Le devoir, 27 novembre 2004, Cahier F
LE DEVOIR.LES SAMEDI 27 ET DIMANCHE 28 NOVEMBRE 2 0 0 4 EN APARTÉ Le feu des bombes Page F 2 I 4 LITTÉRATURE Les livres à la radio avec Robert Prud'homme Page F 3 H/ «Je ressuscite depuis des décennies dans Côte-des-Neiges», annonce, comme un oracle, la première phrase du roman La Brûlerie, d’Émile Ollivier, publié à titre posthume chez Boréal.Au cours d’un entretien que nous avions eu pour ce journal, il y a quelques années, Émile Ollivier m’avait confié que, chez les Haïtiens, le corps humain abrite plusieurs âmes.«Nous ne sommes pas seuls», avait-il dit alors en riant.À la lecture de La Brûlerie, on ne peut s’empêcher de saluer ce don fabuleux qu’a la littérature de cueillir un peu de ces âmes et de faire revivre, quelques secondes, et dans tout leur éclat, les auteurs pourtant disparus.CAROLINE MONT PETIT mile Ollivier aimait marcher.I)u- Erant des décennies, il a arpenté Montréal, sa ville d’adoption, a tenté d’en comprendre les impulsions, a mesuré ses saisons, aussi.Il s’y est fait des amis, a observé ses passants.Dany Laferrière, Haïtien d’origine et écrivain comme lui, a écrit de lui qu’««»« *« 4 m J., Janice Nadeau Marie-Francine Hébert (.) un univers pictural et narratif fascinant, d’une intensité rarement atteinte efd’une audace terrible.Gisèle Desroches - Le Devoir Prix Alvine-Bélisle 2004 Sceau d’argent du Prix du livre M.Christie 2003, catégorie 12-16 ans Finaliste au Grand prix du livre de Montréal 2004 Prix littéraires du Gouverneur généra! 2004 Littérature jeunesse - catégorie illustrations Prix illustration jeunesse du Salon du livre de Trois-Rivières 2004, catégorie Relève LUX - grand prix illustration 2004, catégorie livre Prix Marcel-Couture 2004 Les 4oo coups Il est dit chez Finley que la route vers l’Ouest mène aussi à l’Est, et que le chemin du départ est celui de l’arrivée.C’est pourquoi l’on voudra relire ces pages très condensées, tout en imaginant ce que le navigateur d’Halifax peut bien nous écrire à l’heure qu'il est.LES INDES ACCIDENTELLES Robert Fmley Traduit par Ivan Steenhout La Pleine Lune Lachine, 2004,125 pages Des livres pour savoir voit Uiimt ln< fcw 391 p.25,95 $ -Isabelle Boisclajr- Ouvrir la voie/x.Le processus constitutif d’un sous-champ littéraire féministe au Québec (1960-1990) • Une étude qui décrit les différentes étapes du processus qui a permis l’intégration des femmes dans la vie littéraire.—f— Editions Nota bene ACTUALITÉ Trois éditeurs se regroupent L’objectif?Défendre la place des livres, des écrivains.et des éditeurs C A R O 1.1N E MONTE E T1T Les livres ont-ils leur place à la radio, à la télé, dans les journaux?Ont-ils même encore leur place à l’école?Ce sont des questions que plusieurs artisans du livre se posent Trois éditeurs, respecté veinent de Montréal de Québec et de Trois-Rivières, ont décidé de mettre en commun leurs ressources pour prendre une place dans La société.Les Editions du Noroît, L’Instant même et Le Sabord ont en effet fondé un nouveau regroupement, nommé L’Archipel.Iœ regroupement se prépare à organiser divers événements, redonnant aux livres et aux écrivains québécois un espace qui leur est tie plus en plus refusé.«Nous voulons reaffirmer le rôle de l’édition — du moins poser la question de son existence dans les conditions qui lui sont maintenant faites — mm seulement comme commerce, mais comme aventure humaine, esthétique», ont écrit les éditeurs dans le communiqué.Reste-t-il un espace public hors de la culture de masse?demandent-ils.En entrevue, l’éditeur de L’Instant même, Gilles PeUerin, explique que les projets de L’Archipel pourraient inclure des colloques et des lectures de poésie, qui se dérouleraient successivement dans les trois villes de Montréal, Québec et Trois-Rivières.le regroupement pourrait également s’attarder à collectionner des archives, qui pourraient emprunter un support audiovisuel Gilles Pellerin évoque des en- SOURCK l'INSTANT MfMK Gilles Pellerin (revues possibles avec l’écrivain Claire Martin, qui, à 90 ans, constitue une partie de la mémoire littéraire du Québec.les éditeurs Paul Bélanger, du Noroît, Denis Charland, des éditions d’art Le Sabord, et Gilles Pellerin avaient convié le public au lancement de leur regroupement, au mois d’octobre dernier.les trois éditeurs sont et demeureront distribués par des entreprises distinctes, respectivement Dimedia pour L’Instant même, Fides pour le Noroît et Prologue pour le Sabord.Ils pourraient cependant mettre en commun certaines ressources, dont celles affectées aux relations avec la presse.Le Devoir Olivieri librairietbistro Olivieri Au cœur de la littérature Lundi 29 novembre à 19 heures Entrée libre 5219.Côte-des-Neiges Métro Côte-des-Neiges RSVP : 739-3639 DANS LE CADRE DES LUNDIS DU CRILCQ UNIVERSITÉ DE MONTRÉAL Causerie avec Madeleine Gagnon Écrire l’entrevu Poète, romancière et critique, elle a fait paraître notamment Retailles, Rêve de pierre, Les femmes et la guerre, Mémoires d’enfance et Le chant de la terre.Animatrice Catherine Mavrikakis Avec le soutien du Conseil des Arts du Canada ° B o F t R E y P £ R R t Kennedy J une vie I comme f aucune > autre de Geoffrey Perret 432 pages -26,95 $ •ncf* de ¦e portrait unique KENNEDY comme aucune nous transmet une image vivante et réelle de JFK, nous le révélant dans toute sa vitalité, son originalité et son charme.Passionnant ! ^ * tw.LbeÎEqxeacn O « # OUfIKOt MfOtA SîfTr— encre de nuit 1 F 4 LE D E V (J I H , LES SAMEDI 27 ET DIMANCHE 28 NOVEMBRE 2 0 0 4 Littératdhe Les petites femmes du soir Avec une cinquantaine de pieces de théâtre, de romans et de récits, l’œuvre de Michel Tremblay a un pouvoir d’attraction inégalé.Les Eeux et les personnages peints par l’écrivain, largement inspiré par la culture populaire, sont devenus des icônes de la littérature québécoise.On aime cet univers original dans lequel on s’installe avec surprise, avec étonnement, où les personnages marqués par des destins baroques emportent tout sur leur passage.On le fuit aussi Des lecteurs sont convaincus que le fourmillement d’histoires, où les haines sourdes et exacerbées occupent une grande place, leur est désormais familier et que l’auteur ressasse les mêmes thèmes qui lui sont