste de se cramponner en même temps à ses opinions et à sa situation consiste à trouver un emploi dans un journal dont la politique est conforme à la sienne.Le débat est clos.Et l’on change de table, car par ce temps-ci la nappe est singulièrement défraîchie, maculée de sauce, et d’autant plus qu’on y aura déposé délicatement les noyaux, les arêtes, les petits os de ce deuxième service.C’est autour d’une table toute fraîche que nous attendons la pièce de résistance, le sublime canard laqué, ou canard de Pékin, célèbre dans le monde entier.Et à juste titre! Deux garçons font soudain leur apparition, le premier soulevant la portière pour donner passage à l’autre, porteur d’un grand plat sur lequel repose l’oiseau: un canard de cinq ou six livres, fumant, uniformément doré, dégageant un parfum irrésistible. LA CHINE AUX CHINOIS 167 Le garçon déclame: « Votre canard est prêt; pouvons-nous le servir maintenant?» Sur une petite table, le garçon armé d’un large couteau à dépecer d’un mouvement expert tranche les aiguillettes, séparant la peau de la chair.La peau, d’une finesse extrême et croustillante à souhait est considérée comme le nec plus ultra du canard.Mais que dire de la chair, parfumée, juteuse, fondant dans la bouche! Dès qu’une première platée de canard a été apportée à notre table, chacun en prend une petite portion avec ses baguettes, l’enduit d’une épaisse sauce brune et la dépose sur une crêpe transparente et légère.Il y ajoute un bâtonnet de petit oignon.La crêpe ainsi garnie est alors roulée en un cornet et dégustée.Pendant ce temps le garçon découpe d’autres aiguillettes et son adjoint apporte d’autres crêpes.Finalement, on annonce: « La viande a été entièrement découpée; pouvons-nous faire une soupe avec les os?» Cela fait partie du rituel.Le consentement ayant été donné le garçon disparaît avec les carcasses, après avoir reçu l’ordre de faire préparer la cossetarde épicée toujours servie à la fin de ce repas.La soupe, faite des os du canard et de chou chinois, est légère et parfumée.Elle est suivie de la cossetarde, légèrement salée, faite simplement d’œufs battus et de quelques gouttes de graisse d’oie, et cuite à la vapeur.Il arrive qu’un bol de riz vous soit présenté à la fin d’un copieux repas.Croyant bien faire la plupart des étrangers s’efforcent d’y faire honneur.Par politesse leurs hôtes chinois en font autant.Mais longtemps après vous apprenez que ce riz final est servi seulement pour la forme; que le fait d’en manger équivaut à dire que vous avez encore faim, que vous n’avez pas été assez bien traité! 168 HÉLÈNE J.GAGNON Dans tous les hôtels et restaurants, un couvert à l’occidentale est placé devant les étrangers.S’ils savent se servir de baguettes ils n’auront qu’à en demander.Ces pratiques bâtonnets sont d’un maniement facile, étant donné la nature des mets chinois, toujours présentés en menus morceaux.Pékin compte de nombreux restaurants de bonne classe où l’on peut tâter de la cuisine des différentes régions: Szechuan, Honan, Kwangtoung, etc.On y trouve aussi des restaurants mongols, arabes, russes et autres.Le dîner se termine habituellement vers dix heures, et l’on rentre chez soi.Il n’y a pas à proprement parler de vie nocturne en Chine nouvelle, sauf pour les étrangers.Travaillant fort, les gens se couchent tôt et se lèvent tôt.Ce soir-là avant de regagner mes appartements J’ai voulu voir la ville, du haut des huit étages de l’hôtel.Ma première nuit à Pékin.Le toit est aménagé en café terrasse, couvert de petites tables et orne de massifs de fleurs.Des groupes s’y attardent, Chinois et étrangers.Quelle n’est pas ma surprise de voir un jeune homme accroupi sur sa chaise comme on s accroupit sur le sol a défaut de chaise.Fanfaronnade, sans doute et façon de montrer qu’on se sent chez-soi.Décidément il y a des fous partout.Dans le mystère de la nuit la ville se devine plutôt quelle ne se voit.En Chine où l’électrification ne fait que commencer les villes sont beaucoup moins illuminées que chez nous.Les réverbères sont rares, espacés, et ne diffusent qu’une faible lueur.Cependant, ici et la, des edifices modernes éclairés de la cave au grenier on ne sait pourquoi — brillent d’un éclat insolite.Déjà on n’entend plus que le pas traînant et las d’un vieux cheval attelé à quelque charrette, sur le pave d un LA CHINE AUX CHINOIS 169 hutung voisin, (hutung est le nom des rues étroites des villes chinoises).Bien que la moustiquaire soit grande ouverte à cause de la chaleur, aucune phalène, pas le moindre moustique n’entre dans la chambre.Cette fameuse campagne d’hygiène dirigée contre les Quatre Fléaux: rats, moineaux, mouches et insectes, commentée par tous les visiteurs en Chine nouvelle a donc été un succès?Comme il y a loin alors, de cette Chine pouilleuse, puante, livrée aux épidémies, dont il était jadis question.Je me rappelle les passages de certaines lectures décrivant la saleté de Pékin et en particulier la description qu’en faisait Paul Morand avant la dernière guerre mondiale: « Il faut mettre en première, écraser des montagnes d’ordures, des tas de plâtres, des lacs de boue rejetée contre les façades dégoûtantes.» Après son avènement au pouvoir en 1949, un des premiers soins du nouveau gouvernement fut d’assainir la ville, de remplacer par un système de drainage moderne les tuyaux crevés, obstrués depuis nombre d’années et qui, en temps de pluie, inondaient certains quartiers de la ville au point de les transformer en de véritables bourbiers.De l’ancien système de drainage de 178 milles, il ne restait plus que 13 milles en opération.C’est par centaines de milliers de voiturées que durent être transportées les ordures accumulées durant les années qui précédèrent la libération.Maintenant, Pékin est une ville propre, soignée, et dont les habitants sont extrêmement fiers.Le moindre hutung est balayé chaque jour.L’état sordide où se trouvait Pékin symbolise assez bien le cloaque social et politique dans lequel se débattait le pays et dont l’écho, parfois, parvenait jusqu’à nous sous forme d’une dépêche d’agence annonçant une épidémie, 170 HÉLÈNE J.GAGNON quelque fléau ayant fait des centaines de milliers de victimes.Mais qui s’en souciait alors?Qui se souciait des Chinois autrement que pour les exploiter?La Chine, vaste corps léthargique, n’existait qu’à titre de marché, de comptoir, de débouché pour les placements de capitaux et les produits manufacturés des puissances impérialistes en pleine expansion.Il en est qui se demandent encore comment il se fait que la Chine entière se soit ralliée derrière Mao Tsé Toung — car de l’avis de tous ceux qui sont allés en Chine en ces dernières années, les Chinois appuient leur gouvernement.La Chine appuie son gouvernement pour des raisons multiples et aussi anciennes que son histoire, mais qui peuvent se résumer en trois points; le reste n’est que littérature et vaine spéculation: 1 — Il a su faire l’unité du pays dans la paix et la sécu- rité intérieures.2 — Il a su conquérir la faim, écarter les famines qui faisaient tous les cinq ou six ans des centaines de milliers de victimes.{Encyclop.Britannica) 3 — il a redonné à la Chine sa dignité.« Le peuple chinois ne sera plus insulté par personne à compter de maintenant; nous avons relevé la tête » déclarait le Président Mao à une foule de 300,000 personnes réunies devant Tien An Men pour la proclamation de la République Populaire, le 1er octobre 1949.Ainsi que chacun sait, il a tenu parole! Pour comprendre ces choses et bien d’autres encore, il faut avoir une idée de l’histoire de la Chine, de sa grandeur en certains domaines, mais aussi des tribulations de l’immense paysannerie chinoise à travers trente siècles LA CHINE AUX CHINOIS 171 de féodalisme jusqu’à la réforme agraire de Mao Tsé Toung.Sous le regime féodal, apparemment inauguré sous les Tchéous de l’Ouest (Xlème siècle à 771 av.J.C.), la société avait pour base l’économie rurale.L’empereur distribuait une partie des terres aux princes feudataires et ceux-ci, à leur tour, dans leurs principautés, distribuaient à titre de fiefs, une partie de ces terres à leurs ministres.Ainsi se forma une classe de propriétaires fonciers.Cependant ceux qui travaillaient la terre de leurs mains, soit l’immense majorité des paysans, ne possédaient rien.Les propriétaires fonciers ou landlords, leur allouaient seulement des petits lopins d’où ils tiraient à peine leur subsistance et celle de leur famille.En même temps, ils devaient travailler, sans rémunération aucune, sur les terres de l’empereur, des princes et des ministres Ils souffraient de la plus cruelle pauvreté, étaient écrasés d’impôts, de redevances, de fermages et devaient livrer jusqu’à 80% de leurs récoltes au propriétaire foncier.Ils n’avaient aucun droit politiqtie.Bien au contraire, les propriétaires fonciers avaient encore des droits sur leur personne.Rien n’illustre mieux la misère de la paysannerie chinoise à travers les siècles que des poèmes anciens, tel celui de Chang Tsi, par exemple, intitulé « Le vieux paysan ».Ce Chang Tsi vivait au début du Sème siècle de notre ère.Le vieux paysan habite la montagne, Sur ses pentes il cultive trois ou quatre arpents.Les épis de riz sont rares, les impôts lourds, les {vivres manquent, Toute sa récolte passe dans les greniers officiels.A la fin de l’année quand la houe et la charrue sont {rangées dans une pièce vide, 172 HÉLÈNE J.GAGNON Il envoie ses enfants cueillir des glands de chêne {dans la montagne.Cependant les marchands de la rivière de l’Ouest {ont des boisseaux de perles.Et sur leurs bateaux, les chiens chaque jour mangent {de la viande.Cette exploitation monstrueuse provoqua de nombreuses révoltes paysannes.Mao Tsé Toung, dans un ouvrage intitulé: « La Révolution chinoise et le parti communiste », en énumère dix-huit, réparties sur une période de 2,000 ans, et dont l’ampleur gigantesque est sans précédent dans l’histoire du monde.Ces révoltes, qui entraînaient souvent la chute d’une dynastie, étaient malheureusement, exploitées par des gouvernants ou des généraux rivaux pour parvenir eux-mêmes au pouvoir.Comme le fondateur de la nouvelle dynastie gardait la structure sociale et économique de la dynastie renversée, le cadre général du système féodal demeurait le même et les paysans qui avaient fait les frais du changement au prix d’innombrables vies humaines et de souffrances sans nom, retombaient sous l’oppression des nouveaux maîtres. PÉKIN AU TEMPS DE MARCO POLO Il y avait là, anciennement, une grande et noble cité qui avait nom Canbaluc, ce qui veut dire en notre langue Cité du Seigneur.Mais le Grand Khan, ayant appris par ses astrologues que cette cité se devait rebeller et faire grand mal à l’empire, fit faire cette nouvelle cité de Canbaluc si près de l’autre qu’il n’y a qu’un fleuve entre elles.Et il fît enlever les gens de l’ancienne cité et les mettre en la ville qu’il avait construite.Elle s’appelle Taidu.Elle est grande comme je vais vous le dire.Elle a de tour vingt-quatre milles.Chaque face a six milles, car elle est toute carrée, d’une part comme de l’autre.Elle est toute murée de murs de terre gros au bas de bien dix pas, mais ne sont pas si gros en haut, car ils vont toujours en étrécissant, si bien que le haut n’a pas plus de trois pas.Ils sont tout crénelés, avec des crénaux blancs, et sont hauts de plus de dix pas.La ville a douze portes, et sur chaque porte il y a un grand palais très beau, de sorte que chaque 174 HÉLÈNE J.GAGNON côté a trois portes et cinq palais, parce qu’il y a un palais très grand et très beau à chaque coin.Ces palais ont de très grandes salles où se trouvent les armes de ceux qui gardent la cité.Les rues sont si droites qu’on le voit d’un bout à l’autre et qu’une des portes se voit de l’autre, aux deux bouts de la ville.Et il y a par la cité de grands et beaux palais, et beaucoup de belles hôtelleries, et des maisons en grande abondance.Au milieu de la cité est un grandissime palais, avec une grande cloche qui sonne, la nuit, afin que nul n’aille par la ville après qu’elle a sonné trois fois; et nul n’ose y aller, sinon pour besoin de femme en travail d’enfant ou pour besoin de gens malades; encore, ceux qui vont doivent porter lumière avec eux.Et quand je vous dis qu’il est ordonné que chaque porte de la cité soit gardée par mille hommes armés, ne croyez pas qu’ils les gardent parce qu’ils ont peur de quelqu’un; ils ne le font que pour l’honneur et la garde du seigneur qui demeure en ce lieu, et encore parce qu’ils ne veulent pas que les barons fassent aucun dommage à la ville.MARCO POLO (Le Livre des Merveilles et Devisements du Monde) (1299) LA CHINE AUX CHINOIS 175 Comment peut-on dormir une première nuit à Pékin, à deux pas de la Cité Interdite, sans être visité par les fantômes de ceux qui la peuplèrent durant plus de cinq siècles.Ils défilaient devant moi, remplissant la chambre du froissement de soies et de brocarts, de sabres entrechoqués, de frôlements d’évantails, en chaises à porteurs, altiers, farouches, inhumains, raffinés et barbares, coupant des têtes pour une bagatelle — Tartares Dorés, Mongols, Hans, Mandchous, souverains absolus, despotes, rois fainéants, empereurs-lettrés, princes futiles, confits dans le luxe et l’oisiveté — tous convaincus de leur sublimité divine.Venant en queue, toujours en chaises à porteurs, des femmes si lourdement parées qu’elles pouvaient à peine tenir la tête haute.Ou peut-être cette tête ployait-elle sans cesse vers les petits pieds douloureux, serrés dans leurs bandelettes comme des momies anticipées?Impératrices-enfants, concubines impubères, patriarches inflexibles comme le bois durci au feu et toute la cohorte anonyme de domestiques inclinés jusqu’à terre dans leur suprême abaissement.Comment faire le vide propice au sommeil dans un cerveau transformé en kaléidoscope, en album illustré, en bande sonore.Comment dormir tout simplement dans l’exaltation d’une première nuit à Pékin?Je ne m’assoupis qu’à l’aube, bercée par une musique étrange mêlée aux roucoulements des pigeons.Etait-ce possible.?A neuf heures précises, pourtant, Lou Ming-kou tundja et Yi-hua frappaient à ma porte, dissipant par leurs sourires tous les fantômes de la veille, me confirmant dans ma joie d’être en Chine Nouvelle.J’étais prête à les accueillir, le thé brûlant était à s’infuser dans la théière de porcelaine.Ce premier matin serait consacré à l’élabora- 176 HÉLÈNE J.GAGNON tion de mon programme de séjour, de mon itinéraire en Chine.Mais la politesse chinoise ne perd jamais ses droits.Ai-je bien dormi?Tout est-il à ma convenance?— Ah oui! Tellement que je crois rêver.Mais dites-moi, chers amis, quelle est cette musique, cette aubade entendue parmi les vols de colombes et de tourtereaux?Yi-hua ayant traduit mes paroles, elles et Lou Ming-kou se consultent du regard, puis: « La musique provient de sifflets minuscule fixés à la patte des pigeons ».Et Yi-hua de rire de toutes ses jolies dents blanches si parfaitement alignées.Elle fait très « jeune fille moderne » ce matin, en blouse blanche et jupe plissée en coton bleu imprimé.Comme nous partageons le même goût pour cette couleur, nous nous baptiserons bientôt nous-mêmes « les deux petites fourmis bleues ».Qu’est-ce qui m’intéresse davantage; qu’est-ce que je désire voir en Chine; quelle sera la durée approximative de mon séjour.Lou Ming-kou précise que cette question est nécessaire pour l’ordonnance de l’itinéraire, mais qu’on espère me garder le plus longtemps possible.Le lendemain, Yi-hua m’apportait un projet d’itinéraire comprenant la visite de 13 villes, s’étendant depuis Harbin au Nord-est jusqu’à Nanning, à la frontière du Vietnam; car il était prévu que je visiterais aussi ce pays.Afin de suppléer à l’absence de cartes géographiques récentes en anglais ou en français, Yi-hua m’avait tracé elle-même une excellente carte de Chine portant les noms de tous les endroits que nous allions visiter: d’abord, le nord-est industriel: Harbin, Changchoun, Shengyang (Moukden), Fushun et Anshen.Retour à Pékin où nous passerons quelques jours.Puis, départ pour la grande tournée vers LA CHINE AUX CHINOIS 111 le sud, comprenant Shanghai, Hangchow, Wuhan, Canton, Chungking, Chengtu, Kunming et Nanning.Quelle merveilleuse perspective! Visiter à loisir, sans limite de temps précis, ce pays plus vaste que le Canada et dont chaque parcelle est saturée d’Histoire! Yi-hua partage ma joie, car elle aura ainsi l’occasion de prendre contact avec des étendues de son pays, des populations qu’elle ne connaît pas encore! Mais d’abord nous visiterons Pékin et les environs.Il y a tant à voir, tant à apprendre en cette merveilleuse ville, cœur palpitant de la Chine nouvelle et vaste reliquaire d’un si riche passé.Je me propose derechef de voir autant qu’il est possible, sans perdre un instant: les monuments et tous les lieux historiques, le grand réservoir Ming en construction, les Tombeaux des Ming et la Grande Muraille, un peu plus loin dans la même direction, qui est celle des Montagnes de l’Ouest; une coopérative agricole, des coopératives artisanales où l’on produit ces bibelots et statuettes de jade, de corail, de turquoise, d’ivoire et autres matières précieuses, prisées dans le monde entier — ces cloisonnés et ces laques remarquables par la beauté de l’exécution, la qualité du matériau; des écoles, l’université de Pékin; si les circonstances le permettent, j’aimerais consulter un médecin traditionnel.Il y aurait aussi la visite d’un grand journal de Pékin.Et les soirées seraient consacrées au théâtre, à l’opéra, au cinéma, à visiter des Clubs de Travailleurs et des Palais de Culture.Mais dans l’intervalle, je dois passer aujourd’hui même à l’Ambassade britannique, ainsi qu’il est du devoir de tout Canadien voyageant en pays où nous n’avons pas de représentant attitré. 178 HÉLÈNE J.GAGNON Le « Compound » britannique est à cinq minutes de l’hôtel Pékin.C’est un immense rectangle ceint de hautes murailles.Il est situé en bordure d’une avenue plantée de grands arbres.Lui faisant face, se trouve un autre « Compound » contenant les bâtiments d’une autre ambassade.Ainsi qu’il a déjà été indiqué, la ville entière est ainsi compartimentée.On se trouve bientôt devant une porte cochère peinte en rouge, gardée par une sentinelle chinoise.Au premier coup d’œil à l’intérieur du « Compound », on croit apercevoir un coin de la campagne anglaise, un parc verdoyant aux allées bien ratissées.Les maisons qui s’y trouvent rappellent assez celles du « country squire » du Sussex, par exemple.La sentinelle ayant indiqué au chauffeur l’emplacement des bâtiments officiels, je me trouve bientôt devant un édifice de pierre à un étage, dont les portes et les fenêtres sont peintes en rouge.Reçue par Mr.Morgan, deuxième secrétaire, je suis invitée, comme tout le monde à signer le grand livre.Sur ces pages démesurées s’étalent des signatures dans tous les graphismes du British Empire, suivies d’adresses idoines.Mr.Morgan m assure que je peux compter en tout temps sur ses bons offices; que, dès le lendemain, je recevrai le Bulletin de nouvelles de la BBC; qu’on me serait reconnaissant, toutefois, de signaler mon départ — non pas que la Grande Bretagne elle-même soit intéressée, mais conformément aux engagements de celle-ci avec mon pays.Enfin, Mr.Morgan m’annonce que le Chargé d’Affaires serait heureux de me recevoir dans une heure.Si je profitais de ce répit pour aller en reconnaissance avenue Wangfuching, cette grande artère commerciale perpendiculaire à l’Avenue Changhan ou se trouve mon LA CHINE AUX CHINOIS 179 hôtel?J’y pourrais repérer quelques magasins où satisfaire ma passion du shopping à la moindre minute libre, puisque c’est à deux pas.Avenue Wangfuching, c’est la vraie vie trépidante, publiante de Pékin.Une houleuse marée humaine déferle sur les trottoirs, dans la rue, entre et sort des magasins, tout le monde en pantalon avec blouse ou chemise, selon le sexe.Mais une grande variété de couleurs, de tissus imprimés.Détail amusant, les enfants, généralement vêtus avec soin, portent presque tous un chapeau, contrairement aux nôtres qui n’en portent jamais, sauf en hiver.Parfois une maman s arrête le long de la chaîne du trottoir, au pied d’un arbre, y fait accroupir le gosse auquel sa culotte fendue facilite l’opération.Autant pour enrichir la Bonne Terre! Il existe des cabinets publics, mais ils sont encore peu nombreux et les petits sont pressés.Il en résulte malheureusement une odeur caractéristique en ces lieux par ailleurs soignés et bien ordonnés.Comme nous avançons lentement parmi les autobus, les voitures à traction humaine, à traction animale, les porteurs de paniers à la perche de bambou, les cyclistes, les pédicabs, j’ai tout le temps de reconnaître les lieux.Ici, à gauche, s’élève le grand building moderne en pierre blanche qui abrite le Renmin Ribao (Quotidien du Peuple) que je dois visiter prochainement.Un peu plus loin, un autre immeuble de proportions considérables: le magasin d’Etat Wangfuching, un établissement semblable à nos grands magasins à rayons.Des deux côtés de la rue, des magasins et boutiques de tout genre parmi lesquels je distingue des librairies, chinoises et occidentales, des pharmacies dont l’une chinoise avec sa grande vitrine pleine de racines et plantes mystérieuses, voisinant avec une autre, moderne; des magasins d’art, de bibelots, des stu- 180 HÉLÈNE J.GAGNON dios de photographie, des marchands de fourrure, de tissus, de jouets, de souliers.Un magasin de vêtements pour enfants, de coupe occidentale, mais dont la culotte courte descend plus bas que le genou et où les chapeaux blancs sont en évidence.Les petits chinois ne seront pas exposés aux coups de soleil! Un peu plus loin, une grande épicerie, dans le genre des nôtres, mais où l’on trouve, naturellement, les mets et les conserves du pays.Et plus loin encore, l’immense bazar Tungan, paradis des chercheurs de trésors.Je me propose de l’explorer à loisir.Pour l’instant, je céderai au désir de visiter le grand magasin d’Etat afin de voir ce qu’on y vend, depuis que la Chine fabrique elle-même tous les produits de consommation jadis importés de l’étranger.Ces grands magasins à rayons existent maintenant dans toutes les grandes villes de Chine, remplaçant peu à peu les petits commerces privés souvent déficitaires et que l’Etat doit sans cesse renflouer.A l’intérieur comme à l’extérieur, c’est un magasin à l’occidentale, avec cette seule différence que les vendeuses sont de gentilles chinoises aux cheveux nattés et les vendeurs de jeunes chinois souriants.Quelques uns parlent l’anglais.Comme j’ai besoin de savon, je me dirige vers la parfumerie.On y trouve des savonnettes de diverses qualités dont certaines ressemblent étrangement au Palmolive, enveloppe et tout.Les dentifrices sont abondants et variés.Et l’on trouve ici des brosses à dents en vraies soies de porc.Quant au parfum, il peut se comparer aux essences américaines.Ni meilleur ni pire.Au rez-de-chaussée se trouvent encore la mercerie, la bonneterie, chaussons, mouchoirs, cravates et, en lieu et place de parapluies, de charmants petits parasols de soie LA CHINE AUX CHINOIS 181 tendue sur de fines baguettes de bambou, dont le manche et l’extrémité sont peints en rouge, vert, bleu ou jaune.Presqu’indispensables sous le chaud soleil de Pékin, ils ne coûtent qu’un dollar.La marchandise est abondante et présentée de façon attrayante à la vitrine des comptoirs bien rangés; et les vendeurs n’ont pas l’air de fonaionnaires indifférents.Au contraire, ils s’efforcent de vendre en présentant autre chose si l’article ne vous convient pas.On me dit qu’il reste du commerce libre en Chine, mais que dans l’ensemble celui-ci est mixte.C’est-à-dire que l’Etat participe à l’administration de l’entreprise.Dans bien des cas des petits et moyens commerçants ont été ainsi sauvés de la faillite aux temps difficiles qui suivirent la guerre civile et le départ des étrangers.Souvent le propriétaire ou le gérant vous demandent à la sortie, si vous êtes satisfait, si vous avez été bien servi, si vous pouvez faire quelque suggestion en vue d’améliorer le service.Au grand magasin Wangfuching, toujours au rez-de-chaussée, se trouve le rayon des sacs de voyage.Je m’en-quiers du prix d’une belle valise en cuir.Environ $35.00.D’autres pièces attirent mon attention — des valises en toile bleue solidement renforcées de cuir.On en demande une bagatelle.Selon la taille, elles se vendent de $6.00 à $9.00.J’en achèterai deux au départ.Tout au fond de l’immense salle se trouvent les jouets et les instruments de musique.Sans prétention mais ingénieux les jouets se vendent à un prix modique.Les poupées dont le corps est en chiffon, ont une jolie tête en « papier mâché » ornée de cheveux noirs, nattés ou coupés en balai, exactement comme les petites chinoises.Elles se vendent de $0.25 à $1.00.Quant aux instruments de musique ils sont pour la plupart de type traditionnel, ins- 182 HÉLÈNE J.GAGNON truments à corde et percutants, mais il y a aussi de très beaux cuivres.C’est ici également que l’on trouve les dis ques de phono: opéra de Pékin, musique traditionnelle, musique moderne.Les appareils de radio fabriqués en Chine, sont encore d’un coût comparativement élevé, mais à mesure que leur nombre augmente, le prix diminue.Ils se vendent actuellement à un prix équivalent aux nôtres.Le choix en est limité, le fini semblable à celui de nos appareils d’il y a dix ou douze ans et le son, satisfaisant.Au comptoir de la papeterie, j’ai acheté pour $2.50, un stylo semblable au « Parker », que j’utiliserai durant tout le voyage.La Chine, qui a pourtant inventé l’encre, devait auparavant importer chaque goutte de ce produit.Elle en fabrique maintenant d’excellente qualité.Au premier étage où l’on accède par un grand escalier, sont les vêtements d’hommes et de femmes.Ici comme en Europe, le « prêt à porter » est une innovation récente.Les vêtements en montre pour hommes se résument à des pantalons, chemises et chemisettes sport.Quant aux vêtements féminins, ils comprennent des robes de forme traditionnelle, en soie, rayonne ou coton, des jupes et des blouses à l’occidentale, de coupe sobre, mais souvent agréable et aussi, en grande variété, les culottes et tuniques qui constituent le vêtement habituel de la population féminine.A Pékin on voit relativement peu de femmes portant la jolie robe fourreau fendue sur le côté.Au même étage sont les broderies, les dentelles, produit de l’artisanat, et surtout les tissus.Les comptoirs et les vitrines qui occupent tout le fond de la salle sont abondamment garnis de pièces d’étoffe de tout genre, laine, soie et coton, aux couleurs variées.Il s’y trouve des soies et brocarts à faire rêver, et dont le prix maxima ne dépasse pas $8.00 LA CHINE AUX CHINOIS 183 le mètre.Les plus beaux se fabriquent encore sur les anciens métiers de bois, échafïaudages atteignant la hauteur du plafond et sur lesquels des hommes travaillent des mains et des pieds, juchés à différents niveaux, ainsi que je devais en voir dans les villes du sud qui en font une spécialité.Autrefois, les pièces de soie représentaient une valeur d’échange, servant au même titre que les tæls d’argent pour payer une rançon, acheter la protection d’un personnage, payer une dette, etc.Les mandarins, les riches, hommes et femmes, s’en vêtaient exclusivement.Pendant que j’examine ces richesses, deux ou trois vieux paysans, ridés, parcheminés, tordus, sont à choisir quelques longueurs de tissus de soie et de rayonne aux brillantes couleurs.Il y aura noces au village?Selon la qualité, le prix de la soie varie entre $0.50 et $8.00 le mètre.On trouve d’excellente soie à lingerie pour $0.75 le mètre.Ici les femmes font confectionner le jupon-combinaison par le tailleur en même temps que la robe avec laquelle il sera porté.Cependant la marchandise la plus répandue et la plus généralement utilisée pour la confection des vêtements est le coton.Il sert non seulement à fabriquer les vêtements d’été, mais aussi les chauds pantalons et vestons ouatinés dont la population entière se couvre en hiver.La Chine en produit d’énormes métrages.Rationné au début, il est maintenant en vente libre et à très bon marché, l’industrie textile ayant été l’une des premières à être développées et modernisées sous le nouveau régime.Peu après mon arrivée à Pékin je me faisais confectionner trois robes chinoises avec ces cotonnades, toutes d’excellente qualité, chacune me revenant façon comprise à moins de $4.00.Durant la période de grande austérité qui suivit la guerre civile et alors que le nouveau gouvernement s’ef- 184 HÉLÈNE J.GAGNON forçait de remettre sur pied une économie désarticulée, effondrée, chaotique, les rares industries textiles du pays, parant au plus pressé, produisirent presqu’exclusivement ces gros cotons « bleu de chauffe », dont firent tant état les premiers « découvreurs » de la Chine nouvelle, et qui valurent aux Chinois, l’épithète gratuite de fourmis bleues.Ce mot qui fit le tour du monde, trahissait évidemment autre chose qu’une préoccupation esthétique.Dans l’esprit du plus grand nombre, sinon de son auteur lui-même, le Français Guillain, il exprimait la rancœur du beau marché perdu le dépit de voir la Chine apprendre à se suffire à elle-même.On se souvient que les difficultés éprouvées par les marchands anglais à écouler leurs cotonnades de Manchester en ce pays qui produisait ses propres textiles, servit de prétexte pour en forcer les portes au XVIIIe siècle.La laine n’a jamais été très utilisée en Chine où les moutons sont rares — sauf dans les lointaines régions montagneuses de l’ouest et du nord-ouest — toute surface fertile étant réservée à la culture des céréales pour nourrir l’immense population.Cependant, avec la modernisation et le développement de l’industrie, l’usage s’en répand de plus en plus.On en fabrique de fins tissus à Shanghai et ailleurs, mais son prix de revient est encore élevé.Bien que la grande masse s’en tienne aux cotonnades, tous ceux dont la situation l’exige portent des vêtements de laine à l’occidentale durant l’hiver.Et d’autant plus que les Chinois ont renoncé définitivement à la longue robe fourrée, élégante et confortable, mais peu adaptée aux exigences de la vie moderne.S’ils s’en vêtent encore parfois, c’est dans l’intimité du foyer.Les femmes délaissent de même les ravissantes jaquettes de brocart capitonnées ou doublées LA CHINE AUX CHINOIS 185 de fourrure rasée pour le manteau moderne en chaud lainage.Les belles robes mandarinales ont pris le même chemin que les traditions féodales; on en trouve chez les marchands de costumes de théâtre, chez les antiquaires et chez les regrattiers.Elles font la joie des touristes et des visiteurs étrangers.De forme très ample, avec des manches larges et longues, une haute encolure croisée sur le devant, ces robes sont faites de merveilleux tissus — soies et brocarts — et ornées de fines broderies.Quelque marchand astucieux a eu l’heureuse idée d’utiliser les broderies qui ornent l’encolure et les manches de ces anciennes robes et dont la plupart sont de véritables oeuvres d’art, en les faisant coudre en appliqué sur de longs rectangles de brocart, ancien également.Posés sur un meuble ou fixés au mur comme des rouleaux de peinture (scrolls) ils sont d’un effet décoratif saisissant.Ma visite au magasin d’Etat Wangfuching se terminait aux étages supérieurs, réservés aux articles de ménage, fournitures de camping, de sport, etc., les mêmes que partout ailleurs, quoique moins variés et de qualité inférieure à ce qu’on trouve en nos pays.Mais aussi, à un coût infiniment moindre.Dans l’ensemble toute marchandise, les vélos, appareils de radio et tissus de laine exceptés, se vendent en Chine le quart de ce que nous payons en Europe ou en Amérique, pour des produits comparables.Cependant ils représentent la même dépense en Chine où les salaires sont très bas.Avec cette différence que les Chinois ne se sont pas encore créé les « besoins » multiples suggérés par la réclame, en pays capitaliste.Je n’ai pas encore eu l’occasion de parler salaires, mais il est important d’en donner ici un aperçu, le coût de la vie 186 HÉLÈNE J.GAGNON n’ayant de signification qu’en relation avec le pouvoir d’achat de la population.En Chine socialiste, comme chacun sait, chaque travailleur est un salarié, recevant un salaire proportionné à son travail, à ses connaissances, à son rendement — car dans l’industrie on pratique encore, en certains cas, le stackhanovisme, ou taylorisme.Le salaire mensuel s’établit sur une échelle variant entre 20 et 80 yens, selon qu’il s’agit de simples « journaliers » (ouvriers non spécialisés), de travailleurs agricoles ou de techniciens.Les ingénieurs, professeurs, hauts fonctionnaires, professionnels, (dont les journalistes), reçoivent jusqu’à concurrence de 150 yens peut-être, mais pas davantage.Divisés par deux (2 yens = $1.00) ces chiffres nous paraissent infinitésimaux.Et cependant, rares sont ceux qui ne peuvent souscrire, au moins de quelques piécettes, à la caisse d’épargne.Disons tout de suite que les travailleurs industriels, tout comme les artisans et les agriculteurs, sont logés par l’Etat, dans des quartiers d’habitation connexes à leur usine ou à leur co-opérative, à raison d’un yen et demi par pièce qu’ils occupent.Les dimensions du logis sont proportionnées à l’importance numérique de la famille.Ces logements, proprets, chauffés en hiver dans les régions froides du pays, comptent généralement d’une à cinq pièces, plus la cuisine et le « petit coin » doté d’une douche et d’un W.C., à pédales (comme dans les vieux hôtels de province, en Europe).Le coût de l’alimentation revient à 12 yens par mois, par individu mangeant à la cantine.A la campagne c’est un peu moins.Qu’on ne s’y trompe pas: la Chine n’est ni l’Amérique, ni le Canada, ni la France.C’est un autre monde — un monde qui a connu jusqu’ici les plus pénibles conditions d’existence.Entrevoyant enfin la possibilité de vivre en LA CHINE AUX CHINOIS 187 paix, de jouir de l’indépendance nationale tout en améliorant leur standard de vie, les Chinois ont mieux à faire que de chercher à s’épater mutuellement par l’importance de leurs gains ou de leurs biens.Au Portugal, lorsqu’un citoyen se fait construire une belle maison ou s’achète une grosse voiture c’est « para Inglez ver! » (Pour en mettre plein la vue des Anglais!) En Chine, si on travaille avec un tel enthousiasme, dépassant chaque année les objectifs proposés par le gouvernement, c’est aussi pour démontrer aux Anglais et au reste du monde qu’on est capable de faire quelque chose — qu’on possède autant que quiconque la faculté de maîtriser les techniques modernes de production — Qui n’a entendu quelque sot prétentieux répéter à l’envie que jamais les Chinois n’arriveraient à développer l’initiative, la discipline nécessaire à l’élaboration d’une société moderne industrialisée?Mais voilà qu’après moins de dix ans, les mêmes gens s’effraient de la concurrence chinoise sur le marché mondial des produits manufacturés! Tandis que la production d’acier dans la Chine d’avant 1949 n’avait jamais dépassé 900,000 tonnes — et ce aux beaux jours de l’exploitation de la Mandchourie par les Japonais — elle atteignait en 1959 les 13,500,000 tonnes, déduction faite du métal obtenu par les méthodes artisanales.Le reste à l’avenant.C’est encore peu de chose si l’on considère les besoins d’une masse de 650,000,000 d’habitants.Mais au rythme actuel et qui va s’accélérant de plan quinquennal en plan quinquennal, il ne devrait pas s’écouler tellement de temps avant que la Chine ne soit un pays hautement industrialisé.Déjà sa production charbonnière dépasse celle de la Grande Bretagne, ayant été portée à 347,800,000 tonnes en 1959.L’énergie électrique, pra- 188 HÉLÈNE J.GAGNON tiquement inexistante avant 1949, atteint maintenant 58,000,000 kwh.Quant à la production agricole qui avait fait en 1958 l’étonnement des experts internationaux, elle augmentait en une seule année (1958-59) de 31.1 pour cent.Une avance comparable s’est produite dans le domaine de l’industrie légère.Dans la Chine d’avant 1949, le système de transport par rail, comme tout le reste, était extrêmement inadéquat.Bien qu’il eut fait l’objet de spéculations éhontées de la part des puissances étrangères, il se résumait à peu de chose et la plupart des régions de la Chine étaient sans moyens de communications entre elles, autres que par voie fluviale.Or durant la seule année 1958, plus de 2,300 kilomètres de rails furent posés, soit 100% de plus que l’année précédente.Sur le front éducationnel, le progrès est tout aussi spectaculaire.En ce pays où, il y a quelques années, l’analphabétisme s’étendait à près de 90% de la population, l’enseignement gratuit et obligatoire est déjà accessible à la vaste majorité des enfants en âge de fréquenter l’école.Le seul obstacle à sa généralisation tient au nombre insuffisant de professeurs.Cependant grâce à l’avènement des communes, et au regroupement des populations rurales qui en résulte, chaque professeur peut atteindre un plus vaste auditoire écolier.A la fin de 1959, les communes comptaient 25,000 écoles primaires supérieures et instituts agricoles et plus de 270,000 écoles élémentaires.Un très grand nombre d’institutions enseignantes à tous les degrés ont été créées au cours de ces dernières années, parmi lesquelles des écoles du soir pour les adultes qui s’étaient trouvés incapables de s’instruire sous l’ancien régime. LA CHINE AUX CHINOIS 189 En outre, dans un effort unanime pour enrayer l’analphabétisme et apporter à tous les bienfaits de l’éducation, un grand nombre de jeunes, garçons et filles, consacrent chaque jour quelques heures à l’enseignement des caractères parmi leur entourage.Dans chaque hutung (ruelle) très tôt le matin ou après la journée de travail, ils se dévouent auprès de petits groupes de ménagères, de vieux et de vieilles, leur apprenant à lire et à écrire les idéogrammes.Il suffit de six mois, m’a-t-on dit, pour en apprendre 2,000.Comme je m’en étonnais, on m’a fait remarquer que la difficulté est moindre pour les Chinois dont c’est la langue et qui en ont une longue habitude visuelle, que pour l’étudiant étranger.Evidemment.La question touchant à la réforme de l’écriture chinoise a déjà fait couler beaucoup d’encre; c’est le sujet le plus épineux qui soit.Chacun convient qu’il faut faire quelque chose, étant donné que l’écriture traditionnelle ne se prête guère au jargon technologique moderne, Mais en abandonner l’usage équivaudrait, pour les Chinois à renoncer dans une large mesure à un héritage culturel multimillé-naire, d’une richesse infinie.Car cette langue écrite où chaque caractère représente une idée plutôt qu’un son comme en notre alphabet, n’est pas de traduction facile.« Entre toutes les richesses perdues (dans la traduction), celle de l’idéogramme est sans doute la plus déplorable puisqu’en dehors de sa beauté visuelle, le caractère évoque directement l’objet sans le barbare truchement de la grammaire et fait du poème une suite d’images », écrit Patricia Guillermaz dans la préface à son Anthologie de la Poésie chinoise.Afin de ne pas rompre brutalement avec la tradition et tout en cherchant le moyen de sauvegarder dans la mesure du possible le patrimoine culturel, les Chinois 190 HÉLÈNE J.GAGNON doivent procéder par étapes.D’abord la simplification des caractères; la latinisation viendra ensuite.Le caractère simplifié est réduit à sa plus simple expression.Par exemple, le mot corps: l’idée de corps s’exprime avec deux caractères.Dans leur forme classique ces deux signes comptent plus de dix-sept traits.Simplifiés, ils n’en comptent plus que sept.Mais cette solution entraîne des conséquences dramatiques, car tandis que le caractère simplifié est plus accessible aux enfants et aux illettrés, il devient incompréhensible aux lettrés.Et qui pis est, une personne n’ayant appris que cette forme d’écriture se trouve incapable de lire le chinois classique.Il existe plus de 60,000 caractères ou idéogrammes.Jadis la culture d’un lettré se mesurait à sa connaissance des caractères; plus il en connaissait et plus il était en mesure d’approfondir le domaine de la pensée.Heureusement, on peut être instruit tout en possédant beaucoup moins.Il n’entre pas plus de 8,000 caractères différents dans la composition d’un journal et encore s’agit-il là d’une feuille très sérieuse.Pour se mettre à la portée du lecteur moyen, le journal de province, la feuille locale, doit se limiter à 2,500 ou 3,000.Pour ce qui est de la latinisation, un alphabet phonétique a été adopté officiellement, mais au stade actuel il n’est pas destiné à remplacer les idéogrammes.Enseigné dans les écoles, il sert surtout pour la prononciation.Par ailleurs, on sait que les différents dialectes utilisés à travers le pays et qui rendaient difficile pour un citoyen du nord, par exemple, de se faire comprendre dans les provinces du sud et vice-versa, font place, graduellement, au « mandarin » parlé à Pékin.i LA CHINE AUX CHINOIS 191 Voici quelques indications sur la réforme de l’écriture chinoise glanées dans le « Language Corner » de la revue mensuelle de Pékin, China Reconstructs: « Une langue chinoise phonétique n’arrivera à maturité qu’après avoir subi l’épreuve du temps, qu’après avoir été soumise à divers essais.Tandis qu’en un langage phonétique comme l’anglais ou le français, par exemple, plusieurs lettres consécutives sont assemblées pour former un mot, en chinois, les mots se composent d’un ou de plusieurs caractères séparés.Lorsqu’il y a plus d’un caractère, chacun représente une syllable ou une partie du mot, n’ayant pas nécessairement de signification particulière.Le chinois n’est pas une langue monosyllabique ainsi que beaucoup de gens sont portés à croire.Conséquemment, dans l’emploi de l’alphabet phonétique, il est souvent difficile de décider comment séparer les mots.Aucune règle n’a encore été adoptée à ce sujet par les philologues chinois ».De tous les problèmes auxquels la Chine nouvelle doit faire face, celui de l’écriture est certainement le plus difficile à résoudre.C’est aussi le plus important, car il y va du plein développement du pays.La conservation indéfinie des caractères y mettrait obstacle, tout comme, jadis, les chiffres romains mirent obstacle au développement des sciences mathématiques dans la Rome antique.On imagine le fouillis que représente un problème d’algèbre en lettres majuscules que sont les chiffres romains! C’est la raison pour laquelle le monde entier a adopté les chiffres arabes tellement plus pratiques.Lorsqu’un peuple passe sans transition de l’araire à la charrue mécanique et du confucianisme au marxisme, il doit nécessairement sacrifier des valeurs anciennes, si précieuses soient-elles.Il est probable que le chinois classique 192 HÉLÈNE J.GAGNON ne tardera pas à aller rejoindre le grec et le sanscrit dans le domaine des valeurs purement culturelles.En rentrant à l’hôtel je trouve dans ma chambre le volumineux bulletin quotidien en langue anglaise de l’agence chinoise Hsinhua, ainsi qu’un exemplaire du Renmin Ribao, dont le nom est écrit en lettres latines sous les quatre caractères chinois exprimant l’idée: Quotidien du peuple.Combien je regrette de ne pouvoir le lire.C’est un journal de huit pages, d’une fort belle présentation, illustré de quelques photos d’actualité et de dessins à la plume.Il est rédigé horizontalement, comme les journaux occidentaux — une pratique qui tend à se généraliser de préférence à l’ancien système qui consistait à décrire de haut en bas en colonnes verticales.De place en place, cependant, afin de briser la monotonie de la mise en page, certains titres sont disposés verticalement, à gauche d’un article, ce qui est d’un heureux effet visuel.Retrouvant Yi-hua au restaurant de l’hôtel, j’apprends à ma plus grande joie que la visite du Renmin Ribao est pour aujourd’hui.Mais en attendant je retrouve avec délices le « Poisson mandarin », enrobé de sauce aigre-douce d’un rose tendre, qui est mon plat favori dans certain restaurant chinois de Montréal.Et ces divines crevettes « papillon » et ces légumes, jamais bouillis dans 1 eau, mais cuits juste ce qu’il faut en huile profonde! Oh gourmandise! Seule avec Yi-hua, je mange à la façon populaire, cueillant avec les baguettes, à même l’un ou l’autre plat, une petite portion que je dépose dans mon bol de riz, pour l’enduire de quelques grains avant de la déguster.Mon bol vide, j’y mangerai ensuite la soupe qui a été placée sur la table en même temps que les autres plats.Ce midi, nous avons aussi des petits pains cuits à la vapeur.A voir ces boules blanche^ or croirait qu’il LA CHINE AUX CHINOIS 193 s’agit simplement de pâte prête à être mise au four.Mais ils sont cuits à point.En Chine, le pain (mien pao) est toujours cuit à l’étuvée.Il se consomme surtout dans le nord, qui produit du blé.Ailleurs on fait du pain à la farine de maïs.La visite au Renmin Ribao n’ayant lieu qu’à la fin de l’après-midi, nous en profiterons pour passer chez le tailleur qui doit fabriquer mes robes à la chinoise.Je me trouverai prendre connaissance d’un nouveau quartier et d’une industrie artisanale familiale.La rue, dont j’ai oublié le nom, est une assez grande artère commerciale bordée de boutiques portant à la devanture panneaux-réclame et annonces en gros caractères noirs sur fond rouge ou rose, ou jaune.Le nom du propriétaire est souvent inscrit sur la vitrine laquelle est généralement faite de plusieurs carreaux vitrés plutôt que d’une seule grande vitre.Parmi tant d’autres commerces, je vois qu’on vend ici du matériel d’artistes et ces bustes et statuettes en plâtre, reproductions de classiques occidentaux, blancs, froids, réalistes, qui servent de modèles aux élèves des écoles d’art.Ils contrastent désagréablement avec le cadre ambiant, les couleurs vives des papiers découpés, des bibelots chinois qui les entourent.Bien que l’adresse du tailleur nous ait été donnée à l’hôtel — c’est ici que les étrangères font généralement confectionner leurs robes chinoises — nous avons un mal infini à trouver la boutique.Il semble qu’ici comme en Angleterre, comme en Allemagne, les numéros des maisons existent plutôt en fonction de leur ancienneté que selon un ordre déterminé rationnellement.Cela me rappelle aussi le Liban.A Beyrouth, sauf dans les grandes artères et les rues centrales, les numéros n’existent même pas.Lorsque vous êtes invité à dîner chez des particuliers, 194 HÉLÈNE J.GAGNON votre hôte a soin de vous faire porter une carte derrière laquelle est tracé un plan du secteur de ]a ville où il loge, sa demeure étant marquée d’une croix.Nous finissons par trouver la boutique.Entrant de plein-pied dans une assez grande pièce nous voyons des vêtements suspendus sur des ceintres comme n’importe où ailleurs, car le tailleur fabrique aussi du prêt-à-porter.J’en essaie à tout hasard, par simple curiosité, mais peine perdue.Ils ne sont pas faits à la taille des Occidentaux.La Chinoise est plus courte et ses formes sont moins marquées que les nôtres.En nous habillant le tailleur se plaint amèrement lorsque vient le moment d’ajuster le dos de la robe, car on a beau faire, le derrière ressort toujours de façon peu esthétique.S’il en est ainsi pour moi je me demande comment il se débrouille avec les étrangères fortement charpentées! Ici on peut apporter son tissu ou choisir parmi les quelques pièces empilées sur les étagères.Outre le tailleur lui-même, propriétaire de l’établissement, plusieurs femmes paraissant être de sa famille, composent le personnel.Il s’agit très certainement d’une entreprise libre.A la suite du magasin se trouve une chambre d’essayage garnie de miroirs et tout à côté, les ateliers.Rien de luxueux, bien sûr.Mais on semble y faire du bon travail.J’ai apporté de quoi confectionner trois robes ainsi qu’un jupon combinaison; ce dernier est taillé de manière à épouser parfaitement la forme de la robe et fendu comme elle sur les côtés; il est orné de fine dentelle.Cependant on l’aperçoit à peine lorsque la personne est en mouvement.Le coût de la façon pour les trois robes et le jupon-combinaison ne dépassera pas $16.00 et c’est là un prix plus élevé qu’il en coûte aux gens du pays.La différence de trois ou quatre dollars couvre le travail supplé- LA CHINE AUX CHINOIS 195 mentaire et les nombreux essayages nécessités pour adapter la robe chinoise à une silhouette occidentale.Dans trois jours tout sera prêt.Le travail est impeccable, mais je constate à mon regret que les classiques boutons et boutonnières en soutache et le fin liséré qui borde habituellement les robes chinoises ont été remplacés par un fermoir-éclair! C’est sans doute un effet de la modernisation.Mais qu importe puisque la robe de brocart me vaudra le plus charmant compliment qui soit de la part d un ami chinois de Shanghai: « Vous portez cette robe comme une authentique Chinoise! » Et je suis d’autant plus sensible à ce compliment que les Chinois n’en sont pas prodigues.Aimables et courtois, mais extrêmement réservés, iis sont exactement le contraire des Japonais dont 1 obséquiosité bien connue se répand en courbettes et en formules de politesse outrées, dont iis ne pensent d’ailleurs pas un mot.Il est toujours fort intéressant de visiter un journal, de voir les collègues a 1 œuvre, attentifs à rédiger la copie, de parcourir les ateliers et d’observer la suite de procédés à travers lesquels les idées se concrétisent sous forme de signes conventionnels, pour ainsi devenir accessibles à un auditoire illimité.Avant l’invention de l’imprimerie, la pensée se burinait laborieusement à la main sur des os, des pièces de poterie, des pierres et, plus tard, sur des morceaux de parchemin.Elle avait nécessairement un rayonnement limité.Comme partout ailleurs, avant l’invention de l’imprimerie, les livres chinois étaient copiés à la main.La xylographie fit son apparition en Chine vers la fin du Vie siècle, peu après que l’art de la fabrication du papier y eut été introduit par les Arabes.Au cours des années Hsientsong (830-873) de la période Tang, l’impression 196 HÉLÈNE J.GAGNON xylographique des sutras (canons boudhiques) atteignait déjà un haut degré de perfection et des dictionnaires et almanachs imprimés au moyen de planches gravées, se répandirent parmi le peuple.En 932, le gouvernement des Tangs entreprit l’impression xylographique des Neuf Livres canoniques confucéens et un grand nombre d’œuvres manuscrites furent reproduites par le même procédé.La technique de l’impression s’améliora encore sous le règne de l’empereur Jentsong des Songs (1023-1063) lorsque Pi Cheng inventa les caractères mobiles en terre glaise.Par suite de cette invention, la reliure et la présentation du livre évoluèrent et, bientôt, apparurent les volumes rectangulaires.De même il fut possible de mettre en circulation le papier-monnaie" dont l’usage ne se répandit en Europe que beaucoup plus tard; l’imprimerie elle-même n’y devait être découverte qu’en 1440 par l’Allemand Gutenberg.Mais comment donc arrive-t-on à faire un journal moderne avec des caractères en nombre quasi illimité?Comment la copie est-elle rédigée; qu’est-ce qui tient lieu de linotype?