Le devoir, 5 novembre 2005, Cahier F
3 ET LE DEVOIR.LES SAMEDI 5 ET DIMANCHE 6 X O V E M R R E 2 O O 3 LITTÉRATURE Gilles Gougeon ou l’art de la piscine postcoloniale Page F 4 &L À Morin, une tête de sphinx Page F 7 le devoir Se franchir Pl soi-meme pif Üv II ¦:0:a FRÉDÉRIQUE DOYON Son large sourire exprime une franche désinvolture et un trop-plein d’amour pour la vie, à l’instar de son premier roman.Whisky et paraboles, qui transfigure les angoisses de l’existence en petits poèmes du quotidien.Roxanne Bouchard, 33 ans, vient d’entrer dans la littérature québécoise par la grande porte du prix Robert-Cliche.Le Devoir \’a rencontrée quelques heures avant quelle reçoive sa récompense en forme de baptême.Une fois passé son sourire lumineux, à l’approche du bar du Café du Nouveau Monde où elle trépigne comme une enfant, c’est sa petite fossette qu'on remarque.Ancrée dans sa joue droite, elle rappelle bien que, malgré la quête existentjelle de sa jeune héroïne Elie, qui sert de trame à son roman, c’est le sourire et le plaisir de vivre qui transpirent d’abord des mots.Professeure au Cégep de Joliette depuis douze ans, elle en a soupé des jeunes «débuzzés de tout» et du discours nihiliste ambiant Son roman raconte d’ailleurs la remontée vers la lumière de petits laissés-pour-compte dont les destins se croisent dans un bled perdu du Québec.«Tout le monde va mal, tout le monde est angoissé — je ne suis plus capable d’entendre ça! confie-t-elle.[Les jeunes] ont des rêves, ils veulent tripper sur quelque chose, et Us se font dire qu’il n'y aura plus de jobs pour eux plus tard.Il me semble que ça ne prend pas grand-chose pour mettre un peu de magie dans nos vies.Il suffit peut-être de changer notre perception des choses.» L'histoire démarre eq plein tumulte alors que la jeune Elie déserte sa propre vie pour s’en construire une autre, lavée des pertes et des erreurs du passé.«M’enfuir.J’ai claqué toutes les portes pour aller m ’échouer dans mon auto et j'ai gri- «Je ne voulais pas que ce soit dur à lire, comme un poème qu’on a envie de chanter» gnoté les routes du Québec, kilomètre par kilomètres [.], dormant sur l'accotement, cherchant là où je pourrais dire “ici ” et sentir que.» Elle échoue finalement dans un petit village anonyme où elle achète une maison meublée, pleine d’un passé qui remplacerait le sien.Mais au fil des mois qui s’écoulent, des réponses trempées dans le whisky à 40 0 et des rencontres, elle apprend la filiation, au passé comme au futur, à l'autre, amoureux ou enfant, et à sa culture.Son «gros gras grand voisin» de chanteur Richard et ses amis musiciens, la flûtiste Chloé, le violoniste André, l’Amérin dieu pianiste de jazz Manu, son frère François et la petite Agnès, écorchée par une mère-fille violente — tous vivront une débâcle à travers laquelle ils s’accrochent l’un à l’autre comme aux rochers d’une rivière pour ensuite apprendre à voguer seul.Plus l’histoire avance, plus la prose se libère du réalisme et s’imprègne d’une poésie fantaisiste, un brin animiste.Au bord du désespoir, Chloé promet de se «changer en fée des eaux! Comme disait mon grand-père, ma jupe bleue va couvrir l’onde pis enfanter des milliers de petits poissons».Pour l’auteur, c’est dans cette mise à distance du réel que surgit la beauté, que se rompt le silence, que chacun se franchit soi-même — ses personnages, mais aussi elle, comme être humain.«Chloé ne s’est pas suicidée, elle a trouvé une autre façon de s’actualiser.Manu aime une femme a travers la musique.Avec quoi tu veux guérir un enfant battu?en le faisant rêver, il n’y a pas cent mille mystères.» C’est dans cp parti pris pour l’imaginaire qu’Elie trouve la parabole qui lui convient et l’espoir de vivre demain, la religion n’offrant plus de réponse satisfaisante, bien qu’elle reste omniprésente dans le livre, «parce quelle fait encore partie de notre vie, même si on veut vivre dans un monde moderne», note la jeune auteure.«1m religion nous offrait un beau subterfuge.Elie ne peut plus.Qu’est-ce qu’on fuit pour se pardonner soi-même, d'autant plus qu 'on est dans une société super exigeante, il n'y a pas de place pour l’erreur, il faut être performant partout.» «Il va falloir un jour qu’on apprenne à se pardonner tout ce qu'on ne peut pas être», dit Richard.U' récit est donc traversé par l’esprit et la musicalité du conte.«Je pense qu'on en a besoin avec le réel qui nous agresse, dit-elle./e ne voulais pas que ce soit dur à lire, comme un poème qu'on a envie de chanter.» Cette couleur stylistique n’étonne guère quand on sait sous quelle influence a été écrit Whisky et paraboles.«Depuis deux ans et demi je corresponds avec Fred Pellerin; je commentais ses contes, il commentait mon roman», raconté cette ancienne compagne d’un membre de La Bottine souriante, qui fait une boulimie de correspondance depuis l’âge de 15 ans, avec des auteurs, des amis et même, pendant un temps, avec un militaire canadien en mission en Afghanistan.Ut forme initialement retenue était d’ailleurs celle de l’échange épistolaire avec le mandoliniste qui hante le souvenir coupable d'Élie.Mais cette forme a glissé vers Celle du journal intime, qui sied à son écriture elliptique, avalant les compléments comme les désirs de la narratrice, parce que ceux-ci sont encore confus, qu’elle n’arrive pas à les formuler, ou au contraire parce qu’ils brûlent d’évidence et que les nommer serait superflu.Au bout de six mois de travail plus concentré, Roxanne Bouchard envoie donc sans trop y croire ce qui est encore un brouillon de roman au prix Robert-Cliche, la veille de la date limite d’inscription.