Le devoir, 28 février 2009, Cahier F
L E DEV 0 I R , LES S A M EDI “/> S E If V R i F 11 ft i> i \i » m r u f i M A R S 2 (I () !l LITTERATURE Les mondes multiples de Paul Auster Page F 4 ENTRETIEN Les accommodements * du père Lacroix ?mr ^ ” / ïtam HS r < «-i / » r • -.VJ /""V-üB fr .- '.^ ***'»' ^ •*# 3l r .\ .àWvskuCyi • •.«*,-î.-.-Cf.V'dî'»' • : î^;£' f.*» 4'* „* '4„V Robes ti* J._»¦*.,_V* r*»» *,'2, V « •J4JlTyr»> 4' üai 2V« ¦.*¦**.1 * ”i noires» «L’aide internationale a*t*elie encore un sens?Les attaques du 11 septembre 2001 viendront freiner le mouvement altermondialiste.L’aide internationale est animée par des motifs multidimensionnels et contradictoires, explique le sociologue Pierre Beaudet.L’impératif moral de la solidarité y joue certes un rôle, tout comme le souci de l’efficacité, mais ces considérations s’accompagnent souvent de la défense des intérêts du donateur.LOUIS CORNELLIER Faire l’histoire de l’aide internationale, c’est mettre au jour le fait que l’aide octroyée est plus souvent déterminée par les tendances fortes qui caractérisent les sociétés qui en sont les dispensatrices, c’est-à-dire les sociétés occidentales la plupart du temps, que par les besoins réels et l’état des structures des pays qui en sont les bénéficiaires.Ex-directeur de l’ONG Alternatives, Pierre Beaudet se penche sur ces complexes enjeux dans Qui aide qui?Une brève histoire de la solidarité internationale au Québec.«L’aide internationale, demande-t-il, a-t-elle encore un sens?Est-il réellement possible d’intervenir sans tomber dans le piège de la dépendance?Ou de l’impérialisme?Que pouvons-nous faire, au Québec, de mieux et de différent?» Pour répondre à ces questions, il propose donc cette brève histoire de l’aide internationale à la québécoise, qui fut d’abord l’affaire de la société civile et des missionnaires avant de devenir «chose d’Etat».Le Québec, suggère-t-il, a une longue tradition de coopération internationale.Les pionniers en la matière furent nos missionnaires, les fameuses «Robes noires», qui incarnent déjà, dans leur rapport aux Amérindiens et, ensuite, en Chine et en Afrique, «l’ambiguïté de la relation» ainsi mise en place.Beaudet parle d’un «mélange de paternalisme, de racisme et de solidarité humaine».Dans cette phase «préhistorique» de la coopération, le sociologue retrouve aussi, au XX' siècle, un courant «rouge», c’est-à-dire un internationalisme de gauche qui critique les interventions de l’Empire britannique et prend parti pour • • l’Espagne républicaine.Plus de 1200 jeunes Canadiens et Québécois, par exemple, se joindront aux Brigades internationales qui coiqbattent un Franco appuyé par l’Église.La fin de la Seconde Guerre mondiale et la guerre froide qui suit marquent les débuts d’une coopération internationale étatique et structurée.Pour gagner la bataille contre les Soviétiques, le président américain Truman affirme, en 1949, qu’il faut amener les pays sous-développés «de notre côté».Au Canada, Diefenbaker suit la tendance.L’âge d’or de l’aide internationale, sur fond de lutte d’intérêts, est lancé.Au Québec, il faut attendre la Révolution tranquille et Paul Gérin-La-joie pour participer à ce mouvement qui consiste, pour les sociétés occidentales, à «prendre sa place» dans le monde.Devant cette «menace», le Canada réorientera son aide vers les pays d’Afrique francophone, afin d’étouffer l’autonomisme internationaliste du Québec.Les années 1960 et 1970 sont agitées dans le domaine de la coopération internationale.Au Québec comme ailleurs, des organisations non gouvernementales (ONG), laïques ou chré- PIERRE MET tiennes (Développement et Paix est fondée en 1967), politi-sent leurs interventions et contestent la coopération de nature impérialiste.Des militants québécois, favorables au Chili d’Allende et opposés à la guerre du Vietnam, accusent le gouvernement canadien d’opportunisme dans ces dossiers.Dans les années 1980, Reagan réhabilite l’anticommunisme virulent et appuie des régimes douteux (Arabie Saoudite, Pakistan, «contras» nicaraguayens) dans la mesure où ils entravent l’influence soviétique.Le Canada ne conteste pas.L’Agence canadienne de développement international (ACDI), principale instance canadienne en matière de coopération, adopte, à cette époque, le principe de «l’aide liée» (les sommes données ou prêtées doivent être dépensées en biens et services produits par le pays aidant) et appuie les programmes d’ajustement structurel (réduction des dépenses publiques, application radicale de l’économie de marché) imposés aux pays bénéficiaires par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international.Des ONG dénoncent alors «le rôle questionnable joué par l’aide officielle canadienne pour subjuguer les peuples plutôt que pour les aider à s’émanciper».Des volontaires de SUCO et d’Oxfam-Qué-bec se rendront notamment au Nicaragua et au Salvador pour aider les populations.L’échec de la coopération à saveur néolibérale — l’Afrique, de toute évidence, ne s’en sort pas — suscitera, à l’occasion du jubilé de l’an 2000, un fort mouvement en faveur d’une aide visant à combattre directement la pauvreté.La naissance de l’altermondialisme s’inscrit dans cette tendance.Malheureusement, les attaques du 11 septembre 2001 viendront freiner cet élan naissant.L’obsession de la sécurité prendra alors le pas sur la lutte contre la pauvreté, comme si l’une pouvait aller sans l’autre.S’il illustre bien les complexes ambiguïtés de la coopération internationale, l’essai de Pierre Beaudet ne parvient toutefois pas à répondre clairement à cer- taines des questions essentielles qu’il soulève lui-même.Que serait, par exemple, une aide internationale vraiment efficace, mais non impérialiste et qui ne créerait pas de dépendance?Beaudet n’en fournit pas d’exemple tout à fait convaincant, sinon au passage et trop rapidement.Le «réseau des réseaux» altermondialiste a-t-il réellement influé sur l’évolution de l’Afrique du Sud, de la Bolivie et du Népal?On en attend une démonstration plus probante.Une autre faiblesse de cet ouvrage tient au fait qu’il