(La linotype est pourvue d’un clavier de machine à écrire dont les touches font tomber d’un magasin des matrices (plaquettes de cuivre, portant en creux les lettres gravées), lesquelles après avoir formé une ligne complète, constituent la base d’un moule dans lequel une pompe injecte du métal fondu.Toutes ces opérations, faites automatiquement, donnent des lignes-blocs prêtes pour l’impression — définition du Larousse.L’édifice où se publie le Renmin Ribao est une vaste construction récente, en pierre de taille blanche, très moderne et fonctionnelle.J’apprends qu outre le Renmin Ribao, quatorze autres feuilles y sont imprimées chaque jour, dont un grand journal de Shanghai, le « Wen Wei LA CHINE AUX CHINOIS 197 Pao », et plusieurs brochures et revues.On y fait aussi de la reliure.Chacune des 12 grandes presses du journal imprime 60,000 copies à l’heure.Le tirage quotidien du Renmin Ribao à lui seul est de 900,000 copies.Journal officiel et porte-parole du gouvernement, il est distribué dans les principales régions du pays (sept villes), grâce à un ingénieux système selon lequel les matrices expédiées par avion sont imprimées sur place.Le Renmin Ribao emploie environ 1,000 personnes, depuis les journalistes jusqu’aux manœuvres à la salle d’expédition.Tout y est automatisé — dans la mesure du possible; mais étant donné la nature de l’écriture chinoise, plusieurs opérations doivent nécessairement se faire à la main.Heureusement qu’ici comme en Europe, les journaux sont peu volumineux! De même qu’en URSS et dans les autres républiques populaires ils ne contiennent ni annonce, ni réclame, se limitant au domaine économique et politique national et international, ainsi qu’aux nouvelles culturelles et sportives.On n’y trouve aucun vestige des récits de crimes ou de scandales domestiques qui emplissent la presse.libre.Ici, la grande salle de rédaction de nos journaux est remplacée par diverses pièces alignées sur un long couloir et dont chacune est occupée par quelques rédacteurs groupés selon leurs spécialités,: nouvelles étrangères, page financière, sport, activités culturelles et nouvelles nationales.La majeure partie du journal est consacrée aux progrès de l’industrialisation, de l’agriculture, à l’organisation des communes.Les éditoriaux du Renmin Ribao sont reproduits et commentés dans la plupart des journaux et revues du pays. 198 HÉLÈNE J.GAGNON Les ateliers du Renmin Ribao sont immenses et des plus modernes; les presses sont les mêmes que partout ailleurs.Mais la salle de composition diffère essentiellement des nôtres.Le spectacle familier des linotypistes assis devant leurs machines automatiques fait place, ici, à un tout autre décor.Les murs de la vaste pièce sont couverts de casiers contenant les milliers de caractères gravés qui servent à la composition du journal.Exécutant à la main le travail de la linotype automatique, les typographes chinois, armés de longues pincettes, et doués d’une dextérité inouïe, cueillent un par un les caractères répartis par catégories dans les casiers et les déposent sur une planchette pour former des lignes.Afin de simplifier ce travail, les Chinois font actuellement l’essai d’un monotype de fabrication japonaise, le Kikai.Mais il semble peu efficace, en raison de son mécanisme extrêmement compliqué et d’opération difficile.Le journaliste qui nous a fait visiter les lieux nous conduit maintenant au salon de réception du journal où nous attendent quelques collègues.En Chine nouvelle les hôtes sont toujours reçus ainsi.A l’arrivée ou au départ, ils sont accueillis dans une grande salle où on leur tonne, statistiques en mains, d’abondantes explications sur le fonctionnement de l’entreprise, sur les progrès réalisés, les difficultés rencontrées, les objectifs proposés.Enormément de chiffres et de détails, tous intéressants, que Yi-hua note dans son petit carnet avant de m’en faire la traduction.Je note aussi et le soir venu nous comparons, afin d’éviter toute erreur.Naturellement nous parlons boutique, échangeant des considérations sur les conditions de vie des journalistes dans nos pays respectifs.Eux se considèrent comme des fonctionnaires de l’Etat; ils sont payés suivant une échelle LA CHINE AUX CHINOIS 199 de salaires correspondant à celle des autres travailleurs, intellectuels, professionnels, officiels, laquelle échelle est fort modeste, selon nos standards.En qualité de gens instruits, ils font partie des cadres sociaux et à ce titre, portent des responsabilités accrues, dont celle, par exemple, de déraciner parmi la population l’antique préjugé selon lequel « seule l’étude est supérieure, et tout le reste est inférieur » et libérer ainsi l’esprit créateur, l’initiative des masses, trop longtemps brimés sous l’emprise de la société patriarcale hostile à tout progrès, « où chacun devait rester à la place que lui avait assigné un destin immuable ».Apprenant que l’un de mes interlocuteurs arrive du nord-est où il a travaillé durant trois mois comme tourneur dans un établissement industriel, je saisis l’occasion pour poser quelques questions relatives à cette pratique qui consiste à faire participer les « cadres » au travail manuel.Ce système fut établi par le gouvernement central à la suite de la campagne de rectification de 1957.Parmi les réponses qu’on me fit, en voici quelques-unes qui me semblèrent les plus significatives : 1 — La participation des intellectuels et autres « cadres » au travail manuel vise à souligner la parfaite égalité entre les travailleurs, quelle que soit la nature de leur emploi; à corriger l’ordre ancien selon lequel les relations entre la classe dirigeante (les mandarins) et les masses populaires, étaient celles de maîtres à sujets.Dans une société socialiste avancée, le rôle des fonctionnaires à tous les degrés de l’échelle administrative, celui des dirigeants dans tous les domaines, devrait être réduit à celui de « contre-maîtres et de teneurs de livres », selon la recommandation de Lénine. 200 HÉLÈNE J.GAGNON 2 — Les cadres ne sont que des travailleurs ordinaires, issus de la masse et sans cesse recrutés parmi elle; ils ne sauraient avoir d’autre objet que de promouvoir ses intérêts, de travailler à son avancement.Ils sont responsables devant l'électeur, remplaçables en tout temps et ne reçoivent qu’un traitement modeste.(L’écart des salaires est très peu prononcé en Chine).Participant physiquement à la vie des masses, les cadres seront mieux en mesure de servir.3 — La participation physique des intellectuels et autres cadres aux tâches des ouvriers et des paysans ouvre la voie à l’intégration progressive du travail manuel et mental, but ultime de la révolution prolétarienne.4 — Pour ce qui est des journalistes en particulier, le travail « in the field » leur permet de mieux connaître leur immense pays, ses populations, ses problèmes — de parler en connaissance de cause lorsqu’ils rapportent ce qui se passe et de participer ainsi plus efficacement à l’œuvre de la reconstruction nationale.Pendant que mes camarades chinois s’exprimaient ainsi, j’observais leur bonne mine, leur air de santé, me disant que le système a du bon à plus d’un titre; que les bureaucrates de tous les pays y gagneraient à en faire autant, ne fut-ce que pour dérouiller leurs muscles enkylosés.La bonne idée qu’une cure annuelle de travail manuel! De fil en aiguille la conversation revient, comme par un tour naturel, sur la liberté de la presse.On veut savoir ce que je pense de la presse chinoise.Très franchement je leur déclare que du point de vue d’une Occidentale décadente, elle manque un peu d’intérêt, paraissant répéter sans cesse des mots d’ordre, moraliser, prêcher.En un mot quelle me semble un peu trop dirigée. LA CHINE AUX CHINOIS 201 On me demande alors si, de retour au Canada, je pourrai parler librement de la Chine — il est tellement question dans nos journaux de presse libre, de pays libres.Que répondre?A mon retour de Chine, en octobre 1958, alors qu’on espérait encore que j’émaillerais mes propos sur ce pays d insultes et de médisances pour faire passer quelques considerations honnêtes, ainsi qu’il est d’usage parmi nous, il se trouva un brave a Radio-Canada pour m’offrir une interview télévisée de six minutes! Six minutes pour parler d’un pays de 650 millions d’habitants en train de vivre une aventure sans parallèle dans l’histoire du monde, et qui ne peut manquer d’influencer nos propres destinées dans un avenir peut-être pas tellement éloigné.Plus adultes, nos compatriotes de langue anglaise n’hésitèrent pas à m’inviter plusieurs fois, à la radio et à la I.V., me donnant l’occasion de répondre librement à une foule de questions pertinentes.Quant au reste, pendant les trois mois consécutifs à mon retour au pays, il y eut trois programmes consacrés à la Chine au réseau français de Radio-Canada.Le premier, par un monsieur sympathique, mais qui n’a jamais dépassé la Grèce en direction de l’Orient; les deux autres, par un missionnaire français qui a quitté la Chine au moment de l’arrivée au pouvoir du Gouvernement populaire.Que dire à mes collègues chinois?J’ai préféré me taire, empruntant pour l’occasion le sourire de la Joconde. LES RACINES ET LES FLEURS Les toits de Chine Les toits de leurs maisons, qui sont de tuiles vernies, reluisent comme les glaces d’un miroir.Leurs angles pointent vers le ciel en forme de cornes, ornées de ces dragons qui sont en grande vénération dans l’empire.Cette forme de toits à la ressemblance de la corne des tentes où vivaient les anciens Hans.L’angle fiché sur une lance s’en relevait vers le ciel, ce que les toits de pierre et de tuiles continuent d’imiter.Les monstres dont la langue darde l’espace, sont parcourus d’une entraille de métal qui va se ficher en terre.Ainsi, lorsque d’aventure la foudre vient à tomber sur les demeures ou les palais, elle emprunte le chemin que lui propose la langue des dragons, et va s’engloutir dans le sol, sans avoir fait de mal à personne.On voit bien par là l’extrême sagesse de ce peuple, qui sait unir dans les fruits de son industrie la beauté à l’utile, et demeurer sagace tout en étant exquis.P.Gabriel de Magalhan {Nouvelle relation de la Chine, 1688) 203 LA CHINE AUX CHINOIS Pékin est considérée comme l’une des plus belles villes du monde; elle est sûrement parmi les plus intéressantes.Tandis que la plupart des villes anciennes croissaient au hasard, se développant autour de quelque fortin, Pékin fut conçue de toutes pièces dans sa forme actuelle par ses constructeurs sous Koubilai Khan, au XlIIe siècle.Elle possède encore la distinction peu banale d’avoir été tour à tour capitale du Sud, capitale du Centre et capitale du Nord! L’emplacement approximatif de Pékin fut occupé depuis la plus haute antiquité par des villes successives en raison de sa situation géographique.A la pointe de la plaine alluviale du nord, sans cesse en butte aux attaques des tribus nomades descendant des hauts plateaux de l’intérieur, il servait de bastion avancé, de lieu de garnison.La première ville dont il est fait mention avait nom Ch’i.Cette Ch’i était la capitale de Yen, un état féodal soumis à la dynastie Chou qui régnait au Xlle siècle avant J.-C, sur une partie de la Chine.Elle fut prise et détruite par Chéouangti, le Premier empereur (221 av.J.-C.).La ville qui s’éleva sur les ruines de Ch’i eut nom Su-chow.Au Xe siècle de notre ère, la tribu tartare des Kichans s’emparait de Su-chow et la nommait Nan-ching (capitale du Sud).Cependant, une autre tribu tartare, la Horde Dorée, l’enlevait aux Kichans en 1122 et la rebaptisait Chung-tu (Capitale du Centre).Au XIIP siècle, Koubilai Khan, s’étant emparé de Chung-tu décida d’en faire sa capitale.Il reconstruisit la ville avec une grande magnificence et elle fut alors connue sous le nom de Khanbalig (Cité du Grand khan).Les Chinois eux, la nommaient Ta-tu, ou Grande capitale.Après le renversement de la dynastie des Yuans mongols, Khanbalig ou Ta-tu devint Peiping-fu (Cité du 204 HÉLÈNE J.GAGNON Nord).Mais lorsque Yung Lo, troisième empereur Ming, dont la capitale était Nankin décida d’y transférer sa Cour en 1421, Peiping-fu reçut le nom de Pékin (Capitale du Nord), nom sous lequel elle est connue dans le monde entier.Après la conquête de la Chine par les Mandchous en 1644, Pékin conserva son nom.Et ainsi à travers la révolution de 1911, jusqu’en 1928, alors que les nationalistes transportèrent le siège du gouvernement à Nankin et que Pékin reprit son ancien nom de Peiping.Mais son nom et sa qualité de capitale devaient lui être rendus définitivement par le gouvernement de la République populaire en 1949.Lorsque les Américains ou leurs protégés de Formose s’obstinent à parler de Peiping c’est afin de souligner leur refus de reconnaître Pékin, capitale de la Chine pour 650 millions de Chinois.C’est de 1 infantilisme.Le plan de Pékin épouse la forme d un caractère chinois rappelant un T renversé.Il se compose de deux rectangles indentés orientés du nord au sud.Celui du nord, ou Ville Tartare, renferme la Cité Impériale, laquelle contient la Cité Interdite.Celui du sud, se nomme la Ville extérieure Si l’on traçait une ligne droite au centre de Pékin, tous les bâtiments impériaux, reconnaissables à leurs toits de tuiles jaune-or, se trouveraient situés le long de cet axe ou groupés systématiquement à gauche et à droite, jusqu’au parc royal où s’élève la Montagne de Charbon, couronnée du Pavillon de l’Eternel Printemps.Mais au delà du parc royal, toujours dans la direction du nord, s’élève la Tour du Tambour où les heures étaient indiquées au son du tambour et la Tour de la Cloche qui sonnait le couvre-feu.Ces monuments anciens, toujours LA CHINE AUX CHINOIS 205 coiffés de leur magnifique chapeau de tuiles, imposants comme des forteresses, les remparts et les fossés entourant La Ville Impériale, conservent à Pékin un cachet incomparable.L’ancienne Pékin offrait peu de relief; le Palais du Trône, au centre de la Cité Interdite, en était l’édifice le plus élevé.Seul, le Pavillon de l’Eternel Printemps le dépassait en hauteur.Selon la tradition architecturale chinoise, il n’existait pas de bâtiments à étages, les pagodes exceptées.Et même au début de ce siècle, alors que la Chine commençait à subir l’influence de la civilisation occidentale, la construction des maisons à étages fut interdite par décret royal du gouvernement mandchou, « afin que le commun des mortels ne se trouvât pas sur un plan plus élevé que la Cour impériale ».Mais les temps ont changé! Pékin se transforme rapidement.Défiant les restrictions arbitraires jadis imposées par le Fils du Ciel, de nombreux édifices modernes surgissent du sol, ajoutant encore à la beauté de la ville et témoignant de sa vitalité.La région administrative de Pékin s’étend sur une surface de 1,264 milles carrés et compte une population de 10,500,000 âmes.Elle est divisée en 13 districts, dont six pour la ville proprement dite avec une population de deux millions, et sept pour l’extérieur.Ces derniers se subdivisent en 95 municipalités ou communes (townships).En raison de son importance, le Conseil municipal de Pékin (comme celui de Shanghai et de Tientsin) relève directement du gouvernement central, plutôt que d’être partie administrative de la province ou de la région où elle se situe, comme les villes ordinaires.Son Con- 206 HÉLÈNE J.GAGNON seil municipal ou Conseil du Peuple de Pékin (depuis 1954) comprend 47 membres dont le maire et huit adjoints.Le maire fut élu en 1955 par un congrès populaire formé de 564 représentants du peuple: ouvriers, paysans, éducateurs, fonctionnaires, industriels, hommes d’affaires, militaires de la région pékinoise, représentants des partis démocratiques, religieux, parents des martyrs de la Libération et autres citoyens.Chacune des municipalités possède son propre Conseil Municipal.Une partie des pouvoirs est délégué aux comités de rues.Par exemple: l’hygiène, les sports, la culture et la récréation, les cours bénévoles aux illettrés.Ces comités de rues s’occupent aussi de régler les différents conjugaux, les conflits familiaux et autres affaires mineures.Ils ont été créés dans le but d’assurer un contact plus étroit entre les citoyens et de développer leur sens du civisme; le chef du comité est généralement une femme respectée de son entourage et connue pour son jugement et son impartialité.On conçoit bien l’utilité de cette initiative auprès d’une population aussi dense sujette à des changements sociaux aussi radicaux.Il n’est pas rare, par exemple, qu’un comité de rue ait à intervenir pour obliger quelque vieillard récalcitrant, quelque parent obstiné, à respecter les nouvelles lois du mariage protégeant la femme et l’enfant, empêchant l’un par persuasion de battre son épouse, exposant l’autre à la réprobation publique et même aux poursuites judiciaires s’il s’obstine à vouloir vendre sa fille en mariage ou la marier contre son gré — comme c’était l’usage sous l’ancien régime.Et combien d’autres pratiques, us et coutumes héritées du passé semi-féodal.La mentalité d’un peuple ne se transforme pas du jour au lendemain, surtout les générations formées dans le moule ancien. LA CHINE AUX CHINOIS 207 Ceux qui ont connu Pékin avant 1949 la reconnaîtraient à peine, tant la ville s’est développée.Tandis qu’il ne s’y trouvait qu’une brasserie et quelques industries légères, la ville compte maintenant d’importantes entreprises: aciérie, ateliers de réparation de matériel de chemin de fer, filatures de coton, manufacture d’instruments aratoires, fours à briques, cimenteries, ateliers où l’on travaille le marbre, et autres.Pékin, qui a toujours été un important centre artisanal, l’est de plus en plus grâce à l’organisation de coopératives.Sous le nouveau régime, ces nombreux artisans qui jadis gagnaient péniblement leur vie et travaillaient dans des conditions parfois invraisemblables, ont vu leur statut se transformer complètement.Ils disposent de locaux éclairés, aérés, hygiéniques; la matière première, jade, turquoise, ivoire, corail, laque, métal ou autre matériau nécessaire à leur art, est fournie par l’Etat qui achète leur production à un prix raisonnable et en assure l’écoulement.Autrefois, il arrivait qu’un artisan, ayant travaillé des mois durant sur une pièce et ayant réussi quelque chef-d’œuvre, fut obligé de le vendre à un prix dérisoire pour ne pas mourir de faim.Le prix de vente des bibelots et autres produits de l’artisanat est uniforme par toute la Chine.Les artisans, comme les autres catégories de travailleurs, sont devenus des salariés.Si j’en juge par ce que j’ai vu dans les nombreux ateliers que j’ai eu l’occasion de visiter, la qualité de la production est loin d’en être affectée — au contraire.Pékin s’enorgueillit maintenant d’un nombre accru d’institutions enseignantes.L’Université de Pékin, celle de Hsinhua, ont été agrandies, tandis que surgissaient d’innombrables écoles: instituts de technologie, laboratoires, écoles techniques, écoles d’art, conservatoires, écoles pri- 208 HÉLÈNE J.GAGNON maires, secondaires, académies de musique, etc.De même pour les hôpitaux, les cliniques, les sanatoriums.Plusieurs nouveaux grands hôtels internationaux ont été construits récemment, dont le Hsinchao et l’hôtel de la Paix, tandis que l’hôtel Pékin et l’hôtel International étaient agrandis et magnifiquement redécorés.Aux abords de la ville, il existe des hôtelleries spécialement destinées aux paysans qui viennent à Pékin; ces installations se complètent d’écuries pour leurs bêtes de trait.Dans le voisinage immédiat, se trouvent des coopératives de vente d’instruments aratoires et tout le matériel de ferme, ainsi que des cantines, des clubs récréatifs, et autres commodités.Avant la libération, Pékin n’avait que 16 cinémas et 10 théâtres; même s’ils avaient été mieux distribués par rapport à la densité de la population, ils eussent été en nombre insuffisant.Depuis, 13 nouveaux grands théâtres ont été construits, et six cinémas.Parmi tant d’autres institutions culturelles, Pékin possède la plus importante bibliothèque du pays, la Nationale, et aussi la Bibliothèque Municipale; outre l’immeuble principal, celle-ci compte deux branches auxiliaires et 114 services mobiles de livres et revues destinés aux établissements industriels et aux districts ruraux.Proportionnellement au chiffre de la population, les villes chinoises sont moins étendues que les villes occidentales, moins bien construites aussi.Tandis que dans nos villes, les quartiers pauvres sont l’exception, ici c’est le contraire.Ou plutôt, c’était le contraire au temps où seuls les mandarins et autres riches citoyens avaient les moyens de s’offrir de spacieuses et somptueuses demeures; comme ces propriétés étaient entourées de hauts murs, on se souciait peu du voisinage.Maintenant il ne se construit plus ici de luxueuses propriétés individuelles.Celles qui LA CHINE AUX CHINOIS 209 existaient déjà servent à des dns officielles.Comme partout ailleurs dans le monde moderne, la mode est aux grands buildings à plusieurs étages et à logements multiples.Le chauffage central y remplace le kong ancestral.Il n’est aucun coin de la ville où l’on n’aperçoive les camions chargés de poutrelles, de madriers, de sacs de ciment, de pierre, de brique, de tuiles et autres matériaux de construction, où l’on n’entende le grincement des hautes grues mécaniques, le « yo-ho » des ouvriers poussant des brouettes ou portant le mortier dans des paniers suspendus à la perche équilibrée sur la nuque.De 1949 à 1955, une surface habitable de 16,744,000 verges a été construite, équivalant à 70% de ce qui existait auparavant.Des anciennes maisons de Pékin, 90% étaient sans étages.Maintenant, 60% des nouveaux immeubles en comptent quatre ou cinq et souvent huit ou neuf.Depuis 1955, le rythme de la construction a été multiplié au carré.Tous les efforts possibles sont tentés pour venir à bout du problème, encore aigu, du logement.Si les Parisiens, les Londoniens, les New-yorkais et tant d’autres citoyens des villes occidentales les plus importantes sont si mal logés, il n’y a pas lieu de s’étonner que les Chinois n’aient pas réussi, en dix ans, à compenser les déficiences du passé.Nombreux sont encore ceux qui doivent s’entasser dans un espace vital minima.Dans chaque boutique, chaque atelier, on peut voir quelque coin où sont installés des lits.Dans les coopératives artisanales, par exemple, il arrive fréquemment que jeunes gens et jeunes filles dont la famille habite au loin, soient logés dans des dortoirs séparés — ce qui a contribué à accréditer la légende à l’effet que la Chine nouvelle s’emploie à « détruire la famille! » 210 HÉLÈNE J.GAGNON En même temps que la construction, l’électrification des villes et des campagnes bat son plein, facilitée par les énormes travaux entrepris en ces dernières années pour harnacher les ressources hydrauliques du pays.En 1958 on avait déjà mis en train ou terminé la construction de 104 grandes et moyennes stations hydro-électriques, destinées à générer 1.4 millions de kw.avant la fin de 1959-En même temps on travaille à la construction de 31 lignes de haute tension (110,000 et 220,000 volts) d’une longueur de 2,000 milles.Si les villes sont relativement encore peu éclairées (selon nos normes) et si l’énergie électrique est encore en quantité insuffisante, cela tient à l’avance parallèle de l’industrialisation; la production de l’acier à elle seule doublait au cours de l’année passée, pendant que se multipliaient par toute l’étendue du pays les industries grandes et petites, consommatrices d’électricité, et que se poursuivaient les travaux d’irrigation, de conservation des eaux et autres procédés d’aménagement et de modernisation dans tous les domaines.Autrement dit, tout ou presque tout était à faire ou à refaire.On imagine alors ce que cela représente dans un pays plus vaste que le Canada, peuple de 650 millions d’habitants contre nos dix-sept millions.Que les amateurs de « pittoresque » se rassurent.Bien que les haillons pouilleux, les plaies, les guenilles multicolores aient disparu en même temps que le brigandage et la prostitution, la famine et la gabegie administrative, Pékin demeure incroyablement attrayante.Son charme tient à la nature même du peuple chinois à sa puissante originalité, à son sens de la tradition.La nouvelle administration surveille avec un soin jaloux les travaux de modernisation, d’assainissement, d’agrandissement, voyant LA CHINE AUX CHINOIS 211 à ce qu’ils ne rompent pas l’harmonie architecturale de la ville.Tout ce qui avait été négligé, laissé à l’abandon durant les longues années d’anarchie et de guerre civile qui précédèrent 1949, a été rénové, reconstruit au besoin.Les palais, les temples — tous les monuments historiques — sont l’objet de perpétuels travaux d’entretien ou de rénovation.Et ce n’est pas une mince besogne si l’on considère la nature de l’architecture chinoise.L’armature intérieure des toits, les solives et les lattes qui la composent demeurant exposés à la vue, doivent être souvent repeints.Or il ne s agit pas ici de les couvrir d’une couche de peinture uniforme, mais de petits dessins élaborés en vert, bleu, rouge, blanc et or.Ces travaux ne peuvent être exécutés que par des artisans spécialisés, presque des artistes.Et les monuments historiques sont innombrables — non seulement dans les villes, mais dans les campagnes avoisinantes, dans les parcs et « beauty spots », chers depuis toujours au cœur de la population chinoise.Ainsi la Chine nouvelle s’occidentalise (dans le sens de se moderniser) mais tout en conservant ce qu’il est possible de conserver de l’héritage fabuleux légué par les ancêtres.Mieux encore: en ouvrant au public les lieux historiques jadis réservés à quelques privilégiés, elle rend ]’héritage aux héritiers légitimes, descendants de ceux qui travaillèrent de leurs mains à l’édifier.Située au cœur de Pékin, la ville impériale constitue un ensemble architectural d’une grande beauté, avec sa floraison de palais rouges sis sur des terrasses de marbre blanc à balustrades sculptées, ornées de magnifiques bronzes anciens: animaux sacrés, compas, cadrans solaires, vastes marmites ouvrées.Et la profusion des jardins, des 212 HÉLÈNE J.GAGNON massifs, des rocailles reproduisant quelque paysage célèbre de la Chine.Pour donner une idée du plan d’ensemble, on peut dire que Tien An Men se compose de trois rectangles contenus l’un dans l’autre à la façon de certains « blocs » d enfants.Chacun de ces rectangles est ceint d’un mur de pierre rouge d’une hauteur de plus de 30 pieds et entouré d un fossé comme les forteresses de l’Europe médiévale.Le premier et le plus vaste des rectangles, la Ville Impériale, mesure 6V2 milles de pourtour.Il renferme la Cité Interdite, d’un pourtour de 214 milles.Cette forteresse intérieure est flanquée de tours carrées aux quatre coins et ses murs sont percés de portes aux noms inspirés: la Porte Méridienne, la Porte des Prouesses divines, la Porte Fleurie de l’Est et la Porte Fleurie de l’Ouest.La Cité Interdite contient à son tour le Saint des Saints, la Cour Intérieure, où se trouvaient les appartements privés de l’empereur.Mais il y a loin avant d’y arriver! On se présente d’abord devant Tien An Men (Porte de la Paix Céleste), précédée d’un monumental pont en éventail aboutissant à un quintuple portique.Immédiatement derrière le haut mur s’élève un très grand pavillon à double toit de tuiles jaune-or, Tien An Men proprement dite.Ce blockhaus à la chinoise est pourvu d’une terrasse à arceaux ornée sous chaque arceau, d une lanterne-citrouille de trois pieds de diamètre en rouge écarlate.A l’époque féodale, c’est d’ici que les rescrits impériaux, les édits et proclamations, étaient communiqués au peuple.Selon une coutume établie, un rouleau contenant le « Décret Divin », était inséré dans le bec d’un phénix sculpté, lequel était lancé par dessus le parapet et au delà du fossé à un officiel agenouille dans la poussière. LA CHINE AUX CHINOIS 213 Celui-ci en faisait lecture à la foule tremblante assemblée sur la grande place.Maintenant Tien An Men est devenu le symbole de la République populaire de Chine.La silhouette à double toit du pavillon d’entrée dépassant le mur percé de cinq portes, apparaît sur les armoiries de la Chine nouvelle, surmontée d’une grande, et de quatre petites étoiles d’or (La grande étoile représente la Chine et les quatre petites, les principales minorités nationales: Thibet, Mongolie, etc.).Ayant franchi Tien An Men on se trouve dans un vaste espace que traverse une allée dallée de pierre blanche.De chaque côté s’étendent des parcs aux nombreux pavillons.La principale caractéristique de la Ville Impériale, répé-tons-le, est la symétrie.Depuis l’entrée, les portes se succèdent en enfilade de telle manière que le regard pourrait la traverser de part en part.Le mot porte définit fort inadéquatement les très beaux pavillons, à double toit de tuiles couleur de miel, par où l’on passe d’une enceinte dans l’autre.Ayant franchi la Porte Méridienne, nous voici dans la Cité Interdite: tout d’abord, une vaste cour dallée traversée d’un sinueux cours d’eau traversé de cinq ponts de marbre blanc — le Ruisseau d’Or.Au delà s’élève la masse imposante du Palais de l’Harmonie Suprême, ancienne Salle du Trône.C’est le plus important édifice en bois de toute la Chine; il mesure plusieurs centaines de pieds carrés.Son immense toit à double bord, haut de 150 pieds environ, est soutenu à l’intérieur par de volumineuses et pures colonnes de bois, peintes en un rouge vif, encore solides après plusieurs siècles d’existence.Le Palais de l’Harmonie Suprême est entouré d’une grande terrasse de marbre blanc, à balustrade et sur laquelle sont posés ici et là des bronzes anciens d’une valeur inestimable, et d’une grande beauté. 214 HÉLÈNE J.GAGNON Cette enceinte contient plusieurs autres pavillons réservés aux cérémonies officielles, tous de vastes proportions pour des bâtiments en bois.Comme la Salle du Trône, ils portent des noms évocateurs: Palais de la Parfaite Harmonie (c’est ici que l’empereur se reposait avant d’entrer dans la Salle du Trône), Palais de l’Harmonie Préservée, etc.Dans la Cour Intérieure où se trouvaient les appartements privés de la famille impériale, les édifices portent nom: Palais de la Pureté Céleste, de l’Hymen du Ciel et de la Terre, de la Tranquillité Terrestre, et autres.Le palais de la Pureté Céleste est divisé en trois parties: le centre était réservé aux agapes familiales, aux services funéraires et aux audiences accordées aux Envoyés étrangers.La droite servait aux rites funèbres, si importants dans le contexte confucéen et, la gauche, aux affaires de l’Etat.Les deux autres palais, situés l’un derrière l’autre, servaient de résidence à la famille impériale.Comme la ville de Pékin elle-même, la Ville Impériale est orientée sud au nord; c’est-à-dire que les entrées principales, les façades, donnent au sud, selon l’esprit de la tradition chinoise.Et tous les principaux édifices sont groupés ou alignés le long de l’axe central, tandis que ceux de moindre importance s’étendent sur les côtés.Ces espaces marginaux contiennent une succession labyrinthique de cours, chacune formant un tout architectural avec ses pavillons et leurs dépendances, ses jardins en trompe-l’œil, dont on croirait volontiers qu’ils sont beaucoup plus grands qu’ils ne le sont en réalité.Au delà de la multitude des toits d’or perdus parmi la verdure, et jusqu’au mur limitrophe nord, s’étend le parc royal avec sa Montagne de Charbon, colline verdoyante couronnée d’un magnifique pavillon-belvedère.Selon la légende, cette colline artificielle, haute de quelque 150 pieds, serait formée d’une LA CHINE AUX CHINOIS 215 ancienne réserve de charbon accumulée là en prévision des temps de crise.Tous ces édifices sont de même style: un bâtiment rectangulaire, parfois composé de plusieurs corps de logis donnant sur une cour intérieure, toujours de couleur rouge sang-de-bœuf et coiffé de ces merveilleux toits de tuiles rondes, jaune-or.Souvent les arêtes des toits portent des animaux tutélaires de bronze doré: échassiers, dragons, tortues et sous leurs angles retroussés pendent des clochettes destinées à éloigner les mauvais esprits.Le toit dépassant largement le cadre de l’édifice, forme des vérandas couvertes soutenues par des colonnes ornées, comme les dessous du toit et certains détails de la façade, de dessins polychromes.Quant aux fenêtres, elles sont faites d’un gracieux treillis de bois sur lequel est appliqué un épais papier huilé.Longtemps avant que la vitre fut connue les Chinois utilisaient le papier huilé pour protéger leurs demeures contre le froid.La plupart des bâtiments de la Ville Impériale, garnis de leur mobilier ancien et décorés de précieux bibelots, de rouleaux de peinture, de paravants laqués et incrustés, sont en eux-mêmes des musées; d’aucuns ont été convertis en salles d’exposition pour quelques collections d’art.On y peut admirer maints trésors artistiques de la Chine ancienne — de ceux qui n’ont pas été volés par les diplomates, les officiers et les fonctionnaires de Huit Puissances d’occupation en 1900, ou vendus par l’empereur déposé, avant la chute de la dynastie Tsing en 1911, ou chipés par les warlords qui s’installèrent à sa place; par les Japonais durant leur séjour à Pékin et, en dernier lieu, par l’élite du Kouomingtang.On sait qu’au moment de l’exode, l’entourage de Chiang Kai-shek avait rempli 13,000 caisses de tous les objets précieux sur lesquels ils 216 HÉLÈNE J.GAGNON avaient pu mettre la main; le mouvement accéléré de la révolution ayant fait échouer partiellement ce larcin, seulement 2,000 caisses purent être emportées à Formose.Parmi les monuments remarquables de Pékin, il y a encore le Temple du Ciel: une pure merveille de forme circulaire, surmontée d’un triple toit de tuiles bleu azur.Ce temple et un autre plus petit, également circulaire mais à toit simple, sont construits sur un tertre dans un parc de 565 acres planté de 5,000 cyprès.Ici, tout est mathématique et symbolique.Le toit du Temple du Ciel est soutenu par quatre piliers principaux représentant les quatre saisons, et deux rangées de douze colonnes figurant respectivement les douze mois de l’année et les douze divisions du jour.Conçu et exécuté il y a plus de cinq siècles, ce monument est en parfait état de conservation.A quelque distance du Temple du Ciel, se trouve l’Autel Circulaire.C’est une terrasse faite de trois plateformes superposées mesurant 230 pieds de diamètre à la base et d’une hauteur totale de 17.8 pieds.Les degrés de cet autel sont entourés d’une balustrade de 360 piliers, ce chiffre représentant les degrés du cadran céleste.Au centre de la terrasse se trouve une pierre plate et ronde d’où partent des cercles excentriques dont le nombre de pierre correspond aux « chiffres divins » de un, trois, cinq, sept, neuf et leurs multiples.C’est ici que l’empereur s’amenait en grande pompe, deux ou trois fois par année, pour offrir au Ciel les sacrifices rituels.En ces circonstances solennelles le vide se faisait sur son passage, tout citoyen surpris à regarder passer le cortège impérial étant puni de mort.Partout à travers le pays, dans les sites les plus admirables — car en Chine, la beauté du site importe beaucoup — se trouvent d’autres monuments d’une grande valeur artistique, et surtout des temples et des pagodes célèbres LA CHINE AUX CHINOIS 217 dans le monde entier.La plus ancienne et la mieux conservée des pagodes est celle de la Tranquillité Céleste, dans les montagnes, à quelques milles de Pékin.De forme octogonale et haute de treize étages, elle s’élève comme un monument à la gloire de ses constructeurs, les Chitans (une tribu mongole) et des artisans Han du Xlle siècle.Dans la même région se peuvent admirer trois magnifiques temples de style indien, dont celui des Nuages Azurés.Il sert de mémorial au Dr Sun Yat-sen.Et le Kuang Chi Sze, autre monument boudhiste du Xlle siècle.Ce dernier est maintenant le grand centre boudhique de Pékin, l’Association bouddhiste panchinoise en ayant fait sa permanence.Entouré de calmes et beaux jardins, ce temple contient plus de 100,000 volumes, ouvrages sacrés, soutras, ainsi qu’une relique de Bouddha.Dans les environs de la ville il y a encore le célèbre pont de Marco Polo dont la construction remonte au Xlle siècle.Le voyageur vénitien qui l’avait admiré, le fit connaître au monde extérieur.Il est de marbre blanc et mesure 820 pieds de longueur par 26 de largeur, et, supporté par onze arches, traverse la rivière Yungting.Sa balustrade compte 140 piliers sculptés, chacun surmonté d’un lion tenant un lionceau entre ses pattes — tous de forme différente! Ces monuments sont pourtant d’un passé relativement récent.On peut regretter qu’il n’existe nulle part en Chine un ensemble architectural qui soit, au même titre que l’Acropole, à la fois le couronnement et la synthèse de ce qui fut peut-être la plus vieille civilisation de l’homme.Il n’est capitale sans colonie étrangère; Pékin ne fait pas exception à la règle.Mais il y a loin depuis le temps encore proche où les étrangers, ressortissants des Huit Puissances d’occupation, militaires, fonctionnaires, corn- 218 HÉLÈNE J.GAGNON merçants, aventuriers de tout poil et chevaliers d’industrie, y faisaient la pluie et le beau temps.Redevenue libre, Pékin accueille ses hôtes nouveaux avec autant de grâce que de dignité, les invitant à sa table, mais sans faire de frais.Elle leur offre, avec tout le confort d’une grande capitale, non pas la banalité d une Cosmopolis, mais l’enchantement exclusif d’une cité chinoise authentique, avec sa magie et son mystère.La population étrangère de Pékin est, à vraie dire, assez spéciale.Elle varie avec les saisons.Durant 1 hiver, elle se compose principalement de résidents « à long terme », tandis qu’entre mai et novembre, elle s’accroît de la foule énorme des visiteurs, délégations culturelles, artistiques, missions scientifiques, commerciales, équipes sportives, touristes, etc.Par résidents à long terme, j’entends le personnel des ambassades, les techniciens et conseillers, les traducteurs, les professeurs au service de la Chine, ainsi que des nombreux étudiants d’Europe orientale, de divers pays d’Asie et d’Afrique, voire même, d’Amérique; les représentants de certaines compagnies maritimes et, d’un certain nombre d’invités spéciaux, écrivains, journalistes, artistes, désireux de préparer quel-qu’ouvrage sur la Chine nouvelle.Lorsqu’il est question d’étrangers vivant actuellement en Chine, on songe aussitôt à Rewi Alley, le plus célèbre et sans doute aussi, le plus ancien d eux tous.J espérais vivement faire sa connaissance, sachant qu’il habitait aussi l’hôtel Pékin.Malheureusement au temps où je m’y trouvais moi-même, il était quelque part en province, occupe à recueillir des contes et nouvelles qu’il traduit en anglais.Plusieurs personnes m’ont parlé de lui, vantant sa chaude et sympathique personnalité, son âme d apôtre.Je savais, pour l’avoir lu dans différents ouvrages sur la LA CHINE AUX CHINOIS 219 Chine, que Rewi Alley était venu dans ce pays il y a plus de trente ans avec l’intention d’y passer quelques semaines.Descendu à Shanghai, il avait rencontré un ami à qui il a demandé de lui trouver du travail pour payer ses frais de séjour.Bientôt il était nommé inspecteur de la sécurité-incendie dans les usines de cette ville.Son sort était scellé.Mis en présence de l’accablante misère du peuple chinois, de l’exploitation éhontée dont il était 1 objet, il n eut plus qu’un désir: aider par tous les moyens possibles.Dans les usines de textiles et de produits chimiques il avait vu l’horreur du travail infantile, des conditions dans lesquelles travaillaient les ouvriers chinois; toute la gamme de l’exploitation humaine des débuts de l’industrialisation qu’avait connu l’Europe, ici multipliée au carré.Rewi Alley avait alors engagé une lutte courageuse contre ces excès, fondant des écoles coopératives où les malheureux enfants pourraient apprendre des métiers moins épuisants, moins dangereux, et participant aux enquêtes internationales auxquelles les abus du patronnât devaient donner lieu (il en sera question dans le chapitre sur Shanghai).Fier de l’essor incroyable de son pays d’élection, Rewi Alley s’emploie maintenant à le faire connaître au monde extérieur en collaborant à de nombreuses publications chinoises en langue anglaise, et en traduisant en anglais des œuvres chinoises.On m’a demandé à plusieurs reprises si j’avais eu l’occasion de voir les jeunes Américains qui avaient choisi de demeurer en Chine après la guerre de Corée.Ma foi, non.Leur cas n’offre pas un intérêt particulier.Tout ce que je sais c’est qu’ils étudient à l’Université de Pékin et que l’un d’eux est « coach » d’une équipe sportive.Peut-être les ai-je aperçus, sur le campus de l’Université, flânant 220 HÉLÈNE J.GAGNON dans les allées ombrées de saules pleureurs, en compagnie de confrères chinois et étrangers.Pas plus que les autres sans doute, ils n’ont envie de quitter cet Eden pour venir en ville, sauf par affaire.L’Université de Pékin est située à quelque distance de la capitale sur la route qui conduit à l’aéroport.Dans ses immenses terrains et au bord de son lac au dessin capricieux sont disséminés, parmi les grands arbres, les pavillons qui abritent ses diverses Facultés ainsi que les quartiers d’habitation.Car les professeurs et leur famille ainsi que les élèves dont la famille habite au loin, y sont logés.Les pavillons, de style traditionnel, sont d’une grande beauté parmi cette verdure.Le lac reflète la silhouette haute et frêle d’une pagode de sept ou huit étages aux toits de tuile superposés: il s’agit en réalité du réservoir à eau, formule idéale joignant l’utile à l’agréable! Comme dans les autres pays du bloc socialiste, en Chine, les relations des étrangers avec la population autochtone ne dépassent pas, à de rares exceptions près, les limites de la parfaite cordialité.Lorsqu’il s’agit d’invités, ceux-ci sont reçus chaleureusement, fraternellement même, par les membres de l’organisation dont ils sont les hôtes: administration, institutions scientifiques, culturelles, sportives, association de journalistes ou autres.Mais les réunions se tiennent toujours dans les lieux publics tels qu’hôtels, restaurants ou ces salons de réception, comme il en existe dans tous les services de l’Etat.Peu ou pas de réceptions chez les particuliers, sauf à titre exceptionnel.Pratiquant une hospitalité très large, vos hôtes chinois vous logent admirablement, vous donnent d excellents interprètes, voiture et chauffeur; ils s occupent des réservations à bord des trains et des avions, s empressent d’arranger des interviews avec toute personne ou groupe LA CHINE AUX CHINOIS 221 de personnes que vous désirez rencontrer.En un mot, ils mettent à votre portée tous les moyens de vous renseigner sur les sujets qui vous intéressent.De plus ils sont heureux de vous fournir l’occasion de faire connaissance avec la vie artistique et culturelle du pays, son théâtre traditionnel et moderne, son folklore, son cinéma.Si vous vous intéressez au sport, vous aurez tout le loisir d’assister aux rencontres nationales et internationales.Ainsi qu’il a déjà été souligné auparavant, les échanges sont considérables entre les pays du bloc socialiste; il ne s’écoule pas une semaine sans qu’une équipe étrangère ne vienne à Pékin ou dans d’autres villes de Chine, tandis que des équipes chinoises se rendent à l’étranger.Mais ceci fait, ils défendent leur intimité, leur vie familiale, contre la curiosité des étrangers.Et non sans raison.Quant aux résidants à long terme, la plupart vivent en vase clos, isolés par la barrière linguistique autant que par la réticence discrète mais ferme des Chinois.Ils s’associent ou s’évitent selon leur nationalité ou leurs affinités politiques, tout en se rencontrant quotidiennement dans les lieux fréquentés par la colonie étrangère.Par exemple, diplomates et journalistes se coudoient au Club International, ancien Club britannique situé dans ce qui fut la Concession internationale; c’est un endroit fort agréable, avec un bar sympathique, plusieurs grandes salles aux meubles confortables et une immense piscine.Tous les samedis soirs, il y a bal public dans les salons et les « Roof gardens » des grands hôtels.Il est fort plaisant d’observer les rapports entre les éléments cosmopolites qui s’y rassemblent pour danser ou pour regarder danser, aux soins d’un orchestre chinois versé dans les musiques de danse occidentale telles la valse, le fox, le jazz, les « blues ». 