Le devoir, 8 novembre 2008, Cahier C
LE DEVOIR.LES SAMEDI 8 ET D*I MANCHE 9 NOVEMBRE 2 0 0 8 IDÉES Une opportunité de préparer l’avenir Page C 5 PHILOSOPHIE Adomo, le bonheur et.le banquier Page C 6 PERSPECTIVES l’euphorie de mardi Pas encore en poste à la Maison-Blanche, Barack Obama est déjà entré dans l’Histoire, en étant le premier Noir à être élu à la présidence d’un pays qui n’abolit l’esclavage qu’en 1863 et la ségrégation qu’en 1954.Porté par la soif de changement des Américains après les huit années tourmentées de la présidence de George Bush, ce fils d’un père noir du Kenya et d’une mère blanche du Kansas a lui-même suscité une vague d’euphorie.Mais après l’euphorie qui a entouré l’élection, la réalité reprend ses droits.MARIE-CHRISTINE BONZOM Washington — Le journal américain Politico parle de «la révolution Obama».Le magazine Time assure que «la victoire d'Obama marque le début d’une nouvelle Amérique».Même George Bush est apparu élé-giaque, sinon euphorique, au lendemain de l’élection de Barack Obama.«C’est un rêve devenu réalité», a-t-il estimé.«On est en face d’une nouvelle réalité avec un président Obama», déclare au Devoir Laurent Mura-wiec, auteur de nombreux ouvrages et chercheur à l’Institut ment.Lors de son discours de vainqueur, il a de nouveau affirmé que «la victoire n’est pas le seul changement que nous recherchons» et il s’est proposé de «reconquérir le rêve américain».Barack Obama a aussi tenté de minimiser les espoirs.«Il y aura des revers», a-t-il ainsi prévenu, avant de souligner que le changement qu’il promet ne pourra pas être instauré rapidement, «pas même en un seul mandat» présidentiel de quatre ans.Mais, plus que le calendrier de sa mise en place, c’est le contenu de ce «changement» qui doit être rapidement clarifié.Cynthia McKinney, Noire de Géorgie, candidate du parti des verts à la présidence cette année et ancienne députée démocrate, exprime les interrogations de beaucoup quand elle dit «Je me réjouis de voir cette méchante et scandaleuse administration Bush venir bientôt à son terme, mais qu’est-ce qui va la remplacer?Quel type de changement allons-nous réellement avoir avec une administration Obama?» Pour sa part, Simon Heffer, observateur des Etats-Unis pour le Daily Telegraph britannique, intitule sa chronique de l’après-scru-ün ainsi: «Nous avons maintenant besoin de savoir ce que le mot changement signifie».«On ne peut s’empêcher d’avoir l’immense sentiment que les attentes sont trop follement grandes et que la réalité, et aux Etats-Unis et à l’extérieur, est si insoluble sur le court et même le moyen terme que ce nouveau gouvernement ne peut que décevoir», poursuit-il.L’économie Le changement le plus probable que le président Obama pourrait apporter a trait au rôle du gouvernement fédéral dans la sphère économique, et peut-être sociale.Gérard Roland, professeur de science politique et science économique ainsi que directeur du département économique à l’université de Californie à Berkeley, a indiqué que l’élection du jeune sénateur marque «un renouveau dans le sens où c’est la fin d’une époque qui a commencé avec Ronald Reagan et « On ne peut s’empêcher d’; l’immense sentiment que le sont trop follement grandes Hudson, un centre de réflexion de tendance républicaine à Washington.«Son élection est un grand pas, vraiment une rédemption, la première ayant été la guerre civile, pour mettre un terme à l’esclavage», explique-t-il.Deux jours avant le scrutin, Barack Obama a reçu le soutien de Bruce Springsteen, la star rock qui chante l’Amérique ouvrière et moyenne aux prises avec les défaillances, les béances et les incohérences du système démocratique, économique et militaire «born in the USA».Le Boss a fait campagne avec Barack Obama à Cleveland, l’une des villes les plus touchées par les saisies immobilières dans un Ohio qui est l’un des Etats les plus ravagés par les délocalisations d’emplois.La distance «J’ai passé la majeure partie de ma vie à mesurer la distance entre le rêve américain et la réalité américaine, et je crois que le sénateur Obama a pris cette mesure dans sa propre vie et dans son travail», déclara alors Bruce Springsteen.Mais, après le scrutin et l’euphorie qui l’a entourée, les Américains s’apprêtent à mesurer la distance entre le rêve Obama et sa réalité.Barack Obama a axé sa campagne sur le thème du change- J l-—' “ IMI AFP ET REUTERS Barack Obama se prépare à Chicago à assumer la présidence.qui a été caractérisée par une déréglementation très importante et une foi quasi mystique dans les forces du marché, ce qui a contribué à une augmentation des inégalités d’une façon importante aux Etats-Unis».Mais, si renouveau il y a, il ne sera pas fondamental.Dans une nation qui désespère de s’extirper de deux guerres, Barack Obama veut en effet recruter des milliers de soldats supplémentaires, continuer ainsi d’augmenter l’énorme budget militaire et procéder à une escalade en Afghanistan, et peut-être au Pakistan.Dans un pays où la crise économique ne fait qu’augmenter les rangs des 37 millions de pauvres et des 46 millions de personnes dépourvues d’assurance-maladie, Barack Obama ne parle pas de lancer une nouvelle «guerre contre la pauvreté», comme l'avait fait Lyndon Johnson en 1964, ni d’établir un système universel de couverture médicale, « On est en face d’une nouvelle réalité avec un président Obama » comme l’a proposé cette année encore le candidat indépendant à la Maison-Blanche, Ralph Nader.Du reste, Ralph Nader estime que les débuts du président élu ne sont «pas très encourageants jusqu’à présent» et offrent même «un spectacle bien désolant».«C’est toujours la même chose en termes de domination de Washington par les intérêts des grandes entreprises», déclare Ralph Nader.«Barack Obama a ramassé beaucoup plus d’argent que John McCain à Wall Street, auprès des grandes entreprises, et la question qui doit être posée est celle-ci: pourquoi ces gens-là investissent-ils autant dans Barack Obama?Parce qu’ils pensent qu’il est leur homme, donc, préparez-vous à être déçus», ajoute le fondateur du mouvement des consommateurs.Nader est particulièrement troublé par les nominations qui ont déjà été annoncées par Barack Obama, notamment celle du député Rahm Emanuel au poste crucial de chef de cabinet de la Maison-Blanche.«Rahm Emanuel est un politicien traditionnel, un réactionnaire, un démocrate de droite, un ancien de l’administration Clinton un type qui sait comment lever des fonds auprès des groupes de pression et un militariste dur qui soutient la répression du peuple palestinien par Israël», déplore Ralph Nader.Une différence ?Si Barack Obama se présente comme un «agent de chargement», John Pilger, l’auteur du documentaire La guerre contre la démocratie, voit dans le président élu «un homme du système».