«J’avais besoin d’argent pour mes électroménagers!», lance-t-eUe en rianL Si elle a dû retravailler un segment et retenir la bride de son imaginaire débordant qui emportait la cohérence du récit le jury a retenu sa facilité a [miser dans les voix de la littérature québécoise qu'elle aime d’amour tendre, bien qu’elle regrette VOIR PAGE F 2: BOUCHARD PEDRO RUIZ LE DEVOIR % aise dans la québécitude AkC.VIMINl ARGUMENT NUMÉRO AUTOMNE 2005 HIVER 2006 En kiosque.Abonnez-vous sur notre nouveau (H* : www.r«vu«argum«nt.c« r » F 2 L t DEVOIR LES SAMEDI 5 ET DIMANCHE 6 NOVEMBRE 2 0 0 5 V's l l l \) L V Livres ÉCHOS Forum sur Tédition Le centre étudiant Erre d’aller propose, du 7 au 11 novembre, un Forum littéraire intitulé «L’autre visage de l'édition au Québec».Ce forum veut mettre tout particulièrement l’accent sur les pratiques alternatives en édition: revues étudiantes, maisons d’édition artisanales, fanzines, blogues, etc.Le tout placé dans une réflexion générale sur la situation de la littérature dans le système éditorial québécois.La programmation est disponible sur le site du centre (www.erre-daller.com) ou en composant le numéro (514) 279-5919.- Le Devoir Suzanne Jacob au Studio littéraire Acclamée par la critique pour son magnifique roman Fugueuses, Suzanne Jacob en livre des extraits en compagnie du pianiste Pierre St-Jak dans le cadre du prochain Studio littéraire.L’auteure et le musicien montent sur les planches du Studio-théâtre de la Place des Arts pour un soir seulement, le mercredi 9 novembre à 19h30.La dame lira également quelques poèmes ainsi que le superbe conte Le Dé en bois de chêne.- Le Devoir Prix de traduction littéraire Le prix John-Glassco 2005, décerné par l’Association des traducteurs et traductrices litté- raires du Canada, est attribué cette année à Bernard Léger, pour sa traduction de l’anglais au français du recueil de nouvelles Various Miracles de Carol Shields, publié en 1985 à Toronto par la maison d’édition Stod-dart.La traduction, intitulée Miracles en série, a paru à Montréal en 2004 chez Triptyque.Le prix, accompagné d'une bourse de 1000 $, a été officiellement remis le 3 novembre, lors du congrès conjoint de l'Association des traducteurs et traductrices littéraires du Canada et de l’American Literary Translators Association.- Le Devoir Les écrivains québécois-anglais boudés Une étude commandée conjointement par la Quebec Writers Federation (QWF) et l’Association of English-Language Publishers of Quebec révèle que les écrivains de langue anglaise de la province sont souvent boudés par les critiques littéraires, les organisateurs et le reste du milieu du livre canadien.La QWF croit y voir le résultat de la vigueur de la littérature francophone, qui domine ainsi naturellement la scène.«La production littéraire vibrante de langue anglaise au Québec est en danger de devenir le secret le mieux gardé du Canada», a déclaré son président, lan Ferrier.Pour remédier à la situation, l’association entend lancer une campagne promotionnelle pour accroître la visibilité régionale et nationale des écrivains de la minorité du Québec auprès de tous les acteurs du livre du Canada anglais.- Le Devoir U Gtl COimTEMANCHE UNE BELLE MORT < S LU H OC 3 O U De l’auteur de Un dimanche à ta piscine à Kigali ROMAN 216 PAGES * 22,50 $ O UNE BELLE MORT « Une langue précise et juste, un humour acéré, un trait rapide et nerveux qui capte l’émotion à fleur de pages1 Une belle mort porte la signature d’une voix libre, celle d’un écrivain, un vrai.» Suzanne Gigitère, Le Devoir O Boréal www.editionsboreat.qc.ca ROMAN QUÉBÉCOIS Le massacre MARIE LABRECQUE Seize ans après la tragédie, le massacre de Polytechnique a peu inspiré les artistes québécois (à ma connaissance, du moins).Comme si le sujet était encore trop sensible.Ou tabou.Le temps commencerait-il à faire son œuvre de réparation?Un projet de film est dans l’air.Quant à ce roman de Fulvio Cac-cia, il évoque la tuerie — sans la nommer, mais tous les repères sont là.Peut-être la distance géographique de l’exil permet-elle une plus grande liberté: poète récompensé par un prix du Gouverneur général du Canada (pour Aknos, en 1994), essayiste (Les Connexions dangereuses et La République Métis), cofondateur de la défunte revue transculturelle Vice versa, l’auteur italo-canadien vit en France depuis plusieurs années.Tout comme d’ailleurs le personnage principal de La Coïncidence.Jonathan Hunt — qui était déjà le protagoniste de La Ligne gothique, premier roman de Fulvio Caccia — veut sous-louer son appartement.C’est ainsi qu'il fait la connaissance de Leila, une infirmière venue à Paris pour se recycler dans la mise en scène de théâtre.Le courant passe entre ces deux natifs de Ramon-tel (un anagramme de Montréal, bien sûr), ville qu’ils ont tous deux quittée au même moment.Ce pourrait n’être qu’une banale histoire d’amour.Ou de sexe.Mais il y a autre chose.Truffée de sensations de familiarité, leur rencontre se joue comme un signe du destin.Les signes sont là, une cloche qui sonne inexplicablement, nos deux héros qui tombent dans un trou.«Désormais Jonathan a un but.Il sait confusément que l'issue est inéluctable comme les événements qui, un certain jour de décembre, l’ont poussé à partir.Lei- SOURCE TRIPTYQUE Fulvio Caccia vit depuis quelques années en France.la agit tel un bain d’acide qui restitue sur le papier l’intensité des noirs, la saturation des pigments captés par la plaque photosensible de son corps.» Entre Jonathan, «homme des limbes» qui a l’habitude de transcrire ses rêves, et Leila, qui connaît elle-même des flashs de déjà-vu, le récit possède dès le départ un ton entre l’onirisme et le réalisme.C’est assez nébuleux, écrit dans un style plutôt ampoulé («ne sont-ils pas tous les deux des êtres flottants, indétermi- nés dans le flux et le reflux du temps; des exilés du réel?»), mais intrigant tout de même.Toute cette construction sert à nous mener vers la révélation finale.Comme son titre l’indique, le récit repose sur une grosse coïncidence.Un hasard assumé par l’auteur, qui tire ici les ficelles comme un artisan du Destin.Exilés de leur pays, de leur passé, mais aussi d’eux-mèmes, Jonathan et Leila cachent tous deux un secret douloureux, qu’ils ont cherché à oublier: leur implication dans ce qu'ils découvrent être la même tragédie.La choquante confrontation de ces deux rescapés, qui vivent dans un état d’irréalité depuis un certain 6 décembre, leur permettra-t-elle de se libérer du drame?