chers et les mêmes images qui l’obsèdent depuis quarante ans.Au-delà des regards divergents, les livres de Michel Tremblay continueront de susciter une fascination durable à cause de la modernité tragique de son œuvre.Le romancier possède en effet cette qualité rare d’attirer le lecteur dans les profondeurs humaines sans le prévenir et de l’y installer.En témoigne une fois de plus Le Cahier rouge, qui nous propulse dans le monde des travestis.Ces êtres d’apparence, insupportables de frivolité et de gaieté exubérante, sont des écorchés maltraités par la vie.Leur déguisement de lamé et de paillettes de couleurs vivçs, leur autodérision, cachent des douleurs muettes.Ecrire, pour Michel Tremblay, c’est «aller et venir entre le miroir qui reflète et le masque qui dissimule», comme le suggère Borges dans son conte Le Miroir et le Masque.En contrepoint, tout au long de son récit il y a des passages graves où la fabulation se plie à la réalité.Tourbillon sans fin A la fin du Cahier noir, premier de la série des cahiers de Céline (2' cycle des Chroniques du Plateau Mont-Royal), Céline Poulin quittait le restaurant Sélect où elle travaillait comme serveuse.Repêchée par Fme Dumas, la patronne du Boudoir, elle est devenue hôtesse et animatrice dans cette «maison close pour hommes avertis».La jeune naine de vingt-deux ans, bien dans sa peau pour la première fois de sa vie, fait l’apprentissage de la liberté et de l’écriture.Dans son Cahier rouge, elle consigne la chronique passionnante et délurée de ses amis travestis, qui tournent le dos au «quotidien exaspérant de médiocrité» et laissent dans leur sillage une explosion de rires et de vitalité contagieuse.À l’été 1967, Montréal est plongé dans l’effervescence de l’Exposition universelle.Pour les travailleurs de la nuit du Red light se profilent «six mois d’intolérance et de respectabilité à tout crin».La Main, enroulée sur elle-même, résiste à l’ordre établi, fait des pieds de nez «à la soi-disant normalité», décidée à maintenir coûte que coûte «son atmosphère festive et son côté party sans fin».Le lecteur bascule dans ce qui ressemble à un tour-billon sans fin de «fun noir, débridé, incontrôlable».Le romancier a observé assez longtemps et avec assez d’attention cet univers de «petites femmes du soir» pour recréer les ambiances de leurs nuits aux mille et un plaisirs, des plus interdits aux plus inavouables.Parmi les personnages connus qui gravitent autour ' M Suzanne Gi guère du Boudoir, la Duchesse de Langeais demeure sans conteste, aux côtés de Fine Dumas «maîtresse de la machination compliquée, de la manigance bien ourdie et de l’intrigue confuse et sans issue», le personnage le plus flamboyant et le plus drôle de ce Cahier rouge.Il faut la voir faire sop apparition au Boudoir, métamorphosée en reine Elizabeth II comique, «obèse, boudinée dans un fourreau abondamment fleuri de la même couleur que le chapeau et le visage tellement recouvert de poudre de riz qu’elle ne semblait plus avoir de traits», trainant derrière elle son «quatuor d’estafettes et sa pitoyable cour».L’écrivain exploite le côté ludique des travestis dans une prose hallucinée et des dialogues irrésistibles de drôlerie.Dans une autre scène, un morceau d'anthologie, il nous montre la Duchesse baratineuse, déchaînée contre les clients français que Le Boudoir n'impressionne pas.Elle leur coupe sans cesse la parole, multiplie les œillades coquines et les jeux de mots à double sens, voltige d’une table à l’autre, les enroule autour de son petit doigt en moins de cinq minutes et les défie: «Vous êtes pas icitte pour critiquer, vous êtes pas icitte pour dire que vous comprenez pas c’qu’on vous dit, vous êtes pas icitte pour bayer aux corneilles en trouvant toute plate pis toute mauvais, vous êtes icitte pour avoir du fun, pis si vous vous laissez faire, un peu, vous allez en avoir! Le fun, c’est notre spécialité, au Boudoir!» Le reste de la soirée est un véritable triomphe, écrit Céline.Incontestable talent Le récit s’essouffle quand Fine Dumas, le jour de ses soixante ans, emmène son extravagante famille visiter l’Exposition universelle.La visite désopilante annoncée traîne en longueur, se perd dans l’abondance encombrante d’anecdotes.Pour autant, le romancier ne perd jamais de vue son groupe de femmes piaillantes et énervées.De rebondissements en coups de théâtre, le récit s’emballe de nouveau jusqu’à la scène finale, qui nous atteint en plein cœur, quand la belle voix de mezzo de Fme Dumas monte dans l’air saturé de parfums et de relents d'alcool.«Des yeux se fermèrent, des têtes se baissèrent, peut-être pour cacher une trop forte émotion.» La charge émotionnelle du récit et la vision de l’écriture de Michel Tremblay — une porte ouverte sur l’humanité souffrante — s’imposent comme les lignes de force du Cahier rouge.Oubliant les petites imperfections du récit, le lecteur quitte Le Boudoir en liesse, encore étonné d’avoir ri autant et ému devant les destins ébréchés, brisés et rapiécés des travestis, des êtres complexes et attachants.Avec un sens inné de la narration, un humour pétillant, une langue très personnelle et une imagination fertile, Michel Tremblay nous donne une fois encore, avec Le Cahier rouge, la mesure de son incontestable talent.LE CAHIER ROUGE Michel Tremblay Leméac/Actes Sud Montréal, 2004,336 pages it ter de* c o I é g ' c n s VOOR >an Bouyou« Atcatu Andrée A.