Le devoir, 2 février 2008, Cahier F
LE DEVOIR, LES SA M EDI 2 ET DI M A X (' HE 3 E E V R I E R 2 O O S LITTÉRATURE Jean-François Beauehemin, ilP' à lire jusqu’au bout ESSAI Propaganda y la bible des relations publiques Page F 6 « La vie conjugale protège-t-elle rhomme de beaucoup de malheurs, dont le suicide?Le suicide est-il un geste de folie?URKHEIM Ce n’est pas avec la logique qu’on vient à bout de la foi Durkheim, l’observateur idéaliste Une biographie de Marcel Fournier dévoile le fondateur de la sociologie On dit qu’il a, avec Karl Marx et Marc Weber, fondé la sociologie.Ses thèses, ses méthodes, celles sur l’étude du suicide, entre autres, sont encore étudiées dans les universités.Emile Durkheim est un monument, et Marcel Fournier, professeur de sociologie à l’Université de Montréal, n’a pas craint de s’y attaquer.Il vient de publier une volumineuse biographie, intitulée simplement Emile Durkheim, 1858-1917, aux Éditions Fayard.CAROLINE MONTE ETIT En fedt, c’est par le neveu et associé de Durkheim, l’anthropologue et sociologue Marcel Mauss, à qui il a également consacré une biographie, que Fournier est arrivé à l’oncle.Cette biographie de Mauss, la première du genre, a connu un succès retentissant et reçu beaucoup d’éloges, notamment en France.Du coup, l’éditeur de Fournier s’est empressé d’en commander une autre à l’infatigable chercheur, celle-là portant sur Durkheim.Il faut dire que Fournier avait aussi édité la correspondance entre les deux hommes, qui ont travaillé ensemble.«Le neveu était moins connu du grand public, j’avais eu accès à des archives nouvelles.Le personnage de Mauss était fascinant, plus bohème, plus original dans sa pensée et plus engagé politiquement; c’était un militant socialiste», dit-il.A ses côtés, Durkheim, l’alter ego, qu’on surnomme à un moment donné «le Grand Manitou», fait figure d’oncle austère, rigoureux, exigeant, menant une vie de famille rangée.Mais l’encadrement de l’oncle est indispensable au neveu, comme le travail du neveu est nécessaire à l’oncle, et tout ce monde travaillait étroitement en équipe dans cette nouvelle école de la sociologie de France, comme Fournier s’est appliqué à le démontrer.Le champ de travail couvert par Durkheim, et par le fait même par la biographie que signe Fournier, est vertigineux.De l’origine des religions à la division du travail social, du suicide au divorce en passant par la criminalité et le racisme, de la recherche du bonheur à la nécessité de la morale, l’homme s’est intéressé aux aspects les plus variés d’une société en mouvement, y a consacré une réflexion rigoureuse, sans négliger les nuances.En fait, Durkheim a fondé une école que Fournier appelle parfois le «réalisme social».Et à un montent donné, Fournier le compare à l’écrivain Émile Zola, de l’école du naturalisme en littérature.Comme Zola, Durkheim a pris parti pour Dreyfus lorsque cette affaire a déchiré la France, et comme lui, il livre un long et patient travail d’observation, par lequel il veut arriver à la science.«Le naturalisme est à la littérature ce que la sociologie est aux sciences humaines, écrit Fournier.Pour parler de sa propre perspective, Durkheim parle de naturalisme sociologique.Tous deux ont un même regard objectivant sur la réalité sociale.L’un prend des notes, découvre la photographie, l’autre réunit et construit des données statistiques, dépouille les récits des voyageurs et les observations des anthropologues.» Pour expliquer le suicide, par exemple, Durkheim s’appuie essentiellement sur des données sociologiques, obtenues grâce à la statistique.Selon lui, le nombre de suicides est la mesure objective du malheur qui affecte les sociétés.«En prenant comme objet le suicide, écrit Fournier, Durkheim entend étudier, d’un point de vue sociologique, l’acte le plus individuel, le plus privé qui soit; il va aussi, comme un clinicien, poser un diagnostic sur l’état de santé des sociétés contemporaines et des peuples dits civilisés.» Certaines questions qu’U se pose alors sont d’ailleurs encore pertinentes aujourd’hui, par exemple: «La vie conjugale, protège-t-elle l’homme de beaucoup de malheurs, dont le suicide?Le suicide est-il m geste de folie?» Du rôle essentiellement social de la religion Si on l’a parfois jugée bourgeoise et conservatrice, comme l’observe Marcel Fournier en entrevue, la pensée de Durkheim a eu ses élans révolutionnaires.Fils et petit-fils de rabbin, il est agnostique et tente, objectivement, de découvrir «les causes qui firent éclore le sentiment religieux dans l’humanité».A ses yeux, ce sont les hommes qui ont créé Dieu, plus vraisemblablement que l’inverse.«[.] la religion n ’est pas, de son point de vue, affaire de révélation, elle est “chose essentiellement sociale”», écrit Fournier, qui considère par ailleurs que Les Formes élémentaires de la vie religieuse, publié par Durkheim en 1912, est l’ouvrage le plus important du sociologue.Du coup, Durkheim met sur le même pied toutes les religions, ce qui déplaît aux pratiquants de la sienne, le judaïsme, comme aux chrétiens.«À chaque société sa culture, à chaque société sa morale» est Tune des conclusions nouvelles auxquelles il arrive avec Marcel Mauss, dit Fournier.Reconnaissant l’apport essentiel de la religion, Durkheim dira cependant «Ce n’est pas avec la logique qu’on vient à bout de la foi.» «Il est attaché à sa culture en même temps qu’il effectue des ruptures», résume Fournier.Durkheim est par ailleurs à l’avant-garde de tout un mouvement d’émancipation laïque qui secoue la France.Un nouvel ordre social émerge d’ailleurs de ces bouleversements.Dans ce contexte, le travail prend une nouvelle valeur, et Durkheim s’y intéresse intensément «Trouver du plaisir dans un travail régulier et persistant, c’est quelque chose de nouveau», écrit Fournier.Au sujet de la division du travail, Durkheim défendra les spécialisations et se fera d’ailleurs plus tard reprocher d’avoir eu une attitude corporatiste, note Fournier en entrevue.Dans l’ensemble, ajoute-t-U, on peut définir la position de Durkheim comme une forme de «communautarisme libéral», à la fois pour la dçfense de l’individu et pour l'intervention de lEtat Pour cela, «son discours a pu paraître conservateur à ceux qui voulaient la révolution», notamment les socialistes.Pourtant Durkheim était un homme de changement sur les plans de l'éducation et de la morale.VOIR PAGE F 2: DURKHEIM «À chaque société sa culture, à chaque société sa morale» 41 LE DEVOIR, LES SAMEDI 2 ET DIMANCHE 3 FEVRIER 2008 LIVRES EN APARTÉ i Cuba, si ! o Jean-François Nadeau Qu’était Cuba avant l’arrivée de Castro au pouvoir en 1959?Un paradis pour les touristes bien nantis, un lieu où l’assouplissement général des restrictions permettait le jeu, les cabarets et les fêtes autorisées par les pouvpirs de l’argent, nom de code comme on le sait des Etats-Unis.C’est entre autres ce que rappelle par la bande la riche exposition que consacre ces joursci le Musée des beaux-arts de Montréal à l’art cubain.L’image de l’île d’avant Castro est associée à celle des amours pour esprits licencieux en quête de nuits folles autant qu’à un régime corrompu et violent Les plaisirs sont savamment liés à des archétypes bien entretenus, celui entre autres de la belle mulâtre, fille d’une société où les gens sont souriants et courtois, religieux et généreux de surcroît Quand on y songe, ce Cuba ressemble assez au Montréal corrompu dénoncé à la même époque par Fax Plante, la chaleur des rayons verticaux du soleil en moins, évidemment Montréal aussi est alors une capitale du sexe, des tripots et des nuits folles pour touristes américains et notables crapuleux.Ici, les mulâtres sont remplacés dans l’imaginaire par des «nègres blancs» ayant au moins l’élégance exotjque de parler français, tout en étant soumis aussi à l’Église et à l’argent L’époque est symbolisée par les strip-teases de Marie Van Sriiaack, alias Uli St-Cyr, une Américaine francisée pour la scène qui sera plus connue que Bettie Page.Au milieu du Red light, le florissant quartier montréalais du crime organisé, «The Faboulous Female Uli St.Cyr» se produit au Gaiety, aujourd’hui devenu le chic et bien verni Théâtre du Nouveau Monde.La liste des lieux de plaisirs montréalais est alors bien longue, très longue.Elle compte des cabarets florissants autant que des lieux plus sombres connus et tolérés.Entre 1942 et 1944 seulement, alors que Montréal ne compte pas même encore un million d’habitants, on fait 1494 descentes de police dans ces endroits! \je plus souvent ces visites sont annoncées et servent moins à assurer l’ordre public qu’à en préserver les apparences.Kalatozov ne tourna pas de film sur Montréal, mais il aurait très bien pu.Son remarquable Soy Cuba — j’en ai toujours été persuadé — aurait pu être un Soy Québec.La fascination des Québécois pour Cuba tient d’ailleurs peut-être en partie aux similitudes profondes de notre histoire populaire avec celle de ce peuple des Antilles.Mais l’esprit proprement révolutionnaire qui explosait sans cesse à Cuba faisait plutôt défaut ici.Ceux-là mêmes que l’on accusait chez nous de fomenter des changements radicaux se donnèrent parfois la peine de démontrer qu’ils ne conspiraient pas le moins du monde! Quant à vouloir confondre René Lévesque avec un révolutionnaire cubain, comme on le fit au début des années 1960, c’était bien sûr pour le moins exagéré.Au sortir des années Duplessis, il ne pouvait guère survenir ici autre chose qu’une révolution bien tranquille.Il y a cinquante ans, que proposaient Guevara et Castro au-delà de l’espoir de jours meilleurs?Pour mieux le comprendre, il faut dépasser l’image du rebelle humaniste du Che, image déclinée aujourd’hui en une multitude de produits commerciaux, depuis l’appareil photo Leica jusqu’aux montres Swatch, en passant par les cahiers d’écoliers.Dans les Souvenirs de la guerre révolutionnaire cubaine du Che, dont une édition française vient de reparaître avec la bénédiction du Centre d’études Che Guevara de La Havane, on découvre d’abord et avant tout un chef de guerre.De ce livre, on retient souvent l’histoire de la mort d’un petit chien de chasse qui devint un jour de mouvement de troupes, la mascotte des hommes du Che.Mais les jappements du petit animal menacèrent vite la sécurité de son peloton.Che ordonna donc qu’on l’étrangle sans plus attendre.Le soir, tandis qu’un des hommes du révolutionnaire caresse la tête d’un chien adulte, celui-là bien tranquille, un malaise plane sur la troupe.Est-ce là, mis en forme dans une allégorie toute canine, l’expression du dilemme humaniste qui se pose à tout être qui souhaite changer le monde?Quel sacrifice en effet faut-il faire ou ne pas faire lorsqu’on est en lutte?Dans ce livre de souvenirs, ce sont en tout cas les exécutions sommaires qui dominent plutôt que les considérations morales.Le Che n’a guère de scrupules lorsqu’il s’agit d’exécuter des opposants ou des sympathisants jugés soudain douteux aux yeux de la Révolution, c’est-à-dire à ses propres yeux.Les corn- iSBSSf*® Débardeur à La Havane battants capturés sont éliminés sans grand état d’âme, jour après jour.Après des aveux arrachés à un prisonnier, Guevara trouve ainsi pathétique de voir un homme se refuser à être exécuté! Il applique sans cesse et partout la logique de la révolution, qui est mortelle pour qui s’y oppose.