«Ce qui s’est noué, cette nuit de décembre 1989, peut enfin se dénouer en cette veille de Pentecôte», croit en tout cas Jonathan.C’est le moment vers lequel tend le livre: les récits parallèles des événements.Les deux amants ont beau avoir vécu ce sanglant massacre chacun d’un côté différent de la barrière, ils partagent une chose: la culpabilité, le sentiment qu’ils auraient pu empêcher ou arrêter la tuerie s’ils n’avaient pas eu peur.Fulvio Caccia conserve les grandes lignes de l’événement réel (le lieu, l’origine arabe du père de Marc Lépine, rebaptisé ici Thomas, etc.), tout en imaginant une histoire, une psychologie, des motivations au meurtrier.Il y a des moments forts — Jonathan témoin de l’horreur dans la salle de classe —, mais c’est plutôt troublant, cette réinterprétation d’un drame collectif et individuel à la sauce fictive.Notez que la référence à la fusillade de Polytechnique apparaît tardivement dans le roman.Mais puisque le quatrième de couverture fait mention de la tristement célèbre date du 6 décembre 1989, il ne me semble pas dévoiler un punch en parlant de cet élément incontournable de l’histoire.Quant à la couverture du livre, disons qu’elle tue un peu le suspense quant au dénouement.Collaboratrice du Devoir LA COÏNCIDENCE Fulvio Caccia Triptyque Montréal, 2005,129 pages Lancement de la bande dessinée deLoupiet Paul Joutant, chroniqueur culturel à Radio-Canada pendant plus d’un quart de siècle, Aventures en Amérique française aux Éditions Art Global Rendez-vous à la Librairie Monet le jeudi 10 novembre à 17h00 R.S.V.P.(514) 337-4088 p.213 L Librairie 2752, de Salaberry ¦ Galeries Normandie Montréal, Qc • H3M 1L3 [514) 337-4083 www.LibrairieMonet.com BOUCHARD SUITE DE LA PAGE F 1 (JJ Place des Arts Le Studio littéraire Saison 2005-2006 9 novembre 2005 La Dernière Fugue de Suzanne Jacob Son œuvre foisonnante et polymorphe, a emprunté toutes les voies et toutes tes voix.Sous des dehors légers, elle soulève de très profondes questions sur la violence, sur la pensée et la liberté.Spécial abonnement 6 spectacles pour seulement 75 S Horaire complet Kww.pda.qc.ca Photo : Dominique Thibodeau 15Spar personne 18 S étudiants Les Capteurx [514 S42-Z112 de mots 1-866-842-2112 WWW.IMla.QC.Câ i e sort de Fil -* U est qut^qu’uw son talent et c'éfll que fai renoué avec tâfâl > vlean Fuoère « L ecnture vive allant à ressentie! de même que les disloques incisifs et grinçants nous rappellent que Michael Det»ste est l’un des meilleurs écnvains de sa génération.** Suzanne Giouèr© parfois, dans la plus récente, le manque d’audace dans la forme.«C’était important de m’inscrire dans la littérature de mon peuple.» Ainsi, l’auteure multiplie les paraphrases, voire l’intertextualité, intégrant des petits pans d'Anne Hébert par-ci, des paragraphes de Louis Hamelin et de Geneviève de Guèvremont par-là, citant aussi Miron à quelques reprises.Contrairement à ce qui domine la nouvelle littérature, elle ne tire pas sa force d’une prise de parole au je, ni d’un récit fracassant ou impudique, modernité oblige, mais d’un enracinement solide dans son héritage, tant littéraire que folkloriquç, historiquje et géographique.A l’instar d’Élie, émue devant l’attachement à la lignée d'André.«Le sang des ancêtres bu jusqu'à la prière me trouble aussi et il me semble tout à coup que l'avenir est plus beau, tout empli des promesses accomplies du passé.» Mais vite, dans son flot de paroles vives et pleines de remous, le temps a filé, l’heure du couronnement approche et celui, aussi, de laisser aller ses personnages, ces amis imaginaires qui, après l’avoir réconfortée dans l’écriture, se cabrent maintenant pour prendre leur vie propre dans la tète des lecteurs.Le Devoir éditions Liber Philosophie • Sciences humaines • Littérature La Chair et le Souffle Revue internationale de théologie et de spiritualité n°l Présence du spirituel, croissance en humanité collaborateurs Lytta Basset Francine Carrillo Élaine Champagne Pierre-Luigi Dubied Michel-Maxime Egger Claire Godin Raymond Lemieux Jean-François Malherbe Félix Moser Jean Zumstein l u Chair Ht) -pntii.l wtiàJMire jrt» hum.»rut*- l'NINTRSrrP Of SHERBROOKE OJTJTJT?i I» I M A X C ITTERATÜRE Le cuisinier excentrique Un bon suspense psychologique signé Pierre Fortin Suzanne Giguère Un cuisinier fortement ébranlé sabote son restaurant, abandonne sa vie, son métier, ses connaissances et disparaît.Après sa mort l’homme qui n’a pas fait de vagues durant huit ans devient la cible d’un maraudeur et l’objet d'une enquête.L’intrigue n’est au fond qu’un prétexte pour parler d’autre chose.L’homme qui n’avait pas de table raconte l’histoire d’une obsession poussée à l’extrême qui prend des allures de dépossession.L'écriture, toute faite de jeu et d’ironie, s’enracine ici dans un suspense archi-vistique et culinaire dont la finale donne froid dans le dos.C’est en photographiant les graffitis sur les murs de l'autoroute Ville-Marie que Julie Landry remarque un itinérant qui lui rappelle son père, quelle a abandonné dans une institution.Guidée par des motivations obscures — une identité précaire, la culpabilité?—, elle suit le vieil homme dans ses pérégrinations.Lorsque celui-ci meurt mystérieusement, elle entraîne son compagnon et ses amis dans une course-poursuite pour découvrir son identité.Des documents, des objets culinaires, des cassettes trouvés dans la cache d’une usine désaffectée, lieu de refuge du clochard, donnent lieu à des révélations pour le mqins surprenantes.A Montréal durant les années 1970, Jacques Lanthier, surnommé le Cook, dirige un restaurant clandestin mis sur pied par des étudiants en arts plastiques pour survivre.Ses parents lui ayant transmis très tôt le goût pour l’art de la table, le Cook nourrit une ambition: reinventer la gastronomie et faire progresser l'art culinaire.Quelques années plus tard, il projette d’ouvrir un restaurant.Soucieux de lui donner un cachet familial, il déambule dans les rues du quartier à la recherche d'accessoires et de livres de cuisine.Quand il met la main sur des livres enfarinés aux couvertures usées, «il flatte les reliures du plat de la main et hume les tranches pour les odeurs de