222 HÉLÈNE J.GAGNON Les pays du bloc occidental représentés à Pékin sont les suivants: le Pvoyaume-Uni, le Royaume des Pays-Bas, les royaumes de Suède, Norvège, Danemark et Finlande, la Confédération helvétique.Fault-il ajouter à cette liste la République islamique du Pakistan, la République neutraliste des Indes, la République Arabe Unie, etc.?Cela n’a toutefois aucune importance, car pour être correctes, les relations de leurs nationaux n’en sont pas plus chaleureuses, sauf, bien entendu, au niveau officiel.Ces éléments se retrouvent aux réceptions des ambassades.Un point.C’est tout.Au bal du samedi soir, chaque petit groupe ethnique forme cercle autour d’une table, étanchant sa soif avec une bière de Pékin, du champagne chinois, ma foi, délicieux bien qu’un peu doux, et divers alcools chinois et étrangers.Les Britanniques s’y tiennent entre eux, les hommes faisant danser tour à tour les quelques femmes présentes dont secrétaires et sténo-dactylos.Seuls les représentants des pays de l’Est européen semblent faire bon ménage dans la mesure où ils n’en sont pas empêchés par la barrière linguistique.Les Arabes, qui n’appartiennent ni à l’un ni à l’autre groupe, sont ostensiblement « snub-bés » par les uns et ignorés par les autres.L’un d’eux, un Egyptien, s’en vengeait en me confiant son antipathie pour les Britanniques et autres « Aryens » du même poil et le peu d’attirance que lui inspirent les « rustauds » socialistes.L’avènement du régime Nasser ayant été un coup militaire d’inspiration nationaliste et anti-impérialiste, l’Egypte n’a pas connu, à proprement parler, de révolution sociale; aussi, son personnel diplomatique et consulaire se recrute-t-il toujours parmi la bourgeoisie.De là l’attitude de notre homme. LA CHINE AUX CHINOIS 223 Parmi cette société étrangère à prédominance masculine, le problème de la solitude se pose, parfois, de façon aiguë.Certains reprochent aux Chinois d’avoir mis au ban les relations personnelles avec l’étranger et d’avoir du même coup supprimé toute possibilité de.marivaudage.Le fait est que les autorités chinoises ont pris, dès leur arrivée au pouvoir, les mesures nécessaires pour épurer les moeurs, protégeant non seulement la femme chinoise contre les étrangers trop entreprenants, mais aussi bien contre ses propres compatriotes en mettant fin radicalement à la prostitution.Il existe, à Shanghai, un réforma-toire pour les prostituées dont nous reparlerons, car c’est une institution unique, du plus haut intérêt sociologique et humain.Tandis que les Occidentaux et autres étrangers occupent ainsi leurs loisirs, les autochtones eux, ne manquent pas de sujets de divertissement.Abandonnant la vie casanière ancestrale, circonscrite au clan familial, la Chine nouvelle, comme tous les peuples jeunes ou rajeunis, tend vers les plaisirs collectifs.Les parcs publics, les cinémas, les théâtres regorgent de monde.Partout où les circonstances le permettent, c’est-à-dire partout où il y a de l’eau, des piscines sont construites, ou encore, des endos sont aménagés sur le bord des rivières pour permettre à la jeunesse d’y barboter en toute sécurité.Dans les Parcs de culture, les gens trouvent des éléments de distractions saines et agréables.Les sports y sont encouragés, car la Chine se propose de figurer bientôt avec honneur dans les concours internationaux.Déjà elle compte des athlètes accomplis à la course, à la nage, au tennis.Ses rameurs atteignent les records mondiaux établis aux lôèmes Olympiques, et 19 de ses cyclistes ont dépassé le record mondial de 2 heures, 20 minutes et 224 HÉLÈNE J.GAGNON 44.8 secondes pour les 100 mètres, établi par l’Italien Benedetti! Dans les Palais de Culture et autres centres récréatifs, garçons et filles peuvent se livrer aux sports d’intérieur dont le tennis sur table, le badminton, le billard, ou encore, s’adonner à quelque hobby dans les échoppes et ateliers équipés à cette fin.La musique, la danse, le théâtre amateur y sont très à l’honneur et de nombreux groupes y exercent leurs talents durant les heures de loisir.Les instruments de musique occidentaux semblent vouloir l’emporter sur les instruments traditionnels tels que la pipa, sorte de mandoline, le chi hsien chin, un luth à sept cordes, le san hsien qui rappelle le banjo mais dont le manche est très long et la boîte à résonnance couverte d’une peau de serpent, ou encore le er hu, ce violon à deux cordes, à manche long également, mais qui se joue à l’aide d’un archet.Tous ces instruments sont assez sommaires.Ils n’ont pas été comme les nôtres, à travers les générations, l’objet de recherches et de perfectionnements.Il est question de les améliorer, de les standardiser, mais je parierais volontiers que, malgré le désir bien légitime en certains milieux artistiques chinois de les conserver en les adaptant, dans la mesure du possible, aux exigences d’une musique nationale réhabilitée et peu à peu relevée au niveau de la musique occidentale, ils sont appelés à disparaître.Sauf peut-être dans le domaine exclusif de l’opéra traditionnel où ils jouent un rôle capital ou comme instruments d’accompagnement dans le théâtre folklorique.C’est dommage, car ils sont pittoresques, romantiques.Mais le progrès étant un et indivisible, tout doit évoluer au même rythme, sans quoi il n’y a pas de cohérence possible.Visitant l’un de ces Palais de Culture dont il est souvent question, on apercevra encore, par une porte entre- LA CHINE AUX CHINOIS 225 baillée, des jeunes gens absorbés autour d’un échiquier.Inventé par les Chinois ou par les Perses — d’aucuns l’attribuent au Grec Palamède durant le siège de Troie — le jeu d’échecs fut toujours populaire en Chine.Il l’est plus que jamais depuis que le mah-jong est tombé en disgrâce comme jeu de hasard payant.Tous les Palais de Culture sont pourvus de bibliothèques et de salles de lecture bien éclairées, bien aérées.Outre de nombreux ouvrages nationaux, il s’y trouve quantité de traductions d’œuvres étrangères, russes, françaises, anglaises, etc., de même que des revues et publications hebdomadaires et mensuelles.On y peut voir des studieux de tout âge penchés sur leurs lectures ou prenant des notes.En cette Chine où l’accès des masses à la culture est encore si récent, on s’y adonne avec passion, chacun s’efforçant d’emmagasiner le plus de connaissances possibles, de rattrapper le temps perdu au cours des siècles de statisme.Cette fringale d’instruction ne manquera pas de porter des fruits, car elle s’étend à la population entière.Dans un article sur les Communes (Le Monde, 27 sept., 1958), Robert Guillain en décrit la portée parmi les paysans: « La vue d’une école rurale devant laquelle attendent, durant les heures de classe, les bêtes de trait, les charrettes et instruments aratoires appartenant aux écoliers qui reprendront leur travail à la sortie, me semble particulièrement émouvante, même si, en cette école, l’endoctrination politique n’est pas oubliée.Si nous n’y prenons garde, le niveau culturel des paysans chinois pourrait bien, en moins d’une génération, dépasser le nôtre ».Mais pour revenir aux passe-temps, aux distractions, aux attractions de Pékin, disons que le théâtre vient au premier plan. 226 HÉLÈNE J.GAGNON Le théâtre sert à éduquer les masses tout en leur apportant un divertissement.Il se présente sous diverses formes depuis l’opéra traditionnel jusqu’au drame moderne et à l’interprétation d’auteurs étrangers (Shakespeare, Ibsen, Chekhov, Gorky et autres) sans oublier le théâtre folklorique.Très répandu, celui-ci a pour objet de faire connaître et aimer les minorités nationales de la Chine, jadis méconnues et maltraitées par la majorité Han.En attendant qu’une littérature nouvelle adaptée aux exigences de l’heure ait produit en nombre suffisant des œuvres de qualité, de nombreux écrivains et auteurs dramatiques s’inspirent des classiques de la Chine ancienne, des légendes, des épisodes historiques.Ils ont créé un genre qui fait le point entre le théâtre traditionnel et le théâtre moderne.Ici, des personnages historiques ou légendaires dans les vêtements et le décor de l’époque revivent des scènes du passé lointain mais dans un esprit adapté à notre époque.Le principal et plus brillant protagoniste de cette école est sans doute l’illustre Kuo Mo-jo, critique, écrivain, poète et homme d’Etat.Né en 1892, et rallié à la cause révolutionnaire dès sa jeunesse, ayant joué, depuis le début, un rôle important dans la Chine en transition, il connaît à fond la mentalité des masses et leurs aspirations.Ses pièces exaltent les vertus éternellement chères au peuple chinois: la piété filiale, l’amour fraternel, l’héroïsme et l’esprit de sacrifice au service d’une noble cause.Par implication, elles contiennent une morale, proposent un exemple aux générations nouvelles.Parfois obscures pour nous Occidentaux en raison des circonstances historiques qu’elles évoquent et qui ne nous sont nullement familières, elles semblent facilement accessibles aux Chinois, LA CHINE AUX CHINOIS 227 et sont très populaires.J’ai assisté à l’une de ces pièces intitulée: Affection fraternelle.Elle fut applaudie frénétiquement par une salle comble.Affection fraternelle est basé sur une légende des environs de l’an 600 avant J.C., alors que la Chine était divisée en six royaumes.Devenu plus fort que ses rivaux, l’un des six rois guerroie continuellement contre eux, cherchant à agrandir ses domaines à leurs dépens.Un d’eux, vieillard faible et sénile, mal conseillé par son âme damnée de premier ministre, décide de s’allier à l’agresseur dans l’espoir de conserver son propre royaume.Cependant il se trouve parmi ses sujets un jeune seigneur vaillant et patriote, à qui le hasard, sous forme d’une jolie servante de maison de vin, a permis de découvrir le complot.Il décide incontinent de se sacrifier pour son pays.Or il avait une sœur jumelle qu’il aimait tendrement, personnage essentiel à l’acheminement dramatique de la pièce.Notre jeune héros s’en va donc à travers monts et rivières trouver le meilleur des six rois, à qui il offre ses services, demandant en retour protection pour les siens.Son plan est simple: exterminer le néfaste premier ministre.Cela n’a rien de très original — mais attendez! Le plan ayant réussi, le principal reste à faire: protéger sa sœur jumelle contre les représailles certaines.Parvenu sur les lieux il trouve bientôt le moyen de s’introduire à la Cour où il surprend le sombre premier ministre en train de faire l’article au monarque gaga.D’un coup de son long sabre, il l’embroche brrrrr! et s’enfuit, suivi de près par les gardes du palais.C’est ici qu’intervient la solution d’époque à saveur typiquement chinoise.Toujours à l’aide de son grand sabre (les spectateurs se voient 228 HÉLÈNE J.GAGNON épargner ce spectacle) il se défigure avant de se suicider, afin de ne pas être reconnu et, partant, exposer sa sœur à la vengeance de la famille du premier ministre trucidé! Inquiète de la longue absence de son frère jumeau la sœur jumelle s’habille en homme et, bravant les dangers de la route, s’achemine par monts et rivières à sa recherche.Elle arrive enfin à la fameuse maison de vin où son frère avait à diverses reprises rencontré le bon roi au moment où tous deux tramaient la mort du méchant premier ministre.Pendant qu’elle cherche à faire parler la patronne du débit et la fille de celle-ci, amoureuse du jeune héros, un vieux troubadour aveugle s’amène sur les lieux guidé par sa petite-fille.II chante les exploits du héros, la mort du premier ministre et le suicide de son exécuteur.La jeune fille avoue alors son identité à l’aubergiste et part en compagnie de la servante à la recherche du corps de son frère.La pièce se termine par le suicide de la sœur jumelle sur le corps de son frère jumeau tandis que la fille de l’aubergiste dévoile au peuple la personnalité des héros en même temps que la trahison amorcée par le vieux roi et son ministre.Le peuple ému porte les corps dans la montagne pour leur donner une honorable sépulture.Ainsi rien ne manque: piété filiale, amour fraternel, héroïsme, renoncement au service d’une noble cause et, enfin, respect au culte des morts! La maison de vin et un paysage montagneux au delà d’un petit pont arqué servent de décor aux deux premiers actes; le troisième et dernier acte aura pour décor une sorte de paysage montagneux au centre duquel se trouve un tumulus ou monticule funéraire.Le frère et la sœur y seront déposés et tout autour s’assemblera la foule attentive aux paroles de la fille de l’aubergiste. LA CHINE AUX CHINOIS 229 Cependant le théâtre moderne à l’occidentale gagne chaque jour du terrain.Il puise ses sujets dans le passé immédiat, faisant revivre la période d’éveil démocratique qui aboutit à la Révolution, il traite des conflits entre les générations — conflits qu’on devine intenses dans un monde si fortement attaché à ses traditions où la transition a été aussi brusque, ou encore il s’alimente à la source dynamique du relèvement économique et social du pays, mettant en cause des travailleurs industriels et des paysans.Par exemple il arrive fréquemment que les héros soient des travailleurs d’usine qui grâce à leur initiative nouvellement libérée arrivent à surmonter des difficultés techniques et à améliorer la production en dépit de l’opposition d’administrateurs ou de contre-maîtres trop conservateurs, incapables d’apprécier les qualités des petites gens.D’après ce que j’ai pu observer, la faveur publique pour les divers genres dramatiques varie avec les générations.L’opéra traditionnel semble particulièrement apprécié des gens d’âge mûr tandis que la jeunesse se passionne pour le théâtre moderne.Le théâtre moderne ou occidental ne fut introduit en Chine qu’en 1908.Un groupe d’étudiants chinois rentrant du Japon où ils avaient acquis la connaissance de cet art, entreprirent de le faire connaître aux leurs.Ils débutèrent à Shanghai dans La Cabine de VOncle Tom.Peu après, une véritable troupe était constituée, et, après la révolution de 1911, elle se mit à donner des représentations par tout le pays.Mais non sans provoquer un certain émoi! De toute leur vie, les populations n’avaient connu que le drame traditionnel, mettant en cause de hauts personnages de la Cour, de la bourgeoisie, de la magistrature 230 HÉLÈNE J.GAGNON et de l’armée; où les acteurs somptueusement vêtus, s’adressaient directement au public.Voici ce que dit l’écrivain Chen Lin-jui de l’effet que produisit dans un village du Hopei l’arrivée d’une troupe dramatique moderne: « Une foule considérable s’assemble bientôt devant le théâtre rudimentaire érigé par les acteurs eux-mêmes.A peine le rideau fut-il levé que les spectateurs commencèrent à s’agiter: « Qu’est-ce que cette affaire où les acteurs sont vêtus comme des gens ordinaires, où ils parlent entre eux plutôt que de s’adresser au public?» Cependant à mesure que l’action progressait, mettant en lumière la vie d’une coopérative agricole, l’auditoire se calmait jusqu’à observer un silence quasi religieux dans l’attente du dénouement.La représentation terminée, parmi les paysans qui se dispersaient, on pouvait entendre des remarques comme celle-ci: « Est-il possible que de simples villageois comme nous fassent l’objet d’une pièce de théâtre.?» Mais tandis que le théâtre moderne gagne du terrain, l’opéra traditionnel, tombé en décadence à la fin de la dynastie Tsing et plus encore durant la période anarchique qui précéda l’avènement de la République populaire, connaît un merveilleux renouveau.Epuré des obscénités qui l’avaient envahi sous la dictée de promoteurs crapuleux, et enrichi de nombreuses pièces anciennes tirées de l’oubli, il est maintenant accessible aux masses.Ce théâtre si puissamment original commence aussi à être connu et apprécié à l’étranger.Quant à moi j’ai assisté en Chine à de nombreuses représentations du drame traditionnel sous toutes ses formes et elles sont nombreuses, chaque région ayant développé un genre qui lui est propre.J’y ai pris un plaisir extrême.Mais mes préférences vont à l’Opéra de Pékin proprement LA CHINE AUX CHINOIS 231 dit, ou ching chou, qui les dépasse tous en beauté plastique, seul élément accessible aux étrangers.Essayer de rendre l’ambiance d’une représentation de l’Opéra de Pékin à Pékin n’est pas chose facile.Notons d’abord que le terme « opéra » s’applique uniquement au répertoire.Il n’est pas question d’un édifice spécial comme l’Opéra de Paris par exemple.On peut jouer l’Opéra de Pékin n’importe où et nombreuses sont les salles de spectacle de la capitale chinoise où on peut le voir.Dans un des nombreux théâtres construits depuis 1949 ou dans un viel édifice toituré et décoré à la chinoise une grande salle toute simple aux sièges plus ou moins confortables, mais toujours bondée de spectateurs: des vieux, des jeunes, des familles entières.Les évantails s’agitent, on examine le programme.De petits vieillards à barbiche causent dignement, échangeant sans doute des impressions sur les spectacles de « leur temps », sur l’art de tel ou tel artiste d’autrefois; ils ont autrement plus de tenue que certaines jeunesses à la casquette enfoncée sur les yeux et vêtus parfois seulement d’une camisole de corps de teinte incertaine.Des petites vieilles toutes menues, aux pieds minuscules chaussés de satin noir, chignon austère et tunique à col droit, écoutent attentivement la jeune voisine qui leur fait à mi-voix lecture du canevas de la pièce à venir.Des mères donnent la tétée à leur nourrisson pendant que leurs autres enfants circulent librement parmi les spectateurs assis, sans que personne en paraisse incommodé.Chacun se racle énergiquement la gorge et nombre de gens crachent par terre malgré l’interdiction formelle touchant cette pratique.traditionnelle, les campagnes d’hygiène et les crachoirs installés partout.L’habitude! 232 HÉLÈNE J.GAGNON Le rideau se lèvera sur une scène éclairée mais vide où une tenture de velours sombre sert de fond de tableau.L’opéra traditionnel se passe pratiquement de décors.Une table recouverte de velours rouge, deux chaises, des étendards à franges, suffisent à évoquer montagnes, rivières, maisons, etc.C’est aux artistes qu’il appartient de créer, par leur mimique extraordinairement expressive, l’illusion du décor, de situer l’action dans son contexte particulier.Chaque mouvement, chaque détail du costume, du maquillage, la forme et la couleur de la barbe, le timbre de voix, la démarche, servent à identifier le personnage, à définir son caractère.Les initiés y lisent à livre ouvert.Dès qu’on a acquis une connaissance élémentaire de ces règles conventionnelles, on arrive à s’y retrouver.Tout est symbole.Par exemple, la chaise à porteurs est représentée par un homme portant deux bannières brodées et frangées.Le personnage portant un fouet à gland enfourche sa monture et en descend comme s’il y avait un cheval sur la scène.On devine la barque aux mouvements du batelier et ainsi de suite.De chaque côté de la scène, des coulisses.Dans celle de droite se trouve l’orchestre composé de quatre ou cinq musiciens qui débordent sur l’avant-scène.Les instruments les plus fréquemment utilisés sont les gongs, les cymbales, les tambours et deux instruments à cordes, à manche très long, le er-hu et le pipa.La musique est menée par une sorte de claquoir.Ce soir, le programme se compose de deux pièces: un « lever de rideau » intitulé La Bonzesse s’évade, suivi d’un drame guerrier.La première pièce met en scène un seul personnage, celui d’une jeune fille de seize ans reléguée par sa famille dans un monastère situé au faîte d’une haute montagne. LA CHINE AUX CHINOIS 233 Avec un art extraordinaire l’artiste saura exprimer non seulement son état d’âme, mais, tel un illusionniste, elle nous fera voir les lieux, nous entraînant à sa suite à travers les sombres couloirs du cloître et jusque dans la salle des dix-huit saints bouddhistes auxquels elle adresse sa supplique.Lhistoire est simple: la veille, elle a aperçu des jeunes gens dans le voisinage.Ils lui ont lancé des regards admirateurs.Maintenant elle n’a plus le cœur à l’étude et se demande pourquoi ses parents l’ont obligée à se faire nonne.Elle quitte sa cellule pour aller faire les cent pas dans le cloître orné de dix-huit statues de saints bouddhistes, plus grands que nature, représentés en diverses postures.Croyant lire de la compassion dans leurs yeux d’émail, elle imite ces postures en dansant.Rêvant de se marier et d’avoir des enfants, l’idée lui vient de s’évader.Sa détermination s’accentue.Sûre de l’approbation des saints de pierre, elle fuit.Le lever du rideau sert de départ à un vacarme infernal, absolument déconcertant pour les oreilles non initiées, les instruments à cordes miaulant à travers le tintamarre des instruments percutants.L’artiste entre en scène sur la gauche, à petits pas retenus, pressés, glissants.Elle est vêtue d’une grande robe richement ornée de broderies polychromes aux manches interminables et sa tête est couverte d’une coiffe élaborée où brillent les ornements métalliques et d’où pendent deux longues tresses, symboles de son état de jeune fille.Dans son visage blanc-de-plomb, les yeux s’étirent vers les tempes sous des paupières cramoisies.Prolongeant les miaulements des instruments à cordes, sa voix suraiguë chante une complainte s’étirant comme les notes liées d’une guitare hawaïenne.En même temps, dans un geste infiniment gracieux, elle relève sans 234 HÉLÈNE J.GAGNON y toucher ses longues manches par un simple mouvement onduleux du poignet.Ma première impression en est une de parfait ahurissement.Peu à peu cependant, je tombe sous le charme d’un art si parfait qu’il tient de la magie.Lorsque l’héroïne s’enfuit, volant vers sa destinée, je la suis dans le grand escalier extérieur, dévalant avec elle les pentes abruptes de la montagne à la poursuite de la liberté.Les applaudissements de la salle me rappellent à la réalité.La lumière revenue, Yi-hua m’explique que l’enthousiasme de la salle s’adresse autant à la portée sociale de la pièce qu’a la pièce elle-même et à son admirable interprète en ce qu’elle évoque, dans le cœur de l’auditoire, le nouveau statut de la femme garanti par la Loi du mariage.Après une courte intermission dont on profite pour aller boire une tasse de thé ou d’eau chaude au foyer, ou plutôt dans le hall d’entrée qui en tient lieu (tout comme chez nous!), un son de cloche retentit et chacun court reprendre sa place pour la deuxième partie du programme.Les spectacles durent rarement moins de quatre heures.Comme des ailes de phalènes, d’innombrables éventails recommencent à s’agiter dans la pénombre.La chaleur est étouffante.Des enfants fatigués commencent à pleurnicher, leurs voix fraîches lançant des ultimatums impérieux aux parents jusqu’au moment où elles sont couvertes par le tintamarre instrumental.Les cymbales frénétiques annoncent le début de l’action.Avec l’arrivée du premier personnage, tout sentiment de la réalité disparaît pour faire place à l’enchantement! Le drame guerrier qui s’ébauche est l’une des pièces célèbres du répertoire classique et revient souvent au programme*.Le Stratagème de la ville vide.Elle a em décrite LA CHINE AUX CHINOIS 235 avec infiniment de brio par Vercors dans ses Divagations d’un Français en Chine.Ce grand écrivain et esthète français est de ceux qui ont le mieux compris et apprécié l’opéra traditionnel chinois, « cet art stupéfiant, où le théâtre s’accomplit jusqu’aux limites mêmes de la signification », ce spectacle « où la beauté atteint les plus hautes cimes ».Malgré son nom, l’Opéra de Pékin n’est pas originaire de la capitale chinoise.Il y fut introduit vers la fin du XVIIème siècle par des acteurs de la province d’Anwhei où il était populaire depuis près de 300 ans.Il ne tarda pas à supplanter les deux principaux styles en vogue à Pékin, le « fleuri » et le « raffiné », mais tout en s’enrichissant à leur contact.La première compagnie dramatique formée à Pékin par les acteurs d’Anwhei prit pour nom Les Trois Joies, indiquant par là qu’elle jouait non seulement dans son style propre, mais dans les deux autres de la catégorie dite « fleurie ».A partir de 1850 cependant, l’Opéra de Pékin faisait la synthèse de tout l’art dramatique chinois, interprétant les pièces de diverses autres écoles.Son répertoire comprend plus de 5 00 pièces.Une des raisons du succès transcendant de l’Opéra de Pékin tient à ce qu’il était, plus que les écoles anciennes, à la portée du peuple, son langage lui était plus facilement accessible, les intrigues moins compliquées, plus cohérentes.Mais surtout, les nouveaux drames trouvaient un écho dans l’âme populaire en stigmatisant le vilain, fut-il empereur, et louant les héros vertueux, les guerriers patriotes, les magistrats honnêtes, les filles en lutte contre l’oppression féodale.Le théâtre traditionnel, tout comme la poésie, s’est élargi, du seul mandarinat, à tous les milieux sociaux, 236 HÉLÈNE J.GAGNON grâce à la popularisation du langage parlé, ou « Pai Hua ».L’introduction du « Pai Hua » en littérature coïncide avec les débuts de la modernisation de la Chine.Son principal champion fut le Dr Hu Shih, qui, en 1916, publiait dans la Nouvelle Jeunesse, sa fameuse thèse sur L’amélioration de la Littérature.Il y soutenait que les ouvrages littéraires devaient désormais ignorer l’emploi d’allusions et de clichés, l’imitation des anciens, les constructions parallèles, les expressions fleuries mais creuses, etc.Il y exhortait les écrivains à parler la langue de leur propre époque et à écrire comme ils parlaient.Cette thèse fut l’objet de vives polémiques entre les lettrés de l’ancienne tradition et les partisans de la rénovation littéraire.Mais elle fut bientôt soutenue par la majorité des universités et des milieux intellectuels et principalement après que les étudiants de Pékin eurent déclanché le grand mouvement national du 4 mai 1919, (inspiré de la révolution russe de 1917).Lorsque le Parti communiste chinois eut fondé, en 1949, la République populaire une deuxième révolution littéraire se produisit, suivant l’orientation déjà définie à Yenan dès 1942 par le Président Mao Tsé-toung qui s’exprimait en ces termes: « Les auteurs et les artistes révolutionnaires de la Chine Nouvelle doivent aller aux masses.Ils doivent aller au milieu des masses des ouvriers, des paysans, des soldats, constamment, sans réserve et de tout cœur.Ils doivent aller vers la lutte de ces masses et en faire leur source la plus grande, la plus riche, la plus remarquable, afin d’observer, étudier et analyser les individus, les classes et les masses ainsi que toutes leurs formes de vie et de lutte qui sont l’art et la littérature à l’état naturel ». LA CHINE AUX CHINOIS 237 Ainsi, pendant qu’ils modifiaient la forme, les Chinois s’efforcaient en même temps d’adapter le théâtre ancien aux conditions nouvelles, révisant les pièces en consultation avec des écrivains, des gens de théâtre et des critiques afin de les rendre acceptables à un public qui vit encore sa révolution.Dans un fort intéressant article qu’il écrivait en 1952 pour China Reconstructs (revue en langue anglaise fondée par la veuve du Dr Sun Yat Sen, maintenant vice-présidente de la Chine), le grand artiste Mei Lan-fang rappelle comment il fut contraint de renoncer à une pièce qui avait été sa favorite depuis trente ans et qui lui avait valu le plus de succès à l’étranger.Dans le passé, dit-il, il avait donné peu d’attention au sens moral de la pièce, concentrant ses efforts sur l’exécution qu’il s’efforçait de perfectionner sans cesse — jusqu’au moment où il se rendit compte de « la grossière erreur qui consistait à glorifier la favorite d’un despote, qui venge la mort de son maître en faisant assassiner le leader d’une révolte paysanne.» Il est peut-être intéressant de savoir en quoi consiste l’entraînement des artistes pour un art aussi compliqué, aussi raffiné, aussi difficile que l’opéra traditionnel?Autrefois — c’est-à-dire jusqu’à l’avènement de la République populaire en 1949 — l’enfant était placé, dès l’âge de cinq ans parfois, auprès d’un maître-comédien.Celui-ci le traitait sans ménagement, convaincu que les bons artistes s’obtiennent à coups de bâton.Mais laissons la parole à Mei Lan-fang.Il raconte ses premières années: « Le maître était assis à une table, férule en main.Cette férule avait un double emploi: battre la mesure et battre l’élève au moindre prétexte.L’enseignement se donnait oralement sans l’aide d’aucun texte, l’élève répétant mot 238 HÉLÈNE J.GAGNON à mot après le professeur.Durant toute la période d’étude, qui durait huit ans et plus, l’enfant travaillait de six heures du matin jusqu’à onze heures du soir.» L’enseignement de base comprenait le chant, la danse, la mime, l’acrobatie ainsi que la mémorisation des rôles.L’étude du chant ne commençait que lorsque la diction était parfaite; la mime venait ensuite, comprenant la variété des démarches compliquées (qui remplacent ici la chorégraphie telle que nous la concevons), les mouvements savants des mains et des doigts, du poignet, pour relever les longues manches, l’art de rire et de pleurer.En même temps, l’élève pratiquait l’acrobatie, l’art des combats de scène et celui très subtil, du maquillage.Il apprenait aussi à porter les vêtements de scène.Ceux-ci, splendides et extrêmement élaborés, créent de véritables problèmes à ceux qui les portent.Par exemple, à titre de tan (acteur mâle qui joue les rôles féminins, Mei Lan-fang n’avait pas l’habitude des chaussures à semelles épaisses de plus de deux pouces portées pour certains rôles masculins.Mais ayant un jour été appelé à jouer le rôle d’une femme qui se déguise en homme, il dut pratiquer le combat de scène en portant ces fameuses chaussures durant deux mois, avant d’avoir l’assurance nécessaire pour se présenter devant le public.En 1912, alors qu’il était déjà un maître accompli, le grand artiste, devant arborer pour la première fois l’appareil compliqué d’une héroïne guerrière se trouve incapable de tenir sa tête droite, à cause du poids énorme des quatre pennons (drapeaux) plantés dans son dos! Les acteurs reçoivent un entraînement conforme aux rôles qu’ils seront appelés à jouer; la spécialisation commence après la troisième année d’apprentissage.Les quatre principales catégories de rôles sont le sheng (rôle masculin), le tan (rôle féminin), le ching (visages peints, LA CHINE AUX CHINOIS 239 barbes) et le chou (clowns).Ces catégories se subdivisent à leur tour en de nombreuses autres ramifications.Les rôles masculins comprennent les personnages à barbe, qui chantent d’une voix naturelle ou les jeunes premiers dont la voix de fausset symbolise le jeune âge.Les rôles féminins comprennent des subdivisions telles que le lao tan (vieille femme), le tsai tan (la femme laide) et autres.La première joue sans maquillage et chante d’une voix naturelle, tandis que la seconde est souvent interprétée par le chou ou clown.Les plus importants rôles féminins, cependant sont ceux qui personnifient les jeunes et belles héroïnes (spécialité de Mei Lan-fang).Les Visages peints placent l’emphase sur le caractère.Les couleurs et dessins utilisés dans le maquillage en sont venus à symboliser certains aspects du tempérament de l’individu.Kuan Yu, héros respecté de la période des Trois Royaumes (220-264), avait, selon la légende, un teint coloré.Comme il était célèbre pour sa loyauté, le rouge est devenu le symbole de la loyauté, au théâtre.Pour des raisons de même nature, le noir en vint à symboliser l’intégrité, le blanc, la ruse et l’astuce.Cependant, les couleurs sont subordonnées en importance à la forme des arabesques, à la nature du maquillage, lequel évoque par son agencement la qualité morale du personnage.Dans le maquillage de Cheng Fei, héroïque guerrier des Trois Royaumes par exemple, tandis que le noir et le blanc démontrent sa valeur et son tempérament emporté, le fond de teint rosé indique sa bonté fondamentale.Par contre, les yeux allongés, mi-clos, ainsi que les rides stratégiquement dessinées de son adversaire Tsao Tsao, trahissent le caractère méprisable de ce ministre prévaricateur. 240 HÉLÈNE J.GAGNON Le théâtre classique, dit Opéra de Pékin, compte 250 personnages différents.Depuis 1949, l’Opéra de Pékin est l’objet d’études spéciales et de soins constants de la part du nouveau Gouvernement.Le régime des élèves s’est humanisé.Ils étudient maintenant dans les établissements de l’Etat et non plus auprès de maîtres cruels.Les cours durent huit ans et l’enfant est tenu de compléter simultanément ses études secondaires.Les Conservatoires sont ouverts aux élèves des deux sexes; on n’enseigne plus les rôles féminins aux garçons.Des milliers d’étudiants fréquentent l’Ecole expérimentale du Drame classique de Pékin et autres institutions identiques de par le pays.Surtout, le statut des artistes s’est transformé.Des parias qu’ils étaient autrefois, refoulés au dernier degré de l’échelle sociale, ils sont passés au même rang que les écrivains et autres travailleurs intellectuels.Leurs conditions de vie s’en ressentent ainsi que leur bien-être.Plutôt que d’être soumis comme jadis aux extorsions de leurs agents (theatre brokers), ils sont aujourd’hui organisés en coopératives.Faut-il s’étonner que le gouvernement trouve chez-eux plus de partisans que d’adversaires avoués ou silencieux?Pour apprécier l’Opéra de Pékin tel qu’il est maintenant, une source de beauté, un sain divertissement pour toute la famille, il faut savoir ce qu’il était auparavant ou plutôt à quel usage il était mis.Reflétant la corruption d’une société décadente où le vice sous toutes ses formes était poussé jusqu’à l’art — les raffinements de la luxure chinoise sont légendaires — l’opéra traditionnel était prétexte aux spectacles les plus immoraux tant dans les lieux publics, les théâtres, que chez les particuliers, à la vue des adolescents, des femmes, LA CHINE AUX CHINOIS 241 des domestiques, au sein de la sacro-sainte famille.Non seulement les pièces étaient-elles cuisinées de manière à donner le beau rôle au vilain, à la concubine dépravée, mais encore, le jeu des acteurs était-il conçu de manière à créer une ambiance érotique.Et d’autant plus que les rôles féminins étaient interprétés par des hommes.Ceux qui ont connu la Chine d’avant 1949 savent quel autre rôle jouaient la plupart de ces acteurs auprès des mandarins et tous ceux qui avaient les moyens de s’offrir leurs services.Dans son célèbre ouvrage intitulé La Famille, Pa Chin, décrivant la désintégration d’une grande famille féodale durant les années 1920, donne un aperçu des mœurs de l’époque et du comportement des honorables piliers de la morale confucéenne au cours d’une fête organisée en l’honneur du 66e anniversaire du vénérable M.Kao, chef du clan de ce nom.Un riche personnage décidait-il d’organiser une grande fête dans son « Compound », à laquelle étaient invités tous ses amis et connaissances, il retenait alors les services d’une troupe de théâtre et de musiciens.Les célébrations duraient souvent plusieurs jours.Je laisse la parole à Pa Chin: « Dès qu’une tirade appuyée de mimique obscène et d’œillades équivoques avait eu le don de faire rougir les femmes et jeunes gens présents et amené un rictus aux lèvres des vieux (piliers de la morale confucéenne!) un serviteur à la voix de stentor, s’avançant sur la scène, annonçait que l’Honorable M.Untel offrait telle somme à tel acteur — celui-ci se trouvant invariablement à personnifier un rôle féminin.L’acteur remerciait alors avec effusion son bienfaiteur qui se rengorgeait. 242 HÉLÈNE J.GAGNON « Mais la pièce terminée, les honorables vieillards exigeaient que leurs favoris vinssent boire avec eux en costume de scène.Ils les gorgeaient de vin, les pelotant à qui mieux-mieux.» La famille patriarcale telle quelle existait encore au moment de la publication de l’ouvrage en 1931, avec ses turpitudes cachées, sa cruauté gratuite et ses hypocrites conventions.Pa Chin, né à Chengtu, capitale du Szechuan, en 1904, appartenait à une famille mandarinale.Son père avait occupé le poste de Préfet de comté.Dans son enfance il avait étudié à la maison avec un tuteur privé — d’abord parce que les écoles publiques à l’échelle primaire n’existaient pas et aussi pour que l’enfant fut soustrait à toute influence extérieure.En grandissant, malgré tout, il prit connaissance par les journaux et revues des concepts nouveaux qui commençaient à se répandre parmi les étudiants, ouvrant une brèche dans le mur féodal de l’antique société chinoise.En 1920, il obtint d’entrer à l’Ecole provinciale de langues étrangères du Szechuan pour y étudier l’anglais.En 1923, il alla étudier à Shanghai et, en 1926, il partait pour la France où il séjourna durant deux ans.Il y publia en 1928, son premier ouvrage intitulé Destruction.(En français Pa Chin est connu sous le nom de Pakin).Revenu dans son pays, il participa activement à la vie culturelle, publiant en compagnie d’autres auteurs progressistes comme Mao Dun, des revues d’avant-garde, de nouveaux romans à portée sociale, tels que Brumes, Brin-temps, Automne (suites à La Famille) Feu, Le Jardin du repos, Nuit d’hiver, Recueil de Nouvelles, Souvenirs, etc.Après la libération de Shanghai en 1949, Pa Chin fut élu membre de l’Assemblée consultative populaire.Il est LA CHINE AUX CHINOIS 243 aujourd’hui vice-président de l’Union des écrivains chinois.Pa Chin n’est qu’un nom de plume.Le nom de l’auteur est Li Fei-kan.Avec un retard de quelques siècles, la Chine a connu, durant la première moitié du vingtième siècle, les remous sociaux qu’avait connu la France durant les années qui précédèrent la Révolution.Et les écrivains tels que Pa Chin, Lu Hsun, Kuo Mojo et bien d’autres encore, furent le levain de la révolution chinoise, comme l’avaient été en France, les Encyclopédistes.C’est à eux que la Chine nouvelle doit sa renaissance littéraire et l’épuration, l’évolution de sa vie intellectuelle sous toutes ses formes. LES DIEUX MORTS ET L’EAU VIVE Merveille de la Chine: la main des hommes.De Moukden à Canton, la Chine est d’abord ce Continent fait à la main, la terre, Veau, les paysages.Les paysans, ouvriers volontaires des grands barrages entrepris aujourd’hui pour dompter les fleuves sauvages, on les voit encore tasser le sol avec les instruments d’il y a deux mille ans: le lourd cylindre de granit que douze hommes soulèvent en cadence Ahi! et laissent retomber sur la terre Ho! Mais quand sur le fleuve Houai, un million d’hommes travaillent en même temps, si rudimentaires soient les outils — en quelques mois le fleuve est vaincu.Par la main des hommes.De main d’homme.Claude Roy (La Chine dans un Miroir) Pour qui ne craint pas la fatigue, il est possible de visiter le même jour les Tombeaux des Ming et le Réservoir Ming — car ils sont situés dans la même région, à vingt-cinq milles environ de Pékin, dans les contreforts des monts Yenshan.La promenade elle-même est pleine de charme et d’aventure.Quittant l’hôtel au centre de la ville, on s’engage LA CHINE AUX CHINOIS 245 bientôt dans les mes populeuses, avec leurs mouvements de foules, leurs écriteaux en larges caractères nommés tatze pao, porteurs de slogans patriotiques, la musique déversée par les hauts-parleurs, et ces camions chargés de jeunes gens parmi lesquels une speakerine à la voix suraiguë distribue en passant, conseils et mots d’ordre: propreté, hygiène, économie, travail, ou fait part à la population de l’heure et du lieu de tel ou tel meeting.Car les meetings tiennent une place considérable dans la vie du peuple qui y discute au niveau du comité de rue d’abord, les sujets d’intérêt public.Chemin faisant, on s’étonne de l’ampleur des travaux d’urbanisme en cours, du nombre de constructions nouvelles — beaux édifices à plusieurs étages, la plupart en brique rouge et coiffés de toits de tuiles vertes à la chinoise.Et l’on admire en passant le joli édifice blanc à toit bleu azur de l’Institut des minorités nationales.Tout autour circulent, dans leurs costumes pittoresques, Miaos, Yis, Lolos, Thibétains, Coréens, Uighurs et autres représentants des groupes minoritaires de Chine.A la sortie nord-ouest de la ville, on passe devant le Centre d’exposition soviétique.Contrairement à la notion occidentale au sujet du « lourd style soviétique », ce pavillon est de toute beauté: un bâtiment semi-circulaire dont le corps central, de forme carrée, est surmonté d’une élégante flèche dorée.Et l’on arrive bientôt au Palais d’Eté.Ce que l’on nomme ainsi est en réalité un parc de 823 acres où le caprice impérial avait voulu que fussent reproduits intégralement divers paysages célèbres de la Chine.C’est une sorte d’Eden combinant les lacs, les bois, les collines construites de main d’homme et les merveilles architecturales: pavillons, pagodes, temples, kiosques, et une promenade couverte de plus d’un mille de longueur à toit de tuiles hautement 246 HÉLÈNE J.GAGNON vernisées et dont le plafond est couvert de dessins d’inspiration folklorique en vert, bleu, jaune, rouge et blanc.Et parmi tant d’autres splendeurs, le fameux bateau de marbre blanc, éternellement à quai.Cette étonnante construction représentant une vaste barge à fond plat et dais à baldaquin, avait servi de prétexte à l’impératrice Tseu Hsi pour utiliser à la reconstruction du Palais d’Eté, détruit par les forces anglo-françaises en I860, les fonds destinés à une marine nationale.Pour visiter les Tombeaux des Ming, on doit quitter la route principale et se diriger vers le nord.Depuis le moment où Pékin redevint la capitale de la Chine en 1421, jusqu’au suicide de Chang-tchen en 1644, il y eut quatorze empereurs Ming.Tous, sauf le suicidé, ont leur tombeau dans la Vallée Royale, à une vingtaine de milles de Pékin.Pour y arriver, on suit sur une certaine distance la route de la Grande Muraille qui fut celle empruntée jadis par les hordes barbares descendant du Plateau mongol, et par les marchands de thé et de fourrures précieuses.Le site des Tombeaux des Ming fut choisi par l’empereur Yung Lo qui régna de 1403 à 1424.Dans une vallée de forme ovale entourée de montagnes bleues, sont disséminés les treize tombeaux.Ce sont de vastes tertres d’un diamètre de 225 mètres environ, couverts de sombres pins et entourés d’un massif mur de brique, indenté comme celui d’une forteresse.Cette superstructure qui porte le nom de Précieuse Citadelle, recouvre les palais souterrains où les empereurs comptaient « vivre » dans la splendeur et le confort après leur mort.Des précautions extrêmes avaient été prises par leurs constructeurs pour dissimuler l’entrée des palais souterrains.Il est probable qu’à l’instar des pharaons égyptiens, LA CHINE AUX CHINOIS 247 les empereurs Ming firent disparaître tous ceux qui en connaissaient le secret.Aussi ces royales nécropoles devaient-elles conserver longtemps leur mystère.Depuis plusieurs années des archéologues étrangers et chinois avaient opéré des sondages dans le but de chercher l’accès aux chambres funéraires, mais sans succès.En 1956, cependant il fut décidé d’entreprendre des travaux d’excavation sur le tumulus de Wan Li, le plus beau et le mieux conservé, célèbre par ses magnifiques constructions en surface: pailous (portiques de pierre peints et ouvrés pour imiter les monuments architecturaux traditionnels en bois), pavillons, et séries de personnages et d’animaux de pierre: lions, chameaux, chevaux, éléphants, magistrats et guerriers, en bordure de la Route des esprits.Wan Li fut le treizième empereur Ming (1562-1592).Il fit construire son tombeau alors qu’il était âgé de 22 ans.Les travaux durèrent six ans et coûtèrent huit millions d’onces d’argent.Selon la chronique de l’époque, lorsque le fastueux ouvrage fut terminé, le jeune empereur donna une grande réception dans la chambre funéraire.Trente ans plus tard il y était déposé en grande pompe dans son cercueil écarlate, entre ses deux impératrices qui l’avaient précédé dans la mort.Rien n’était connu de la structure interne du tombeau royal lorsque les travaux d’excavation furent entrepris, le 19 mai 1956.Par où commencer?Les archéologues ayant observé un défaut dans le mur sud de la Précieuse Citadelle, retirèrent quelques briques.Par l’ouverture, ils purent voir une porte voûtée.Plus tard une inscription portant les mots Entrée du passage fut trouvée à l’intérieur du parapet.Bientôt on accédait à un couloir de huit mètres de largeur aux murs de brique rouge.Après bien des recherches et d’énormes travaux d’excavation à travers des 248 HÉLÈNE J.GAGNON murs très épais, on parvint devant l’entrée du palais souterrain, une façade de marbre blanc surmontée d’un avant-toit aux encoignures relevées, de resplendissantes tuiles jaunes.Cette porte est à deux battants en marbre blanc pesant environ six tonnes.C’était la première d’une série de portes monumentales défendant le secret des lieux, toutes ces portes fermant automatiquement à l’aide d’un ingénieux système de rails à l’intérieur.Le souterrain en forme d’une croix, se compose de la voûte d’entrée, d’une antichambre, de la Chambre des sacrifices, de la Chambre funéraire et de deux annexes à l’extrémité des deux bras de la croix, apparemment destinées aux deux impératrices.Chacune de ces pièces contient un canapé de pierre propre à recevoir les sarcophages.Si les impératrices avaient survécu à l’empereur, elles eussent pu être inhumées ici par des portes latérales et sans que le repos du Fils de Dieu en fut troublé.La voûte d’entrée et l’antichambre étaient vides.Mais la Chambre des sacrifices, une longue pièce rectangulaire, contenait trois magnifiques trônes de marbre blanc, celui de l’empereur orné de sculptures représentant des dragons entrelacés avec des nuages, et ceux des impératrices ornés de phénix.Devant chacun de ces trônes s’alignaient sur des petits tabourets de marbre blanc, une série d’objets rituels en céramique hautement vernissée: deux lampes à l’huile, deux coupes et une navette, et tout auprès des cuvettes de porcelaine contenant l’huile pour les « lampes éternelles », ces dernières encore intactes avec leur contenu d’huile et leur mèche.Quatre mois plus tard, les efforts des chercheurs allaient être récompensés.Ils se trouvaient devant la dernière des portes monumentales: celle de la Chambre funéraire.La porte s’ouvrait sur une vaste salle aux murs de pierre LA CHINE AUX CHINOIS 249 calcaire.Au milieu de la salle, alignés parallèlement sur une table de pierre grise se trouvaient trois cercueils, ou sarcophages, laqués de vermillon, aussi resplendissants que s’ils venaient d’y être déposés! Et pourtant ils reposaient ici depuis plus de trois siècles! La table portant les cercueils rouges mesure 17 mètres de longueur par de hauteur et 0.4 de largeur; elle est incurvée à la base à la façon de la légendaire montagne indienne de Sumeru dont il est question dans les écritures bouddhiques.Autour des sarcophages se trouvaient à profusion les objets funéraires dont une collection de nodules de jade.Dans la Chine ancienne le jade était censé posséder le pouvoir magique de préserver les corps de la décomposition.Cette croyance n’était pas fondée puisque dans les cercueils il n’y avait que des squelettes somptueusement vêtus et parés.Celui de l’empereur Wan Li portait encore la barbe et les longs cheveux roulés en une torsade fixée sur le dessus de la tête avec des épingles d’or.Il était vêtu de la « robe dragon », très longue, avec de longues et larges manches.Auprès de lui se trouvaient des vêtements de rechange mieux conservés, la plupart tissés de fils d’ 'or, de nombreuses pièces de soie, une couronne d’or en forme de casque avec un compartiment pour le chignon orné d’une paire d’ailes — exactement comme en portent les magistrats de l’Opéra de Pékin, deux autres couronnes, des ceintures ornées de pierres précieuses et une multitude de bijoux et d’accessoires de toilette.Ceux des impératrices, elles-mêmes vêtues avec faste, contenaient aussi des miroirs de bronze, des boîtes d’or et des cosmétiques dans des coffrets de laque.La salle était pleine d’œuvres d’art: vases, aiguières, coupes, potiches, lampes, etc., en or massif, incrustés de pierres précieuses, en jade 250 HÉLÈNE J.GAGNON blanc, en porcelaine blanche et bleue ou « trois couleurs » caractéristiques de l’époque.Tout ce que pouvaient désirer les illustres morts dans cette vie au delà de la vie où ils étaient entrés.Selon la croyance populaire, en Chine, l’antichambre des tombeaux des Ming aurait contenu les restes de nombreux esclaves et de soldats ayant mission de servir et de garder les.défunts?Ainsi qu’un équipage entier composé de huit ou dix chevaux attelés à un chariot d’or — tous sacrifiés sur place dans l’ordre et la posture appropriés à leurs charges, avant d’être emmurés.Un rappel grandiose et morbide de l’appareil funèbre des pharaons.Le palais souterrain de Wan Li ayant été réparé, consolidé et pourvu d’un éclairage électrique, tous les objets précieux qu’il contenait seront remis a leur place et les lieux seront transformés en un musée ouvert au peuple chinois et aux amis étrangers.En attendant les importantes trouvailles archéologiques, objets d art, plans et photos, sont exposés au musée de la Cité Impériale (Tien An Men).Après la visite de la Vallée Royale des Ming, nouveau trajet de quelques milles en automobile et nous voici sur le site du fameux réservoir Ming.Fameux non seulement pour avoir été construit de main d’homme par quelque 400,000 volontaires, mais par les reportages mensongers et malveillants dont il fut 1 objet dans certaine presse occidentale.Publiant des photos prises durant la construction du réservoir, certaines grandes revues de France et des Etats-Unis avaient, au mépris du témoignage des pho- LA CHINE AUX CHINOIS 251 tographes eux-mêmes, indiqué en larges titres qu’il était le fruit des « travaux forcés» d’une multitude d’esclaves.Or, j’ai connu l’auteur des photos en question, à Pékin même, où elle a passé près de trois mois à filmer les travaux au réservoir.L’ayant retrouvée à Paris, c’est elle qui me montra les revues françaises où s’étalaient en grosses lettres les titres délibérément tendancieux destinés à tromper l’opinion publique.Elle avait, paraît-il, demandé l’explication à la direction.Il lui aurait été répondu de vive-voix et par écrit que les photos ayant été achetées et payées, on en avait disposé selon la politique du journal.Par le temps où j’ai moi-même visité le réservoir Ming, les travaux étaient déjà avancés.Je devais le revoir par la suite, en pleine saison des pluies, alors que, terminé, il commençait à se remplir d’eau.Voici ce que j’ai vu.A mesure que nous approchons le site du réservoir, nous dépassons sur la route des files de volontaires, des jeunes gens pour la plupart, garçons et filles, qui s’avancent en causant ou en chantant, un petit baluchon jeté sur l’épaule, les uns et les autres vêtus du pantalon et de la chemise flottante en vogue parmi la nouvelle génération.Chaque groupe est précédé d’un éblouissant drapeau rouge où s’inscrit en lettres d’or le nom de l’usine, du bureau, de la coopérative agricole, de l’école, ou toute autre organisation à laquelle ils appartiennent.Bientôt nous apercevons, sur la gauche, des rangées de tentes blanches.Un peu plus loin, au delà de massifs de planqueminiers et de noyers, une multitude de baraques faites d’une charpente de bambou recouverte de nattes de paille. 