«Lorsque la révolution relâchait, ne fût-ce qu’une minute, sa surveillance», écrit-il dans une prose semblable à Saint-Just, ses collaborateurs «commettaient des erreurs qui les menaient droit au crime, suivant une logique implacable.» La logique de la punition qui s’ensuit est presque toujours aussi directe que la trajectoire d’une balle.Dans ce monde où l’arbitraire de la justice expéditive règne, on fusille au mieux «symboliquement».Le gouvernement de Batista procédait-il autrement?Sans doute que non.Mais là n’est pas la question.Avait-on besoin de découvrir une nouvelle inédi- JEAN-FRANÇOIS NADEAU LE DEVOIR te du Che, il y a quelques années, nouvelle dans laquelle il narrait la trajectoire d’une balle dans la tête d’un adversaire politique, pour se douter que ce personnage n’était pas un Christ de bonté humaine tel que l’imagerie populaire tend à le représenter depuis un demi-siècle?Notons enfin que les Souvenirs de la guerre révolutionnaire cubaine du Che, comme d’autres livres du révolutionnaire cubain, sont publiés désormais à des enseignes éditoriales du groupe Hachette-Lagardère, un important pôle financier qui doit une bonne partie de ses succès à la vente d’armements.Ce qu’il y a tout à la fois d’extraordinaire et de décourageant dans le capitalisme que combattait le Che est qu’il réussit à s'emparer puis à faire son miel même de ses soi-disant opposants.jfnadeaiFiledevoir.com Lointaine, lointaine Chine SUZANNE GIGUÈRE Z"' e pays n’est pas fait pour qu 'on ^ Vy connaisse sa véritable histoire, mais pour qu’on se crée des fantasmes à son égard.Pour comprendre et aimer un endroit, il ne faut pas tout savoir sur lui, seulement un petit peu.» Depuis toujours la Chine exerce une étonnante fascination sur le voyageur occidental.Dès qu’il y met les pieds, il vit une collision culturelle.Entre 2003 et 2004, détentrice d’un baccalauréat en chinois, Félicie Mi-hali a été professeure de français à Pékin.Ce séjour lui a pennis de se familiariser avec cette lointaine Chine que nous connaissons surtout à travers son bond en avant économique, jugé souvent agressif par la presse occidentale.Elle a transposé dans Sweet, sweet China la difficile, sinon impossible intégration d’une jeune enseignante dans ce pays complexe.Le roman s’articule en deux parties: une fiction proche du documentaire, au carrefour de la sympathie et de la peur, de l’admiration et de la déception, à laquelle se mêlent des pages teintées de merveilleux et de surnaturel inspirées fortement des ouvrages de deux écrivains chinois (Zhang Fang et Pu Song Ling (XVIL) ainsi que de la cinématographie chinoise contemporaine.Des reproductions de cartes postales et de photographies de l’auteure sont insérées à l’intérieur de l’ouvrage.Chine réelle et imaginaire Dans une œuvre narrative originale, la romancière place son héroïne Auguste sous la surveillance de trois déesses (du regard, du goût et de l’odorat) que nous suivons dans le lent mouvement de leurs pensées intérieures.Elle fait de Sakiné, la déesse du regard, la narratrice du récit.Parallèlement, Augusta consigne dans un cahier une foule de détails sur sa vie quotidienne en Chine, évoque la visite d’une artiste et amie roumaine qui l’introduit à l’art subversif chinois, se passionne pour l’écriture chinoise («chaque hiéroglyphe, chaque signe mariait le dessin et le texte, l’image et le son»), raconte ses promenades dans Pékin, ses voyages à Hong Kong et à Xi’An, dans le sud du pays.Elle décrit en long et en large son expérience pédagogique et sa relation compliquée avec les étudiants chinois.Bien quelle possède des rudiments de mandarin, elle avoue être décontenancée par les codes d’une culture qui lui est totalement étrangère, comme le non-dit qui tient beaucoup de place dans la culture chinoise.Pour échapper à cette communication quasi impossible, Augusta se réfugie dans un monde parallèle.éditions Liber Philosophie • Sciences humaines • Litte'ratuie Jean-Marc Larouche La religion dans les limites de la cité Le défi religieux des sociétés postséculières imaginaire, lequel constitue le tiers du roman.Un peu à la manière distendue des romans-fleuves chinois classiques, nous est contée l’histoire de Mei Hua (Fleur de prune), qui rêve de fair le vieux Général qu’elle a été contrainte d’épouser.Tentant d’abord de se soustraire à son regard, elle se cache dans l’estampe accrochée au mur, au milieu des fleurs et d’un étang aux pivoines fanées.Un passage onirique délicieux.Le récit de ses aventures et de ses errances tient par la suite le lecteur en haleine, au point où ü désire à chaque page en savoir davantage.Ponctuées de prouesses érotiques, les histoires de Fleur de prune apportent une couleur coquine au roman et cassent complètement l’image de retenue et de pudeur que l’Occidental peut avoir des Chinois.Férue d’histoire, Felicia Mihali nous transporte à la fin du roman dans l’univers des impératrices et des concubmes de l’ancienne Chine.Lors d’une visite d’Augusta au Palais d’été de Pékin, elle ramène en ces lieux Wu Zetian, la première femme empereur de l’histoire de l’empire du Milieu (fin VIe, début Vil' ).La vie à la cour impériale s’anime, nous sommes témoins des querelles pour le pouvoir, des amours secrètes et des affres de la jalousie menant parfois jusqu’au meurtre.Ecriture discontinue Dans Sweet, sweet China, Fauteure recourt consciemment à une écritu- re discontinue, où les descriptions référentielles, les réminiscences littéraires, les détails fantastiques et réels se côtoient et s’entrechoquent pour former un univers romanesque à l’image de cette Chine pléthorique et chaotique.La fasion de l’approche créative et documentaire constitue la force du roman.L’ensemble du texte gagnerait cependant à être resserré, particulièrement les dialogues entre Auguste et ses élèves, qui sont trop longs et redondants.On écrit beaucoup de choses sur la Chine, parfois tout et n’importe quoi.Felicia Mihali n’a pas l’otgueil de penser comprendre ce pays.Au fil du roman, elle nous fait part de ses réflexions sur la Chine, «écartelée entre l’idéologie communiste et le capitalisme», et des chocs irréversibles qui touchent la société chinoise confrontée à une modernité échevelée parfois jusqu'à l'absurde.Et elle nous invite surtout à ne pas juger à travers des clichés cette Chine fascinante à portée de la main.Journaliste, romancière, professeure, rédactrice en chef du magazine culturel en ligne Terra nova, Felicia Mihali signe avec Sweet, Sweet China son quatrième roman.Collaboratrice du Devoir SWEET, SWEET CHINA Felicia Mihali XYZ éditeur Montréal, 2008,330 pages Le poids du rien pvieri librairie «-bistro Jean-Marc Larouche LA RELIGION DANS LES LIMITES DEIAOTÉ 144 pages, 18 dollars Olivieri et Mémoire d’encrier Au cœur du mois de l’histoire des noirs Du 2 au 28 février 5219 Côte-des-Neiges Métro Côte-des-Neiges RSVP : 514 739-3639 Bistro : 514 739-3303 VENEZ DÉCOUVRIR DES CENTAINES DE TITRES ET D’AUTEURS DU MONDE NOIR QUI ONT MARQUÉ LA LITTÉRATURE D’ICI ET D’AILLEURS.Mercredi 13 février à 19 h Le Mozart noir : chevalier de Saint-George.Causerie avec Léo Koby Véro, musicien et Oumar Dioume, historien.Mercredi 20 février à 18 h Lancement Mémoire d'encrier Jean Florival, Duvalier la face cachée de Papa Doc.André Corten, L'autre moitié de l'Amérique du Sud.Lettres à mon petit-fils.Mercredi 27 février à 19 h Soirée festive au bistro Olivieri I Jazz, livres, bouffe créole Avec Normand Baillargeon, Dany Laferrière, Pascale Montpetit, Stanley Péan et d'autres invités surprises.CHRISTIAN DESMEULES Auteur encensé à’Anthologie des apparitions (Flammarion, 2004), Simon libérât! nous arrive cette fois avec un second roman au parfum de pourriture qui explore lui aussi la destinée singulière d’anges déchus.Sans toutefois qu’on y retrouve l’espèce de grâce décatie qui accompagnait ses premiers pas dans la fiction.Nada exist est un plan-séquence de cinq heures.Un flottement de 420 pages nous faisant vivre une partie du 23 décembre 2006 dans la tête de Patrice Strogonoff, peintre raté de 49 ans «et demi», photographe de stars et réalisateur de vidéoclips.Issu d’un monde fané «où l’ignorance faisait partie du savoir-vivre», l’homme est abonné au mensonge, accroché à l’alcool et à la drogue.Peut-être séropositif.Mais surtout, il est atteint d’un mal profond qui couve depuis toujours — «et qui ne pouvait pas guérir».Avec ses parents, son épouse Nadine et Ahmed, un homosexuel toxicomane, il habite un ancien pensionnat pour jeunes filles en banlieue de Paris - un mélange indéfini de château et de bunker.Ancienne rédactrice en chef de Vogue, autrefois considérée comme «la plus belle femme de Paris» et plus âgée que lui, sa femme se meurt lentement d'un cancer dans une des pièces.Il ferme les yeux sur elle, mais ne peut jamais oublier longtemps qu’il lui doit tout sa réussite sociale autant que professionnelle.C’est ainsi qu'en un long flux de conscience, Simon Liberati invente une demi-journée dans la vie d’un homme assiégé.Par tous ceux qui le vampirisent par Livre nihiliste, superficiel, mondain, bavard ?Évidemment.les souvenirs qui le visitent sans prévenir.Par les flashbacks, les SMS, les appels à son téléphone portable, les factures impayées.«N’ayant jamais rien aimé, ni personne, il se précipitait vers le rien avec le même empressement sans enthousiasme qu’autrefois.» Un homme, surtout, soumis comme un animal de compagnie jtu désir des femmes.«A ton niveau, lui dira l’une de ses maîtresses, la lâcheté c’est du style.» Au volant de son Aston Martin 1973 de collection (la voiture aurait appartenu au chah d’Iran), de sa proche banlieue parisienne jusqu’au No-votel en bord de Seine où il doit rejoindre l’une de ses deux maîtresses, il fuit la déchéance physique de sa femme, la banalité de ses parents, l’hystérie camée d’Ahmed.Son dégoût du monde et de lui-même se révèle dans le regard qu’il pose sur chaque chose, la lassitude infinie qui l’accable, le poids du réel.Patrice Strogonoff voudrait qu’on le laisse tranquille.Livre nihilistç, superficiel, mondain, bavard?Évidemment.Mais Nada exist est plus encore le récit en temps réel d’une catastrophe inédite — la disparition de l’amour — et de la fuite en avant qu’elle provoque.