papier et de colle séchée qui se mêlent aux fumets fragiles des ingrédients collés entre les pages».Son premier restaurant s'appelle Le Prince de Miguasha.En l’honneur du poisson préhistorique — chaînon évolutif important — dont les seuls spécimens connus ont été trouvés sur les rives de Miguasha, dans la baie des Chaleurs.Seuls les clients qui apprécient la bonne nourriture et les bons vins trouvent grâce aux yeux du chef.Il est séduit par une cliente qui, une fois servie, se penche vers l'avant, ferme les yeux et hume profondément les foies blonds de volaille fondants qu’il a cuisinés.Il prend un plaisir fou à la regarder tâter avec la pointe de la fourchette la sauce lisse et mousseuse qui accompagne le mets.Elle devient «sa goûteuse, son palais, ses papilles».Sources inédites Ardent défenseur de la bonne chère, le cuisinier puriste déclare un jour: «Manger est une bataille à gagner.» Il choisit les mots qu'il déroule avec obstination.Il ridiculise en premier les régimes «designers», comme il les appelle, qui tirent profit de la minceur.Puis il pose un regard farouche sur «les capricieux, les polices du fromage, les végétariens inconscients» qui ne mangent pas de viande «pour sauver les animaux, nos frères».Ceux pour qui toute nourriture apparaît suspecte provoquent sa colère: «S’il fallait écouter tous les alarmistes [.] il faudrait © JOSEE LAMBERT Pierre Fortin reculer l’horloge du temps, désa-cidifier la planète et éliminer une grande partie de la population.C’était logique, prétendait-il.S’il y avait moins de bouches à nourrir, il faudrait moins d’artifices pour produire du riz, des légumes ou du bétail.» Le cuisinier de plus en plus intolérant, converti en «une sorte de terroriste de la table», juge de-sormais tous ses clients: «À la quatre, ils parlent tellement qu’ils ne goûtent rien.Ils n’ont même pas regardé les plats quand ils ont été servis [.] Il y avait trois hommes d’affaires, tout à l’heure, en costumes, cravates empesées, chemises de soie et souliers luisants, qui ont osé étaler des documents sur la table.Ils ont poussé les assiettes de côté et ont laissé les plats refroidir pendant qu’ils discutaient.Quand ils ont finalement mangé, ils ont fait la moue devant les sauces figées et les textures.Des ignares, des incultes, des sots.Ils ont même eu le culot de demander qu’on réchauffe leurs plats.» L’enquête prend un tournant inattendu lorsque Julie Landry, en détective obstinée, découvre que le cuisinier à la recherche de saveurs inédites, avide d’experi mentations nouvelles, se laisse entraîner par un dangereux aventurier dans un engrenage inquiétant qu'il n'arrive pas à stopper.Le couple s’enferme dans une étrange relation fusionnelle.Le rythme devient lancinant, l’ambiance de plus en plus oppressante.Le grotesque cède à l’odieux.L'effroyable réalité de l’espèce humaine condamnée à se consommer elle-même décrite dans la nouvelle fantastique Make Room, de Harry Harrison, plane sur la fin du récit.Trop de pions sur Téchtquier L’art de la narration est déterminant dans un roman.On aimerait demeurer suspendu à l’incroyable filature dans laquelle le romancier nous entraine avec une intelligence classificatrice.Malheureusement, il sacrifie à ce procédé facile qu’est l’accumulation de détails superflus qui laissent souvent le lecteur sans appui, pour ne pas dire dans l’ennui.Trop de pions sur l’échiquier romanesque.En dépit de ces faiblesses.L’homme qui n’avait pas de table reste un bon suspense psychologique, dans lequel le romancier n’a de cesse de tracer, de circonscrire les contours d'une névrose obsessionnelle avec une bonne dose d’ironie.Pierre Fortin est professeur de littérature depuis 311 ans au Collège de Maisonneuve à Montréal.Il est également photographe et artiste visuel.L’homme qui n’avait pas de table, un suspense psychologique, est son deuxième roman.Collaboratrice du Devoir L’HOMME QUI N’AVAJT PAS DE TABLE Pierre Fortin Québec Amérique, coll.«Littérature d’Amérique» Montréal, 2005,288 pages SPECTACLE POLITIQUE DANS LA RUE, de la Renaissance à nos jours Visites officielles, funérailles, mariages princiers, entrées royales, défilés politiques, les fêtes et les manifestations reflètent les structures mentales de la société dont elles sont issues.Ancrés dans leur époque, les spectacles bouleversent, rompent l’ordre du quotidien le temps de l’événement, pour recréer un ordre propre à la manifestation.Le lieu de ce spectacle est la rue, lieu public à tous disponible.Causerie avec : Jean-Marie Apostolidès, Littérature, Stanford University Martin Paquet, Histoire, U.Laval Animatrice : Marie-France Wagner, Études françaises.U.Concordia Soirée organisée en collaboration avec le Groupe de recherche sur les entrées solennelles (GRES), Université Concordia.éditions Liber Philosophie * Sciences humaines • Littérature Yves Boisvert, Georges A.Legault, Luc Bégin, Dany Rondeau, Jacques Beauchemin, André Lacroix, André C.Côté, Émilie Giguère Qu est-ce que l’éthique publique?C C*ef ËmAr < Les Presses de l'Université de Montréal Le livre avale Éric Méchoulan Le livre avalé FINALISTE Prix du Gouverneur général Paul Bleton et Mario Poirier Le vagabond stoïque FINALISTE Prix du Gouverneur général Prix Raymond-Klibansky Lç vagabond stoïque Nicolas Perrot l AflWTgjitt Édition critique par Pierre Berthiaume Nicolas Perrot Mœurs, coutumes et religion des Sauvages de l’Amérique septentrionale FINALISTE Prix Raymond-Klibansky Michel Lacroix De la beauté comme violence FINALISTE Prix Raymond-Klibansky De b beauté comme violence l A U * * N T ¦AllMOf Plaisirs de la prose eï Laurent Mailhot Plaisirs de la prose LAURÉAT Prix de la revue Études françaises 2005 PUM www.puin.umontreal.ca Université de Montréal LITTÉRATURE QUÉBÉCOISE Paris, PQ Le «faux journal» de Lise Gauvin écrit au cours d'une saison récente passée dans la Ville lumière CHRISTIAN DESMEULES Autant pour le simple badaud que pour le littérateur, Paris restera toujours une source inépuisable d’émerveillement et de commentaires.C’est à cet exercice d’admiration que se prête lise Gauvin, essayiste réputée et critique (collaboratrice du Devoir), professeure de littérature, au cours d’une saison récente passée d;ms la Ville lumière.Déambulations, scènes de rue et de cafés, regards sur l’actualité littéraire française, revue de presse, comptes rendus d’expositions ou ordre du jour d’un colloque sur la littérature québécoise: la ville ne semble faite que de mots et tie papier.