«Il n'y avait pratiquement aucune différence entre John McCain et Barack Obama pendant la campagne électorale en ce qui concerne la politique étrangère — à vrai dire, Obama est allé plus loin.Je veux dire, il a même déclaré Jérusalem capitale d’Israël, il a menacé l’Amérique latine et il a paru, parfois, aller même plus bin que Bush», affirme John Pilger.Même si le président démocrate Obama aura l’avantage d’avoir une majorité démocrate au Congrès, la puissance des lobbys, ces groupes de pression que Dwight Eisenhower, pourtant un général-président, dénonçait comme le «complexe militaro-industriel», est l’un des obstacles majeurs au changement Gérard Roland, de l’université de Californie à Berkeley, avertit qu’il «ne faut pas attendre des miracles, ni se faire d’illusion, car les lobbys sont très puissants, et ces lobbys ont beaucoup financé Barack Obama».«Au Congrès, même s’il y a maintenant une majorité démocrate élargie, la discipline de vote est moins forte que dans les régimes parlementaires comme au Canada ou en Europe, car les lobbys influencent des candidats particuliers qui négocient avec leurs partis, ce qui amènera Obama, pour avoir l’accord de son propre parti et obtenir une majorité en faveur de réformes, à devoir faire des concessions à des partenaires individuels, à amadouer tel ou tel parlementaire, tel ou tel lobby», explique-t-il.A cet égard, Laurent Mura-wiec, de l’Institut Hudson, rappelle cette plaisanterie à propos des deux partis qyi dominent la vie politique aux Etats-Unis: le parti républicain est le parti des riches et le parti démocrate est le parti des super-riches.Même s’il est sincère dans son aspiration au changement, Barack Obama ne pourra donc pas changer un système dont il est issu.«Ce système ne va pas changer sous Obama, mais Obama va essayer de fonctionner dans cette réalité», estime Gérard Roland.Gouverner au centre Il lui faudra donc louvoyer, ce que Murawiec appelle «trianguler énormément entre les espérances de l’électorat, les pressions de l’extrême gauche qui a joué un rôle crucial pour l’aider à se défaire d’Hillary Clinton et les pressions des réalités du budget, d’un squeeze financier» caractérisé par un déficit qui avoisine 1000 milliard de dollars et une dette publique qui, au moment où Barack Obama prendra ses fonction en janvier, crèvera tous les plafonds en dépassant la barre des 10 000 milliards de dollars.Barack Obama ayant indiqué dans son discours de victoire qu’il vise un second mandat, le nouveau président américain devra gouverner au centre, «au milieu» comme l’a dit jeudi Nancy Pelosi, la présidente de la Chambre.«Obama va être beaucoup plus clintonien que cartérien», selon Laurent Murawiec.«À l’extérieur, le changement va être parfaitement cosmétique, mais il n’y aura pas de changement de substance, et à l’intérieur, Obama va prendre des mesurettes», ajoute l’expert de l’Institut Hudson.Pour mettre en oeuvre le fameux «changement», Barack Obama est, certes, mieux placé que s’il l'avait emporté sur John McCain avec un écart de moins de six points et que s’il n’avait pas un parlement contrôlé par son parti.Mais sa marge de manœuvre est limitée.Comme Bruce Springsteen mesure «la distance entre le rêve américain et la réalité américaine», les Américains et le reste du monde vont donc devoir «être prudents dans leurs attentes», comme le dit Gérard Roland, ou encore «mesurer la distance entre la rhétorique de l’altitude et les réalités», pour reprendre les termes de Laurent Murawiec à l’Institut Hudson.Collaboration spéciale Cours intensifs de langue Que ce soit en anglais ou en ?Groupes restreints vous permettant de français, nos cours vous permettront partager une expérience d'apprentissage d'acquérir les compétences linguistiques unique avec des étudiants d'ici et d'ailleurs.et communicatives nécessaires pour vos I ., > Cinq niveaux (de débutant à avancé), objectifs professionnels et personnels.> Programmes menant au Certificat de compétence en anglais de McGill ou au Certificat de compétence en français de McGill.> Début des cours : 19 janvier Pour de plus amples informations : (514) 398-1212 (programme d'anglais) (514) 398-1202 (programme de français) ân9/a/ McGill Centre d'éducation permanente LE DEVOIR.LES SAMEDI 8 E T DIMANCHE 9 NOVEMBRE 2008 C 2 PERSPECTIVES Le grand bouleversement GlL COIJRTEMANCHE Reportons-nous il y a 40 ans dans Grant Park, à Chicago, où se déroule la convention démocrate qui doit choisir le successeur de Lyndon Johnson qui a démissionné quelques mois auparavant L’année 1968 est une des plus tragiques de l’histoire moderne de ce pays.Au printemps, Martin Luther King est assassiné, des émeutes éclatent un peu partout dans les ghettos noirs.Favori des jeunes et des Noirs, Robert Kennedy est assassiné lui aussi, l’armée américaine s’embourbe au Vietnam et les campus américains se mobilisent contre la guerre.C’est dans ce contexte que se déroule la convention démocrate et que s’installent dans Grant Park des dizaines de milliers de «peaceniks» qui soutiennent la candidature du progressiste et pacifiste Eugene McCarthy.Le maire de Chicago, Richard Daly est un homme corrompu qui contrôle l’appareil démocrate et qui appuie, comme l’establishment du parti, Hubert Humphrey.Il ordonne à la police et à la Garde nationale de vider Grant Park et de chasser tous les manifestants de la ville.La charge sera d’une violence inouïe, même des journalistes célèbres comme Dan Rather et Mike Wallace sont brutalisés.En novembre, Richard Nixon défait facilement Humphrey, et depuis, sauf durant 12 ans, la présidence échappera aux démocrates.En 1968, les démocrates s’appuient sur le sud raciste, les ouvriers blancs et la minorité noire.Durant les années qui suivront, cette coalition s’effondrera.Avec Reagan, le sud devient républicain.Les ouvriers votent Bush en 2000 et encore plus après le 11-Septembre.Les Noirs, traumatisés par la mort de King et par le peu de progrès dans leur situation cessent de s’enregistrer et se retirent de la vie politique.Les jeunes qui appuyaient majoritairement les démocrates se réfugient dans le cynisme politique et cessent de s’intéresser à la politique.Avec Reagan, s’installe la doctrine du laisser-faire et de la dérégulation.Le mot «gouvernement devient un mot maudit et péjoratif même pour les démocrates.?Mardi dernier, des dizaines de milliers de jeunes, de Noirs et de travailleurs syndiqués célébraient la victoire d’Obama dans ce parc emblématique qui incarne