«Qui croirait en lui maintenant?» Car, lorsque sa femme sera morte, le «héros» de Simon liberati sait bien qu’il n’y aura plus personne pour croire à ses mensonges.Plus personne, sur-touL pour croire en lui.Collaborateur du Devoir NADA EXIST Simon Liberati Flammarion Paris, 2007,420 pages DURKHEIM SUITE DE LA PAGE F 1 Mais, selon lui, la société ne change «ni par révolution, ni par décret», ajoute le chercheur.Reste que, pour Durkheim, dans cette société laïque en changement il faut redonner une place à la morale comme ciment social.Et le sociologue s’intéressera assidûment à cette question tout au long de sa vie.«On Ta présenté comme un grand prêtre dont la mission était de donner une nouvelle morale à cette France républicaine et laïque.[.] Il considérait qu’il y avait une nécessité d'avoir des règles morales», dit Fournier.Cette morale aurait pu s’ériger sur les bases de la science et de la sociologie.Or, à ce chapitre, les conclusions demeurent fragiles, reconnaît le biographe, qui croit qu’encore aujourd’hui la morale demeure plus le fait d'un héritage religieux que d’une éthique scientifique ou sociologique.Le Devoir ÉMILE DURKHEIM 1858-1917 Marcel Fournier Fayard, Paris, 2007.947 pages b ?1 DEVOIR LES S A M E D I I) I M A \ (' H E E E V R I E R 2 O O 8 ITTERATURI ROMAN QUÉBÉCOIS Brûler ses souvenirs CHRISTIAN DESMEULES Flora, 36 ans, est préposée dans un foyer pour personnes âgées.Obèse, solitaire et mal dans sa peau, épuisée à force de travailler dans «un dépotoir de peaux ridées, de bouches édentées, de mains tremblotantes et de cerveaux finis», la jeune femme finit par craquer et obtient qu’on lui signe un arrêt de travail.Pour aller se reposer, la protagoniste de La Maison-mémoire, le premier roman de Sandra Rom-pré-Deschênes, prend la direction de la maison de sa grand-mère, à la campagne, où ses parents avaient l’habitude de l’abandonner à chacun des étés de son enfance — tandis qu’eux partaient vivre ailleurs le restant de leur jeunesse baba cool.Coincée entre une mère névrosée et un père absent (installé quelque part en Afrique, croit-elle), Flora se voit comme «l’enfant haineuse de l’amour libre».Femme généralement froide et capable de cruauté, sa grand-mère demeure néanmoins la seule personne dont elle s’est jamais sentie aimée.Elle compte s’y poser durant quelques semaines, «le temps de se réapproprier son passé» et de mettre enfin un terme au deuil de sa grand-mère, qu’elle porte encore douloureusement malgré la quinzaine d’années qui se sont écoulées depuis sa mort.Mais une fois là-bas, arpentant les pièces inhabitées de cette grande maison isolée, elle est emportée au-delà du raisonnable par le tourbillon des sensations et des souvenirs.Prisonnière de son corps, de la boue de ses souvenirs et de cette maison «hantée» où sont aussi venues s’installer, contre son gré, deux vieilles tantes détestées, Flora prend du poids, s’enfonce, continue à se décomposer jusqu’à son inévitable implosion psychologique et les drames qui en seront la conséquence.Alternant entre la première et la troisième personne, la narration de La Maison-mémoire est soutenue par une écriture intense, organique et visuelle.Malgré quelques «fixations» scatologiques et macabres qui sentent un peu trop l’artifice, le roman de Sandra Rompré-Deschênes, qui constituait à l’origine le volet création d’un mémoire de maîtrise, nous fait la preuve d’un imaginaire fertile.Collaborateur du Devoir LA MAISON-MÉMOIRE Sandra Rompré-Deschênes Triptyque Montréal, 2007,166 pages EN BREF Impala 1994 Les Herbes rouges reprennent en format de poche le premier roman de Carole David, poète, romancière et nouvelliste.D’abord paru en 1994, Impala doit son nom au modèle d’automobile de Chevrolet qui s’est probablement le plus vendu au cours de la décennie 1960 en Amérique du Nord.Un nom à lui seul capable de résumer le contexte culturel dans lequel baigne ce roman familial sombre et tortueux.«De Saint-Léonard à Rivière-des-Prairies-en passant par la rue Dante, je n’ai jamais su qui j’étais», raconte la narratrice, Louisa Ferragamo, une jeune femme qui essaie de reconstituer sa propre trajectoire accidentée et celle de sa mère, Connie, fille d’immigrants italiens et chanteuse de clubs qui l’a abandonnée lorsqu’elle avait cinq ans.À travers l’enchaînement sensible des drames et des fatalités, un premier roman court et très réussi d’une écrivaine qui pousse loin le souci du mot juste.- Le Devoir Exploration des profondeurs Le premier numéro de Bathyscaphe, une nouvelle revue publiée trois fois l’an par une petite bande d’amis réunis autour de Benoît Chaput — éditeur de l’Oie de Cravan —, a été lancé tout récemment à Montréal.Un certain goût commun pour les raretés, l’envie de lancer un grand NON à l’air ambiant et à l’actualité.«Parce qu’il y a, affirme-t-on, des fonds littéraires, des courants de révolte profonds, des choses qui grouillent dans les abysses et dont on veut suivre les mouvements.» Entre autres, au menu de cette première livraison qui mélange des textes de création et de critique écrits en français ou en anglais, des auteurs du Québec comme de l’étranger des considérations littéraires de Benoît Chaput et d’Antoine Peuchmaurd, Bérangè-re Cournut relatant sa découverte d’un long poème d’Henri Simon Faure ainsi qu’une fascinante fiction d’Hélène Frédérick au sujet de la poupée grandeur nature de l’écrivain et peintre expressionniste autrichien Oskar Kokoschka.- Le Devoir 36e Rencontre des écrivains sur le thème de railleurs La 36’ Rencontre québécoise internationale des écrivains se tiendra cette année du 24 au 27 avril prochain, à Montréal, sur le thème de I’ailleurs.La rencontre débutera le jeudi 24 avril, à 19h, avec une conférence du romancier, essayiste et traducteur Alberto Manguel, à Bibliothèque et Archives nationales du Québec.La rencontre sera dirigée encore cette année par la poétesse Nicole Brassard.- Le Devoir Dyane Léger aux Poètes de l’Amérique française L’Acadienne Dyane Léger livrera un récita] le lundi 11 février, à 19h, à la chapelle du Musée de l’Amérique française de Québec, dans le cadre des soirées des Poètes de l’Amérique française.Elle sera accompagnée du soprano-ténor Richard Duguay et du claveciniste Pierre Bouchard, qui livreront des œuvres de Mozart, Purcell et Couperin.Le spectacle sera repris à Montréal le 12 février, à 20h, à la Maison de la culture du Plateau-Mont-Royal.La saison des poètes de l’Amérique française se poursuivra par ailleurs en mars avec Philippe Delaveau, qui sera accompagné du baryton Alexandre Malenfant et de Nathalie Tremblay au piano.Ce spectacle se tiendra le 10 mars à la chapelle du musée, le 11 à la Maison de la culture du Plateau-Mont-Royal et le 12 à la galerie d’art d’Outremont En avril, Monique Deland occupera la scène avec la basse Robert Huard et Guy Ross au luth et théorbe.Ce spectacle se tiendra le 14 avril à la chapelle du Musée de Québec, le 15 à la Maison de la culture du Plateau-Mont-Royal et le 15 à la galerie d’art d’Outremont Enfin, en mai, Luc Lecompte sera accompagné de la soprano Luce Vachon et de Nathalie Tremblay au piano.Ce spectacle se tiendra le 12 mai à la chapelle du Musée de Québec et le 13 à la Maison de la culture du Plateau-Mont-Royal.- Le Devoir Livres d'occasion de qualité Littérature Philosophie Sciences humaines Service de presse BD, livres jeunesse et de collections Canadiana Livres anciens et rares Bibliothèque de la Pléiade 514-522-8848 1-888-522-8848 4487, rue De La Roche (angle Mont-Royal) bonheurdoccasion@bellnet.ca Achetons à domicile NOUS NOUS DEPLAÇONS PARTOUT AU QUEBEC, POUR L’ACHAT DE BIBLIOTHÈQUES IMPORTANTES.LIBRAIRIE BONHEUR D’OCCASION Ceci est à lire jusqu’au bout Danielle Laurin Si je vous dis: Ceci est mon corps.Si j’ajoute que c’est le titre d’un livre.D’un roman, en fait Où c’est le Christ lui-même qui raconte: son enfance, sa crucifixion, sa résurrection, et tout et tout Attendez, ne partez pas.Si je vous dis que ce Jésus-là ne croit pas en un dieu tout-puissant et salvateur, qu’il est athée.Qu’il n’est pas mort sur la croix et n’a pas ressuscité non plus.Qu’il a tout simplement survécu à la douleur, à la souffrance, à la torture, puis s’est enfui, a refait sa vie.Avec une femme.Vous êtes toujours là?Si je vous dis que l’homme en question est rendu au soir de sa vie, à 84 ans.Que, tandis que sa vieille amante agonise auprès de lui, il se confie, médite sur sa vie passée, sa mort prochaine.Et le sort de l’humanité.Toujours pas convaincu?O.K.On efface tout et on recommence.Si je vous dis: Jean-François Beauchemin.Comme enfant je suis cuit.C’était son premier roman, paru il y a neuf ans.Mais c’est avec Le Jour des corneilles, récompensé par le prix France-Québec en 2005 et bientôt adapté à l’écran, que cet exréalisateur à Radio-Canada a fait sa marque comme écrivain.Et puis?Et puis est arrivé La Fabrication de l’aube.Prix des libraires du Québec 2007.Un récit d’une rare intensité.D’une rare élégance, aussi.Où, délaissant la fiction, l’écrivain racontait son séjour entre les morts, et sa résurrection.Racontait comment, atteint d’une maladie foudroyante, il avait sombré dans le coma, puis s’était réveillé, transformé.C’était en 2004, il avait 44 ans.Une ode à la vie, La Fabrication de l’aube.Une ode à l’amour, surtout «J’ai été à même de constater l’importance de l’amour Ça m'a sauvé la vie.» C’est ce que confiait Jean-François Beauchemin en entrevue au Devoir à la sortie de son livre.Un livre dans lequel il rendait hommage à ses proches, certes.Mais dans lequel il sondait l’insondable aussi, riavait de cesse de scruter l’invisible, l’inexpliqué, l’inexplicable.Un livre qui allait droit au cœur par son authenticité.Et duquel jaillissait la beauté.«Peut-être la beauté est-elle la clé de ce domaine inconnu qui nous intrigue et nous fait peur tout à la fois», peut-on lire dans La Fabrication de l’aube.On refermait ce livre plus riche, posant sur le monde, sur la vie, la mort, un regard différent Et l’on se demandait que peut écrire un écrivain après ça?Ceci est mon corps.Un roman.Un roman sur Jésus, oui.C’est ce que Le dernier roman de Jean-François Beauchemin est inspiré de la vie de Jésus.MARTIN E DOXON Jean-François Beauchemin publie aujourd’hui.