252 HÉLÈNE J.GAGNON C’est devant une de ces baraques que nous descendons : l’un des bureaux du personnel technique de l’entreprise.A peine avons-nous mis pied à terre que nous sommes presque bousculés par des gens courant dans tous les sens, poussant des charrettes montées sur roues de vélos, des brouettes, ou portant aux extrémités de la palanche, de pleins paniers de terre humide ou de gravier, des pierres.En même temps que nos yeux clignotent dans la poussière ensoleillée soulevée par ces gens, nos oreilles se dressent aux sons d’une musique endiablée, alternant avec la voix non moins endiablée de l’inévitable speakerine occupée à donner des conseils ou à transmettre des mots d’ordre au micro.Un peu ahurie au milieu de ce joyeux tohu-bohu, de cette activité bruyante et débordante, je me dirige vers la porte de la baraque, qui s’ouvre à l’instant même.Un homme jeune en vêtements bleus de travail s’avance, tendant la main.C’est un des ingénieurs en charge ici.Ayant appris le but de ma visite, il m’invite à entrer.Dans la grande pièce, meublée d’une longue table en bois brut et de plusieurs chaises, se trouvent quelques personnes, tous en habits de travail, consultant des plans et alignant des chiffres.Ici comme ailleurs on est prodigue de renseignements et de statistiques.Je ne retiens que les principaux : comment fut décidée la construction hâtive du réservoir et du barrage, par qui il fut construit et comment.Le Réservoir Ming est situé à six milles des Tombeaux des Ming, là où le lit de la rivière Wenyu s’engage dans une étroite passe entre le Mont Mang et le Mont Hanpao.Durant la plus grande partie de l’année et surtout au printemps, alors que l’eau est tellement nécessaire pour l’irrigation des terres en culture, la ri- LA CHINE AUX CHINOIS 253 vière était complètement à sec.Mais durant les pluies de juillet, elle se transformait en un torrent impétueux, inondant parfois des miliers d’âcres de cultures.Cette situation, depuis des siècles, maintenait la population paysanne de la région dans la misère.La construction d un grand barrage et d’un réservoir à cet endroit avait été prévu comme partie du troisième plan quinquennal (1962-67).Il devait coûter à l’Etat la somme de vingt millions de yens (dix millions de dollars) et les travaux devaient durer deux ans.Le barrage allait mesurer 95 pieds de hauteur par 561 pieds à la base, sur une longueur de 1,968 pieds.Il allait retenir 13,200,000 gallons d’eau pour l’irrigation de 50,000 âcres de terre, et activer une petite centrale électrique capable d’approvisionner en courant tous les villages de la région.A peine connu, ce projet suscitait un intérêt passionné chez les paysans.Ils voyaient non seulement le moyen de se protéger contre les inondations séculaires, mais aussi d’augmenter leur production agricole grâce à une meilleure irrigation et, partant, la possibilité d’atteindre à un meilleur standard de vie.La chose fut chaudement discutée, commentée, dans les meetings locaux, puis à l’échelle de la coopérative.Tant et si bien qu’on décida de faire pression sur les autorités du district (Chang Ping relève de l’administration municipale du Grand Pékin, (comme on dit le Grand Montréal) pour hâter la construction du Reservoir Ming, de manière à ce qu’il soit terminé avant la saison des pluies de 1958.L’affaire prit bientôt l’ampleur d’un mouvement de masse, déclanchant une vague d’enthousiasme collectif.Peu à peu le projet se concrétisa. 254 HÉLÈNE J.GAGNON Les paysans du district de Chang Ping, dont la population s’élève à 275,000 âmes, s’engageaient à fournir 21/2 millions d’heures de travail.Pour ne pas être en reste, l’Armée consentait au moins deux millions d’heures.Enfin, les citoyens de toute catégorie de la ville de Pékin en promirent trois millions ! Dans ces conditions, la main d’œuvre ne coûterait rien au gouvernement.Tous les volontaires, dont la période de travail au Réservoir irait de dix jours à trois semaines, continueraient de recevoir le salaire de leur lieu d’emploi habituel ou leurs « points de travail » dans les coopératives agricoles.D’autre part, diverses entreprises industrielles de Pékin et d’ailleurs s’engagèrent à prêter sans charge jusqu’à 80% du matériel de construction tel que camions, convoyeurs, rouleaux compresseurs, grues mécaniques, etc.Tout compte fait, la construction prématurée du Réservoir ne coûterait à l’Etat que le cinquième du montant prévu.Ainsi, le budget courant ne serait pas indûment taxé.Pour que le Réservoir fut prêt avant les pluies de juillet, cependant, il faudrait exécuter en cinq, mois, plutôt qu’en deux ans, ce travail herculéen, faire tout en même temps.Pendant que les ingénieurs mettraient la dernière main aux épures et commenceraient a tirer les lignes sur le terrain, on procéderait à la construction des routes, à l’installation des rails, à l’élévation des abris temporaires et le reste.Dès janvier 1958, huit mille soldats et paysans se mettaient à l’œuvre.Un mois plus tard, ce contingent auquel était venu s’ajouter le flot ininterrompu des citoyens de toute catégorie : étudiants, professeurs, employés de bureau, fonctionnaires, journalistes, artistes, etc., comptait déjà 100,000 personnes ! LA CHINE AUX CHINOIS 255 Quarante mille soldats, dont un bon nombre avait déjà travaillé à des entreprises de même nature dans d’autres parties du pays, formaient la base de cette formidable armée de travailleurs.A eux seuls, ils accomplirent près de 90% du travail de construction du bar-rage proprement dit, chargeant et déchargeant les camions, opérant les convoyeurs, les grues mécaniques, démolissant à l’aide de mines, tout un pan du mont Wang et autres travaux difficiles.(On comprendra l’estime de la population en général pour ceux que l’on continue d appeler les «petits soldats de la Libération», sachant qu ils n ont cessé, depuis les jours déjà lointains de la Longue Marche, d’aider partout où leurs services sont requis, construisant des digues, des ponts, des barrages — et volant à l’aide des paysans en période d’inondation ou les assistant au moment de la récolte).A la fin du premier mois, les 100,000 travailleurs furent répartis en trois équipes de huit heures chacune, de maniéré a assumer une permanence de 24 heures par jour, l’équipe de nuit travaillant à la lumière de longs festons d’ampoules électriques installées tout autour de l’immense chantier.Durant les premiers mois, presque tout le travail avait été effectué à la « petite pelle », sans l’aide d’instruments mécaniques ; ceux-ci ne commencèrent à arriver qu’au début d’avril.Mais dans l’intervalle, soldats et civils avaient, avec des moyens de fortune, inventé diverses devises propres à se faciliter la besogne.Ainsi pour les brouettes improvisées montées sur roues de bicyclettes et, surtout, ces chaînes de wagonnettes sur rail tirées par un traaeur.Auparavant elles étaient poussées à bras.A la suite de mon entretien avec l’obligeant ingénieur, je voulus gravir la plus rapprochée des deux mon- 256 HÉLÈNE J.GAGNON tagnes entre lesquelles s’élève le barrage, de manière à avoir une vue d’ensemble des travaux.Pendant que je peinais sous le soleil brûlant, suffisamment éprouvée à me transporter moi-même au haut de cette pente abrupte, dans un escalier taillé à même le sol durci, une nuée d’hommes et de femmes dévalaient à toute allure derrière une voiturette lourdement chargée, ou portant la palanche lestée de paniers remplis de terre, descendant, montant, comme s’ils étaient insensibles à la fatigue.Il eut été impossible d’imposer un tel 2èle.A gauche de l’escalier, des soldats occupés à creuser une tranchée, pelletaient avec une telle vitesse qu’on eut dit qu’il y allait de leur vie.Tous semblaient participer à quelqu’épreuve sportive.Et il en est ainsi durant huit heures chaque jour poulies trois équipes de 33,000 hommes.Maintenant, après cinq mois, le barrage s’élevait à plus de 80 pieds.Quel spectacle ! Dans la cuvette de plus de 22 milles de circonférence, et sur ses pentes, plus de 30,000 hommes et femmes s’affairaient, chargeant, déchargeant, transportant sable, pierre, poutres, rails — tassant la terre avec ou sans l’aide d’instruments mécaniques.Ici et là on pouvait voir des camions, des tracteurs, des wagons à bascule, des grues mécaniques — mais dans l’ensemble le gros du travail se faisait de main d’homme.Yi-hua m’apprit que parmi les innombrables personnes qui avaient offert leurs services pour la construction du Réservoir Ming se trouvaient de nombreux étudiants étrangers.Que, suivant l’exemple de l’ambassadeur de Bulgarie, un homme dans la soixantaine, les diplomates d’une douzaine de pays amis avaient posé un geste symbolique de solidarité fraternelle en y venant travailler LA CHINE AUX CHINOIS 257 durant une journée.Le mois précédent, le président Mao, accompagné de quelques membres de son gouvernement, était venu mettre la main à la pâte.Encouragés par la visite de leurs leaders, les travailleurs de ce secteur s’étaient engagés à porter de 19,000 à 26,000 mètres cubes la quantité de terre remuée quotidiennement.Cependant on ne faisait pas que travailler à bride abattue au Réservoir Ming.Le ministère de la Culture ayant à lui seul fourni 3,500 recrues, il ne manquait pas d’artistes, musiciens, danseurs, acteurs et chanteurs pour divertir les travailleurs qui, leur « quart » terminé, rentraient au camp.Jour et nuit, sur des estrades volantes, les meilleures troupes de théâtre, d’opéra traditionnel, les artistes les plus célèbres dans tous les domaines, y donnaient des représentations.On y présentait aussi les plus récents films.Et tout le jour on pouvait entendre, diffusés par les hauts-parleurs, des bulletins de nouvelles nationales et internationales suivis de périodes musicales où figuraient aussi bien Mozart, Beethoven et autres compositeurs occidentaux, que les musiques traditionnelles chinoises.Et puis il y avait partout, sautant aux yeux, les fameux tatze pao ! Ils s’inscrivaient sur les tentes, les clôtures, les murs et jusque sur les parois de la montagne, exprimant quelque slogan patriotique, quelqu’encoura-gement à faire plus et mieux.Après quelques jours, les nouveaux contingents entraient en compétition pour une bannière rouge et le groupe qui l’avait méritée par l’excellence de son rendement, la portait triomphalement au travail.Les bons travailleurs étaient loués et les paresseux — s’il en existait — étaient invités à mettre plus de cœur à l’ouvrage.Vers la fin, chaque équipe fit son « examen de conscience » et des travailleurs mo- 258 HÉLÈNE J.GAGNON dèles furent désignés.Quelques unes des vertus exigées pour mériter ce qualificatif très prisé dans la nouvelle société chinoise sont : l’enthousiasme, l’esprit d’équipe, la considération pour autrui et la bonne volonté.On peut dire sans crainte de se tromper que, pour naïves qu’elles nous paraissent, ces manifestations sont à la base de la renaissance chinoise.Elles sont conformes au caractère national et ne font que reprendre, sur une grande échelle, l’usage familier de l’auto-critique et de la critique mutuelle parmi les membres de la famille ou du clan.Toujours est-il que l’entreprise gigantesque était menée à bien.L’inauguration officielle du réservoir allait avoir lieu le 1er juillet.Dans l’intervalle, en même temps qu’on nivelait le réservoir, une armée d’urbanistes improvisés s’occupait d’embellir les lieux en plantant à flanc de montagne et le long de la route de ceinture, des arbres fruitiers, des rosiers et autres plantes ornementales.Bientôt s’élèveront autour de ce lac artificiel des maisons de repos pour les travailleurs du district, des hôtels, des camps de vacances pour les étudiants.Le lac sera peuplé de poissons.On s’attend à ce qu’il en produise annuellement 1,250 tonnes pour le marché local.A mon retour du nord-est, un mois plus tard, je devais revoir le Réservoir Ming.Les travailleurs l’avaient déserté et il ne restait plus que des baraques vides.Mais une grande étendue d’eau reflétait maintenant les montagnes avoisinantes.Il pleuvait à boire debout; et j’avais grand’ peine à me retenir dans l’escalier de terre transformé en cascade.Il pouvait pleuvoir, pleuvoir à torrents! Cette année, pour la première fois peut-être dans l’Histoire, les terres si laborieusement cultivées de la région pékinoise LA CHINE AUX CHINOIS 259 ne seraient pas exposées à l’inondation — et, le soleil revenu, elles pourraient être convenablement irriguées! Le formidable ouvrage que représentait la construction du Réservoir Ming avait été exécuté en moins de six mois.Il fut inauguré en grande pompe au milieu des réjouissances populaires et en présence, non seulement du corps diplomatique et d’une foule de visiteurs étrangers, mais de tous ceux qui avaient travaillé à son édification.Des centaines de milliers de citoyens amenés ici par tous les moyens de locomotion imaginables, envahirent ce jour-là la Vallée des Rois.Repassant devant l’Allée royale qui conduit aux Tombeaux des Ming, je songeais au contraste étonnant que présente cette fastueuse nécropole avec ses monuments à la vanité stérile de quelques potentats, et le Réservoir Ming destiné à servir le peuple vivant.Depuis 1958 d’autres grands réservoirs ont été construits, dont celui de Miyun, à une cinquantaine de milles de Pékin.D’une capacité 68 fois supérieure à celle du Réservoir Ming, il couvre une superficie de plus de 150 milles carrés et peut contenir 4,100 millions de mètres cubes d’eau.Ses plans ont été élaborés par le corps enseignant et les élèves en génie civil de l’Université Tsin-ghua pour qui il constituait la thèse de graduation.Grâce à l’expérience acquise lors de la construction du Réservoir Ming, le gros œuvre fut terminé en cinq mois ! Eventuellement cette mer artificielle sera entourée d’un parc magnifique, d’un jardin botanique, d’un stade et de toutes les accommodations d’usage dans les endroits de villégiature, ainsi que de sanatoria.Ici comme au Réservoir Ming le travail fut exécuté par des volontaires.Plus de 200,000 paysans y participèrent, dont quelques uns venus de très loin.On raconte 260 HÉLÈNE J.GAGNON que des hommes dans la cinquantaine sacrifièrent leur précieuse barbiche pour se rajeunir et que des jeunesses de moins de dix-huit ans cherchèrent à se vieillir pour avoir le droit de participer à cette nouvelle et fabuleuse entreprise.Tout compris il est entré 37 millions de mètres cubes de pierre et de terre dans la construction du Réservoir Miyun — soit presqu’assez pour élever un mur d’un mètre de hauteur et un mètre d’épaisseur tout autour de la terre à l’équateur ! LE NORD-EST INDUSTRIEL Ex-Mandchourie Kan ! La forêt frémit au vent ! Des montagnes à l’océan Notre peu-pie, d’un seul élan Se tient debout dans le soleil! Hai ! Notre patrie s’éveille Nous marchons de l’avant ! Jardiniers de l’avenir Semons la moisson du bonheur.La Chine est comme un grand navire Qui prend le large et appareille.Hai ! Notre patrie s’éveille Du levant au couchant ! Chanson de marche (Traduction Claude Roy) L’itinéraire du nord-est industriel comprenait cinq villes, Harbin, Changchoun, Shenyang (Moukden), Fushum et Anshan.J’avais le choix pour m’y rendre entre le train et l’avion.On me conseilla le train, plus lent, mais aussi plus agréable que les bi-moteurs qui font le service entre Pékin et cette région et dont la plupart des banquettes sont occupées par des ballots de marchandise au lieu de passagers.J’optai pour le Transsibérien. 262 HÉLÈNE J.GAGNON Départ à 2 h.45 de l’après-midi, le 9 juin.Nous serons à Harbin à 10 h.45 le lendemain matin.Le Transsibérien ne diffère guère des autres grands trains de chemin de fer européens.Il est équipé de manière à assurer le confort des passagers au long cours.Le voyage Pékin-Moscou dure neuf jours.Comme tous les lieux publics, la gare est remplie de calicots aux couleurs exhubérantes couvertes de slogans patriotiques, d’appels à la paix et à la fraternité humaine, d’incitations à dépasser les normes de production agricole et industrielle fixées pour l’année courante, d’appels à l’hygiène et à la propreté.Comme toute foule chinoise, celle-ci est à la fois animée et disciplinée, patiente et déterminée.En plus de porter de lourdes valises de jonc tressé ou autre fardeau, plus d’un père de famille a un gosse sur le bras ou dans le dos.Juché sur un havresac, un gros bébé grignote un gâteau dont les miettes tombent dans la tunique de papa.Il y a plus de gens accroupis par terre que sur les bancs, encombrés parfois à hauteur d’homme de ballots de marchandise.Que de vie, de couleur même, en dépit de la relative uniformité vestimentaire, de toutes ces femmes en pantalon sombre et tunique claire, de toutes ces jeunes filles aux longues tresses noires.Personne ne m’accorde une attention particulière, sauf parfois les enfants qui manifestent une gentille curiosité.J’éprouve un sentiment de solidarité humaine parmi tous ces visages ouverts, volontiers souriants malgré la chaleur intense et la fatigue inévitable qui en résulte.Notre arrivée dans le wagon où un compartiment nous était réservé fut marquée d’un incident amusant.Nous étions à peine installées, Yi Hua et moi, causant par la fenêtre avec les représentants de l’Union de journalistes, que quatre militaires soviétiques envahissent les lieux et, LA CHINE AUX CHINOIS 263 rougissant comme des écoliers occupent les places libres.Intimidés, ils regardent droit devant eux, n’osant même pas fumer.Cependant, au bout d’une dizaine de minutes, le contrôleur s’amène.Il réclame quelque chose.Comme nous ne comprenons pas le russe, perplexité! Par signes il indique qu’il veut voir nos tickets.Soit.Il les examine, les retournant dans tous les sens.Il fait bientôt de même avec ceux des militaires.Il doit y avoir eu confusion, car après un échange de paroles mêlées de rires discrets, les officiers sont invités à déménager.De plus en plus rougissants, ils quittent notre compartiment à la file indienne, après nous avoir adressé un bref salut militaire.Et nous revoilà en possession de tout l’espace vital pour la durée du voyage! Toujours lorqu’on voyage en train de chemin de fer, le meilleur moment est celui des repas, celui où l’on s’achemine vers le wagon-restaurant.Car on est sûr d’y trouver un échantillonnage de la population ambulante et d’avoir un aperçu de ses compagnons de route.Pour atteindre le wagon-restaurant, il avait fallu traverser plusieurs voitures en tout semblables à la nôtre.Tous des wagons de première.Je connaissais les deuxièmes pour m’y être foulé les reins d’Helsinki à Léningrad, en 1956.Contrairement aux compartiments de première, destinés à loger quatre personnes dans des lits assez douillets, les wagons russes de deuxième classe, comme ceux de France par exemple, comptent six couchettes larges seulement de 18 pouces, pourvues de matelas illusoires.Ils prennent alors le nom de wagon-couchettes plutôt que de wagons-lits « Cook ».En URSS comme au Canada, comme dans tous les pays du nord, semble-t-il, on mange tôt.A midi et à six heures du soir, les salles à manger sont déjà pleines.Pendant que 264 HÉLÈNE J.GAGNON nous attendons notre tour dans l’étroit couloir, je constate que la cuisine chinoise et la cuisine russe co-existent aimablement sur le menu du bord.Tandis qu’à la table de gauche, une famille caucasienne uniformément blonde, se régale de borsch, de caviar, de pain bis et de viandes apprêtées à la russe, le tout arrosé de vodka et de vins de Géorgie, à celle de droite, quatre jeunes Chinois — des étudiants sans doute, saisissent diligemment avec leurs baguettes, dans les quatre ou cinq plats disposés au centre de la table, des petites portions de mets familiers: crevettes, viande de porc, poulet, légumes hachés menus et enrobés de sauces appétissantes.Tout en les observant, je me demande s’il est possible, du point de vue gastronomique, de combiner l’une et l’autre cuisine, en commençant un repas chinois avec une entrée de caviar, par exemple.J’essaierai, dussé-je en mourir.Je n’en suis pas morte; mais je ne recommencerai pas.Le goût prononcé, très salé du caviar, prépare mal le palais aux substilités de la cuisine chinoise.Et le double jeu des baguettes et du couvert occidental font vraiment trop .touristes.Yi-hua qui a refusé de se prêter à cette expérience saugrenue rit à belles dents de ce qu’elle nomme mon éclectisme.A 10 h., du soir, couvre-feu.Les lampes mises en veilleuse.Il n’y a plus qu’à dormir.Au réveil, surprise de me trouver filant à travers un paysage qui pourrait être du Québec.Et pour cause.Nous approchons de Harbin, province d’Heilungkiang, située géographiquement au même niveau que le sud du Québec et possédant le même climat: très froid en hiver, le mercure descendant fréquemment sous zéro.Beaucoup de neige.Etés très chauds.Les lacs et rivières sont gelés jusqu’en avril.On y pratique le ski et le patin et les équipes LA CHINE AUX CHINOIS 265 chinoises nouvellement formées se mesurent déjà à celles des républiques populaires européennes.La ville de Harbin est située sur le fleuve Amour, à 250 milles de Vladivostok et à 230 milles de Shenyang (Moukden).En 1898, elle n’existait guère qu’à titre d’entrepôt de blé et de village de pêcheurs.Mais elle devait connaître un développement fabuleux à la suite de la construction du chemin de fer, Chinese Eastern railway, et devenir un important centre industriel et commercial.La base des activités tzaristes en Madchourie jusqu’à l’invasion nippone de 1931.Depuis 1949, le nord-est libéré est devenu, avec l’aide de 1 Union soviétique, le premier grand centre industriel de la Chine nouvelle.La région est très riche en minerai de fer, charbon et autres ressources naturelles nécessaires à l’industrie moderne.Sa population égale celle du Canada.On s’y occupe aussi intensément d’agriculture, le sol étant propice à la culture du blé, du maïs, de la betterave à sucre, des légumes, de la fève soya.A mesure que nous approchons de la ville de Harbin, le paysage se fait plus occidental.Aucun rappel de la Chine traditionnelle.Par delà d’immenses emblavures, l’horizon se hérisse de cheminées d’usine.C’est déjà la Chine de demain! Harbin A la descente du train, nous sommes accueillies par le Secrétaire local de 1 Union Panchinoise des journalistes accompagné de deux collègues, dont une jeune femme.Iis nous repèrent aussitôt et s’approchent, mains tendues. 266 HÉLÈNE J.GAGNON La jeune femme porte ce qui équivaut ici à une sorte d’uniforme pour les travailleuses intellectuelles et les techniciennes: pantalon et veste de coupe masculine.Ce qui n’enlève rien à sa féminité, marquée par la douceur du sourire, la grâce discrète des mouvements et de la démarche.En Chine, l’habit ne fait pas le moine! Dès le premier abord, je note la différence dans l’apparence de la population; bien que Harbin ait maintenant une population de 1,700,000 habitants (donc numériquement supérieure à celle de Montréal), on n’a pas cette impression de surpeuplement notoire dans les régions du sud, ni son laisser-aller.Les gens en général ont une plus haute taille, une démarche plus dynamique et une meilleure santé, une tenue plus stricte aussi; la rigueur du climat n’incite pas au débraillé.On voit partout des écoliers à la tenue soignée, petite jupe ou culotte marine et blouse blanche.Ville industrielle, Harbin fait aussi très « militante ».J’aurai l’occasion de l’éprouver dans mes conversations avec mes collègues.Ici ils ne se contentent pas de répondre aux questions.Ils en posent, pertinentes et directes.Autrefois, Harbin se composait de plusieurs quartiers distincts, ayant une population fort cosmopolite.Au recensement de 1938, elle comptait sur une population de 467,453 habitants, 405,058 Chinois, 27,291 Russes Blancs, 28,876 Japonais et 5,128 Coréens.Il en reste quelque chose, inscrit dans la diversité des types physiques, allant du pur mongoloïde au caucasien.Le temps accomplissant son œuvre, les Russes blancs se font de plus en plus rares.Mais il arrive d’en rencontrer quelque spécimen au hasard de promenades dans les rues de la ville.Leurs cheveux blonds sont devenus des cheveux blancs et leur physionomie a subi l’altération habituelle aux LA CHINE AUX CHINOIS 267 étrangers qui habitent longtemps la Chine, ainsi qu’on l’a maintes foit noté chez les vieux missionnaires; mais leurs yeux bleus attirent l’attention parmi la foule aux sombres prunelles.Je ne sais de quoi ils vivent, mais sans avoir 1 air « à l’aise », ils ne m’ont pas semblé indigents.Quant aux Japonais, ils ont sans doute été rapatriés après la défaite du Japon en 1945-46.Et d’autant plus qu’il s agissait surtout de fonctionnaires et de commerçants, le Japon n ayant pas réussi à y implanter des cultivateurs.En route vers l’hôtel Intourist où nous logerons Yi-hua et moi nous traversons l’ex-quartier nippon.Il s’y trouve d’anciennes maisons cossues logeant maintenant plusieurs familles et un grand nombre d’habitations du genre « maison de poupée » entourées de jardinets et ombragées de grands arbres.L’hôtel Intourist, six étages, architecture moderne, brique couleur de miel, donne sur une sorte de carrefour verdoyant où circulent tramways et autobus.A deux pas, dans un véritable berceau de verdure, s’élève une mignonne église orthodoxe aux nombreux clochetons pointus surmontés de coupoles en forme d’oignon.Après nous avoir montré nos chambres, nos amis chinois vont nous attendre dans le hall.Notre installation est confortable.Décoration à la russe.Bons lits, grands fauteuils de cuir fauve, rideaux de velours grenat, commode, secrétaire pourvu d’un écritoire et de papier à lettre, table basse où un thermos rempli d’eau bouillante vient d’être posé par une jeune fille souriante aux longues nattes.Sur la table il y a encore une théière, une petite boîte contenant du thé, des biscuits, cigarettes, bonbons.Ici les tasses sont remplacées par des verres dans une base de métal, avec anse.Et le thé se rapproche davantage de celui qu’on boit à Moscou qu’à Pékin.Presqu’aussi 268 HÉLÈNE J.GAGNON noir.Sans être ultra-moderne, la salle de bain est adéquate.Faute d’une baignoire classique, on a eu l’ingéniosité d’en construire une, excellente, en tuiles.Le renvoi d’eau consiste en un coude de métal qui sort du bas-côté pour entrer dans le plancher.Ayant suspendus en hâte nos vêtements dans la garde-robe, nous descendons retrouver nos hôtes.Le secrétaire de l’Union des Journalistes est en même temps le rédac-teur-en-chef du plus important journal de la ville, ainsi qu’il est d’usage.Il propose une visite de la ville dont il semble très fier.Et avec raison! Elle a été construite avec un évident souci d’urbanisme et en prévision d’un développement considérable.Dans les nouveaux quartiers, la plupart des immeubles sont dans le style néosoviétique, aux lignes simples et fonctionnelles, mais non dépourvues d’élégance.Il s’y trouve de nombreuses et très belles constructions, dont certaine inspirée du temple grec classique: le Club des travailleurs, ou Club de culture.Mais le vaste édifice qui loge la Faculté de Médecine offre un rappel du style traditionnel chinois dans l’envol de son toit de tuiles vertes.La ville est très propre; même les quartiers populaires encombrés.Les comités de rue y voient! Et les parcs sont nombreux et bien aménagés.Ici et partout ailleurs dans la région du nord-est, les maisons ont des « fenêtres doubles » comme chez nous.Après un repas plantureux à l’hôtel — repas à l’occidentale avec couteaux et fourchettes, pain et beurre, viandes froides, légumes frais, nous reprenons notre promenade à travers la ville.Heureusement, les architectes chinois n’ont pas suivi, pour leurs constructions nouvelles, l’exemple des Soviets de la première heure, en recouvrant la brique de ce sempiternel stucco, lequel, en se décollant par plaques, con- LA CHINE AUX CHINOIS 269 fère même aux quartiers neufs une apparence lépreuse.Mais les Japonais ayant partagé le goût des Russes pour cette substance, leur ancien quartier offre l’aspect d’un lendemain de bombardement, avec ses maisons pelées, où des plaques de brique rouge font tache comme des blessures.Les nouveaux quartiers sont nets, clairs, aérés, coupés de larges avenues dont le centre est orné d’une rangée de beaux arbres, de plate-bandes de verdure.La zone ancienne disparaît rapidement sous la poussée de modernisation qui anime Harbin.Notre promenade nous conduit éventuellement à l’entrée d’un parc pour enfants.Ce parc est sans doute unique, en ce qu’il est doté d’un chemin de fer lilliputien, le train Moscou-Pékin; cinq wagons-passagers à banquettes confortables et rideaux aux portières, tirés par un lomotive « Diesel » de 12 pieds de longueur.Les deux stations, Pékin et Moscou, sont construites chacune dans le style national et fort jolies, l’une avec son toit de tuiles traditionnel et l’autre avec sa tour carrée ornée d’une horloge et flanqué d’une flèche portant l’étoile rouge.Le train est opéré par des enfants des deux sexes, âgés de 12 à 14 ans; de vrais « cheminots », fièrement vêtus de l’uniforme blanc d’été avec casquette à visière.Infiniment sérieux et responsables, ils font monter les jeunes passagers, les surveillent durant le « voyage », qui dure un bon quart d’heure.Je suis invitée cérémonieusement par le chef de gare et son adjointe, des enfants adorables, à me joindre aux jeunes voyageurs.Signaux de départ avec les petits drapeaux rouges.Le train démarre, filant bientôt à une vive allure.Au moins dix milles à l’heure! Le même soir, promenade sur la rivière Sungari, aussi large que le St-Laurent entre Québec et Lévis.Une belle 270 HÉLÈNE J.GAGNON artère naviguable, couverte de navires fluviaux, de yachts et autres embarcations.Ici on se plaît aux sports nautiques et la natation compte un grand nombre d’enthousiastes.Comme la plupart des rivières de Chine, la Sungari, chaque année, inondait la région, causant de terribles dégâts.Depuis 1957, elle a déjà été endiguée sur un parcours de 130 milles, d’une berge empierrée de plus de 35 pieds de hauteur.Un grand parc-promenade est aménagé le long de la rivière et dans ce parc se trouve le Club nautique, un magnifique pavillon construit au bord de l’eau, jadis réservé aux officiers japonais.Maintenant la jeunesse de Harbin s’y donne rendez-vous pour danser.A peine installées autour d’une table avec nos amis de Harbin devant des tasses de thé fumant et les « liqueurs douces » préférées de Yi Hua, nous sommes invitées à danser par des jeunes travailleurs industriels, l’un d’eux en camisole et portant sa casquette de toile bleue.Yi Hua décline gentiment l’invitation.Je sens qu’il est de mon devoir d’accepter.Mon danseur manifeste plus d’enthousiasme sportif que de sens du rythme tel que nous l’entendons ; et d’autant plus que l’orchestre, où se mêlent les instruments traditionnels chinois et occidentaux, n’est pas toujours d’accord.Après deux tours de piste et une cavalcade effrénée à travers tangos, valses et blues, je ne suis pas fâchée de retrouver ma tasse de thé, sur la large véranda ouverte au vent du large.Beaucoup de garçons dansent entre eux et de filles entre elles, fort innocemment.Celà tient, me dit-on, à ce que dans les campagnes, les seules danses connues étaient les danses folkloriques.Dans les villes on ne dansait pas du tout.Maintenant on apprend. LA CHINE AUX CHINOIS 271 Dans la société ancienne, disons plutôt dans le contexte confucéen et semi-féodal, garçons et filles vivaient dans un état de ségrégation totale et le seul fait detre surpris à faire la conversation, ou même d’échanger des signes d’amitié, était passible des pires sévices.Et naturellement, puisque les parents mariaient les enfants sans les consulter et même contre leur gré.Chaque chose à son heure.Les jeunes gens qu’on ne marie plus de force, considéreront bientôt l’autre sexe avec plus d’intérêt .romantique.Le passage ayant été si brusque de la sujétion totale de la femme à son émancipation totale, il en résulte pour l’instant une situation un peu particulière.Les filles, si longtemps méprisées, se délectent de leur indépendance nouvellement acquise.Elles éprouvent surtout le désir de prouver aux garçons quelles étudient aussi bien, qu’elles peuvent tourner autant de boulons, conduire les gros tracteurs et opérer les machines compliquées.Et même sur la ferme.C’est une fille de quinze ans, Hsieh Yuan-pi, de Kweichow, qui détient le record de labourage avec des buffles.Elle peut en diriger six en même temps, courant d’un à l’autre comme la mouche du coche et, d’une tape, les maintenant en ligne ! Autrefois, les buffles étaient l’affaire de l’homme, exclusivement.Les femmes n’avaient pas le droit d’y toucher.Et chaque homme conduisait un seul buffle.Il est vrai que les anciennes charrues étaient de lourdes machines de bois, tandis que la petite Hsieh Yuan-pi opère avec une bonne charrue d’acier à double soc, fabriquée à Changchoun.Mais de toute manière, le laboureur moyen n’arrive pas à manœuvrer plus de trois buffles.Après une si charmante introduction à la vie du nord-est, j’entreprendrai demain la visite de Harbin, cité 272 HÉLÈNE J.GAGNON industrielle.Je ne suis certes pas une experte en matière industrielle, mais ayant visité au cours de ma carrière de nombreux établissements de toute nature, je me trouve avoir quelques points de repère.Il ne s’agit pas de comparer la production des usines chinoises avec les nôtres, ni l’efficacité des travailleurs ni la qualité du matériel.Les statistiques et les faits en répondent Je désire simplement voir de mes yeux un miracle moderne : celui qui a permis à la Chine, en moins de huit ans, d’établir solidement les bases d’un vaste développement industriel.Et ceci tout en augmentant sa production agricole au point, non seulement de pouvoir nourrir son immense population mieux qu’elle ne l’a jamais été, mais encore, de manière à pouvoir exporter des denrées alimentaires en échange d’aide technique et de matériel.Car la Chine ne mendie pas ; elle paie pour tout ce qu’elle achète.Avant 1949, ainsi que chacun sait, la Chine devait importer à grands frais presque tous les produits manufacturés dont elle avait besoin et même du riz et d’autres céréales, du pétrole (Oil for the lamps of China! Vous vous souvenez ?) etc.Commençant pratiquement à zéro, mais avec l’aide de l’U.R.S.S., elle inaugurait en 1952, son premier plan quinquennal après une période de réhabilitation de trois ans.Elle fabrique maintenant locomotives, avions, camions, tracteurs, voitures, instruments aratoires, matériel électrique et moteurs.Ses richesses naturelles dont on ne soupçonnait même pas l’existence, sont mises en exploitation ; le pétrole par exemple.Il en existe de vastes gisements dans le Sinkiang (N.-O.) et on vient d en découvrir dans le Szechuan et ailleurs.Ses puissantes rivières sont endiguées et harnachées.Depuis 1956, presque tout l’équipement des nou- LA CHINE AUX CHINOIS 273 velles usines chinoises est de fabrication nationale.Et tout en développant sa propre industrie, la Chine a déjà commencé à aider d’autres pays.Le 11 juin au matin eut lieu ma première visite dans un établissement industriel du nord-est : une usine de machines-outils et instruments à mesurer tels que compteurs, jaugeurs, calibreurs et autres.Elle se compose de plusieurs bâtiments d’envergure aux approches ornées de pelouses plantées de jeunes arbres.En tout point semblable à nos installations industrielles modernes à l’abord des grandes villes.Arrivant à l’entrée principale de l’établissement, nous sommes accueillies, mon interprète et moi, par un des ingénieurs en charge, qui me fera visiter les lieux.Un jeune homme sérieux, réservé comme tous les ingénieurs du monde.Il nous conduit d’abord au premier étage dans la salle de réception où le thé nous sera servi.Bientôt installées autour de la grande table de conférence où se réunissent généralement les ingénieurs et techniciens pour leurs consultations professionnelles et où sont reçus les visiteurs, nationaux ou étrangers, nous écoutons les renseignements qu’il veut bien nous communiquer.Yi Hua prend des notes en chinois qu’elle me traduit verbalement en anglais, très rapidement : — « La construction de cette usine fut commencée en 1952 avec l’assistance technique et matérielle de l’U.R.S.S.Elle emploie 3,700 travailleurs, dont 14% de femmes.J’apprends que la journée de travail à l’usine est de huit heures, six jours par semaine.Quant au salaire il correspond à l’habileté et à l’expérience des travailleurs, lesquels sont répartis en huit catégories.Il s’échelonne entre 33 et 110 yuans par mois; les ingénieurs gagne- 274 HÉLÈNE J.GAGNON ront entre 200 et 350 yuans, selon l’importance de leurs fonctions.Outre la paie régulière, les travailleurs dans l’industrie lourde, par exemple, ont droit à un boni sur la production allant jusqu’à 25 % de leur salaire de base.Dans certaines industries, on pratique le stakhanovisme ou taylorisme (travail à la pièce).Pour les femmes, salaire égal à travail égal.De plus elles ont droit à six semaines de congé payé après les couches ; durant la journée de travail, celles qui allaitent des nourrissons se rendent auprès d’eux aux heures appropriées.— Je suis curieuse de savoir, dis-je, comment s’établirait le budget d’une famille de cinq personnes dont le chef gagnerait 65 yuans par mois?($32.50) — La nourriture revient à moins de 12 yuans par mois par personne ($6.00).Quant au loyer, il varie entre deux et six yuans, selon le nombre de pièces ($1.00 à $3.00).Le personnel de l’usine, travailleurs ordinaires, techniciens et ingénieurs, est logé dans des blocs d’appartements dépendant de l’usine.(Nous en visiterons tout à l’heure).Des 3,700 employés de notre usine, plus des deux tiers ont un compte en banque.Quant aux conditions de vie de l’ouvrier chinois par rapport à celles de ses camarades occidentaux, surtout d’Amérique du nord, elles n’ont rien de commun, les systèmes sous lesquels nous vivons étant tellement différents.Ne sachant pas mieux nous plaignons les Chinois qui ont un salaire si peu élevé.Eux nous plaignent d’avoir si peu de sécurité, d’être si souvent en proie au chômage.Quoiqu’il en soit, entrant tard dans le jeu, la Chine évite la période de cauchemar traversée par l’Occident au début de son industrialisation.La « belle époque » LA CHINE AUX CHINOIS 275 où les hommes, femmes et enfants travaillaient comme des bêtes de somme, sans protection, sans compensation aucune, sans aucun recours contre les mises-à-pied arbitraires — celle où des enfants à compter de l’âge de six ans travaillaient douze heures par jour et plus dans les mines, les « sweat shops » et dont ils sortaient avant l’adolescence, déjà brisés, ruinés, ravagés par la silicose, la tuberculose, parfois aveugles, ressemblant à de pathétiques petits vieillards précoces.En Angleterre, le pays le plus avancé sans doute du point de vue législation sociale, ce n’est qu’en 1921 (Education Act, superceding the Employment of Children Act of 1903), qu’il fut défendu d’employer les enfants de moins de douze ans dans l’industrie.Et seulement dans l’industrie.Les Etats-Unis attendirent la dépression de 1929 pour agir.Ou plutôt ce pays se contenta de laisser aux divers états le soin de légiférer en matière ouvrière.Lorsque, sous la pression de l’opinion publique qui commençait à s’éveiller, le Congrès s’aventura dans les années 1920, à vouloir établir une loi nationale régissant le travail des enfants, la Cour Suprême déclara cette loi nulle et sans effet, considérant quelle empiétait sur les droits garantis aux états par la Constitution.Ladite Cour Suprême avait, en 1923, pareillement annulé une loi du salaire minimum de la femme.