s’annonce comme une histoire de la solidarité internationale «au Québec», alors que les initiatives québécoises en cette matière n’y occupent qu’un espace restreint.Normal, dira-t-on,peut-être, puisque ce sont les États souverains qui mènent ce jeu.Une conclusion prosouverainiste ne s’impose-t-elle pas, alors, si on souhaite que le Québec, libéré de l’entrave fédérale dans son action internationale, fasse plus et mieux?Le silence de Beaudet à cet égard est décevant.Collaborateur du Devoir QUI AIDE QUI?UNE BREVE HISTOIRE DE IA SOUDA: RTIÉ INTERNATIONA!.E AU QUÉBEC Pierre Beaudet Boréal Montréal, ’2m, 208 pages Est-il réellement possible d’intervenir sans tomber dans le piège de la dépendance?Ou de l’impérialisme? LE DEVOIR.LES SAMEDI 28 FEVRIER ET I) 1 M A N C II E 1 M A H S 2 O O 9 F 2 LIVRES EN APARTE La fin du livre À Londres, les membres de la Royal Institution discutent d’un sujet grave m- Jean-François Nadeau U ¦ était à Londres.La soirée avait été ^ fantastique, semble-t-il.À l’époque, tout de cette ville se dissimulait derrière un nuage de brumes industrielles, aussi bien les basses œuvres de Jack l’Éventreur que les enquêtes imaginaires de Sherlock Holmes.Perdue dans ses voile,s de l’ère victorienne, l’Angleterre rêvait de l’Egypte et de batailles perdues en Afghanistan, tout en continuant de piller le vaste monde.L’Empire et le capitalisme industriel étaient à leur apogée.Une large partie de Londres croupissait pourtant dans une misère abyssale décrite dans les romans de Charles Dickens.Ce soir-là, rapporte Octave Uzane dans La Fin des livres, les membres de la Royal Institution s’étaient réunis pour discuter d’un sujet grave: la fin des livres.Tout avait une fin, bien sûr.Les livres aussi, forcément.Devant les augustes membres de l’institution, sir William Thompson avait déjà annoncé, à la suite de savants calculs prenant en compte la chaleur solaire, que la fin du monde humain devait se produire dans exactement dix millions d’années.Restait donc à prévoir quelques fins intermédiaires avant cette apocalypse.A ce chapitre, il fallait considérer avec attention la fin du livre, cet- te source de la pensée humaine.Pour quand devait-on l’envisager au juste?Philologues, historiens, journalistes, statisticiens et simples curieux ne s’entendaient pas ce soir-là pour déterminer le moment exact où le livre cesserait d’être en usage.On savait bien pourtant que «la photographie en couleur, la photogravure, l’illustration documentée» suffiraient bientôt «à la satisfaction populaire».Sans parler bien sûr des progrès des enregistrements.On découvrirait bientôt, forcément, «la nécessité de décharger nos yeux pour charger davantage nos oreilles».Le monde de demain n’aurait plus besoin de cette artillerie de la pensée qu’est le livre pour se faire l’interprète de ses sentiments.Tout serait disponible selon des modèles préétablis, en vertu de procédés mécaniques très divers mais parfaitement exacts qui évoqueraient la douleur, la joie, la terreur, l’accablement, bref toute la gamme des sentiments humains, sans jamais s’appuyer sur la littérature.«Words, words words!» Tout n’était jusque-là que mots.Et bientôt, peu importe les mots, on ne les lirait plus.Les efforts pour accélérer ce cours naturel de Thistoire avaient déjà été très nombreux.Au Yucatan, devant l’église de Valadolid, presque tous les livres des Mayas avaient été réduits en cendres en 1561.En Europe, on n’hésitait pas à condamner à mort aussi bien les livres que leurs auteurs.L’Inquisition et la bêtise font leur œuvre.Au XVIIL siècle, la Cour du Parlement de Bretagne, entre autres, condamne très volontiers des livres à «la lacération et [à] la destruction par le feu», tandis que l’auteur est exécuté ou enfermé à vie dans une «place forte».Depuis, bien sûr, tout continue.Les immenses autodafés des nazis.La condamnation de Salman Rushdie, de Talisna Nasreen et de bien d’autres.Vous vous souvenez, chez nous, du cas d’André Pratte, triste sire de La Presse condamné à l’unanimité par l’Assemblée nationale pour un livre pourtant tout à fait insignifiant?Encore cette semaine, un auteur australien du genre raté vient d’échapper à la prison en Thaïlande pour avoir publié, dans un roman, unp critique de la famille royale.À la fin du monde, la déchéance de l’univers du livre doit s’accélérer, du moins selon les brillants salonards réunis dans ce Londres suffisant auquel s’opposait Oscar Wilde.Mais comme tout ne va pas très bien pour les livres depuis toujours, comment dire où et quand tout cela s’arrêtera?À lire quelqu’un comme Alberto Manguel aujourd’hui, il semble que la disparition du livre soit toujours au programme pour le XXL siècle.La mort qui s’avance pourrait d’ailleurs emprunter un cheval de Troie sous forme de livre, estime l’essayiste.«Pris entre le stratège en marketing éditorial et l’acheteur responsable pour les grandes enseignes de librairie, et peut-être aussi moins consciemment attentifs à leur responsabilité, les éditeurs, les écrivains qui enseignent la création littéraire et presque tous les participants à l’industrie du livre sont devenus, dans une large mesure, des éléments d’une chaîne de fabrication produisant des artefacts destinés à un public qui n’est plus constitué de lecteurs (au sens traditionnel) mais de consommateurs.» Nous voici à l’ère des «produits culturels» plutôt que des vrais livres, plaide Manguel dans La Cité des mots.Dans la revue Argument, Daniel Tanguay, un professeur de l’Université d’Ottawa, laisse en- tendre de son côté que, chemin faisant, on est aussi à détruire l’esprit des bibliothèques.A-t-il raison de regretter que les bibliothèques soient passées de lieux fermés sur eux-mêmes, «en retrait de la société», à des lieux d’ouverture à la pulsation du monde?Les livres ont leur destinée funeste bien visible à l’horizon, disait-on à Londres en cette soirée du XIX‘ siècle.