Ça vous étonne?Déjà, dans La Fabrication de l’aube, alors qu’il méditait sur le fait qu’il avait survécu, qu’il avait fait l'expo rience de la mort et en était revenu, il notait «Je songeais au Christ: bien sûr l’homme de Nazareth n’était pas ressuscité.Néanmoins, ceux qui avaient écrit son histoire avaient choisi pour parier de lui cette image forte d’un lumme qui revient d’entre les morts.Pourquoi?Peut-être parce qu’il est si difficile d’exprimer cette idée que la vie ne se termine pas nécessairement au moment où tout proclame sa fin.» Déjà, dans ce livre-là, l’auteur affirmait aussi qu’il n’avait pas trouvé Dieu.Pas plus que le Jésus auquel il prête sa voix dans Ceci est mon corps: «f ai prié sur la croix peut-être plus que quiconque.Mais il ne sert à rien d’invoquer quelque toute-puissance au moment de la douleur, ni d’ailleurs à l’heure de la joie.» Puis: «La trahison que j’ai sentie fut moins celle de mes jambes m’abandonnant, irradiées de fatigue et de souffrance, que,celle d’un dieu parfaitement ignorant de mes appels.J’ai saisi au cours de ces heures de suffocation mieux qu’en toute autre que l’indifférence de Dieu est un aveu.» En retirant à Jésus sa divinité, l’auteur lui redonne toute son humanité, son universalité.En effet: «Comment ne pas se reconnaître dans cette existence-là?clame Jean-François Beauchemin dans la postface de son roman.Jésus souffre, tombe, se relève et marche encore, accessoirement vers une vie transformée.N’est-ce pas le scénario général et poignant de la condition humaine?» Les recoupements entre ses deux plus récents livres sont abondants.Même questionnement sur le mystère, le plus grand que soi.Même souri de rattacher le corps et l’esprit la matière et l’âme, l’intelligence et la sensibilité.Même rôle primordial accordé à Tamour.Et î.-: v.mmimmmf Vf Christian Lalive d'Épinay Dario Spini Collaborateurs i Franca Armi Jean-François 81 Sociologie contemporaine Dirigée par Daniel Mercure Myriam Cirardfn Paolo Chisletta Luc cuiliet Edith Guilley OirtsiteB uliw tf’Éltfnai oartosmnlittcoiu Les années fragiles U nie au-delà de quatre-vtogte ans même attachement pour les bêtes, pour les chiens en particulier.L’auteur le dit lui-même dans la postface de Ceci est mon corps: ce roman est tout à fait dans la continuité de son livre précédent.«Le narrateur de Ceci est mon corps n’aperçoit jamais que la beauté du monde, ce qui est beaucoup, et cela lui suffit.Et voilà pourquoi ce livre, sans en être la suite, est si visiblement le prolongement, le contrecoup de La Fabrication de l’aube, qui célébrait aussi la dure et stupéfiante splendeur des choses.» Le Jésus de Ceci est mon corps ne commence-t-il pas son récit ainsi: «Tout fut magnifique, et effrayant»?D’accord.C’est un roman étrange.Un roman hors normes, hors d’àge, hors temps.Pas de dironolo-gie, pas de suspense, pas de rebondissements.«Cette réflexion, ce récit déguisé en roman est nu», convient Jean-François Beauchemin, qui est bien conscient qu’on n’y retrouve «rien de ce qui fait tourner les pages aux lecteurs de romans».Aussi, peut-être vaut-il mieux commencer par lire la postface de l’ouvrage avant de plonger dans le récit tant elle éclaire la démarche de l'écrivain.Avis aux intéressés.Au passage, après l’explication de l’auteur sur Ceci est mon corps comme prolongement de La Fabrication de l’aube, vous tomberez sur ceci: «Le dernier volet de cette trilogie reste à paraître.» Maislne vous réjouissez pas trop vite.Il ajoute: «Il me sera plus difficile, après cela, d’être encore écrivain.L’essentiel aura été dit.» Quoi?11 n’est pas sérieux, là, Jean-François Beauchemin.Si?Peut-être devrait-il relire les dernières lignes de La Fabrication de l’aube: «Quoi qu’il en soit, l’idée que l’avenir soit écrit de quelque manière, d’une destinée pré-établie, est bien sûr une pure absurdité.» Collaboratrice du Devoir CECI EST MON CORPS Jean-François Beauchemin Québec Amérique Montréal, 2008,193 pages ARCHAMBAULT Une compagnie de Québécor Media PALMARÈS LIVRES ROMAN NOBLESSE DÉCHIRÉE T.1 : PARFUM.Jennifer Ahern (Libre Expression) H SANS RIEN NI PERSONNE Marie Laberge (Boréal) Q LES CERFS-VOLANTS OE KABOUL Khaled Hosselni (10/18) ¦fl VANDAL LOVE OU PERDUS EH.D.Y.Béchard (Québec Amérique) MILU MOTS D’AMOUR T.4 Collectif (Impatients) RAPT DE NUIT Patricia J.MacDonald (Albin Michel) H U RÊVEUSE D'OSTEMDE £j| Eric-Emmanuel Schmitt (Albin Michel) LA SŒUR DE JUDITH Lise Tremblay (Boréal) ¦Ti CHAGRIN D’ÉCOLE Daniel Pennac (Gallimard) MILLE SOLEILS SPLENDIDES Khaled Hosselni (Belfond) JEUNESSE ?HARRY POTTER ET LES RELIQUES.J.K.Rowling (Gallimard) B HÉSITATION Stephenie Meyer (Hachette Jeunesse) LE JOURNAL D’AUfltUE LAFLAMME T.4 India Desjardins (Intouchables) Vl A LA CROISÉE DES MONDES Philip Pullman (Gallimard) FUNESTE DESTIN T.1 : NÉS SOUS UNE.Lemony Snicket (Héritage) NOÉMIE T.10 : LA BOITE MYSTÉRIEUSE Gilles Tibo (Québec Amérique) R U SECRET DU COURAGE Geronimo Stilton (Albin Michel) CHRONIQUES 0E SPIDERWKKT.1 Tqny Di Terllzzi (Héritage) OUVRAGE GÉNÉRAL 1 ANTICANCER : PRÉVENIR ET LUTTER,.David Servan-Schrelber (Robert Laffont) LE SECRET Rhonda Byrne (Un Monde Différent) ! MISSION ANTARCTIQUE Jean Lemire (La Presse) I PASTA ET CETERA A LA 01 STASIO Josée Di Stasio (Flammarion Québec) ' PHOfESSM : BLUFFHtSE Isabelle Mercier (Flammarion Québec) TDM CRUISE : SA VRAIE HISTOIRE I Andrew Morton (Michel Lafon) D PAKKAET.8 : LE SOLEIL BLEU Maxime Roussy (Intouchables) LE DICO DES FILLES 2008 Dominique Alice Rouyer (Fleurus) GUÉRIR U STRESS, L'ANXIÉTÉ ET.;,' David Servan-Schreiber (Pocket) MEILLEURES RECETTES A LA.Donna-Marle Pye (Guy Saint-Jean) ’ LE MEILLEUR DE SOI Guy Corneau (De l'Homme) LE GUIDE DE LA MOTO 2008 Bertrand Gabel (MCG) « ANGLOPHONE EAT, PRAY, LOVE Elizabeth Gilbert (Penguin Books) , THE OVERLOOK Michael Connelly (Vision) DUMA KEY Stephen King (Scribner) THE INNOCENT MAN John Grisham (Dell) THE MTE RUNNER Khaled Hosselni (Doubleday) SLASH Anthony Bozza (Harper Collins) W0HL0 WITHOUT END Ken Follett (Dutton) THE SECRET Rhonda Byrne (Beyond Words) TMS IS YOUR BRAM ON MUSK Daniel J.Levitin (Plume) THE BAMCRDFT STRATEGY Robert Ludlum (St.Martin's Press) ISBN : 978-2-7637-8292-8 • 378 pages EN VENTE EN LIBRAIRIE • DIFFUSION PROLOGUE Escapades à NEW-YORK avec Kent Nagano du 7 au 9 mars 2008 Pour information : 514.380 3113ou 1.877.371.2323 du consultez www.archambault.ca/escapades » I- K l> K V » IK.LES SAMEDI 2 ET D I M A X C H £ A F É V K I E K 2 0 0 8 F \ LITTERATURE Louis Hamelin écoutais, à l’émission de Christiane Charette, une espèce de quelconque spécialiste expliquer, en réponse à une question de l’animatrice, que les frontières entre les générations n’étaient pas étanches, qu’on pouvait même (si j’ai bien compris) pousser l’audace jusqu’à imaginer un baby-boomer venu au monde en 1961 ou un X né le 31 décembre 1959, à trois heures de l’après-midi.J’ai plaqué mes mains sur mes oreilles.Pitié! Tant qu’à charger le réquisitoire des Xistes contre les lyriques, je pourrais faire remarquer que deux des hommes les plus controversés de l’heure sont des baby-boomers borderline, nés en 1945 et, autre trait commun, tous deux éditeurs.Le premier, à un âge où la plupart des romanciers font leurs premiers pas, avait 31 ans et huit volurpes à son actif lorsqu’il bâtit sa maison de paille, les Editions VLB, en 1976.Premier titre publié en véel-béen: N'écoute plus que le désenchantement de ta ténèbre, mon si pauvre Abel.C’était une époque où les écrivains se mêlaient de leurs affaires: ils fondaient les Editions des Quinze en 1975 et l’UNEQ deux ans plus tard.Victor-Lévy Beaulieu allait ensuite écrire son triptyque melvillien et devenir notre VI,B: l’ogre à la bar-be fleurdelisée, à la fois icône la plus incontournable de notre littérature et porte-parole d’un fictif parti des régions, lequel, faute d’accéder à la réalité, allait provoquer chez son créateur la pirouette politique que l'on sait Impossible d’évaluer les récentes prises de position Les 3 p’tits éditeurs.adéquistes de Victor-Lévy Beaulieu sans tenir compte de ce féroce parti pris régionaliste: vu du morceau de pays qui s’étend à l’est de Québec, Mario Dumont, c’est d’abord le petit gars de Rivière-du-Loup.Pour ma pari je regrette le fait que VLB ne semble pas capable de voir l’évidence, à savoir que l’ADQ n’est pas tant le parti des régions que celui de la Grande Banlieue, là où la classe moyenne s’accroche à ses acquis avec trois autos devant la maison et un oeil sur la déclaration de revenus.Et pourtant, je me sens incapable de la moindre fâcherie devant les provocations calculées de ce monstrueux personnage, qui doit se lever le matin avec, je le devine, un sourire en coin à l’idée de foutre tout ce bordel dans les rangs de la gauche québécoise élargie.Après les splendeurs et misères d’André Boisclair, VLB, peu importe les raisons profondes qui sous-tendent ses apostrophes, a le mérite de nous forcer à examiner, une fois de plus, ce qui distingue vraiment les trois principaux partis représentés à l’Assemblée nationale.C’est le PQ, pas l’ADQ, qui vient de s’opposer à ce qu’on sorte les mo-toneiges des parcs nationaux D suffit de jeter un coup d’œil aux zones bleues de la carte électorale pour comprendre le subtil calcul des voix à y ramasser, et mettre le doigt sur le problème.Si ce que nous voulons, c’est une classe littéraire idéologiquement monolithique, alors on peut céder à la rectitude politique galopante de l’époque et jeter l’anathème sur le patriarche de Trois-Pistoles.Mais parfois, ça fait du bien de jeter ne serait-ce qu’un coup d’œil sur un pays normal.En France, les palinodies des intellectuels font, pour le meilleur et pour le pire, partie intégrante de la vie publique.Régis Debray, l’ancien compagnon du Che en Bolivie, qui se met soudain à trouver des qualités à Chirac, c’était un peu fort de café.Plus récemment, on a vu les Glucksmann, Bruckner et autres Max Gallo succomber un temps à la sarkomanie, à la suite d’un Alain Finkielkraut qui, lui, faisait déjà figure de groupie confirmé.Peu importe ce que nous devons penser des auteurs susmentionnés, il reste qu’on peut difficilement les traiter de deux de pique sans autre forme de procès.De tous ces virages de capot et brusques changements de cap, ils s’expliquent d’ailleurs abondamment dans les pages des gazettes, la plupart du temps reprises sur Internet, et n’hésitent jamais à croiser le fer avec leurs alliés d’hier et nouveaux ennemis.Ça donne une littérature polémique passionnante, assez souvent brillante et, il me semble, plutôt saine: on n’a pas l’occasion de voir tous les jours une démocratie s’incarner dans sa langue.En 1979, VLB publia les poèmes d'un révolutionnaire rentré d’exil et brièvement emprisonné: Jacques Lanctôt Lui aussi deviendrait une sorte de patriarche, au sens génétique, sinon littéraire, du terme.En 1984, à Nathalie Petrowsky du Devoir, il affirma travailler à un roman sur la trahison.Le roman ne vit jamais le jour et en 1985, VLB lui laissa les clefs de la boutique.Dix ans plus tard, VLB vit son nom être phagocyté par Ville-Marie Littérature, qui serait ensuite elle-même avalée par le Gros Méchant Loup en personne (celui dont le nom commence par un Q).Je ne sais pas si la maison que Lanctôt fonda alors sous sa propre raison sociale était en briques ou en bois, mais elle se trouvait à Outremont dans son sous-sol.Passe une autre tranche de dix ans et Lanctôt de son propre aveu, se retrouve pratiquement sur la paille.C’est ce Lanctôt-là, aux racines prolétariennes jamais démenties, devenu chroniqueur chez le Gros Méchant Loup, qui a causé un certain émoi dans les chaumières avec son histoire de pâté chinois servi à un otage du FLQ.