Le devoir, 22 novembre 2003, Cahier G
LE DEVOIR.LES SAMEDI 22 ET DIMANCHE 2 S NO V K M B R E 2 0 0 3 LE DEVOIR Science et culture ANDRÉE LAJOIE Une spécialiste du droit constitutionnel reçoit le prix Léon-GérinPage 8 Prix du Québec ROBERT LEPAGE Le prix Denise-Pelletier pour le créateur des Dragons et autres Elseneur Page 9 Laisser à la vie le soin d’offrir des occasions qui rendent les réalisations possibles Nous voulions, raconte André Gaulin, assurer un espace de vie à la langue française et permettre son épanouissement.» Nous sommes en 1970 et le futur député de Taschereau va être de toutes les luttes politiques qui ont pour objet la survie et, surtout, l’épanouissement de la langue française.«On construisait, on voyait arriver les choses.On se chamaillait avec le fédéral, bien sûr, mais c’était des belles batailles.Ce qui m’intéressait, c’était de faire quelque chose pour le Québec.» Charles E.Beaulieu est alors sous-mi-nistre à l’Industrie et au Commerce.D a déjà dans ses bagages la fondation du Centre d'ou va naître la future Université du Québec à Rknouski et il a déjà répondu à l’invitation d’un autre ministre, Jean-Guy Cardinal, qui lui avait demandé de mener la lutte nécessaire pour établir l’Institut national de la recherche scientifique, l’INRS.Par la suite, ces deux hommes ont poursuivi leurs actions et ainsi l’un écrit toujours quand l’autre est depuis cinq ans à la tête de l’Institut national de l’optique.Le gouvernement du Québec reconnaît cette année le travail mené à l’occasion de ces carrières bien remplies en leur remettant un des Prix du Québec.Un honneur qu’ils partagent avec neuf autres concitoyens qui œuvrent dans les secteurs scientifiques et culturels.Initier Ils sont d’origines diverses et leur parcours a souvent été marqué au sceau de l’imprévisible.Si Andrée Lajoie est une constitutionnaliste de renom, elle hit au départ journa- liste.Un autre, pour avoir à 11 ans fréquenté un ami qui fréquentait, lui, les gadgets électroniques du temps, s’est découvert une passion: Lome Trottier est depuis à la tête de Matrox, une société de cartes vidéo qui emploie plus de 1000 personnes à travers le monde et dont le chiffre d’affaires dépasse les 300 millions de dollars.D’autres ont quitté le pays natal avant de s’affirmer sur leur terre d’adoption.Si Van Schendel, le poète qui fut des premiers jours de l’Université du Québec à Montréal, rend hommage à Gaston Miron pour lui avoir montré la voie de l’identité, l’architecte Marcel Junius, un autre Belge, mais de naissance, a trouvé au Québec un lieu pour donner forme à son amour du patrimoine.Pour un Frederick Andermann, ce sera un passage par l’Institut de neurologie qui expliquera qu'il soit devenu une sommité mondiale dans la recherche sur l’épilepsie où il a identifié un syndrome, qui porte son nom, en poursuivant une observation sur les populations de Charlevoix, travail mené conjointement avec sa femme, elle aussi chercheure.Poursuivre Des carrières bien remplies sont donc récompensées quand d’autres récipiendaires reçoivent reconnaissance au moment où ils sont toujours à mettre en place leg éléments constitutifs de ce qui demain sera une œuvre.(A entendre toutefois leurs aînés énumérer les projets en cours, il semble que de telles entreprises jamais ne cessent ainsi, André Gaulin et Michel Van Schendel, entre autres, demain éditeront) Pour André Forcier, l’auteur entre autres titres de L’Eau chaude, l’eau frette, le cinéma demeure toujours à faire.«Si la technologie numérique s’améliore, je vais tourner un film par année.Ces nouvelles technologies-là vont donner plus de liberté aux auteurs», déclare celui qui a pourtant déjà dix films à son actif.Quant à Raymonde April, il a fallu qu’elle reçoive le prix Borduas pour réaliser qu’elle œuvrait en photographie depuis près de 30 ans car, lorsqu’informée de cette attribution, «j’étais surprise, dit-elle, parce que je me trouvais trop jeune.Je pensais que c'était le type de reconnaissance qui arrive plus tard dans une carrière».Dans le même ordre d’idées, le prix Denise-Pelletier ne signifie nullement qu’un Robert Lepage prendra demain sa retraite, lui qui est depuis plus d’une décennie de toutes les scènes du monde, de l’opéra au théâtre en passant par la cinématographie.Et il en va sûrement de même pour un Louis Taillefer qui, du théâtre, s’est orienté vers la physique, celle de la matière condensée, suite à une inscription à l’université de Cambridge en Angleterre car, dit-il, «d'abord je voulais voyager» et là, «je croyais faire une petite maîtrise ordinaire».Parcours multiples et résultats spectaculaires.Cela semblerait la norme pour expliquer les vies des récipiendaires en 2003 des Prix du Québec.De cette cuvée, à entendre les propos tenus, s’il y avait un enseignement à retenir, ce serait de laisser à la vie le soin d’offrir des occasions qui rendent les réalisations possibles.Et alors de les saisir.A qui doute, il devient possible d’affirmer qu'en fait, tout est possible.Normand Thériault PRIX ARMAND-FR APPIER Charles E.Beaulieu Page 2 PRIX GEORGES-ÉMILE LAPALME André Gaulin Page 3 PRIX ALBERT-TESSIER André Forcier Page 4 PRIX ATHANASE-DAVID Michel Van Schendel Page 5 PRIX MARIE-VICTORIN Louis Taillefer Page 6 PRIX LIONEL-BOULET Lome Trottier Page 7 PRIX GÉRARD-MORRISSET Marcel Junius Page 7 PRIX WILDER-PENFIELD Frederick Andermann Page 8 PRIX PAUL-ÉMILE-BORDUAS Raymonde April Page 10 f LE DEVOIR.LES SAMEDI 22 ET DIMANCHE 23 NOVEMBRE 2 0 0 3 G 2 PRIX DU QUEBEC Prix Armand-Frappier Bâtisseur d’institutions Charles Beaulieu a, entre autres réalisations, initié l’Institut national de la recherche scientifique UQAR, INRS, INO, autant de sigles auquel Charles E.Beaulieu a donné vie.Le parcours de celui qui fut aussi sous-ministre, dans deux ministères, décrit l’évolution du Québec institutionnel et scientifique.RÉGINALD HARVEY Après quelques années d’enseignement et de recherche, ce docteur ès sciences en métallurgie physique a bifurqué vers des fonctions plus administratives.11 a commencé par diriger le département des mines et de la métallurgie de l’Université Laval.Il a prêté son concours à la mise sur pied du Centre d’études universitaires de Rimouski (UQAR).Il est reconnu comme le fondateur de l'Institut national de la recherche scientifique (INRS).D a occupé des fonctions de sous-ministre à Québec pendant près de dix ans au moment où le Québec multipliait la réalisation de projets.Par la suite, il a veillé à la création de l’Institut national d’optique (INO), dont il préside toujours le conseil d’administration (CA); il est aussi président de