tant de blessures américaines.Cela ressemblait à la célébration d’une guérison miraculeuse.Que s’est-il passé?Premièrement, les Américains ont voté (un taux de participation record) et, inspirés par le charisme d’Obama et la cassure symbolique que représente l’élection d’un Noir, les démocrates ont réussi à mettre sur pied une nouvelle coalition.Deuxième facteur il y a eu la crise financière qui a fait comprendre à bien des Américains que la Bible néolibérale ne les avait pas menés au ciel, mais en enfer.Parlons de cette nouvelle coalition.Ce sont les jeunes d'abord qui ont vu dans le jeune sénateur l’occasion de mettre derrière eux un passé honteux, ainsi que la possibilité de se désengager plus rapidement de cette nouvelle guerre du Vietnam qu’est l’Irak.Jamais dans l’histoire américaine, ils n’ont voté aussi massivement Les Noirs aussi, qui ne s’enregistraient plus, qui ne votaient plus.Ils ne pouvaient rater une telle occasion.Les latinos et les électeurs d’origine asiatique, qui avaient favorisé Hillary Clinton, ont rapidement compris, crise aidant, qu’ils étaient plus démocrates que partisans de Clinton.Et puis, il y a dans ce vote le symbole de la fin de la génération de la guerre froide.Dans la Petite Havane de Miami, la communauté cubaine qui votait toujours républicain s’est scindée: les vieux anti-Castro ont voté McCain et les jeunes ont voté pour Obama.On peut donc affirmer .qu’on assiste à un changement générationnel aux Etats Unis et à un réalignement profond du paysage politique.?la crise, maintenant L’Ohio est le genre d’Etat qui est profondément touché par la crise économique américaine.C’est le pays du .charbon, des aciéries, de l’industrie manufacturière.Etat de cols bleüs conservateurs blancs, il avait fait un triomphe à Hillary Clinton.Ces gens votaient Bush car ils sont de ceux (une majorité d’Américains) qui ont cru depuis Reagan que le gouvernement était l'ennemi des citoyens et aussi de la croissance économique.Ils furent les premiers à vivre concrètement, avec les détenteurs d’hypothèques bidon, la crise financière et le ralentissement économique.Ils ont regardé avec effroi la faillite de Sherrey-Lehman, les turbulences chez les grands prêteurs hypothécaires, la chute vertigineuse de Wall Street.Puis ils ont constaté abasourdis que seul le gouvernement, que seul plus de gouvernement dans l’orientation de l’économie pouvait sauver le pays de la faillite.Ils ont accepté rapidement, parce que même les banquiers le disaient, que le système financier ne pouvait continuer à fonctionner selon les règles du laisser-faire.Ce qui empêchait ces ouvriers de voter démocrate, c'est qu’ils croyaient, comme on le disait depuis Reagan, que les démocrates étaient des «liberal big spenders».Et voilà qu'un gouvernement républicain et conservateur injecte 700 milliards dans le système financier et nationalise partiellement des banques et des compagnies d’assurance.L’anathème auquel on vouait les démocrates était levé par ceux même qui l’avaient créé.Les ouvriers de l’Ohio ont cessé d’avoir peur des démocrates.Et c’est peut-être là le bouleversement le plus profond qui s’est produit durant cette campagne électorale.la réhabilitation de la notion de gouvernement comme garant du bien commun et aussi la prise de conscience que la politique est autre chose qu’un jeu de pouvoir, mais une partie essentielle de la santé d’une société.MATT SUU.IVAN REUTERS Les partisans d’Obama ont célébré la victoire avec émotion mardi, à Columbus en Ohio.I Course à la direction des socialistes français Ségolène Royal crée la surprise et Delanoë perd des plumes CHRISTIAN RIOUX Paris — L’ancienne candidate socialiste était donnée pour morte depuis son échec à l’élection présidentielle.La voilà pourtant qui arrive en tête du vote qui s’est déroulé dans la nuit de jeudi à hier en préparation du congrès du parti qui se tiendra du 14 au 16 novembre à Reims.Invités à voter sur six motions, 29 % des militants socialistes se sont prononcés en faveur de celle présentée par Ségolène Royal, alors que les sondages semblaient favoriser Bertrand Delanoë qui n’arrive que second, avec 25 % des voix.Le maire de Paris est dans un mouchoir de poche avec la troisième motion soutenue par son homologue de Lille, Martine Aubry.A une semaine du congrès qui doit choisir le successeur de François Hollande au secrétariat général du parti, ce vote est considéré comme une surprise pour Ségolène Royal et un revers pour Bertrand Delanoë qui était porté par les sondages de popularité et avait notamment reçu l’appui du secrétaire général sortant, François Hollande.Après avoir suscité l’enthousiasme, la campagne de Bertrand Delanoë a connu un creux ces dernières semaines, ce qui rendait les résultats du vote très difficiles à prévoir.Même à Paris, il n’obtient que 38 % des voix.Plébiscitée comme candidate du parti il y a plus d’un an, Ségolène Royal avait quant à elle gardé le soutien de quelques grandes fédérations socialistes comme celle des Bouches-du-Rhône.Mais sa chute dans les sondages de popularité laissait augurer du pire.Il faut dire que les trois principales motions étaient assez peu différentes sur le plan du contenu.Une quatrième, celle du candidat de l’aile gauche du parti, Benoît Hamon, recueille 19 %.Un résultat surprenant pour un candidat à qui on accordait très peu de chances.Deux autres motions très marginales, celles des pôles écologique et Utopia recueillent moins de 2 % des suffrages.Des négociations ardues Ce fractionnement du vote est une première au Parti socialiste dont les secrétaires généraux étaient traditionnellement élus par des majorités substantielles, comme ce fut le cas pour François Hollande et Lionel Jospin.Pour ajouter à la confusion, les socialistes n’ont toujours pas décidé si leur prochain secrétaire général serait aussi le prochain candidat socialiste à la présidence.Voyant ses chances de l’emporter diminuer, Ségolène Royal avait affirmé, il y a plusieurs semaines qu’elle mettait sa candidature au poste de secrétaire générale «au frigidaire».STI ne résout pas le problème, le vote assure une place prépondérante à l’équipe de Ségolène Royal dans la direction du parti.Suivant la tradition, c’est elle qui devrait mener les négociations qui conduiront à la nomination du prochain secrétaire.«Le résultat du vote me donne une légitimité», a déclaré la présidente de la région Poitou-Charentes sur France Inter.«Il va falloir que le vote [des militants] soit respecté», a-t-elle ajouté.L’actuel premier secrétaire du parti, François Hollande, qui soutient Bertrand Delanoë, ne semble pas de cet avis.La victoire de Ségolène Royal «ne lui permet pas d’être majoritaire dans le Parti socialiste», a-t-il déclaré.