ïraïicwe Michèle PRIX UTTERAWh DES :quoi là D’Amo' Pèloquin ïoüe ie Pendu Ret es yeux Us Allusifs Seuil Trempes Québec Amérique Boréal m ’Afrique des autres LE DEVOIR FONDATION I Marc Bourgie BANQUE NATIONALE C iUlcq #RADI0 Cufture et Commun testions Québecrara Comui ONiati n nux • Éducation r Québec S h scabr.n, media Cet Artaud venu d’ailleurs MICHEL LAPIERRE En 1937, un Français de quarante et un ans qui vagabonde en Irlande sur les traces des druides et de saint Patrice se trouve dans un tel état d’exaltation mystique qu’on l’emprisonne a Dublin pour ensuite l’expulser.Interné dans un hôpital psychiatrique de Normandie, il se dit grec et prétend s’appeler An-toneo Arlanapulos.En 1940, sous l’Occupation, Antonin Artaud se trouve, cette fpis, enfermé à l’asile de Ville-Evrard, près de Paris.Dans une lettre, il réclame désespérément de l’héroïne à son ami Jean Paul-han, en plus de lui dire : «Vous ne pouvez pas me laisser ici en proie aux larves des damnés qui me mutilent chaque nuit un peu plus la tête et dont le défilé incessant me mange le ventre et l'anus.» Cette lettre inédite, qui est à la fois celle d’un fou authentique et celle d’un poète inspiré, on peut la lire dans les Œuvres d’Artaud que Gallimard vient de publier en un seul volume dans la collection «Quarto».En plus de contenir de nombreux textes inédits ou introuvables, l’édition établie,, présentée et annotée par Evelyne Grossman réunit tous les livres marquants de l’écrivain.Bien qu’elle soit massive, elle a le grand avantage d’être plus maniable et plus accessible que les vingt-six volumes des Œuvres complètes, édition qui de toute manière demeure encore inachevée.Grâce à un choix judicieux des écrits et à une présentation chronologique fouillée, Evelyne Grossman nous révèle à quel point la frontière est vague entre les pages dictées par la folie et les pages inspirées par la lucidité.En ce sens, son travail est inestimable.Il nous restitue la profonde unité de la vie et de l’œuvre d’Artaud en nous montrant que la démence du malade et la pensée du poète s’éclairent mutuellement.Les «larves des damnés» qui, selon la lettre à Paulhan, dévorent à l’asile, en 1940, les viscères d’Artaud, nous pouvons déjà en deviner la présence, en 1926, dans les Fragments d’un journal GALLIMARD / MAN RAY TRUST .Antonin Artaud par Man Ray.d’enfer.Le poète, alors lucide, y déclarait : «]e suis homme par mes mains et mes pieds, mon ventre, mon cœur de viande, mon estomac dont les nœuds me rejoignent à la putréfaction de la vie».Cette définition charnelle et tragique de l’identité humaine lui inspirera, bien sûr, l’idée d’un théâtre plus physique que verbal, habité par le thème de la cruauté.Le double du théâtre Artaud développera sa conception novatrice de la dramaturgie entre 1931 et 1935, pour la divulguer par la suite dans le plus célèbre de ses livres: Le Théâtre et son double.Mais, compte tenu de l’ensemble de ses écrits, le poète nous entraîne beaucoup plus loin dans l’exploration de l’être humain.Le double du théâtre, n’est-ce pas la vie elle-même?«Il yarn mystère dans ma vie», écrit Artaud, en 1946, à la critique Marthe Robert.Il lui précise qu’il n’est pas né à Marseille en 1896, mais qu’il a seulement passé par cette ville.«Parce qu’en réalité, lui explique-t-il, je ne suis jamais né et qu’en vérité je ne peux pas mourir.» En refusant toute philosophie et toute religion, Artaud élabore une mystique personnelle paradoxale, contemplation agnos- tique et blasphématrice qu’on aurait tort de trouver complètement insensée.Aucun écrivain n’aura eu mieux que lui la conscience d’être un créateur.La démence et l’enfermement auront conduit Artaud à voir dans Fart, et en particulier dans l’écriture, les «armes» du souffle de son propre corps.Ce sont là les seules armes capables d’abattre l’univers, cette somme d’illusions qui le mutilent, lui, Artaud, l’unique réalité, le créateur de lui-même et de tout le reste.«Cest moi qui ai fait mon corps et non un père et une mère», affirme l’écrivain qui ne tolère aucun dieu, hormis sa propre chair vivante et vivifiante.«Je viens d’ailleurs», proclame-t-il.Au cas où nous ne l’aurions pas deviné, il tient à nous préciser que «dieu de son vrai nom s’appelle Artaud».La déification prend un sens très subtil lorsque le poète laisse entendre que «cette espèce de chose innommable entre le gouffre et le néant» pourrait aussi s’appeler Artaud.Dieu de chair, dieu fragile, dieu incertain, Artaud est sur la corde raide entre le gouffre ténébreux de la folie et le néant souverain de la lucidité.Si la folie le rend mystique, la lucidité le rend athée, c’est-à-dire négateur de lui-même.Pour sortir de ce dilemme existentiel, le dieu Artaud se pose une très belle question: «De quoi remplirai-je le néant?» Dans une maison de santé d’Ivry-sur-Seine, en 1947, un an avant sa mort, le poète, en se penchant sur la vie et l’œuvre de Van Gogh, déclare: «Même le néant je sais ce que c’est, et je pourrai dire ce qu’il y a dedans».D avoue enfin à mi-mots qu’il a déjà plongé dans le néant de son esprit pour le remplir de son corps créateur.«Je reconstruirai l’homme que je suis», nous lance le dieu Artaud en supposant que le but de la littérature n’est ni d’adorer le divin ni de l’abolir, mais tout simplement de le changer.ŒUVRES Antonin Artaud Gallimard Collection «Quarto» Paris, 2004,1792 pages ROMAN QUÉBÉCOIS Le passé recomposé CHRISTIAN DESMEULES TT ieillir, c’est comprendre que " V le tout, aussi vaste, aussi minuscule qu’il soit, est la somme des parties», estime le narrateur du second volet de la suite romanesque d’Antonio D’Alfonso amorcée en 1990 avec Avril ou l’anti-passion (VLB éditeur).Poète, essayiste, cinéaste indépendant, Antonio D'Alfonso est aussi fondateur des Editions Guernica.Né à Montréal de parents italiens, D'Alfonso habite Toronto depuis 1993 mais navigue depuis toujours entre trois langues, trois pays, trois cultures.Un questionnement identitaire qui forme le noyau de son œuvre.A 48 ans, «pessimiste incorrigible qui rit tout le temps», Fabrizio Nette est un cinéaste déçu.Réalisateur de documentaires sur le crime organisé, poète sans conviction, marié trois fois et divorcé à quatre reprises, il voit sa vie comme on regarderait un champ de ruines.