•Paris est une ville qui s’écrit, que l'on écrit, décrit.Qui nous écrit aussi.» Iles évocations parisiennes d’Anne Hébert, de Gaston Miron («Miron à Paris était un Miron presque heureux») et de Jacques Poulin traversent également ce taux journal écrit entre octobre et décembre 2(X)3 à Paris.Faux journal, en fait, puisque Lise Gauvin y reprend tel quel ou en les maquillant à jx'ine de longs passages — qui n’ont parfois rien d’automnal — d’un autre tournai de Paris (1991-1992) qu’elle avait fait paraître en décembre 1993 dans la revue Liberté.«Suis-je en voyage?», se demande-t-elle encore, douze ans après son dernier automne pari- sien.tant le connu et le familier se fondent à l’étrangeté dans cette ville au cœur énigmatique.«J’éprouve le plus souvent à Paris un sentiment d'extrême précarité, toujours hantée par la perspective d’une catastrophe à venir.(.] Quoi qu ’il en soit des affinités qui nous lient, je reste une étrangère dans cette ville dont une partie des codes m’échappe.» Collaborateur du Devoir UN AUTOMNE À PARIS Use Gauvin Ijcmeac.coll.«Ici railleurs» Montréal.2005,112 images Lise Gauvin L.wBatéA mfjà .'âûr.uV I Parî&z-vpusr uï i unydqti jux pays des langues iHenacees ESSAI < 408 PAGES 27.95 $ PARLEZ-VOUS BORO ?Aux quatre coins du monde, il y a îles langues qui sont en train de sombrer dans l’oubli.MarkAbley nous rappelle l’immense richesse culturelle que nous risquons de perdre ainsi.Boreal www.editionsboreaLqc.ca MARK ABLEY LE DEVOIR.LES SAMEDI 5 ET DIMANCHE 6 NOVEMBRE 2 O O 5 Littérature ROMAN QUÉBÉCOIS Les piscines postcoloniales MICHEL LA PIERRE Décidément, les romanciers québécois, surtout s’ils sont aussi journalistes, semblent avoir un goût particulier pour les piscines d'Afrique.Après Un dimanche à la piscine à Kigali (2000), de Gil Courtemanche, voici maintenant Kat-changa, de Gilles Gougeon, un roman qui pourrait s’intituler «Un dimanche à la piscine à Kampala».Qui peut bien, dans la littérature québécoise, avoir inauguré le cycle romanesque des piscines d’Afrique, ces oasis occidentales d’un continent miséreux?Nul autre qu’un grand écrivain américain, méconnu au Québec mais secrètement québécois: Paul Theroux.Dès 1989, dans son roman My Secret History, Theroux ra-, contait la jeunesse d’André Parent, natif de Lowell (Massachusetts), ex-servant de messe, ex-surveillant d’une piscine de Boston qui, en plongeant dans les abîmes coloniaux et postcoloniaux, tombait amoureux d’une Anglaise qui s’allongeait au bord d’une piscine de l’Ouganda.Comme André Parent, le héros du roman de Gilles Gougeon est américain, mais il porte un nom moins original: Greg Robertson.Envoyé en Ougan-ga pour trouver la boîte noire d’un avion de son Malgré des facilités criantes, Katchanga de Gilles Gougeon reste une œuvre bouleversante pays qui s’est écrasé près du hameau de Katchanga, Greg se glisse, après le travail, dans la piscine de l’hôtel Sheraton à Kampala.Il a invité Nisha, la belle Indienne occidentalisée, fan de Brad Pitt, à le rejoindre.«Je n’ai pas de mailloU, a-t-elle dit Mais Nisha se déshabille et entre dans l’eau.Elle a même, dans ses bagages, des pastilles d’ecstasy.On devine la suite.Nisha, employée d’une société financière et pur produit de la mondialisation états-unienne, a connu Greg en lui parlant au bout du fil lorsqu’il était encore en Californie.En empruntant le nom international de Jane, elle lui téléphonait de l’Inde pour lui rappeler qu’il devait rembourser le solde négatif d’une carte de crédit.La voix de l’Américain l’a tellement ensorcelée qu’elle s’est envolée pour Kampala, comme dans les romans les plus romanesques.Malgré les facilités criantes qui l’affaiblissent, Katchanga, qui témoigne d’une riche expérience journalistique, reste une œuvre bouleversante.En donnant la boîte noire à Greg, Sammy, chef de Katchanga, lui livre quelque chose d’infiniment plus précieux: la vérité de l’Afrique.Le sida a fauché un grand nombre d’adultes de la région.Dans le hameau, il ne reste qu’un jeune adulte: Sammy.Il veille sur les enfants qui fabriquent des cercueils pour survivre.Devant ce spectacle, Greg devient un autre homme.D s’empresse d’expédier la boite noire aux Etats-Unis et ne songe qu’à faire creuser un puits pour que les enfants de Katchanga s’abreuvent plus aisément Son sens de l’initiative déplaît à la bureaucratie ougandaise, qui décide d’installer ailleurs les habitants du hameau.Greg retrouve Sammy, revêtu d’une longue robe blanche, au milieu d’un Katchanga désert Sammy se dévêt Sammy est une femme! Elle s’appelle Sarah.Dès l’âge de treize ans, on l’a travestie en garçon, car les hommes d’ici, explique-t-elle, croient qu’ils peuvent guérir du sida en déflorant une vierge.Cette croyance est ahurissante, mais Greg se rend compte que les dogmes que reflètent les piscines postcoloniales le sont davantage.Gilles Gougeon a senti qu’à Kampala, devant l’Afrique, la surface lisse de la piscine de l’hôtel Sheraton, surface d’un écran pur comme le vide, révèle, en plus de l’illusion médiatique mondialisée, l’indifférence raffinée de l’Occident Collaborateur du Devoir KATCHANGA Gilles Gougeon libre Expression Montréal, 2005,344 pages Gilles Gougeon JACQUES GRENIER LE DEVOIR LITTÉRATU Une blessure de conscience Sylvie Germain se penche sur l’identité allemande d’après-guerre GUY LA I N E MASSOUTRE Sylvie Germain est une personnalité étonnante des lettres.De puis vingt ans, elle décline «le livre des nuits» — tel fut son premier titre, gratifié d’emblée de six prix littéraires — avec une line attention.On peut aimer ou non son engagement chrétien, sa vision profondément croyante de l’ordre se cret du monde.On peut s'étonner, en conséquence, des miracles dont elle gratifie, en guise