«Ce n’est pas le scénario le plus simple pour le PS», ajoute-t-il.Selon lui, «le problème, ce n'est pas cet ordre d’arrivée, c’est comment on donne au parti [.] une majorité stable capable de le conduire».Hollande a demandé aux tenants des quatre motions principales de «chercher ensemble les voies d'un rassemblement» afin d’éviter que le parti connaisse «des jours difficiles».Répliquant directement à François Hollande, Ségolène Royal a estimé que «si la politique était simple ça se saurait».Même si sa candidature n’est «pas un préalable», elle s’est engagée à «mettre en mouvement la cohésion et l’unité des socialistes».Hier, Ségolène Royal ne faisait pas de sa candidature une condition sine qua non.Pour tenter de dénouer la crise, on s’attendait à ce qu'elle propose plutôt un de ses proches au poste de secrétaire général.Le nom de l'ancien porte-parole de Ségolène Royal, Vincent Peillon, est le plus souvent cité.Il est aussi question de François Rebsamen, lui aussi partisan de î’ex-candidate.Le jeu des alliances Les tractations qui vont s’amorcer seront difficiles.«Je n’ai jamais vu un candidat à la présidence de la république faire moins de 30 % au congrès suivant», a dé- «Je n’ai jamais vu un candidat à la présidence de la république faire moins de 30 % au congrès suivant» I $ » " -, ALAIN JOCARD AFP À une semaine du congrès socialiste, Ségolène Royal a créé la surprise, PATRICK KOVARIK AFP Bertrand Delanoë jeudi après avoir voté sur une motion en prévision du congrès de Reims., ü ^ y* claré Henri Emmanuelli partisan de la motion d’extrême gauche de Benoît Hamon.Déjà, Bertrand Delanoë a laissé entendre qu’il n’était pas question pour lui de s’allier avec Ségolène Royal, qu’il ne juge pas suffisamment à gauche.«Le Parti socialiste, dit-il, doit être un vrai parti de militants, fidèle à son histoire, ouvert sur la société et suffisamment fort pour s’imposer comme le pôle central d’un rassemblement de toutes les forces progressistes [.].Cela exclut toute perspective d’alliance avec un parti qui ne s’assumerait pas clairement de gauche.» On se rappellera que, lors de la dernière campagne, Ségolène Royal avait envisagé une alliance avec les centristes du Modem dirigé par François Bayrou.Selon l’éditorialiste du quotidien Le Monde, c’est le maire de Paris et François Hollande qui sont les principaux perdants de ce scrutin.«En plaçant M.Delanoë nettement derrière, les militants du PS ont marqué leur défiance vis-à-vis de l’appareil et des grands élus, écrit le quotidien.Ils ont voulu s’affranchir de jeux stériles et datés reflétant une pratique ancienne de la politique.» Dans le camp de Martine Aubry, on était sous le choc.Jamais une telle situation ne s’était produite depuis le congrès de Rennes en 1990.La mairesse de Lille a proposé une réunion d’urgence.Les militants socialistes souhaitent évidemment que les responsables des principales motions arrivent à s’entendre avant le congrès du 14 novembre afin de leur éviter de s’étriper en public.Cela ne devrait pas se faire sans heurts.Après le congrès, le secrétaire général du parti sera finalement élu au suffrage universel des militants le 20 novembre.Mais ce vote ne devrait plus être qu’une formalité.Correspondant du Devoir à Paris Le conflit qui oppose la Thaïlande et le Cambodge Un temple à cheval sur la frontière ARNAUD DUBUS Thanom Saiveo empeste l’alcool.Son thaï' est mêlé de mots khmçrs et laos au point d’être parfois incompréhensible.A travers les champs boueux et les barbelés, ce paysan nous guide jusqu’au meilleur point de vue sur le temple de Preah Vihear, cet ancien site hindouiste construit au sommet des monts Dan-grek par le roi khmer Suryavarman I", au XF siècle.«Vous voyez là-bas, sur la crête, c’est le temple.Il y a deux parties», éructe le villageois.On distingue un vague relief sous la brume qui contraste avec les courbes de la montagne.«Et, là-bas, ça doit être le Cambodge.» En effet c’est le Cambodge, si on se réfère à la décision de la Cour internationale de justice de La Haye qui, en 1962, a attribué à Phnom Penh le temple de Preah Vihear, sur la base d’une carte établie par la France en 1907, quand le Cambodge était un protectorat français.Malgré cet arrêt l’ancien temple khmer, situé sur la frontière avec la Thaïlande, reste l’objet d’une amère discorde entre les deux pays.La Thàifande avait accepté l’arrêt de 1962 sous la pression des États-Unis, qui se préparaient à s’engager dans la guerre du Vietnam et voulaient éviter d'attiser les tensions entre Bangkok, leur principal allié de la région, et le Cambodge, alors plus ou moins neutre sous le leadership flamboyant et imprévisible du prince Sihanouk.Guerre En juillet quand l’Unesco a accepté la requête de Phnom Penh de faire inscrire le temple sur la liste du patrimoine mondial, les tensions ont resurgi.Plusieurs incidents armés ont eu lieu entre militaires cambodgiens et thàilandais dans une «zone contestée» près du temple, revendiquée par les deux pays.Bilan du dernier heurt en octobre: deux morts, une vingtaine de blessés et la résurgence d’un nationalisme enflammé des deux côtés.Les villages thaïlandais proches de la zone contestée vivent aujourd’hui dans l’angoisse d’une nouvelle flambée de violence.A Chameng, à quatre kilomètres du lieu du dernier accrochage, Namfon Saree, une timide villageoise ne cache pas son angoisse.«C’est comme la guerre, fai peur parce que je n’ai jamais vécu ce genre d’événements.Je voudrais que cette situation confuse s’arrête parce que, quand ils tirent avec les gros canons, les paysans doivent s'enfuir, se réfugier ailleurs», dit-eDe.Dans la ville frontalière de Kantharalàk, la querelle sur Preah Vihear est devenue un sujet quotidien de discussion.Les habitants sont attachés au temple qui, à certaines époques, était sous le contrôle de la Thaïlande.«Nous devons accepter le jugement de la Cour internationale de justice, dit Sukchada Reungrit, propriétaire d’une supérette à Kantharalak.Mais si vous me demandez si nous sommes tristes, bien sûr nous le sommes.Parce le temple a été découvert par les Thaïlandais qui ont toujours pensé que Preah Vihear leur appartenait.» Saccage Au-delà de la politique, le temple revêt un intérêt historique majeur.Le site n’a pas d’équivalent dans l'ex-empire khmer qui couvrait le Cambodge, la Thaïlande, le Laos et une partie du Vietnam actuels.