À l’occasion de la présentation de son dernier film dans le cadre du Festival des films du monde de Montréal, Fabrizio Not-te revient le temps d’une journée dans sa ville natale — une ville qu’il a quittée il y a déjà longtemps, «comme un adolescent qui se sauve de sa maison paternelle».L’accueil critique hostile, sinon indifférent, que l’on fait à son film (une fiction intitulée Antigone Pacifica) le laisse plutôt imperturbable.N’avoue-t-il pas être devenu indifférent à lui-même?Autrefois grand lecteur de romans, il croit pourtant de moins en moins au pouvoir de la fiction: «Le romancier pousse en vain son doigt partout en quête du point G, tandis que l’essayiste l’atteint à chaque fois, sans aucune difficulté.» Fuyant la conférence de presse, Fabrizio remonte en taxi tout le boulevard Saint-Laurent.Du sud au nord, de la rue Saint-Antoine jusqu’à la rivière des Prairies, il remonte la mémoire et le CERTIFICAT-CADEAU 10 DIX DOLLARS Applicable sur tout achat de SOS et plus ne peut être Jumelé 0 aucune autre promotion I* MDL marché du Hure Librairie agréée 801, de Maisonneuve Est Angle St-Hubert*métro Bern (514) 288-4350 10 DIX DOLLARS Choisissez uos cadeaux parmi plus de 50 000 Hures et bandes dessinées Valide jusqu’au 19 décembre 2004 Association des professionnels de I enseignement du français au collégial La place de la littérature dans les cours de français au collégial Le samedi 27 novembre à 14hOO, Au salon (3*) des Terrasses Saint-Sulpice, 1680 de la rue Saint-Denis à Montréal Entrée libre.Discussion avec Anne-Marie Aubin du Cégep de Saint-Hyacinthe Anne-Marie Cousineau du Cégep du Vieux-Montréal Nicole Brassard, écrivaine Jean-Claude Germain, écrivain Jean Larase de l’Université de Montréal Daniel Loiselle du Collège de Sherbrooke et coordonnateur provincial de français temps.Comme s’il feuilletait un album de finissants, sa topographie personnelle de la Main, avec ses onze sections, se déploie devant lui tandis que les souvenirs émergent «comme un bouillonnement d’images»: la Vieille, Chinatown, Little India, la Hip, la Piccola Italia, etc.Au bout de sa course, boulevard Gouin, fumant un joint sur un banc qui fait face à la rivière des Prairies, Fabrizio contemple les années qui passent, les rues qui changent de nom, les amours et les rêves qui s’évanouissent.Face à cette mémoire mouvante, aux premiers amours en chair et en os (comme cette Marise Therrien adorée depuis toujours qui le relance), se fait sentir plus que jamais un immense besoin de solidité.En pleine nuit, de retour à Toronto, il s’empressera de rejoindre le petit foyer familial, les deux femmes de sa vie, les deux grands piliers qui le soutiennent dans cette marée d’incertitude: son épouse Ada et leur petite fille Rasa.Portrait composite d’un homme au milieu du chemin de sa vie, égaré entre ses amours et ses échecs comme au cœur d’une «forêt obscure» (Dante), Un vendredi du mois d’août est une journée dans la vie d’un Fabrizio Notte {«Fabrice nuit») qui avance en tâtonnant dans son obscurité d’homme libre.Dans un maelstrom d’images, de souvenirs, de réflexions, Antonio D’Alfonso, par la voix d’un alter ego moraliste mais sans prétention, y enchaîne les phrases sur la vie et l’amour tout comme les réflexions lucides et détachées, extrêmement personnelles, sur l’art et l’artiste — ce qu'il nomme avec dérision ses «bêtises prosaïques».Comment être cinéaste tout en se comparant à Cassavetes, Godard ou Nanni Moretti?Comment supporter l'échec?«On ne peut pas tous être des dieux, reconnaît-il.Je fais partie des bûcheurs qui ne font pas grand’chose, qui le font avec amour et sincérité.» Beaucoup de choses tiennent dans ce petit roman difficile à résumer.Aussi dense qu’une vie d’homme, incertain et brouillon, balançant entre le rêve et le réel, le roman atteint sa cible en touchant un lecteur parmi tant d’autres.UN VENDREDI DU MOIS D'AOÛT Antonio D’Alfonso Leméac Montréal, 2004,142 pages LE DEVOIR.LES SAMEDI ET DIMANCHE 28 X O V E M B R E 2 O O 4 Livres >Vi ESSAIS QUÉBÉCOIS Allègres entretiens Le beau spectacle de deux paroles libres qui ne craignent pas de se brusquer mutuellement, celles de Claude Jasmin et de Francine Allard JM aime les entretiens * decrivains qui sont capables de traiter d'autre chose que de leurs seules écritures.Dans le cas de Claude Jasmin, c’était gagné d’avance: l’homme, c’est ce qui fait son charme, se prononce toujours sur tout et particulièrement sur l’écriture des autres.En toute sauvagerie, bien sûr, mais avec un enthousiasme sans équivalent en nos terres.Sa correspondante, Francine Allard, allait-elle être à la hauteur?Moins connue que le patriarche de Villeray, la romancière et essayiste ne se présentait tout de même pas les mains vides à la tribune.Auteure, entre autres, d’un amusant Défense et illustration de la toutoune québécoise et d’un énergique recueil d’opinions intitulé C’est pas toujours drôle, elle avoue souffrir «de logorrhée verbale», et on pouvait prévoir qu'elle ne s’en laisserait pas imposer par le polémiste perpétuellement en feu.Résultat?Cet Interdit d’ennuyer, qui, en effet, n’ennuie pas parce qu’il offre le beau spectacle de deux paroles libres qui ne craignent pas de se brusquer mutuellement afin de faire advenir leur substanüfique moelle respective.«J'ai découvert, écrit Jasmin en fin de parcours, une jeune sœur en imprécations diverses, aussi en enthousiasmes candides, ce qui me ravit.» Francine Allard, elle, se réjouira de cette rencontre entre des «grandes gueules aimant la controverse, discutaillant sur tout».Tout, ici, c’est-à-dire, d'abord, la situation de la littérature qué- u i s Corn elher bécoise.Frustrée, la romancière «pas sortie du peloton» s’en prend aux éditeurs qui prennent les auteurs de haut, aux médias électroniques qui n’invitent Jasmin qu’«à cause de [son] franc-parler, de [ses] belles dents blanches et de [sa] fière allure de grand-père qui cause en masse», mais pas pour son œuvre, aux enseignants qui n’ont pas de culture littéraire et, conséquence du reste, au trop maigre lectorat.Fidèle à lui-même, Jasmin, Y «optimiste de nature», lui réplique que les éditeurs ne lèvent jamais le nez sur le vrai talent, qu’il refuse les ghettos littéraires et qu’il souhaiterait donc «que l’on parle de nos livres entre — ou pendant — un show de variétés populaire [.], durant les intermissions d’une partie d’éliminatoires du hockey ou bien aux pauses d’un quiz populaire», qu’il refuse aussi de blâmer les jeunes profs qui «ressemblent à notre monde», répétant jusqu’à plus soif que le seul problème, généralisé, «c’est qu ’il n’y a plus guère de lecto-rat», cause, et non conséquence, de ce qui précède: «Une seule vraie question, Francine: est-ce que le public se plaint de cette absence d’émissions sur nos lipres?Euh.Non, évidemment.» A qui la faute?A l’absence d'offre soutenue et conséquente, dit Allard.A l’absence de demande, réplique Jasmin.Or, pour donner raison au second, il faudrait au moins que ce que suggère la première, en ce qui a trait