de consolation, les objets, les lieux et les êtres de beauté touchés par la noirceur.Sa perception même d’un autre monde a des surgissements magiques, propres à surprendre.Mais il est un point essentiel, à qui la lira, sur lequel elle rassemble l’opinion: sous l’angle de l’écriture, elle est incomparable.Est-ce parce que, avec Magnus, elle attaque de front, une fois encore, des questions essentielles?Est-ce parce qu’elle les porte à l’incandescence, rebondissant tant dans la forme que par les références, sans jamais perdre le fil ni le lecteur?Est-ce pour son audace et sa sagacité ou ! M MU.' fl A I I R t Babel-Québec Démocratie, cltoy«onifté et mode d«t «ttutin ISBN : 2-89606-023-5 24,95 $ / 300 pages MARC BRIÈRE BABEL- QUÉBEC Démocratie, citoyenneté et mode de scrutin Un coffre d'outils indispensables à qui veut comprendre les grands débats en cours sur la démocratie et y participer efficacement.En vente chez votre libraire na www.^Triptyque www.tnptyque.qc.ca iripryqueéècditiontriptj'que.com let: (514) 597-1666 Toutes nos félicitations à Benoit Léger lauréat du Prix de traduction littéraire John-Glassco et finaliste au Prix du Gouverneur Général Carol Shields Miracles en série traduction de Benoit Léger nouvel les, 232 p., 20 S pour son habileté à développer l’allégorie, sans avoir l’air de se montrer par trop savante?Ce docteur en philosophie, née en 1954, romancière et Prix Gon-court pour Jours de colère, en 1989, soutirerait des larmes à un roc: au désordre, elle arrache des strates de vigueur; à l’absurde, des pans de mémoire: au non-sens, une musique qui résiste à la destruction.Résolument optimiste face à l’adversité, Germain fait advenir «le terrible et le merveilleux» des contes, dans lesquels les plus déshérités revêtent les parures somptueuses du destin.Dans l’héritage occidental Faut-il pour autant se taxer de naiVeté, à suivre Magnus, une fiction qu’un ours en peluche dé- clenche et qu’un essaim d’abeilles achève sur une note dansante, un ermite célébrant Notre-Dame-du-Vide devant une niche cambriolée?C’est inutile.Plutôt suivre l’imagination romanesque de Germain dans ses retranchements.Y trouver des images.Des constellations, qui fixent l’attention sur leur ballet innocent Un ourson aux yeux de diamants, un moine buissonnier, un couple s’entredéchirant au bord d’une falaise, une femme éméchée laissant aller des lubies saugrenues, plusieurs traversées de continent.Qu’on les taxe d’extravagantes ou d’insolites, ces images bien disposées piègent la nécessité romanesque.Car Magnus, l’ourson, a prêté son nom à son proprié- *• % i vier i librairie >bistr OLIVIERI Au cœur des débats Vendredi 11 nov.19 heures Entrée libre Réservations 739-3639 5219, Côte-des-Neiges Metro Côte-des-Neiges Débat sur l’altérité Dans le cadre des rencontres Accents du Canada français ORGANISÉES PAR LE RÉCF Antonio D’Alfonso Auteur de En Italiques Éditions LInterligne Écrivain, éditeur et poète, son roman Un vendredi du mois d’août a reçu le prix Trillium.Né à Montréal, il vit à Toronto.Jean Mohsen Fahmy Auteur de L Agonie des dieux Éditions L’Interligne Né au Caire, il a été tour à tour journaliste, professeur et haut fonctionnaire.Il est l’auteur de plusieurs essais et de trois romans.Vittorio Frigerio Auteur de Naufragé en terre ferme Éditions Prise de parole Professeur de langue et littérature françaises à l’université de Dalhousie de Halifax, il vit à Toronto.Animateur Stanley Péan LILI MAXIME \Ui chirc Louisiitnc Tome 2 La Sang-mêlé du bayou Séance de signatures: Samedi, le 12 novembre de 15h à 16h3Q Renaud-Bray succursale Champigny 4380.rue St-Oenis (514) 844-2587 *£RECF Éditions La Grande Marée Comme un road movie à travers I'Amérique.Tome 1 Ouragan sur le bayou ***1,7 Surtout à cause du parler » cad/m ».Gerald LeBlanc La Presse.5 dec 2004 LAURÉATE OU PRIX FRANCE-ACADIE 2005 taire, un orphelin rescapé du cataclysme nazi et de son milieu, au moment de la débâcle hitlérienne.Il n’était pas du côté des victimes.Son père?Un suppôt du Reich, un fabricant de débris, en forme de cendres et d’ossements.Sous les images, donc, une trame solide.Elle met au jour l’identité impossible, effacée, biaisée, honnie, refoulée, bref hideuse.Pourtant, ce désigné Magnus, le héros du drame, n’était qu’un enfant perdu, un jouet au milieu des passions malades.Mais, dans le désastre, la vie a des ressorts inattendus; Gunter Grass ne les a pas épuisés dans Le Tambour, en 1959.Selon Germain, elle réserve ses trésors à qui les cherche loin de la douleur irréversible des grands blessés.Lajoie, enfin pas tout à fait, une lumière éphémère récompense les intuitions les plus enfiévrées.De l’épouvante à une certaine grâce Magnus connaît ainsi plusieurs métamorphoses.A ses morts successives, des femmes hors du commun l’extirpent, parce que son intuition, son désir d’homme, son abandon au monde tel qu’une mémoire innommable Ta connu lui permettent de les entendre du néant Germain n’explicite guère ses caractères secondaires.Sa symphonie, elle en garde la cohérence pour Magnus, le point focal.Le monde a beau être féroce, s'enflammer, exploser, s’engloutir avec tous ses biens, une vie saine est chaque jour «une page gommée, prête à être réécrite».Quelqu'un sera là, forcément avec «un texte de rechange».Il existe alors, on le constate, «un texte de revanche sur la mort».Paradoxalement, Germain double un geste d’oubli par un acte de mémoire.Sans lourdeur, elle montre la réversibilité de toutes choses, la sortie du tunnel comme le précipice dans le noir.Son personnage tombe et se relève, jusqu’à son propre effacement dans l’âge.Dans une tradition de littérature slave, le sol s’effondre lorsqu’il apparaît sûr, sables mouvants, une fois substitué à l’instant.Mais la conduite en zigzag a ses voluptés que la dérive transforme en parade.La Shoah hante la conscience de la romancière, mais sa connaissance des textes bibliques, des sagas nordiques, de la poésie germanique et de la littérature slave vient la travailler en rumeur de soutien.Les silhouettes humaines sont parfois précipitées un peu vite dans l’ordre des