«Cette destinée, plus que jamais, est à la veille de s’accomplir: le livre imprimé va disparaître!» Constat catégorique, impérieux, définitif.Et pourtant, cent ans plus tard, nous lisons toujours.Le livre est peut-être encore et toujours à la veille de mourir, mais il n’est pas interdit, en attendant, de continuer de goûter aux plaisirs de ses étoiles.jfnadeairiq videotron.ca LA FIN DES LIVRES Qdave Uzanne Editions Manucius Houilles, 2008,44 pages LA CITÉ DES MOTS Aberto Manguel Traduction de Christine Le Bœuf Actes Sud/Leméac Arles, 2009,164 pages ARGUMENT «L’art de lire en suspens» Hiver 2009 Presses de l’Université Laval Québec, 2009,166 pages ROMAN QUEBECOIS Nouvel entrepôt de livres numérisés à l’ANEL L’homme est une femme qui s’ignore CAROLINE M O N T P E T IT L> Association nationale des ' éditeurs de livres a mis sur pied un entrepôt de livres numérisés, qu’on appelle un «agré-gateur de contenus numériques», qui permettra aux éditeurs d’offrir leurs livres, soit sous forme numérique, soit en format papier, par l’entremise des services de librairies en ligne.Ainsi, les clients potentiels pourront désormais feuilleter en ligne, acheter ou télécharger les ouvrages disponibles sur les sites de différentes librairies, dont Li-vresquébécois.com, par exemple.Ce service est le fruit de plusieurs années de travail acharné, a indiqué hier le président de l’ANEL, Gaétan Lévesque.Le monde de l’édition québécoise ne peut plus en effet se permettre plus longtemps d’être absent de la vente de livres en ligne et de la vente de livres numérisés.Cet agrégateur a été mis au point par la firme québécoise De Marque, qui traitera directement avec les éditeurs.Ces der- niers sont d’ailleurs libres de fournir les œuvres numérisées à leur rythme, selon le fonds disponible.Tout en déposant leurs livres numérisés dans l’entrepôt, ils peuvent s’en servir pour desservir d’autres fournisseurs de livres numérisés, à l’étranger par exemple.En conférence de presse cette semaine, Clément Laberge, de la firme De Marque, a relevé qu’Amazon.com était peu présente dans le marché québécois et franco-canadien.Cela permet donc à un agrégateur comme celui présenté ici d’y prendre sa place tout à soq aise.Selon M.Laberge, aux Etats-Unis, la vente de livres en format papier vendus en ligne a désormais atteint les 12 %, en France, elle se situe entre 6 et 8 %, alors qu’au Québec elle se tient sous la barre des 3 %.Quant à la vente de livre?numérisés, elle n’atteint aux Etats-Unis que 1 %, tandis qu’en France et au Québec elle est encore à peu près nulle.Le Devoir Série de la Place des Arts LerStudlo Luttiraùes Lundi 2 mars • 19h30 À la Cinquième Salle de la Place des Arts Marie Tifo lit Use Tremblay Chicoutimi, à la fin des années 1960.Une jeune fille rêve de tourner le dos à sa petite vie, à sa petite ville.C’est la toile de fond de La sœur de Judith.En prêtant sa voix à cette enfant, Marie Tifo renoue avec la langue et la musicalité de son coin de pays.Une coproduction Les Capteurs de mots m Place des Arts Entrée : 15 S* Étudiants ; 10 $* 'Taxes incluses, Trais de service en sus.Commanditaire fuba.514842.2112 • 1 866 842.2112 laplacedesarts.com DAVID DORAIS Dans son premier roman, Rodolphe Lasnes, jeune écrivain d’origine française, explore d’une manière ludique le sujet des rôles sexuels.La prémisse de son récit est fort simple: le personnage principal, Frédéric, sans être moche ni minable (prétend-il), a peu de succès auprès des femmes.S’il réussit mal auprès d’elles, c’est par ignorance: «je ne savais pas comment agir avec les femmes! Quoi leur dire?A quoi pensent-elles?Je n’avais jamais eu la chance de vivre à leurs côtés, alors face à elles, je me comportais comme devant des extraterrestres.[.] J’en ai déduit que, pour intéresser les femmes, il fallait d’abord que je les comprenne.Et si j’ai retenu une seule chose de mes cours de biologie, c’est que la compréhension passe par l’observation».Il entreprend donc de se trouver une colocataire.Ce sera une femme de 28 ans qui se nomme Frédérique (il n’y a pas de hasard, se dit-il).Une fois son cobaye installé, il passe à la phase d’étude scientifique.Pour être tout à son aise, il installe un poste d’observation dans son placard: «quatre mètres carrés, un fauteuil, une tablette pour écrire, tout le Rodolphe lasnes confort et vue directe sur l’intimité de Frédérique, à travers un œil-de-bœuf dissimulé de l’autre côté du mur dans le cadran de la pendule.» Les premiers moments de leur coexistence sont assez ennuyeux, pour le héros comme pour le lecteur.Pas grand-chose à se mettre sous la dent.Frédérique, apprend-on, se joue «RENCONTRES LIBER» Des livres et leurs auteurs y il LM u jj Tjj y £ j d J y AVEC Natalie jean je jette mes ongles par la fenêtre aux éditions de l'Instant même Louis-Jean Thibault Reculez falaise aux éditions du Noroît Jean-François Cloutier Jeff Pillion et le malaise québécois aux éditions Liber Librairie Pantoute 286, rue Saint-Joseph est, Québec Dimanche 1er mars de 14h à 16h entrée libre KARINE I.KGERON souvent dans les cheveux, elle est prompte à faire la vaisselle, elle met des tampons, elle se réserve des sous-vêtements coquins pour les grandes sorties, etc.Mais le jeune homme se met à fantasmer sur elle.Puis peu à peu, il entre dans son intimité: il l’espionne sous la douche, fouille dans ses tiroirs, lit son journal intime.Et tout à coup, la curiosité augmente d’un degré: Frédéric décide, pour mieux connaître les femmes, d’agir comme elles.Le récit prend alors un tournant beaucoup plus réjouissant.Voilà notre héros qui décide de manger plus sainement, qui se découvre une passion pour la décoration intérieure, qui passe des heures à s’épiler et à se maquiller, qui pique les sous-vêtements de sa coloc et finit par se balader dans les rues attifé en grande dame.Frédérique, bien sûr, remarque la folie croissante de son compagnon.Elle ne se doute pas qu’il poussera a l’extrême son désir de devenir une autre elle.Il serait réducteur de voir dans ce roman un récit sur le travestisme.Il s’agit plutôt d’une enquête presque clinique sur le dérèglement de la personnalité, enquête surprenante où, en fin de compte, c’est le lecteur qui observe et le héros qui devient l’objet d’étude.Collaborateur du Devoir EXTRAIT DU CARNET D’OBSERVATION DE LA FEMME Rodolphe lasnes Leméac Montréal, 2008,157 pages LITTERATLIRE QUEBECOISE Le « tremblé » des mots SUZANNE GIGUERE Léchées, timbrées (1993), réédité en poche, annonçait déjà l’écrivain actuel des métaphores rêveuses, des phrases qui déferlent sur la page, laissant parfois dans leur sillage une puissante charge émotionnelle.Léchées, timbrées, avec ses petites histoires pleines d'humour tendre et cruel, laisse un arrière-goût étrange et pénétrant.Nouvelles léchées parce que plusieurs sont rédigées comme des lettres, timbrées parce que certaines dégringolent jusqu’à des limites délirantes, comme Lestés dans le fiord, où une femme se leste de plomb pour rejoindre au fond du Saguenay son mari et sa maîtresse.Un filon de dérision mélancolique traverse le puzzle de nouvelles.Les personnages masculins et féminins savent la friabilité de leurs infinis, de leurs certitudes, de leurs passions.