Sidbec et de son CA Charles E.Beaulieu se considère à juste titre comme un bâtisseur, son parcours l’affiche sans ambiguité.Il est aussi particulièrement reconnu pour sa volonté constante d’insuffler du sang nouveau dans la profession; «J’avais une façon assez simple de m’assurer que la relève était là.Dans les institutions que j’ai dirigées au niveau de la recherche, j’ai essayé de garder une règle de l'âge moyen des scientifiques qui se situait, dans les sciences exactes, à 33 ans.J’ai toujours eu confiance dans les jeunes chercheurs et j’ai essayé de leur donner le plus de chances possible.» Premiers pas et saut vers radministration Quoique le milieu familial le poussait vers la médecine, il a choisi les sciences au moment où il poursuivait ses études au Collège de Rimouski: «J’ai rencontré un professeur qui a su me motiver C’est très important de rencontrer dans notre jeune âge une sorte de guide qui nous fait aimer une matière.» D est devenu docteur dans le secteur de la métallurgie physique à l’Université Laval en 1960 et a poursuivi ses études postdoctorales à l’École centrale de Paris en France.Il a opté pour le domaine métallurgique afin de satisfaire sa volonté de faire carrière dans un Québec riche en ressources naturelles et en mines: «H fallait choisir nos secteurs parce que, dans le temps, c’était peu élaboré dans le domaine de la science au Québec.» C’était à l’époque où le Nord québécois connaissait dans le secteur de Schefferville ses premiers dévelop-peipents miniers d’importance.A partir de là, il a été professeur et chercheur durant sept ans.Sa carrière a pris un nouveau tournant quand la faculté des sciences de l’Université Laval l’a nommé directeur du département des mines et de la métallurgie: «C’était pratiquement contre ma volonté.Le milieu était très dynamique, sauf que j’étais très impliqué en recherche et que je dirigeais 11 étudiants gradués.Je ne voulais pas faire d’administration et on m’a forcé la main dans un premier temps en me signifiant que c’était à mon tour de faire ma part.» 11 se souvient de sa réponse au doyen du temps, dans de telles circonstances: «J’aime l’administration jusqu’à un certain point mais ce n’est pas le meilleur endroit pour la pratiquer ici à l’Université Laval.Si vous me forcez à en faire, peut-être que je ne resterai pas ici très longtemps.C’étqit plutôt fantasque de ma part.» À peu près un an plus tard, il quittait ce poste.Le bâtisseur à l’œuvre À ce moment, sa carrière a carrément bifurqué vers la réalisation de projets scientifiques d’envergure, dont les deux premiers furent la fondation du Centre d’études universitaires de Rimouski (UQAR) et la mise sur pied de l’Institut national de la recherche scientifique (INRS).De passage dans le Bas-du-Fleuve, cet ancien de la région a lancé un défi à ses collègues de Rimouski à la fin des années 1960: «Je barbais les gens en leur disant de bouger et de faire quelque chose: “Vous êtes dus pour mettre sur pied un centre universitaire au même titre que Trois-Rivières et Chicoutimi.”» Finalement, un comité de création a vu le jour, qui s’est mis à la recherche d'un directeur.Le nom de M.Beaulieu s’est imposé: «“Lui, ça fait longtemps qu’il nous barbe, c’est le temps qu’il vienne faire ses preuves.” Voilà comment j’ai été attiré.J’y suis allé pour leur donner un coup de main mais il était entendu que je ne demeurerais pas là.» Il est resté durant un an, soit le temps de mettre l’épaule à la roue pour le recrutement du personnel cadre et pour la mise en place d’une structure administrative et pédagogique.Un institut controversé Il allait soulever une polémique épique en acceptant le mandat de création de l’Institut national de la recherche scientifique: «J’ai eu toutes les universités traditionnelles sur le dos.Il s’agissait d’un institut dit national issu de l’initiative du ministre Jean-Guy Cardinal.Ce mot national inquiétait les gens parce que c'était intégré à l’intérieur de l’Université du Québec; ils croyaient que ce mot vaudrait à l’Institut un caractère privilégié par rapport aux autres universités et qu’il finirait par contrôler toute la recherche au Québec.» ES PR \ V- k.~ ;\Y www.ulaval.ca L’Université Laval rend hommage à André Gaulin professeur émérite, lauréat du prix Georges-Émile-Lapalme, pour l'ensemble de sa carrière passée à défendre, à promouvoir et à illustrer la langue et la culture françaises.UNIVERSITE ^ LAVAL Aujourd'hui Québec, demain le monde ’ mmm v ï e» ,4É ./* '&¦ - tm MARC-ANDRÉ GRENIER «Je me sens encore jeune malgré mon âge.J’aime être en contact avec la recherche, parce qu’elle sert à se projeter dans le futur», explique Charles E.Beaulieu, prix Armand-Frappier.Charles Beaulieu est devenu du même coup une sorte de précurseur en prônant à l’époque la conduite d’une recherche appliquée et orientée, ce qui a soulevé les protestations du milieu universitaire: «“Ça ne doit pas se faire à l’université, qui doit se consacrer au fondamental, disait-on.C’est une recherche impure.”J’ai eu de la misère à garder la ligne.» Autre sujet de dissidence avec ses pairs, l’Institut s’est alors lancé dans des projets dans le secteur industriel: «Sortir la recherche des cadres de l’université, ça ne se faisait pas non plus dans ce temps-là.» Récipiendaire aujourd’hui du prix qui porte son nom, il raconte comment le docteur Armand-Frappier s’est joint à l’Institut «L’Institut Armand-Frappier était dans ses débuts l’Institut de microbiologie et d’hygiène de l’Université de Montréal.M.Frappier a été mis à la porte de cette institution parce qu’il faisait de la recherche appliquée.On l’a forcé à migrer à l’Université Laval.Il était totalement d’accord pour que l’Institut porte son nom quand on lui a offert de venir à TUniversité du Québec.» Le saut politique Durant son séjour à l’Université Laval, M.Beaulieu avait recruté un jeune professeur du nom de Yves Bérubé; celui-ci deviendra plus tard ministre de l’Énergie et des Ressources dans le gouvernement Lévesque et fera appel à son tour aux services de son ancien maître pour occuper des fonctions de sous-ministre.Le titulaire du nouveau poste résume le mandat qui lui a été confié: «Il m’a dit: “Je ne veux pas savoir tes convictions politiques.J’ai besoin aux Mines d’un gars qui est loyal et en qui j’ai SCIENCE ET CULTURE LES PRIX DC I) U É B E C CF.F A II I E R SPÉCIAL EST PUBLIÉ PAR LE DEVOIR Responsable NORMAND THERIAULT ntherianllaledfvoir.ca 2050.rno do Blcnry, 9' ctatfr.Montréal (Québec) USA AM9.Tri.: (514) 985-3333 redaclioiialrdcvoir.com FAIS CE QUE DOIS confiance.Si tu veux devenir sous-ministre aux Mines, je