«C’est avec beaucoup d’empressement et d’anxiété que nous lui avions préparé ce pâté chinois [.].Pour nous, la préparation de ce repas avait revêtu toutes les allures d’un grand événement protocolaire, voire symbolique», a-t-on pu lire dans le Journal de Montréal.Est-ce que je peux émettre un tout petit doute?Dans sa déclaration sous serment aux policiers, peu après sa libération, James Cross a parlé de spaghet- tis, de soupe, de riz parfois accompagné de saucisses, de mets chinois et de riz à la viande.Dans une autre déclaration enregistrée sur bande magnétique, il dira: •»[.] sometimes a Chinese [sic] meal or some sort of mess up.» Qu’on me comprenne bien: je ne mets nullement en doute le fait que Cross ait, pendant sa captivité, mangé du pâté chinois.Mais qu’il ait de toute évidence pu confondre ce délice national avec des «mets chinois» montre bien les limites, à mon avis, de l’opération de propagande culinaire de Lanctôt et de sa bande et indique que nous sommes probablement en présence d’un exemple de réécriture de l’histoire et de reconstruction symbolique, 37 ans après les événements.En 1978, sa sœur Louise et son beau-frère, Jacques Cossette-Trudel, parleront quant à eux (à Marc Laurendeau) d’une «horrible combinaison de steak haché et de ketchup» préparée par Marc Carbonneau.Le moins qu’on puisse dire, c’est que le «grand événement protocolaire» imaginé par Jacques Lanctôt n’a pas laissé beaucoup de traces dans les mémoires.Depuis le temps que, magnifiquement réhabilités, certains acteurs de ce drame historique s’efforcent d’y trouver un sens un peu moins funeste, je ne suis qu’à moitié surpris de les voir aujourd’hui conscrire le bœuf et les patates.«[.] tous nos espoirs étaient désormais placés dans ce fameux pâté chinois», écrit encore Lanctôt.Pendant ce temps-là, à Saint-Hubert les vrais prolétaires faisaient venir du Benny Barbecue avec l’argent de Pierre Laporte.En 2005, le loup s’introduisit par la cheminée de la «petite maison de la grande littérature», et qui vit-on apparaître?Michel Brûlé.Monsieur Génération X en personne.Lui ne se contentait pas d’une ou deux controverses, mais en faisait son fonds de commerce.Ceux hui l’ont entendu chanter à l’émission de Christiane Charette et y transformer les ondes publiques en «show de plogue» de bas étage, que dis-je, de caves, seront d’accord avec moi: Michel Brûlé chante mieux que Jacques Villeneuve.Un autre grand moment de radio.hamelinloéqsympatico.ca Parfois, ça fait du bien de jeter ne serait-ce qu'un coup d’œil sur un pays normal LA PETITE CHRONIQUE Stendhal toujours Gilles A rchatn b a ult Les entreprises humaines ne sont pas faites pour durer.Aussi ne faut-il pas trop s’étonner que, du côté de la Bibliothèque de la Pléiade chez Gallimard, on refasse des éditions dites complètes en leur temps.Pendant longtemps, les romans de Stendhal y étaient repris en deux tomes.Henri Martineau et Victor del Litto étaient jadis tenus pour des spécialistes incontournables de l’œuvre du Grenoblois.Les mœurs universitaires n’étant plus les mêmes, on multiplie de nos jours les notes, les appendices, les précisions de tous ordres.Et on conçoit une édition des Œuvres romanesques en trois volumes.Le deuxième tome de cette nouvelle édition vient de paraître.On y trouve certaines des chroniques dites «italiennes» et surtout le manuscrit autographe de Lucien Leuwen.Le lecteur curieux, et surtout convaincu, de beylisme aigu pourra faire son miel du texte original de ce roman inachevé agrémenté de nombreuses notes en marge rédigées par l’auteur lui-même.A remarquer que le terme «inachevé» signifie à la fois que Stendhal n’a jamais donné son manuscrit à %.Olivieri librairie»bistr a LECTURE OLIVIERI - LE NOROÎT Robyn Sarah (lira en anglais) Le tamis des jours traduit de l'anglais par Marie Frankland (lira en français) Louis-Jean Thibault Reculez falaise Normand Génois Le même souffle Dimanche 10 février à 15 heures 5219.Côte-des-Neiges Métro Côte-des-Neiges 514.739.3639 Brunch au bistro : 739-3303 publier et que, de toute manière, il ne pouvait le faire pour des raisons qui ont à voir avec la politique.Ne pas oublier qu’à l’époque, 1834-1835, Stendhal est consul dans un bled perdu d’Italie et qu’il ne peut se permettre de trop déplaire en haut lieu.Il dicte donc son manuscrit, écrit des textes autobiographiques, dont son inestimable Vie de Henry Brulard, publie anonymement des nouvelles que l’on recueillera plus tard sous le titre de Chroniques italiennes.La valeur de cette nouvelle édition consiste surtout dans l’authenticité inattaquable du manuscrit et dans les notes d’une rare sincérité que le père de La Chartreuse de Parme écrit en marge.Si on doutait encore de la modernité de notre auteur, ses annotations manuscrites convaincraient sans équivoque.Qui est Lucien Leuwen?Un jeune homme de 24 ans dont le père est un des banquiers les plus puissants sur la place de Paris.Autant le père est cynique autant le fils est naïf.Il tombera amoureux d’une femme de la petite noblesse provinciale, lui qui, tout en pouvant compter sur la richesse paternelle, ressent profondément l’absence de titres de noblesse.Lucien Leuwen, tout imbu qu’il est de principes libéraux, accepte de trahir certaines de ses convictions pour mieux conquérir le cœur d’une jeune veuve, la tentative échoue, leur amour ne sera jamais que platonique.Peinture d'un milieu Pour le lecteur d'aujourd’hui, l’aventure amoureuse convainc mal et parait parfois s’éterniser.Il en va tout autrement pour la peinture que fait l'auteur du milieu social sous Louis-Philippe.L'influence d’une noblesse ressurgissant quelques années après la Révolution, le retour en force du clergé, la montée en force de la bourgeoisie, autant de descriptions convaincantes d'une réalité sociale.Stendhal n’aimait pas la démocratie à l’américaine, son héros non plus.Il écrivait à la diable, nG gligeant les répétitions de mots, emporté qu’il était par son récit.Le père du héros, monsieur Leuwen, qui «ne craignait que deux choses au monde, les ennuyeux et l’air humide» et qui «n’était jamais absolument sérieux, quand il n 'avait personne de qui se moquer.se moquait de lui-même», cet homme est le personnage le plus attachant du roman.Ne croit-il pas que «la vieillesse n’est autres choses que la privation de folie, l’absence d’illusion et de passion»?Comme quoi on voit que ce roman, qui passe pour le plus balzacien des romans de Stendhal, demeure une œuvre dont la fraîcheur et l’allant n'ont pas une ride.Collaborateur du Devoir ŒUVRES ROMANESQUES COMPLÈTES Tome II Stendhal Gallimard.Bibliothèque de la Pleiade Paris, 2007,1468 pages LITTÉRATURE FRANÇAISE Jeannet dans les limbes de la pensée Par sa densité et son ampleur, Recouvrance est un livre exceptionnel GUYLAIN E MASSOUTRE Forte de trois essais autobiographiques, l’œuvre de Frédéric-Yves Jeannet, né en 1959, s’enrichit d'un quatrième opus de mémoire, qui sort des sentiers battus.Par sa densité et son ampleur, Recouvrance est un livre exceptionnel.Musical, lyrique et documenté, ce récit de vie inouï, miroir d’événements internationaux, offre un labyrinthe aux espaces enflammés.Cet autoportrait plonge dans l’organicité du langage.Effondrements et respirations y constituent l’aventure essentielle.Physique, sensoriel, le matériau privé de Recouvrance réactive les grands débats, enjeux de conflits autour desquels s’agite tout citoyen du monde.On reconnaît les faits.Mais le défi est autre.L’écriture y «grésille»: manière de dire l’état supplicié de toute personne qui cherche sa place, pour être moins qu’un fragment d’univers égaré.Etat de l’individu minuscule dans le spectacle alentour.Loin des cercles parisiens — il a quitté sa Bretagne originaire et la France même en 1978 —, Jean-qet a vécu au Mexique et aux Etats-Unis; il enseigne actuellement à l'université Victoria de Wellington, en Nouvelle-Zélande.Mais il ne s’est pas dispersé, correspondant avec Hélène Cixous, Roger Laporte, Michel Butor, Robert Guyon et Annie Ernaux.Tout cela figure dans Recouvrance.Pas de surprise d’y voir inscrits Québec et Montréal: le glo- be-trotter a rendu visite aux lecteurs d’ici plusieurs fois.Amoureuse entreprise Etre attentif à soi comme aux autres, pour un écrivain, n’est pas original.Mais rare est le rendu orchestral, sonore, des images qui viennent étouffer en lui.A nouveau sondée «jusqu'à un point aveugle autour duquel pivote & se met en orbite l’ensemble des faits & des images qui constituent ce qu’on appelle une vie», la conscience suit le mouvement orbital de ce qui pense.Témoin rigoureux et critique, l’écrivain ressasse et remodèle le déjà dit.«Sous la surface glissante du présent», il consent à la fluidité qu’il interpelle chez son lecteur.On peut le citer à chaque page.Ses trouvailles de langue, ses phrases justes, enivrantes et dansantes jaillissent et s’écoulent, en vous accaparant, séduisantes, déferlantes.Sans paragraphe, ponctuées avec finesse pour doser le souffle, elles font un concert d’orgue dans le noir.«Insondable vérité», répète-t-il en mode mineur.Il a déjà raconté sa famille, le suicide de son père, ses exils douloureux et ses amours, Angelica et leurs trois enfants.Il les redit, les chante encore, attentif à nos oublis comme aux siens.Il y a de l’amour dans sa liberté d’être, voyageur fidèle («je n’ai jamais pu renoncer à la lumière de mon enfance — c’est Camus qui parle par ma bouche») qui se rappelle à nous, avec ses lectures en sortilège, véhicule intérieur dans l’inconnu.L’œuvre musicienne Appui, poids ou bagage?Le passé nourrit les intuitions du présent.Douleur extrême?Sensibilité arquée à son ossature?Il fait aller et venir sa «navette suspendue» entre Le Cantique des cantiques, saint Augustin et Proust, Lautréamont et Cixous, Joyce et Laporte.Savant?Oui, s’il faut entendre les requiem et la grande littérature entre les lignes.Mais la composition magnifique qu’il déploie suffit Installés dans la dimension littéraire («chaque livre secrète en quelque sorte son habitat»), les mots infusent un récit sans anecdote, riche de présence.L’archéologie de soi se fait complice des orages, des ciels immenses, de la nuit et des oiseaux en vol.Au début de Recouvrance, Jeannet considère le lecteur qui ouvrira son livre n’importe où.Il est vrai que la musicalité prégnante, atteinte à même la rature et la réécriture, dans l’autocita-tion et la référence interne, fait saisir les cycles du temps.Ne vous fiez pas au désordre! Ni les digressions ni les associations libres n’entraveront le sens.Toutes les cascades y culbutent dans la même rivière.Bien sûr, malgré l’écriture qui romance, une épreuve demeure: celle d'affronter la crue.