Les cahiers des Compagnons : bulletin d'art dramatique, 1 janvier 1947, Janvier-Février
LES CAHIERS DES JK-J Reportage de m Louis-Marcel Raymond, III Un Canadien à Paris —1945 \ J Volume III - Numéros 1 Janvier - Février 1947 les cahiers compagnons sont publiés tous les deux mois par Le Centre d'Études et de Représentation des Compagnons de saint Laurent C.P.156, Lea Chenaux, Vaudreuil, P.Q.Canada Directeur: Émile Legault, c.s.c.Rédacteur: LouIs-Marcel Raymond Administrateur : Maurice Blain ' 1200, rue Bleury, Montréal, Canada (LTd> Prix du numéro ordinaire : 25 sous (Pour les étudiants et les Amis de l'Art : 20 sous) PRIX DE L'ABONNEMENT (Pour les étudiants et les Amis de l'Art : $1.00) Ordinaire.$1.25* De soutien.$5.00 De souscripteur.$25.00 Les abonnés de soutien et les souscripteurs reçoivent un numéro spécial, sur papier de luxe, numérote à la main.* À l'étranger : $1.50 « s ÆJOk LES CAHIERS DES Un Canadien à Paris par Louis-Marcel RAYMOND III Le 1er novembre 1945.Journée passée tout entière à Montmartre : un Montmartre envahi par les soldats américains, grands enfants un peu turbulents qui ont depuis longtemps renoncé à prononcer Place Pigalle pour y substituer Piggy Alley, qui lui convient d'ailleurs beaucoup mieux.Le quartier est grouillant : soldats, flics, peintres à longs cheveux, titis, poulbots assis au bord du trottoir, frangins, apaches, ouvriers à casquette, filles en cheveux, gigolos, sans compter les chanteurs de rue et les accordéonistes tendant leurs gobelets : « Passez la monnaie.)) Un propriétaire de 1 burlesque, arpentant le trottoir et récitant son boniment, promet mer et monde aux spectateurs éventuels.On lui crie : (( Ta gueule ! )), mais on entre quand même dans la grotte enfumée de cigarettes.Les gens marchent à même la rue ou s'interpellent d'un trottoir à l'autre.Le trottoir gras luit du crachin qui tombe imperceptiblement.On offre des sandwiches et de la camelote.Des grappes humaines à chaque zinc.Cris des vendeurs de journaux : le cadre cent fois décrit d'un roman de Carco.Mais l'étranger qui, par les rues en lacet pavées de grosses pierres, quitte Montmartre grouillant pour monter vers le Sacré-Cœur, découvre un autre aspect de ce quartier, célèbre dans le monde entier.Je gravis la pente abrupte en pensant à Max Jacob, m'arrêtant de palier en palier pour reprendre souffle, regardant les chrysanthèmes dorés fleurissant à flanc de colline, dernière gloire de l'automne finissant.Ce matin, jour des morts, tous les métros étaient fleuris des lourdes gerbes qu'on portait aux divers cimetières parisiens.De palier en palier, Paris en bas se tasse, se rassemble autour de la basilique d'allure arabe, avec son dôme blanc, si exaltante de loin mais si décevante de près, où elle donne l'impression d'une grosse pâtisserie.Mais à l'intérieur, les vieilles femmes décharnée^, les déportés politiques et les prisonniers rapatriés, les mamans et les épouses reconnaissantes, les religieuses usées par la prière, à genoux à même le parquet, abîmés dans des prières ferveintes devant l'ostensoir radieux en exposition perpétuelle, composent un spectacle émouvant qui prend à la gorge.Comme dans les miolereà du moyen âge, le ciel et l'enfer voisinent sur la butte de Montmartre.J'avais dans ma poche un billet pour Antigone.Une heure avant la représentation, m'étant fait (( faire )) de 300 francs dans une gargote indescriptible, pour acquitter une non moins indescriptible pitance, je me trouvais Place Dan-court, sous une pluie obstinée, avec mon billet, 5 francs insuffisants pour l'ouvreuse au sourire mielleux et aux yeux de braise et un unique ticket de métro pour rentrer.Tout le temps du spectacle, je le tâte au fonds de ma poche. Elle a du cachet la Place Dancourt avec ses marronniers, sa pissotière circulaire, ses bancs, le bistro du coin, la boutique d'un vieux bouquiniste dur d'oreille, un marchand de tabac, un poste de police et, au fond, le petit théâtre à colonnes d'allure désuète où Dullin, de 1923 à 1940, anima Shakespeare, Jonson, Molière et Calderon et où, depuis 1943, André Bar-sacq, ancien décorateur de Dullin et de