te donne ma secrétaire, mon bureau, mon chauf feur, ma voiture et tout le kit.Quand tu auras des problèmes, tu viendras me voir mais je sais que tu es capable de régler cela tout seul.”» Voilà de quelle façon il est passé du milieu universitaire à la fonction publique, où il demeurera une dizaine d’années.Il a également effectué un séjour à titre de sous-ministre au ministère de l’Industrie et du Commerce durant cette période, qui fut notamment celle de l’implantation de Hyundai à Bromont et de Domtar à Windsor: «On construisait, on voyait arriver les choses.On se chamaillait avec le fédéral, bien sûr, mais c’était des belles batailles.Ce qui m’intéressait, c’était de faire quelque chose pour le Québec.» D a décidé de rompre avec la fonction publique en 1988 et il en a alors avisé Daniel Johnson père à qui il a recommandé Michel Audet à titre de successeur; celui-là est aujourd’hui ministre du Développement économique et régional et il a remis à Charles Beaulieu sa médaille des Prix du Québec il y a quelques jours.Un retour vers la recherche En 1998 toujours, il a été approché par un chasseur de tête qui lui a demandé ce qu’il avait apprécié avoir accompli dans la vie: «J’ai répondu que j’avais aimé bâtir des choses.J’ai bâti des institutions, j’ai admis des industries au Québec et j’aime voir de telles réalisations concrètes.» Il m’a placé devant le défi de mettre en place l’Institut national d’optique (INO).Charles Beaulieu a réellement consacré toute l’expérience acquise pendant plus de 20 ans à la matérialisation de ce projet: «Tout ce que j’avais appris auparavant, notamment à l’INRS, a été mis à contribution.Je pense que VINO, c’est mon meilleur bébé.» Il demeure président du conseil d’administration de l’Institut et regarde toujours vers l’avenir: «Je me sens encore jeune malgré mon âge.J’aime être en contact avec la recherche, parce qu’elle sert à se projeter dans le futur.On oublie facilement les problèmes du présent pour se tourner cinq ans en avant.Ça garde jeune, ouvert et ça entretient un certain optimisme.» Le prix Armand-Frappier s’adresse aux personnes qui ont mené une carrière en recherche et qui ont contribué au développement d’une institution de recherche ou qui se sont consacrées à l’administration ou à la promotion de la recherche et qui, de ce fait, ont su favoriser la relève scientifique et susciter l’intérêt de la population pour la science et la technologie.•i Charles E.Beaulieu Prix Armand-Frappier Toutes nos félicitations à Charles A.Beaulieu, premier directeur général de l’Institut national de la recherche scientifique, lauréat d’un Prix du Québec.Cette prestigieuse distinction rend hommage à ses réalisations exceptionnelles dans le domaine scientifique.Fondateur d’une institution universitaire originale au début des années 70, Charles A.Beaulieu s’est fait le promoteur d’une recherche thématique orientée vers les besoins de la société et réalisée en partenariat.Une vision toujours actuelle! Université du Québec Institut national de la recherche scientifique www.inrs.uquebec.ca y V « LE DEVOIR.LES SAMEDI 22 ET DI M A X (HE 2 3 X Ü V E M R R E 2 O O 3 (i PRIX DU QUEBEC Prix Georges-Émile-Lapalme Mélodie langagière André Gaulin fut député, mais demeure poète Le 18 novembre dernier, le critique, historien des lettres québécoises et ancien député du Parti québécois, André Gaulin, recevait son prix des mains de la ministre de la Culture et des Communications, line Beauchamp.Un hommage à son engagement soutenu à l’égard de la langue française.Histoire d’une langue écrite et chantée, histoire d’une 1 3$ MARC-ANDRÉ GRENIER «À l’université, on me considérait comme un professeur qui faisait de la politique et A l'Assemblée nationale, comme un député qui faisait de la littérature», se rappelle André Gaulin, prix Geontes-Emile-Lapalme.langue aimée.GUYLAIN E BOUCHER Dans sa retraite de Berthier-sur-Mer, aux abords du fleuve qu'il aime tant, les mots d’André Gaulin sont autant de bouteilles lancées à la mer.Le professeur, critique et militant travaille à mettre la touche finale à un recueil de poésie sur le fleuve.Un roman mettant en scène les partisans du Oui et du Non, amorcé il y a longtemps, prend également forme sous sa plume.Il écrit comme il milite, passionnément, avec l’amour de la langue française pour moteur.Une passion qui remonte à sa plus tendre enfance.«Afa passion pour la langue française me vient à la fois de ma grand-mère Gaulin et de ma mère, qui toutes deux aimaient la langue.Je me souviens encore des soirées passées à écouter notre grand-mère nous raconter les légendes laurentiennes à la lumière du fanal, de ma mère qui avait un attachement très prononcé pour la beauté de la parole, qui aimait beaucoup chanter.Ça ne pouvait que m’influencer.» Nelligan et Crémazie finiront de sceller pour toujours son amour des mots quand, à 14 ans, ils se laissent emporter dans leur univers poétique, presque lyrique.Des années plus tard, devenu professeur, il communiquera sa passion aux milliers d’étudiants qui passeront devant lui.Tout d’abord enseignant au primaire et au secondaire, il joint les rangs de l’Université Laval en 1970 où il enseigne la littérature jusqu’en 1993, année de son retrait.Spécialiste de la poésie québécoise, c’est aussi lui qui fait de la chanson québécoise et francophone un sujet d’étude pour les étudiants et chercheurs de niveau universitaire.Auteur de nombreuses recherches, il est responsable de la portion poésie et à l’origine de nombreux articles dans le Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec.On lui doit aussi l’anthologie La Chanson québécoise de la Bolduc à aujourd’hui, produit en collaboration avec son collègue d’enseignement, Roger Chamber-land, au terme de nombreuses années de recherche.Plus tôt dans sa carrière, en 1976, alors que le Québec ne s’affiche encore que timidement à l’échelle internationale, il est l’un des principaux responsables du livre Littératures de langue française hors de France.Anthologie didactique qui sera diffusé à travers toute la francophonie.Vie publique, vie active L’action de André Gaulin à l’égard de la langue ne se limite cependant pas à sa seule contribution de professeur et de chercheur.Au début des années 1970, avec ses collègues, il fonde la revue Québec français qui se veut d'abord un journal pédagogique et de combat destiné à soutenir et promouvoir la cause du français dans les écoles et dans la société québécoise.