aux médias et aux écoles, ait été réellement essayé, ce qui, jusqu'à preu- À la mémoire de Jacques Derrida UNE SOIRÉE DE LECTURES Textes de Jacques Derrida, textes pour Jacques Derrida AVEC LA PARTICIPATION DARTISTES, ÉCRIVAINS ET PHILOSOPHES RÉUNIS PAR GEORGES LEROUX, CLAUDE LÉVESQUE ET GINETTE MICHAUD MUSIQUE : LES VOIX HUMAINES, SUSIE NAPPER ET MARGARET LITTLE VOIX: JEAN MARCHAND, CHRISTIANE PASOUIER Vendredi le 3 décembre à 18 h 00 au Théâtre de Ouat’Sous (100, AVENUE DES PlNS EST, MONTRÉAL) À CETTE OCCASION SERA LANCÉ le Cahier de L’Herne consacré à Jacques Derrida.CETTE SOIRÉE EST ORGANISÉE PAR LE DÉPARTEMENT D ÉTUDES FRANÇAISES DE L UNIVERSITÉ DE MONTREAL, LE CENTRE DE RECHERCHE INTERUNIVERSITAIRE SUR LA LITTÉRATURE ET LA CULTURE QUÉBÉCOISES, EN COLLABORATION AVEC LE THÉÂTRE DE QUAT SOUS ET LA LIBRAIRIE GALLIMARD.crçjLCQ ocat sors B rairie Gallimard ENTRÉE LIBRE- RÉSERVATION CONSEILLÉE AUPRÈS DU CRILCO (514) 345-7369 L i b e r Guy Durand Pour une éthique de la dissidence Liberté de conscience, objection de conscience et désobéissance civile 160 pages, 18 dollars ve du contraire, n'a pas été fait.Aussi, là-dessus, je conclurais: Allard, 1; Jasmin, 0.La bonne littérature Tout, ensuite, dans ces entretiens, c'est aussi la conception de ce que c’est que de la bonne littt^ rature.Jasmin se déclare mi partisan résolu de l’autofiction et affirme en être arrivé, sur le tard, à la conviction qu’il n’y a rien d’autre d'intéressant et de vrai.Vive, écrit-il, Y «autobiographie camouflée»\ Et pour cela, il faut écrire par vocation, non par métier «f écris, j’écrivais quand ça.m’élançait! Pas d’autre mot.Quand j’en pouvais plus d'une histoire qui gigotait dans ma bedaine d’homme enceint.» Son idéal, qu’il clamera deux fois: «Ne pas ennuyer, jamais.» Et il enverra au passage sa traditionnelle claque aux écrivains subventionnés qui croient que la littérature est un métier.Au sujet de l’autofiction, sa correspondante commencera par le contredire: «Le monde est assez vaste pour ne pas avoir besoin de choisir ceux qui nous sont proches pour en faire des personnages vertueux ou des salauds.Peut-être vous êtes-vous trompé en étalant votre vie personnelle au grand jour comme vous l'avez fait?Peut-être que l’écrivain se doit d’être pudique, après tout.» Jasmin, toutefois, insistant, finira par lui tirer peu à peu les vers du nez, par la faire abondamment parler de ses rapports houleux avec ses père et mère, au point où elle avouera enfin: «J'ai commencé à écrire un nouveau roman, sans cachotteries, sans anonymat.Un vrai roman d’écrivain impudique, comme vous m avez exhortée de le faire.Un roman intitulé pour le moment Le Frère.•> Le vieux singe, qui rêvait d'ètre le Picasso du Quebec avant de devenir «le petit secrétaire .fidèle des gens de [son] quartier, Villeray».aura encore fàit mouche.Afin de ne pas nous ennuyer, nos deux incontinents de l'opinion parleront aussi de Bour-gault, à qui ils rendent hommage, du féminisme, que dénonce Allard au nom d'une position «proenfants», de la littérature jeunesse, qui ne se réduit pas à des livres pour enfants, de leur famille, beaucoup, de leur propre perception d'eux-mèmes.Jasmin le superbe et Allard l’humoriste plus fragile, et, enfin, surtout dans le cas du premier, de la lecture comme nourriture vitale.Vifs, empreints de cette criante sincérité qui fait le charme distinct des écrivains issus de milieux populaires (la madame docteur se défend bien.d’en être une et rappelle son Verdun natal) et, au total, plutôt substantiels, ces entretiens respectent allégro ment le programme qu’annonce leur titre.louiscomelliertajxirroinfo.net INTERDIT D’ENNUYER Francine Allard et Claude Jasmin Triptyque Montréal, 2004,192 pages ANNIE PERRAULT Le Désordre de la petite chambre Une écriture qui porte à son point culminant la chimie des âmes vagabondes et décalées.LES HERBES ROUGES / POESIE Les Éditions LOGIQUES Les CHSLD ont pour mission d’offrir un milieu de vie substitut.Pour la liberté d’être nous entraîne dans l’univers de ces centres d’hébergement, des institutions mal connues, qui revêtent pour les aînés et leur famille une importance capitale.Une invitation à la réflexion.Pburii |ïberté j|MU*e JSri if S> 3**° SS SSSSS5SE.•“=25 ™- Pour la liberté d'être Marguerite Mérette Éditions Logiques 272 pages 22,95$ En vente dans toutes les librairies.BANDE DESSINÉE Tout en diaporama et en naïveté FABIEN D EGLISE On en rigole mais on s'en en nuie: les soirees diaporama | sur écran blanc déplié au milieu j des meubles en méla-| mine du salon, un sa-I medi soir de 1980, I avaient tout de même ! leur charme.Et plus I encore quand elles devenaient un prétexte ludique pour plonger dans les petits bouts d’histoire en images de la famille, a sans doute un jour pensé la bédéiste Line Gamache.la chose est d’ailleurs facile à saisir en tournant les pages du premier long récit en vignettes de cette illustratrice qui.à l’heure de la télé-réalité, decide elle aussi d’exposer son intimité.Tout en naïveté et en diaporama.Té malade, toi! (Zone convective) propose donc une incursion dans la vie de Line vue à travers l’existence paisible de sa jeune sœur Marie-Fleurette-Josée, née en 1964 «avec un trou dans le palais» et un handicap intellectuel qui ne la rend pas moins attachante pour autant.Qu’on se le dise donc: le syndicaliste Michel Chartrand ne devrait certainement pas apprécier l’œuvre graphique bien de son temps car, au til de ce journal en images, c’est bien entendu de human qu’il est question.Human sympathique, human simpliste.Mais human tout de même.Et, forcément, certains aiment.D’autres moins.De la naissance à l’adolescence, cette Josée un brin attardée — que la bédéiste surnomme «petit ange»! — devient donc le til conducteur d’une histoire folle qui explore l'existence passée de la famille Gamache quelque l>art près du Richelieu.C'est un endroit où les voisins conjuguent leurs relations à autrui au temps de l’obscurantisme, où l'Expo 67 fascine et où le cancer vient parfois bouleverser l'existence d'une famille.Mais c’est aussi une vie où les petits riens et les banalités du quotidien deviennent rapide ment d'incroyables aventures pour les frères et sœurs de la petite Josée.Dans cette