«C’est toujours l’amour en nous qui est blessé, c’est toujours de l'amour que nous souffrons, même quand nous ne croyons souffrir de rien», Christian Bobin, L'Inespérée.Cet amour fou, qui se canalise par l’écriture parce que c’est la seule façon de se consumer, entièrement par les mots.Le travail du nouvelliste porte ses fruits à chaque page: le maillage serré du récit, le mélange constant des atmosphères, un réel sens du rythme.L’auteur pousse assez loin l’art du détail, crée des phrases méticuleusement comme autant de barrières de mots qui cloisonnent chaque nouvelle.Il ne se contente pas d’effleurer le langage, il le déflore, le triture, tente de découvrir à travers le «tremblé» des mots les franges imprévisibles de leur sens.Voici une écriture secrète et offerte qui impost' sa présence, qui fouille, qui heurte, qui bat, comme on dit, du ixiuls de la vie.Faut-il s’étonner que Jean Pierre Girard s’impose aujourd’hui comme l’un des nouvellistes les plus importants de sa génération?Collaboratrice du Devoir LÉCHÉES, TIMBRÉES Jean Pierre Girard L’Instant même, «Poche» n° 30 Québec, 2009,120 pages leux IK I) E V 0 1 R , LES S A M E I) I 28 F K V R I E R E T I) I M A X (' Il F I " M A R S 2 0 » !! LITTERATURE A Danielle Laurin La mère morte CB est un petit livre ^ à la couverture toute noire.Un livre sur la mort.La mort de la mère, vécue par le fils.Elle a 88 ans, son corps l’a lâchée, son heure a sonné.Il est à ses côtés.C’est lui qui raconte, décrit son agonie à elle, parle de sa douleur à lui.Sans en remettre jamais.Sans se complaire.Mais en demeurant toujours au plus près de ce qui advient C’est un témoignage unique, très personnel, sur ce qu’il y a de plus universel.La mort de la mère.La vieillesse, la maladie, le corps qui dépérit.La mort tout courf qui guette.C’est plus qu’un simple témoignage, en fait.C’est une tentative de s’approprier la mort de la mère, la mort tout court, pour en faire quelque chose de beau.Ce n’est pas triste, c’est lumineux.Le titre: Elle arrive avec l’été.C’est-à-dire, elle, la mère.Morte à l’hiver.Passée de l’autre côté, oui.Mais réconciliée avec sa propre mort.En quelque sorte.Du moins, c’est ainsi que le fils aime se l’imaginer.En train de lui dire: allez, tout va bien pour moi de ce côté, je n’ai plus de corps, moi qui t’ai donné la vie, mais j’arrive, j’arrive avec l’été.«C’est maintenant que la liberté commence, viens, laissons le soleil nous inonder de lumière fraîche et blanche.» C’est là-dessus qu’on referme le livre.C’est déjà le début d’autre chose.Mais nous, nous sommes encore derrière.Dans le moment juste avant.Avant que la mort advienne.En plein hiver.C’est le moment que décrit le mieux l’auteur, Gilles Cha-gnon.Non pas tant comme le psychanalyste et psychiatre qu’il est dans la vie.Mais comme un fils qui va perdre sa mère, tout simplement.Sa mère, devenue son enfant.Son récit, il le construit en boucles.D’abord, un condensé de ce qui va se passer.Ensuite, le détail, la broderie.La reconstitution minutieuse des événements.Entremêlée de souvenirs.Souvenirs de son enfance à lui, auprès d’elle.Moments de grâce à quatre ou cinq ans, alors que le reste de la famille est absent.Tino Rossi chante, la mère repasse les vêtements.Le temps s’arrête.Plongée dans le passé, la jeunesse de la mère aussi.Ce qu’il en sait.Le travail en usine, «l’enfer» que c’était pour elle et sa jeune sœur morte trop top.Les grands-parents qu’il n’a jamais connus: la grand-mère morte dans la fleur de l’âge, une «sainte», le grand-père alcoolique, déchu.Ça revient par bribes, au cours du récit.De petits indices, ici et là, sur qui était cette femme, Pauline Daigle, mère de Gilles Chagnon.Mais on ne s’appesantit pas.On ne tente pas de recoller tous les morceaux, de sa vie à elle, de sa vie à lui.Là n'est pas le propos.Ce qu’on sait, c’est qu’il y a ça, un jour: la voix de la mère, au téléphone, cassée, à bout de souffle; elle est fatiguée, dit-elle.Puis, une chute dans la nuit Et l’hôpital, inévitable.Est-ce la dernière fois qu’elle voit sa maison?Que va-t-il Gilles Chagnon devant le portrait de sa mère BENOIT BEAUDOIN se passer maintenant?Combien de temps devant?«Elle voudrait encore un peu de cette vie qu’elle aime, elle sait qu’elle a quatre-vingt-huit ans, elle ne se plaint pas; un jour s’achève, un autre encore?» Il y a l’inquiétude qui la gagne.Et la dignité quelle garde.«Ses yeux seraient ceux d'une enfant tapie dans le noir pendant qu’il y a des bombardements tout autour.Au milieu de cette inquiétude, elle reste digne, inspirée.» Il y a le déchirement.La lutte.Entre le désir de vivre et le désir d’en finir.La lucidité, aussi: «Je ne sortirai plus d’ici.» La lucidité de la mourante: «Ma vie est finie.» Pas de secours possible, pas de recours.La religion de son enfance, elle lui a tourné le dos depuis longtemps.Elle ne croit pas à l’au-delà.C’est ce qu’elle confie à son fils, en tout cas.La fin est proche, elle le sait, il le sait.«La fin du monde est là, entre nous deux.Nous le savons tous les deux intensément, nous nous maintenons dans une intelligence terrible, l’intelligence de la fin.Et pourtant, il y a aussi la douceur de la présence, de la conversation, de l’après-midi qui s’écoule.» Peu à peu, l’abandon.