«Nous voulions, explique-t-il aujourd’hui, assurer un espace de vie à la langue française et permettre son épanouissement.» Mû par les mêmes ambitions en 1971, aux côtés de François-Albert Angers, de Marcel Pépin et de bien d’autres, il fonde le Mouvement Québec français.Il lutte alors pour le rappel de la loi 63, s’oppose à la loi 22 de 1974, puis appuie la loi 101 et la Charte de la langue française de Camille Laurin.Fermement opposé à l’affichage bilingue à Montréal, sous son impulsion, le Mouvement tente d’influencer les prises de décision politiques des gouvernements successifs et gagne certains points.Pendant toutes ces années, il multiplie les prises de position publiques, signant moult éditoriaux et textes d’opinion tant dans Québec français que dans d’autres publications.Puis, en 1994, il est élu député de Taschereau sous la bannière du Parti québécois.Il agit comme député pendant quatre ans, le temps de citer pas moins de UK) écrivains québécois dans ses discours et de chanter à l’Assemblée nationale! «Je suis allé en politique un peu par accident», affirme-t-il aujourd’hui avec le recul.«A l'université, on me considérait comme un professeur qui faisait de la politique et à l’Assemblée nationale, comme un député qui faisait de la littérature.J’étais allé en politique pour faire la souveraineté.La population en a décidé autrement.Je ne suis pas aigri, ni déçu.Je voulais aussi citer des auteurs québécois, que l’on entende résonner leurs mots dans ce lieu de démocratie et ça, je l’ai réussi.Je me suis retiré de la vie publique en 1998 pour laisser la place à plus jeune que moi.Ça ne m’empêche pas de res- ter persuadé que nous serons vraiment épanouis comme peuple quand nous serons complètement indépendants.Je continuerai de le dire et de l'écrire aussi longtemps que je le pourrai.D’ailleurs je continue de militer même si j’ai quitté la vie politique.» La Commission de la capitale nationale et le projet de Maison de la littérature à Québec sont quelques-uns des organismes qui peuvent encore aujourd’hui compter sur sa contribution.Conférencier prisé, il voyage aussi fréquemment à travers toute la francophonie, profitant encore une fois de toutes les tribunes qui lui sont offertes pour promouvoir la langue française.C’est chez lui, dans la tranquillité de sa demeure, qu'il passe cependant la majeure partie de son temps.«Depuis plusieurs années, j’ai en tète un certains nombre d’articles que je voulais écrire.Je tvulais aussi compléter certains écrits personnels qui mettent en scène la dualité des Ca-naiiiens-Français que nous sommes.Je me suis mis à la tâche avec un plaisir énorme.» Dans sa voix, le bonheur non dit mais bien présent de jouer avec les mots, leur musicalité et leur force.Autant de richesses, cultivées au cours de;* années, et que le prix Georges-Enüle-Lapal-me vient couronner.André Gaulin le reçoit d’ailleurs avec une fierté non dissimulée.«J’ai déjà reçu d’autres hommages, mais celui-ci est particulier parce que c’est un prix de ma communauté nationale.Un prix qui m a été remis par un jury indépendant.Ceci dit, comme pour chaque prix, je le reçois aussi avec une certaine modestie.Je suis tout à fait conscient que l’on reçoit toujours un prix grâce aux gens qui ont travaillé avec nous, qui ont travaillé à rendre les choses possibles.» En 1981, André Gaulin rec evait la médaille Albert-Uidwigs de l’université de Freiburg un Breisgau.11 est également officier de l’Ordre des palmes académiques de France, membre de l’Ordre des francophones d'Amérique et médaillé de bronze de la Société nationale des Québécois de la capitale.Le prix Georges-Émile-Lapalme est accordé à une personne ayant contribué de façon exceptionnelle, tout au long de sa carrière, à la qualité et au rayonnement de la langue française parlée ou écrite au Québec.Les domaines d’activité reconnus aux tins de ce prix sont la culture, les communications, l'éducation, l'administration, la recherche, le travail, le commerce et les affaires.C- LES PRIX DU QUÉBEC les lauréats Par la remise des Prix du Québec 2003, le gouvernement souligne l'apport important de 11 personnalités des domaines de la culture et de la science.Ces femmes et ces hommes remarquables, par leurs réalisations exceptionnelles et leur brillante carrière, jouent un rôle majeur dans l'essor économique, social et culturel de la société québécoise.Félicitations aux lauréates et aux lauréats des Prix du Québec 2003 Michel Audet Ministre du Développement économique et régional line Beauchamp Ministre de la Culture et des Communications MICHEL VAN SCHENDEL Littérature MARCEL JUNIUS Patrimoine ANDRÉ FORCIER Cinéma Volet culturel ROBERT LEPAGE Arts d’InterprétaUon RAYMONDE APRIL Arts visuels ANDRÉ GAULIN LOUIS TAILLEFER Sciences naturelles et génie FREDERICK ANDERMANN Biomédical Langue ftançalse Volet scientifique ANDRÉE LAJOIE Sciences humaines CHARLES E.BEAULIEU Développement d’institutions de recherche LORNE TROTTIER Recherche-développement Industrielle Québec n a LE DEVOIR.LES SAMEDI 22 ET DIMANCHE 23 NOVEMBRE 2003 PRIX DD QUEBEC Prix Albert-Tessier easte aux dix longs me Une suite d’images signées André Forcier André Forcier est toujours un peu en retrait de notre faune cinématographique.Seul avec son style surréaliste.Seul contre les institutions qui ne lui ont pas fait trop de cadeaux au fil des ans.Le cinéaste de L’Eau chaude, l’eau frette et d’Au clair de la lune roule depuis plus de trois décennies dans notre paysage, avec des retraites, des traversées du désert, des fulgurances, une drôle de poésie pudique.Acapulco Gold, dont il ne veut pas dire grand-chose, sinon qu’il ne parle pas de pot, se déroule à Acapulco et que le Saint-Esprit a quelque chose à voir là-dedans.Il en fera le montage à Noël et le film devrait sortir sur nos écrans en 2004.Forcier a tourné en plus 13 émissions pour TV5 sur l’Acadie, son Grand Dérangement et sa diaspora.«Les Acadiens se sont tenus debout, dit-il.Les Québécois, de leur côté, ont été serviles.En 1775, quand on a donné le Bouclier canadien, on n’a dérangé personne.Alors on a hérité d’un pays qu’on ne méritait pas et qu'on refuse de se donner.» Quand il regarde son œuvre sous un angle panoramique, le réalisateur se déclare satisfait par sa propre cohérence.«J’ai une œuvre, j’ai un cheminement, j’ai toujours essayé d’incruster le réel dans une espèce de surréel, pour mieux le comprendre.» ODILE TREMBLAY LE DEVOIR Forcier refuse de se percevoir comme un artiste et l’est pourtant «Je trouve que je ne ressemble à personne», dit-il, et ça lui plaît.Aujourd’hui, il ne se berce pas d’illusions en recevant son prix Albert-Tessier.