phénomènes dont le roman raffole: l'assassinat, le double jeu et le crime.Mais son goût des antithèses et des changements de plan — le roman est entrecoupé de fragments, de plans séquences, de notules — permet de respirer sur un autre plan que celui du réel bousculé par la profusion des terreurs exceptionnelles et quotidiennes.Elle appefle cela «des contre-courants».Ce sont autant des psalmodies que des rêves et des promesses tempérées de changement Collaboratrice du Devoir MAGNUS Sylvie Germain Albin Michel Paris, 2005,277 pages Les Presses de l’Université Laval DICTIONNAIRE BIOGRAPHIQUE DU CANADA VOLUME XV, DE 1921 À 1930 RAMSAY COOK [* general editor RÉAL BÉLANGER directeur général adjoint 2-7637-8261-2 1424 pages • 85 $ Rédigées avec soin par 446 collaborateurs, les 619 biographies présentées dans ce volume racontent l'histoire d’une société complexe de plus en plus engagée dans les réalités du XXe siècle : la transformation de la population et le mouvement vers les villes, l'expansion du rôle des femmes, l'action politique des travailleurs, l’innovation technique, ainsi que les rapports à la fois conflictuels et convergents des deux grands courants nationalistes canadiens Les Éditions PUL-IQRC Tel.(418)656-2131 poste 10996 • Téléc.(418) 656-3305 Lucie.Rcljnger^'pul.ufaval.ca yT/ www.ulaval.ca/pul 8 LE DEVOIR.LES SAMEDI 5 ET DIMANCHE t> NOVEMBRE 2 0 0 5 -«¦Littérature'* L’homme qui s’empêcha de vivre INTERNATIONA! POK TRAIT GALLERY Louis Hamelin Je me souviens d’une longue nouvelle de Henry James lue, je crois, dans une anthologie.Trois personnages.Un jeune écrivain pur et ambitieux.Un romancier parvenu.Une belle jeune fille pleine d'esprit Le romancier voit le jeune homme tomber sous le charme de cette demoiselle qui appartient à la meilleure société et constitue un parti rêvé et lui fait la leçon à peu près en ces termes: «Vous avez beaucoup de talent, jeune homme.Vous pourriez aller très loin, peut-être même jusqu'au sommet.Mais c’est un chemin solitaire.Vous devrez trouver en vous le courage d’écarter les tentations, de renoncer, entre autres, au mariage.Car une fois encombré d’une famille, vous pourrez dire adieu à vos belles ambitions.Mais la route du succès, du génie et delà gloire s’offre à vous, et je donnerais tous mes livres pour être à votre place.» Le jeune auteur sent bien que l’écrivain mûr a raison.D sacrifie donc son idylle avec la douce jeune fille et part à l’étranger.Lorsque, précédé de la rumeur de ses premiers succès, il revient quelques années plus tard, il trouve la belle jeune femme chez le romancier vieillissant Elle est devenue sa maîtresse.J’imagine le plaisir que James a dû prendre à se projeter tour à tour dans ces deux personnages d'écrivains.Il était le jeune ambitieux prêt à sacrifier vie amoureuse et épanouissement sexuel à son désir de décrire le monde.D fut aussi cet écrivain sagace et solitaire, lucide observateur des ressorts du cœur humain.Mais sans le cynisme, et surtout.sans la maîtresse, bien qu’il ait vécu entouré de femmes brillantes et dépensé une énergie mentale considérable pour les garder à distance.Hemingway disait qu’il écrivait comme une vieille femme.Il opposa à l’énergie américaine la sophistication de la culture européenne, où il trouva la plupart de ses thèmes, loin de la vigueur in-tellectuelle et du provincialisme bostoniens qui virent prospérer son frère William (le philosophe).Exilé en .Angleterre, fréquentant Paris, Florence et Venise, il ne connut pas la bohème fauchée de la fête parisienne des années 20, mais la colonie d'expatriés riches et d’artistes dilettantes qui occupait les palacios de Rome et de la Séré-nissime et pratiquait le mécénat, entourée de domestiques.Mais ce qui frappe surtout à la lecture du puissant ouvrage que Colm Toibin vient de lui consacrer, c’est de constater à quel point James, comme Gabrielle Roy, répondit au défi que pose l'antagonisme du fameux couple vie-écriture (éternel dilemme dont la plupart des écrivains finissent par se dépêtrer tant bien que mal, sans rien résoudre.) en mettant en œuvre une capacité d’abnégation hors du conunun.Arriver à concilier une vie mondaine active et une existence monacale consacrée aux lettres constitue en effet une espèce de tour de force dont la condition semble avoir été la censure de tout élan sentimental personnel, ce dont les lointains proches du romancier (l’oxymoron est de mise) auront à souffrir plus que lui-même.Portrait du gentleman en monstre.Son existence semble une condamnation radicale de tout abandon, de toute concession intime et spontanée à l’ordre inopiné des pulsions.Henry James s’est inventé une liberté surveillée qui, selon toute apparence, correspondait parfaitement à ses besoins.Toibin fait commencer son roman biographique par un échec.Pendant que les brillantes saillies et la sublime vulgarité d’Oscar Wilde triomphent sur les planches londoniennes, Guy Domviller, la pièce de James, est un four.Il a cinquante-deux ans, une œuvre derrière lui, et peut-être une devant C’est cette tentative de reconstruction personnelle à travers le roman et la nouvelle, le mélange de doute et de discipline, de socialité et d’introspection, d’auto-ironie et de lâcheté affective, qui intéresse le «romancier qui écrit sur le romancier» et qui va suivre son personnage au cours des dernières années du dix-neuvième siècle et l’accompagner dans Henry James (1843-1916) ses nombreux voyages et ses éclairants retours sur le passé.Rares sont les livres qui nous entraînent aussi loin à l'intérieur des mécanismes de la création.Le Proust américain Henry James est peut-être le Proust américain.Ou bien, c’est l’écriture de Toibin lui-même qui évoque le fantôme de fa rue Hame-lin, en plus limpide, en moins asthmatique syntaxiquement parlant, mais c’est la même subtilité pénétrante et attentive au moindre détour des mouvements de l'âme, le même éclairage de vérité arraché à une situation et jeté sur la page avec une évidence parfaite.C’est, sur-tout, la même conception totalitaire de l’œuvre comme ultime réalité appelée à prédominer, celle qui