Copeau, particulièrement dans ses spectacles florentins, tient à l'affiche Antigone de Jean Anouilh devant un parterre toujours rempli.Précédée d'une parade de Henry Monnier : L'enterrement, d'un pouvoir évocateur extraordinaire, bien que d'un comique un peu trop appuyé par moments, Antigone était un spectacle de grande classe.Le décor simplifié avec ses gradins en hémicycle et ses draperies noires, la présentation du spectacle et des personnages par un narrateur en habit de soirée, le jeu émouvant de Catherine Toth aux traits si tragiques qu'ils formaient le masque même de la fatalité, le jeu nuancé de Jean Davy dans le rôle impitoyable de Créon, la scène entre Antigone et le policier déclanchant un rire nerveux dans l'auditoire, la fin précipitée par l'arrivée du Messager, faisaient un ensemble extrêmement émouvant que les allusions et les costumes modernes ne gênaient en rien.Tout au plus une réserve discrète : les policiers, insensibles au drame, jouant aux cartes, laissaient une impression finale de vulgarité.Le 2 novembre 1945.Seconde visite à Auvers-sur-Oise.Monsieur Cohen va fleurir la tombe de sa première femme.Bonne occasion pour visiter aussi celle de Van Gogh et de son frère, singulièrement oubliée.On vend ici et là — et surtout aux portes des divers cimetières — de superbes plantes en pots : chrysanthèmes et surtout bruyères superbes dont je ne reviens pas.Les Parisiens ont le culte des morts et l'automne qui se prolonge permet ces visites aux cimetières au mois fixé par l'Église pour honorer les disparus.3 Le soir, j'amène Madame Cohen rue de la Gaieté, en plein Montmartre, voir Lorencazzio d'Alfred de Musset, grâce aux billets si gentiment offerts par Baty.Spectacle de grande classe, tant par les audaces de la mise en scène, les prestiges de la lumière, la richesse des costumes, le talent des acteurs, la richesse du texte tout baigné de poésie shakespearienne.Je ne ferais des réserves que sur le choix de Jamois dans le rôle de Lorencazzio.J'aurais préféré un interprète masculin.Ses langueurs dépassent la féminité permise à un jeune florentin même dégénéré.Lorencazzio n'est pas joué souvent.La pièce, dans l'original, est longue, interminable même.Voilà où Baty intervient.Il découpe en tableaux ; il fait de cette œuvre injouable un album d'images luxueuses dont l'Italie de la Renaissance fait les frais, en larges tapisseries d'une somptuosité inouïe.L'éclairage est d'un magicien.Les cardinaux ressortent sur un fond de velours noir.Parfois le décor est réduit à ce seul fond, sur lequel les personnages se détachent avec un relief singulier.La scène de la confession, par exemple.Un cardinal de taille imposante ; un prie-dieu ; une femme à genoux qui soudain se relève comme piquée par un scorpion.Voilà le théâtre, et voilà un grand homme de théâtre qui sait animer un texte, le penser scéniquement.A l'entr'acte, encore sous le charme, nous errons par les promenoirs, intéressés par le petit musée de mises en scène qu'on peut y visiter.Voici les maquettes de JHadame Bovary et de tous les grands succès de Baty.Ailleurs des livres à l'enseigne de la Chimère.Sans sortir, on peut aller au restaurant voisin, boire des choses affreuses, manger des glaces qui ne sont que froides.Mais n'en accusons que l'époque.Nous rentrons par le métro, circulant par un Montmartre particulièrement grouillant.Place Pigalle 1 Les jeunes G.I.ne sont pas près de t'oublier 1 4 Le Sjiovembre 1945.Levé de grand matin, je fais le tour des librairies de théâtre.Visites du plus grand intérêt.Chez Billaudot, je complète mes Ghéon.Ailleurs, j'achète de toutes petites éditions de poche, faites à Lyon, de Molière commenté par Copeau, de Racine, présenté par Ghéon, un livre sur Shakespeare de Baty, un recueil de souvenirs sur les Pitoëff par le dramaturge Lenormand.Documentation qui sera précieuse au Canada, où ces livres sont encore inconnus.Jean Cusson a appris que j'étais à Paris.Il m'a téléphoné hier et nous avons rendez-vous au Studio de la Comédie des Champs Elysées ou Olivier Hussenot et Hubert Gignoux mettent au point un programme de marionnettes.Tout le temps