«Quand tu n’as pas été trop con et que tu as attrapé la cinquantaine, tu finis par l’avoir», tranche-t-il.Pour lui, le cinéma, c’est l’art de concentrer la vie, un art à ses yeux plus concis, plus rigoureux que la littérature.On le rencontre dans sa maison de Longueuil.Le cinéaste qui rime avec une certaine urbanité montréalaise est né sur la RiveSud et se sent profondément du coin.En 1985, il est retourné y vivre avec femme et enfants sur une rue qui porte un nom d’oiseau.Voyages Amer?Il se décrit bougonneux, mais lance entre deux sacres des phrases lyriques qu’on attrape au vol: «faime mieux la coquetterie blafarde à la vie de château.» C’est joli.On note sur son calepin.«J’aime la poésie parce qu’elle n’a pas de jugements moraux», ajoute-t-il.Il en lit d’ailleurs, de la poésie, celle de De nis Vanier entre autres, va au théâtre quand ses amis l’invitent, roule en bagnole le plus loin possible, adore coucher dans des mo-tel§ glauques.A ceux qui trouvent qu’il se fait bien rare comme cinéaste, Forcier répond qu’il n’en est rien.Avec une caméra numérique et pas un sou de l’État, des points Air Miles, un groupe de chums, il a tourné un long métrage au printemps dernier MARC-ANDRE GRENIER André Forcier, prix Albert-Tessier, n’a rien contre le vent du jour qui demande au cinéma québécois de faire recette en salle.«Miser sur l’audience, c’est correct, dit-il.Le problème, c’est que nos films sont rarement exportables.» Images A ses yeux, le surréalisme provient d’une quête profonde de vérité à laquelle, à un moment donné, l’état de grâce, le flash répond.«J'écris avec des images avant d’avoir des dialogues en tête, ex-plique-t-il./c vois une arche qui vogue en plein désert comme un véritable bateau.Je vois un golfeur [Roy Dupuis] qui traverse le désert en gol-fant et qui se “câlisse” d’être perdu, et qui parfume sa barbe à l’ambre gris.» Ces scènes-là seront dans son prochain film, Les États-Unis d’Albert, une coproduction avec la France et la Suisse dans laquelle la Française Line Renaud incarnera la tante imaginaire de Mary Rckford.L’action se déroulera en territoire américain en 1926, et on y suivra le périple entrecoupé de rencontres insolites d’un comédien ambitieux filant vers Hollywood afin de devenir l’émule du grand Rudolf Valentino.Au départ, le film devait se faire en anglais.Mais le projet n’a pas été accepté par le volet anglophone de Téléfilm.«Les Anglais veulent conserver leur pactole, précise Forcier.Ils sont irrités de voir des cinéastes francophones majeurs tourner en anglais.J’ai perdu beaucoup de temps avec ça.» Finalement, la production s’est tournée vers le comparatif francophone.«Ce sont des États-Unis réinventés, alors pour contourner le problème de la langue, j’impose une convention dans le film: tout le monde y parle français.» Ajoutant à cette tour de Babel, c’est au Mexique, pour des raisons financières, que le désert de Californie sera transposé aux fins du tournage.États-Unis réinventés donc.«Quand tu es dans le créneau du film d’auteur, fu y goûtes», dit-il.Il trouve que l’État donne beaucoup à l’infrastructure des distributeurs.«Or l’argent qu’on met sur les infrastructures, on ne le met pas sur les films.Ce sont les exploitants et les distributeurs qui “cal-lent les shots”.» André Forcier n’a rien contre le vent du jour qui demande au cinéma québécois de faire recette en salle.«Miser sur l’audience, c’est correct, dit-il.Le problème, c’est que nos films sont rarement exportables.» N’empêche qu’après plus de 30 ans de cinéma, il trouve que les conditions de création ont bien changé.«À l’époque rf'Au clair de la lune et de L’Eau chaude, l’eau frette, on avait un contact direct avec Téléfilm Canada.Ce n’était pas comme aujourd’hui une administration temporaire où tout le monde rejette la responsabilité sur un autre.» Débuts en 8 mm Qu’est-ce qui prédestinait ce fils de policier à une carrière de cinéaste?Peu de choses, en somme.Il se destinait au droit criminel.Au milieu des années 1960, à l’Externat classique de Longueuil, dans le cadre d’un cours de cinéma, il a tourné un court métrage avec une caméra 8 mm, La Mort vue par.Gilles Carie était membre du jury de l’émission Images en fête à Radio-Canada.Le film a raflé le premier prix.C’était parti.D’autant plus que Forcier y prenait goût.Avec de la pellicule prêtée par Gilles Carie, il a tourné en 1967 un autre court métrage, Chroniques labradoriennes.Dès 1971, il réalisait en noir et blanc son premier long métrage Le Retour de l’immaculée Conception, mais c’çst Bar Salon en 1973, avec Guy L’Ecuyer à sa proue (destiné à devenir un de ses acteurs fé- tiches) qui lui valut la notoriété ainsi qu’un prix au Festival de Sor-rente.Ses thématiques se précisaient, sur fond d’alcool, de bar, de faune bigarrée, un peu lépreuse.En 1974, Night Cap poussa plus loin encore cette veine-là et le baroque.le surréalisme se sont collés à des vies de misère en leur apportant de plus en plus de poésie.L’Eau chaude, l’eau frette.Au clair de la lune allaient constituer des sommets dans cette transmutation de la médiocrité en poésie.Les films suivants, Kalamazoo, Une histoire inventée.Le Vent du Wyoming, puis la Comtesse de Bâton-Rouge en 1997 sont autant de films-quêtes de l’amour, du giron familial, du cinéma.Mais Forcier fut au bout du compte peu prolifique: dix longs métrages depuis 1966.«Ce n’est pas un gros palmarès, avoue-t-il, en déclarant avoir déchiré plusieurs scénarios, mais aussi avoir été freiné par les institutions tout au long de son parcours.«J'ai perdu trois ou quatre ans à l'ONF.Lors du tournage d’Au clair de la lune, Michel Côté et Guy L’Écuyer ont été malades et les assurances ont refusé de payer.J’étais pris en otage et Jean Fortier de la SOGIC m’a finalement aidé, mais ça m’a paralysé longtemps.Bon, je n’ai pas de regrets.Et dans l’avenir, si la technologie numérique s’améliore, je vais tourner un film par année.Ces nouvelles tech-nologies-là vont donner plus de liberté aux auteurs.J’espère juste que les institutions ne cantonneront pas les auteurs au numérique pour mieux les oublier.» Le prix Albert- Tessier est accordé à une personne pour l’ensemble de son œuvre et de sa carrière dans le domaine du cinéma.Les divers aspects reconnus par ce prix sont la scénarisation, l’interprétation, la composition musicale, la réalisation, la production et les techniques cinématographiques.hapeau André! Felicitations a Andre Forcier Prix Albert-Tessier 2003 v Jean-Claude Labrecque, président du conseil d'administration présentent BSW- *- L'Office national du film félicite André Forcier Prix Albert-Tessier 2003 t LE DEVOIR.LES SAMEDI 22 ET DIMANCHE 23 NOVEMBRE 2 0 0 3 (1 5 PRIX DU QUEBEC Prix Athanase-David Entre exigence et métissages Les discours engagés de Michel Van Schendel Professeur, journaliste, critique, traducteur, poète: Michel Van Schendel est tout cela et bien davantage encore, puisqu’il a participé activement à la vie intellectuelle et politique du Québec pendant un demi-siècle.Esquisse de portrait d’un homme de parole et de mots.ROBERT CHARTRAND Né en France en 1929 d’un père d’origine néerlandaise et d’une mère wallonne, Michel Van Schendel a vécu son enfance dans une Belgique dont il garde un assez mauvais souvenir.