«Le site est unique parmi tous les monuments du Cambodge ancien, selon l’archéologue Pier:« Pichard, membre de l'École française d'Extrême-Orient et expert en architecture khmère.Preah Vihear est situé sur la pointe extrême des monts Dangrek.L’implantation des bâtiments et du sanctuaire est liée au relief.Derrière le sanctuaire, s’ouvre une falaise très profonde de plus de 200 mètres, d’où Ton domine la plaine du Cambodge.» Cette controverse sur le temple s’inscrit dans le contexte plus large des relations complexes entre les deux voisins.En 2003, une remarque, attribuée par la presse cambodgienne à une actrice thaïlandaise qui aurait dit — avant que cela soit démenti — que le très touristique temple d’Angkor Vat, pourtant à l’intérieur du pays, appartenait à Bangkok, a provoqué le saccage de l’ambassade de Thaïlande à Phnom Penh.De leurs côtés, de nombreux Thaïlandais ont du mal à accepter qu’une partie de leur culture ait été influencée par la civilisation khmère.«L’influence du Cambodge ancien est évidente.Mais nous ne reconnaissons pas ce fait.Les Cambodgiens sont pauvres et leur pays a été ravagé par la guerre.Les Thaïlandais, aujourd’hui, ne peuvent pas accepter que leurs voisins aient une grande culture comme Angkor Vat», avance Puantong Pawakpan, de l’université Chulalongkorn, à Bangkok.Ce contexte complique la résolution du conflit sur le temple et ses terrains environnants.La France n’est peut-être pas la meilleure des médiatrices car l'élite thaïlandaise reste toujours méfiante envers l’ex-puis-sance coloniale dans la région.Selon Pierre Pichard, une solution consisterait à faire de Preah Vihear une «zone franche culturelle».Libération l r LE DEVOIR, LES SAM EDI 8 ET DIMANCHE 9 NOVEMBRE PERSPECTIVES 2 0 0 8 C 3 Les relations canado-américaines Le Canada dans la file d’attente Ottawa devra faire comprendre à Washington l’importance de son voisin Chaque fois qu’un nouveau président américain arrive à la Maison-Blanche, la même question se pose au Canada.Quel genre de relation les deux gouvernements adopteront-ils?Le Canada pourra-t-il faire valoir ses intérêts à Washington?L’élection du démocrate Barack Obama à la présidence des Etats-Unis a relancé le débat et le verdict est clair.Ottawa devra mettre les bouchées doubles pour ne pas passer inaperçu.MANON CORNELLIER T eudi, le bureau du premier mi-J nistre Stephen Harper était tout fier de faire savoir qu’il avait eu une conversation téléphonique avec le président élu Barack Obama.Aux dires de son personnel, les deux hommes avaient «insisté sur le fait qu’il ne peut y avoir plus proches amis et alliés» et souhaité «maintenir et renforcer cette solide relation».Belles paroles, mais Louis Bélanger, spécialiste des relations canado-américaines à l’Université Laval, ne se fait pas d’illusions.«Les relations canado-américaines ne sont pas du tout une priorité de la nouvelle administration américaine.Il faudra attendre en ligne et prendre un numéro.Im simple logique froide des faits et des intérêts ne permet pas d’espérer une première place», affirme-t-il.«Le plus grand défi du Canada sera de réussir à occuper une place de choix dans l’ordre de priorité de Washington, car on fera la file en ces temps de difficultés économiques.Le président élu a hérité de tellement de problèmes qu’il aura aisément la tête ailleurs», renchérit Allan Gotlieb, ambassadeur du Canada aux Etats-Unis de 1981 à 1989 et observateur averti de la scène politique américaine.Louis Bélanger s’attend à des années difficiles car le Canada, qui est préoccupé avant tout par son accès au marché américain et aux problèmes à la frontière, fera face à des Etats-Unis «centrés sur eux-mêmes et davantage animés, surtout au Congrès, d’un sentiment protectionniste».Il faut donc que le premier ministre établisse et maintienne le contact rapidement avec son vis-à-vis, recommande M.Gotlieb, et fasse «comprendre que le Canada est le plus important partenaire des Etats-Unis sur le plan économique et de la sécurité».En fait, note Roland Paris, de l’Université d’Ottawa, le Canada doit prendre les devants.«Historiquement, chaque fois qu'un grand projet a été mis de l’avant entre le Canada et les Etats-Unis, c’est le Canada qui l’a poussé.» L’ALENA Parler de relations bilatérales mène inévitablement à parler de l'Accord de libre-échange nord-américain, que Barack Obama a dit à maintes reprises vouloir renégocier, du moins en partie.Tiendra-t-il parole?Les avis divergent.Roland Paris en doute, mais craint que le reste du dossier commercial souffre de paralysie.Louis Bélanger est un de ceux qui croient que le sujet sera soulevé.D reviendra au Canada de gérer le dossier avec doigté pour limiter les discussions aux nonnes du travail et environnementales.«Mais le plus frustrant pour le Canada est que cela exigera énormément de travail pour simplement maintenir le statu quo, alors qu’il voudrait faire des progrès sur nombre de questions, en particulier la fluidité des échanges aux frontières.» Le nouveau ministre des Affaires étrangères, Lawrence Cannon, a un argument tout prêt.«L’entente qui a été signée entre les partenaires est une entente extrême- AMBâS::S.AQO;R iv iBèipi4 ifc m / F / -Jfin -L //\ a( i.! Ü V : ARCHIVES LE DEVOIR Le pont Ambassador qui relie Windsor à Detroit symbolise parfaitement l’intégration économique du Canada et des Etats-Unis.ment bénéfique à la fois pour le Canada et les Etats-Unis.C’est une entente qui est mutuellement bénéfique», dit-il en entrevue.Et Ottawa compte le rappeler à Washington.Selon Allan Gotlieb, l’ALENA est effectivement un atout dans le jeu canadien car cet accord offre aux Américains des garanties en matière d’approvisionnement énergétique.Rouvrir l’entente, c’est mettre ça en péril.«Je crois que même l’administration américaine voudra s’en tenir à des discussions sur les normes environnementales et de travail car ce n’est pas « L’entente qui a été signée entre les partenaires est une entente extrêmement bénéfique à la fois pour le Canada et les États-Unis » dans l’intérêt national des États-Unis de rouvrir l’accord.» Dans ce contexte, la relation qui s’établira entre les deux chefs de gouvernement est importante, croit Stéphane Roussel, titulaire de la Chaire de recherche en politiques étrangère et de défense canadiennes à l’UQAM.«Si la chimie adéquate s’installe, cela peut contribuer à dénouer des impasses ou relancer des discussions importantes.C’est un facteur important pour le ton de la relation.» Mais jusqu’où s’approcher?Tout dépend de qui occupe le siège de président et de la perception que les Canadiens en ont, explique Roland Paris.