«Je suis à la recherche d’un lieu, d’une unité de lieu», signe ce je, spectateur des cataclysmes en la psyché.Ces mouvements fondent néanmoins un espace neuf.Avec Jacob Orfeo, son double intérieur, Jeannet fait reculer les vivants pour chanter les disparus.Horizons québécois «Apprendre à voyager léger», tel a été le titre de l’ouvrage en cours.Ainsi, les grands espaces traversés de ciel québécois et canadien balaieraient le livre nomade.Jeannet consacre à Québec, principalement, de belles pages disséminées.«Aimantation, comme l’attrait d’une ascèse, un paysage de l’âme.» Les poèmes de Nelli-gan, médités en déambulant, s’enroulent comme un lierre.Chaque nouveau centre de gravité retient l’équilibre de l’apatride.Sous les pensées aléatoires et bousculées, la mémoire unit les flux épars.En s’entrelaçant, en se nouant serré, les phrases ne relâchent jamais.Balayages et zooms soudains! La quête?«Marcher & marcher jusqu’au bout de ses forces dans les ruelles de Tokyo ou les avenues new-yorkaises, jusques aussi & y compris au vertige de la lumière, jusques à éprouver dans son corps la rotation du globe & voir le monde s’ouvrir sous ses pas.» Le narrateur perd ses mues, dans une langue chorégraphe du temps.Images du Nord, printemps encore glacé, flux de la littérature; un cyclone passe, translatant ce soi intangible dans un défilé bien orchestré.Chaque livre de Jeannet est un exercice plus exquis de liberté.Collaboratrice du Devoir RECOUVRANCE Frédéric-Yves Jeannet Flammarion Paris, 2007,456 pages POLAR Double enquête Un autre écrivain suédois, Ake Edwardson, est en train de faire un carton MICHEL BÉLAIR Les auteurs de polars qui viennent du froid prennent décidément de plus en plus de place.Après Mankell, que tout le monde s’arrache et dont on commence même à diffuser l'œuvre théâtrale ici, et l'Islandais Indridason (La Cité des jarres, La Femme en vert, La Voix), qui s’est rapidement imposé comme un maître du genre, voici qu’un autre écrivain suédois, Ake Edwardson, est en train lui aussi de faire un carton.Depuis 2002, date de publication de Danse avec l ange (une histoire sordide d'assassinats de jeunes garçons se déroulant autant à Londres qu’à Gôteborg).nous en sommes déjà à la sixiè- me aventure du commissaire Erik Winter.Et cette fameuse chambre numéro 10 risque de vous hanter aussi pendant quelque temps.Winter — qui n’est plus le dandy un peu maniéré qu'il était depuis qu'il est le père de deux petites filles — et son équipe de la brigade criminelle enquêtent sur la mort d'une jeune femme retrouvée, bien sûr, dans la chambre numéro 10 d’un vieil hôtel au passé louche.Ce n'est pas la première fois que Winter met les pieds là et il se retrouvera bientôt à enquêter sur deux crimes étranges commis à dix ans d’intervalle qu’il ne peut s’empêcher de relier et dont on découvrira qu'ils sont l'œuvre d’un véritable tordu prenant plai- sir à enduire les mains de ses victimes de peinture blanche.Y’ague de fond Ce n’est pas non plus la première fois qu’Ake Edwardson nous amène dans les méandres doubles d’une histoire qui en recoupe une autre; même que l’on serait porté à croire que c'est un peu sa marque de commerce depuis Danse avec l’ange et même Un cri si lointain, qui a suivi ce premier roman, deux livres dans lesquels le passé et le présent se croisent douloureusement Ici aussi, on sera séduit par les traces indélébiles de la vague de fond qui a frappé la Suède lorsqu'elle a peu à peu ouvert ses frontières à la fin de la Deuxième Guerre mondiale.Rien n’est plus comme avant, comme on le sent bien aussi chez Mankell et chez Indridason.Nulle part, pourrait-on ajouter, rien n’est plus comme avant.Et le grand mérite d'Ed-wardson est de nous le faire sentir à travers des personnages vrais que l’on voit évoluer et se transformer au fil des enquêtes qu’ils mènent en tentant de savoir ce qui s’est vraiment passé.Comme dans la vraie vie.Le Devoir CHAMBRE NUMÉRO 10 Ake Edwardson Traduit du suédois par Marie-Hélène Archambeaud JC Lcitî^s Paris, 2007,502 pages / « LE DEVOIR, LES SAMEDI 2 ET DIMANCHE 3 E É V R I E R 2 O O S Les écrits gnostiques de Nag Hammadi C’est grâce aux travaux d’une équipe de l’Université Laval que nous avons maintenant accès à cette bibliothèque fascinante GEORGES LEROUX Lorsqu’elle fut découverte en 1945 par des paysans égyptiens, personne ne pouvait soupçonner l’importance de cette collection d’écrits pour la connaissance des premiers siècles de l’ère chrétienne.Les croyances de ces groupes gnostiques étaient décrites par les Pères de l’Eglise, mais il était impossible de reconstituer avec précision le cadre général auquel elles appartenaient, et encore moins leur développement.Qu’avaient donc en commun ces croyants qui n’hésitaient pas à incorporer dans des synthèses très complexes des éléments repris de doctrines provenant du judaïsme, du platonisme grec, de l’hermétisme et du jeune christianisme?Une vision du monde tragique, un sentiment d’abandon dans le cosmos, un espoir de délivrance, assuré notamment par la connaissance de doctrines ésotériques sophistiquées.La gnose est tout cela, et plus encore, et quand on lit les penseurs chrétiens qui ont travaillé à la réfuter, on ne peut que comprendre leur inquiétude: le christianisme n’était pas lui-même, dans cette période (IP et IIP siècles), très solide sur le plan des dogmes, et comme Elaine Pagels l’a montré dans un livre très suggestif (les Evangiles secrets, Gallimard, 1982), la gnose aurait pu l’assimiler entièrement.Or c’est le contraire qui s’est produit le christianisme a développé une théologie structurée et a fini par refouler ces croyances pléthoriques et à bien des égards éprouvantes pour la raison.Le grand Plotin, qui les connaissait bien, leur a consacré quatre traités de ses En-néades, car pour les Grecs autant que pour les chrétiens, ces gnostiques étaient une réelle aberration.La collection est une bibliothèque constituée de treize codex manuscrits, sur support de papyrus et reliés en cuir, comprenant un total de 1156 pages et cinquante-deux écrits.Certains sont des doubles, et on cite donc plutôt le chiffre de quarante-six écrits distincts.Découverte par hasard dans un site nommé Nag Hammadi, la bibliothèque porte désormais ce nom et l’ensemble a été réuni au Musée copte du Caire.Certains feuillets pourraient manquer.Tous ces écrits ont été d’abord rédigés en grec, puis traduits en copte, et l’érudition récente suggère que les manuscrits ont été copiés dans la seconde moitié du IVe siècle, la traduction copte remontant probablement à la fin du IIP siècle.A cette collection, il est maintenant coutume d’ajouter un papyrus de Berlin (le codex 8502), qui offre sur 73 feuillets quatre écrits supplémentaires, très proches par le contenu des écrits de Nag Hammadi.Tous ces écrits sont aujourd’hui offerts dans une traduction française, avec un riche appareil de notes, dans la Bibliothèque de la Pléiade, où ils entrent après Platon et la Bible, mais avant Aristote et Plotin, on ne peut s’empêcher de le remarquer.C’est en effet grâce aux travaux d’une équipe de l’Université Laval, travaillant en collaboration avec des partenaires français et placée sous la direction de Paul-Hubert Poirier et de Jean-Pierre Mahé, que nous avons maintenant accès à cette bibliothèque fascinante, et sans égale pour la connaissance des mouvements religieux de l’Empire.La plupart de ces écrits ont en effet été l’objet d’abord d’une édition du texte copte, dans la collection des Presses de l’Université Laval, une entreprise exemplaire qui trouve ici une diffusion dont on peut saluer à la fois la rigueur et la générosité.Doctrines et rites On ne pénètre pas dans ce monde bigarré sans guide, et on sera reconnaissant aux auteurs rassemblés dans cette édition d'avoir fourni des introductions remarquables de clarté.Tous ces écrits se ressemblent certes par leur intuition d’un monde me- naçant, et ils sont imprégnés d’un sentiment d'angoisse auquel tous les lecteurs sont sensibles.Mais leurs doctrines du salut sont présentées par le moyen de fictions mythologiques, empruntant à des sources très diversifiées.Dans leur introduction générale, les éditeurs ont présenté les grands systèmes de base qui se trouvent au fondement de la collection (les doctrines séthiennes, la gnose de Valentin principalement).La doctrine générale de la voie, qui sera pour l’âme captive dans le «chaos amer» du monde, une libération évoque toujours mie ascension, mais les moyens pour y parvenir diffèrent.De plus, ces écrits laissent supposer une vie rituelle, et pas seulement une philosophie de l’existence, comme, par exemple, le baptême des Sé-thiens.La religiosité gnostique se distingue de toutes les autres par cette mélancolie d’un monde délivré de l’oppression, et les interprètes modernes, depuis Hans Jonas, n’ont pas manqué d’insister sur cet aspect dramatique de la gnose.Quand on parcourt les, index, à tous égards indispensables, préparés par Eric Crégheur, on peut être pris de vertige: le panthéon des entités divines et mythiques qui peuplent cet univers fastueux fourmille de noms qui ont été effacés par le triomphe du christianisme et qui ont chacun un milieu d’appartenance, un récit fondateur.Mais que dire si en plus on feuillette l’index des textes?On se trouve en présence d’un tel maillage de sources multiples qu’on peut se demander comment on arrive à restituer les milieux, comment tous ces écrits cohabitaient.Telle était la vie religieuse dans l’Empire, tel était le monde où le christianisme a fait son chemin, et nous ne pouvons qu’exprimer toute notre admiration pour le travail de ces savants de Laval qui nous permettent aujourd'hui d’y accéder.Collaborateur du Devoir ÉCRITS GNOSTIQUES La bibliothèque de Nag Hammadi Edition publiée sous la direction de Jean-Rerre Malié et de PauUJubert Poirier Index établis par Eric Crégheur Gallimard, "Bibliothèque de la Pléiade» Paris, 2007,1830 pages MAKIK-HÉLÈNE TREMBLAY LE DEVOIR ESSAI HUMOUR i Karl Kraus, apostat du journalisme Le célèbre polémiste autrichien se dressait devant le pouvoir corrupteur de la langue journalistique MICHEL LA PIERRE Le papier journal avait, plus que les hommes politiques, allumé le brasier de la Première Guerre mondiale et l’on pouvait prévoir, dès 1933, qu’il provoquerait un incendie encore plus grand.En exposant ces deux vérités, Karl Kraus (1874-1936), journaliste autrichien, osait dénigrer sa propre profession.Il allait jusqu'à écrire: «Le national-socialisme n’a pas anéanti