•Bruxelles, à l’époque, était engoncée dans le conservatisme et la prétention bourgeoise.Et puis il y a eu la guerre.J’ai alors connu la faim, le froid, l’humiliation.J’ai donc eu très tôt conscience de ce qu’était l'oppression politique, mais également sociale.» C’est cependant dans le Paris de la libération qu’il va se former, que vont se dessiner les traits critiques, intellectuels et poétiques auxquels il va demeurer fidèle par la suite.11 sera, notamment, un homme de gauche.Marxiste, quoiqu’il se méfie de l’étiquette •parce qu’elle est sujette à toutes les malformations de la propagande.Toute ma vie, j’ai essayé de comprendre les leçons du matérialisme historique, et de les inquiéter.Selon moi, c’est une analyse sérieuse, féconde, et qui le demeure malgré les désastres politiques qu’ont engendrés ses travestissements».Nuit noire Et puis, c’est l’émigration vers le Québec, en 1952, qui lui rappelle des souvenirs d'ombre et de lumière.•Il m’a été donné de traverser la nuit noire du duplessisme, puis la Révolution tranquille, étonnante, ambiguë à bien des égards.Et éclairante.J’ai été témoin de tout cela, et acteur parfois.Par exemple, j’ai participé à la belle aventure du Nouveau Journal, les dix mois de son existence.Je me souviens de la fièvre qui nous animait.Cétait passionnant.» D a été de bien des débuts: ceux de la revue Liberté, de l’UQAM et de son syndicat des professeurs.Bref, un homme engagé?Voilà une autre étiquette dont il se méfie, sachant l’usage intéressé qu’on peut en faire.Il préfère se dire poète, écrivain et citoyen.•J’ai pris une part active à l’histoire d’ici.J’ai animé des périodiques, j’ai participé à des actions politiques sans être inféodé à quelque faction.Pour tout un chacun, et pour le poète en particulier, il y a une part à prendre, entière dans la société civile.Sur toutes les scènes, si possible: la politique, l’artistique, etc.Tout ce qui se passe autour de lui le concerne, et son oeuvre doit concerner tout le monde, Gaston Miron, que j’ai bien connu, savait cela.Et il l’a vécu, éminemment.J’ai fait de même, à ma manière.» Paroles L’écriture, elle, le goût de s’y adonner, remontent à l’adolescence de Michel Van Schendel.Mais pourquoi était-ce déjà de la poésie?«Je me sentais moins en prise avec le récit, auquel je me suis un peu essayé.Je crois qu’on peut écrire de la poésie très jeune, dans la mesure où elle semble s’accorder avec la sensibilité de l’adolescence.La mienne était à vif, à cause de mon expérience très vive des événements de la guerre et de ses séquelles.J’ai cru que cette expérience me permettait d’entrer dans le poème.Faussement peut-être.Mais tous les apprentissages sont bons, pourvu qu’on sache en tirer Parti.» Il a donc écrit très tôt, mais, tient-il à le préciser, «c’est ici que j’ai publié, que je suis devenu poète, et ce n’est pas par hasard».Ce fut une affaire de complicité, de compagnonnage, d’échanges avec des li'â v / «si y MARC-ANDRÉ GRENIER «Quand on écrit et qu’on enseigne, on est appelé à prendre une distance.C’est ainsi que naît une réflexion», fait remarquer Michel Van Schendel, prix Athanase-David.amis qui avaient pour noms Paul-Marie Lapointe, Roland Giguère, Gaston Miron.«Miron m’a rendu un immense service.Un jour de 1956, il m’avait lu ses textes, et moi les miens.Après m’avoir écouté, il m’a dit ceci: “Ce qui prend forme dans ce que tu écris, c’est le sens de l’exil.Et l’exil, c’est ici que tu le vis.C’est ici ton texte.”» 11 y avait là un témoignage éclairé sur Poèmes de l’Amérique étrangère, recueil qui paraîtrait par la suite à l’Hexagone.Van Schendel s’en souvient avec émotion: «C’est de la grande amitié, ça.» Michel Van Schendel s’est parfois dit métèque.C’est moins une affaire de nationalité ou d'origines qu’un goût qu’il a pour l’hybridation des genres, des tons, des registres, goût qu’il reconnaît chez ses auteurs de prédilection.«La grande écriture se trouve là.Lisez Dante, Shakespeare, Diderot.C’est tout un monde, Diderot! Il est tout à la fois méthodique, rationnel, imaginatif, inquiétant.C'est un prodige, dont l’œuvre est inclassable, à relire sans cesse.Et c’est toujours notre contemporain.» Réflexion De même pour Berthold Brecht, dont, dit-il, «l'œuvre et la pensée m’ont formé et m‘inspirent encore».On a dit des livres de Michel Van Schendel qu’il y conjoignait distance et proximité, familiarité et érudition, détails autobiographiques et éléments fictifs.«Quand on écrit et qu'on enseigne, on est appelé à Prendre une distance.C'est ainsi que naît une réflexion.» Et qu’ils étaient d'un abord difficile.«Je crois que les gens aiment les histoires, mais ne veulent pas d'histoires à propos de ces dernières.On aime classer un texte dans sa petite case, bien nette.» Or, ce n’est pas le cas pour la plupart des textes de Michel Van Schendel.Est-il un écrivain difficile?«Je préférerais qu’on dise que mon écriture est exigeante.Envers elle-même, d’abord.Je suis un écrivain qui inquiète les formes établies.Et ce n est pas de tout repos.Mais je ne suis pas hermétique.Ce serait plutôt la façon courante de parler qui l'est, j’en ai la certitude.Car l’évidence, elle, est toujours trompeuse.Les gens sont intelligents, mais on les a habitués à croire qu'ils étaient bêtes: ça, c’est une des pires erapuleries du système politique dominant.Je crois que, par estime pour le public auquel on s’adresse, on peut lui offrir une œuvre difficile, qui exige son attention et sa réflexion.Il y a là une forme de solidarité.Pourvu que cette difficulté soit belle, qu’elle leur donne de la chaleur.» Michel Van Schendel, qui porte allègrement ses 74 ans, a bien des travaux en chantier: un nouveau recueil de poèmes, des collaborations avec des artistes-peintres, la suite de ses Rebonds critiques, le deuxième volume d’Un temps éventuel.Et un livre de poèmes pour son petit-fils, qui ne paraîtra qu’avec l’assentiment de celui-ci.Il se porte bien, s’appuyant sur ce beau paradoxe: «Im vie est éternelle tant qu'elle dure.» Le prix Athanase-David est accordé à un écrivain pour l'ensemble de son œuvre.L’UQAM salue un homme de paroles