ratatouille de souvenirs, les propos ne sont pas toujours légers.Mais grâce à un coup de crayon d'une naïveté in croyablement naïve, des traits grossiers, des perspectives douteuses — mais pas désagréables — et une trame narrative volontairement enfantine, l’exercice de voyeurisme devient un peu plus digeste.Même si, par moments, il est un peu difficile à justifier.Le Devoir TÉ MALADE, TOI! line Gamache Zone convective Montréal, 2004,64 pages Olivieri Causerie-dégustation librairie »bistro Obtr* ARMONISEZ INS ET METS Au cœur de la gastronomie Jeudi 2 décembre.19 h Causerie (sauf amis) 5 $ Dégustation (en sus) 12 S WtiUKÊÊ Jacques Orhon Harmonisez vins et mets Éditions de l’Homme Places limitées Billets en vente à la librairie 5219, Côte-des-Neiges Métro Côte-des-Neiges 739-3639 Animateur Alain Chanlat, professeur aux HEC, amateur de bon vin et de bonne chère De quoi riï-ôn téllement dans ce recueil ?De la mort, surtout, même si on ne meurt pas nécessairement dans chacune des histoires présentées ici.Mais quand on meurt, c’est allègrement.François Barcelo Rire noir nouvelles 240 p.• 24 $ .XYZ éditeur, 1781, rue SBint-Hubort.Montréal (Québec) HH 3Z1 Téléphone : (514) s25.21.70 • Télécopieur.(514) 525.75.37 Courriel: inf0@xy2edit.qr ca • www.xy2edit.qc.ca LE DEVOIR, LES SAMEDI 27 ET DIMANCHE 28 NOVEMBRE 2004 F 6 -*• Bloc-notes - Chats, livres et flacons Sus aux voix traitresses qui renvoient la littérature à la cuisine, parmi ses chaudrons! En fait, celle-ci ne s’épanouit jamais si bien que dans la pharmacie ou à travers un nid de virus.Croyez-moi sur parole.Pour tout dire, le dernier Salon du livre avait tout faux.Du moins, un fâcheux microbe, contracté on ne sait où, m’a-t-il rappelé à la dure le rapport intime et halluciné que les rhumes de fin de s' ison entretiennent avec les bons vieux bouquins de chevet Pour sûr, la thématique «maladie» risque d’avoir un effet éteignoir sur le marketing d’un salon littéraire du futur, mais devant l’affaiblissement du livre sous les coups d’Internet et autres écrans, autant prendre le taureau par les cornes et le jumeler d’emblée avec le mot «scrofuleux».Suffit d’expérimenter soi-même.La bonne vieille méthode empirique, /a que ça.Sur votre table de chevet, la carafe d’eau voisine le flacon d’Advil, le pot de Vix Vaporub exhale des émanations de camphre, le sirop à la codéine vous aspire en des nuées supérieures.Entre délire de fièvre et intoxication médicamenteuse, vous saisissez alors l’un des trois ou quatre ouvrages jonchant, épars, le sol autour du grabat Alors que les humains bien portants deviennent, sous l’empire du virus, plus encombrants qu’autre chose, les livres mais également les chats se révèlent les plus exquis des compagnons de chevet Chez moi, le gros matou poussif et lascif, laissé en pension par un ami voyageur, Bouddha thérapeute, règne sur l’antre du microbe et des livres.Il goûte ma compagnie d’humaine amoiphe qui épouse enfin son Odile Tremblay rythme somnolent dort ingurgite un peu d’eau, caresse ses poils félins, s’assoupit encore et parcourt des bribes d’un livre ou d’un autre.Incapable de vraie concentration, je voyage.Que dis-je?Je zappe, à travers des univers romanesques successifs, déformés et reformés au gré des divagations en cours.Le chat avachi sourit béat et complice.L’état fiévreux possède ses caprices et ses allergies.Il y a les livres qu’on abandonne vite fait Trop simplistes! Tel ce Dédé de Raymond Faquin, abordant la mort et la vie du chanteur des Colocs, Dédé Fortin.C’est fou à quel point les vivants parlent d’eux-mêmes à l’heure de commenter la trajectoire des suicidés.Je n’ai retenu qu’une phrase de ce DédéAk, reprise par l’éditeur en quatrième de couverture, pour les mêmes raisons que moi: «C’était l’histoire d'un gagnant qui se prenait pour un perdant.» Un bref moment le souffle inconsolable du musicien samouraï a flotté au-dessus du lit en hérissant les poils du chat Certains livres réclament un pouvoir de concentration hélas inaccessible en ces vapeurs brumeuses.Désolée! Trop effilochée du cabochon pour suivre Nancy Huston dans ses envolées sur Beckett Cioran et compagnie, lorsqu’elle désavoue les écrivains qui professent le desespoir.Déjà neurasthénique, grippee qui plus est j’aurais trop peur de lui donner tort ep vantant les vertus du spleen et de la mélancolie.A plus tard, promis! Entre deux sommeils, j’ai agrippé Voix indiennes, voix américaines de Nelcya Delanoë et Joëlle Rost-kowski, explorant la triste destinée des Indiens d’Amérique.«Suis-je mauvais parce que ma peau est foncée?Parce que je suis un Sioux?Que je suis né au pays de mes ancêtres et que je donnerais ma vie pour mon peuple et mon pays?», y demande Sitting Bull.Dans un demi-sommeil, sa voix résonne sans attendre un écho.De toute façon, le brouillard de la fièvre confond le jour et la nuit et les bruits s’étouffent Suis-je entre les pages d’un livre ou dans un songe qui en perpétue l’histoire en la déformant?«Les images du jour sont comme les visions de la nuit», écrivait Gérard de Nerval, lequel devait en connaître un bout sur les liens entre température et littérature.Le Cahier rouge, dernier roman de Michel Tremblay, m’entraîne quelque temps dans son bordel de travestis durant l’année de l’Expo.J’en lis un bout en rêve un autre.«Au pôle Sud, au moins, Usant des pingouins en tenue de soirée! Icitte, on a des soirées qui finissent en queue de pingouin!», clamait la Duchesse de Langeais avant l’assoupissement.Du coup, les pingouins viennent hanter mes rêves, pour bondir en valses folles avec la Duchesse et Sitting Bull.La littérature sous l’effet de la grippe est créatrice.Le lecteur ne gobe plus passivement les pages d’un autre mais devient interactif.Rêvant la suite et la réinventant à sa guise, il amalgame des univers pour le meilleur et pour le pire, devenu écrivain à son tour parmi ses nuées, avec la concentration et le jugement critique en veilleuse, mais bah! Ravi sur le moment de sa prose virtuelle.Hélas! le gros matou, excédé de se voir négligé au profit d’ouvrages mal déchiffrés, sonne la clôture du Salon du livre malade.Soudain, le voilà assis sur les pages ouvertes, pour mieux me foire la morale.Lissant ses moustaches, il assure que j’ai tout faux avec ma pharmacie littéraire, déclare le concept monstrueux parce que enfanté par de douteux miasmes enrhumés.Minou se pose plutôt en faveur d’un Salon de lecture dédié à ses semblables: les chats, éternelles muses des poètes.Et de me promettre, le cas échéant, d’y inviter les âmes de Colette, de Baudelaire, de Léautaud, de tous les écrivains amoureux des félins aux yeux de mystère.