(Lire dans l’Encyclopédie Britannique, le chapitre intitulé Labour Law.Il est de nature à faire réfléchir, à réveiller les mémoires endormies ou défaillantes, en replaçant notre vertu dans sa véritable perspective ! ).Vint le moment de visiter l’usine.D’après mes notes : grands ateliers munis d’un matériel moderne.La provenance des machines y est indiquée en blanc sur noir : 276 HÉLÈNE J.GAGNON U.R.S.S., Tchécoslovaquie.Les plus récentes sont de fabrication nationale.Le personnel est jeune et dynamique.Hommes et femmes en salopettes bleues ne se distinguent guère que par les tresses relevées des jeunes filles ou les cheveux coupés en « balai » des femmes mariées, sous la casquette de service.L’une d’elles à qui j’ai adressé un petit signe amical quitte spontanément son travail pour venir me serrer la main.Je lui demande à quoi elle s’intéresse en dehors de ce travail.Elle me répond qu’elle fait partie de la troupe de théâtre de l’usine.Elle est jolie et gentille.Ici la plupart des femmes sont employées comme techniciennes dans les laboratoires ; vêtues d’uniformes blancs, coiffées de blanc, elles ressemblent à des infirmières.Ce qui frappe le plus en visitant les grands ateliers, c’est le nombre, la dimension, le pittoresque des affiches collées partout — toujours les tatsé pao.De grands rectangles de papier vert, bleu, rose, jaune couverts de grands idéogrammes noirs.Curieuse d’en connaître le sens, je m’informe : il s’agit de recommandations relatives à la sécurité, à l’hygiène, et aussi des défis entre équipes pour l’amélioration des normes de production.Mais que signifie ce grand cœur rouge au centre d’un immense panneau blanc ?S’agirait-il d’un mariage entre collègues ?Ma question déclanche une réaction-chaîne de sourires irrépressibles.Et de rire à mon tour, en apprenant qu’il y est recommandé de « mettre tout son cœur à l’ouvrage » / Pour toute cette jeune masse ouvrière, le travail se présente comme un défi perpétuel, une sorte de témoignage de son émancipation.Et la salopette lui est aussi agréable à porter qu’à l’athlète son costume distinctif.Telle est sans doute la raison pour laquelle les jeunes LA CHINE AUX CHINOIS 277 gens ne se décident pas à quitter leur casquette, au club, au théâtre, ni même à la danse du samedi soir.N’est-elle pas la couronne symbolique du peuple-roi ?Autre détail intéressant pour l’observateur étranger : le nombre insolite des travailleurs qui contraste tellement avec la tendance occidentale à réduire au minimum la main d’œuvre, à remplacer l’homme par la machine.En sortant de l’usine j’ai été invitée à visiter des logements ouvriers dans les soixante blocs d’habitation qui s’élèvent à proximité, composant une petite ville dans le genre des villes ouvrières américaines ou soviétiques.Elles se ressemblent par le fonctionnarisme et l’uniformité des bâtiments.Immeubles de trois ou quatre étages, en brique rouge, sans apprêts, mais bien construits.Autour, le sol n’est pas encore pavé, mais le dessin des rues est tracé et des plates-bandes de verdure agrémentées d’arbustes ornent déjà le terrain.Il y a peu de monde en vue.Quelques vieillards à barbiche, courbés et parcheminés, des vieilles droites comme des i sautillant sur leurs petits pieds posés à angle droit et des groupes de bambins, absorbés dans la confection de pâtés de terre.J’ai visité trois logements.Deux ou trois pièces.Se complètent d’une cuisine avec poêle de fonte et d’une minuscule chambre de toilette, dont la tuyauterie est rudimentaire, mais adéquate.Douche, et w.c, du genre «pédalier».Chauffage central (calorifères) et éclairage électrique.Chacun des logements visités possédait son petit appareil de T.S.F., fabriqué en Chine.Et pour ceux qui n’en n’ont pas, les hauts-parleurs y suppléent (hélas !) efficacement.J’ai été reçue dans l’un par la grand’mère, qui s’occupe du logis en l’absence de sa bru et garde un gosse de trois ans, remuant mais 278 HÉLÈNE J.GAGNON gentil ; si gentil que je n’ai pu résister au désir de le prendre sur mes genoux malgré qu’il ait eu les mains collantes de sucre.Il m’appelait « ayi », (tante) en rigolant de tout son cœur.La vieille dame, avec empressement et gentillesse m’offrit la tasse de thé traditionnelle.Elle se dit fort heureuse des nouvelles conditions de la famille qui, autrefois, vivait dans une cabane insalubre et glacée.Son fils est tourneur à l’usine et sa bru, employée à la cantine ; à eux deux ils gagnent 100 yuans par mois, ce qui leur permet de faire des économies.La popote familiale revient à moins de 12 yuans par mois par personne et le loyer est de trois yuans et demi.Son vieux mari est mort il y a douze ans, tuberculeux et criblé de dettes.Il était petit paysan.Elle évoque le temps où les paysans pauvres perdaient jusqu’à leur parcelle de terre et se trouvaient réduits à la mendicité s’ils n’arrivaient pas à payer les dettes contractées pour l’achat de nécessités premières, comment la chaumière était fouillée, vidée des objets les plus essentiels et jusqu’à la literie, par l’usurier avide de rentrer dans ses fonds.(Il s’agissait souvent d’une somme aussi insignifiante que neuf ou dix dollars, mais que le malheureux débiteur était incapable de rassembler, même en se saignant à blanc).Puis d’un geste philosophique de ses vieilles mains, elle écarte ces mauvais souvenirs.Sa famille a été sauvée de la misère lorsque son fils est entré dans l’armée d’abord, et de là à l’usine.« Il faut oublier le passé et vivre dans le présent qui est bon », conclut-elle.Le deuxième appartement visité était vide, mais la porte en était grande ouverte.Il semble que personne, ici, ne ferme sa porte.Ce deuxième logis ne différait guère du premier.Même mobilier simple, en bois verni : lits, table, chaises, commode, étagères — mais aussi une LA CHINE AUX CHINOIS 279 collection de petits aquariums contenant des créatures de rêve, poissons de teintes pastelles aux yeux télescopiques et aux immenses nageoires flottantes, et d’autres rayés de blanc et de noir comme des zèbres.Contrairement aux Japonais, dont le mobilier est réduit à sa plus simple expression, qui dorment sur une natte et s’assoient sur leurs talons, les Chinois ont des meubles de même forme que les nôtres.La seule différence essentielle réside dans le « kang » qui dans les vieilles habitations des régions du nord, sert de lit, de siège et de fournaise en hiver, mais qui tend à disparaître au fur et à mesure de la construction d’habitations modernes.Il se trouve encore des vieillards qui, en guise d’oreiller, utilisent les blocs de bois concaves, généralement rembourrés et recouverts de cuir, dont l’usage est généralisé au Japon et en Corée.A titre d’indication, je dirais que les logis de travailleurs d’usines visités à date, s’apparentent fort à ceux de notre population ouvrière, artisanale et petite-bourgeoise d’il y a vingt ou vingt-cinq ans ; il n’est évidemment pas question, après seulement neuf ans de modernisation, d’accessoires électriques, machines à laver, appareils de T.V.dont s’enorgueillissent maintenant nos masses populaires.Mais déjà, un grand nombre de foyers possèdent leur appareil de T.S.F.Et la plupart des nouveaux appartements bénéficient du chauffage central.Tous ont l’électricité, l’eau courante, des facilités sanitaires, collectives sinon individuelles.On ne se représente peut-être pas suffisamment, en nos pays particulièrement favorisés, ce que cela signifie pour la masse chinoise dont le mode de vie, auparavant, était moyenâgeux.Le troisième logis visité était celui d’une famille voi- 280 HÉLÈNE J.GAGNON sine du logis vacant ; autant les deux premiers étaient propres, autant celui-ci était négligé et malodorant.Mère échevelée, enfants morveux.Comme quoi la propreté est affaire individuelle même sous le régime de la collectivité.Il n’y a pas de peuple sale.Il y a des individus négligents et malpropres.Soirée au cinéma.Opéra de Pékin filmé dans les studios de Changchoun.Le lendemain, visite d’une usine où l’on fabrique des chaudières pour stations thermo-électriques ainsi que des engrais chimiques nitreux.Construction commencée en 1954.Entrait en opération en 1957.Emploie déjà 3,500 travailleurs.Sera terminée en I960 et emploiera alors 10,000 ouvriers.Les machines, l’équipement technique, presque tout le matériel ont été fabriqués en Chine.Mêmes facilités et mêmes avantages qu’ailleurs.Mais selon la formule nouvelle les quartiers d’habitation sont situés à quelque distance afin d’être soustraits aux fumées et émanations industrielles.Ici comme partout en Chine, les parcs de stationnement pour automobiles sont remplacés par des hangars et abris pour les vélos.Par centaines ils sont alignés dans des compartiments destinés à cet usage.On voit presqu’autant de cyclistes dans le nord-est chinois que sur les routes de Hollande ! Un précieux souvenir de Harbin me sera offert par mes hôtes sous forme d’un album illustré contenant des photos en couleur et en noir et blanc de la ville, de la rivière, des industries, des sports.Les personnes à qui j’ai montré cet album et qui avaient jadis connu Harbin ont manifesté une surprise extrême des changements survenus en si peu de temps — de la ville moderne, de ces activités évidemment incompatibles avec l’idée qu’on se fait encore, en Occident, de la Chine nouvelle.Il LA CHINE AUX CHINOIS 281 semble que nos esprits soient plus lents à accepter l’idée d une Chine nouvelle que les Chinois eux-mêmes à transformer de fond en comble leur pays en une puissance moderne Le soir, après un charmant et généreux dîner offert par mes amis de Harbin, Yi-hua et moi prenons le train pour Changchoun.Un « local » celui-là, naturellement moins luxueux que le train international Pékin-Moscou, mais aux banquettes relativement confortables.Il ne se passe pas quinze minutes sans qu’une fille, marrante dans son uniforme aux épaules élargies qui la fait paraître aussi large que haute, ne s’amène, armée d’une vadrouille dégoulinante.Je ne vois pas bien l’utilité de ce rituel, attendu que la vadrouille et l’eau dans la chaudière son' noires comme de l’encre — sauf peut-être d’abattre la poussière.Et puis, le principe est sauf.La jeune fille opère de façon rythmique au son d’une musique qui n’a rien à envier au jazz américain, répandue à plein tube par les hauts-parleurs.Je ne sais quel effet cette musique produit sur les autres passagers; quant à moi je m’en passerais, et plus encore des petits discours dont elle est coupée, se rapportant toujours à l’hygiène, à la propreté, à la courtoisie.A peine « la vadrouilleuse » est-elle passée dans un autre wagon qu’une vendeuse s’amène avec journaux et revues.Chacun en achète ; comme ils sont tous en langue chinoise, je ne peux en profiter.Cependant, voici le marchand de thé.On se procure un ticket, joli à encadrer, moyennant l’équivalent de deux cents ($0.02) et il nous est servi autant de bon thé qu’on peut boire durant le voyage.Quelques passagers, des jeunes soldats, jouent aux cartes pour passer le temps, d’autres s’intéressent à la partie, et à nous.Quelqu’un demande à Yi-hua qui je suis.Apprenant que je viens du lointain 282 HÉLÈNE J.GAGNON Canada, d’aucuns viennent me serrer la main et tous clament joyeusement : Vive la Paix et l’Amitié entre les peuples! Changchoun Malgré l’heure tardive il y a foule sur le quai de la gare.Nos hôtes sont là qui nous attendent : le rédacteur-en-chef du Quotidien du peuple et une bien gentille collègue nommée Wang Pou-Yin.Ce journaliste dans la quarantaine est un héros de la résistance aux Japonais.Haut de taille, une tête intelligente et austère.Vêtement en toile marine et casquette comme les ouvriers.Nous aurons ensemble de longues discussions idéologiques ; comme la plupart de ses collègues chinois, il ignore passablement les conditions de vie en Amérique, les assimilant habituellement à celles de l’Europe.Par exemple, il demeurera incrédule lorsque je lui dirai que chez nous, depuis deux siècles, c’est-à-dire depuis la conquête du Canada par les Britanniques, les fiefs, les métairies, les fermages, ont été abolis et que la terre appartient à celui qui la cultive — sauf dans le cas des immenses emblavures de l’ouest canadien souvent organisées en coopératives de production.En attendant, on nous conduit à l’hôtel.Ma chambre est vaste, extrêmement confortable, avec une salle de bain moderne où se trouve une chaise-longue couverte d’une grande serviette éponge.Mobilier à la russe; outre le grand lit au matelas douillet, tout un ensemble de « living-room », sofa et fauteuils de cuir fauve et beau secrétaire de marqueterie pourvu de tout ce qu’il faut pour écrire.Dans tous les hôtels de Chine LA CHINE AUX CHINOIS 283 où je m’arrêterai on trouve écritoire, papier à lettre, encre et plumes, calendrier ouvert à la date du jour, thermomètre en degrés centigrades et Fahrenheit et, aussi, des mules de paille, peignes et brosses à cheveux.Je n’oserais dire que ces derniers accessoires sont toujours immaculés ; mais à l’instar des familles nombreuses, les peuples nombreux n’y regardent pas de si près pour ces sortes de choses.Par ailleurs, tout le reste est d’une scrupuleuse propreté.La chambre est aussi pourvue d’un gros appareil de T.S.F.et du téléphone.Changchoun était la capitale du Manchoukouo, le lieu de résidence de l’empereur déchu Pu Yi.Elle servit de tremplin aux Nippons pour leur agression contre la Chine.Au départ des Japonais en 1945, ce fut le tour du Kouomingtang ; jusqu’en 1947, les troupes de Chiang Kai-Shek y combattirent l’Armée populaire.Au moment de sa libération en 1948, cette ville martyre était un amoncellement de ruines.Pour sa population de 300,000 âmes, une seule industrie : un moulin (propriété privée) pour décortiquer et moudre le riz .Maintenant Changchoun a une population de 1,-300,000 âmes.C’est un important centre industriel et culturel.Il s’y trouve une université et plusieurs établissements d’enseignement supérieur (Ecole normale, Institut de technologie (spécialisé dans la construction des tracteurs), Institut de géographie, Collège médical, Ecole de chimie et 19 écoles techniques au niveau des études secondaires, plus un grand nombre d’écoles depuis le kindergarten).L’industrie lourde, moyenne et légère y est très développée.On y fabrique des camions, tracteurs, machines agricoles mécanisées, automobiles et wagons de chemin de fer. 284 HÉLÈNE J.GAGNON La ville elle-même existe surtout à l’état de projet et offre un aspect assez disparate avec ses quartiers anciens où se reflète l’influence nippone et la multitude des édifices modernes à plusieurs étages, les futures rues et avenues dont le tracé s’avance jusqu’en rase campagne.Contrairement à Harbin ce n’est pas une ville gaie; on y sent une sorte d’agitation fébrile, de désir presque farouche de faire trop de choses en trop peu de temps, ce qui se traduit par un certain désordre.Et d’autant plus que le problème de la main-d’œuvre qualifiée se pose, ici, de façon aiguë.Il en faut du personnel technique pour faire rouler rond une aussi colossale machine et cela ne s’improvise pas en criant « ciseau » même en chinois.Et le développement industriel de Changchoun n’est commencé que depuis neuf ans! Ma première visite sera pour l’industrie-maîtresse de la ville: l’usine de machines à traction automobile.Elle couvre une surface de quatre millions de pieds carrés, neuf millions si l’on tient compte de l’espace réservé aux blocs d’habitation et au parc y attenant, où vivent 80,000 personnes — les 20,000 employés de l’usine et leur famille.On y fabrique des camions de quatre tonnes et 80 C.V., des tracteurs, une variété de machines agricoles mécanisées, des voitures de promenade, des camionnettes à gazogène pour les campagnes, etc.Le nombre des camions produits chaque année atteint 30,000.D’ici quinze ans, selon les prévisions de la direction, ce chiffre devra être porté à 300,000, et il comprendra un certain nombre de lourds camions à 10 roues.Lors de ma visite des lieux, je fus invitée a monter dans un des camions sortant de la « chaîne », aux applaudissements mêlés d’un peu d’envie, d’une foule de curieux ve- LA CHINE AUX CHINOIS 285 nus voir démarrer les belles machines de fabrication nationale! Cette usine, me dit-on, fut construite de 1953 à 1956 avec l’aide de l’URSS.Elle se compose de 21 ateliers séparés par de grands espaces aérés, selon la formule soviétique.Les bâtiments sont très modernes ainsi que tout le matériel technique en provenance de l’URSS; il y règne une activité débordante et une belle rivalité entre les équipes comme en témoignent les innombrables tatsé pao multicolores invitant les ouvriers à dépasser le chiffre de production prévu.Mais ici on éprouve une vague impression de chaos.Autour des bâtiments et à l’intérieur, s amoncellent les débris de métal et autres traîneries.A certain endroit, on pratiquait une excavation.Des chevaux, attelés à des tombereaux, étaient utilisés pour transporter la terre dehors.Conduites avec une extrême brutalité, les pauvres bêtes devaient se frayer un passage à travers des montagnes de pierre, de sable, de métal tordu et, reculant presque dans le précipice, se cambrer désespérément pour ne pas y être entraînées avec leur lourde charge.Et ainsi à la journée longue.Un an plus tard, M.Walter L.Gordon trouvait appa-rement les choses dans le même état, qu’il qualifie de « unholy mess ».De plus, la production de camions avait été réduite à 20,000, faute d’acier.Et sans doute aussi parce que la fabrication des moteurs de camions avait dû être interrompue momentanément pour répondre à la demande pressante de moteurs pour pompes d’irrigation.La jeune femme ingénieur qui m’avait accompagnée dans la visite de la manufacture de camions m’invite fort aimablement à venir prendre le thé chez elle.Elle est âgée de trente-deux ans, mariée et mère d’un jeune enfant.Son mari, ingénieur également, est employé dans la même 286 HÉLÈNE J.GAGNON usine.Tous deux ont fait leur études en URSS et tous deux parlent parfaitement le russe.Ici, dans le nord-est, en raison des circonstances antérieures autant que des circonstances actuelles, le japonais et le russe sont parlés couramment.Durant leur occupation de la Mandchourie (1931-45), les Japonais obligeaient tous les enfants fréquentant l’école, à apprendre leur langue.Maintenant, comme langue seconde, les enfants apprennent le russe.Nous nous dirigeons vers l’un des blocs d’appartements de la Cité ouvrière sise à quelque distance.Malgré que l’immeuble soit tout neuf et de belle apparence, le hall d’entrée et la cage de l’escalier sont peu accueillants.Un jeune artiste improvisé n’a rien trouvé de mieux à faire que d’y tracer avec de la m., incontestablement, quelques portraits échevelés.L’appartement de ma charmante hôtesse offre un heureux contraste; il se compose de deux pièces moyennes, d’une cuisine et d’un cabinet de toilette.Les meubles, de bonne qualité, sont disposés avec goût et des rideaux immaculés voilent les fenêtres.Les murs sont ornés de reproductions encadrées de peintres chinois et russes.Des photos de famille, également encadrées, sont posées sur une étagère, et des fleurs fraîchement coupées artistement disposées dans une petite coupe de verre.Tout en prenant le thé, nous causons « boutique ».La jeune femme désire savoir si nous fabriquons aussi des voitures et des camions.Ou plus exactement si les voitures que nous fabriquons sont d’origine canadienne.Question embarrassante entre toutes en raison des longues explications qu’elle entraîne, mais qui reviendra fréquemment sur le tapis au cours de ma tournée du nord-est.Ma réponse se résume à peu près à ceci: LA CHINE AUX CHINOIS 287 « Les voitures que nous fabriquons au Canada sont d’origine américaine.L’industrie automobile américaine construit chez nous des filiales, où se fabriquent des voitures et des camions, semblables à ceux qu’on produit aux Etats-Unis.Avec notre population de 17 millions, nous tenterions en vain de faire concurrence à notre colossal voisin du sud.Les capitaux investis dans ces entreprises par les Américains fournissent du travail à nos ouvriers, contribuant à leur donner un standard de vie parmi les plus élevés au monde.Sans doute, notre dépendance économique vis-à-vis de l’Oncle Sam entraîne quelques servitudes, pas seulement d’ordre économique.Vous n ignorez pas qu’en raison de notre situation géographique, nous sommes, par rapport aux Etats-Unis, dans la même situation que les Républiques populaires de l’Est européen par rapport à l’U.R.S.S.En compensation, nous participons à l’étonnante prospérité américaine.» Parfois ces explications donnent lieu à des discussions animées, quoique toujours courtoises.Nos amis chinois, qui ont tant souffert de l’impérialisme économique étranger, ne peuvent comprendre notre acceptation philosophique de la situation.Pas du tout « politique », ma charmante interlocutrice accepta volontiers mes représentations.Ou du moins, elle fit mine de les accepter et, changeant de sujet, m’invita à l’accompagner ce soir-là à un concert en dehors de la ville, par une troupe de Pékin.Le théâtre est une construction ancienne, de style traditionnel, témoignant de l’intérêt de ce vieux peuple civilisé pour l’art.Les bancs de bois sont bien un peu durs, mais ils n’empêchent que la salle soit pleine à craquer de gens de tout âge, de familles au grand complet.Il y fait assez chaud, malgré que le climat du nord-est soit autrement 288 HÉLÈNE J.GAGNON plus frais en été que celui de Pékin et moins humide; les éventails s’agitent.Mes compagnes m’apprennent que plusieurs parmi les artistes au programme, ont participé au Congrès de la jeunesse à Moscou et y ont gagné des prix.Bientôt la scène se peuple d’un chœur de chant mixte d’une cinquantaine de jeunes gens, les femmes vêtues à la chinoise, les hommes en complets occidentaux, (je devrais dire empruntés au « music hall » américain) de couleur « coquille d’œuf » et aux larges épaules.Avec une étonnante versatilité et servi par de fort belles voix, ce chœur exécute tour à tour, outre quelques chansons chinoises typiques, des chants du Sikang (Thibet), des mélodies russes, polonaises, puis des chansons roumaines traduites en chinois et enfin des chants mongols et coréens.Parmi les solistes, quelques voix remarquables.La plupart paraissent avoir une conception occidentale de la musique; et si l’on en juge par les réactions de la salle, cette forme musicale est d’ores et déjà acceptée par le public chinois, au même titre que les machines, les sciences et tout ce qui constitue l’essence de la civilisation moderne.Je notai avec intérêt l’enthousiasme des vieillards eux-mêmes pour ces manifestations d’un art qui leur était, jusqu’ici, étranger.Comme si elle devinait la nature de mes pensées, mais répondant sans doute à une préoccupation intime, ma compagne remarqua: « Maintenant, la Chine n’est plus isolée.Elle fait partie du vaste agrégat des Républiques populaires; les échanges sont nombreux entre nous.Un sentiment de solidarité et d’entr’aide nous unit ».A Changchoun je visiterai encore l’Ecole technique, une manufacture de souliers caoutchoutés et les studios de cinéma.Ceux-ci furent construits en 1939 par les Ja- LA CHINE AUX CHINOIS 289 ponais.Le Kouomingtang qui en hérita après 1945, y produisit surtout des documentaires.Maintenant on y tourne beaucoup de films romantiques.De 1949 à 1958, plus de soixante-quinze films y ont été faits et plus de 400 films étrangers adaptés en chinois — des films de vingt pays différents, dont l’URSS et autres démocraties populaires, l’Angleterre, la France, l’Italie, le Japon, l’Inde, Burma, l’Espagne, le Mexique, l’Egypte, la Grèce.De plus, un grand nombre de films chinois et étrangers ont été traduits en coréen, en mongolien, en thibétain.Ici, le théâtre et le cinéma prennent la valeur d’un sacerdoce et les acteurs se considèrent comme des travailleurs sociaux.J’ai eu le privilège de rencontrer deux de ces derniers à Pékin, à la suite d’une représentation de Red Storm, pièce révolutionnaire, au Théâtre de la Jeunesse.Ils paraissaient avoir, dans la vie réelle, la même ferveur, le même zèle apostolique que les héros et patriotes qu’ils incarnent si bien à la scène.L’un était le directeur du théâtre, Chin Shan, et son compagnon Wu Hsuëh l’auteur de la pièce.Tous deux originaires du nord-est, ces hommes se sont battus contre les Japonais et contre le Kouomingtang.Pour eux, la guerre n’est pas une abstraction; ils se souviennent.Ils revivent leurs propres expériences et celles de leurs compagnons d’armes au temps où les Japonais s’exerçaient à la baïonnette sur les prisonniers chinois, en guise de sacs de sable, et où les officiers du Kuomingtang faisaient enterrer vivants leurs captifs communistes. 290 HÉLÈNE J.GAGNON Shenyang A l’arrivée, charmant accueil de la part du chef de la rédaction du Quotidien de Shenyang, M.Chi Kwang, accompagné de deux collègues également de l’Union pan-chinoise de journalistes.Venant de Changchoun, on est immédiatement conquis par Shenyang, son ambiance de ville prospère dont la modernisation est déjà avancée.On a un peu l’impression de se trouver dans une ville d’Amérique du nord — très occidentale, avec ses rues bordées d’immeubles à plusieurs étages sans style particulier.La population, cependant, y est aussi dense qu’à Pékin, atteignant 2,400,000 habitants.La circulation m’a semblé plus motorisée qu’ailleurs en Chine: beaux autobus neufs d’un rouge brillant, nombreux camions, voitures de promenade (officielles), taxis, cyclistes.Et aussi des chevaux en nombre considérable.Peu de vélo-pousses.Beaucoup de magasins d’apparence moderne avec leurs grandes vitrines, des magasins à rayons semblables aux nôtres.Shenyang est sûrement la reine du nord-est.Et fort légitimement si l’on tient compte de sa situation privilégiée et de son importance industrielle.Sise à proximité d’une riche plaine et de hauts-plateaux boisés, ainsi que des charbonnages et autres richesses naturelles nécessaires à l’industrie moderne, elle est desservie par un excellent système de communications.Shanyang est le point de jonction d’un réseau ferroviaire reliant les diverses villes du nord-est avec Pékin, mais aussi avec Antung et la Corée du Nord, avec Dairen, la Mongolie intérieure et les lointains territoires du nord-ouest actuellement soumis à un développement intensif.De même c’est un important centre de communications aériennes. LA CHINE AUX CHINOIS 291 Le grand hôtel de Shenyang est aussi animé que celui de Changchoun était désert, même de personnel.Dans le hall, j ai la surprise de me trouver face à face avec un couple de journalistes brésiliens qui assistaient comme moi à la rencontre de Bucarest un mois auparavant.Mais c’est à la salle à manger de l’hôtel, au dîner avec mes hôtes chinois, que j’ai l’occasion d’apprécier l’animation qui règne en cette ville.Chacune des tables de la grande pièce est entourée de convives joyeux et loquaces.A notre gauche, à demi-cachés derrière un paravent, une dizaine de techniciens chinois et russes achèvent leur repas, tandis qu’à notre droite un groupe de médecins européens (Français et Belges) que j’avais rencontré à l’hôtel Pékin, à Pékin, dînent en compagnie de collègues chinois.Partout autour de nous, alternent les couverts à l’occidentale et les baguettes, et les interprètes ont fort à faire! Durant le dîner, la conversation avait été des plus effervescentes, ayant porté, entre autres sujets, sur la propagande.Très décontractés, mes hôtes me renvoyaient alertement la balle.« Quelle est l’opportunité de cette propagande incessante que l’on entend partout et sans cesse, qui vous poursuit dans la rue, dans les trains, et partout où vous posez les yeux », demandai-je à un certain moment.La réponse vient, inattendue : « Ce que vous nommez propagande n’est autre chose que de la publicité, pas tellement éloignée de la formule employée en pays capitaliste pour fins commerciales : Drink Coca-Cola, etc., avec cette différence essentielle quelle n’est pas appliquée, ici, dans un but lucratif.Elle a pour objet l’instruction nécessaire de la population en vue d’obtenir sa participation à la reconstruction nationale, à la lutte 292 HÉLÈNE J.GAGNON contre les fléaux, et le reste.La méthode consiste à créer, par la répétition de formules appropriées, une sorte d’impératif intérieur chez les individus.Ainsi par exemple, au sujet de la fameuse campagne de 1957 contre les Quatre pestes.Tandis que 175 millions d’Américains se sentaient monter l’eau à la bouche et réclamaient Coca-Cola ou autre produit annoncé à grand renfort de publicité commerciale, 650 millions de Chinois, obéissant à la même forme de suggestion, éprouvaient le désir collectif et simultané de débarrasser la Chine des mouches, moustiques et rats qui l’infestaient, ainsi que des moineaux qui dévastaient ses champs.».Qui ne connaîtrait que le nord-est industriel pourrait écrire un reportage intitulé La Chine en salopettes.On n’y vit, semble-t-il, que pour battre des records de production.Il n’est aucune industrie à Shenyang qui ne dépasse chaque année les normes prévues.Ce mot revient constamment dans les conversations.On montre avec fierté les établissements industriels, sabotés par les Japonais avant leur départ en 1945, qui sont maintenant en pleine opération et passablement automatises.Et les héros du travail y sont nombreux.Toutes les nouvelles usines sont pourvues de l’équipement le plus moderne.Comme prélude à un horaire charge visite a 1 Exposition industrielle permanente des produits de la région.Admirablement présentée dans les nombreuses salles d’un édifice de six étages, cette exposition contient un grand nombre de machines compliquées, utilisées dans l’industrie moderne et servant à l’équipement des nouvelles usines, à la construction des ponts, à l’installation des centrales électriques, etc., et aussi des échantillons de matières premières telles que minerai de fer, de cui- LA CHINE AUX CHINOIS 293 vre, de charbon et ses dérivés.Et pour ajouter une note gentiment frivole à ce déploiement utilitaire, quelques pièces joliment sculptées dans un charbon très dûr et quelques bijoux d’un bel ambre.Cette exposition ferait honneur à nos centres industriels les plus avancés.Mais ce qui étonne davantage, ce sont les jeunes filles chargées des différents exhibits.Nattes sur le dos et visage frais et souriant elles paraissent à peine âgées de dix-huit ans et cependant elles connaissent parfaitement le fonctionnement des outils les plus compliqués ainsi que la nature et Futilité des produits en montre.On demeure bouche-bée devant l’étendue et la variété des tâches qui ont été accomplies en si peu de temps.Et plus encore en songeant que Shenyang aux mille cheminées fumantes, à l’activité débordante, au standard de vie déjà fort convenable, était il y a dix ans, une ville fantôme peuplée d’affamés, de gens en haillons.Je crois entendre encore la voix de la jeune femme ingénieur nommée Chiao Shung-hua qui me guidait à travers la très moderne usine de transformateurs ; désignant le pont-grue (overhead travelling crane) qui glissait sur ses rails à quelque 75 pieds au-dessus de nous, transportant un colossal appareil, elle résumait en peu de mots l’effort soutenu des neuf dernières années : « A l’origine ce fut une petite usine construite par les Japonais.On n’y pouvait fabriquer que des transformateurs de 50 kilowatts Ampère.Elle fut agrandie et réaménagée.En 1953, nous construisions déjà des transformateurs de 20,000 kilowatts; en 1957, leur puissance atteignait 40,500 kilowatts.Et cette année, 60,000! ».Et ses yeux brillaient d’une légitime fierté.Ah, cet impératif intérieur ! 294 HÉLÈNE J.GAGNON Dans une autre entreprise, l’Usine de Machines-outils No.1, afin de me donner une idée de l’amélioration du standard de vie, notre cicérone rappela qu’en 1950, seulement 20 des ouvriers possédaient une bicyclette et que, maintenant, 2,600 des 5,000 employés de l’usine en avaient une.Non seulement il n’y a pas de chomâge, mais on est encore à court de main-d’œuvre, et pourtant l’automation fait ici de rapides progrès.Au début, ingénieurs et techniciens étaient formés dans les grandes écoles de Shangaï et de Pékin.Maintenant Shenyang possède une importante Ecole polytechnique dont les bâtiments se déploient sur une surface de plusieurs mille pieds carrés.Ici sera formé le personnel hautement qualifié nécessaire au développement croissant du nord-est industriel.Shenyang est si moderne, comparativement, que je serai presqu’étonnée le soir, dans la grande salle de l’hôtel, de valser sur l’air de la Veuve joyeuse interprété par des instruments traditionnels chinois.Les Brésiliens que je retrouvai là s’en amusaient énormément — et bien plus encore lorsque les musiciens voulurent essayer de rythmer une samba ! Dans les magasins de cette grande ville, on trouve des merveilles, car les touristes y sont plutôt rares.Outre les rouleaux de peinture, les broderies, les laques, maints splendides bibelots en jade, en turquoise, en corail, en ivoire, on peut se procurer moyennant une somme dérisoire certains rouleaux de peinture japonais.Relégués dans quelque coin et couverts d’une couche de poussière de 13 ans (depuis le départ précipité des Nippons!) ils ne trouvent plus preneur, offrant peu d’intérêt pour les autochtones — cela se conçoit. LA CHINE AUX CHINOIS 295 Fushun Un tronçon de chemin de fer relie Shenyang à Fushun, ville du charbon ; on s’y rend en moins de deux heures.C’est ici que se trouvent les plus importants gisements de houille du pays.Ils furent d’abord mis en exploitation par les Japonais en 1914.Amplement développés depuis 1949, ils consistent en deux mines de surface et trois mines souterraines.A Fushun également se trouve une grande raffinerie de pétrole et on y traite quatorze autres dérivés du charbon tels que paraffine, ammoniaque, huiles industrielles de divers types, etc.Comme toutes les villes minières au monde, Fushun est plutôt terne.Elle compte une population de 850,000 habitants dont plus de 200,000 mineurs et leurs familles.Eux ne se plaignent pourtant pas de la poussière bi-tumeuse qui pénètre partout et encore moins maintenant qu ils travaillent dans des conditions humaines et bénéficient des avantages propres à tous les ouvriers industriels et que leur travail s’effectue avec un maximum de sécurité, à l’aide du matériel le plus moderne.Je suis descendue dans une des mines ouvertes — un gouffre de deux ou trois milles de circonférence et profond de plusieurs centaines de pied.Sur ses parois abruptes se peuvent lire à livre ouvert les périodes géologiques qui ont succédé à la formation de l’étage carboni-férien.Elles s’inscrivent en de fort belles couleurs.A divers nivaux, s’étagent des galeries où circulent les wagonnets chargés de minerai.Ôn y descend à l’aide d’une sorte de char-à-banc à crémaillère.Une fois rendus sur la première corniche on n’est même pas encore à mi-chemin du fond.Mes hôtes me conduisent, par une 296 HÉLÈNE J.GAGNON passerelle faite de madriers étayés sur le vide, jusqu’à une grotte peu profonde où des hommes sont à l’ouvrage; ils se servent d’instruments pneumatiques, de pics à air comprimé.Malgré la chaleur ils travaillent allègrement, semblant très fiers de leurs instruments automatiques.En m’apercevant plusieurs esquissent un salut militaire.Les visiteuses ne sont sans doute pas nombreuses ici.A vrai dire, bien que l’expérience soit des plus intéressante, j’ai le vertige au point d’oser à peine regarder autour de moi et encore moins vers le gouffre où croupissent des eaux glauques.Mais remontée en surface, j’écouterai avec plus d’intérêt et de sympathie l’histoire de la mine et celle des mineurs, au nombre de 16,000.Connaissant les conditions qui existent généralement dans cette industrie, même en notre propre pays et même lorsque les travailleurs souterrains sont protégés par des lois ouvrières libérales, on peut se faire une idée du traitement auquel étaient soumis les mineurs chinois sous les Japonais et ensuite, sous le Kouomingtang.Personne ne se souciait le moins du monde de leur sécurité et il n’était moins encore question de compensation pour les accidents de travail et les maladies occupationnelles.Les journées étaient de douze heures et plus ; et lorsque les malheureux éreintés, vidés, les poumons rongés par la silicose ne donnaient plus un rendement suffisant, on les renvoyait comme des chiens galeux.Les salaires étaient dérisoires et suffisaient à peine à empêcher le mineur et les siens de crever de faim.Comme prix de son labeur, il recevait en moyenne, 18 yuans, ou $8.50 par mois .Et maintenant ? LA CHINE AUX CHINOIS 297 — Maintenant nous gagnons une moyenne de 70 yuans par mois et jouissons des avantages communs à tous les travailleurs industriels.Nous disposons d’un équipement moderne et rien n’est négligé pour assurer la sécurité du personnel.Aussi, nous avons à Fushun une Maison de retraite pour les vieux mineurs sans famille.— J’aimerais beaucoup visiter cette Maison de retraite.— Quand vous voudrez.Nous leur amenons souvent des visiteurs et ils en sont heureux.Tout en marchant au bord de la mine, j’avais remarqué à plusieurs reprises, mêlés aux débris de charbon, des petits cailloux couleur de miel et transparents.J’en ramassai un pour l’examiner: « C’est de l’ambre », me dit-on.Il abonde ici.Les artisans en font de jolies parures montées en argent, ainsi que vous verrez.».En effet, au moment des adieux, mes hôtes eurent la gentillesse de m’offrir une broche faite de cette aimable substance et aussi un charmant bibelot sculpté dans une pièce d’anthracite, représentant un ourson.Je devais encore me rendre à la raffinerie de pétrole synthétique; une des principales industries de la ville, elle emploie 7,400 travailleurs et, durant l’année 1958, produisit 690,000 tonnes de pétrole.On y traite également de nombreux sous-produits du charbon.A ce point, j’étais déjà trop fatiguée pour pouvoir observer à loisir le procédé de fabrication du pétrole synthétique, pourtant intéressant.Je me souviens surtout d’avoir beaucoup marché dans des endroits caverneux où coulaient des torrents de l’épais liquide.Mais je ne voulais pas quitter Fushun sans avoir vu la Maison de retraite des vieux mineurs, sans avoir rencontré ces rescapés de la période héroïque où la vie d’un homme valait moins que celle d’un chien. 298 HÉLÈNE J.GAGNON A mon arrivée, une trentaine d’hommes de soixante ans et plus se trouvaient dans le parc entourant la Maison, les uns marchant lentement dans les allées de gravier rouge, d’autres fumant leur pipe à l’ombre des grands arbres.Tous étaient vêtus de façon plus soignée que la population en général: costume de toile écrue ou costume à la chinoise, noir avec parure blanche au cou, chaussettes blanches et chaussons noirs.A leur air digne et leur comportement, on eut dit autant de vieux lettrés, — surtout le charmant vieux monsieur qui s’avança aussitôt pour me souhaiter la bienvenue.Il se présenta: Chou Tu-chen.Fin visage respirant la bonté, indéfinissable qualité spirituelle du regard, distinction innée.J’avais peine à croire qu’il s’agit d’un vieux mineur.S’improvisant mon cicérone, Chou Tu-chen me conduisit dans un grande salle du rez-de-chaussée où se trouvaient d’autres pensionnaires, occupés à jouer aux échecs chinois ou à feuilleter des revues illustrées.Tous se levèrent et plusieurs vinrent me serrer la main, les plus timides se contentant de me saluer.Autour de la grande table ronde qui occupe le centre de la pièce, nous causons en prenant le thé.Leurs premières paroles furent pour exprimer leur satisfaction de se trouver ici: « Nous n’aurions jamais osé espérer une telle chance! Finir nos jours dans la quiétude et la sérénité, en toute sécurité.Autrefois les vieux mineurs sans famille mouraient dans la misère et l’abandon.» Cette retraite fut fondée aussitôt après la libération par la Fédération des Syndicats ouvriers de Fushun.Elle peut recevoir 170 pensionnaires; ils sont actuellement 164 dont quelques-uns depuis le tout début.Chacun d eux reçoit de 40 à 60% du salaire qu’il touchait lorsqu’il dut abandon- LA CHINE AUX CHINOIS 299 ner l’ouvrage.De cette somme, ils paient 13 yuans par mois (environ $6.00) pour leur alimentation.Tout le reste est gratuit.On m’invita à visiter l’établissement.C’est un immeuble assez considérable, à deux étages.Au rez-de-chaussée, se trouvent la salle de réunion, le réfectoire, les cuisines et les quartiers du personnel.Au premier étage, une autre salle commune flanquée d’une serre où les vieux pensionnaires qui s’intéressent à l’horticulture cultivent des fleurs en pots.Les chambres, les unes simples, les autres doubles, s’alignent au long de couloirs larges et propres.Les chambres sont petites, mais confortables, avec lits, commode et chaises — les couvertures soigneusement pliées au pied du lit.Selon la personnalité des occupants, ces pièces sont absolument dépouillées d’ornements ou garnies de plantes, de petits aquariums, de portraits de famille.Celle de Chou Tu-chen est une véritable galerie de portraits.Il n’est pas un petit espace sur les murs, sur la commode recouverte d’une vitre, qui n’en soit tapissé: photos du Président Mao et autres héros nationaux, photos d’amis et de visiteurs.Notre hôte nous indique sa propre photo prise peu après son arrivée ici, il y a sept ans.Il n’avait alors que 62 ans et en paraissait 75 avec ses joues creuses et son dos voûté.« Je me suis bien remplumé », me dit-il en riant de son bon visage à la peau claire et lisse.Il a aussi appris à lire et à écrire.La lecture des journaux et revues est son passe-temps favori et il lui arrive fréquemment de lire à haute voix pour ses collègues illettrés.L’hôtel de Fushun où je me suis rendue à la fin de la journée est construit sur une éminence, dans un joli parc à la française.Des étages supérieurs, on a une excellente vue de la ville.C’est une révélation: d’ici j’aperçois de 300 HÉLÈNE J.GAGNON nombreux immeubles neufs que je n’avais pas vu au cours de la rapide randonnée, par un chemin de ceinture, jusqu’au district industriel et minier: écoles, hôpital, magasin d’Etat, buildings administratifs et autres.Anshan Après Harbin, Changchoun, Shenyang et Fushun, nous voici à Anshan, dernière étape de ma tournée du nord-est.Anshan est une ville de 775,000 habitants — le premier et jusqu’ici, le plus grand centre sidérurgique de Chine, siège d’un énorme combinat de fer et d’acier.Je dis jusqu’ici, parce qu’il sera peut-être dépassé sous peu par le nouveau complexe de Wuhan, en Chine centrale, et égalé par celui de Paotow, au nord-ouest de Pékin.La région d’Anshan est riche en minerai de fer et le combinat est une organisation complète avec sa fonderie, ses hauts-fourneaux, fours à coke, usines de laminage, de tubes d’acier avec et sans soudure, poutres, rails, métal en feuilles, etc.En 1957, elle produisait déjà 5 Vl millions de tonnes de lingots d’acier.Elle emploie 175,000 travailleurs.J’ai visité la nouvelle scierie et deux usines où l’on produit du métal en feuilles et des tubes d’acier sans soudure.Deux des installations sont presqu’entièrement automatisées.Si l’on y voit plus de monde que dans nos aciéries c’est qu’ici on forme un grand nombre de nouveaux ouvriers spécialisés.C’est en quelque sorte une école pratique.La mécanisation de la laminerie est moins avancée; je m’en suis rendu compte devant les efforts, apparemment LA CHINE AUX CHINOIS 301 assez maladroits des ouvriers, pour empiler les lourdes plaques de métal à l’aide du pont-grue.Elles tombaient de plusieurs pieds avec un grand fracas et je me souviens avoir remarqué tout haut que l’acier devait être de bonne qualité pour résister au choc.Détail intéressant, les mines de fer d’Anshan avaient déjà été exploitées il y a cinq siècles.Et peut-être bien auparavant.N’oublions pas que la Chine connaissait l’art de fondre le fer dès le IVe siècle avant J.-C.Il est fait mention dans l’œuvre de Tsouo Kieou-ming, qu’en 513 avant J.-C., la principauté de Tsin possédait un trépied de fer de grande taille, portant en relief le code des lois du pays.Cependant, abandonnées depuis des siècles, ces mines furent remises en exploitation par les Japonais en 1917; ils en extrayaient le minerai qu’ils traitaient partiellement sur place, pour l’expédier ensuite au Japon.Avant de partir en 1945, ils ne manquèrent pas de saboter les usines qu’ils avaient construites, par exemple en laissant refroidir le métal dans les fours ouverts (open hearths).En plus d’être une ville hautement industrialisée, An-shan possède d’importantes sources thermales ainsi qu’un sanatorium.Cet établissement fut développé à partir des riches propriétés — pavillons et villas — construites pour la jouissance exclusive de l’empereur Pu-yi et les siens.Ils y venaient parfois de Changchoun pour soigner quel-qu’impériale affection cutanée.Ici comme un peu partout en cette région, j’ai vu les derniers enthousiastes du masque chirurgical — qui fît son apparition à la suite de la première campagne d’hygiène et qui donnait à la population entière l’aspect de chirurgiens dans l’exercice de leurs fonctions.Les premiers visiteurs en Chine nouvelle en avaient fait grand état.Et 302 HÉLÈNE ].GAGNON non sans cause.Car le spectacle d’innombrables individus uniformément vêtus de bleu-de-chauffe et le visage enfoui sous un masque de gaze blanche, ne devait pas manquer d’imprévu! « Our people are still blank », m’écrivait il y a quelques mois un charmant ami et éminent journaliste de Shanghaï.Il n’en reste pas moins que c’est grâce à cette disponibilité, à cette confiance aveugle en ses chefs que le peuple chinois a pu sortir en si peu de temps de l’ornière ancestrale et s’engager à pas de géant dans la voie du progrès.Maintenant le port du masque — sauf là où il s’impose — est l’affaire de quelques simples d’esprit seulement.On a déjà fait le point.La tournée du nord-est tire à sa fin.Ce soir nous prenons le train pour rentrer à Pékin.La Chine m’apparaît maintenant sous un aspect nouveau; je devrais dire futuriste, dans le sens où l’entendaient les protagonistes du futurisme, cette forme d’art « qui présente simultanément des sensations passées, présentes et futures ».Impossible de les dissocier, car elles surgissent à tous les tournants.Au départ de Harbin, Yi-hua s’aperçut qu’elle avait oublié ses souliers sport à l’hôtel.Ils lui furent expédiés par la poste de ville en ville.Mais Yi-hua ne put les récupérer, car elle avait négligé d’apporter son cachet, portant sa signature officielle.Elle ne les recouvrera qu’à Pékin.Les postes chinoises sont parfaitement efficaces et tout à fait modernes; mais l’usage du cachet comme moyen d’identification est fort ancien.Je me souviens d’avoir assisté à la représentation d’un opéra traditionnel dont le héros, un magistrat du XVIIe siècle, connaît des malheurs sans nom pour s’être fait voler son cachet ou sceau, alors qu’il s’était enivré dans une maison de vin. LA CHINE AUX CHINOIS 303 En effet, comment arriver à pouvoir s’identifier dans un pays aussi vaste, au sein d’une population aussi dense, si l’on ne possède quelque preuve palpable qu’on est bien Un Tel?Aussi la Chine inventa-t-elle il y a belle lurette le cachet personnel, précurseur de la carte d’identité dont l’usage est répandu en Europe et que nous avons nous-mêmes connue durant la dernière guerre.Passé, présent, futur cohabitent aimablement, comme trois générations unies, sous le même toit.Retour à Pékin Arrivée à six heures du matin, j’assiste au réveil de Pékin: une ville de rêve encore toute nimbée d’or, uniformément jaune or, plus mystérieuse que jamais dans ses hauts murs.N’était l’ordre et la propreté de ses avenues, de ses rues pavées, on pourrait aussi bien se croire au temps de Marco Polo.Les premiers piétons font leur apparition; mais à cette heure matinale, la ville appartient aux couches marginales, aux vaillants tireurs de charrettes, aux équipages las rentrant de quelque corvée nocturne et dont le cheval, le mulet et le conducteur semblent se mouvoir comme des somnambules.Mais déjà s’annoncent les marchands ambulants à coups de claquoirs, de crécelles ou de tiges de cuivre frappées en cadence: du thé bien chaud ou simplement de l’eau chaude! Des nouilles fraîches! Des petits pains blancs cuits à la vapeur! des gâteaux aux graines de sésame! la sauce aux haricots! Les fruits et les légumes frais ou marinés à la saumure! Les premiers arrivés, les 304 HÉLÈNE J.GAGNON premiers servis! Ces braves tiendraient lieu de réveille-matin tant ils font leur apparition à heure fixe, accompagnés de leurs musiques professionnelles.Les beaux arbres de l’avenue Changan sont encore plus beaux sous cette lumière naissante; elle leur confère une qualité immatérielle, la grâce vaporeuse d’une peinture de Fou Pao-che.Nous passons tout droit devant l’hôtel Pékin et descendons la rue Wangfuching jusqu’au hutung Tengshishku.Cette fois, je logerai à l’hôtel de la Paix, car l’hôtel Pékin est plein à craquer de délégations nationales et étrangères.Moins solennel que l’hôtel Pékin, mais très moderne.Il est construit dans un ancien Compound aux murs élevés, typique des propriétés mandarinales de jadis, avec son dédale de cours, ses portes-lune, ses maisons sans étage disposées autour d’un jardin.Charmant! Avant d’atteindre la grande porte rouge dans le mur lisse que nous suivions depuis un bon moment, on ne soupçonnerait jamais la présence de cette construction, pourtant haute de six ou sept étages.Tel est Pékin! A la réception, on parle plusieurs langues, cet hôtel étant surtout destiné aux touristes.L’appartement où l’on me conduit se compose d’un salon et d’une bonne chambre à coucher, avec salle de bain dernier modèle.Surprise de trouver ici une magnifique gerbe de glaïeuls, et tout à côté, un coffret de soie vert et or — de ces coffrets si gracieux qu’ils ont la valeur esthétique de quelque bibelot précieux.Qui a bien pu.?Une petite enveloppe contient la réponse: mes amis du Théâtre de la jeunesse, Shin Shan et Wu Hsueh! Le ravissant coffret contient des photographies tirées de plusieurs pièces de leur répertoire — celle à laquelle j’assistais, et d’autres telles que La Maison de poupée d’Ibsen, L’Oncle Vanya de Chekov, une pièce . LA CHINE AUX CHINOIS 305 indienne, etc.Grâce au maquillage et à l’emploi, lorsqu’il s’impose du nez postiche, les acteurs chinois incarnent avec un saisissant réalisme les personnages occidentaux.L’étoile féminine du Théâtre de la Jeunesse, Mlle Chi Shu-ping, beauté aux traits fins, fait une admirable Nora dans la Maison de poupée.J’apprendrai bientôt qu’en un geste délicat et qui témoigne bien de la modestie et de l’esprit de corps de ces grands artistes, Chin Shan et Wu Hsueh avaient placé dans le foyer du théâtre, bien en vue, la gerbe de fleurs que je leur avais envoyée en témoignage d’admiration après avoir assisté à la représentation de Red Storm.C’était à la veille de mon départ pour le nord-est.Ils s’étaient alors informés de la date de mon retour auprès de l’Union des journalistes afin de pouvoir me remercier.Telles sont les relations humaines en Chine.Durant tout mon séjour en ce pays, je n’ai cessé de l’éprouver.A mon arrivée aussi je trouvai mon courrier, le premier depuis longtemps, et des invitations: l’une à l’ambassade britannique, une autre aux Editions en langues étrangères, une autre encore de l’Attaché culturel du Vietnam.Que de mondanités en perspective! Et quelle heureuse diversion après l’austère tournée du nord-est industriel.Je me réjouis vivement à la pensée de rencontrer les gens des Editions en langues étrangères.On y fait un travail magnifique.De nombreuses publications, connues du monde entier, y sont éditées; par exemple, La Chine, grande revue illustrée dans le genre de Vans Match, qui paraît deux fois par mois en quinze langues; China Reconstructs, revue mensuelle de haute tenue, La Chine Nouvelle, Reking Review, etc.A la réception de l’ambassade britannique, je devais rencontrer Louise Weiss, vétéran du journalisme français, 306 HÉLÈNE J.GAGNON écrivain, explorateur, cinéaste.