que, sur un canevas de Molière et la musique endiablée de P.Philippe, les poupées se dandinent, je pense à ce que m'a dit l'autre jour Gaston Baty sur le sens profond de cette forme spiritualisée de théâtre.Jean m'entraîne ensuite dans un café réquisitionné par l'armée américaine pour prendre un verre.Je suis très content de le revoir et nous avons plaisir à bavarder.Il m'invite chez lui pour le lendemain, me donne des cigarettes.Ma provision est épuisée et j'ai dû sortir de ma valise naphtalinée une petite bouffarde et du tabac.Mais la rareté des allumettes complique sérieusement le problème.Nous nous quittons après une longue promenade sous les arcades du Louvres.Je me rends à la Comédie Française : on joue ce soir Let mal aimêd de Mauriac, que je ne veux pas manquer.Il ne reste que des places à vingt francs dans l'ultime paradis.lieu béni de ceux qui aiment le theatre, mais dont les maigres revenus ne permettent pas d'arriver en taxi, cinq minutes avant le spectacle, en frac de soirée ou en robe à traîne.Je dîne seul d un merlan inénarrable dans la complicité d une sauce blanche suspecte, arrosée d'un mauvais vin qui tache les dents.L'addition ajoute à mon aigreur.5 La Comédie française est spacieuse, toute décorée de rouge.Il faut admirer ces théâtres — qui nous manquent encore cruellement au Canada — où il y a place pour toutes les bourses.Je n’ai pas beaucoup aimé la pièce.Ma mauvaise place en est peut-être cause.Tout ça me semble dépassé aujourd’hui comme technique.C’est le vieux théâtre bourgeois christianisé par le dehors.Maurice Escande faisait un peu maniaque et l’atmosphère trouble sentait le soufre et l’inceste.La pièce a aussi des maladresses, l’intrigue des gaucheries, en même temps que des trouvailles.Du point de vue métier, on la dirait écrite avant Ajmodée.Elle est bien moins faite, moins serrée, et ne campe pas un personnage vrai comme celui de Biaise Couture.Les jeunes filles disent au premier acte : (( Ne fumons pas ici.Père, verra la cendre sur le tapis.)) A peine ce dernier est-il entré qu’il leur demande ce qu’elles font dans son bureau : lieu interdit.(( Ou’est-ce que c’est ! )) ajoute-t-il.(( De la cendre sur le tapis 1 )) La ficelle est grosse.Lisant la pièce, quelques jours plus tard, je devrai avouer que je suis injuste mais je ne parviendrai pas à m’intéresser à cette intrigue.Content tout de même d’être entré dans ce somptueux théâtre et d’avoir vu Madeleine Renaud sur la scène.Le 4 novembre 1945.Messe à Notre-Dame, dont je ne me lasse jamais.Je vais passer ensuite la journée chez Jean Cusson.Je visite Paris en fonction de mes lectures.Jean habite rue de Rome et en m’y rendant je pense à Mallarmé qui y habitait et dont les jours de réception sont passés à l’histoire du symbolisme.Très content de revoir Madame Cusson et Monsieur Louis Allard.Nous bavardons devant le foyer allumé.Le feu, dieu rare et jaloux à Paris.Je lui tends mes membres gourds, lui demandant d’enlever de mes os ce vieux froid 6 européen qui vous monte au genoux et s’incruste en vous.M.Louis Allard parle de ses projets et nous raconte ses souvenirs sur Copeau, durant l’autre guerre, alors que, professeur aux Etats-Unis, il était allé rencontrer le directeur du Vieux-Colombier et ses comédiens à une maison de campagne où ils mettaient au point leurs spectacles, dans un débraillé superbe.M.Allard épluchait le répertoire.(( Vous ne craignez pas avec telle pièce que le public américain ne croie.)) (( Mais j’ai les costumes )), tranchait Copeau.Dans son uniforme de soldat, Jean est à l’aise à Paris.Il connaît tout le monde du théâtre.Il est à l’affût des moindres expériences.Il sait qu’il y a des marionnettes à tel endroit.La première d’un oratorio de Honnegger à tel autre.Que X est à monter telle pièce.Sa compagnie est précieuse et son amitié inépuisable.Je leur dois beaucoup Je quitte les Allard et quelques amis, jeunes Français qu’ils ont rassemblés pour Je thé, pour me rendre chez Marcel Moré, que Jean Wahl, qui doit arriver de New-York d’un jour à l'autre, m’avait prié d’aller voir en son nom.Il y a quelques jours, il était souffrant, dans un