«Le point d’équilibre est mouvant.George W.Bush était si impopulaire qu’il n’y avait pas beaucoup de sympathie pour la co- '1 L «•¦jUg.» gag U,,"' _ CHRIS WATTIE REUTERS Lawrence Cannon (à droite) en compagnie de confrères lors de l’assermentation du Cabinet.opération.Obama est tellement populaire que c’est l’inverse.» Voir plus large Le défi posé au Canada par l’arrivée d’Obama ne se limite pas à la relation bilatérale entre les deux pays, mais affecte le reste de la politique étrangère canadienne.En matière d’environnement, par exemple, la stratégie canadienne qui était de s'allier aux pays opposés au protocole de Kyoto se retrouve remise en question avec l’arrivée d’Obama.Le gouvernement Harper a d’ailleurs pris tout de suite les devants en disant vouloir adopter une approche nord-américaine en matière de lutte contre les changements climatiques, particulièrement en ce qui a trait à la mise sur pied d’un système d’échange de crédits de carbone.Dans le cas de l’Afghanistan, note Louis Bélanger, il s’agit d’un enjeu avant tout bilatéral pour le Canada, mais multilatéral pour les Américains.Barack Obama, qui veut se retirer d’Irak et concentrer ses efforts en Afghanistan, a dit à maintes reprises attendre un appui supplémentaire de ses alliés.La plupart des experts croient que cela se traduira par des pressions accrues sur le Canada pour qu’il poursuive sa mission de combat au-delà de 2011.A cet égard, le gouvernement Harper maintient sa position.«Je tiens à préciser que la position américaine, même si elle est renouvelée à certains égards, ne changera pas la position canadienne telle qu’elle a été adoptée par le Parlement.Nous allons quitter l’Afghanistan en 2011», a martelé le ministre Cannon en entrevue.Philippe Lagassé, spécialiste des affaires internationales à l’Université d’Ottawa, pense que l’augmentation du nombre de soldats américains en Afghanistan peut en fait permettre au Canada de se retirer.Il est possible qu’il subisse des pressions pour y rester, mais, selon lui, ce serait impossible sans «briser l’armée» qui est à bout de souffle.Par conséquent, il pense que le Canada pourrait s’en tirer en se donnant un rôle différent pour l’après-2011 et en discutant rapidement avec Washington.«Obama ne veut pas avoir à demander publiquement au Canada de rester pour ensuite se faire dire non.» Roland Paris rappelle qu’un sommet de l'OTAN est prévu pour la fin avril et il pense qu’Obama voudra démontrer qu’il a obtenu l’appui de ses alliés.«Je pense que la préoccupation d’Obama est davantage d’avoir un plan d’ensemble à offrir au peuple américain, que de s’attarder à la contribution de chaque pays.» M.Obama a aussi indiqué vouloir être plus actif dans les forums multilatéraux où le Canada était traditionnellement très présent, du moins jusqu’à l’arrivée de Stephen Harper.Louis Bélanger ne blâmç pas nécessairement ce dernier.A son avis, la présence moins appuyée du Canada dans l’arène internationale au cours des dernières années est surtout attribuable à des raisons structurelles.La personne qui occupe la Maison-Blanche n’y est pour rien.«On le vivra avec encore plus d’acuité au cours des prochains mois et des discussions autour de nouvelles initiatives pour faire face à la crise financière et économique internationale.Le seul fait qu 'on parle maintenant de consulter le G20 au lieu du G8 annonce que la voix du Canada sera diluée.Dans le G20, le Canada devient un joueur de seconde zone.» Il s’attend au même phénomène dans le dossier des changements climatiques car, croit-il, le président élu voudra convaincre la Chine et d'autres puissances émergentes de faire leur part «Ce sera intéressant, dans ce nouveau contexte, de voir comment le Canada tirera son épingle dp jeu sur la scène multilatérale.» A son avis, il sera plus difficile pour le Canada de jouer un rôle actif.Stéphane Roussel n’en est pas aussi sûr.Il pense que l’approche canadienne peut changer.«Mais l’ironie serait que ce soit un changement de cap aux États-Unis qui pousse le Canada à revenir à son modèle diplomatique traditionnel, à retourner sur un terrain qu’il connaît bien et où il a longtemps eu une forte crédibilité.» M.Paris pense aussi que l’arrivée d’Obama pourrait provoquer un nouveau brassage d’idées qui mènerait à l'élaboration d'une «politique étrangère canadienne cohérente».Collaboratrice du Devoir L’ennemi à l’intérieur Michel David ,fulf- il % ¦amm Il était prévisible qu’à un moment ou l’autre de la campagne, la mauvaise image de Pauline Ma-rois défraie les manchettes.De la «toilette silencieuse» au «château» de l’île Bizard, trop d’incidents sont survenus au fil des ans pour qu’il ait pu en être autrement.Ce qui est plus étonnant, c’est que le problème soit mis en lumière par son propre camp.Il est normal et même rassurant que les«stra-tèges péquistes aient constaté et tenté de corriger la perception négative que plusieurs ont de Mme Marois.Il ne faut pas être un grand spécialiste de la communication pour comprendre que l’utilisation de son simple prénom sur les pancartes péquistes vise à la rapprocher des gens.Pour l’avoir observée de près depuis plus de vingt-cinq ans, je peux témoigner qu’elle n’a rien d’une snob, mais cela ne change rien au problème.Dès le départ, elle a choisi de ne pas cacher son aisance matérielle et elle doit en payer le prix.Un document à circulation restreinte comme celui qui a fait l’objet d’une fuite dans La Presse n’est cependant pas destiné à se retrouver sur la place publique.La chef du PQ ne s’y est pas trompée: «Parfois, il y a des gens qui peuvent être malveillants.» Pauline Marois En ce début de campagne, on pourrait même parler de sabotage.Il n’est pas difficile d’imaginer le climat de méfiance qui règne maintenant dans l’entourage de Mme Marois.Qui est la taupe?Déjà, la paranoïa fait partie de la culture péquiste et la source de La Presse avait manifestement accès à des informations stratégiques confidentielles.S’il faut y voir un bon côté, c’est qu’il serait maintenant assez gênant pour ses adversaires de rappeler «l’implication de Claude Blanchet dans certains dossiers, comme la Gaspésia» et de «miner la crédibilité de Pauline Marois en s’attaquant à elle via son conjoint».La chef du PQ a beau dire qu’elle en a vu d’autres, elle a accusé le coup.Le reste de la campagne s’annonce assez stressant merci.?Comme si cela ne suffisait pas, voilà que l’éternel débat sur le référendum refait également surface.Après le bras-de-fer auquel le Conseil national de mars dernier a donné lieu, Mme Marois pouvait raisonnablement espérer avoir la paix au moins jusqu’aux élections.C’était compter sans le SPQ libre.Quand elle a été élue chef, Mme Marois s’était bien promis de se débarrasser de ce club politique, sorte de parti dans le parti, dont Bernard Landry avait autorisé la création.Elle a cependant réalisé que les nouveaux statuts du Parti rendaient la chose très difficile et quelle risquait de provoquer de graves divisions.Peut-être aurait-elle dû prendre ce risque.S’il y a une qualité qu’il faut reconnaître à l’aile radicale du PQ, c’est bien la résilience.Depuis la fondation du Parti, ceux qu’on a appelé tantôt les «orthodoxes», tantôt les «caribous» ou les «purs et durs» ont souvent plié, mais ils ne renoncent jamais.Contrairement à la «feuille de route» de 2007, la plate-forme électorale qui sera rendue publique cet après-midi à Saint-Eustache ne contiendra aucun engagement relatif à la tenue d’un référendum.Au-delà de la rhétorique, on ne voit pas très bien ce qui changerait concrètement sur le plan constitutionnel avec un gouvernement péquiste.Lundi, le président et le secrétaire du SPQ Libre, Marc La violette et Pierre Dubuc, lanceront un recueil de textes dont le titre dit tout: Sans référendum, pas de souveraineté.