et de convictions.?» L’Université du Québec à Montréal félicite le lauréat du Prix Athanase-David, Michel van Schendel, qui reçoit la plus haute distinction accordée par le gouvernement du Québec dans le domaine des lettres.Poète et essayiste reconnu, son œuvre est complexe, riche et exigeante.En se consacrant à l'enseignement et à la critique de la littérature au sein du Département d’études littéraires de l’UQAM, Michel van Schendel a contribué à former plusieurs générations d'écrivains et d'intellectuels.La Fondation J.Armand Bombardier félicite les lauréats des Prix du Québec 2003 Merci d’offrir à la société québécoise le meilleur de vous-même UQÀM Prenez position Fondation J.Armand Bombardier Valcourt, Québec (i t; LE DEVOIR.LES SAMEDI 22 ET DIMANCHE 23 NOVEMBRE 2 0 0 3 - PRIX DU , Prix Marie-Victorin Le théoricien alchimiste Louis Taillefer est devenu un créateur de matière La physique de la matière condensée est en quelque sorte le terrain de jeu du professeur Louis Taillefer.Bien qu’encore dans la jeune quarantaine, Louis Taillefer a mené jusqu’à présent une carrière sans faille et fort impressionnante.Ses travaux de recherche, en particulier dans le domaine des nouveaux supraconducteurs, lui ont assuré une renommée qui dépasse largement nos frontières.PIERRE VALLÉE On aurait tort de croire que Louis Taillefer est tombé dans la marmite de la physique lorsqu’il était petit.Au contraire, le parcours est plutôt sinueux.«Jeune, les sciences ne m’intéressaient pas du tout, avoue-t-il.À l’école secondaire et au cégep, j’étais surtout passionné par le théâtre.» Il quitte même le cégep en cours de route et choisit d’aller travailler sur une ferme pendant un an.«C’est une expérience que je ne regrette pas, mais après un moment, les études m’ont alors manqué.» Retour donc au cégep pour ensuite s’inscrire en génie minier à l’université McGill, ce qui le conduira à faire de la prospection d’uranium dans le Grand Nord.«J’ai vite compris que le génie minier n’était pas pour moi, ajoute-t-il.Mais comme j’aimais beaucoup les cours fondamentaux, j’ai pris la décision d'orienter mes études en physique, mais sans savoir si j’allais poursuivre ou non.» Il s’inscrit ensuite à Tuniversité de Cambridge en Angleterre.«D’abord je voulais voyager, et je croyais faire une petite maîtrise ordinaire.» Mais c’est la rencontre avec son directeur de thèse, Gilbert Lonzarich, avec lequel il collabore toujours, qui change tout.Le déclic se fait et Louis Taillefer se lance dans la physique de la matière condensée.Son doctorat de Cambridge en poche, il poursuit ses études post-doctorales au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) à Grenoble en France.Déjà, à Grenoble, Louis Taillefer se distingue en mettant au point une technique de fabrication de cristaux d’une grande pureté.Cette technique est aujourd’hui utilisée dans de nombreux laboratoires dans le monde.En 1991, il revient au Québec et devient professeur à l’université McGill.Après un séjour de quatre ans à l’université de Toronto, il accepte un poste de professeur à l’Université de Sherbrooke.Une approche scientifique «Ce qui me passionne de la science, c’est le côté exploration, le côté découverte.Je me conçois davantage comme chercheur que physicien.Au fond, j’aurais peut-être pu m’intéresser à une autre discipline dans la mesure où il aurait été possible de faire pareille démarche exploratrice.» Mais une chose est sûre.La physique de la matière condensée, en particulier le domaine des supraconducteurs, permet cette démarche scientifique.En effet, la physique de la matière condensée est aujourd’hui un des champs de recherche les plus fertiles en sciences.L’engouement est encore plus élevé depuis la mise au point de nouveaux matériaux, tels les cuprates, qui sont des supraconducteurs à température élevée.Selon Louis Taillefer, il faut trois types de scientifiques pour mener à bien des recherches dans le domaine de la physique condensée: l’alchimiste, l’explorateur et le théoricien.«Comme ces nouveaux matériaux n’existent pas dans la nature, il faut en premier les fabriquer.C’est ce que j’appelle de l’alchimie moderne.Ensuite, l’explorateur, comme MARC-ANDRÉ GRENIER «Ce qui me passionne de la science, c’est le côté exploration, le côté découverte.Je me conçois davantage comme chercheur que physicien», affirme Louis Taillefer, prix Marie-Victorin.là / A ^ moi, interroge le matériau et cherche à comprendre le comportement des électrons.Enfin, le théoricien cherche à expliquer le phénomène observé par une équation ou une théorie.» Les travaux de recherche de Louis Taillefer consistent à observer ces matériaux sous certaines conditions.On les refroidit souvent près du zéro absolu et on les soumet ou non à des champs magnétiques.Ensuite, on peut mesurer comment ils transportent une charge, comment ils conduisent la chaleur et comment ils propagent le son.Ces mesures permettent d’en savoir davantage sur le comportement des électrons dans ces matériaux reconnus pour leurs propriétés quantiques.«En résumé, mon travail consiste à poser des questions aux électrons, à observer leurs réponses et à essayer de les comprendre», conclut-il.Des expériences qui font la manchette Parmi les récents travaux de recherche de Louis Taillefer et ses collègues, deux expériences ont défrayé la manchette.Et pour cause.Non seulement ces expériences ont révélé des comportements insoupçonnés, mais elles ont aussi démontré les limites de deux théories de base qui servaient jusqu’alors à expliquer certains phénomènes.La première expérience a consisté à refroidir un cuprate près du zéro absolu et à le soumettre à un champ magnétique afin d’annuler la propriété de supraconductivité.Ensuite, on a mesuré de quelle façon le cuprate transportait une charge ou une chaleur.Ces mesures ont permis de démontrer qu’une loi vieille de 150 ans, la loi Wieder-mann-Franz, qui stipule que tout matériau conduit l’électricité et la chaleur avec la même facilité, ne pouvait pas expliquer le phénomène observé.La deuxième expérience porte sur des cristaux de siliciure de manganèse, cristaux que Louis Taillefer a fabriqués lui-même dans son laboratoire.«C'est ici que je deviens un peu alchimiste.Je fais fondre ces matériaux et en les refroidissant lentement, il se forme des cristaux.» Ensuite, on a refroidi ces cristaux près du degré zéro et l’on a mesuré la résistance à l’électricité et, en particulier, la dépendance à la température de la résistance.Ici encore, on a pu démontrer que la théorie des liquides de Fermi, qui est le modèle standard pour expliquer le comportement des électrons dans les matériaux comme les supraconducteurs, n’arrivait pas à expliquer ce qui se passait Retour au Québec En plus d’être professeur à l’Université de Sherbrooke, Louis Taillefer est aussi titulaire de la Chaire du Canada en matériaux quantiques et directeur du programme en matériaux quantiques de l’Institut canadien de recherches avancées (ICRA).