appartement glacé.Il m’a demandé de revenir aujourd’hui : il invitera Michel Ley ris.Le Quai de la Mégisserie où il habite est désert en ce dimanche.Et en effet, Leyris est là.Moré et lui ont fondé une belle revue dont ils veulent me parler : Dieu vivant.Voilà de vrais chrétiens.Us voient dans notre époque un temps qui fait penser aux plus sombres moments de l’Apocalypse par l’ampleur et la violence des éléments mauvais déchaînés, par l’âcre odeur de mort spirituelle qui s’élève des cœurs.Us veulent rendre force à certaines notions, sans lesquelles le monde ne sortira pas vivant de sa crise épouvantable.Us voudraient bien associer le Canada à leur Croisade et me demandent des noms de collaborateurs possibles.J’avoue que j’ai été gêné.Gêné de notre catholicisme endormi sur l’oreille de la pratique, notre cléricalisme qui nous mènera inconsciemment à un anticléricalisme qui sera aussi violent que le premier aura été bonasse.Qu’avons-nous à offrir sinon des recettes à prier et à guérir, des vendredis du mois en nom- 7 bre fatidique, des sermons inadaptés que personne n'écoute.La foi qui illuminait ces deux hommes m'a gêné : à cause de tous nos manques et de notre petite foi héritée qui n'a plus besoin de se défendre.Si on ne peut écrire dans Dieu vivant, aux côtés de Moré, de Leyris, de Gabriel Marcel, de Maurice de Gandillac, de Jacques Madaule, du moins qu'on lise ces beaux cahiers publiés aux Editions du Seuil.Le 5 novembre 1945.Un télégramme de Henri Brochet, reçu hier, suivi à quelques heures d'intervalles d'une lettre, m'invite à aller à Auxerre, en Bourgogne.«Je pourrai vous y montrer mieux qu'à Paris tous les souvenirs que je garde de ma longue collaboration avec Ghéon et les Compagnons de Notre-Dame que nous avons fondés ensemble il y a plus de vingt ans.Et puis, vous verriez une agréable ville de province française avec quelques artistes dont le nom ne vous est peut-être pas inconnu.)) Il n'en faut pas plus pour me décider.Monsieur Gustave Cohen me vante d'ailleurs la Cathédrale Saint-Etienne d'Auxerre, dont Emile Mâle a amoureusement écrit, et que Viollet-le-Duc admirait.Et me voici, alors que Paris est encore plongée dans la nuit, en Gare de Lyon que domine une grosse horloge illuminée.Dans le compartiment où je monte, des soldats américains regagnent Fontainebleau où ils sont cantonnés, après une nuit montmartroise dont ils sortent esquintés.Que New-York leur semble loin et qu’ils languissent après le broadway î Ils sont arrivés en Europe un peu avant que la guerre finisse et on n'a aucun emploi pour eux.Ils passent leur temps étendus sur leurs couchettes, pendant que des prisonniers allemands font le ménage de la carré.Quelques-uns ont des lettres et de l'esprit et c'est pour eux merveille de découvrir Paris, JIonp7T ^ ’ir¦* \ T T T ’W T JVUUk-' ! i.A 2 A.i rnL f A.i ÊÊk T Z~ «sajgjsgi rJ*è I f .t-.- _ WM»’ >1 ‘¦'«n (Cliché Neurdein) ¦y , : ' F ^ (Cliche Harcourt) Monsieur Gallon Baty récoltait au Canada et qui étaient nouvelles pour la science.Au Jardin des Plantes, on cultivait avec dévotion ces plantes venues du lointain et frileux Canada.L'herbier est considérable — un des plus grands du monde —, mais difficile à consulter.Les plantes sont ficelées en ballots : on les tenait prêtes pour un déménagement éventuel, en cas de bombardements de Paris.En fait, un peu avant la libération, les spécimens les plus précieux ont été transportés dans un château, en province.M.H.Humbert me reçoit dans son bureau.If déplore la mort du frère Marie-Victorin, évoque ses trop courtes visites à Paris.J'ai en effet vu son nom dans le registre des visiteurs à côté de maintes signatures illustres.Il me raconte les vicissitudes par lesquelles l'institution est passée durant les années terribles.Toutes les plantes des serres ont gelé après la libération, par manque de combustible, dû à une de ces lenteurs administratives dont on a appris à rire depuis Courteline, mais qui dans un cas comme celui-ci, sont criminelles.Des jardiniers dévoués, durant toute l'occupation, avaient réussi à conserver ces plantes, la plupart des types à exemplaire unique, matériaux