«Sans l’échéance du référendum [le mouvement souverainiste] risque la dispersion, le fractionnement, l’étiolement.Seul le rendez-vous référendaire oblige à cibler sur l’essentiel, à discarter l’accessoire et à sonner le rappel des troupes.» Ils reviennent donc à la charge avec l’idée de tenir un référendum à l’initiative de la population.Si un nombre suffisant d’électeurs, par exemple 10 %, signaient un registre ouvert à cet effet, le gouvernement serait tenu de tenir un référendum dans l’année qui suivrait.?On ne peut que s’interroger sur le «timing» de cette publication.Même si le SPQ Libre ne représente qu’une petite minorité au sein du PQ, Mme Marois n'avait certainement pas besoin qu’il offre à ses adversaires une aussi belle occasion de dépoussiérer l’épouvantail référendaire, alors que les électeurs sont à la recherche de stabilité économique.Même sur le terrain, les «purs et durs» donnent du fil à retordre à la direction du Parti, qui a manœuvré de façon parfaitement anti-démocratique pour empêcher l’ancien député de l’Assomption entre 1996 et 2007, Jean-Claude Saint-André, d’y être à nouveau candidat, lui préférant l’ancien chef du Parti Vert, Scott McKay.Plusieurs au PQ tiennent M.Saint-André pour un enquiquineur, mais il est surtout un tenant de la stratégie dite des «gestes de rupture» mise de l'avant par le directeur de l’Action nationale, Robert Laplante.L’Assomption est un comté que le PQ pourrait très bien reprendre à l’ADQ, et on peut comprendre que Mme Marois soit horrifiée à l’idée de voir M.Saint-André revenir au caucus.En vertu des statuts du PQ, le conseil exécutif national doit avoir des raisons graves pour relùser à un membre en règle le droit d’être candidat à une assemblée d’investiture.Dans le cas de M.Saiont-André, il n’a pas précisé lesquelles.Est-ce uniquement en raison de ses opinions sur la façon de mener le Québec à la souveraineté ou y a-t-il autre chose?Les Jeunes patriotes du Québec ont décidé d’en faire un martyr de la démocratie et projettent une manifestation.La télévision sera certainement invitée.Quoi qu'on pense de l’à-propos de l'initiative du SPQ libre ou du cas de M.Saint-André, il demeure que le mqlaise persiste au sein du mouvement souverainiste.A quel point la quête du pouvoir ifnplique-t-elle de renoncer de facto à celle de souveraineté?Le débat risque de reprendre avec une nouveUe vigueur à compter du 9 décembre.mda vidMlledevoir ¦< C 4 LE DEVOIR, LES SAMEDI 8 ET DIMANCHE 9 NOVEMBRE 2008 EDITORIAL PARTI QUÉBÉCOIS Une confiance à retrouver Face au Parti libéral qui tient depuis cinq ans les rênes de l’État du Québec, le Parti québécois apparaît en ce début de campagne électorale comme la solution de rechange la plus valable au gouvernement Charest.C’est ce que les Québécois disent à travers les sondages, sans être toutefois disposés, pour le moment, à lui redonner le pouvoir.Pauline Marois a 30 jours pour les convaincre de le lui confier.P / 3^ r Bernabd Descôteaux our bien mesurer le défi qui attend la chef pé-quiste au cours de cette campagne, il faut retourner à l’été 2007, lorsqu’elle prenait la relève d’André Boisclair.Elle reconnaissait alors que son parti s’était «enfermé dans des doctrines et discussions en vases clos» sur la souveraineté et la social-démocratie qui l’avaient coupé des Québécois.Pour reconstruire la confiance perdue, elle s’engageait à écouter la population.Sur ce qu’il est convenu d’appeler le référen-disme, elle a fait le travail.Elle a dégagé le parti de son engagement à tenir un référendum sur la souveraineté le plus tôt possible dans un premier mandat.Elle ne sera donc pas obligée de tenir dans cette campagne un discours factice qui l'aurait contrainte à parler de référendum quand elle sait que les Québécois n’en veulent pas à court terme, ni peut-être à moyen terme.Ses adversaires ne pourront plus viser ce talon d’Achille.Au cours de ces premiers jours de campagne, on l’a toutefois sentie hésitante à dire à ce propos les choses aussi clairement qu’elle les a déjà dites.Comme ses prédécesseurs, elle doit tout à la fois rassurer sa base militante — pour qui attendre deux ou trois mandats, comme elle l’a déjà évoqué, est une perspective trop lointaine — et convaincre les électeurs qu’elle ne les entraînera pas malgré eux dans un référendum.Sur cette question, elle ne devrait pas tergiverser, Si elle n’entend pas tenir un référendum au cours du prochain mandat, elle doit le dire.La franchise est la première pierre sur laquelle se reconstruira la confiance avec les électeurs.Le programme électoral de Mme Marois, dont Le Devoir fait état dans son édition d’aujourd’hui, est en conséquence silencieux sur la question référendaire.Il fixe plutôt comme mandat à un éventuel gouvernement péquiste de gouverner le Québec non comme une province, mais comme la nation qu’il est.Le Parti québécois de Pauline Marois revient dans les faits à la démarche qu’il avait privilégiée aux élections qui le firent accéder pour la première fois au pouvoir en 1976, soit être d’abord un «bon gouvernement».Ce retour à la case départ est la conséquence des 28 % de suffrages obtenus aux dernières élections, qui l’ont ramené là où il était en 1973.Dans ses propositions sociales et économiques, le «plan Marois» est également fidèle à l’esprit qui prévalait au Parti québécois des premières années en ce qu’il est résolument social-démocrate.Dans tous les domaines, on garde ainsi à l’État un rôle, central.En économie, les leviers que sont les grandes sociétés d’État, notamment la Caisse de dépôt et placement, viendront soutenir les investissements dans la période critique qui s'annonce.Dans le secteur de la santé, le privé, que le Parti libéral a laissé entrer, sera