la presse, mais la presse a créé le national-socialisme.» Cette phrase ahurissante est tirée de La Troisième Nuit de Wal-purgis, essai de quelques centaines de pages dont le texte devait former un numéro complet de Die Fackel, la revue de combat que Kraus avait fondée en 1899 et dont il était l’unique rédacteur depuis 1911.En fait, le journaliste, dramaturge et poète n’en publiera que des extraits à cause de la répression informelle qui menaçait déjà l’intelligentsia germanophone.Le 30 janvier 1933, Hitler était devenu le chancelier de l’Allemagne.Virulent pamphlet contre le nazisme, La Troisième Nuit de Walpurgis ne parait intégralement qu’en 1952 et sa traduction française ne date que de 2005 (Éditions Agone)! «La presse a créé le national-socialisme», répète Jacques Bouve-resse dans son livre Satire & prophétie: les voix de Karl Kraus.Le philosophe français fait sien le mot historique du polémiste autrichien en sachant très bien que ce coup de tonnerre scandalise encore les journalistes de tous les pays et ne cesse de représenter un sacrilège aux yeux des laudateurs du dogme de la liberté de la presse.Selon lui, la presse n’a pas «nécessairement voulu» le nazisme et l’a parfois «combattu ou, en tout cas, a cru être en train de le faire».Mais Bouveresse précise que ce mouvement politique «n’aurait pas pu exister si, bien avant que l’Allemagne et le monde entier ne se trouvent confrontés directement à la menace hitlérienne, elle n’avait pas déjà commencé à lui préparer le chemin».En rapprochant Kraus d’OrweU, il insiste sur l’importance que l’écrivain autrichien accorde au pouvoir corrupteur de la langue journalistique, fléau qui dépasse les diverses idéologies.Quoi de plus orwellien en effet que la primauté du vocabulaire sur laquelle se fonde la réflexion du rédacteur de Die Fackel?«La langue est la mère, non la fille, de la pensée», enseigne Kraus.Maîtres des mots dans le registre populaire, de trop nombreux journalistes les mettent au service de l’ordre établi sans que cela paraisse, car ils neutralisent alors toute originalité doctrinale au profit d’un consensus politique ténu mais très efficace.Par exemple, la presse autrichienne des années trente reflète, dans une perspective unificatrice, aussi bien le pangermanisme de la droite que celui de la so-cial-démocratie.Cette attitude, contre laquelle Kraus s’insurge avec la vigueur d'un prophète biblique, mènera, deux ans après sa mort, au rattachement de l’Autriche à l’Allemagne hitlérienne.L’influence sournoise, presque invisible, de la presse, le satiriste l’explique ainsi: «Ne pas avoir de pensée et pouvoir l’exprimer — voilà ce qui fait le journaliste.» Mais qu’est-ce que les satires de Kraus par rapport à ses prophéties?Des étincelles devant des conflagrations.Dans ce qu’il décrira comme les «abîmes» cachés des «lieux communs», le journaliste-poète entrevoyait dès 1913 les premières lueurs de l’apocalypse.Kraus écrivait «La satire ne parvenait plus à suivre en haletant la réalité: comment le devrait-elle, puisque maintenant la réalité chevauche au grand galop derrière la satire?La vérité marche sur les pas de l’invention.» Il considérait les journaux comme l’expression d’intérêts politiques et économiques qui avaient créé, par la phraséologie la plus lénifiante, l’école populaire de la banalité, du conformisme, de la sentimentalité, finalement du bellicisme.En 1919, après la Première Guerre mondiale, il s’adressait au président de l’Assemblée constituante autrichienne pour stigmatiser Y«industrie» journalistique, «qui sous le prétexte pervers de la liberté de la presse inflige au peuple un mensonge de mort».Devant l’impuissance de la satire, il ne restait plus à Karl Kraus, rédacteur solitaire, que la poésie et la prophétie pour détruire de l’intérieur, par l'écriture elle-même, le journalisme auquel il avait pourtant consacré sa vie.Collaborateur du Devoir SATIRE & PROPHÉTIE: LES VOIX DE KARL KRAUS Jacques Bouveresse Agone Marseille, 2007,224 pages Quand Goscinny écrivait pour rire SYLVAIN CORMIER /"‘N uand René Goscinny n’était Vcwr pas occupé à distribuer des baffes à l’envahisseur ou des bêtises à Averell (non, pas les bêtises de Cambrai), il se détendait Farniente?Dolce vita?Que nenni.La récompense de son labeur, il la trouvait à même la Remington pas du tout électrique sur laquelle il tapait ses scénarios et découpages (non, pas à coups de poisson pas frais, avec ses doigts), fidèle Remington qui le suivit des années de vaches maigres aux années de foie gras.Comprenez qu’après avoir écrit il écrivait Pour le plaisir.Pour rire.Littéralement Goscinny écrivait pour rire.Et ce qu’il écrivait dans ces moments de rare relaxation, c’étaient SOURCE ÉDITIONS IMAV Dessin de Gotlib tiré de l’ouvrage Du Panthéon à Buenos Aires de petits riens.Des petits riens gé-nialement tournés, vous pensez bien, c’était plus fort que lui.Des bijoux d’observations réfractés par le prisme de son regard aiguisé, couchés sous forme de billets d’humour, que s’arrachaient la grande presse {Paris-Match, Le Figaro littéraire), des journaux satiriques (L’Os à moelle) et son propre «journal qui s’amuse à réfléchir», j’ai nommé Pilote, champion de la bédé des années 60.Ses sujets?Variés.La gloire et comment s’y préparer.Les moments de pure méchanceté.Les biographies elliptiques des patrons d’industrie.La futilité des régimes amaigrissants.Les déjeuners d’hommes d’affaires où l’on fait tout sauf causer affaires.Toujours l’homme, quoi: ses petits travers, ses petites lâchetés, ses petites vanités, bref sa relative petitesse.Autant de petites pièces d’anthologie qui méritaient, justement, une petite anthologie.Ce n'est pas exactement ce que propose ici Anne Goscinny, digne fille de René, à la même enseigne que les deux extraordinaires volumes d’inédits du Petit Nicolas: plutôt un échantillonnage.Seize chroniques, illustrées à l’époque ou pour l’occasion par les plus grands bédéistes, dont le «brave et généreux» Gotlib, l’ami Tibet, l’irréductible Cabu (de retour au service du maître, 43 ans après La Potachologie illustrée), les héritiers spirituels Zep et Tebo, etc.Pourquoi seize?On en prendrait 32, 64, on les prendrait toutes.Même celles qui témoignent un peu trop de leur temps.Je pense à un billet intitulé J’ai entendu le sauvetage d’Apollo 13, qu’offrait déjà la collection «Seghers/Hu-mour» en 1976 dans un petit recueil lu et relu cent fois.Un régal.Car tout, chez Goscinny, est ré- Des livres savoir Éditions Nota bene j « UNE FENÊTRE ÉCLAIRÉE DT.NE CHANDF.LLE » Lrdmre cl cam»» d'écrivain* Hubert Aquin, Francis Ponge et Jacques Brault 23,95 $ 132 pages La correspondance, les listes, les inventaires, les plans, les notes de lecture et, surtout, les carnets offrent un accès fascinant à l’atelier de Francis Ponge, Jacques Brault et Hubert Aquin et permettent de comparer les pratiques scripturales.Cet ouvrage met ainsi en évidence le rôle que jouent les archives de ces écrivains dans la définition de leur esthétique et l’invention de leur œuvre.lacinthe Martel est professeure au Département d'études littéraires de l'UQAM.Elle a publié le Répertoire des archives littéraires et des manuscrits d'écrivains en 2005, aux Éditions Nota bene.AGENCE FRANCE-PRESSE René Goscinny (à gauche) et Albert Uderzo avec un dessin d’Astérix, en 1971.gai.Pas de fond de tiroirs, pas de fond du baril.Faire rigoler les copains, chez lui, était un puits sans fond.Une seconde nature.Ou plutôt: la première.Tiens, rien que pour le plaisir, voici un extrait gratuit de la chronique intitulée Les précurseurs oubliés'.«Ah, les champignons!.Il a bien fallu que quelqu'un prenne un drôle de risque pour que l’on puisse établir ces planches en couleurs, si utiles, de nos dictionnaires.Le premier typanthrope qui a eu l’idée saugrenue de mordre dans un champignon a dû tomber sur un bon; autrement, je vous fiche mon billet qu’on ne mangerait pas plus de champignons aujourd’hui que de serpillières au beurre blanc.Encouragé parcel essai heureux, le typanthrope s’est dit: “Si • champignon brun, très bon, le joli, là-bas, tout rouge avec des points blancs, encore meilleur?"» Vivement une seizaine de plus.Collaborateur du Devoir • « DU PANTHÉON À BUENOS AIRES Chroniques ILLUSTRÉES René Goscinny *»; Edition IMAV Paris, 2007,116 pages G-< * - " - -— *¦ éditions Liber Philosophie • Sciences humaines • Littérature Rolande Pinard La révolution du travail De l’artisan au manager K' l unh- PiiMivl !*i irvolimoit du rr.iv.nl Dr 1 .«1 i- Préfutt ,lr Ihimintfu Aftvin 444 pages, 15 dollars L K DEVOIR, LES SAMEDI 2 ET DIMANCHE 3 FÉVRIER 2 0 0 8 ESSAIS ESSAIS QUÉBÉCOIS Edward Bernays, neveu de Freud et Machiavel de la propagande Louis Cornellier Rousseau disait de Machiavel «qu'en feignant de donner des lois aux rois, il en a donné aux peuples».Peut-on en dire autant de l’Américain Edward Bernays (1891-1995), ce double neveu de Sigmund Freud que Normand Baillargeon présente comme «l’un des principaux créateurs [.] de l’industrie des relations publiques»?La question, à tout le moins, se pose à la lecture de son ouvrage de 1928 franchement intitulé Propaganda.Comment manipuler l’opinion en démocratie.Dans cet ouvrage «de propagande en faveur de la propagande», selon la formule de Baillargeon, Bernays définit cette dernière comme «un effort cohérent et de longue haleine pour susciter ou infléchir des événements dans l’objectif d’influencer les rapports du grand Public avec une entreprise, une idée ou un groupe».Selon lui, cette technique est, par essence, amorale.Aussi, pour déterminer si son usage est un bien ou un mal, «il faut d’abord se prononcer, et sur le mérite de la cause qu’elle sert, et sur la justesse de l’information publiée».Quand il apprendra, par exemple, que Goeb-bels se servait d’un de ses ouvrages pour orchestrer sa propagande contre les juifs, Bernays en sera scandalisé.Pour lui, la propagande est une réalité incontournable du monde moderne, mais elle doit être mise au service de l’intérêt commun.Baillargeon rejette cette candeur.11 rappeDe que les causes de la naissance de l’industrie de la propagande entachent déjà sa nature.D s’agissait, précise-t-il, au début du XX' siècle, de sauver la réputation des trusts, affectée par des fraudes financières et des scandales politiques, et de justifier l’entrée en guerre des Etats-Unis en 1917.Dès leur apparition, donc, les relations publiques s’avèrent plus en phase avec la manipulation des masses au profit d’une élite qu’avec le souci de l’intérêt commun.Après le premier conflit mondial, ajoute Baillargeon, naîtra «l’idée d’offrir la nouvelle expertise d’ingénierie sociale développée en temps de guerre aux clients susceptibles de se la payer en temps de paix — et donc d’abord aux entreprises, puis aux pouvoirs