«Nous sommes entrés dans le temps de l'agonie.» La morphine s’en mêle.«Je suis avec elle dans l’espace gris et dévasté de la présence, plus de parole, plus de regard, plus de sourire de reconnaissance, que la respiration qui perdure.» L’odeur, aussi.L’odeur de la mère, tout à coup, qui afflue, «cette complexion unique, irrémédiable».Quelque chose qui remonte à loin, qui évoque un «plaisir lointain d’avant la mémoire».Puis, c’est l’attente.L'attente de la fin.Comment accepter de la laisser partir?Comment, quand, acceptera-t-elle, elle, de partir?Est-ce son corps ou son esprit qui décide?Ça y est.Elle le fait.«Elle le fait avec beaucoup de grâce.Elle quitte avec beaucoup de grâce.» Qui aurait dit cela?«La beauté des mourants, dans cette solitude extrême, comment la traduire?Comment rendre compte de cet état terminal, absolument inattendu, de ma mère ce samedi-là?» L’accompagnement dans la mort.C’est ce que ce livre traduit.Nous fait voir, au plus près.Et puis ensuite, quand c’est vide, quand l’autre est LIBRAIRIE BONHEUR D’OCCASION Livres d’occasion de qualité Livres d'art Littérature et de collections Canadiana Livres anciens et rares Bibliothèque de la Pléiade Philosophie Sciences humaines Service de presse BD, livres jeunesse Achetons à domicile 514-522-8848 1-888-522-8848 44B7, rue De La Roche (angle Mont-Royal) bonheurdnccasion@bellnet.ca NOUS NOUS DEPLAÇONS PARTOUT Al) QUÉBEC, POUR L’ACHAT DE BIBLIOTHÈQUES IMPORTANTES.partie.«Comment s’habituer à ne plus l’entendre, à ne plus la voir?» Il reste la vie qui appelle.Et il reste l’écriture, oui.«L’urgence d'écrire est arrivée avec son déclin, écrire c’est revêtir une cotte de mailles invisible pour pouvoir affronter le monstre aux mille mains qui emporte tout, et aujourd’hui dans ce tout il y a le corps de ma mère.» Collaboratrice du Devoir ELLE ARRIVE AVEC L’ÉTÉ Gilles Chagnon Editions du Passage Montreal, 2009,152 pages LITTERATURE QUEBECOISE Chef-d’œuvre pour les nuis Bien entendu, à la vue d’un titre comme celui-là, Le Chef-d’œuvre, le critique lève un sourcil et pose tout de suite, par prudence, une main sur sa varlope — «grand rabot à poignée, qui se manie à deux mains».Mais le premier roman de Sébastien Filiatrault donne assez tôt, malgré un style plutôt faible, de légers signes d’autodérision qui permettent d’en poursuivre la lecture.Allons tout de même voir.CHRISTIAN DESMEULES Notre héros est un gratte-papier dépressif qui décide de prendre sa vie en main, c’est-à-dire de pondre, le titre nous l’annonce, un chef-d’œuvre.Quelque chose qui, dans son genre, friserait la perfection.Un roman, tenez-vous bien, capable de «décortiquer les hiéroglyphes de l’angoisse humaine».Un classique.Un de ces livres, disait Hemingway, dont tout le monde parle et que personne ne lit.L’idée est éminemment romantique: accéder au cénacle des vrais grands hommes au moyen d’une œuvre impérissable, voire, pourquoi pas, parfaitement instantanée.Ce fantasme du chef-d’œuvre qui s’écrit tout seul, du livre ré-demptoire, d’un nouveau statut social auréolé du prestige de celui qui a écrit, c’est la coquille vide qu’essaie de percer le narrateur du Chef-d’œuvre, Première étape?Tirer un trait sur son «ancienne vie insignifiante».Ensuite?Se donner un objectif réaliste: «Je marquerai mon époque de ma plume assassine.» Et puis enfin?Devenir écrivain, c’est-à-dire rechercher le malheur et la souffrance qui Biographie d’Ionesco chez Flammarion Après s’être penchée sur les destins de George Orwell, de la comtesse de Ségur ou de Hitler, la série des grandes biographies des Editions Flammarion consacre un ouvrage à la vie de l’écrivain et dramaturge français d’origine roumaine Eugène Ionesco, cet «auteur d’avant-garde devenu classique», comme le résume le Robert des grands écrivains de langue française.Pour André Le Gall, qui signe cette biographie chez Flammarion, Ionesco est un «existant spécial en son œuvre et en son temps».Il décrit dans ce livre l’auteur de La Cantatrice chauve et des Chaises comme un poète de l'insolite plutôt que comme un chantre de l’absurde, «pasca-lien de naissance», «mystique déguisé en farceur mondain», «un homme de combat jouant le jeu du charme et de la séduction dans les salons parisiens».Le Devoir IONESCO André Le Gall Flammarion Paris, 2009,624 pages sont, comme chacun le sait, la matière première de toute veritable œuvre d’art.Au fil de multiples digressions, souvent peu pertinentes, le lecteur fera la rapide connaissance du Rital, un ami chaud lapin plutôt insensible aux états d’âme de l’écrivain en herbe, ainsi que d’une ou deux amies qui ne sauront pas consoler le héros de son manque d’inspiration.Son artificielle «chute dans l'enfer de la drogue», l’expulsion volontaire de son appartement, son bref séjour dans les ruelles de Montréal, sa rencontre avec une vieille libraire qui mourra en lui léguant un manuscrit exceptionnel: le reste est à l’avenant, c’est-à-dire léger et peu crédible.Mais à ce compte, le livre pourrait encore être amusant Si l’intérêt s’évapore, c’est surtout parce que le style de Filiatrault devient vite sincèrement imbuvable.Lorsqu’il nous raconte, par exemple, que «le soleil est sorti de ses gonds pour prendre le pouls de la population qui battait la cadence».Ou bien: «Je ris à pleines dents dans ma barbe de trois jours.» Ou encore: «Je me suis levé avec une gueule de bois non traité.» Sans oublier: «Il pleuvait à boire debout, mais je n’avais pas soif alors je suis resté couché,.» SEBASTIEN FILIATRAULT h?Chef-ci œuvre Le supplice pourrait s’allonger.Pas une page, pas un paragraphe, presque pas une phrase qui ne soient épargnés par ce genre de figures de style.Du Marc Favreau chroniquement sous-alimenté, mais si lourd, si tellement lourd.S’il y avait quelque mérite à pouvoir filer la métaphore «cheap», Sébastien Filiatrault aurait sans doute droit aux plus hautes distinctions.Voici l’histoire simple, en somme, d'un parcours à obstacles: un désir emprunté, une courte et ubuesque descente aux enfers, une rédemption dérisojre.Et