vivants amassés en marge des gros travaux entrepris par le personnel du muséum sur la flore de Madagascar et de l'Indochine, concrétisée en plusieurs volumes, dont le professeur Humbert m'entretient, ainsi que des nombreux périodiques publiés par l'institution, interrompus depuis 1940, mais dont quelques-uns ont reparu.Il faut compléter les collections, reprendre contact avec les institutions américaines, etc.Le Muséum est une énorme bâtisse en béton armé, très moderne.Mais on gèle là-dedans.Malgré l'intérêt que je prends à la conversation et mes captivantes recherches dans l'herbier, je sens un froid de charnier me gagner les membres.En sortant, je marche très longtemps pour les réchauffer et retrouve avec plaisir le métro bondé, mais tiède de chaleur humaine.25 Le 10 novembre 1945.Aujourd'hui, levé un peu tard, je vais à la banque et me rends ensuite chez Charles Dullin qui m'a invité à aller lui rendre visite chez lui.Où ailleurs que sur la Butte de Montmartre, ce montagnard de Savoie pouvait-il s'installer quand il arriva dépenaillé, un Villon dans sa poche, en 1906 ?Il n'est que dix heures quand j'atteins le quartier et comme j'ai rendez-vous à onze heures, je rentre dans un café, lire un peu.Je gravis enfin le raidillon de la rue La Tour d'Auvergne et frappe à sa porte à onze heures, tel que convenu.Il m'accueille souriant et me fait passer dans une salle où un brasero est allumé.Il va me chercher la collection de la petite revue Correspondance qu'il publiait autrefois et qui est une mine pour l'amateur de théâtre.Je feuillette, lis, copie, fais des fiches : des notes sur les dramaturges, des textes de Dullin sur le métier d'acteur, la fonction de directeur de théâtre, etc.Il y a plus dans ce modeste périodique, qui servait de liaison entre Dullin et son public fidèle de L’Atelier, que dans nombre de publications ambitieuses, dont une très coûteuse que j'ai achetée ce matin et parcourue sans grand plaisir.Dullin revient après quelque temps et me fait passer dans son bureau, véritable intérieur de comédien.Des estampes japonaises, des dragons, des serpents, des kimonos, dénotent le goût de Dullin pour le théâtre japonais.Des photos au mur nous montrent l'éminent comédien dans ses principaux rôles : Harpagon, la tête amoureusement penchée sur sa chère cassette, Richard III, Volpone avec son visage d'oriental raffiné, ses anneaux aux oreilles.Dullin me donne des copies de celles qui me plaisent, dont une magnifique photo (( de ville )) qu'il autographie.Mais sa collection de revue est incomplète.Nous prenons donc rendez-vous pour le lundi suivant à son théâtre qù son archiviste a conservé tous les numéros de cette revue aujourd'hui introuvable.Je quitte Dullin, de nouveau séduit par sa cordialité, sa simplicité et ses grandes valeurs humaines.J'ai 26 déjà apprécié à ses spectacles ses qualités d’acteur et de metteur en scène.* * * Dans Tapres-midi, expérience plutôt pénible.Je vais jusqu’aux Arènes chez Jean Paulhan, que Jean Wahl m’a également demandé d’aller prévenir de son arrivée imminente.Jean Paulhan est convalescent.Je l’apprends en franchissant la grille du jardin par son médecin, qui, je crois est aussi son beau-frère.Je lui explique le but de ma visite.(( Vous pouvez y aller, me dit-il, mais ne restez pas longtemps, pour ne pas le fatiguer.Il est encore très faible.)) Je frappe à la porte.Nouvel interrogatoire, par la bonne cette fois, que j’ai du mal à convaincre.Elle consent enfin à aller voir Madame Paulhan et revient en me disant que je peux entrer.J’entre, mais c’est pour trouver une femme les membres parcourus de tremblements, le regard un peu perdu.D’une voix sépulcrale et les yeux toujours dans le vague, elle dit (je croyais avoir devant moi un personnage de Julien Green) : (( Mais vous n’êtes pas Jean Wahl 1 )) — « Je n’ai jamais dit.Madame, que j’étais Jean Wahl.J’ai dit que Jean Wahl m’avait prié.)) Elle se met debout devant la porte, derrière laquelle, j’imagine, est Paulhan.(( Vous n’entrerez pas )).