« Vous serez sans doute heureuse de faire la connaissance de Mme Louise Weiss — elle se trouve à Pékin pour tourner un film au Réservoir des Ming », m’avait annoncé mon hôte, M.Maby.En effet! A la suite de cette rencontre nous devions nous revoir fréquemment; elle m’amena, par exemple, dans un restaurant mongol du grand bazar Tungtszé.On y mange de bien curieuse façon.Les Mongols, ces éleveurs de chevaux et de bétail dont on dit qu’ils naissent et meurent à cheval, se nourrissent surtout de viande; nomades, ils ne s’adonnèrent jamais à l’agriculture.Et le genre de vie qu’ils mènent exige que leurs repas puissent être préparés n’importe où au hasard de leurs déplacements.C’est vite fait, car ils apportent avec eux l’appareil qui fait fonction en même temps de four et de casserole.Il consiste en un cône de métal à la base duquel il y a une petite porte par où on introduit le charbon ou autre com-bustile; à mi-hauteur, le cône est entouré d’un canal circulaire où l’on fait bouillir l’eau.Il ne mesure pas plus de douze pouces de diamètre à la base par dix pouces de hauteur.A l’aide de ses baguettes, chacun dépose dans le petit canal rempli d’eau bouillante quelques minces tranches de bœuf cru, quelques nouilles, et les en retire dès qu’elles sont à point.Des pains cuits à la vapeur complètent le repas et peut-être aussi des cornichons marinés dans la saumure.En guise de breuvage, du thé très noir.Le menu est frugal, mais il doit être adéquat puisque les Mongols sont une race saine et forte.Plus on connaît Pékin et plus on s’y plaît.C’est une ville qu’on n’en finit plus de découvrir.Même en faisant chaque jour une découverte on vivrait jusqu’à cent ans sans la bien connaître. LA CHINE AUX CHINOIS 307 Aujourd’hui j’ai appris l’existence d’un choeur de chant de généraux — de cent généraux! Peut-on imaginer un autre pays possédant un chœur de chant de cent généraux?Et pas des militaires de parade, car presque tous sont des vétérans de la longue Marche.Devant des auditoires délirants d’enthousiasme, ils exécutent les chants guerriers aux sons desquels l’Armée Rouge accomplit son fabuleux exploit, il y a vingt ans.L’Armée de la Libération, comme on la nomme en Chine, est très populaire et très aimée.Semblable dans une certaine mesure à l’antique armée romaine de bâtisseurs et de guerriers, sa mission consiste, en temps de paix, à aider la population partout où ses services sont requis.Comme tout autre organisme économique ou social, fût-ce une commune, une entreprise industrielle, l’Armée chinoise possède ses propres troupes de théâtre, des orchestres, des chœurs de chant, des équipes sportives.Elle maintient aussi des écoles pour adultes où s’inscrivent les soldats qui n’ont pas eu le privilège d’étudier dans leur enfance.Aux Editions en Langues étrangères, je fus reçue à dîner — un buffet froid à l’américaine — par un groupe de rédacteurs et de traducteurs chinois et étrangers.Ce fut l’un des plus agréables moments de mon séjour en Chine; car ce qui m’a le plus manqué durant ces trois mois, ce fut les contacts humains, l’occasion d’échanger des vues dans des conditions moins guindées, moins solennelles que les interviews.Il y avait là une charmante et jolie journaliste dans la trentaine, Mme Tang Sheng, et ses deux collègues masculins, également fort sympathiques, MM.Sun Chung-wen et Wu Wen-tao, tous deux occupant une situation importante aux Editions.Et trois Occidentaux, dont un Américain (j’ai malheureusement ou- 308 HÉLÈNE J.GAGNON blié son nom) qui s’occupe avec tant de succès de Peking Review, et un couple d’écrivains, lui Suédois, elle Australienne.Ces deux derniers étaient en Chine depuis deux ou trois ans déjà, pour recueillir des impressions et du matériel en vue d’ouvrages sur la Chine.Lorsque j’ai rencontré Mme Cusack, elle parlait assez bien le dialecte de Pékin — suffisamment pour se promener partout sans l’aide d’interprètes, passant tout son temps à causer avec les gens, jeunes et vieux, à recueillir leurs souvenirs, des récits de leur jeunesse.Elle en vint à posséder si bien leur confiance, qu’une vieille femme consentit à se déchausser pour lui montrer ses petits pieds atrophiés — ce qui constitue sans doute une expérience unique.Depuis elle a publié un ouvrage intitulé Chinese Woman speak, remarquable d’authenticité, débordant de chaleureuse compréhension, d’admiration pour le vaillant et bon peuple chinois, et témoignant d’un rare esprit d’observation.C’est Mme Tang qui m’avait fourni à cette occasion, une explication lumineuse et dont peu de gens s’avisent, au sujet de la quasi-astronomique population de la Chine: « Elle n’est pas le résultat d’une fertilité exceptionnelle; si vous vous arrêtez à y penser, vous constaterez que si, en dix siècles, un petit pays comme la France a produit un peuple de 45 millions d’habitants, il est normal qu’un immense pays comme le nôtre ait produit en quarante siècles, quelque 600 millions d’habitants, n’est-ce-pas?» Je n’ai qu’un seul regret: celui de n’avoir pas rencontré, dès le début de mon séjour en Chine, ces gens si intéressants et sympathiques, qui eussent été en mesure de me faciliter les choses en m’aidant de leurs connaissances.Mais il m’a semblé que la politique des autorités chinoises consiste à isoler les invités étrangers, leur donnant toute possibilité de voir, de se renseigner, d’interpréter LA CHINE AUX CHINOIS 309 les choses comme ils l’entendent — de sorte qu’on ne puisse nullement leur reprocher d’avoir cherché à nous influencer.La réception chez l’Attaché de presse du Vietnam eut lieu l’après-midi à l’heure du thé et mon hôte, M.Shen Chin, ne manqua pas d’en profiter pour m’initier aux spécialités gastronomiques de son pays, « pour me faire le palais », disait-il en un français fort élégant.Je dégustai ainsi des bananes confites et autres friandises très sucrées.M.Shan Chin avait mission de me transmettre une invitation des journalistes de son pays à me rendre au Vietnam, à la suite de ma tournée dans le sud de la Chine.Arrivée à Nanning, ville chinoise peu éloignée de la frontière vietnamienne, je prendrais l’avion pour Hanoï, où ne me trouverais arriver à temps pour la fête de l’Indépendance nationale.La perspective me souriait d’autant plus, que je croyais devoir y retrouver Nguyêt-Tu, ma petite camarade de Bucarest, rédactrice de la Revue des Femmes vietnavitennes et deux autres collègues qui assistaient à la Rencontre des journalistes roumains.Ce nouveau séjour à Pékin allait passer comme un souffle.Après une semaine je devais partir pour Shanghaï et de là à Hangchow, Canton, Wuhan, Chunking, Cheng-tu, Kunming et Nanning.(La seconde partie paraîtra dans le prochain volume). ANDREE THIBAULT MA SOEUR Nouvelle A l’intérieur des murs de mon couvent s’achevait, en ses derniers sursauts, la vie d’un jour.Les pensionnaires, qui se mettaient au lit, piétinaient au-dessus de ma tête.Je terminais, dans ma classe, la correction des devoirs de grammaire, quand deux coups furent frappés à la porte: j’ai eu peur.Mon invitation à entrer s’est étranglée dans ma gorge.Aussi, quand une religieuse a heurté de nouveau la vitre avec son anneau tout en entrant, j’ai sorti vivement de ma manche mon mouchoir pour cacher la rougeur qui avait envahi mon visage.Sœur Marcelle, sans un regard vers moi, s’est arrêtée à trois pas de ma tribune en étendant au bout de ses bras une feuille à dessin (je vis ses poignets blancs et osseux ).— Voyez ce que votre Marie Cardinal a peint, m’a-t-elle dit.Je tenais à vous le montrer.C’est superbe.Je n’ai eu à faire que très peu de retouches.Chez une enfant de quatorze ans, c’est une application remarquable.Je fixai le tableau.Des fleurs, dans un vase sans eau, s’étiolaient.Sœur Marcelle est grande et porte des lunettes comme des yeux de verre.Nos classes sont voisines et deux de mes élèves vont à son studio de peinture.A l’époque de l’exposition des travaux, je pénètre derrière cette porte dont le store est toujours baissé.La clarté, pénétrant par de larges fenêtres, y est brillante et froide comme celle des jours d’hiver.Des océans sans profondeur se figent 314 ANDRÉE THIBAULT sur les toiles, des bêtes sans muscles, mornes, me regardent et mecrasent de leur poids mort.Je m’arrête devant les tableaux, j’y cherche le trait vif échappé à l’attention du peintre; les couleurs crues des palettes aviveraient autrement mes yeux.A examiner ces tentatives picturales, je préfère surprendre, même des couloirs, la pratique des musiciennes.Les gammes, les exercices, les bribes de sonates qui montent de la grande salle aux parquets vernis, aux portes-fenêtres habillées de longs rideaux blancs et légers, me proposent une fête à laquelle je participe derrière la rampe de l’escalier.— Je vous laisse à vos corrections, dit Sœur Marcelle qui s’en va.Elle ne s’étonne pas de mon silence: elle est contente.Je reviens à ma réalité.Une sensation me gêné): j’ai l’impression d’un nœud dans le petit creux dégagé, dans le cou, entre la coiffe et le voile; le malaise irradie à toute la base du crâne.Je regarde dehors.Je vois les toits noirs de suie de la rue Souvenir; le remblai pelé du chemin de fer; quelques longueurs de rails.Un train passe.Les arbres de West-mount rejoignent le ciel dont le bleu s’est assombri.Je ne suis pas fatiguée; il me vient l’envie de balayer la classe, d’abreuver les fougères: ce n’est pas mon devoir.Déjà le tableau est propre par les soins des élèves.La nuit vient.Quand j’étais enfant, et que j’avais besoin de rêver, je tournais une mèche de cheveux entre mes doigts.Sœur Irène, qui travaille dans la classe contiguë à la mienne, allume sa lampe.Je le fais aussi.Je suis isolée sous la clarté blessante de la lumière.Sans que j’aie besoin d’y voir, je retrouve à sa place, devant moi, chaque objet MA SŒUR 315 familier.J’évite la fougère, je n’aime pas les plantes en pots.C’est bientôt le temps pour les religieuses d’aller dormir, quelques-unes passent comme des ombres dans la luminosité jaune du couloir.Le dernier appel de la journée va sonner à l’énorme cloche du couvent, celui qui résonne en moi désolé comme le glas.Au matin, je reconnais à la cloche une voix tendrement bourrue, celle d’une mère depuis longtemps levée qui crierait: « les enfants, levez-vous, c’est l’heure », tout en continuant de préparer le premier repas.Elle n’a pas pour moi une voix chagrine: au début du jour j’ai du courage.Je me lave à l’eau froide, je frotte mes joues avec force car je redoute que mon sang ne les quitte.Toutefois, quand j’ai attaché ma coiffe, je commence à chercher mon souffle.Je me redresse alors et essaie de me dissimuler ma hâte à sortir de ma cellule.Je suis vite prête, ce n’est pas par vertu mais par nécessité.J’envie Sœur Ella dont les allées et venues dans son étroite chambre ont l’allure de remue-ménage.Quand elle pousse ses rideaux sur leurs tringles, les petits anneaux tintent.Elle paraît se parler tout le temps à elle-même, de cette conversation sans temps ni lieu qui va du passé à l’avenir en s’arrêtant avec intérêt sur le présent.Le monde pour elle n’est pas horizontal et plat, il est vertical.Voilà l’oraison à laquelle je ne suis pas parvenue.Je l’ai remarquée lorsqu’elle cause avec ses élèves ou les religieuses.Elle est à part, plus grande, libre.Rien chez elle n’a une importance par rapport aux autres.Elle glisse à travers le règlement.Quand elle s’amène aux réunions obligatoires de la communauté, elle arrive comme si elle avait décidé d’elle-même d’y venir, comme si survenant là, elle nous trouvait par hasard réunies. 316 ANDRÉE THIBAULT Hier soir, Sœur Ella racontait qu’une de ses élèves lui avait expliqué son désir de devenir religieuse.(J’étais effrayée à la pensée de recevoir une pareille confidence).Sœur Ella a répondu: « ma petite, tu es trop jeune ».L’enfant, dit-elle, a paru en ressentir un soulagement.Elle est charitable merveilleusement.Elle n’a pas brisé une vocation, pensai-je, elle a simplement et extraordinairement reculé dans l’esprit de l’écolière, l’heure d’une décision importante.J’admirai sa tranquillité.Silencieuse, je me suis revue au même âge, songeant à me marier jeune, rêvant d’un grand amour.Quand par raisonnement, le mien, et des moqueries subtiles, je compris, plus tard, que je désirais un amour mythique, je résolus de me retirer du monde.J’étais cependant la proie d’une grande peur que je qualifiai d’absurde pour m’en débarrasser.En entrevoyant un avenu que le sacrifice allait embellir, je coupai un à un les liens que j’avais patiemment tendus avec la vie.Je fus prise dès lors dans des fêtes de famille et des réunions d’amies qui m’empêchèrent de reprendre ma résolution dite finale.Une soirée chez Colette Roy (qui avait un appartement, situation que j’ai longtemps enviée) groupa celles que j’aimais sans ressentir de leur part plus qu’une affection, même pas banale ce qui m’aurait fait les éliminer pour toujours de mes sentiments, mais une affection partagée à part égale avec les autres, m’ancra dans l’idée de ma rupture avec le monde.Je me sentis mortifiée de n’être pas de cette fête, dont j’étais pourtant l’héroïne (le mot est dérisoire).Personne ne devina mon désarroi, le sentiment d’isolement qui m’empoisonnait.Je décidai alors, vers la fin de la soirée, de me consacrer à la conversation de Monique Duranceau qui me recherchait mais qui n’exigeait de moi que la part habile, ma facilité à conduire une MA SŒUR 317 conversation sur les sujets qui l’intéressaient, ce qui me laissait le cœur en repos mais rongeait mon cerveau et irritait ma gorge.Un détail me laissa croire que ce sentiment d’exclusion qui m’amenait les larmes aux yeux n’était pas imaginaire: pas une ne remarqua ma robe, une robe de taffetas soyeux d’un bleu qu’on ne retrouve ni dans le ciel ni dans la mer, une robe que je n’allais porter que quelques heures.Il y eut une autre soirée qui me fit moins de mal: j’en avais moins espéré.S’il s’agissait pour moi de revoir mes compagnes de classe, le plaisir que j’avais à revivre nos jours de vie étudiante compensait le peu d’attrait de leurs propos actuels.A mes yeux, elles étaient demeurées les mêmes et cela me décevait.Etais-je injuste envers elles qui se plaisaient à me répéter, après avoir été longtemps sans me voir: « toi tu ne changes pas?» Avant de les entendre ajouter: « et tu ne changeras jamais.» je deman dais à Marie qui était la seule mariée, des nouvelles de son fils.Lucie s’amenait aussitôt entre nous pour m’apprendre que Marie avait un enfant extraordinaire, le plus beau qu’elle ait encore vu, dormant dans le plus joli berceau de la plus ravissante chambre remplie des plus luxueux jouets.Avec son grand rire et ses longues mains et ses « ma chère » dont elle roulait le r à donner la nausée, elle me laissait béate et effarouchée.Je n’étais pourtant pas jalouse de Marie, d’un bonheur qui n’était en rien à la mesure de celui que je pensais pour moi.J’éprouvai cette fois de la répulsion pour Lucie, pour sa grande bouche, ses dents jaunes, ses effroyables mains: des mains de pianiste fou s’agitant au-devant d’elle, hanté, et détruisant en moi des accords insuffisamment maîtrisés.Je lui en voulais de jouer à vivre et de le faire sans modestie.Aujourd’hui je lui reconnais 318 ANDRÉE THIBAULT un seul malheur, qui ressemble beaucoup à celui de tout le monde; de n’être pas né d’un prince et d’une princesse; malheur d’avoir à faire sa propre vie.Dès nos jours de pensionnat, quand nous avions quatorze ans, Lucie annonçait, le vendredi soir, ses projets: « Je vais passer la fin de semaine dans le Nord chez mon père.» Pour moi, le Nord, c’était Sainte-Agathe, la petite gare où j’étais descendue quelques fois avec mon oncle et ma sœur; le lac où s’avancent des presqu’îles rocheuses; les promenades en barque, les rues dans la montagne et la qualité mystérieuse de l’air qui guérit les malades du sanatorium.Je parais Lucie du plaisir prodigieux de partir vers la campagne et de vivre dans une maison parfaite parce qu’elle le disait avec ostentation.Quand j’appris un jour que son Nord était le prolongement aux confins de Montréal de la rue Berri, j’eus le saisissement de croire que tout en elle était mensonge.J’étais, il est vrai, en grande partie responsable de l’illusion que je démasquais, mais je compris que nous ne parlions pas le même langage et je n’eus plus beaucoup d’affection pour elle.Elle accaparait toujours mes compagnes préférées, cela aussi me fit me renfrogner.Le soir de cette dernière rencontre à laquelle elle m’avait conviée, j’étais chez elle parce qu’une des finissantes de notre classe, moi, posait un geste officiel dans sa vie.Ce sont des choses qui se soulignent.Ne nous eut-elle réunies que pour me signifier que je pouvais partir tranquille, qu’elle allait se rallier les autres, qu’elle les possédait et qu’alors, future religieuse qui disait adieu au monde, j’avais une attache de moins à briser parce qu’elle se chargeait elle-même de l’opération, elle avait atteint son but.Elle avait atteint son but, elle avait vu la figure qu’on fait quand on n’est plus aimée. MA SŒUR 319 Quels jours ténébreux précédèrent mon entrée au couvent! Je gardais juste assez de conscience pour savoir que je faisais des faux pas.Mon esprit décidait les gestes précis à poser, mais j’étais impuissante à agir.Une grand-tante maternelle, que je connaissais peu, me fit cadeau d’un vespéral que je convoitais.Elle ne reçut pas la lettre de remerciement que je lui devais.Vu le contentement que ce don avait soulevé en moi, je ne voulais pas lui adresser un merci sec sur une carte réservée à cet usage.Je comptais lui écrire quelques lignes tendres qui lui auraient bien signifié le sentiment qui m’unissait à cette branche de la famille qui m’était pourtant presqu’incon-nue.Je n’en fis rien et ma mère fut, du coup, brouillée avec ces parents.Devant l’irréparable, je ne tentai même pas de m’excuser.La plupart des cadeaux que je reçus me déçurent.Je les vis comme l’idée que mon entourage se faisait de mes goûts et j’en pleurai d’écœurement.Depuis le temps que je vivais parmi les miens, était-il possible que je sois demeurée si opaque et si peu comprise?Je mis beaucoup de temps à découvrir en moi, en détail, ce qui dans mes relations avec autrui, me donnait du souci.J’avais, à cette époque, un tic verbal (que je continuais dans mes réflexions) qui me forçait à pourchasser mes mots jusqu’à l’expression exacte, à mon sens, de ce que j’entendais dire.Je nuançais ma pensée à l’extrême, longtemps insatisfaite de ce qu’il en paraissait.Je répétais sans cesse « je veux dire ».Une fin d’après-midi que j’attendais le tramway qui me ramènerait chez mes parents après le travail, en proie à un excessif délaissement, le cœur brouillé, l’humeur déçue par la conscience que j’avais prise dans une conversation précédant cet instant de ma mauvaise habitude de langage, je me mis à l’épreuve.C’était l’automne 320 ANDRÉE THIBAULT et à cette heure il faisait presque noir.Les lumières de la ville gagnaient sur les dernières clartés d’un ciel nuageux.Quittant l’incessant va-et-vient de la ville, je me retrouvai dans des temps lointains et me rejoignis à l’âge de sept ans, vers ma première année scolaire qui fut un tel choc dans ma vie.Je revis un incident qui prenait place dans la cuisine de notre maison, après le repas de midi: une scène douloureuse avec ma mère.J’eus à lui jurer, l’index sur le feu d’une allumette que j’avais suivi au retour de l’école un chemin devenu pour moi obligatoire (par suite de difficultés avec une élève) et non tel autre à ma fantaisie.La tension en moi est intolérable.La complication que je consens à voir maintenant telle qu’on me la fit considérer aux yeux de toute ma classe, c’est la jalousie que je ressens vis-à-vis Fernande Lajoie qui est arrivée première aux examens du mois.Pour avoir disputé cet avantage à ma compagne devant témoins, une série d’appels téléphoniques entre sa mère, la Supérieure et ma mère, compliqua pour moi de façon terrifiante mes rapports avec elles toutes.J’étais au milieu d’un drame que je ne comprenais pas et dans lequel je débattais un rôle qui dépassait mes forces.Je devais donc ne plus suivre le trajet que j’avais pris l’habitude de faire avec l’infortunée Fernande.Ce midi-là, maman tentait de vérifier mes agissements.Je ressentis, malgré le geste extrême exigé de moi, l’impossible communication avec un autre, le doute qui pouvait demeurer dans son esprit, la démarche incriminée ayant été cette fois sans témoin.Le souvenir de la flamme entre ma mère et moi brûla de ce jour mon tic qui ne revint plus.A mon arrivée chez mes parents, j’eus envie de demander à maman, par curiosité, pour une vérification désormais inutile, si ce souvenir était vrai ou même plausible.Je ne le fis pas.Elle MA SŒUR 323 d’abord vers celles qui m’attiraient le moins, réservant à celles qui me plaisaient davantage les considérations habituelles sur leurs travaux.C’est la vitalité, l’intelligence, la liberté qui me séduisaient en premier lieu.J’aimais chez une Hélène, une Sylvie, les démarches de l’esprit qui accueille, juge, saisit l’image et l’idée.Chez l’une, c’est la lumière qui recule les ténèbres et trouve, à mesure, tranquille, la solution pressentie, attendue.Pour l’autre, c’est l’intuition qui s’élance sans lampe, comme en un rêve, vers la réponse qu’elle exhibe, rieuse, triomphante.Si je n’avais à l’enseigner, à donner du lest à cette agilité, je m’amuserais longtemps comme elles de ses suppositions, de ses hypothèses, dans les traductions latines ou anglaises et dans la géométrie.Elle joue à l’étymologie, elle calcule, elle échafaude des plans.Hélène, rangée, fermée, sérieuse mais ennuyée de vivre, fait ses devoirs avec succès mais lassitude.Travailler sans bonheur la fatigue et la moue de ses lèvres épaisses cache mal la raideur de ses sentiments.Qu’est-ce qui assèche ainsi sa vie, me suis-je souvent demandée?Pourquoi, par ailleurs, Sylvie est-elle si aimante et si fuyante?L’autre jour, ayant trouvé chez elle l’animation suspecte qui camoufle le désarroi, que l’âge seul n’explique pas toujours, je la retiens pour lui prêter David Copperfield que nous venions de recevoir à la bibliothèque.Elle a pris le livre et elle s’est sauvée.Quelques instants plus tard, alors que je prenais l’escalier des élèves pour me rendre au rez-de-chaussée, je la rencontrai, arrêtée sur le premier palier, pâle et attristée.Sitôt quelle remarqua ma présence, elle me regarda en souriant, à la manière de quelqu’un qui y prend du courage, et commença la descente vertigineuse des étudiantes quand elles ne sont pas en rangs. 324 ANDRÉE THIBAULT Ma vie n’est pas lente et profonde comme j’imagine une vie heureuse.Est-ce mon état ou moi qui est responsable des à-coups intérieurs, de la fébrilité, des écarts de ma vie qui cherche encore sa voie?C’est ainsi que je me sentais à dix-huit ans quand, à la sortie du bureau, je disais à Thérèse Laurent: « marchons ce soir, je me sens fébrile.» De grands vents tournoyaient dans les arbres dénudés de la rue Sherbrooke.Nous nous confiions « marchons jusqu’au bout du monde et jetons-nous dans la mer ».Nous ne riions pas, nous allions vivement, gênées un peu mais rassurées de ne pas dire autre chose.Nous nous arrêtions, hélas, à chaque fois, à la rue Amherst; Thérèse montait vers Rosemont, je retournais à Saint-Henri non sans avoir jalousé ceux dont les maisons regardaient les jardins du Parc Lafontaine.D’autres fins d’après-midi, je quittais seule le lieu de mon travail.Je me dirigeais vers l’ouest, je marchais, marchais longtemps en pleurant dans la ville soudain heureusement dépeuplée.Pour me consoler, je regardais de mes yeux embués les rares passants que je croisais dans la rue Sherbrooke et je remarquais, distraite un instant, que personne ne regarde personne.Je ne cherchais pas l’attention d’inconnus mais je désirais la condoléance de quelqu’un rêvé dans le secret de mon cœur et qui serait devenu réel.Dans son étreinte j’aurais appris à vivre pour accepter de mourir.Je criais sans voix et la vie errait.J’étais inquiète, violente, excessive, très fatigante pour mes proches.Je m’esquivais, lassée de moi.Je me réfugiais dans les lectures et la musique et mon isolement devenait ma solitude.Je faisais des projets immenses et rendais de menus services à ma mère. MA SŒUR 321 avait 1 habitude de ne pas se rappeler mes attitudes enfantines.Après le déjeuner, prise d’un accès de découragement, je me réfugiai dans ma classe.Sœur Supérieure, en proie à une violente migraine, s’excusa de ne pouvoir demeurer avec nous à la salle de communauté.Elle nous laissa libres.Des groupes se formèrent.Dans mon impuissance à m’intégrer à aucun d’eux, sans, hélas, beaucoup choisir, je me dirigeai vers « chez-moi ».Le désordre à la fois habituel et normal des arrêts de travail: le panier à papiers débordant, une brosse tombée dans une éclaboussure de poudre de craie, les livres et les cahiers empilés sur tous les pupitres: cette vision m’abîma, qui me sembla le signe de mon désordre intérieur.Je composai pour me défendre une leçon sur l’ordre et la propreté.J’eus l’envie d’inspecter les pupitres et de citer les élèves malpropres.Ma rage me confondait.Je n’étais que défaillances, laideurs, péchés.Un sanglot me courba comme un poing dans l’estomac.Je ne pouvais pleurer, me laisser aller à laver ma vie dans un lac de larmes.Le temps pour ma vie personnelle est limité.Mes élèves revenant dans une demi-heure m’obligeaient déjà à me ressaisir.Je décidai de me rendre à la chapelle, c’est-à-dire que mon dénuement m’y poussa.Le silence, la flamme vacillante des lampions, la lampe solitaire en face du mystère du Tabernacle, Dieu atténuerait ma misère.Je descendis sans rencontrer personne.Je m’étais empêchée de raccourcir mon chemin en passant par la classe de deuxième année qui donne sur le jubé, même si j’ai la permission morale de le faire.Entrer dans la classe de Sœur Rose-de-Lima sans quelle le sache m’apparaissait comme une indiscrétion; ou plu- 322 ANDRÉE THIBAULT tôt, je craignais de voir chez elle un ordre impeccable qui m’aurait donner une plus amère leçon.Ma visite à la chapelle m’apparaissait déjà entachée d’hypocrisie.Une vieille religieuse somnolait dans un banc.J’enviai son grand âge et la fin peut-être prochaine de sa vie.Je commençai tout de suite un chemin de croix en suivant l’exercice dans un missel, je ne voulais pas me laisser à moi seule.Je m’appliquai au texte saint.Je fermais les yeux pour les Pater et les Ave, j’entrais dans le ciel noir de mes paupières.Cette route spirituelle, et les pas que j’y traînai, me calma.Je comptais sur la dictee que j allais donner a mes élèves, et sur leurs têtes inclinées, pour achever d apaiser mon âme impatiente.Leur application générale me touchait.Aussi les yeux égarés qu’elles me lançaient devant les difficultés, et les sourires de contentement après les passes difficiles de ces devoirs semes d embûches.Elles murmuraient parfois « ma Sœur », pour demander grâce.Mon âge (qu’elles avaient sans doute calculé) leur permettait la spontanéité dont je contrôlais craintivement la familiarité.Il ne fallait rien, à mon sens, qui ne respecte nos rôles.Elles n’étaient pas mes filles.Je n’étais pas leur mère, nous ne pouvions être des amies.J’étais la Sœur, imposée et non choisie, comme une sœur naturelle mais dans une famille irréelle.J’avais à transmettre des messages, des signes, des réalités, mais je ne pouvais recevoir d’elles que le mirage d’une entente.Elles étaient mouvantes, secrètes, réservées, mystère saisissant qui trompait ma tristesse.Je les aimais, je crois, dans la justice, à la mesure de la connaissance que je prenais de chacune d’elles.Je prétendais à cette attitude de justice mais je tressaillais en songeant que cette connaissance étant si difficile, je pouvais être terriblement injuste.J’allais MA SŒUR 327 J’étais dépaysée.— Est-ce que ces sorties sont fréquentes, ai-je demandé sur un ton de confesseur?Je me demandais, au tour que prenait la conversation, pourquoi elle me disait tout cela.— Je veux mettre Louise pensionnaire.Ni mon mari, ni mon beau-frère ne sont au courant de ma démarche, Louise encore moins.Qu’en pensez-vous?Sa voix devenait brève.J’avais le cœur serré.— Cela demande réflexion, dis-je.Quand l’internat n’est pas obligatoire, la vie externe a ses nombreux avantages.Le grand air, la liberté (j’allais parler pour moi-même si je n’arrêtais.) Elle a paru me voir en ennemie.Ai-je imaginé quelle était au bord des larmes?Elle s’est levée, s’est excusée d’avoir pris de mon temps.Je l’ai accompagnée en silence jusqu’à la porte.Sœur Econome me fit alors un signe et j’allai la voir.Elle me demanda si madame Renaud m’avait remis l’argent des mois de scolarité non payés.Sur ma réponse négative, elle hocha la tête et les épaules dans l’attitude excédée de l’incapacité à comprendre.Je revis le joli chapeau de Madame Renaud comme s’il représentait le montant dû.Comment ai-je pensé qu’il était possible que le prix de l’un exclut le prix de l’autre?Mes vœux de pauvreté me tenant à l’abri des problèmes d’argent, je m’écartai du détail qui préoccupait l’Econome du pensionnat.Je suis bien aise de n’avoir pas à tenir compte du « vil métal ».Si j’emploie un terme conventionnel, c’est que je puis le traiter ainsi.Devant l’impossibilité pour moi d’avoir des billets de banque dont la réalité est toujours amoindrie sitôt le premier contact avec le vif, 328 ANDRÉE THIBAULT j’ai fini par être en face de Mammon devant une réalité morte.Dans le combat intime qui m’opposa à l’argent, j’ai pris le parti le plus sûr et le moins digne, la fuite.A la chaleur qui me monte au front à revivre, une seconde, en esprit, ces temps révolus où j’étais le tiers commissionnaire entre mon père et ma mère sur ces questions d’argent, je sens que l’Ennemi vient rôder.Toujours, ma mère m’envoyait demander à mon père l’argent dont elle avait besoin, pour des courses, des sorties, des emplettes et mon père me remettait l’argent avec des gestes craintifs de celui qui se fait demander la vie.J’étais partagée entre les demandes de ma mère et les malaises de mon père à acquiescer à ce qui commença bientôt de m’apparaître comme une diminution de sa puissance.J’étais le témoin appelé, attristé d’être mêlé à cette lutte silencieuse.Tantôt je désirais que maman fît le sacrifice du nécessaire; tantôt je souhaitais de la part de mon père, une générosité de grand seigneur.Les dépenses de maman me paraissaient effarantes; les tendances à l’économie de mon père, cruelles.Nous vivions une vie parcimonieuse qui me révoltait.Ce factice manque d’argent débrida cependant mon imagination.Les livres que je ne pouvais acheter, je les prenais à la bibliothèque; la musique, je l’écoutais à la radio ou aux rayons des disques des grands magasins, le théâtre, je le recevais comme une récompense après avoir placé les spectateurs.Avec très peu de moyens, Laurence, (mon amie) et moi, avons fait pendant trois ans des trésors de promenades, de conversations, de séances de cinéma où nous accourions avant l’heure réglementaire des MA SŒUR 325 Depuis que je suis religieuse, il m’est arrivé trop souvent, dirait-on si je me confiais, de désirer partir, de respirer loin d’ici l’air dont j’ai besoin.La communauté qui m’entoure m’empêche de poser des gestes excentriques et l’état auquel je me suis vouée me retient de les imaginer trop précisément.Je me plie au règlement avec sagesse.Je ne suis pas certaine que tous comptes faits cela me soit salutaire.Naturellement obéissante, je crains cependant que la correction de mon attitude ne me devienne à moi-même suspecte.La digue est haute, solide, mais le terrain, le souterrain est travaillé par des forces non identifiées.Qu’est-ce qui m’arrive?Je suis en marge de moi.Ma vie extérieure est apparence.Elle n’a que la réalité de la vraisemblance.La cohérence de mes actes m’effraient tant elle donne une image fausse, non pas faussée, de moi-même.Je reviens du parloir.Dans un petit salon attenant à l’économat, j’ai reçu une visite qui me laisse un souvenir étrange.J’ai rencontré Madame André Renaud, mère d’une de mes élèves.C’est samedi et j’étais à repriser à la salle de la communauté.Mes souliers ne me blessent pas, cependant mes bas sont très souvent percés.Sœur Ella vint m’annoncer que j’étais demandée au parloir.Je la crus à peine.Je pensai qu’il s’agissait d’une erreur.Je mis même de la lenteur à quitter mon occupation et pris l’ascenseur pour me hâter sans énervement.Tout ce qui sort de l’ordinaire me crée des états dans lesquels je m’emmêle.Sœur Econome que j’allai voir me signifia qu’une dame m’attendait au parloir des religieuses.C’est une petite pièce sans attrait, d’une parfaite fadeur; je ne me souviens pas d’y avoir jamais vu un rayon de soleil. 326 ANDRÉE THIBAULT Madame Renaud se leva à mon arrivée.Le sourire quelle me fit me séduisit.Je remarquai l’aisance de ses gestes, le maquillage de sa bouche et de ses yeux, ses cheveux noirs sous le bérêt de velours vert.Elle me demanda tout de suite, comme si la réponse avait une importance excessive: — Ma Sœur, comment Louise se comporte-t-elle en classe?Louise Renaud est une enfant à qui la vie plaît.Elle travaille avec goût, toute nouveauté l’attire.J’ai répondu simplement que j’étais satisfaite d’elle.— Son oncle, mon beau-frère, s’en occupe trop, j’entends beaucoup.Je ne crois pas que cela soit très bon pour elle.Il l’amène au musée, aux expositions de fleurs, à la visite du port.Je crains que cela ne la fatigue.Mais sur ce point, mon mari est en désaccord avec moi.Il prend le parti de son frère.Il m’affirme que cela les distrait tous les deux.Je persiste à croire que ce sont les études qui importent.Louise n’est pas une première de classe.J’ai dû faire un geste ou l’a-t-elle pensé sans mon aide, elle a continué: — Oh! Je sais, ce ne sont pas les points qui comptent! Son sourire avait disparu; sa figure s’est durcie; ses yeux perdaient de leur lumière.Elle avait l’air extrêmement fatiguée.— Le fait est que Louise a parfois des distractions.Elle réagit à peine à l’argument que je lui tendais.Après un silence qui me gênait bien un peu, elle reprit, comme dans une confidence : — Je ne puis m’occuper beaucoup de Louise.J’ai une santé fragile.Louise n’est plus une enfant.Je l’ai habituée à se débrouiller sans moi.Son oncle paraît me le reprocher. MA SŒUR 331 Ce matin, je me suis éveillée au bord d’une grande désolation.Elle me semblait au ras de mon lit comme une mer grise.Je devais m’y jeter sans savoir si je serais submergée.Aurais-je la force et le courage de me maintenir à flots pour aborder au soir?La seule chose que je savais c’est que je ne pouvais demeurer entre mes draps, la tête enfoncée dans le coutil de la taie d’oreiller.Je n’avais aucun malaise physique; ma journée, mes devoirs, mes élèves m’attendaient.Je décidai d’aller à confesse.J’allais m’accuser de manquer d’amour de Dieu, de confiance en Lui, de confiance au prochain.Je comptais sur les paroles du prêtre pour me ramener à l’ordre.Peu m’importait que ses paroles ne s’adressent en moi qu’à la religieuse.J’avais l’intention d’y croire ardemment et d’y trouver un sens caché qui me serait un indice de mieux faire.L’abbé n’était pas au confessionnal.Sœur Supérieure m’apprit qu’il dirait la messe, monsieur l’Aumônier étant malade, donc qu’il ne pourrait m’absoudre, ai-je pensé.Le doute s’insinua en moi sur mon état de grâce.Depuis mon enfance, je connaissais l’affreuse transe.Le dimanche, j’allais à la messe avec Gisèle, la bonne, que maman eut à son service jusqu’à ce que j’aie douze ans.Nous assistions à la cérémonie de sept heures trente.L’église était à peu près vide et nous y rencontrions, sans jamais leur parler, les mêmes personnes à chaque fois.Chacune avait son banc réservé par une entente tacite.Il arrivait parfois qu’un nouveau venu s’installât, sans le savoir, à une place que l’habitude d’une paroissienne avait consacrée.J’imaginais que Madame Leduc ou mademoiselle Laure, des voisines de la rue Canning, allaient être sérieusement ennuyées de voir leurs places prises.Madame Leduc arrivait à pas lents, selon sa manière.Je la revois 332 ANDRÉE THIBAULT surtout en manteau d’hiver, énorme, sans taille, la figure comme une lune reluisante, sans l’ombre d’un sourire ou le souvenir d’un sentiment sur sa figure placide.Derrière elle trottait mademoiselle Laure au regard vif, surpris, heureux de connaître de la vie au moins ce qu’elle en entrevoyait de chaque côté du dos de Madame Leduc.Il m’arrivait d’aller chez cette dame qui fut un temps notre couturière.Elle cousait plus qu’elle ne taillait nos robes car elle se gardait comme d’un péché de souligner hanches ou poitrine.Mademoiselle Laure, qui était pensionnaire chez Madame Leduc, babillait inlassablement.Elle avait un petit défaut de prononciation qui lui faisait mordiller, grignoter la moitié de ses mots.Les phrases que je recueillais étaient les brindilles d’un long monologue.Je l’écoutais avec attention pour saisir le mot que j’aurais eu à lui renvoyer afin que ne cessent ni cet innocent bavardage ni le bercement de la grande chaise dans laquelle elle semblait perdue car elle était de taille délicate.Elle était vêtue avec correction, de blouses blanches amidonnées, de jupes noires strictes.Ses cheveux blancs étaient soigneusement tirés en bandeaux et roulés dans le cou en chignon serré.De quelle vie sans mystère et pourtant inconnue vivaient ces trois personnages: Madame Leduc, Monsieur Leduc, Mademoiselle Laure.Ils vivaient d’une vie régulière, vie réelle et cependant étrangère à la vie humaine.Je crois bien qu’à certains moments, il y avait là, comme ailleurs, les bruits familiers de la préparation d’un repas, de l’eau qui coule pour les soins de la toilette; que devait fuser parfois un rire ou jaillir une idée.Croire qu’ils en aient pris conscience est croire aux pouvoirs de l’imagination! L’état de latence de cet univers clos était admirable! Le grésillement de l’huile à frire était impensable MA SŒUR 329 changements de tarifs; de concerts où nous obtenions de placiers prévenants, des places «debout».Ainsi nous allions, elle et moi, d’un pôle à l’autre, oscillant entre une vie mesquine qui nous paraissait de par l’ordre ou la nature des choses devoir être la nôtre, et une autre, inestimable, dangereuse et déréglée et qui nous attirait vers le rythme des privilégiés.La vie de ma mère était centrée sur les travaux de ménage, sur certains d’entre eux, en particulier: le lavage et le repassage dans lesquels elle excellait.Ma sœur et moi avions des vêtements blancs impeccables.Ses soins excessifs s’exercaient dès le dimanche soir.La lingerie était séparée du linge et entassée à l’étage.Dans la cuisine, la bouilloire était remplie, l’allumette placée près du réchaud à gaz, les savons sur la tablette, la machine à laver près de levier.Rien ne faisait déroger maman a cet ordre établi depuis des temps immémoriaux.Après ces rites, elle faisait son jeu de patience sur la table de la cuisine.Inviter quelqu’amie ce soir-là eut été, de la part de ma sœur ou de la mienne, un signe évident de manque de cœur.Maman usait sa vitalité dans les eaux sales, les poudres et les bleus à laver.Engagée tôt le lundi matin, avec une certaine ardeur, dans les grandes eaux, elle en arrivait, à retrouver les vêtements de la famille tachés, mouillés, tordus et de voir là le signe de son esclavage, par prendre, à la moitié des opérations qui ne se faisaient pas d’ailleurs sans sueurs, ennuis et dérangements de toutes sortes (le tordeur accrochait, l’eau de lessive renversait), une mauvaise humeur qui ne cessait plus de la journée.Ecolière, je ne savais pas ce jour-là, comment rentrer chez 330 ANDRÉE THIBAULT moi.J’aurais bien voulu avoir une tartine dans mes poches et prendre mon repas du midi assise au bord du trottoir.Je n’étais pas loin de croire que maman en aurait été soulagée.Elle ne m’imposait pas de prendre mon repas au couvent, mais que quelque chose ou quelqu’un me retienne loin d’elle le lundi (ce jour-là seulement?.) l’aurait certainement calmée.La préparation d’un repas pour une heure fixe contrecarrait ses plans de ménagère, sa stratégie de jour de lessive.C’était son domaine auquel nous n’eûmes pas accès, sa part de raisonnement: équation, chimie, mathématique; bilan: l’actif et le passif de ses armoires.Je me demande ce que nous pouvions bien prendre au repas du lundi.Aussi longtemps que je m’interroge, je ne revois que le déjeuner que je prenais derrière les monticules de vêtements déjà lavés.Au repas du midi, c’était sans doute les restes froids de la veille ou des œufs sur le plat.Le lundi est maintenant pour moi un jour comme les autres, sauf qu’il a le goût particulier d’un commencement.Je sais bien qu’il y a, au sous-sol du pensionnat, de grandes cuves et la chaleur humide de l’eau en ébullition.Les religieuses qui font ces travaux, tout comme les religieuses cuisinières tous les jours, ont les joues rouges et cette teinte illumine leur figure.Elles sont enveloppées de grands tabliers bleus à rayures blanches.Leurs manches sont retroussées jusqu’au coude et je crois qu’elles retrouvent les jours anciens de leur campagne où la lessive s’étend au soleil, sur les clôtures ou dans les jardins. MA SŒUR 335 lait de ma collation je racontais à ma sœur, dans une bonne humeur de chambrée, les étapes de la mêlée.Enfant j’étais batailleuse; plus tard, je fus discuteuse et obstinée pour un mot, une idée, le sens de l’honneur et la beauté de l’amour.Sœur Marie-des-Anges représentait pour moi l’anglais que je connus comme langue de Longfellow avant d’avoir quelques notions de Shakespeare.Nous partîmes vers le monde extérieur.Elle me fît par le menu la liste de ses achats, puis elle se tut.Je ne savais pas qu’elle parlait très peu.Je n’osai déranger son silence.Sauf pour une ou deux remarques sur la longueur du trajet, nous ne nous sommes pas adressé la parole.Je pensai qu’elle priait et j’en fis autant.Je n’étais, de toute évidence, que la compagne que la règle impose et j’étais là comme une autre aurait pu y être.J’allai jusqu’à croire qu’elle avait pu me choisir par esprit de sacrifice.Je pris des distractions dans la papeterie à détailler les objets divers, depuis les gommes et les crayons de bois de l’écolier jusqu’aux coffrets où étincèlent les instruments de précision du géomètre; les papiers et les cuirs fins, les classeurs, les encres, le papier à lettres de qualité.Sœur Marie-des-Anges marchandait avec le commis; j’avais tout loisir pour m’arrêter aux étalages.J’avais réussi un certain équilibre en moi qui chavira quand je fus témoin, dans l’autobus, d’une scène qui me fut pénible.Une femme se penchait, le visage durci, vers une fillette qui se tassait sur le siège où elles avaient toutes deux pris place.— Assieds-toi correctement que je te dis.L’enfant ne bougeait pas.Sa mère qui la sermonnait sans doute depuis un moment, renchérit: — Très bien, je m’en vais. 336 ANDRÉE THIBAULT La petite eut un sursaut peureux.—• Non, fit-elle.La mère changea de place avec le père.Il prit l’enfant brusquement et l’installa bien au fond du siège.Elle éclata en sanglots.La femme se retourna: — Tais-toi je te dis.La fillette, tout en continuant de pleurer, tentait de s’asseoir au bord du siège, fait qui me parut à l’origine des difficultés.Le père la ramenait.Les pleurs, des pleurs affreux, reprenaient de plus belle.La femme revenait à la charge.