des illusions perdues.A la tonne.Collaborateur du Devoir LE CHEF-D’ŒUVRE Sébastien Filiatrault Stanké MontréaL 2008,256 pages ARCHAMBAULT 3| Une compagnie de Québécor Media PALMARÈS LIVRES Résultats des ventes : du 17 au 23 février 2009 ROMAN OUVRAGE GÉNÉRAL U SHACK W.Paul Young (Le Jour) RENARD BLEU Yves Beauchemin (Fides) LESPIUERSDELATERRE Ken Follett (Livre De Poche) Wf LE USEUR |m Bernhard Schlink (Gallimard) MLLÉNIUMT.1,T.2elT3 Stleg Larsson (Actes Sud) ÊTES-VOUS MARIÉE À UN PSYCHOPATHE Nadine Bismuth (Boréal) n FORTERESSE DIGITALE mÆ Dan Brown (Livre De Poche) UN MONDE SANS FIN Ken Follett (Robert Lattont) VILLA NUMÉRO 2 Danielle Steel (Presses de la Cité) SEUL DANS LE NOIR Paul Auster (Leméac) JEUNESSE FASCINATION T.2 : TENTATION Stephanie Meyer (Hachette Jeunesse) VISIONS T.1 : NE MEURS PAS LIBELLULE Linda Joy Singleton (ADA) |j L'APPRENTI ÉPOUVANTEUR T.5.Joseph Delaney (Bayard-Jeunesse) LE ROYAUME DE U FANTAISIE Kd Geronimo Stilton (Albin Michel) JE T’AIMERAI TOUJOURS Robert Munsch (Firefly) i!9 LES CONTES DE BEEOLE LE BARDE J.K.Rowling (Gallimard-Jeunesse) LES SANG-BLEU Melissa De La Cmz (Albin Michel) LE CLUB DES DISEUSES.T.1 Dotti Enderle (ADA) [71 LE JOURNAL D'AURÉLIE LAFLAMME T.2 1 India Desjardins (Intouchables! CŒUR D'ENCRE Cornelia Funke (Gallimard-Jeunesse) LA SANTÉ PAR LE PLAISIR DE BIEN.Richard Béliveau / Denis Gingras (ïïécarré) LES RÊVES DE MON PÈRE Barack Obama (Points) LA BIBLE DES ANGES Joane Flansbeny (Dauphin Blanc) VV KILO CARDI0 Kyj Isabelle Huot (de l'Homme) LAISSE TOMBER, IL TE MÉRITE PAS Greg Behrendt (Albin Michel) LE GUIDE DE LA M0T0 2009 Bertrand Gahel (Mcg) EV MAIGRIR PAR LA COHÉRENCE CARDIAQUE David 0'Hare (Souccar) ÊTRE CONJOINTS DE FAIT Sylvie Schirm (Québec Amérique) L'AUDACE D’ESPÉRER Barack Obama (Presses de la Cité) L'ART DE LA MÉDITATION Matthieu Ricard (Nil) ANGLOPHONE BREAKING DAWN U 4 : TWIUGHT Stephanie Meyer (Little, Brown & Co) CONFESSIONS OF A SHOPAHOLIC.Sophie Kinsella (Dell) WATCHMEN Alan Moore / Dave Gibbons (H.B.Ferai) REMEMBER ME?KJ Sophie Kinsella (Bantam Books) REVOLUTIONARY ROAD (MT!) Richard Yates (Vintage) DREAMS FROM MY FATHER : A STORY.Barack Obama (Three Rivers) PILLARS OF THE EARTH Ken Follett (Signet) THE ROAD Cormac McCarthy (Vintage) jj^V MARKED V 1 P.C.Cast / Kristin Cast (St Martin's Press) THE SHACK : WHERE TRAGEDY., William P.Young (Hachette) carte-cadeau \ ARt'HAMIWUlXS» Du plaisir à la cartt MEILLEUR ORIGINAL DISPONIBLE K 4________I- K I) K V 0 I R .I.K S SAMEDI 28 FÉVRIER K T I) I M A C 11 E Ie11 M A R S 2 0 0 !) LITTÉÏUTORE LITTÉR/XTIIRE ÉTRANGÈRE Les mondes multiples de Paul Auster «Seul dans le noir, je tourne et retourne le monde dans ma tête tout en m’efforçant de venir à bout d’une insomnie, une de plus, une nuit blanche de plus dans le grand désert américain.» Les tout premiers mots du dernier roman de Paul Auster, Seul dans le noir, son douzième, donnent le ton de ce roman sombre qui fait la part belle au désarroi et à la conscience aiguë du temps qui passe.CHRISTIAN DESMEULES August Brill, critique littéraire de 72 ans à la retraite, habite au Vermont avec sa fille et sa petite-fille.Récemment veuf et victime quelques mois auparavant d’un accident de la route qui le contraint à se déplacer en fauteuil roulant, le vieil homme insomniaque s’invente chaque soir des histoires «pour éloigner les fantômes».En l’occurrence: ne pas trop penser à son épouse disparue, aux défaites amoureuses et aux misères du corps, au temps qui passe et qui réduit peu à peu l’homme et tous ses rêves à un peu de poussière.Au creux de sa nuit sans sommeil, l’humeur du protagoniste de Paul Auster lui semble «aussi sombre que la nuit d’obsidienne» qui l’entoure.Car dans le monde que Brill s’imagine, si les événements du H-Septembre n’ont jamais eu lieu, et si la guerre en Irak ne dit rien à personne, une terrible guerre civile déchire toutefois les Etats-Unis depuis l’élection «frauduleuse» de 2000 par laquelle George W.Bush et sa «bande d’escrocs fascistes» ont accédé au pouvoir.Le vieil homme se raconte l’histoire d’Owen Brick, enlevé à sa vie de magicien à New York pour être plongé en pleine guerre civile, à qui on donne pour mission de tuer l’homme qui est responsable de cette situation («Il l’a inventée, et tout ce qui arrive ou est sur le point d’arriver se trouve dans sa tête»).Son nom?August Brill.Alors que sa fille Miriam travaille à une biographie de Rose Hawthorne (la fille de l’écrivain Nathaniel Hawthorne), un vers de son œuvre «pesante et maladroite, au mieux médiocre», prend un sens particulièrement aigu pour Brill: «Et ce monde étrange continue de tourner» («the weird world rolls on», selon le texte original).ÜSTER ÜL DANS ;:1E NOIR Au même moment, sa petite-fille Katya soigne une dépression en regardant à la chaîne des films (tels que La Grande Illusion, Le Voleur de bicyclette et Le Monde d’Apu), qui sont autant d’occasions de commentaires intelligents sur le monde et le cinéma.Pour l’auteur du Voyage d'Anne Blume et de Leviathan, sans conteste la femme semble être l’avenir de l’homme.Mères, épouses, filles, maîtresses, elles incarnent des valeurs de courage, de dévouement, de douceur et de passion dont l’humanité ne saurait se passer.Mais on le comprend aussi très vite: lire et inventer des histoires sont des façons de construire, brique après brique, sa propre humanité.De résister.D’explorer cet univers de contradictions où nous sommes condamnés à vivre.Comme c’est le cas pour plusieurs des protagonistes des romans de Paul Auster — et qui sont eux-mêmes très souvent des écrivains —, l’écriture est plus que jamais pour August Brill la meilleure façon d’appréhender le monde, de donner un sens à sa propre vie, de trouver et de nommer sa propre place au sein d’un univers désordonné, chaotique, insaisissable et multiple.Avec sa réflexion en creux sur la filiation et le passage du temps, Seul dans le noir, l’un des meilleurs crus d’Auster depuis quelques années, nous rappelle qu’«c« dépit des maux, de l’ennui et des déceptions, jamais nous ne serons plus près de voir le paradis qu’en vivant