mis à la porte.On est loin de ces - • t V : ' v La particularité de l’émission Le Banquier relève du spectacle.Un jeu qui pourrait se conclure en trois minutes s’étire sur une heure, à coups de visages abattus, crispés, puis exaltés, de clins d’œil sexy de «beautés», de cadeaux surprises et de pauses publicitaires.s’abaisse à accepter sa gratification de la main de celui qui l’exploite, les concurrents au Banquier viennent tenter de reprendre un peu de richesse aux banquiers qui, dans la société réelle, empochent toute la richesse à leur place.Mais, à l’opposé de l’humour dYvon Deschamps, Adorno montre que celui de l'industrie culturelle n'a souvent rien de critique ni de libérateur.Qu’on pense aux dessins animés hollywoodiens: axés sur la recherche de l’effet, ils prescrivent chaque réaction.L’enclume tombe sur la tête du coyote, le canon se retourne contre le chasseur autant de punch Unes qui apprennent au public non pas à démêler une histoire mais à réagir à des signaux.Cet humour permet aux êtres humains dont la vie est mutilée d’utiliser leurs heures de loisir pour faire le pont entre deux quarts de travail.«Donald Duck reçoit sa ration de coups com- me les malheureux dans la réalité, afin que les spectateurs s’habituent à ceux qu’ils reçoivent eux-mêmes.» Le rire qui s’élève attaque en même temps l’aspiration à un bonheur véritable.Il amène les êtres humains à renoncer à ce bonheur en acquiesçant à la domination qui lui est contraire.La contradiction est telle que, dans le rire, qui se veut pourtant une promesse de libération et de bonheur, chacun apprend à renoncer à la libération et au bonheur.Retournons à l’émission Le Banquier.Quel genre de bonheur offre-t-elle aux Québécois?S'agit-il d’un bonheur libérateur ou d’un bonheur qui, à l’image du rire dont on vient de parler, se contredit lui-même?Limitons notre réponse à une des caractéristiques fondamentales de ce bonheur: il est entièrement suspendu à «la chance».Bien que l'animatrice Julie Snyder se fasse réjouissante à chaque émis- ARCH1VES DE L'AUTEUR Philippe I^ingloiÿ: du propre aveu de ses promoteurs, Le Banquier se met au service de la félicité des Québécois.En effet, non seulement l’émission divertit chaque semaine une bonne part d’entre eux, mais ce qu’elle met en scène n’est rien d’autre qu’une promesse de bonheur.sion en assurant le concurrent que «c’est toujours lui qui a le dernier mot» sur l’offre, du banquier, il faut bien dire sans détour qu’elle ment Tous les concurrents, sans exception, ne sont sur le plateau de tournage que parce qu’ils ont accepté de confier la réalisation de leur bonheur concret au hasard aveugle.Personne, à commencer par le principal intéressé, ne sait pourquoi c’est ce concurrent-ci qui a été élu pour jouer à l’émission plutôt que la centaine d’autres qui avaient postulé.D’autre part, le «choix» qui revient à l’élu (indiquer quelles valises seront ouvertes) a autant de consistance qu'une partie de roche, papier, ciseau.Les fameux montants d’argent, ficelles du bonheur, sont savamment soustraits à tout regard.«Choix» après «choix», ce qu’on demande alors au concurrent est de répéter l’opération qui consiste à jouer son bonheur aux dés.Les téléspectateurs, de l’autre côté de l’écran, enregistrent le message.Si lui, qui a la chance d’être invité au Banquier, en est réduit à cela, je sais à quoi m’en tenir.La propension qu’ont les concurrents à faire des choix superstitieux est révélatrice de leur absence de choix réel.La superstition est en effet le seul lieu où peut encore se réfugier l’illusion qu’il y aurait là un choix.à faire.Ainsi, la concurrente demande-t-elle aux beautés de se croiser les doigts et les orteils avant d’ouvrir la valise (émission du 6 octobre).C’est que la chance, au Banquier, ne doit rien à celui qui en bénéficie.Le bonheur y est saupoudré les yeux fermés comme par la marraine-fée, un personnage qu’in- ¦ carde l’animatrice.La chance ne demande pas plus d’analyse ou de sagesse que le bonheur n’exige de travail ou de réflexion.Elle sauve sans rendre de comptes.«Il suffit de tirer le bon numéro», résume Adorno.On a là le principe d’une éradication totale de la subjectivité des individus.«Chacun n’est plus que ce par quoi il peut se substituer à un autre.» L’anonymat devant la chance est à l’image de l’interchangeabilité des travailleurs: radicalement indifférente au bonheur de chacun.Ainsi, il n’importe au fond à personne de connaître qui joue au Banquier.Le bonheur de cet individu n’a de valeur que comme exemple d’une vie pénible sauvée par une force que personne ne contrôle.Devant le bonheur, l’individualité se réduit littéralement à la faculté d’appuyer sur le bouton ou de refermer le couvercle.Ce qui le prouve est que, de l’autre côté de l’écran, on a les deux millions de Québécois qui, eux, se couchent aussi avancés que la veille et retiennent surtout de leur soirée qu’ils n’ont pas eu la chance de reprendre un peu de ce que le banquier leur prend chaque mois en intérêts sur leurs dettes.Car la chance aveugle ne peut quand même pas sourire à tout le monde.Non, tout le monde ne peut pas être heureux: que mangeraient alors les banquiers?Il faut avoir la chance.Mais au Banquier, cette chance qui donne l’espoir d’une libération se retourne en son contraire, en condamnation.Dans les mots d’Adorno, «la spectatrice ne s’imagine pas seulement l’éventualité de se voir sur l’écran, mais elle saisit encore plus nettement le gouffre qui l’en sépare.Une seule jeune fille peut tirer le.gros lot, un seul homme peut devenir célèbre et même si mathématiquement tous ont la même chance, elle est cependant si infime pour chaque individu, qu’il fait mieux d’y renoncer tout de suite et de se réjouir du bonheur de cet autre qu’il pourrait bien être lui-même et qu’il n’est cependant jamais».En somme, Le Banquier tient-il sa promesse de bonheur?La réponse est négative au carré.Loin d’ouvrir l’horizon d’une vie meilleure pour tous, l’émission apporte sa contribution aux forces sociales qui s’appliquent à effacer un tel horizon des esprits.Elle enseigne aux millions de Québécois qui, chaque semaine, cherchent une raison d’espérer, qu’ils feraient bien mieux de se résigner à l’indigence du bonheur que leur société consent à leur offrir.¦ * Selon le palmarès établi par la firme BBM: wu)w.bbm.ca/fr/rapports.html.Page consultée le 6 octobre 2008.¦ Max Horkheimer et Theodor W.Adorno, Im Dialectique de la raison, Paris, Gallimard, 1974.«Chacun n’est plus que ce par quoi il peut se substituer à un autre.» Vos commentaires et suggestions: arobitailleiaiede voir.com.c
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