— « Je n’ai pas l’intention du tout d’entrer.Madame.)) Effaré, je recule lentement vers la porte, tenant serré jusqu’à le souiller de ma sueur, l’exemplaire des Fleuré de Tarbeé que j’avais traîné jusque là pour le faire éventuellement signer.Durant l’occupation, Paulhan a été souvent inquiété par la Gestapo qui est même allée perquisitionner chez lui pour trouver du matériel d’imprimerie.L’ancien directeur de la N.R.F.a même été mis au secret, questionné puis finalement relâché.Je me dis pour me consoler que sa femme a dû y contracter une sorte de peur animale des étrangers.Une fois franchie la grille, je détale.Le soir, je vais au cinéma, rue de Suffren, voir Falbalaé, film de Jacques Becker, dans lequel jouent Gabrielle Dorziat, que j’aime beaucoup, et Raymond Rouleau.Mais à peine le film est-il commencé que la lumière manque.Une demi-heure se passe ainsi dans le noir à écouter les histoires de mes voisins.«Tu sais il soupçonne quelque chose.Faudra être prudent.)) Elle se serre contre lui.« Ce soir, je lui ai dit que j’allais au 27 ciné avec Madeleine.» Et Tamant raconte son histoire à lui, de pauvres histoires humaines.Il est revenu du camp de prisonniers, après la libération, pour trouver sa femme installé avec un autre : (( J'ai compris.J'ai pas fait d'histoires.J'suis parti.)) Le film reprend enfin.Ça se passe dans le monde de la couture et ça m'embête souverainement toutes ces fanfreluches.Aussi, je prends prétexte d'une seconde panne d'électricité qui s'éternise, pour me sauver me coucher.Le 11 novembre 1945.Jour de l'Armistice, de l'ancien, mais qui a toujours cours ici.On pavoise, on fait des processions.Des cercueils contenant des Français représentant toutes les familles spirituelles sont promenés parmi les fleurs jusqu'à l'Arc-de-Triomphe, où on veille ces catafalques toute la nuit, en attendant d'aller les conduire jusqu'au Mont Valérien.Cérémonie imposante.Paris en est tout transformé.J'accompagne Madame Cohen à Notre-Dame.Là, une grande croix de bois, destinée à être plantée à Buchenwald, est dressée près du chœur, disparaissant presque jusqu'aux bras sous des monceaux de fleurs d'une odeur épouvantable.Des rescapés de cet enfer récitent des prières à haute voix, avec un accent que je n'oublierai jamais, des cris épuisés.La messe finie, nous errons au milieu de soldats américains, dans le chœur de bois sculpté, examinant les verrières, les petites chapelles, les gisants si émouvants.Ensuite, à l'extérieur, nous faisons le tour complet de l'église.Mais bientôt, une pluie inattendue s'abat : nous nous réfugions sous le porche, pêle-mêle avec des religieuses, coiffe un peu ramollie par l'ondée.Nous rentrons déjeuner en croquant des croissants, mais c'est pour sortir aussitôt, la dernière bouchée avalée, faire un 28 grand tour de Paris.J'apprécie beaucoup ma compagne qui a sur toutes choses des vues nouvelles et qui est très sensible aux arts plastiques et picturaux.Décoratrice distinguée, elle sait les vertus d'une étoffe bien drapée, d'une couleur, d'une statue, d'un bibelot.Nous visitons successivement l'église St-Julien-le-Pauvre, vieillotte et pleine d'icônes anciennes, mais le portier — genre vendeur de médailles — nous fait fuir.Nous allons à St-Séverin, au travers de petites rues coupe-gorge qui nous attirent et nous effraient à la fois.En sortant de St-Julien, une pancarte.Aux deux maillets, nous promet une prison attenante au Châtelet avec cachots et instruments de supplice du moyen âge, le tout pour dix francs.C'est une aubaine.Nous entrons dans l'antre, descendons, en nous tenant par le bras, un escalier de pierre sordidement luisant.Le plafond en clé de voûte est une merveille d'architecture et le guide — un monsieur qui a découvert ça dans sa cave, sans aucun doute — fait les honneurs de ses monstruosités : un cachot au fond duquel barbotte l'eau sale de la Seine et où un homme ne peut tenir qu'assis ou plié en deux, des appareils à question, la roue, une scène d'écartèlement en miniature, des trucs pour serrer les jambes ou les bras, des carcans, etc.Le bonhomme explique avec un plaisir évident l'emploi des divers instruments.Je glisse à l'oreille de ma compagne :
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