dans ce monde».Collaborateur du Devoir SEUL DANS LE NOIR Paul Auster Traduit de l’anglais (États-Unis) par Christine Le Bœuf Leméac/ Actes Sud BERTHOI.D STADLEK AFP L’écrivain américain Paul Auster LITTÉRATURE FRANÇAISE LA PETITE CHRONIQUE La sauvagerie en direct, d’après Richard Millet G U Y LAI NE MASSOUTRE Rien de plus secret et de plus imprévisible qu’un écrivain à sa table.On a beau les lire, croire les connaître, ceux qui peaufinent l’envers des idées bien-pensantes ajoutent des strates à la pente irrecevable et abjecte de notre monde.Il est périlleux, assurément, de cerner sans méditation l’opus noir de Richard Millet, La Confession négative.Ses cinq cents pages d’écriture propre à vous subjuguer ou à vous faire désespérer à tout jamais de l’héroïsme du mal, consacrées à la guerre au Liban en 1975, croisent de ramifications les univers révolus qui ont précédemment hanté Millet.S’y ajoute une contre-apologie subversive de la guerre civile.Attention, sujet insoutenable.Infernal et vide de salut: «[.] étranger à moi-même, c'est-à-dire plus que jamais étranger à mes victimes», la fonction des armes, le meurtre.Telle est globalement l’entreprise.À pleurer.Folie funèbre Forte de sa «taisure» publique, de sa carrure hors normes, s’enfonçant sous la lecture de Blanchot dans les es- paces négatifs, désormais de plus en plus documentés par la littérature, la volonté romanesque de Millet délibère sur lesdites vertus de l’immonde.Indubitable: elle se développe en forme de fugue.Voilà pour la forme, le talent.Maintenant, le fond: depuis Ma vie parmi les ombres (2003), c’est lui qui le dit, il prête à ses personnages des vues très proches des siennes.Mais aux détails, le lecteur peut savoir qu’il demeure dans la fiction.Le «je» du narrateur n’est pas l’auteur, mais cela tient à un fil: ne pas confondre détachement démoniaque, sensibilité bourrue et crime réel.Retenu presque jalousement, La Confession négative est l’aboutissement d’une pensée dure, ciselée dans la prose d’une quarantaine d’ouvrages.De la noire litanie corrézienne, des obsessions querelleuses de Millet, il ressort ici un autre «cuistre», «une gourle à peine dégrossie, un garçon tout juste sorti de l’université».Cet alter ego en raté de la vie, amoral, faible, obéit lucidement à des assassins fanatiques, des phalangistes chrétiens armés du Liban.La kalachnikov s’est trouvé une cause.Réactionnaire atavique, comme le sont séculairement maints j SASSIEK Richard Millet ruraux, méfiants, retors et pingres par dénuement, son triste sire nous embarque pour trois semaines à’«excitation négative», durant lesquelles son désœuvrement prend la pleine dimension d’une «maudissure».L’objet du livre est là: dans la révolte vaniteuse et haineuse qui, selon Millet, conduit à l’acquiescement des armes, à la fatalité.Qu’est-ce à dire, sinon que l’œuvre entraîne la vérité humaine dans une sincérité étale, non repentante, qu’il faudra au lecteur absoudre ou condamner.Causerie avec vieri librairie >blstr Olivieri Au cœur des idées Mercredi 4 mars à 19 h 00 Avec le soutien de la Sodée 5219 Côte-des-Neiges Métro Côte-des-Neiges RSVP: 514 739-3639 Bistro : 514 739-3303 Marc Angenot En quoi sommes-nous encore pieux ?Sur l'état présent des croyances en Occident PUL, coll.« Verbatim » Il est utile à mon sens de poser à la société d’aujourd'hui une grande question qui fut celle de Nietzsche : En quoi sommes-nous encore pieux ?Animatrice Josiane Boulad-Ayoub, Philosophe et directrice de la Collection « Verbatim » au PUL Millet en misanthrope La lire?Vous êtes prévenus.Lire vite ne servira à rien.L’œuvre est complexe, malsaine, mêlant les exactions au devenir écrivain et humain.Quand Millet raconte le monde archaïque de sa Corrèze ancestrale, avec son ton personnel, fasciné par le mal, le laid, le puant, il refuse la nostalgie, les effets de mode, la modernité, la béatitude.Il lui arrive d’être drôle, mais le plus souvent il peint l’abject.Si une solidarité avec les échoués de la modernité lui inspire une vague pitié, sa conscience pleine de morgue l’emporte vers ce qui la fait exister: la douleur, l’effroi; ici et là, une reconnaissance.Millet assume tout cela.Voilà pourquoi il n’idéalise rien.Pas d’arrogance urbaine, rien d’autre que des espaces sombres, contenant l’horreur, substitués à ceux de jadis, irrecevables à force d’être déshérités, isolés, hermétiques aux bienfaits des lois.Une presse bien-pensante et agitée instrumentalise déjà des citations isolées.L’éditeur a posé un avertissement: la première personne ne reflète pas la pensée de l’auteur.Récupérer les • • humeurs vilaines, acrimonieuses et aliénées des personnages est une erreur.Millet n’en a cure; combien il hait la dégénérescence, il l’écrira encore.Gouffres du sauvage Éditeur chez Gallimard des Bienveillantes de Benjamin Lit-tell, Millet relance la polémique sur la fiction, roman ou récit, et sur ses liens avec le documentaire.Lui-même a écrit Beyrouth (Champ Vallon, 1987) et Un balcon?Beyrouth (La Table ronde, 1994), parts douloureuses d’une initiation négative et d’une perte irréparable.Fureur et monstruosité de «l’ignominie partisane» côtoient ainsi Alain Grandbois, Genet, Dostoïevski et Rilke.De Montreuil à Beyrouth, en passant par l’université, la gauche, Vincennes, le Québec, Millet se rapproche de Guyo-tat, sans sa feuille de route militaire et politique.Il a des prédécesseurs, qu’il faut revoir, ces Lafcadio de Gide et Meur-sault de Camus.On entre dans le corps d’un guerrier.Le massacre jouissif commence.On arpente la geôle mentale et crépusculaire d’un narrateur lettré, nanti d’un sexe et d’un paquet d'armes.Commencent les mots inversés.L’ère du négatif.De la hargne, de l’obscène, de l’infâme, du mercenaire: «la mort comme sentiment d’irréalité, absolue».À vrai dire, les scènes enfantines qui ponctuent celles de pure cruauté m’ont paru impies.Imposture, autisme, atrocités éclaboussent les prix Nobel et toute notre morale sacrée, pour démontrer le déclin spirituel et la décadence.Le récit de ce meurtrier lettré de La Quarantaine, vengeur présumé des suppliciés de Damour et Jiyyé, fait horreur.Millet a relu Genet, les ignominies de Sabra et de Chatila.