«Même votre Yves Beauchemin pourra entrer au Salon avec son Matou et Michel Tremblay en compagnie de Duplessis, le chat invisible du petit Marcel dans Les Chroniques du Plateau», susurre-t-il, aguicheur.Sur ce, l’animal me chassa, en me déclarant quasi guérie et prête à réintégrer dare-dare le monde amer des vivants.Sans doute s'était-il lassé de ma compagnie ou voulait-il s’enfiler sans témoins tous mes livres.otremblayaledevoir.com VITRINE DU DISQUE Les Cowboys au pouvoir LA GRAND-MESSE Les Cowboys fringanLs La Tribu (Sélect) Deux ans après l’album essentiel et substantiel qu’était Break syndical, voici La Grand-messe.Essentiel et substantiel aussi, mais un peu plus lourd sur l’estomac.On y retrouve leurs deux sortes de chansons: les pamphlets et les portraits.Pamphlets du genre de Huit secondes, où le parolier en chef Jean-François Pauzé pourfend les multinationales comme il le faisait dans Le Gars d’là compagnie (sur Motel Capri), et portraits criants de vérité comme la très touchante Hannah, qui en dit long sur la solitude et la désillusion.L’impression de lourdeur provient du ton, plus affirmé, plus autoritaire: les Cowboys savent qu’ils ont un large public, sur lequel ils exercent un réelle influence, et on comprend qu’ils ne prennent pas ça à la légère.Au point où, dans certaines chansons, on sent un ciblage, une intention, un ton plus moral, presque moralisant: Ti-cul, par exemple, semble s’adresser directement à leur clientèle d’étudiants, les exhortant à ne pas renoncer à leurs rêves et à faire leur chemin.Pour tout dire, le succès semble avoir rendu les Cowboys de moins en moins fringants et de plus en plus conscients: maintenant, c’est presque du Desjardins, en moins poétique.Ou alors du Loco Locass sans la densité ironique du langage.Cela donne des chansons éminemment valables et nécessaires, mais qui se prennent un peu trop au sérieux et qui laissent forcément moins de place aux Cowboys drôles et un brin nostalgiques qui nous donnaient aussi des chansons comme Heavy Metal ou Salut mon Ron!.Il y a bien Camping Ste-Ger-maine, avec son monde qui écoute «Elvis / Sur un vieux tape à cassettes/Avec d’là Laurentide tablette», mais on revient vite à ce qui va mal à la messe.Avec le succès, il y a aussi les moyens qui ont décuplé, et cela s’entend.La Grand-messe est un disque aux arrangements riches, à l’instrumentation variée, où le jeu des musiciens est très resserré et fignolé.On est loin du joyeux fou-toir des débuts: c’est à la fois tant mieux, inévitable et un brin dommage.On y gagne en finesse, on y perd en spontanéité.Autant le groupe maîtrise sa forme, autant il est sûr de ses opinions.C’est le genre de disque que l'on fait quand on est devenu un groupe connu et important.Après l’accession au pouvoir.Et le pouvoir étant par définition une chose dangereuse, l’abus n’est jamais loin.Avec Ixi Grand-messe, les Cowboys sont à ça d’en faire trop avec trop de moyens et trop d’assurance.Pour l’instant, les promesses sont encore tenues.Mais on a un petit peu peur pour la suite.Sylvain Cormier HOWTO DISMANTLE AN ATOMIC BOMB U2 Island (Universal) Pour s’exciter le poil avec la sortie de ce onzième U2 (je parle aux non-épilés de ce monde), il fout vraiment être Alzheimer.Le coup du retour des Irlandais au rock de base, on l’avait vu venir depuis au moins Zooropa, voire Achtung Baby!: une fois les sparages tech-noïdes épuisés, une fois les stades mille fois remplis, une fois lassé de Bono grimé en Méphisto et de Bono l'activiste, le quatuor allait fatalement revenir aux guitares qui sonnent comme des guitares, à la pulsation basse-batterie et aux refrains qui fessent En fait on le savait depuis que les Beatles et les Stones revinrent de leur trip psychédélique en 1968 avec Lady Madonna et Jumping Jack Mash.«Get back to where you once belonged», chantait Popaul avec les Bidules: personne n’a jamais échappé à ce p’tit goût de revenez-y.Même le coup du concert promo sur une plateforme de camion dans les rues de New York, émoi de la semaine dernière, fait un peu rigoler les Stones y avaient pensé en 1975.Excité ou pas, un nouvel album de U2 n’est pas rien.Oui, en effet le rock pur et dur leur va mieux que la recherche spirituelle et le désabusa ment de fin du monde.Autant se brasser les puces.Dès Vertigo, c'est patent on n’est pas là pour se poser des questions, mais bien pour vivre intensément De la même manière qu’on vivait intensément dans le temps.Ce n’est pas Sunday Bloody Sunday Redux, mais les chansons pourraient être des oubliées du Joshua Tree, Talbum le plus célébré du groupe.Sometimes You Can’t Make It, sorte de soul-rock à base de riff hachuré estampillé The Edge, crescendo imparable, fait plus U2 que U2.Sur les accords de City Of Blinding Lights, on peut chanter au moins cinq autres chansons de U2 que l’on a aimées: c’est exprès.Chaque titre répond ainsi à la commande: c’est toujours étrangement familier, et c’est toujours un succès en puissance Ce que ça vaut?En fait, on a le choix: ou bien on fait la mauvaise tête et on crie à l’autoparodie, ou bien on se dit que le rock n’est jouissif qu’en exaltant le présent.Vivement la tournée, qu’on jouisse nombreux.S.C.CE QUE TU DONNES Claire Pelletier Octant Musique (Sélect) Ceux qui me fréquentent le savent je tiens Claire Pelletier pour la plus grande chanteuse québécoise depuis Monique Leyrac.Son timbre a la chaleur d’une doudou, elle allie justesse, mesure et beauté, elle a l’art d'interpréter chevillé au corps.C’est dire à quel point je suis déçu d'être déçu par ce troisième disque: la voix y est toujours aussi belle, les mélodies coulent de source comme elles coulent de source depuis Murmures d’histoire, les textes de Marc Chabot sont encore d’une admirable simplicité, mais, mais, mais, il y a que je passe malaisément outre à la nouvelle approche des arrangements.Les chansons sont encore à base folk, aux accents celtiques, mais c’est habillé de tibedibebibedi et de pit pit bouit bouit pit et de gueling-guelang électro, toutes sortes de bruitages machiniques qui gâchent franchement mon plaisir.Plus grave, les arrangements de cordes et les claviers et les programmations conjuguées font sonner les musiques de Claire Pelletier et son compagnon-réalisateur Pierre Duchesne comme du Deep Forest et du Era, un peu comme le dernier Edith Butler tel que bidouillé par Catherine Lara.Du techno celtique.