poussait le jeune Marcel comme le Henry James quinquagénaire du roman de Toibin à asservir l'instinct social à une fonction supérieure, forcément ambivalente et porteuse de malentendus.Etemelle question du roman, de cette entreprise de prédation sublimée en quête symbolique: l’être humain peut-il être réduit sans dommage à l’état d’un simple matériau, même noble?Dans Le Maître comme dans la vie de Henry James, les cadavres s’accumulent et le romancier honore leur mémoire à défaut de pouvoir renverser le temps et les aimer vivants.Minny Temple meurt sans avoir vu ritalie, alors que James n’avait qu'à lever le petit doigt.Et Constance, la grande amie, l’élue complice, qui finit par se fracasser sur le pavé vénitien parce que le cœur tordu du romancier, qui feint une commode cécité devant l’amour secret de sa confidente, trouvait compromettant d’aller la rejoindre.Pots cassés de l'œuvre, dont les éclats seront récupérés et recollés, transformés en cohérence.Dans cette vie où se succèdent les petites bassesses et les séances de travail, la honte érigée en système devient forteresse, la dissimulation, un état d’esprit.Toibin a respecté l'énigme que demeure la vie sexuelle de son sujet, qui, comme le héros de Mort à Venise, se laissera émouvoir par la beauté masculine, occasion de nouveaux reculs.Fut-il un précurseur de cette nouvelle minorité et future sous-cullure soi-disant non désirante?11 n’aura jamais suivi le conseil de cet ami bouleversé trop tard par la révélation de Paris: vivez avec intensité tandis que vous êtes jeune.Et j'ajouterais: ne vous laissez pas piquer vos maîtresses.LEMAÎTRE Colm Toibin Traduit de l’anglais (Irlande) par Anna Gibson Robert Laffont Paris, 2005,428 pages K 5 POÉSIE Maestro bricole THIERRY B I S S O N N ETTE En rupture avec les habitudes de lecture québécoises, les Editions Le Quartanier proposent une approche résolument matérielle et antilyrique, ce qui n’est pas s;ms réveiller des apprehensions liées aux prétendus excès formalistes des années 70.Parmi les auteurs publiés, Steve Savage se démarque en participant autant à des périodiques d’avant-garde qu'à des revues plus conservatrices, sans rien céder à la lisibilité.Entre 2X2 et son nouveau livre.mEat, on remarquera peu de différences stylistiques, puisqu’il s'agit d’une même stratégie de collage: patchwork hyper-textuel, manège de citations, mEat fait de l’écriture une tuyauterie, tout en poursuivant une exploration pointue de la duplicité et des parallélismes.Le recueil lui-même est d'ailleurs double, alors qu’à mi-chemin la pagination redébute avec «Etats, states» — attribué à Talter ego Dessavage.Plusieurs sens se bousculent dans le premier titre, qu’on prononcera d’abord «mEat» à l’anglaise.Alors q u’.Alfred Hitchcock faisait venir ses acteurs sur le plateau en disant «Bring the meat», ce sont ici les mots qui sont poussés dans la mécanique livresque comme la chair dans un boudin, acteurs d’un cinéma qui les dépasse.Mais on peut aussi lire «méat», ce que l’auteur permet par une majuscule ambiguë au E.Du latin meatus (passage), le méat désigne non seulement l’orifice de l'urètre, mais également la cavité intercellulaire des végétaux, ce qui fournit d’autres métaphores pour cerner l'écriture tout en joints de Savage.Impossible à résumer, le livre a pour matériau deux mois du journal Le Devoir ainsi qu’une quinzaine de numéros du Monde di- plomatique, à partir de quoi on assiste à une sorte de sculpture typographique guidée par de multiples contraintes.Devant le fil constant de l’actualité, l'auteur répond par des cut-up acrobatiques.élève sa machine à écrire contre la machine médiatique — d'où son clin d'œil à Burroughs.Concrètement, cela donne d'abord des oppositions entre un extrait de dépêche — disposé en page gauche — et un poème elliptique (à droite), lequel est contre-attaque sémantique autant que digestion de l’événement: «Le fil épuise / la circonférence / La tête.Le modèle réduit.» Ce jeu de miroirs, la seconde partie l’effectue en confrontant deux séries faussement indépendantes, ce qui est enrichi par des références à la question israélo-palestinienne.Irréductible à ses parties, mEat doit être considéré dans son ensemble.large mouvement de dérivations et de annulations où se succèdent paronymes et homonymes.Ainsi, «Socrate sécrète l'arc, sans qu’on sache vers quel charmer son sac», dira mi lecteur contaminé.Devant si extrême bricolage, il est facile de se moquer, voire d’ironiser en citant ce passage du poème Epigrammes de Louis Du-dek: «Le Canada possède la plus vaste littérature non lue du monde.Ce qu’elle manque en grandeur est compensé par son inaccessibilité.» Mais ce serait là rejoindre l'engourdissement formel qui met la littérature en décalage par rapport aux autres disciplines artistiques, alors que Savage, pour sa part, fore un intéressant passage entre poésie et arts visuels.Collaborateur du Devoir MEAT S.Savage lx- Quartanier Montréal, 2005, K Mi pages Devant le fil constant de l’actualité, l’auteur répond par des cut-up acrobatiques, élève sa machine à écrire contre la machine médiatique Une nouvelle maison d’édition québécoise voit le jour : Christian feuillette, éditeur Mikado Andrée Gagné Mikado Préfocé par André Carpentier 18,95 $ collection Séisme Sri Aurobindo Savitri Traduit par Guy Lafond 45,95 $ Christian JtuiUrtu Lancement officiel mardi 8 novembre 2005 à 18 h 00 à la librairie 6330, rue St-Hubert, Montreal - entrée libre - - vin, prix de présence - LES PRESSES DE L'UNIVERSITE LAVAL BESTS'* iZTEms fs 1930-2005 2-7637-8195-0 246 pages • 30 S Les Éditions PUL-IQRC ré!.(418)636-2131 poste 10996* fék'c.f l ihjo.Bdaihîer > ptil.ulaval ca *v wAv.ulaval .ca/pul Déserteurs et insoumis Rat liens frfifM anne*.ev «Z2865-3;.7,296p.,79s, 2-922865-40-1, 384 p., cahier photos (32 pages), bibliographie, index, 27,95 $ - ï.tKr * 2-922W5-30-4,12S p , couverture ngkJt, 240 photos, 34.95 S Athéna ÉDITIONS Téléphone : (514) 278-6) 20 Télécopieur : (514) 278-6120 athenaeditions.net PALMARÈS LIVRES ARCHAMBAULT?»
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