— Tais-toi, remets tes gants.L’enfant, de cinq ans à peine, ne cessait de pleurer et des hoquets qui devaient la retourner commençaient de m’affoler.Une soeur plus grande, qui était maintenant avec la mère, semblait profiter du privilège qu’on refusait à sa sœur.Elle était debout, et, silencieuse, regardait dehors, le front appuyé contre la vitre.Le père, qui tenait toujours l’autre et lui fermait la bouche de sa main gantée pour qu’on entendit moins les cris, commmençait de m’apparaître comme un tortionnaire.L’enfant pleurait sans répit et cela tenait du désespoir.La mère se retourna maintes fois et allait répétant: — Tais-toi, je te dis.On va descendre ici.Fais-la taire, disait-elle à l’homme qui avait empoigné sa fille pleurant et criant encore, appel déchirant d’une condamnée qui crie vers la rue, agrippée aux barreaux de sa cellule.Nous étions sur le point de quitter le véhicule quand la scène atteignit son point culminant.La mère impuissante, rageuse, gifla l’enfant.La sœur aînée regarda sans rien dire.Une dame que le retentissement de la giffle fit MA SŒUR 333 tant l’habitude était ancrée là de tout laisser bouillir, pommes de terre, viandes, thé ou café.La vie mijotait lentement dans son tranquille ronron.Il est difficile de songer qu’il eut pu déplaire à ces femmes de voir leurs places prises à l’église.Elles s’installaient ailleurs.Pas un muscle (en avait-elle?) ne bougeait dans la figure de Madame Leduc et la demoiselle suivait.Au centre de l’église, sous la chaire, venait s’agenouiller la pharmacienne.Elle était veuve et assistait à la messe avec sa fille qui avait mon âge et que j’enviais d’accompagner sa mère.Celle-ci était mise en noir et sa fille avait des vêtements élégants, chapeau rond à longs rubans, manteau cintré à col de velours.Madame Lemoyne laissait bruire son chapelet en cristal de roche qui tombait sur le dossier du banc précédant le sien.Elle suivait pieusement la messe et le sermon sans lever la tête.La petite fille regardait à droite et à gauche sans que jamais nos regards ne se soient rencontrés.J’aimais beaucoup l’église Saint-Joseph.Elle était pauvre et sans beauté.Peut-être les ténèbres mal éclairées des messes matinales m’attiraient-elles?Etais-je influencée par cette ombre quand je me sentais coupable, sous l’emprise d’un démon que j’identifiais à demi?Avant d’aller communier j’étais assaillie par les doutes, j’hésitais longtemps, avant de m’approcher de la sainte table, entre le sentiment d’être une pécheresse et le désir de devenir meilleure.J’avais alors, dix, onze, douze ans et je gardais dans le secret de mon cœur le souvenir douloureux du jour de ma première communion où dans le faste de l’église Sainte-Cunégonde, j’avais été ignorée par Dieu qui ne m’avait ni appelée, ni choisie dans le singulier mystère que les religieuses nous avaient fait entrevoir comme 334 ANDRÉE THIBAULT le signe de notre état de grâce.Toute petite dans les hauts bancs, je plaignis ma disgrâce.Les élèves qui m’entouraient me semblaient rayonner du bonheur de la prédilection.Samedi, (samedi, mais que m’importe le nom des jours), Sœur Marie-des-Anges vint m’annoncer que je l’accompagnerais dans les magasins.Pourquoi moi, me suis-je aussitôt demandé?La réponse venait de soi du fait que dans la vie communautaire, tout acte fait partie d’un plan de l’autorité duquel la principale intéressée est ignorante, ce qui est bien ainsi du point de vue de l’ordre.J’acceptai, terme absurde en l’occurence, car je ne pouvais agir autrement.Sœur Marie-des-Anges est professeur au cours commercial et elle enseigne l’anglais à mes élèves, ce qui ne nous rapproche cependant pas.J’ai peut-être encore ces préjugés qui, autrefois, me faisaient batailler avec les petites Anglaises de mon voisinage que nous attaquions, mes compagnes et moi, aux boules de neige en hiver et aux invectives en été.Ne lisions-nous pas l’arrogance sur leurs visages?Notre Histoire du Canada, l’année du Tricentenaire de Montréal et nos compositions françaises, l’abbé Groulx pour qui nous manifestions une admiration sans limites: nous étions fanatisées.Je reprenais dans des victoires sans gloire ma revanche sur les conquérants.Je revenais à la maison, les cheveux en désordre, le manteau défraîchi.Maman me sermonnait, me donnait des leçons de conduite qui me passaient par-dessus la tête, tout entière que j’étais à la fierté d’avoir défendu une bonne cause.Quand elle s’était éloignée, en mangeant les biscuits et en buvant le MA SŒUR 337 retourner, changea de figure.Nous étions tous dans un état de grand malaise.L’air du dehors me calma ainsi que le silence de Sœur Marie-des-Anges.Parce que je me sens bien faible, bien frêle, bien pâle, je sens qu’une force me manque et j’aspire à la trouver.Il y a des fins de jour qui me troublent.Des moments d’insomnie butée aux murs de ma cellule, toile des rideaux blancs infranchissables.Je ne sais ce qui me retient inerte au fond de mon lit.Je suis comme une enfant qui ne dort pas une nuit, ou toutes les nuits, au creux d’un lit immense.L’ombre, le silence lui font peur.Elle épie cette absence.Indistincts d’abord, des bruits se précisent mais elle ne sait pas bien quels ils sont.Des pas?des pas: un voleur, peut-être.Elle écoute.Elle se demande si un voleur arrive ou part.Elle tente d’identifier ce qu’elle croit entendre, le méfait, les gestes du vol.Elle voudrait crier.Si le malfaiteur était armé?Si une bataille allait s’engager avec son père et que l’un des deux fut tué?Elle ne peut plus penser.Elle se recroqueville.Va-t-elle allumer la lampe?Elle réveillerait sa sœur qui dort dans le lit voisin, qui se fâcherait, se moquerait ou aurait peur aussi.Quand on est deux pour craindre un danger, est-ce que cela le diminue?Sa sœur est plus jeune qu’elle.Elle doit être forte et ne pas l’éveiller si elle n’a pas le pouvoir de la rassurer.Elle écoute encore le cœur battant.Les bruits viennent maintenant de l’extérieur, de la ville.Le voisinage n’est pas sûr.Il y a souvent des vols chez le marchand de bois d’à côté et ses parents finissent toujours par conclure que le voleur est passé sur la toiture des hangars attenants à la maison. 338 ANDRÉE THIBAULT Son père est-il riche ou non?Est-ce que leur vie, modeste pourtant, excite des convoitises?Est-elle éveillée depuis longtemps?Quelle heure peut-il être?Ses parents dorment-ils?Son père est-il mort?Elle le voit, figé, glacé, absent et son cœur se gonfle.La vague qui bouscule son corps monte dans la gorge, s’engouffre dans les mystérieux canaux qui rejoignent les yeux et elle pleure.Doucement, ravalant ses larmes.Le sommeil est venu puisqu’il fait jour.Elle a des forces neuves.Elle est la première levée.L’inquiétude de la nuit traîne encore en elle et elle cherche à voir si l’ordre de sa maison est sauf.Un seul rêve de mon enfance et j’y retrouve les cauchemars familiers.La réalité ne m’effrayait pas tant.J’avais appris à changer mes pians pour obéir à ma mère, je me pliais volontiers à toutes les disciplines.Cependant, quand je me retrouvais seule et oubliée pour un temps, mon avenir m’occupait; le grand espace qui s’étendait devant moi quand je ne songeais pas à ma mort.Je le comblais.J’allais être carmélite.Ou plutôt j’étais une immense jeune fille, belle, douce, riche et amoureuse.Tantôt un frère, absent pour d’obscures raisons, revenait et partageait avec moi tout ce qu’il savait de la vie et du monde.Me venait aussi l’idée d’être malade, recluse, soignée pour une maladie lente et non douloureuse où je puisais des forces néanmoins pour faire des choses exceptionnelles.Je craignais seulement de mourir, toute la vie me trouvait audacieuse.La seule mort que je tolérais dans mon esprit était une espèce de léthargie, de mort apparente de laquelle je me réveillerais autre, dans une famille absolument différente de la mienne où j’aurais enfin possédé tout ce que je sentais me manquer. MA SŒUR 339 J’abandonnais mon imagination à ces débordements, refusant de suivre les conseils des professeurs qui répétaient de ne pas s’adonner aux démons des rêves éveillés.Je me sentais coupable mais je m’avouais être impuissante à agir autrement.Je déroulais ma vie dans un temps magique qui m’était soumis.Seule la demi-mort du sommeil rompait les liens qui m’unissaient à la féerie d’une vie que les matins démentaient toujours.Certains soirs, des mélodies que ma mère jouait au piano attiraient, telle une pleine lune, mes sentiments en une marée d’équinoxe.Une musique sensible roulait sous les mains soignées de ma mère.Le saphir qui ornait son petit doigt voletait comme une libellule.Ces harmonies étaient des plus belles: l’Ile heureuse de Chabrier, Roses de Picardie, Fascination, et les autres d’une belle époque.Cela m’enchantait.J’étais là-haut, cherchant à m’endormir, bercée encore un peu malgré mon âge de raison.Aujourd’hui, au couvent, c’est l’orgue qu’on joue.Il ne pose pas les mêmes tentations à mon cœur.Quand je l’écoute, ma vie religieuse est en progrès.Je m’exalte, je crois à la vie éternelle.Qu’est-ce que le temps?Quelle est la figure de cet ennemi avec lequel je n’ai pas voulu transiger pour garder la paix.Il était pour moi ces milliers d’obstacles qui s’accumulaient entre mes désirs et leur réalisation.J’étais à courte vue.Quelques années d’impatience sont vite passées, aurais-je dû croire.Comme une enfant têtue, c’est tout de suite que je voulais ma vie, mes espoirs, les réalités.Je suis bien punie maintenant.Quand j’eus pris la décision d’entrer au couvent, malgré le peu de joie que je ressentais, je décidai de faire vite.Le désordre prit rapidement en moi la place entière. 340 ANDRÉE THIBAULT J’ignorais tout de l’être que j’étais.J’agissait aveuglée par ma déroute intérieure: j’étais dans une tempête de sable.Je prétendais faire des emplettes dans les magasins pour mon trousseau, je m’arrêtais à tous les comptoirs sans rien trouver de ce que je cherchais qui pourtant se réduisait à peu de choses.Comment aurais-je pu ramener de ces courses une jeune fille triste à mourir qui tentait de vivre selon un programme fixé par une partie d’elle-même qu’on avait développée à l’excès, sa raison, et qui, voyant le temps dans un raccourci fulgurant, songeait à sa mort prochaine et à l’éternité, dans un défi à l’instant et à la vie terrestre?Dieu me voyait-il errant dans la ville?J’avais le lancinant besoin qu’il me prit en pitié, lui ou une créature humaine.Il se taisait et les êtres qui m’entouraient ne connaissaient pas ce qui me désemparait.Toute religieuse que j’allais devenir, je lisais avec avidité les derniers livres de Mauriac, de Dostoievsky et je trouvais dans leur monde, les désirs et les péchés dont je me sentais coupable.J’étais trop seule pour comprendre ce qu’ils me signifiaient.J’acceptais les invitations à sortir de quelques amis.Je m’amusais.L’un d’eux, sachant que je n’étais maintenant plus libre, tenta, je crois, de m’aider mais un certain trouble que je devinai en lui me gêna et je ne pus lui laisser entendre que le lien d’amitié que je reconnaissais entre nous aurait pu être mon premier salut.Nous allâmes causer dans un restaurant fort longuement.Le silence au sujet de ma vocation faussa notre conversation.Je revois la quantité de fleurs artificielles qui décoraient l’établissement où il m’amena.Elles étaient cirées, roides sur leurs tiges de fer. MA SŒUR 341 Postulante, novice, je m’appliquai à la règle avec tous les morceaux épars de ma personne.De crainte de me poser des questions, je répondais à ce qu’on exigeait de moi avec un cœur inquiet, un esprit tatillon et un bien faire qui donnait le change.Parfois, je m’oubliais et agissait le meilleur d’un moi désireux de vivre selon la vie que j’avais choisie comme on choisit de naître, c’est-à-dire dans la plus parfaite inconscience.C’est le jour où je dus m’avouer que je n’étais que ce que je suis (était-ce un jour?), où je compris que j’étais une personne déplacée: je connus ma première vraie souffrance, profonde, immense, étourdissante.Ainsi, là où j’étais je ne serais jamais heureuse du bonheur de vivre puisque j’étais sans identité, sans passé, sans avenir, dans un temps mort, horribles limbes.Combien de larmes ai-je versées dans la solitude de ma cellule, laissant au matin dans la chute au linge, un mouchoir en boule, message jamais capté.Je ne laissai rien paraître de ce qui m’arrivait et je n’eus pas l’impression de tricher.Comment échanger ce malheur sans propager une contagion maléfique.Plutôt que de parler à mes sœurs, je cherchai à retenir l’attention de Mère Supérieure.C’était une entreprise difficile.J’avais rarement l’occasion de la voir seule.Quand j’avais un motif d’aller à son bureau, j’étais si craintive de lui causer quelque dérangement que j’expédiais ma commission, je répondais d’une voix brève et bientôt je m’enfuyais, maladroite.J’aurais mieux fait alors d’entrer chez elle et de lui dire tout uniment: « Ma Mère, j’aimerais poser ma tête sur vos genoux et me reposer ici quelques instants car je souffre ».Le pouvai-je?A la salle de la communauté, elle nous parlait avec charité et j’étais déçue.S’adressant à toutes, elle ne s’adres- 342 ANDRÉE THIBAULT sait pas à moi.D’ailleurs ses propos me paraissaient simplistes.C’étaient ceux que d’emblée je bannissais de ma conversation.Ses phrases que je trouvais banales avaient un effet reposant sur les autres religieuses en paix avec elles-mêmes, lasses seulement des travaux de la journée.Je parlais peu quand nous étions avec elle.Dans des conversations par petits groupes, il m’arrivait de m’animer, de rire, de discuter; je m’apercevais que par l’inquiétude que je ne réussissais pas toujours à cacher, je détruisais l’harmonie, j’abîmais une douceur et une simplicité de voir la vie et de vivre.Je supportais mal mon renvoi, me supportant si mal déjà! Je crois comprendre que parfois mes élèves attendent de moi ce que j’espère de Mère Supérieure.Est-ce que je sais mieux qu’elle qui désire mon geste de protection?Je me défends de les traiter avec trop d’indulgence, souhaitant quelles soient fortes par elles-mêmes.Quelle duperie! Rien ne change, tout est pareil, les jours viennent et passent.Je ne sais rien, je suis retenue dans un silence ouaté.Louise Renaud est absente.J’ai attendu avec une étrange impatience que sa mère téléphone pour m’en donner la raison.Si une de mes sœurs venaient vers moi, je pensais qu’elle allait me dire que j’avais un message téléphonique.L’interphone a résonné souvent et je m’étonnais que l’élève qui prenait la communication ne me la redise pas à l’oreille.J’ai eu l’esprit préoccupé durant la classe.Devrais-je moi-même faire une démarche pour apprendre ce qui la retenait chez elle.Je me laissais aller à ces inquiétudes dont je ne pris pleine conscience que le MA SŒUR 343 soir.Qu’avais-je à distraire toutes mes pensées vers Louise Renaud alors qu’à l’ordinaire, quand une de mes élèves n’est pas là, je me sens plutût allégée d’une responsabilité?J’ai ébauché des pas vers le chemin de la Procure afin de communiquer avec Madame Renaud mais je m’arrêtais d’agir et me calmais par des raisonnements.Je souffrais de mon incohérence.J’attendis enfin patiemment que l’heure rendit toutes démarches impossibles.Je m’enjoignis à baisser les yeux, à distraire mes oreilles de ce qui se passait autour de moi afin de ne pas prévenir mon imagination par les agissements de mon entourage.Mon cœur veillait, le gêneur, et il sentait des pas avant que je ne les entende.A la récréation du soir, j’écoutai Sœur Jeanne bavarder et me parler de son frère qui vit aux Etats-Unis et dont le jardin produit les plus beaux fruits et les plus beaux légumes du Vermont.Les orages d’été qui détruisent les récoltes épargnent toujours par miracle les siennes.Je vois un à un les fruits préservés pour le bonheur de Sœur Jeanne.Je reconnais à son frère les qualités qu’elle décrit avec transport.C’est d’un cœur pacifié que je me suis endormie en murmurant des Ave.Le lendemain, je fus de garde à la guérite.Je surveillais l’arrivée des externes.C’est pour moi un emploi du temps dangereux.Je ne puis suggérer que les courants d’air m’enrhument, moi qui ai le secret orgueil de n’être que rarement malade malgré l’attrait qu’exerce sur moi l’infirmerie.Je fais mon devoir mais la porte battante détient sur moi un pouvoir malin.Comme elle bat fort! Je me retiens de disputer chacune qui la laisse claquer.Les grandes, les moyennes, les petites filles qui arrivent, enveloppées de mystère, encore ensommeillées.Même les 344 ANDRÉE THIBAULT laides ont le teint vif, les yeux brumeux et sur leurs lèvres la caresse de l’air.Elles montent en silence à leurs salles d’étude après m’avoir saluée sans me voir.A huit heures et demie, j’ai constaté que Louise Renaud n’était pas de retour.Je résolus d’aller téléphoner à sa mère quand on m’apprit qu’une note m’attendait dans la cabine du téléphone.Je me hâtai.Je composai le numéro de Madame Renaud à deux reprises car je me trompais.J’entendis bientôt une voix lente et lointaine.Elle m’apprit que Louise souffrait d’une pneumonie et la voix d’une admirable amabilité me pria de faire une visite à sa fille un jour prochain.Je n’acceptai pas aussitôt cette proposition pourtant banale dans les circonstances.Je dis que j’allais demander la permission et peut-être l’obtenir.Madame Renaud insista (car la confusion de mon langage dut lui laisser un doute sur cette éventualité) et elle demanda à parler à la Supérieure à ce sujet.Devant cette complication que j’avais provoquée, je marmonnai une phrase semblable à un acquiescement définitif.Elle me proposa d’apporter à Louise un petite programme de travail.J’ai terminé brusquement la conversation.Je gagnai ma classe dans un état de grande faiblesse, marchant à tâtons sur le parquet glissant du couloir.Mes élèves m’agaçaient et je leur en voulus d’avoir un âge d’insouciance.Je vécus la semaine, toutes pensées distraites par les événements qui m’attendaient.J’avais obtenu la permission de Mère Supérieure qui encouragea cette sortie en remarquant que Madame Renaud était une personne distinguée et que son mari écrivait des articles remarquables.L’Oeuvre traînait à la communauté et c’est par sacrifice que j’évitais de lire les pages littéraires et artistiques du journal.Je ne le feuilletais même pas, précisément parce MA SŒUR 345 que j’en avais grande envie.Je voulus voir un ordre dans le conseil de ma Supérieure et je lus, comme une affamée, les pages éditoriales et celles des spectacles.Je passai d’excellentes heures.J’eus comme compagne de sortie, Sœur Gérald, la maîtresse de discipline.Est-ce de la fierté, de la dureté ou un amour changé en aversion qui torturent les traits de Sœur Gérald donnant à son menton sa proéminence et à sa bouche ce plissement exsangue?Toutes les élèves la craignent pour des raisons différentes.Seules les têtes dures lui résistent.Par ailleurs, elle chante d’une voix puissante et belle.Au salut des premiers vendredis du mois, elle donne des solis bouleversants.Je me demande comment elle supporte de chanter si rarement et surtout pour un auditoire très peu averti en musique.Sa voix exhale je ne sais quelle souffrance ou quelle ardeur.J’espère qu’elle touche au meilleur d’elle-même et ne sombre pas dans l’abattement après avoir atteint, sur les ailes de sa voix, ce coin perdu dans l’espace de la chapelle.Comment peut-elle passer, sans être brisée, entre ce rêve et la réalité?Elle doit descendre du jubé et prendre son claquoir pour ordonner la sortie des élèves.Quand a-t-elle appris le chant?Sa voix est parfaite.A-t-elle été encouragée?Quelques succès lui font-ils un effet de veilleuse dans sa vie régulière?Elle a l’air si peu engageant que je crains que des raisons qui n’auraient rien à voir avec la musique retiennent Sœur Olier de lui redonner ces chances de faire vibrer sa voix.Mes Sœurs sont meilleures que moi.J’oublie bien vite que Dieu comble leur vie. 346 ANDRÉE THIBAULT Samedi matin, quelques heures avant de me rendre chez les parents de Louise Renaud, j’ai préparé, avec soins, le travail que la fillette devait entreprendre (sans doute avec son oncle) afin de n’être pas distancée dans le programme scolaire.Mon cabas noir contient les livres et les cahiers nécessaires.J’éviterai l’encombrement ridicule que donnent les paquets dans les bras.Nous ferons le trajet à pied le long de la rue Coursol.J’ai réalisé que la maison de Louise n’était pas éloignée du couvent et j’ai eu un mouvement d’humeur dans lequel j’ai reconnu la fierté dont j’aurais dû me défaire.J’ai toujours assez connu mes défauts mais j’ai consenti à ce que mes manques soient des appels.Sans guide, je n’ai pas voulu savoir et comprendre que, comblant certains vides, j’en arriverais à me faire un terrain solide sous mes pas.J’avais une telle peur de me détruire.Je voulais vivre et je n’ai pas admis qu’émonder fut un geste utile.Quand j’en arrivais à des comparaisons horticoles pour les soins de mon âme, je songeais plutôt à des repiquages et à des croisements.Je fus contrariée que Madame Renaud ne vint pas elle-même chercher ce matériel scolaire.Mon travail importait autant que le sien, pensai-je, et ma vie personnelle commandait plus de discrétion.J’oubliais que la visite à la malade comptait bien un peu.Comme à l’ordinaire, je prenais des chemins tortueux pour en arriver à reconnaître que ma rencontre avec la famille Renaud m’intimidait et me trouvait dépourvue comme toute rencontre avec le réel.J’essayai de me distraire en m’intéressant à chaque instant qui me rapprochait irrésistiblement de ces gens que les autres religieuses considéreraient avec indifférence.Sœur Gérald me fit tenir un billet m’aver- MA SŒUR 347 tissant qu’elle serait prête à deux heures dix minutes et m’attendrait dans la salle de récréation des grandes.Je n’ai jamais pu être en retard ce dont je ne me vante pas.Sœur Gérald le fut de quinze minutes.Il faisait un soleil radieux sur la tranquillité singulière du samedi après-midi, comme si le ciel attirait déjà le monde qu’il possédera complètement le dimanche avec le résultat qui m’est pénible de l’absence, du quant-à-soi dans lequel chacun se cache ce jour-là.Le samedi résistait doucement à ce dépaysement.Sur la rue Coursol, des passant allaient et nous vîmes des enfants qui jouaient.Sœur Gérald engagea la conversation dans un langage aux intonations appliquées: — Quelle est l’occupation de Monsieur Renaud?— Il est journaliste.— C’est un travail très intéressant.Cette visite à un enfant malade me rappelle celle que je fis jadis à la fille d’un chef d’orchestre.Elle parla de musique; les termes techniques de l’art vocal me perdirent.Je regardais sa tête qu’elle relève avec suffisance comme si elle évitait d’aspirer des odeurs plébéennes.De quelle aristocratie se croit-elle?Elle donne aux pensionnaires des cours de politesse et de bonne conduite dans lesquels il est question de la tenue à observer à la table des princes.Je ne l’interroge pas.Je ne sais de quel milieu elle vient.Son teint bis, ses mains qui ne sont point fines l’apparentent à mes yeux à la race des campagnardes.Elle me fait songer aux sarments qui grandissent les vignes mais ne suggère pas la chaleur du vin. 348 ANDRÉE THIBAULT Je me demande si elle a souvenir d’un seul instant de douceur dans sa vie, si elle a connu un bonheur qui fait perdre la tête?Elle est la maîtresse de discipline et quand elle trouve l’ordre établi, elle cherche à nouveau le désordre car c’est cela qui l’intéresse.Elle pourchasse les péchés des autres.Elle me nomma les élèves qui seraient en retenue durant la fin de semaine.La rue Coursol est la seule rue de la paroisse où croissent quelques arbres: des érables fragiles.Devant les maisons, de chaque côté des escaliers extérieurs, des herbes folles poussent dans des enclos minuscules.Il n’y a pas de fleurs; ce peu de verdure me rend heureuse.Un temple protestant fait face à la maison de nos hôtes.Ses murs sont cachés par le lierre.J’en ressens l’étreinte sur mes épaules.Nous voici arrivées.Je dois sonner, faire les présentations, me débarrasser de mes effets sans jeter par terre des menus objets décoratifs placés sur des panneaux de métal surmontant les radiateurs.Je fais quelques pas dans le vestibule et je me trouve en face d’un immense miroir qui me détaille à mes yeux en un court instant: des yeux sombres, le teint blanc et le noir de mon voile qui m’enveloppe toute entière.Me suis-je reconnue?Je me détournai au moment où je vis dans le reflet de la glace un regard qui saisit le mien.Madame Renaud a de nouveau son joli sourire.Nous montons voir Louise.Elle est intimidée de me voir en présence de sa mère.Elle me remercie sagement, elle si enjouée, si turbulente.Sa mère s’adresse à elle avec une impatience à peine voilée.Louise demande des nouvelles de ses compagnes de classe. MA SŒUR 349 Je lui donnai peu d’explications sur le programme; j’avais pris un soin méticuleux, perfectionniste, à transcrire dans un carnet à elle destiné, mon propre agenda.Sa mère me remercia de la clarté dans les détails.Le travail de précision m’a toujours été facile et d’une certaine manière, j’ai beaucoup de patience.Madame Renaud aussi: la chambre de sa fille était jolie; et j’appris que les rideaux et les housses d’une table et d’un fauteuil étaient l’œuvre de ses doigts.En descendant au salon, je convins avec moi, malgré le malaise que je commençais de ressentir, que la maison était agréable et lumineuse.La curiosité distrayait les battements de mon cœur.Madame Renaud me présenta à son mari et à son beau-frère.Je saluai.La rougeur brûla ma figure en retirant mon sang de mes mains et de mes épaules.Je me détournai et m’intéressai à une bibliothèque tout en suivant les propos de Monsieur Renaud sur un tableau d’art non-figuratif qui avait surpris Sœur Gé-rald.Il me plaisait que la conversation se fasse sans moi (qu’aurais-je pu dire d’ailleurs, je sais si peu de choses) et j’écoutais pour apprendre.Je n’avais pas entendu le nom de l’artiste qui avait peint le tableau.Je regardai la toile; mes yeux s’attachaient à la peinture: des rayons de lumière solaire s’y étaient fixés.Je craignais de prendre à nouveau mon regard à celui de Charles Renaud.Je m’occupai à dénombrer les livres de la bibliothèque où les noms de Stendhal, de Valéry, Gide, Proust surgissaient devant mes regards et trouvaient en moi un étrange écho.Une passion de lecture qui me tenait depuis « Les malheurs de Sophie » s’était arrêtée brusquement devant ces auteurs.J’étais restée comme le passant devant la montre d’une bijouterie de la rue Sainte-Catherine.La glace con- 350 ANDRÉE THIBAULT cave donne l’illusion que les bijoux sont à portée de la main.L’épaisseur et la dureté de la défense font voleur par la pensée quand la main est retenue.L’attirance qu’exerçaient sur moi ces grands noms de la littérature avait consommé le péché de mon esprit.Mon père consultait l’abbé Bethléem aussitôt que j’apportais le livre d’un auteur qu’il ne connaissait pas.Il ne savait pas que la conscience que j’avais de ma fragilité me tenait éloignée des dangers.Je quittai des yeux l’univers des lettres pour prendre une tasse de thé.Charles Renaud murmura: — Ma Sœur, l’art littéraire vous intéresse?Pourquoi étaient-ils tous là?C’était jour de congé.Ils étaient sous leur toit et moi je venais de tomber dans un piège.C’est dimanche et je voudrais mourir.J’ai servi les dimanches mais mon zèle gâtait mon humeur.Me troublait jusqu’au soir la nostalgie d’une paix ancienne jamais retrouvée.Durant l’avant-midi, durant l’absence de maman qui allait à la messe seule, j’écoutais à la radio l’Heure du concerto, la musique qui lui écorchait les oreilles et qui était pour moi plus dangereuse que les livres.Je déjeunais dans un état allant des larmes à l’exaltation.Nous prenions notre repas de midi dans la salle-à-manger et l’impatience régnait à propos d’un rôti mal cuit ou des sermons du vicaire qui ennuyaient ma mère.Elle rapportait de sa sortie du dimanche matin des potins choquant ma sœur qui quittait la table et me livrait, solitaire, aux tentatives de rendre supportable la vie de notre famille.J’aidais ensuite maman à refaire l’ordre tandis que mon père faisait sa sieste et qu’Annie MA SŒUR 351 entreprenait ses travaux scolaires de fin de semaine.Ma mère partait bientôt pour des dévotions qui la conduisaient au Carmel, à l’église Saint-Léon ou chez des voisines où elle avait à payer des neuvaines.J’attendais vainement un appel qui m’aurait sortie de moi-même.La radio donnait maintenant du jazz et je me perdais dans sa mélancolie.Je désirais entendre cette musique dans un bar, en tête-à-tête avec l’homme de ma vie, sentir dans mon sang l’ardeur de l’amour, connaître le secret de nos deux vies, laisser prendre ma bouche parce que mes yeux auraient tout confessé.Ce bar n’a jamais existé que dans l’espace irréel à l’horizon de la musique de jazz et dont la salle-à-dîner de mes parents avec la berceuse, le cabinet d’argenterie, les fenêtres garnies de doubles rideaux et de draperies, l’appareil de radio sur pied, la planche à repasser derrière la porte, déterminait le carré de réalité qui disparaissait dans la sensualité des notes lentes et envoûtantes.Je ne voulais pas fréquenter ces espaces pour boire ou fumer, je voulais qu’il m’amène dans le monde interdit.Ce n’est pas arrivé.Quelquefois, j’allai avec des amis entendre, dans des cafés, des chanteurs français.Je dansais, fumais un peu, buvais une menthe frappée, mais une opinion se formait autour de moi sur le spectacle de mauvais goût des danseuses, sur la qualité suspecte de l’orchestre et frappait d’anathème l’humanité des girls aux yeux tristes et aux sourires désabusés ou des pères de familles fatigués qui gagnaient leur vie avec des demi-talents.Si je risquais qu’il me plairait de demeurer encore un peu, on me ramenait de force dans un restaurant devant une tasse de café, vers des discussions sur la nécessité d’organiser les loisirs des masses, de créer des décors fonctionnels pour les salles de spectacles: vers les plaisirs intellectuels purs 352 ANDRÉE THIBAULT pour me distraire d’une parcelle de vie entrevue, fut-elle pauvre et pécheresse.Je suis dans ma classe.Un visage que je désavoue s’interpose entre moi et mon travail.Pourquoi m’a-t-on appris avec tant d’acharnement à brimer tout élan?On m’a rendu suspecte toute vivacité.Je devais retarder de boire l’eau fraîche ou la boire à petits coups afin qu’elle ne se répande pas sur ma gorge.Je n’ai pas connu le goût de mes sacrifices, des choses sacrifiées.C’était sans aigreur que je donnais ma vie.J’entreprenais de m’en défaire avant de l’avoir vraiment commencée.Ce qui faisait de moi en apparence, une silencieuse, une tranquille, une absente.Le feu était recouvert de cendres, la lampe était sous le boisseau.Je souffrais la première de la maigre chaleur, des ténèbres environnantes.Les autres avaient-elles le même sort que moi?J’interrogeais leurs regards, je lisais leurs gestes, je tentais d’interpréter leur démarche.Etait-ce de la lenteur, de la lassitude, du recueillement?Quelques soirs, je surpris et partageai des conversations où perçait la déception.Je devinais le danger que je courais à poursuivre sur cette voie mais je soupirais aussi, je notais les ennuis, je moquais les travers, désirant, malgré tout, qu’on ne juge pas encore ma vocation en danger.Le mal que j’avais dépisté en moi, depuis la mort de mes parents, m’obligeait à me plaindre en sourdine.J’étais effondrée et je commençais de saper ma solitude.Je m’inquiète de mon équilibre.Ne suis-je pas la proie d’un mal qui me conduira à la déraison? MA SŒUR 353 Ce soir, j’avais ma liberté, c’est-à-dire qu’à partir de sept heures, je pouvais, soit retrouver mes sœurs à la salle de communauté, soit faire du travail personnel, soit rejoindre une religieuse amie dans sa classe.Je n’ai plus d’amie.Pendant quelques mois j’eus beaucoup d’affection pour Sœur Marie-Thérèse.Je faisais des pas vers elle, il m’arrivait de proposer des rencontres (comme celle qui aurait pu avoir lieu ce soir) je lui faisais ses courses, lui rendais ces menus services qui font la vie quotidienne aimable.Elle ne demandait rien, je cherchais à savoir ce qui pouvait lui plaire sans attenter à sa fierté.Je crois avoir souvent assez bien réussi.J’avais supposé beaucoup plus a amitié de sa part qu’il n’y en eut.Il a suffi que Sœur Pierre-de-la-Croix survint entre nous pour que tout change.Sœur Marie-Thérèse m’aimait parce que j’étais là.Moi je l’aimais parce que c’était elle.Je l’ai bien compris à sa façon tranquille de ne oins compter mon existence.Sœur Pierre-de-la-Croix est enjouée, un peu indiscrète, décidée et possessive.Elle aime être entourée et m’a déjà montré des signes évidents de préférence.J’ai été flattée de ses soins.Cette faveur dura jusqu’à ce que Sœur Paule-Marie l’attire davantage: caprice de collectionneur.Je me consolai mal.Bien que maintenant Sœur Pierre-de-la-Croix soit une compagne comme une autre et que je connaisse ses défauts et ses qualités parce que j’ai appris à connaître mon prochain comme moi-même, je ne suis pas méfiante; je suis naïve et courageuse.Je ne m’attendais pas au coup porté à mon amitié pour Sœur Marie-Thérèse. 354 ANDRÉE THIBAULT Dans une vie, un jour apporte parfois un changement à ce qui de long temps semble immuable.On croit sa vie en état de durer telle quelle jusqu’à la mort quand un événement, une personne bouleversent l’ordre des choses.Ou bien, c’est une réalité inconnue de nous qui se met à vivre (jusqu’à rendre ce qu’on appelait l’ordre, le mystère le plus touffu: caves, salles souterraines, lacs intérieurs qu’une fissure du terrain ne laissait pas entrevoir).On se figure sa vie rangée parce qu’on habite une seule pièce de sa maison dans une vie extrêmement simplifiée.Des portes sont fermées dont les clés ont été égarées, volontairement ou involontairement.Vie barricadée par le silence, la peur, la résignation.Quelque temps après le départ vers la Maison-Mère de Sœur Marie-des-Anges qui devait guérir par le repos un début de tuberculose, Sœur Marie-Thérèse fut amenée de Lachine comme sa remplaçante.La beauté de sa figure, la délicatesse de ses manières, une claudication que la robe longue laissait tout juste deviner et cet air nouveau qu’elle apportait, tout me fut révélé quand Sœur Supérieure me donna pour mission de veiller à son installation dans une classe sur mon étage.Le travail que nous fîmes ensemble s’accompagna d’une conversation sans histoire et charmante.A ses yeux, je venais de venir au jour, il ne pouvait y avoir de jugement sur moi avant que je l’aie quittée et que le recul ait décanté de moi, le meilleur et le pire, (ces souvenirs me sont pénibles).Les jours et les semaines qui suivirent firent grandir cette entente qui me faisait affronter avec ferveur toutes les heures des journées.Je ne savais pas qu’un instinct MA SŒUR 355 aveugle jouait entre Sœur Pierre-de-la-Croix et moi.Ma confiance heureuse proposait des rencontres de grouoe pour partager mon bonheur de ce que Sœur Marie-Thérèse soit aussi parfaite et un peu parce que je craignais qu’elle n’en vienne à s’ennuyer seule avec moi.Je ne vis pas venir le danger.Je souffrais déjà quand je l’identifiai.Sœur Pierre-de-la-Croix s’empara de mon amie.Un jour je trouvai la classe vide alors que j’y arrivais à l’heure convenue.Sœur Marie-Thérèse ne dut pas évaluei ma peine car je crois maintenant qu’elle apporta dans nos relations une toute petite quantité de sympathie que mon désir d’aimer avait grandie avec démesure.Je bâillonnai mes sentiments, je ne suis pas taillée pour la lutte sur le terre-plein.Je priai.Je voulais que Dieu me soit encore favorable.Son esprit me souffla que cet abandon était peut-être pour mon bien.Sœur Pierre-de-la-Croix sait-elle seulement quelle me blesse?Sœur Marie-Thérèse regrette-t-elle mon amitié?Je tente de me faire une idée de leur conversation maintenant que je ne suis plus là car je les ai évitées.Parfois, je les soupçonne d’être délivrées par mon absence.Elles abordent sans moi des mondes nouveaux et elles me laissent loin derrière elles.La sœur malfaisante qui vit en moi me répète, aux heures difficiles, que leurs rencontres sont insignifiantes et qu’elles s’ennuient l’une l’autre.Ne se trouve-t-il pas quelques religieuses auxquelles je suis accordée?Je me laisse prendre par celles qui m’aiment et qui demandent mon aide, ma présence, certaine bonne entente facile dans laquelle je me glisse.L’arrière-goût d’insatisfaction qui me reste, le sentiment que ma vie se défait, que j’ai besoin d’aide, aiguillonne mon âme de ma propre méchanceté. 356 ANDRÉE THIBAULT Que va-t-il m’arriver?« Sœur Anne ne vois-tu rien venir?» J’ai envie de me laisser mourir, de mourir.Cette conscience qui trouble ma vie m’empêche depuis longtemps d’attenter à mes jours.Durant l’année qui précéda mon entrée au couvent, je voyageai, au retour du travail, par un train de banlieue.Il m’arrivait d’attendre ma station dans les marches du wagon sur le point d’arrêter.La vue du remblai qui courait, le fossé, la clôture de fer, les herbes figées dans la croûte glacée de l’hiver provoquait, telle une affreuse sorcière, l’idée de me jeter du train sur cette terre décharnée.C’est la pensée lancinante de ma famille qui retenait mon corps de s’élancer dans l’abîme de la mort, j’ai trop craint la ruine des miens pour leur infliger la tristesse dans laquelle cette réflextion me plongeait.Dieu que je me suis fatiguée à vivre! Pourquoi certains êtres vivent-il en repos, protégés par un solide instinct de conservation alors que d’autres sentent à l’extrême leur faiblesse?J’ai cru comprendre ces jours derniers une phrase de l’Evangile que j’avais toujours interprétée différemment.« L’esprit est prompt mais la chair est faible ».L’esprit s’élance, il est agile, il parcout le monde, il retourne au passé, il organise l’avenir.La chair, liée à son coin de terre, le corps ralenti dans ses habitudes, ses décors, retenu par la pauvreté de ses moyens, reste sans force, éprouvé, limité par les chaînes qui serrent ses chevilles.J’aime savoir que les prisonniers désirent de toutes leurs forces la liberté et que les plus vivants élaborent sans cesse les plans de leur évasion: il n’y a qu’une voie pour l’enferré; qu’une révolte pour le malade, l’espoir de guérir. MA SŒUR 357 Comment accepter d’être victime tous les jours, à toutes les heures, à tous les instants?Parce que j’ai ici des sœurs, comme Sœur Ella, nourries de la joie d’être à leur exacte place dans le monde, je ne goûte, moi, que la nourriture empoisonnée du malheur de m’être trompée.Je prie pour avoir plus d’amour mais qui m’assure que c’est ici que je le brûlerai.Comment convenir avec saint Paul: « j’ai combattu le bon combat » quand j’ébrèche ma vie contre les murs.La rue Saint-Antoine que je vois de la fenêtre de ma classe est sombre.Les nombreux Noirs qui y vivent gardent dans leurs cœurs le soleil de leur lointaine Afrique.Ils jonglent à leurs portes ou derrière les rideaux sales de leurs maisons pauvres, regardant cette avenue sans arbres, sans fleurs, sans couleurs, sans fêtes, sans danses.En veulent-ils à leurs pères de les avoir entraînés là, ou plus religieux que moi, écoutent-ils les souvenirs de leur âme et de leur sang et consentent-ils alors sans rancune à ce pays froid?Le dimanche, d’une de ces maisons, s’échappent la plainte d’un saxophone.La mienne en est atténuée mais quand elle se tait, je suis anéantie.Si seulement je connaissais un autre être au monde qui.J’ai toujours désiré le miracle, le bouleversement profond qu’un instinct fidèle a voulu et qui s’est accordé dans un moment privilégié avec la Volonté.On m’a dit belle.Je trouvais la beauté des autres plus sauvage, plus vibrante, plus sensible et je me reprochais de n’être pour rien dans la mienne qui continuait celle de mes parents, de mes ancêtres réunis, celle de ma grand-mère Maria, et de l’autre aïeule que je n’ai pas connue, la 358 ANDRÉE THIBAULT mère de mon père qui avait les yeux verts, eaux vierges, sous les arbres d’un parc abandonné.Ma grand-mère Joséphine mourut du chagrin d’avoir son fils à la guerre.Papa nous amenait souvent ma sœur et moi prier le dimanche sur sa tombe.Il se taisait et je n’osais le questionner.Il avait appris sa mort au retour de l’Angleterre.Quelqu’un qui le rencontra entre la gare et sa demeure lui apprit la nouvelle qu’on lui avait jusqu’alors cachée.Toute sa vie il porta un deuil que personne ne voyait mais que j’ai trop bien senti.Mon père avait aimé la campagne anglaise.Il aimait la nature, les jardins, il avait le goût de leur beauté.Tous les samedis, il se rendait au marché Atwater.Il apportait les pois frais que ma sœur et moi écossions dans nos tabliers; des fleurs: les premiers muguets et les premiers lilas; le sirop d’érable et les pommes.Il était familier aux cultivateurs qui le saluaient par son nom et nous aimions bien, Annie et moi, l’accompagner, nous arrêter aux étalages, assister aux fêtes des primeurs et des récoltes.C’était sa villégiature à la campagne, la seule qu’il s’accorda quand nous cessâmes d’aller à Beloeil.Maman ne parlait plus de la campagne qu’en termes de corvée de visiteurs, d’ennui et d’immobilité, à croire que l’animation de la ville était la condition de sa survie.Que j’aimai le verdoyant Belœil de mon enfance! Ses maisons blanches ou de pierres des champs tapies derrière les haies; leur vie toute secrète, silencieuse ou rieuse, éloignée de la route.La rivière Richelieu vive et persévérante amenait notre barque à la découverte de ses rives.Derrière ces habitations et les champs des fermiers courait, parallèle à la grand’rue, une route de terre où passaient les bohémiens « qui emportaient les enfants ».Les MA SŒUR 359 grandes filles du cultivateur voisin de notre maison nous apeuraient.Un jour que nous cueillions des fraises pour nos « mitons », elles vinrent nous crier: « les bohémiens ».Leurs petites sœurs et moi, jetâmes par terre nos gobelets déjà remplis et nous partîmes à toutes jambes vers nos mères sans avoir vu la caravane.D’autres fois, elles nous disaient que des bohémiens solitaires se cachaient dans des petites maisons en lattes construites sur la berge du Richelieu.C’étaient des cabanons peints en vert et gris.A cet âge, je ne leur voyais pas d’autre utilité que de dissimuler des malfaiteurs.Belœil, c’est la terre généreuse baignée par le soleil et la rivière.C’est le repos qui n’est pas la mort mais le secret.J’ai trouvé dans le préau du couvent trois grands arbres et quelques longueurs de pelouse qui séparent le promenoir des religieuses du terrain de jeux des élèves.La largeur de l’allée de gazon est celle de l’enjambée d’une fillette agile.Le reste de la cour est en terre battue parsemée de petits cailloux.Une clôture de bois entoure cet espace et nous isole.L’air de cet enclos est purifié par les feuilles, ce qui n’empêche pas pour autant la suie des usines et des locomotives de tomber sur nos vies.Mon âge de raison et la fréquentation scolaire qui raccourcissaient le temps que nous pourrions passer à Belœil donnèrent à ma mère des arguments en faveur des étés à la ville.J’ai eu alors l’âge de raison comme on devient majeure, avec angoisse et fierté.N’avais-je pas traversé, sans leur donner un nom, des états multiples depuis l’heure de ma naissance?Toutes ces réalités avaient provoqué des joies et des larmes et commencé de nuancer en moi la personne que je suis. 360 ANDRÉE THIBAULT Je courais à travers champs, je pêchais avec mon oncle à la rivière, j’étais jalouse de ma sœur, je jouais dans la boue et le sable (maman me punissait) et j’aimai mon petit voisin, Stéphane.On m’en a séparé un jour, parce que nous avions eu la curiosité de voir nos corps.Je m’obstine à vivre.Je mange de la rhubarbe chipée dans le potager du fermier par leur fille et trempée dans du sucre volé dans notre garde-manger.Nous nous réfugions dans le poulailler et nous mangions joyeusement ces racines qui nous font grimacer.La mère de mon amie, la fermière, est une femme immense qui a une dizaine d’enfants autour d’elle sans que j’aie jamais vu son mari.Elle m’impressionne.Sale, désordonnée, elle crie et me renvoie.Je connus cependant la vie des paysans: les voyages de foin, la traite des vaches que nous allions chercher au pré, les cerises que nous mangions aux arbres et qui empâtaient nos bouches.Nos autres voisins sont les Mousseau qui un jour m’invitent à une fête.Le père s’est déguisé en bossu et, sur un espace réservé, des gens donnent un spectacle.L’air qui m’entoure alors est particulier.Il me semble qu’il ne fait beau que dans ce jardin.Je reviens chez mes parents avec le sentiment bizarre que ma vie est restée à l’endroit que je viens de quitter.Le ciel est froid et nuageux.Je suis petite et frileuse.Après ce dernier été à Belœil, ma vie est conduite sans mon consentement.J’entre, comme externe, au Pensionnat des Anges au mois d’octobre.J’y prends mon repas du midi.Je suis attablée avec des élèves grandes comme ma mère.Une religieuse, qui a déjà pris son repas, nous sert la soupe en fermant les yeux.Elle a la peau luisante et blême.J’ai le cœur soulevé et je dois quitter souvent le réfectoire pour me retrouver à l’infirmerie.Sœur Cathe- MA SŒUR 361 rine-de-Bologne me donne des rôties et des pastilles de menthe.Sa peau brune est toute ridée, ses doigts sont noueux et elle manipule tous les objets comme matière facile à briser.Sa robe noire disparaît sous un tablier blanc.Je suivis avec bonheur la classe de la première année.Je n’eus pas d’amie mais j’admirais des écolières de deuxième année.L’été qui suivit, sur le trottoir de la rue Canning, ma sœur et moi fîmes la connaissance de Gigi.Je goûtai longtemps la vie extravagante quelle nous racontait.Quand nous n’étions pas en sa compagnie, il lui arrivait des aventures fantastiques; sa maison recélait des poupées éblouissantes qu’elle ne pouvait apporter pour jouer avec nous de crainte de les casser.Nous ne voyions pas non plus ses plus jolies robes quelle ne portait que lors de visites dans sa famille, dont nous étions naturellement exclues.Tout ce que nous avions, elle le possédait déjà, sans jamais nous le faire voir, en plus gros, en plus « anglais.» le luxe étant dans le domaine des jouets, un fameux carosse anglais pour poupée.Nous devions nous contenter de jouer à la mère avec nos modestes berceaux de rotin.Gigi était blonde et de taille délicate.Je l’aimais bien.Ma sœur se fâcha souvent avec elle.Elle avait un avantage réel sur nous, un bébé frère et un surnom.Ce pèlerinage dans mon enfance me surmène.Je suis de ce temps-là comme d’aujourd’hui et le tour de force de mettre mes pas dans ceux de la fillette que j’ai été me donne une fatigue que je n’ai pas éprouvée à vivre.Mais peut-être suis-je vraiment lasse?Ma vie sort de moi par mes soupirs et par mes larmes et nul soleil ne la boit pour me la redonner radieuse.Je cherchais des conseils, j’ai interprêté des signes avec maladresse, j’ai couru 362 ANDRÉE THIBAULT vers des lumières mais c’étaient des mirages.J’ai été vaincue.J’aimais le silence, j’étais solitaire et j’ai parlé et me suis emmêlée dans des groupes.Adolescente, Adèle Langlois, à qui je plaisais, vint me chercher et m’entraîna avec elle.Elle me faisait des compliments comme on achète l’affection d’un enfant par des cadeaux, des gâteries.Elle disait à nos compagnes: « voyez comme elle est belle, ses cheveux sont noirs et soyeux, elle réussit bien en classe ».Elle m’amenait chez elle et m’initiait aux beautés des meubles et des tableaux; elle exerçait sur mon esprit critique naissant, le sien déjà aiguisé.Elle me brusquait, se servait de moi comme d’un appât pour arriver à des fins que j’ignorais.Elle n’était pas jolie, selon l’avis de ma mère (moi je ne l’avais pas remarqué) et se présentait à une cheftaine jéciste qu’elle aimait avec la régularité des traits de mon visage.Je ne lui en voulais pas; même aujourd’hui je trouverais plaisir à sa conversation, elle est si différente de moi, mais je suis fâchée de ce que je me sois sentie forcée de jouer un rôle qui n’était pas le mien.Je devins sociable par principe alors que je le serais sans doute devenue plus réellement avec lenteur.Dans le quartier populaire où je vivais, je côtoyais la misère.Me touchait, comme la rivière sa berge, la pauvreté, les vêtements étriqués, les couleurs sombres ou criardes de l’accoutrement des miséreux, les cheveux en brouissailles des enfants en guenilles qui refusaient aux bonnes dames d’aller se peigner pour quelques sous.Cependant, cette misère ne me suggérait pas la faim.Mes parents avaient d’ailleurs dressé devant moi le menu des MA SŒUR 363 pauvres: boissons gazeuses en bouteilles géantes, tartines de confiture ou de mélasse et biscuits au chocolat.Je ne savais pas que l’on pouvait avoir faim.Je ne connais pas cette faim mais si elle s’apparente à l’autre, à ce désir que je ressens de recevoir ce dont je me sens privée, c’est un malheur.Accepte-t-on jamais de toujours ressentir la faim?Ce vide que rien ne comble mais que les friandises trompent un instant?Coupe amère de l’absence! Ce quartier dont j’ai connu chaque rue, chaque maison, chaque taudis; où j’ai coudoyé jour après jour les déshérités et les comblés; qui m’a révélé par ses portes entrebâillées, ses fenêtre éclairées, la dureté, la faiblesse, le courage, ce quartier poussiéreux que mon père ne voulait pas quitter a provoqué toutes mes énergies et rabaissé tous mes mouvements d’orgueil! J’ai connu la rue Payette, sans un seul arbre, j’ai vu les courettes de terre battue, les linoléums éventrés, les berceaux gris, les lits défaits, les enfants hâves, les femmes affalées dans des fauteuils croûlants devant des tables non desservies où les mouches collaient.Dieu, que ce soir je voudrais être inconsciente.Je suis embarrassée d’être née, d’avoir fait souffrir ma mère, d’avoir provoqué entre mes parents des dissensions que je désirais.J’ai voulu être unique pour chacun et je les ai séparés.Mon entrée au couvent a voulu être réparation et je suis impuissante à la réussir.La mort de mes parents me relève-t-elle de mes engagements?J’ai voulu voir dans la mort qui les a réunis le signe que je n’avais pas réussi à briser leur union.Leurs tempéraments s’alliaient très mal.Ma mère nerveuse et revendicatrice, mon père lent et taciturne n’étaient-ils pas faits, bien avant ma naissance, pour s’irriter, se disputer, se torturer, chacun demeurant toujours 364 ANDRÉE THIBAULT sur ses positions: ma mère exigeait, mon père refusait.J’excusais l’un et comprenais l’autre; je désapprouvais papa et voulais que maman accepte d’être victime.Je n’états jamais tranquille entre les deux; je craignais par-dessus tout les mots rudes, les colères, les fuites, les drames.Si maman retardait à rentrer de ses courses, j’imaginais quelle était partie pour toujours; je faisais le guet et quand j’entendais la clef dans la serrure je m’installais dans une pause calme pour camoufler mes angoisses.Si papa prolongeait une promenade après le souper, j’allais jusqu’à croire qu’il s’était jeté dans le canal.Le paysage qui m’entourait m’impressionnait.Le canal Lachine, une cale sèche, un clos de bois à 1 odeur acre mêlée à celle de l’eau noire ou stagnaient les taches colorées de l’huile des bateaux, les cris gémissants des pétroliers, les sirènes d’usines, le fracas des barils de bière qui roulaient dans la cour et dans la cave de la taverne au rez-de-chaussée de notre maison et les échos qui venaient de ce lieu, les bruits de chaises, les voix, puis ces bagarres qui venaient finir sur le trottoir et dont 1 eclat nous atteignait toujours; tout le monde autour de moi s’agitait, monstrueux, vivant de mille vies fiévreuses dans lesquelles la mienne se perdait comme dans une jungle! J’avais besoin d’air, de rêve et d’idéal pour survivre.L’examen de conscience que j’ai commencé à la mort de mes parents, je le poursuis.Un accident banal des grandes villes nous les arracha lors d’une de leurs rares sorties ensemble.L’autobus dans lequel ils voyageaient frappa un camion.Ils furent projetés contre les vitres et leurs vies qui ne tenaient plus qu a un fil se desunirent.Le choc me fut si brutal que je me reveillai autre, or- MA SŒUR 365 pheline.Je fus de longs jours exsangue, inanimée, sans voix, sans larmes, sans prières, désarmée, occupée seulement de tenter de connaître ceux qui venaient de me quitter pour toujours.Je revis mes tantes, mes oncles, leurs amis d’enfance.Je tentai de refaire en leur absence l’impossible connaissance de mes parents.J’avais conservé les lunettes de mon père, les bijoux de ma mère.Je désirais aller retrouver ma sœur à Québec, feuilleter les albums de photos.Ma vie de recluse m’en empêcha.Qui connaît la mélancolie des crépuscules qui, gardant encore les lueurs du jour, s’enfoncent dans les ténèbres agitées de la nuit! La nuit qui pleure, crie, geint, se lamente.J’ai passé la nuit tout éveillée.J’ai tu ses secrets; parfois, en riant, je les ai dévoilés en plein soleil alors qu ils perdaient un peu de leurs terrifiantes menaces.J avais maintes fois remarqué que l’on écoute très peu et que ces confidences n’affectaient personne.J’agissais ainsi pour me réconforter.J ai su, au moment de le quitter qu’Ivan aimait bien mon accord avec la vie mais qu’il ne pouvait saisir mon accord avec la mort.A cause de cela notre entente était impossible.Je 1 ai ressenti à la retenue de nos caresses qui ne me faisaient pas plaisir.Nous faisions de longues promenades.Il me parla de sa mère qu’il protégeait car son père était un homme dur et colérique.Plus que les jeunes filles de sa ville, avec lesquelles il me comparaît à mon avantage, j’en vins à croire quelle était ma seule rivale.Je constatai que les sentiments qui nous liaient étaient un aparté dans nos deux vies.Je prenais comme un sursis le temps qu’il me consacrait.Il venait à Montréal et déjeunait le dimanche chez mes parents.Mon père ne 1 aimait pas.Ivan le jugeait faible.Je m’étais plainte 366 ANDRÉE THIBAULT à Ivan de ce que j’avais très peu d’argent.Je travaillais pour un salaire minime dans les bureaux d’un mouvement de jeunesse et je devais quémander le prix de mes vêtements.Des disputes s’élevaient entre mon père et moi.Disputes subtiles qui s’exprimaient en soupirs, en enquêtes, en replis, en hésitations.Le montant consenti était toujours inférieur à celui que j’espérais.Je cachais ma peine mais elle me brûlait.Pourquoi ne quittais-je pas ce travail si peu rémunérateur pour un autre?Dans la vie réelle et ordinaire.J’avais peur: peur des annonces classifiées, peur des antichambres, peur des patrons éventuels, peur des refus, des démarches à multiplier.La peur était notre air, l’atmosphère de notre vie quotidienne.Tout ce qui se passait hors les murs de notre maison était dangereux, prenait aux yeux de mes parents des allures d’expédition périlleuse.Pour une seule sortie familiale, nous vivions des semaines d’indécision.Maman annonçait l’invitation d’une cousine pour une soirée de fête.Mon père, étant rentier, n’avait pas un agenda encombré.Il disait cependant: «on verra».Maman haussait les épaules (ces conversations se passaient toujours durant les repas); elle continuait le service de la table.Je suivais sur sa figure les traces de la déception, de l’ennui, de l’habitude.Une semaine plus tard elle faisait une nouvelle tentative.Papa répliquait alors: « Fais ce que tu veux ».Elle hochait la tête et risquait, impatiente: « C’est toujours la même chose.J’avais laissé entendre à Yvette que nous irions.Je vais devoir nous décommander ».Je hasardais: « Pourquoi n irions-nous pas?» Maman expliquait ce que je ne voulais pas me rappeler: — Ton père n’aime pas les sorties. MA SŒUR 367 — Allez-y sans moi, disait papa.