Ça me hérisse.Pour bibi, c'est dans le dénuement que Claire Pelletier est la plus somptueusement habillée: un piano, une guitare, une voue, elle n’a besom de rien d'autre.Quand on écoute Souvenir, la chanson la moins chargée de l'album, c'est presque ça qu’on retrouve.Mais pour le reste, c’est du trop-plein.Du trop-plein extrêmement bien construit D’une indéniable efficacité.On comprend que ce disque cherche à rejoindre un plus vaste public, celui d’Enya et d’Era et de tous ces artistes et groupes plus grands que nature.Tant mieux si Claire Pelletier parvient à toucher l’auditoire européen qu’on lui cible ici, et tant pis pour moi.J’y perds un peu la Claire que j’aime, et j’en suis bien marri.Mais c’est mon problème.S.C.C L A S S I Q U E PIANOFORTE Haydn: Concertos pour clavier Hob.XVIII: 4,6 et 11.Andreas Staler (pianoforte May, d’après Walter, 1785), Orchestre baroque de Fribourg, Gottfried von der Goltz.Harmonia Mundi HMC 901854 (distr.SRI).Beethoven: Sonates pour piano n06 8,9,10 et 11.Ronald Brauti-gam (pianoforte Mc Nulty d'après Walter, 1802).Bis SACD 1362 (distr.SRI).On préfère en général entendre le pianoforte dans des œuvres où le fruité de l’instrument fait oublier les sons parfois métalliques de (mauvais) clavecins, plutôt que dans des compositions où la tradition nous a habitués aux sonorités du piano moderne.En d’autres termes, la question est les sonates de Beethoven au pianoforte, à quoi bon?Un disque, paru chez Erato il y a dix ans et signé Alexeï Lubimov, nous avait prouvé, notamment dans la Sonate n° 21, «Waldstein», que le pianoforte pouvait ouvrir des espaces sonores nouveaux.Ronald Brautigam, qui s’est signalé ces dernières années par des intégrales éminentes des sonates de Haydn et Mozart, nous livre ici le premier volet d’une intégrale Beethoven.Son instrument signé McNulty est une merveille: il ne «cartonne» pas dans ses sonorités et n’impose pas de limites mécaniques au jeu fougueux (parfois presque trop) de Ronald Brautigam.Si ce disque est une fascinante expérience sonore, ce n’est pas parce qu’il est «expérimental», comme ceux, muséolo-giques, de Paul Badura-Skoda, mais parce qu’il est abouti.Brautigam nous montre même, dans la 11‘ Sonate, qu’il peut s’attendrir et sourire quelquefois.On n’en attend pas moins de lui dans les prochains volumes.Le CD d’Andréas Staier ne souffre, lui, d’aucune contestation: il est tout simplement sublime et modifie totalement la disco graphie des mal-aimés Concertos pour clavier de Haydn.Virevoltant et ludique dans le fameux Concerto en ré majeur, Staier a surtout le mérite de nous révéler la grande beauté du 4‘ Concerto, soutenu avec souplesse par un Freiburger Barockorchester capable de moelleux et de legato.C’est un disque prioritaire.Christophe Huss CLAVECIN L Couperin: Suites pour clavecin.Skip Sempé; Alpha 066 (distr.Pelléas).Bach: Suites françaises.Christophe Roussel.Ambroisie 2 CD AMB 9960 (distr.SRI).«Susanne un jour», œuvres italiennes pour clavecin.Timothy Roberts, early-music.com EMCCD 7760 (distr.Select).Que de chemin parcouru depuis les 78 tours de Wanda Landowska! La musique pour clavecin a bénéficié au premier chef du regain d'in- térêt pour la musique ancienne et baroque.A la curiosité envers le répertoire s’est ajouté un important travail d’organologie qui nous vaut d’entendre aujourd’hui des instruments de plus en phis dédiés à certains répertoires et captés par des ingénieurs du son de plus en plus rompus à l’exercice.Les trois disques présentés ici sont aussi loin que possible de la «boîte à punaises» qui découragea les oreilles de nombreux auditeurs.Skip Sempé célèbre Louis Couperin mieux que personne d’autre avant lui, sur un clavecin de Bruce Kennedy réalisé d’après un modèle français.Ecoutez Le Tombeau de Monsieur Blancrocher ou La Pavane en fa dièse mineur et surprenez-vous à être littéralement suspendus aux sons profonds et fascinants dispensés par cet instrument Christophe Rousset lui, après un album de Suites anglaises, livre chez Ambroisie les Suites françaises de Jean-Sébastien Bach sur un instrument d’époque, un chatoyant Ruckers du Musée de Neuchâtel en Suisse.Il convient de baisser le niveau d’écoute, car le niveau de gravure est trop élevé (et le son enjolivé par un petit excès de réverbération).Par contre, l’inteiprétation, mue par une pulsation extraordinaire, est de référence.Le disque québécois de Timothy Roberts est capté de manière plus sobre et neutre.Les deux clavecins de Malcolm Rose, d’après un instrument vénitien de 1531, s’accordent parfaitement au répertoire italien choisi.Le premier est respectueux du clavecin d’origine, le second (écoutez La Chaconne de Storace, plage 16), «enrichi» et adapté à un répertoire ultérieur.Ce sont trois parutions exceptionnelles.S’il fallait ne choisir qu’un CD, ce serait le Couperin d'Alpha, mais Susanne un jour le suit de très près.C.H.U2//HOW TO DISMANTLE AN ATOMIC BOMB F I D E S J’ai décidé que Charles le téméraire serait le plus ambitieux de mes projets.Je l’ai écrit en y mettant le paquet, comme si c'était mon dernier roman.Yves Beauchemin Yves Beauchemin vient de lancer un ballon dans le ciel.Manon Guilbert, Le Journal de Montréal LE livre de l’automne littéraire.Un livre événement.Didier Fessou, Le Soleil YVES BEAUCHEMIN CHARLES le téméraire C’est un livre très délicieux à lire, parce qu’on retrouve le meilleur de Beauchemin.J’ai beaucoup, beaucoup aimé ça.Jean Fucère, Radio-Canada «L’auteur du Matou au sommet de son art!» claironne la quatrième de couverture.Eh bien, pour une fois, on n’a pas exagéré.Marie-Claude Fortin, La Presse ?Tl »
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