«L’homme s'enivre de son propre cloaque», fait dire Millet à un figurant, ombre parmi les humiliés de l’histoire qui ont pris le pouvoir.Quant à moi, je vous recommande d’ouvrir Raconter et mourir de Thierry Hentsch.L'Occident ne doit pas occulter son horizon de mort.Collaboratrice du Devoir \A CONFESSION NÉGATIVE Richard Millet NRF Gallimard l’aiis, 2(X)9,525 pages Entre le tout et le rien On s’est souvent demandé ce qu’était la littérature.Sans y réussir, évidemment, puisqu’on est dans l’indémontrable.Qu’est-ce qui fait qu’un livre est littéraire et un autre non?Le sujet?Combien de romans parfaitement insignifiants n’ont-ils pas été écrits à partir de sujets historiquement importants?En revanche, ne trouve-t-on pas des proses splendides écrites à partir de faits anodins?In Memoriam, de Stéphane Audeguy, est un recueil d’anecdotes à propos de la mort de personnages la plupart du temps célèbres.Si le thème peut paraître macabre, le traitement qu’apporte l’auteur est léger.Une lecture divertissante sans plus.Si on peut faire l’impasse sur cette fantaisie, on aura intérêt à lire la correspondance entre Philippe Jaccottet et Giuseppe Ungaretti.Commencée en 1946, elle s’achève à la mort du poète italien en 1970.Point n’est besoin d’être familier de l’œuvre de l’un ou de l’autre de ces écrivains pour prendre connaissance de lettres souvent écrites dans la ferveur.Lorsque Jaccottet rencontre Ungaretti pour la première fois, il ne connaît ni son œuvre ni l’italien.L’auteur de Vie d’un homme a presque 40 ans de plus que celui qui deviendra son traducteur.Une relation fondée sur une admiration mutuelle s’établit rapidement.Jaccottet se refuse alors de parler en public, n'aime pas le luxe, se contente d’hôtels où il «loge aussi modestement que possible».Même si la réputation du poète italien devient universelle, qu’il reçoit prix et distinctions, les liens entre les deux hommes ne se rompent pas.Ungaretti sait qu’il a trouvé en son confrère suisse un traducteur et un écrivain exceptionnels.S’il n’existe qu’une seule raison de lire cette correspondance, c’est à n’en pas douter l’ardeur et la fidélité que mettent les deux épistoliers dans leurs rapports.Rarement a-t-on rendu à la littérature un hommage d’une aussi grande teneur.Charles Dantzig, dont on n’a pas oublié Le Dictionnaire égoïste de la littérature française, qui reparaît ces jours-ci en poche, publie un bien étrange livre sous le titre A'Encyclopédie capricieuse du tout et du rien.Le Robert définit l’encyclopédie comme un ensemble de connaissances.Des connaissances, il y en a à satiété dans ce volumineux fourre-tout.Dantzig a beaucoup lu.Il l’a prouvé avec son Dictionnaire.Cette curieuse encyclopédie nous apprend qu’il est aussi observateur de la vie sous toutes ses formes.Il peut tout aussi bien nous entretenir d’un auteur oublié du XVIe siècle (Christolfe de Beaujeu) que de personnalités évanes-^ centes dont Paris-Match fait son miel.Ce livre est à la fois irritant et fascinant.Entendez par là qu’il nous fait passer par des impressions de lecture diverses.Il multiplie les listes.Certaines sont hilarantes, d’autres sont inutiles.Dantzig apparaît comme un contemporain cultivé, curieux de tout, un brin snob, amateur de villes, aussi à l’aise à Rome qu’à New York, volontiers frondeur et pourtant porté vers l’extase.On a compris que l’objet qu’il nous propose a de quoi irriter.Que l’on soit dans le domaine privilégié des pulsions et révulsions purement personnelles ne fait pas l’ombre d’un doute.Avec le résultat qu’à une bonne dizaine de reprises m’est venu le désir de refermer cette faussé encyclopédie.Mais que pensez-vous de ce livre, à la fin?êtes-vous tenté de me demander.Tout et rien, pour en revenir à son titre.Je le conserve près de ma table de chevet.On ne sait jamais.De sa consultation dépend l’état dans lequel je dormirai.Rêve ou cauchemar, c’est selon.Collaborateur du Devoir IN MEMORIAM Stéphane Audeguy Gallimard, «Le Cabinet des lettrés» Paris, 2009,112 pages CORRESPONDANCE 1946-1970 Jaccottet/Ungaretti Gallimard, «les Cahiers de la NRF» Paris, 2008,246 pages ENCYCLOPÉDIE CAPRICIEUSE DU TOUT ET DU RIEN Charles Dantzig (irasset Paris, 2009,790 pages Gilles Archambault c* ¦: ¦c -z c Bc Max-: c ¦ c ¦c c L E K v 11 I H ¦ I' K S S A M K I) I 2 8 F K V R I E H E T I) I M A \ (' HE I M A H S 2 II II 9 LIVRES ESSAIS QUÉBÉCOIS L’islam est-il un humanisme ?PHILOSOPHIE Louis Cornellier Avocate québécoise d’origine algérienne, Samia Amor est croyante.Le Coran est son guide.Dans L’Islam, un petit ouvrage qui paraît dans la collection «25 questions» chez Novalis, elle présente une vision rassurante de sa confession religieuse.Selon elle, en effet, «le prophète a répandu un message dans lequel l’organisation conjugale, familiale et sociale islamique utilise l’instrument de la délibération qui n’a rien à envier à la démocratie en tant que forme de délibération».Contrairement à certaiifes idées reçues, répandues même dans la communauté musulmane, l’islam respecterait la liberté de religion et professerait l’égalité entre les hommes et les femmes.Sarnia Amor reconnaît que deux versets coraniques attribuent à l’homme une forme d’autorité sur la femme, mais elle précise que cette autorité est plus un devoir qu’un privilège et doit être interprétée comme une responsabilité supplémentaire.«Cependant, ajoute-t-elle, si elle est concevable au niveau économique et dans un contexte d’époque de fermeture du marché de l’emploi aux femmes, cette responsabilité devient problématique dans le monde contemporain.» A quelques reprises, d’ailleurs, Samia Amor se réclame «de nombreuses féministes islamiques» qui contestent «un courant conservateur religieux».Les musulfnans, par exemple, peuvent épouser des juives ou des chrétiennes, mais un interdit s’applique aux musulmanes qui voudraient faire de même.Il faudrait, dit la croyante,
Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.
Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.