publics».Cette expertise repose sur des savoirs empruntés surtout aux sciences sociales et se justifie, selon ses partisans, par une conception de la démocratie ouvertement paternaliste.Impulsion, habitude, émotion Bernays adhère à l’idée que la mentalité collective n’est pas guidée par la pensée mais «par l’impulsion, l’habitude ou l’émotion».Selon lui, «la vapeur qui fait tourner la machine sociale, ce sont les désirs humains» et, pour cette raison, «ce n’est qu’en s’attachant à les sonder que le propagandiste parviendra à contrôler ce vaste mécanisme aux pièces mal emboîtées que forme la société moderne».Bernays multiplie les professions de foi démocratique, mais sa conception de la démocratie s’apparente plutôt, en fait, à du despotisme éclairé.Ainsi, avec une rare impudeur, il affirme que, le monde moderne étant complexe et traversé par une foule d’influences et d’intérêts divers, la démocratie a besoin d’un «gouvernement invisible», composé «d’une minorité d’indi- vidus intelligents», dont le mandat est «de passer les informations au crible pour mettre en lumière le problème principal, afin de ramener le choix à des proportions réalistes».Ces «chefs invisibles» doivent donc, grâce à la propagande, «organiser le chaos» pour éviter «que la confusion ne s’installe».La démocratie à la Bernays, on le voit, a de forts relents de Big Brother.Ce qui, au fond, la distingue de la dictature, c’est son souci d’imposer des comportements non par la force et la répression, mais par la fabrication du consentement Bernays, qui ne s’en cache pas, l'écrit noir sur blanc.Nous pourrions, suggère-t-il, procéder par la nomination d’un comité de sages qui nous dicterait nos comportements, mais mieux vaut «la concurrence ouverte».Appréciez la définition de son idéal démocratique: «Il n’en est pas moins évident que les minorités intelligentes doivent, en permanence et systématiquement, nous soumettre à leur propagande.Le prosélytisme actif de ces minorités qui conjuguent l’intérêt égoïste avec l’intérêt public est le ressort du progrès et du développement des Etats-Unis.Seule l’énergie déployée par quelques brillants cerveaux peut amener la population tout entière à prendre connaissance des idées nouvelles et à les appliquer.» Ne pas être dupe On peut, bien sûr, on doit, même, se scandaliser d’un tel programme.C’est d’ailleurs ce que fait Normand Baillargeon dans sa solide présentation de cet ouvrage en rappelant que les propositions de Bernays contredisent l’idéal démocratique moderne.A l’éthique de la discussion rationnelle, elles opposent «une persuasion a-rationnelle»\ à la vertu de l’honnête té et au droit à l'information, elles opposent la manipu- lation et «l’occultation de données pertinentes»', à la participation du plus grand nombre et à l’intérêt vraiment commun, elles opposent le privilège de la «minorité intelligente» de définir l’intérêt commun en fonction des siens.Bernays a beau multiplier les appels en faveur de l’honnêteté et contre l’usage d’arguments fallacieux dans la propagande, on découvre toutefois rapidement qu’il souffle le chaud et le froid quand on lit, sous sa plume, qu’il importe de faire éprouver à l’opinion «l’impression voulue, le plus souvent à son insu», et que notre démocratie «doit être pilotée par la minorité intelligente qui sait enrégimenter les masses pour mieux les guider».Comme disait l’autre, ils veulent notre bien et Us vont l’avoir.On peut, donc, se scandaliser, mais il faut néanmoins reconnaître que, quoi qu’en dise la propagande, justement c’est souvent ainsi que nos démocraties fonctionnent.Bernays, sur un point a raison: la propagande est là pour de bon.H s’agit de n’en être pas dupe et, pour cela, de développer inlassablement deux outils dignes de l’idéal démocratique non détourné: une école gratuite qui enseigne de solides rudiments d’esprit critique et un journalisme indépendant de qualité.Cela a l’air peu, mais ce peut être beaucoup.lou iscotasympati co.ca PROPAGANDA Comment manipuler l’opinion EN DÉMOCRATIE Edward Bernays Traduit de l’anglais par Oristelle Bonis Présentation de Normand Baillargeon Lux Montréal, 2008,168 pages Sa conception de la démocratie s’apparente plutôt, en fait, à du despotisme éclairé BIOGRAPHIE Québécor, avant Pierre Karl FRANÇOIS DESJARDINS Disons-le d’emblée: y a-t-il plus ironique que la publication d’une biographie sur le règne impérial de Pierre Péladeau alors que Québécor World, principale filiale du holding familial mise sur pied peu après sa mort, croule sous la pression des banques?Duc ans après la disparition de Pierre Péladeau, force est d’admettre que la présence de ce dernier dans l’espace public, et dans l’esprit du Québec inc., s’est estompée.Le Québécor de 2008 est celui de Pierre Karl: l'entreprise évoque moins le réseau dhebdos de quartier et le prestige d’un édifice de la rue Saint-Jacques que l'omniprésence de Star Académie et la guerre contre Bell Canada Le père est-il pour autant un sujet dépassé?Au contraire.La plus récente biographie de Pierre Péladeau, signée Julien Brault, tente de démystifier la personne derrière le personnage.D’entrée de jeu il écrit que, si Pierre Péladeau a déployé tant d’effort pour faire de l’argent avec ses entreprises, c’est qu’il était motivé par la vengeance.Son père, Henri, avait été trahi par deux hommes d’affaires sans scrupules.Pierre Péladeau y a toujours vu un tort à redresser.Pour son ouvrage, M.Brault a donc revu dps archives et réalisé dix entrevues.A défaut d’être inédit le contenu demeure pertinent notam ment pour la plus jeune génération, qui aurait intérêt à comprendre que l’histoire des médias contemporains commence bien avant la naissance de RDI.M.Brault revient notamment sur les débuts du Journal de Montréal, sur l’échec cuisant d’un quotidien à Philadelphie, sur l’achat d’imprimeries et la courte durée du Montreal Daily News.Sur une note plus personnelle, il survole l’alcoolisme de Pierre Péladeau, ses réflexions spirituelles et son obsession des feiranes.Il serait injuste, cependant, de passer sous silence le fait que l'ouvrage souffre de quelques choix malheureux, dont, au premier chef, celui de privilégier l’usage du passé simple plutôt que celui du présent.Par ailleurs, certains passages auraient bénéficié d’un traitement journalistique phis rigoureux sur le plan de la transparence.Par exemple, pourquoi écrire que «Pierre Péladeau pouvait fréquenter plus de dix femmes simultanément» si l’on omet d’en préciser la source?La vie de Pierre Péladeau est si riche quelle pourrait générer un ouvrage plus vaste encore que celui-ci, dont le texte fait 240 pages et survole très vite certains volets, comme la relation entre le fondateur de Québécor et Pierre Karl.Une chose est claire, toutefois: l’auteur touche une corde sensible lorsqu’il fajt état d’une certaine continuité.A ce chapitre, dit-il, «la société Québécor d’aujourd’hui n’est pas dirigée par des bureaucrates hantés par les risques» mais par des gens «dont le dénominateur commun est la soif de pouvoir».Le Devoir PÉLADEAU: UNE HISTOIRE DE VENGEANCE, D’ARGENT ET DE JOURNAUX Julien Brault Québec Amérique Montréal, 2008,284 pages JACQUES NADEAU LE DEVOIR Pierre Péladeau en compagnie de son fils Pierre Karl, en 1992.Une brillante critique du journalisme ESSAI • SOURCE TÉLÉ-QUÉBEC L'écrivain Norman Mailer, un des héros du new journalism LOUIS CORNELLIER Avec Du journalisme en démocratie («Petite bibliothèque Payot», 2006) et Une histoire politique du journalisme, XIX-XX' siècle («Points», 2007), la jeime universitaire française Géraldine Muhl-mann renouvelle brillamment le discours critique sur le journalisme.Armée d’une culture littéraire, philosophique, politique et journalistique phénoménale et d’une acuité analytique remarquable, elle veut penser «le sens politique de l’activité journalistique» en évitant les écueils de la naïveté démocratique (les journalistes comme gardiens ultimes de la liberté d’expression) et du pessimisme chagrin, selon lequel le journalisme est à la solde des puissants et contribue à l’homogénéisation de l’espace public.Volet philosophique de ce costaud diptyque, Du journalisme en démocratie soulève les questions suivantes: à quoi sert le journalisme dans une démocratie?au nom de quelle conception latente de la démocratie et du «journalisme idéal» peut-on critiquer le «journalisme réel»?Pour y répondre’, il explore avec un rare brio les points de vue de penseurs comme Kant.Marx, Baudelaire, Benjamin, Kraus, Barthes, Lefort, Gauchet, Bourdieu, Habermas, Chomsky et quelques autres du même calibre.Une vraie fête de l'intelligence! Muhlmann, en fait, distingue deux grands types de journalisme: le modèle «rassembleur», qui crée du lien social, et le modèle «décen-treur», qui injecte du conflit dans la communauté.Dans Une histoire politique du journalisme — volet pratique du diptyque —, elle propose une lecture très fine de quelques figures marquantes de ces deux types d’approche afin d'en faire ressortir les forces et les limites.On y rencontre, du côté des rassembleurs, de grands reporters comme l'anarchiste Séverine couvrant l'affaire Dreyfus, Nellie Bly en reportage dans un asile américain pour femmes au XIXr siècle, Albert Londres au bagne et Edward R.Murrow contre McCarthy.Du côté des décen-treurs, on retrouve les praticiens du new journalism (Tom Wolfe, Norman Mailer.Marc Kravetz).George Orwell et, enfin.Seymour M.Hersh et Michael Herr, dans la fpurnaise vietnamienne.A la fois captivants, érudits et éblouissants de nuances, ces deux essais sont indispensables à tous ceux qui souhaitent s’adonner à une vraie critique du journalisme, c’est-à-dire une critique constructive qui rejette deux extrêmes contre-productifs: «lïdéal d’une pluralité parfaite des points de vue, que le journalisme devrait protéger et stimuler; le renoncement ou la désertion, face à une homogénéité des opinions et des regards jugée structurelle à l'espace public démocratique».Retenez ce nom: Géraldine Muhlmann.Correspondant du Devoir J V L iff T y J Owaâllfït PWt L'ASSOClATIOfl DCS CHKiANm l/MSSUOATMM OtS l JSRAtftES OU QUEBEC UlDRClUHAitOO» A1JH00 LION D’OR (HH.RM 3«TA«ia tsumitifiui) ENTRÉE ^ GRATUITE FiNAuÇTBÇ CATEGORIE ROMAN QUEBECOIS Un lowi la nuit ¦- -( tes cornets de Parfum de Un taxi la nuit Tarquimpol Léon, Coco et Douglas poussière Mulligan CATÉGORIE ROMAN HORS QUÉBEC Olivier Adam LÉ Mnw Je litres >4 l'abri de rien Le dernier frère Le rapport de Cartographie La Voleuse Brodeck des nuages de livres CATHERINE TRUDEAU, PORTE-PAROLE ET ANIMATRICE DE LA SOIRÉE WWW.PRIXDESLIBRAIRES.QC.CA Oiû jft' ' r*-», B*.A*tt CanmOa Cosamé 1*1 Québec S ïî 0 shfrbrookf: U HFVOIIt
Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.
Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.