— Voyons, ça n’a pas de bon sens, intervenait ma sœur.— N’en parlons plus, soupirait maman.Je tentais d aborder des sujets moins difficiles pour avaler mon repas sans malaise d’indigestion.Quelques jours avant la date de la soirée dont le projet flottait dans 1 air comme un poisson à moitié mort, mon père arrivait à table avec un air de condamné et admettait: C est samedi que nous allons chez ta cousine.Maman raisonneuse répliquait: — Tu m’avais dit que nous n’irions pas.— L’as-tu prévenue?— Je n’ai pas eu le temps.Je savais que c’était un mensonge.— Bon, alors, nous partirons à huit heures samedi.Nous avons une bonne heure de tramway à faire.Papa insistait auprès de moi et de ma sœur pour apprendre si nous serions prêtes ce samedi-là à l’heure dite.Nous devions donc décider froidement que ce jour-là, à sept heures cinquante-cinq nous quitterions notre chambre pour rejoindre nos parents déjà impatientés dans le vestibule.Toute 1 atmosphère de notre vie, de ce mercredi au samedi suivant, devenait chargée de catastrophes: tremblements de terre, maladie contagieuse, empoisonnement, chute dans les escaliers.Toute la vie quotidienne était sur les épines, un rien pouvait servir d eteignoir à ces projets de fête.Il m’apparaissait clairement que pour vivre un peu plus durant un soir, il fallait vivre un peu moins durant toute une semaine.Je me suis souvent demandé si ma jeunesse était injuste envers l’âge de mes parents.Pourtant ce surmenage de nos nerfs augmentait dangereusement notre 368 ANDRÉE THIBAULT tension émotive et mettait dans un état précaire la paix de notre maison.J’aimais bien ces soirées chez les rares cousins qui nous invitaient encore malgré les refus qui s’étaient réalisés à maintes reprises.L’animation régnait dans ces rencontres; les jeux de société, les rires, les mélodies que jouaient au piano tante Elise et maman et que nous chantions en chœur avec les mots recueillis à l’aide les uns des autres.Mon père souriait dans un coin, riait par petits gloussements, la bouche bien close mais les joues colorées.Parfois, il renseignait doctement les cousins sur la situation internationale, ce qui lui valait une réputation d homme instruit.Au retour, nous avions, ma sœur et moi, oublié les moments où il avait été question de n être pas de cette soirée.Oh! ma cousine, as-tu jamais pressenti ce qu’il en coûtait à notre famille qui, à tes yeux, avait bien tous les moyens, surtout financiers, de vivre allègrement, pour participer à ta soirée qui avait fait grimper le prix de ton marché.Savais-tu que pour partir sans regrets, il fallait confier à trois verrous la porte arrière de notre maison, à la sécurité d’un passe-partout, la deuxième porte de l’entrée et à la précarité d’une serrure anglaise la porte principale de notre demeure?Je ne suis pas certaine que durant la soirée mon père n’ait pas ressenti quelque inquiétude au sujet de la clef qui arrêtait 1 eau dans toute la maison.Ne s’etait-elle pas par un miracle a rebours subitement desserrée pour provoquer l’inondation qui nous consternerait au retour?Ou encore l’incendie ne ravagerait-il pas les lieux laisses aux caprises d un feu exagérément baissé dans le poele et la fournaise a 1 huile? MA SŒUR 369 Aujourd’hui, j’ai passé la journée dans ma cellule.Ma cheville droite est enflée et me fait souffrir.Je me suis tordu le pied dans un moment d’excitation extrême.C’était hier.L’accident s’est produit quelques instants après l’avertissement que vint me donner Sœur Ella de me rendre au bureau de Sœur Supérieure qui désirait me parler d’une chose sérieuse.Les bouleversements intérieurs que je cache, la solitude dans laquelle je me réfugie, la tentation de la vie qui met en jeu ma vocation religieuse, la participation intérieure ralentie à tout ce qui touche la communauté, tout a soulevé en moi la crainte de faire face à ma Supérieure.A la dernière marche de l’escalier qui mène à la Procure, j’ai trébuché en me retenant de vraiment tomber.J’ai fait un mouvement si brusque que j’ai ressenti un vive douleur.C’est en boitillant que je me suis présentée à Mère qui me voyait d’ailleurs venir dans l’entrebâillement de sa porte.Elle me fit entrer et m’asseoir.Sa bonté accentuait mon désarroi au point que je ne ressentais aucun mal à mon pied.Quand elle me demanda d’une voix très douce comment j’allais, j’hésitai quelques secondes.Pour couper court à ce temps de silence qui me paraissait invincible (souhaitant à part moi qu’elle devine ce qui m’arrivait) je dis que j’allais mieux.Elle ne me regardait plus, elle prenait en main des papiers qui m’apparurent comme un dossier me concernant.Sans me regarder, elle commença de me dire quelle avait l’intention de m’envoyer suivre un cours à l’Université durant ce dernier semestre.Il s’agissait d’accompagner une religieuse qui devait poursuivre des études en pédagogie, en lettres ou en je ne sais plus quoi tant j’étais déjà alarmée et attendais le moment où elle cesserait de parler pour dire avec les forces qui me restaient: — Mère ce n’est pas possible. 370 ANDRÉE THIBAULT Elle me regarda avec surprise.— Qu’avez-vous ma fille?— S’il-vous-plaît, ma Mère, permettez-moi de refuser.Je la regardais avec attention et la distance qui nous séparait semblait s’étendre au delà des murs de son bureau.J’entendis qu’elle me demandait si mon pied me faisait beaucoup souffrir.Je dis oui, bien que l’accident qui venait de m’arriver, me semblait s’être produit à des années de là! — Allez vous reposer, nous en reparlerons.Comment ai-je pu crier: — Ma Mère, je vous en supplie, faites que je n’aille pas à l’Université.— Allons, allons, calmez-vous.Qu’y a-t-il, fit-elle en fixant les yeux derrière moi.Sœur Econome s’avança et lui parla tout bas.Sœur Supérieure dit: — J’y vais.Je commençai de reprendre aise.Elle se leva.— Je dois aller tout de suite au parloir.Nous réfléchirons à tout cela.Voyez l’infirmière.Que va-t-il m’arriver maintenant?Ma cellule est un voilier à la dérive.L’enflure de l’entorse diminue et je demeure allongée sans rien voir, entendant les bruits lointains de la vie qui continue.Je n’irai pas à l’Université.Sœur Supérieure me posera-t-elle des questions précises.Je les désire.Mais où cela me mènera-t-il?Que vais-je devenir, mon Dieu?Alitée tous ces derniers jours, je suis très faible.Les pensées qui m’assaillent comme un essaim d’abeilles sur la ruche desquelles on aurait frappé, me rendirent plus malade que la raison même de ce repos forcé.Ma Mère prit des nouvelles par Sœur Ella nui s’est bien dévouée pour moi. MA SŒUR 371 Un jour, où je songeais avec amertume que j’étais oubliée par le monde entier, elle m’apporta un colis.Un recueil de poésie parvint jusqu’à moi.Des vers de Valéry appartenait à Charles Renaud.Un signet dans une page, un trait d’encre sous un vers: « Tout peut naître ici-bas d’une attente infinie ».Le souffle d’air qu’attendait mon cœur pour s’enflammer! Je m’avoue enfin que je dois partir d’ici, quitter mon état.Je ne peux accepter d’aller à l’Université, de sortir de mon couvent dans une démarche laïque étant encore religieuse.Il est impossible que je joue les apparences.J’irai confier ma décision à Mère Supérieure.Ai-je mesuré l’ampleur de mon geste?N’y aurait-il pas scandale à agir ainsi vis-à-vis mes sœurs?Est-ce que je m’attirai la punition de la Vie?Je me dois pourtant à moi-même d’entrevoir mon existence hors de ces murs.Je me sens une grande audace pour affronter l’étonnement, les jugements qui seront portés sur mes actes.Moi qui ai été élevée, éduquée, dans le souci de l’opinion de mon entourage, comment en suis-je là mainte-nant?Je me suis fait le parfait modèle que mes parents, mes éducateurs souhaitaient.Dans le vaste univers où je tenais une bien petite place, il me semblait d’une sécurité finale de vivre selon les règles établies avant que j’apparaisse.Je sentais en moi de vifs élans contraires aux vœux, aux commandements émis.Mais pour ne pas perdre l’affection de mes parents, l’estime de mes professeurs, de mes compagnes, je pliais ma volonté, à leurs exigences, trop souvent mesquines, volonté que je laissais agir librement dans le désir, dans les rêveries que dirigeaient mon cœur. 372 ANDRÉE THIBAULT Je suis à la mer et je m’y baigne.Je me glisse dans les vagues et me laisse ramener par elles jusqu’au sable de la plage où des femmes et des enfants rient et crient.Je continue mon jeu pour bientôt m’apercevoir que, depuis quelques instants, la vague ne me ramène plus vers la terre ferme mais m’emporte vers la haute mer.Les vagues qui m’entourent sont devenues très hautes et j’étire ma tête au-dessus de l’eau pour bien voir que je fuis le rivage.Le creux de l’eau dans lequel je descends empêche les baigneurs assis sur des rochers et ceux qui continuent leurs jeux au loin de me remarquer.Je ne ressens pas d’inquiétude.Sans fatigue, je continue de me soumettre au gré de la mer dont l’eau bleue est presque noire.A travers l’écume lumineuse et blanche, je regarde à nouveau la rive, puis je retourne ma tête pour bien voir le large et je n’ai point peur. RÉAL BENOÎT MES VOISINS RÉAL BENOIT est né le 14 mai 1916, à Sainte-Thérèse de Blainville.Il a d’abord été journaliste.Il a travaillé pour Le Journal de Québec, Le Jour, La Presse, Le Petit Journal, Le Soleil, Le Devoir comme chroniqueur de cinéma, Le Temps comme chroniqueur musical.Il a de plus collaboré à des revues telles que: Regards, Métropole, La Revue Moderne.Pendant deux ans, il a voyagé dans les Antilles, au Brésil et en France.Il a été cinéaste à Haïti et il est devenu producteur de films à Montréal.Il a publié trois œuvres: Nézon, un recueil de contes, La Bol-duc, un récit de la vie de cette pittoresque chanteuse et dans Les Ecrits, Rhum Soda, Rhapsodies Antillaises.Il prépare en ce moment un autre recueil de contes. J avais ouvert la radio aussitôt après avoir rangé mon paletot, mes bottes.Range, c est une façon de parler, puisque la maison est toute petite et n’a vraiment aucune commodité de rangement.C’est une maison gentille, mignonne, disent même mes amies, mais vraiment très, très petite.Je crois qu’elle a cent cinquante ans.Elle devait servir autrefois de « bas-côté » pour une plus imposante maison de pierre.Celle-ci a brûle, ou on l’a démolie, je ne sais, mais aujourd hui ce « bas-côté » est devenu maison seule, indépendante, un cottage, on pourrait même dire, en empruntant le style des petites annonces.Pour les propriétaires, qui habitent à vingt pas en avant, tout près du chemin, — de l’autre côté du chemin il y a la rivière, tout cela à portée de caillou, — c’est « la petite maison ».Sur le bail que j’ai signé en entrant, il y a six mois, — c’était l’automne, il faisait encore doux et comment savoir que j’y grelotterais de froid durant 1 hiver, — on ne la décrit pas autrement.Pas question de cadastre, de lot numéroté, d’enregistrement, c’est « la petite maison » : « Je promets de louer la petite maison.» J’y suis encore.A la radio, on joue un air que je connais, que je trouve tiès attachant chaque fois que je l’entends mais que je ne peux jamais identifier avec certitude.Un air qui me fait quelque chose, qui me dérange, perdu que je suis dans cette quasi maison de poupée, à trente milles de la grande ville.Dans le poêle, les brûleurs à l’huile ronflent avec bonheur.J’ai ouvert la trappe qui, en haut de l’escalier, ferme 378 RÉAL BENOÎT l’accès du premier sous les combles.Il fera plus chaud pour la nuit.Les propriétaires, ceux qui habitent tout près, à vingt pas, — même pas nécessaire de crier tellement c’est près, d’une galerie à l’autre nous nous comprenons très bien à voix normale: la température, le linge à laver, l’huile à payer, les feux à baisser après mon départ, bonjour, à la prochaine! j’entends, je comprends, ils entendent, ils comprennent, — les propriétaires donc vivent à six dans leur maison à eux, une maison bien ordinaire, beaucoup moins belle que la mienne, et recouverte de tuiles d’amiante.A six, c’est à dire qu’il y a le vieux Francis, sa femme, leur fils François, sa femme et une petite fille de six ans, enfant de François.Le propriétaire, c’est François et c’est lui qui voit à tout, le vieux ne pourrait pas, il fait de l’asthme et c’est comme cela d’ailleurs que François a hérité de la petite maison et de la grande par-dessus le marché.Les vieux, un bon jour, reconnaissent qu ils ne peuvent plus faire grand-chose, alors, sagement, mais avec un reste de méfiance, « se donnent » à l’aîné et celui-ci doit les héberger, les soigner.C’est une chose que chacun sait.Cela se fait dans bien des pays.Il arrive que si les vieux n’ont pas été assez méfiants, un jour, en revenant de vêpres ou d’une visite à un rentier de leur connaissance, ils trouvent leurs bagages sur la galerie.Souvent les brus sont méchantes et mesquines.Dans ce cas les vieux prennent la route de l’hospice.Francis habite la partie avant de la maison, François la partie arrière.Francis et sa femme ont la galerie d’en avant donnant sur la rue et la rivière, François et sa femme, ainsi que la fillette, bénificient de la galerie du MES VOISINS 379 Habite aussi dans la grande maison une adolescente de treize ans, aveugle, petite cousine éloignée que les deux familles ont adoptée.Pour dire quelle aide, elle n’aide pas beaucoup, mais elle ne coûte pas cher à nourrir et à habiller puis elle « garde ».La femme à Francis et la femme à François peuvent, grâce à elle, aller garder ailleurs, faire la vaisselle et le ménage chez les quatre ou cinq familles à l’aise qui ont préféré le village d’ici à la grande ville et qui vivent dans de belles maisons de pierre deux fois centenaires qu’elles ont rénovées à grands frais.Ainsi, l’aveugle garde le vieux et la petite pendant que la grand-mère et la bru gardent ailleurs.Comme ça, toute la famille travaille et « gagne » presque jour et nuit.Je n’ai pas encore su comment l’aveugle s’appelle puisqu’elle ne me fut jamais présentée.Et je n’ai pas demandé.Les premiers jours lorsque j’allais souvent chez François demander ceci, cela, je l’ai bien vue, elle était immobile dans la cuisine et regardait du côté de l’appareil de télévision.Elle a bien dû entendre que j’entrais, que j’étais du nouveau dans la vie, et elle a dû sentir que je me tenais près de la porte, mais elle ne fit aucun geste.La toute première fois que je pénétrai chez lui, François me présenta sa femme.la petite fille de six ans, je compris tout de suite, mais l’autre.je n’osai pas demander.François fit un geste un peu idiot, pénible, comme pour dire: elle, c’est pas la peine, vous voyez bien.Souvent les cultivateurs sont durs, mais d’abord François n’est pas cultivateur, il coupe du bois à la scie mécanique portative dans les bois d’à côté.Francis, lui, l’était, avant l’asthme.Les gens de la campagne, plutôt, sont souvent durs.Chose certaine, ils le sont avec les animaux.Je me rappelle une vieille femme de journée du village voisin, du temps que j’habitais le village voisin avec ma 380 RÉAL BENOÎT famille, qui racontait comment elle se débarrassait des chats que sa chatte mettait au monde.Sa chatte, elle l’aimait bien, pas question, elle en parlait tous les jours.Mais les petits, à mesure qu’ils arrivaient, elle les assommait sur la pierre, flac! d’un coup, sans plus.Un jour, sa bru tomba malade et elle dut aller garder les enfants.La chatte en profita pour accoucher de cinq petits chats.Le fils aîné, à la femme de journée, n’eut pas le courage, lui, d’assommer les nouveaux-nés sur une pierre.Il les garda jusqu’au jour du retour de sa mère.Alors il les mit dans un sac, attacha le sac à l’échappement du moteur du tracteur et mit le contact d’allumage.La vieille ajoutait: Laurent, vous comprenez, a le cœur tendre, il ne pouvait pas.Mais avec le monde, les gens de la campagne.et puis qu’est-ce qu’on en sait vraiment.quand ils sont durs avec les autres, ils sont souvent très durs avec eux-mêmes.Chose sure et certaine, l’aveugle ne souffre pas de vivre chez François.Elle a un lit, elle mange trois fois par jour et je crois savoir aussi qu’elle est devenue un peu l’amie de la petite fille Avec moi, François, Francis, les deux femmes, tout le monde est bien gentil.La femme de François, les fins de semaines, me fait des tourtières pour soixante cents et des tartes au sucre, aux pommes pour cinquante cents.C’est appréciable pour un homme seul.Francis, presque réduit à l’inaction, me surveille toujours de la fenêtre du côté, dans la partie avant de la maison.Il ne perd pas un seul de mes gestes dès la seconde où mon auto s’engage dans l’allée.La femme de François fait de même, mais de mes allées et venues elle perd au moins les premières minutes, n’étant pas, comme Francis, rivée à la fenêtre et n’étant avertie de MES VOISINS 381 mon arrivée que par le bruit du moteur.Elle reste à m examiner, le nez dans la vitre de la porte, jusqu’à ce que j’aie fini de tout sortir de la voiture.Sans se cacher.On ne peut appeler cela de l’espionnage.J’ai décidé une fois pour toutes que c’est de leur part une manifestation d intérêt, d’amitié, de sympathie tout au moins.Je suis celui qui habite « la petite maison », je suis donc un peu de la famille, alors on me « regarde ».Il n’y a pas cinq minutes que je suis entré que François arrive.Il vient vérifier le feu des brûleurs.Quelquefois, le vieux vient aussi.Il s’asseoit, ne dit pas un mot, puis repart.Ce soir, c’est le premier soir de très grand froid de la saison.François a donc mis plus de soin que d’habitude à remonter les feux puis, en partant, m’a fait promettre de l’avertir, même si c’était en plein milieu de la nuit, au cas où j’aurais trop froid.J’ai donc promis et il est parti.A vrai dire, il ne fait pas très chaud mais je me passerai bien de lui.Je me coucherai tôt, et pour le confort je peux toujours compter sur la chaleur qui s’engouffre par l’escalier, sans parler de ma couverture électrique.Le même air qui revient à la radio.La musique me rappelle toujours quelque chose mais à condition que je puisse identifier le morceau.Autrefois, cela m’agaçait tellement de ne pas reconnaître le compositeur que j’écrivais aussitôt l’air sur un bout de papier, note après note.Par la suite je pouvais le chantonner ou le jouer à quelqu’un et je finissais toujours par découvrir l’identité de l’auteur.Je change mes vêtements de ville pour une chaude culotte d’épais corduroy.En haut, il fait déjà plus chaud.Un chandail de laine.Un doigt de cognac.Des revues 382 RÉAL BENOÎT à lire, des chèques à signer, la vaisselle à faire, voilà le programme de la soirée.La musique continue.Des fois, je me demande ce qu’ils pensent de moi, mes amis propriétaires.Lorsque je suis venu pour louer ils m’ont posé toutes sortes de questions: si j’étais seul dans la vie, femme, enfants.avec des petites hésitations.J’ai joué au plus fin,évitant de répondre aux questions trop directes.Aujourd’hui, je le jurerais, ils savent beaucoup de choses sur moi.Cette musique.autrefois, j’appelais un ami, lui demandant d’écouter la radio, tel poste, et j’obtenais le renseignement désiré.Les amis changent.Il y a bien les nouveaux amis des dix dernières années mais, comme par hasard, ils n’ont pas tout à fait les mêmes goûts.Avant ces dernières années, les amis étaient des fous, des emballés, des mordus, des tordus, des cinglés: tous ceux qui n’avaient pas nos connaissances, nos goûts ou nos préférences étaient des idiots, des arriérés mentaux, des êtres méprisables.Un autographe de Stravinski, un sourire de Chagall, un mot poli de Claudel, un griffonnage incompréhensible d’Antonin Artaud nous faisaient nous ruer les uns sur les autres, préférés des dieux que nous étions et cela finissait dans un fol enthousiasme.et le plus fou d’entre nous grimpait sur une table gueulant du Rimbaud, du Baudelaire, ou se lançant une fois de plus dans de sempiternelles attaques contre la direction des Beaux-Arts en particulier et les représentants de l’élite bien pensante en général.Cette musique.musique douce mais prenante, et avec un thème insidieux qui est repris obstinément.Un thème qui piétine un peu. MES VOISINS 383 Chers amis qu’on ne voit plus! Un des premiers que j’appelais, sans connaître la musique, connaissait tout.Le dernier souvenir que je garde de cet ami acheteur forcené de livres et de disques, mangeur jamais satisfait de petites filles « biens », est celui d’une folle aventure à New York.Je ne le vois presque plus, mais apprendrait-il que je suis ici, seul, tous liens rompus, retiré dans cette petite maison des champs, qu’il viendrait, qu’il accoure-rait en trombe.Il s’asseoirait dans le fauteuil le plus confortable, viderait une bouteille de vin rouge à lui tout seul et repartirait sans avoir dit grand-chose, sans même avoir enlevé son paletot.La musique continue.Je suis toujours aussi perdu pour dire ce que c’est.Mes propriétaires vont se coucher, je vois qu ils ont éteint.La lune brille sur les glaçons qui pendent du toit de la galerie.Il faudrait bien que je fasse la vaisselle.Que le sorcier trotte la musique et mes amis disparus! A mon grand étonnement, je ne puis faire couler l’eau chaude.Robinet tout grand ouvert, rien ne sort.Pas d’eau mais un petit sifflement, un chuintement.j’ouvre plus grand, j’entends alors un grondement à l’intérieur du chauffe-eau, une série de borborygmes.je ferme le robinet, j’essaie l’eau froide, rien, le chuintement revient mais pas de borborygmes.Je grimpe en haut, pas d’eau, le sifflement et les borborygmes pour le robinet d’eau chaude, le sifflement seul pour le robinet d’eau froide.J’essaie la chasse du w.c., une fois, ça va, deux fois, ça ne va plus.Je redescends.Je touche le réservoir, il est chaud, très chaud, de haut en bas, et toujours ce petit sifflement à l’intérieur comme si l’eau bouillait en dedans.Il est onze heures.Chez François tout est noir.La pièce de musique a eu le temps de finir.J’ai l’air dans la 384 RÉAL BENOÎT tête, avant de le perdre, machinalement j’enregistre les notes, sol, sol, si, si, en pianotant sur un meuble, sol, sol, si, si, je ne vais pas plus loin.François est couché, mais il m’a bien fait promettre de l’appeler si.mais il a travaillé dans le bois toute la journée, à dix sous zéro, et il se lèvera demain à six heures.Plutôt, essayons encore et laissons le robinet ouvert plus longtemps.Peut-être qu’a-près le sifflement (qui doit être causé par la vapeur amassée à l’intérieur, que je me dis) l’eau viendra.Il s’agit simplement d’être patient et de ne pas se tenir dans le champ d’explosion du chauffe-eau.l’eau bouillante, les morceaux peut-être aussi.j’attends.rien, et les borbo-rygmes reprennent, sourds, menaçants.Je ne suis pas très fier de moi, à un moment donné tout va sauter et, que je le veuille ou non, François viendra, parce que si ça saute, ça fera du bruit, leur maison est à vingt pas et ils entendent tout.Même si l’explosion ne les réveille pas, il faudra bien que j’aille leur annoncer la nouvelle.quelle nouvelle folle à annoncer: votre chauffe-eau a sauté.dit d’un ton calme parce que je ne suis pas hystérique, je ne suis pas dramatique pour un sou, je ne me vois pas courant, cognant à poings fermés sur la porte de chez François et hurlant: le chauffe-eau a sauté, la maison est pleine d’eau bouillante.non! mais plutôt des excuses, des réticences et ils me regardent avec des grands yeux, ne comprenant rien et je me tords un peu les mains d’embarras: j’étais pas sûr si je devais vous réveiller pour vous dire ça, mais le chauffe-eau.a sauté, explosé, oui pété! Je pars à rire comme un fou, tout seul que je suis, c’est ridicule! un réservoir c’est pas en fer-blanc, c’est en acier solide, je touche.c’est toujours bouillant.alors ça peut vraiment sauter, ça peut vraiment exploser, même en acier, et puis ce doit être un réservoir de qualité infé- MES VOISINS 385 rieure et il y a sûrement des failles dans l’acier et je recevrai des.des shrapnells dans les jambes, dans la poitrine, dans le cou.blessé, sans pouvoir appeler, c’est François qui me retrouve demain matin, baignant dans mon sang et l’eau.non quand même pas l’eau bouillante.un 12 décembre, et qu’est-ce que ça peut bien faire le 12 ou le 13 ou le 14?Tout de même, les borborygmes ont cessé, reste seulement un sifflement à peine perceptible.Bon! c’est trop idiot, je vais chercher François.Non! quant à le réveiller, aussi bien l’appeler au téléphone, je n’aurai pas à sortir, et puis cela se dit mieux au téléphone: l’eau chaude ne coule pas, le chauffe-eau, j’ai peur, va sauter, venez.Bon! je téléphone.Il est onze heures trente, un nouveau programme commence à la radio.J’appelle.La téléphoniste bougonne, je l’ai réveillée elle (aussi), c’est sûr.Elle sonne chez François, sonne, sonne, pas de réponse.Voyons! ils ne sont pas sortis.la téléphoniste me dit: ils n’y sont pas, y a pas de réponse.Je dis: mais oui ils y sont, j’en suis sûr, sonnez encore, ils dorment, ils n entendent pas.Elle me répond: j’ai d’autre chose à faire que de faire le réveille-matin pour vous en plein milieu de la nuit, prenez donc votre auto et allez-y Je ne suis pas pour lui dire que j’habite à vingt pas, mais je lui dis: sonnez encore, je vous prie.Sans me choquer.Elle riposte: j’suis pas pour sonner toute la nuit, j’en ai assez! Alors je la menace de la rappeler à ses employeurs et elle me répond qu’elle s’en f.éperdument: lundi prochain, vous tombez « sur le direct » et j’y serai plus.Je change de ton et lui explique l’histoire du chauffe-eau.J ai 1 air idiot.Elle m’interrompt: c’est toujours bien pas de ma faute.j’ai juste le temps de rétorquer que ce n’est pas de la mienne non plus et elle coupe.Me voilà bien avancé.Faudra que je sorte, bon gré, mal gré.Je 386 RÉAL BENOÎT prends un cognac, essaie le robinet une autre fois, rien, j’allume une cigarette.A la radio on joue « Une nuit sur le mont chauve ».Je sors.Quelle histoire de fou, je pense en parcourant les vingt pas entre les deux maisons.et je me vois déjà, bien vite, un éclair, racontant tout cela demain, et j’obtiens (encore plus vite, un millième de seconde) mon petit effet.Idiot! Je suis rendu, je frappe.Doucement.Plus fort.Sur le cadre de la porte.Rien, aucun pas, aucune lumière.Je frappe dans la vitre, plus fort.rien.un peu plus fort.Enfin, quelqu’un.La vieille, la femme de Francis, un châle sur les épaules, qui essaie de voir par la vitre.Elle n’ouvre pas, alors je dois crier, pourtant je ne suis pas hystérique.mais je crie, il le faut bien, il y a deux portes entre nous.je crie: l’eau chaude ne coule pas.le réservoir peut.sauter, voulez-vous demander à François de venir.Elle comprend car elle fait signe que oui et disparaît.Je rentre en courant.J’essaie une dernière fois, par peur du ridicule, de faire couler l’eau.Je souhaite presque qu’elle ne coule pas.Eh non! rien, le sifflement, c’est tout.Le chauffe-eau est bouillant.La radio joue, une souris trotte dans l’entre-toit.il y a au moins six trappes à souris dans la maison, je n’ose pas en amorcer une car je n’aime pas l’idée de jouer avec ces trucs-là, à plus forte raison si un mulot s’y est fait pincer.un homme qui a peur des souris, qu’est-ce que cela veut dire, faudrait que j’appelle un ami amateur de psychanalyse.En attendant, François arrive.Il ne frappe jamais.Il est tout habillé, coupe-vent, casque à oreilles et bottes.Je m’excuse, toutes les formules y passent: il est fatigué, la nuit est avancée, j’ai dû réveiller toute la famille.mais non, dit-il, vous avez bien fait, j’aurais été plutôt choqué du contraire.Sans se dévêtir, il MES VOISINS 387 regarde, tâte.Je me demande un instant s’il connait la plomberie mieux que moi.Le voici qui va voir à l’étage.Il redescend.Je lui explique tout, le sifflement, les borbo-rygmes, il le faut bien parce que depuis son arrivée aucun bruit étranger ne s’est fait entendre.Des yeux, il suit le parcours des tuyaux, puis il fait de même des mains, histoire de savoir quel tuyau conduit à quel robinet.Il jongle.Sans dire un mot.Que pourrait-il dire puisque je parle sans cesse.Je lui dis tout ce qui me passe par la tête, tout ce que je sais, et c’est bien peu, sur la plomberie, le chauffage, les réservoirs, l’acier, sans oublier (mais avec hésitation) le danger des shrapnells.Il n’a pas l’air inquiet.A tout ce que je dis, il réplique: c’est rien ça, ah! c’est rien ça, puis: je reviens tout de suite.Sans doute il va chercher sa trousse, son nécessaire à plomberie.N’empêche, je suis un peu rassuré.Je me sers un petit cognac.Faudra que je lui en offre un quand il reviendra.Il revient, il tient une marmite d’eau chaude.Je ne peux m’empêcher de trouver cela ironique.le réservoir qui en est plein.à sauter.Il se met à l’œuvre.Il trempe un linge dans l’eau chaude puis il en frotte un tuyau.Il y a un tuyau de gelé, j’vois pas autre chose, me dit-il.Hein! quand je vous disais qu’il ne fait pas bien chaud chez-moi.c’est vrai que les tuyaux en question sont collés sur les murs qui donnent directement sur l’extérieur et les grands vents et qui sont très peu isolés.Il frotte, trempe, refrotte, retrempe.Mon cognac ne l’intéresse pas, il ne dit même pas merci.Le temps passe.Je m’excuse toujours.Je me sens ridicule et complètement inutile.J’ai pourtant un petit rôle et je m’applique à le bien remplir.Voyez cela: François est aux tuyaux, moi aux robinets.Il frotte puis me dit: ouvrez donc, là.J’ouvre, rien je referme.Il repart 388 RÉAL BENOIT à frotter après avoir retrempé sa guenille dans l’eau chaude.J’attends les ordres d’ouvrir ou de fermer.Je regarde autour de moi.Des yeux, j’explore ma petite maison comme si ce soir j’y entrais pour la première fois, en étranger, et j’essaie de me faire une opinion.L’architecture, le décor ont pour moi une grande importance, une importance exagérée.Je me surprends à jouer au jeu d’imaginer des amis, des gens que j’admire, visitant ma maison.Qu’en diraient-ils?Encore une chose à laquelle j’attache trop d’importance: l’opinion des autres.Et pourtant.pour la plupart des gens, aux antipodes de soupçonner mes faiblesses intérieures, mes tourments, je suis quelqu’un, on me dit enthousiaste, dynamique et, bien entendu, et surtout gentil, très gentil.mais la vérité, la seule et vraie vérité.qu’on voudrait donc que l’estime des gens, que les compliments fussent mérités, à cent pour cent.autrement vous jugez faux les gens qui vous complimentent.J’entends des pas, la porte s’ouvre.C’est la femme de François.Elle apporte une autre marmite d’eau chaude.Elle est habillée comme si la journée commençait.Elle parle beaucoup et elle chante un peu en parlant.Elle est très mince, ni laide, ni jolie.Elle porte des vers qui lui grossissent tellement les yeux que de la regarder me gêne, me fascine aussi un peu, je ne peux détacher mes yeux de ces deux grosses boules bleues derrière les verres.Peut-être même trouve-t-elle que je la regarde toujours avec trop d’insistance.Elle s’asseoit de côté, cela m’évite de la regarder en face.François frotte toujours, il dit: ça va pourtant dégeler.Nous sommes d’accord, sa femme et moi, et l’encourageons: va pourtant falloir que cela dégèle.Pour la première fois je pense que la situation m’ennuie, que j’en ai plein le dos. MES VOISINS 389 A nouveau, des pas.La porte s’ouvre.C’est Francis.D’où sort-il, lui, à cette heure?Mais, au fond, je ne suis pas étonné.Il entre.Il marche lentement, pesamment et en soufflant à grands coups.Il s’asseoit, sans dire un mot.Il regarde tous et chacun.Il attend.Quoi lui dire à Francis?Je décide de ne rien dire.Il nous regarde longuement.Je ne dis rien.J’en ai assez! Et si cela continue, toute la famille sera rendue ici.Francis « regarde ».Ses yeux font le tour de la pièce.Il fait toujours ainsi comme si c’était la première fois qu’il entrait chez moi.A son regard je vois que ce sont toujours les mêmes objets qui l’intéressent: un cadran électrique qui indique la date et l’heure, une reproduction d’une peinture abstraite au mur, une.ça y est! dit François, ça débloque.et ça se met à couler.Malheur! c’est le robinet à eau froide qui laisse passer un liquide rougeâtre, l’eau « rouillée ».Nous nous levons tous et examinons le phénomène.L’eau « rouillée » nous intéresse deux minutes.Nous nous regardons en silence puis François dit: j’frottais pas le bon tuyau, quand même c’est toujours ça de fait.Maintenant, la même chose pour l’autre.Les spectateurs que nous sommes approuvons, c’est logique, c’est décevant mais c’est logique et c’est la seule chose à faire.Pour nous la seule chose à faire c’est de reprendre nos chaises, assis sur le bout des fesses, le corps droit, les idées absentes.Je ne veux pas savoir l’heure qu’il est, je ne veux pas regarder Francis, je ne veux pas voir les yeux de la femme de François et je ne veux pas découvrir qui vient d’entrer.Bien sûr, je le sais, à part l’aveugle et la fillette, il ne reste que la grand-mère.Voyant que cela prenait tant de temps, elle s’inquiétait, elle s’est donc habillée et elle est venue « voir ». 390 RÉAL BENOÎT J’ai presqu’envie d’offrir du thé et des gâteaux, pourquoi pas, como no.l’expression espagnole si populaire au Mexique s’est glissée dans mon esprit, como no, pourquoi pas, en effet pourquoi pas du thé et des gâteaux.au même moment, j’entends un boum très bref, je regarde, l’eau ne coule pas, Francis fait un petit geste du pied et je découvre que d’un coup de talon, vlang! il a écrasé l’innocent petit mulot qui s’est égaré dans la cuisine.Il le pousse du pied simplement pour ne pas l’avoir sous sa botte.il lui a fracassé la tête d’un coup de talon botté, et malgré moi je trouve cela bien drôle, lui, asthmatique et paralysé, lui, Francis, il a levé le pied juste à la seconde qu’il fallait, vlang! et il l’a eu.aussi vite qu’un chat, como no, comme c’est drôle, un chat en espagnol se dit « gato ».j’offrirai du thé et des chats à mes invités raides sur leurs chaises, cela fera un sujet de conversation, como no.Il est tard, toutes les lumières sont allumées, la maison est pleine.Les veilleux qui passent sur la route, à cette heure, doivent dire: il y a fête chez Benoit.c’est ce que ma mère disait lorsque, jeunes, nous laissions l’électricité allumée dans toutes les pièces.et ce soir, en effet, il y a fête chez Benoit, les X sont venus veiller, on a tué le mulot, on a servi les gâteaux et lorsque nous aurons l’eau chaude, nous servirons le thé.j’évoque avec malaise les soirées chez les oncles où mes parents m’amenaient.Ils jouaient aux cartes jusqu’aux petites heures et je les attendais, fatigué, malheureux de ne pas dormir et ne sachant plus quoi dire au cousin aussi endormi que moi et n’osant pas aller se coucher.Oh! la volupté du lit retrouvé.mon lit! allez-vous en! que ça saute! François n’arrête pas de frotter, de tremper et de frotter, mais tout à coup des bruits de soupape qui claque, de vapeur qui s’échappe.François sourit, il nous regarde MES VOISINS 391 et sourit, puis dans un craquement et une suite de pets éclatants l’eau arrive et avec elle la vapeur.François disparaît dans les nuages.Francis se lève.Je prends le mulot par la queue avec un morceau de journal et le lance au dehors dans la neige.Tout le monde est debout.L’eau bouillante coule régulièrement, la vapeur flotte autour de nous tous.C’est la femme de Francis qui, la première, pense à retourner à la maison: il y a la petite qui est seule, dit-elle; la femme de François lui rappelle que: mais non, elle n’est pas seule, vous le savez bien, et puis.elle dort.François se félicite de sa réussite: vous savez, dit-il, on ne sait pas ce qui aurait pu arriver.Je le remercie, il me renvoie mes remerciements et enfin tous, tous les quatre, Francis, sa femme, François, sa femme, tous, ils s’en vont.Je suis ahuri, las, assommé.Je ferme les robinets, remets les chaises en place, essuie la tache de sang sur le plancher.Un ennui extrême s’empare de moi.Je ne voudrais pas écrire le mot absurde, mais il me semble tout à coup que tout est absurde, laid et ridicule.Je vais me coucher.Je suis triste, comme ces soirs où avec de bons amis j’ai un peu, juste un peu trop bu de bon vin.et que je voudrais dire à tous, même ceux que je n’aime plus, mes bons sentiments, mon affection, ma sincérité, et me faire pardonner par ceux que j’aime, ceux qui comptent, ceux qui ont la meilleure part, me faire pardonner, dis-je, mes écarts, mes hésitations, mes fléchissements passagers, et dans ce mélange d’euphorie et de tristesse je leur répète tous les mots qui sont réconfort, dévouement, tendresse, amour.J’ai dû m’endormir sur ces pensées.Le matin, je suis toujours pressé de faire ma toilette, d’avaler un café et de prendre la route. 392 RÉAL BENOIT Je sors pour réchauffer d’avance le moteur de la voiture.Une auto est stationnée devant chez François.Quelqu’un sort de chez mes propriétaires.C’est un homme jeune, il porte à la main une petite valise de médecin.Instinctivement je m’immobilise, je regarde, j’écoute.L’Homme à la valise de médecin dit: j’ai fait ce que j’ai pu, elle n’avait pas de chance avec cette fracture du crâne, et puis elle a perdu beaucoup de sang, pensez.je devrai avertir la police.Je ne comprends rien.Toute la soirée repasse dans mon esprit avec une précision terrible et je revois comme au cinéma, en gros plan, chaque personnage des deux familles, l’un après l’autre, entrer chez moi pour cette misérable affaire de chauffe-eau.Je les revois assis pendant deux heures sur le bout de leurs sièges, raides comme des piquets et ne disant rien.tout cela, dans mon esprit, très vite, un éclair.mais je ne vois rien d’autre, et je ne comprends pas.C’est Francis qui m’a tout dit.Pendant qu’ils étaient tous chez moi, l’aveugle est descendue de sa chambre dans la cuisine.Elle a trébuché sur la scie mécanique et s’en est allée donner sur le coin du poêle.C’est ce qu’on pense, c’est ce que Francis m’a dit.Lorsque le médecin arriva, elle avait perdu tellement de sang qu’il n’y avait plus d’espoir.Je rentre et bois mon café comme un somnambule.Dix fois j’ai vu la scie portative sur la table de la cuisine ou à terre sur le plancher, près du poêle.la scie lui est presqu’aussi chère que sa femme.elle traîne partout dans la maison, car il la rentre chaque soir de peur quelle ne gèle dans le hangar, histoire aussi de la huiler, de la frotter.Lorsque je pars pour de bon, François est encore au dehors, près de la galerie.Il m’attend, presque, on dirait. MES VOISINS 393 Je ne sais pas quoi lui dire.Il a les deux mains dans ses poches, il me regarde: c’est peut-être mieux comme ça pour elle, dit-il. LES ÉCRITS DU CANADA FRANÇAIS SOMMAIRE du No 1 Jean-Louis Gagnon: La Fin des haricots (Nouvelle).Paul Toupin: Souvenirs pour demain (Essai).André Langevin: L’Homme qui ne savait plus jouer (Conte) Marcel Raymond: Tchekov (Etude littéraire) Robert Elie: L’Etrangère (Théâtre) SOMMAIRE du No 2 Roger Duhamel: La Politique étrangère du Canada (Etude historique).Hélène J.Gagnon: Saudades (Poèmes).Roland Lorrain: Danseurs en mer (Récit).Marcel Dubé: Zone (Théâtre) SOMMAIRE du No 3 Jean Simard: Un départ (Conte).Michel Brunet: Trois dominantes de la pensée canadien- ne-français^• (Ijssai).: .Roland Giguçfè j ilâièftx 'eveinp'l'aife'i .j-foèines).Gilles Marcptte^ Saint.-Den^-Çqrnea^.(Etude littéraire). SOMMAIRE du No 4 Anne Hébert: La Mercière assassinée (Télé-théâtre).Marcel Dubé: Florence (Télé-théâtre).Yves Thériault: Le Samaritain (Radio-théâtre).Muriel Guilbault et Claude Gauvreau: Le Coureur de Marathon (Radio-théâtre).SOMMAIRE du No 5 Maurice Tremblay: Réflexions sur le nationalisme (Essai).Hubert Aquin: Les Rédempteurs (Récit).André Laurendeau: La Vertu des chattes (Théâtre).Guy Frégault: Les Finances de l’Eglise sous le régime français (Etude).Marie-Claire Blais: Poèmes.Jacques Godbout: La Chair est un commencement (Poème).Saint-Denys-Garneau: Lettres à Jean Le Moyne.SOMMAIRE du No 6 François Moreau: Les Taupes (Théâtre).Jean-Louis Roux: Jardins du Palais-Royal.Eloi de Grandmont: Chacun sa drôle de vie (Contes).Gilles Delaunière: Un homme de trente ans (Récit).Patrick Straram: Tea for one (Nouvelle).Olivar Asselin: Trois textes sur la liberté et la guerre.SOMMAIRE du No 7 Jean Le Moyne: Saint-Denys-Garneau, témoin de son temps (Essai).Claude Jasmin: Et puis tout est silence (Roman).Anne Hébert, .et Frank*.Sœt‘t
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