«Le programme de l’ICRA est important parce qu’il permet de mettre en réseau les chercheurs dans ce domaine.Et la collaboration est vitale si l’on veut progresser dans ce secteur», dit-il.Ce ne sont pas que des considérations professionnelles qui ont ramené Louis Taillefer au Québec, mais aussi des considérations familiales.«Nous avons deux enfants en âge scolaire et comme l’éducation est importante pour ma femme et moi, on voulait les inscrire dans une école spécialisée Rudolf Steiner, mais dans un environnement français, d’où la décision de revenir au Québec.» Pendant que Charlotte et Raphaël font leurs premiers pas dans le monde de l’apprentissage, leur père, Louis Taillefer, s’amuse dans son laboratoire à faire reculer les confins de la connaissance scientifique.Le prix Marie- Victorin s’adresse aux chercheurs de sciences pures et appliquées dont les travaux ne relèvent pas du domaine biomédical.CIAR [Tic Canadian Institute for Advanced Research I .'Institut canadien de recherches avancées L’Institut canadien de recherches avancées félicite Louis Taillefer - lauréat du prix Marie-Victorin En tant que directeur du programme de l’Institut canadien de recherches avancées sur les matériaux quantiques, Louis Taillefer a réuni un groupe de chercheurs de renommée internationale pour s’attaquer collectivement et en étroite collaboration à un des plus grands défis de la science actuelle : la supraconductivité à haute température.Sous sa gouverne, le programme sur les matériaux quantiques est devenu un modèle d’excellence en recherche de pointe, initiateur de découvertes en science des matériaux, créateur de liens entre scientifiques d’ici et d’ailleurs à l’échelle planétaire, et formateur d’une nouvelle génération de chercheurs canadiens.m -Æÿk.* '7 •S L Institut canadien de recherches avancées 180 rue Dundas ouest bureau 1400 Toronto (Ontario) MSG l/,8 Tel.: (41 ft) 971 42S1 Courriel : info@ciar.ta Site internet : www.ciar.ca Félicitations à Louis Taillefer Prix Marie-Victorin pour sa contribution à Tavancement de la recherche scientifique au Québec % r 50 ans L’audace porte fruit L’Université de Sherbrooke est fière de compter parmi ses professeurs ce chercheur de renom, explorateur passionné de la matière à l'échelle de l'infiniment petit.Louis Taillefer est titulaire de la Chaire de recherche du Canada en matériaux quantiques.Reconnu pour ses découvertes révolutionnaires en supraconductivité, il se distingue par son grand enthousiasme à former les jeunes chercheuses et chercheurs, son leadership dans la collaboration scientifique à l'échelle nationale et internationale et ses talents de vulgarisateur.Ses travaux innovateurs pourraient avoir des retombées, entre autres, dans le domaine des technologies de l'information.UNIVERSITÉ DE SHERBROOKE www.USherbrooke.ca et * 5252 LE DEVOIR.LES SAMEDI •> •> ET D 1 M A N (' H E > S S O V E M B R E 2 O O 3 (i i i PRIX DU QUEBE( Prix Lionel-Boulet Prix Gérard-Morrisset MARC-ANDRE GRENIER «J’aime me considérer comme un entrepreneur-innovateur», indique Lome Trottier, prix Lionel-Boulet.k.• .-, Un enfant de la révolution électronique Lome Trottier a initié l'aventure de Matrox Lome Trottier avait une douzaine d’années lorsque se sont amorcées, au début des années 1960, la révolution de l’électronique (avec l’apparition du transistor) et la conquête de l’espace.Il est de ce fait l’un des jeunes qui a été séduit par les prodiges du monde moderne qui s’ouvrait alors à la génération montante des baby-boomers.CLAUDE LAFLEUR Quarante ans après la révolution électronique, Lome 1 rottier est aujourd’hui à la tête de la société Matrox Graphics inc.qui emploie plus de 1000 personnes à travers le monde et dont le chiffre d’affaires dépasse les 300 millions $.Cette entreprise montréalaise se spécialise dans la conception et la fabrication de cartes vidéo pour ordinateurs.«Ah bon, il faut choisir?!» «Quand J’avais 11 ans, je me suis fait un nouvel ami au camp d’été, se rappelle-t-il.Quand je suis allé chez lui, j’ai découvert qu’il bricolait toutes sortes de petits gadgets électroniques, comme des radios et des télégraphes, alors que son frère faisait de la radio-amateur.J’ai trouvé cela fascinant et je voulais comprendre comment tout celq fonctionnait.» A l’époque, des magazines populaires montraient comment, à l’aide de plans simples, on pouvait fabriquer de petits appareils à partir de quelques fils, de lampes ou de transistors.C’est de la sorte que Lome Trottier a eu «la piqûre» des sciences et des technologies.Dès lors, à la bibliothèque, il s’est plongé dans les livres de science tout en commençant à fabriquer de petits bidules électroniques.«Tout m’intéressait», se rappelle-t-il encore.D’ailleurs, un jour, quelqu’un lui demande ce qu’il fera plus tard.«Scientifique!», répond-il avec assurance.«Mais quelle sorte de scientifique?», se fait-il demander.«Ah bon, il faut choisir?!» Le jeune Trottier choisit l’électronique puisque c’est pour lui une science appliquée qui offre des perspectives emballantes.C’est en effet l’époque de transition entre les lampes et les transistors.«J'ai suivi tous les progrès de l’électronique depuis ce temps-là», relate M.Trottier qui, par conséquent, a obtenu une maîtrise en génie électrique à l’université McGill.À choisir entre le spatial et rélectronique.Passionné d’exploration spatiale, il entrevoit un temps faire carrière dans ce domaine.Comme jeune ingénieur, il pose sa candidature auprès de SPAR Aérospatiale, la plus importante firme canadienne du domaine où il est d’ailleurs accepté.Toutefois, il décline l’offre qu’on lui fait car, constate-t-il, l’électronique embarquée à bord des satellites exige des mesures de contrôle extrêmement rigoureuses et, par conséquent, énormément de documentation à compléter.«Pour changer un seul transistor dans un satellite, il faut remplir à peu près 500 documents!, caricature-t-il./e trouvais cela trop lourd, alors même que l’électronique commerciale, moins contraignante, évolue plus rapidement.» Lome Trottier amorce donc sa carrière en 1972 à la société Central Dynamics, un fabricant d’appareils électroniques utilisés par les studios de télévision.«Ça, été un très bon choix pour moi, dit-il, parce que la formation en vidéo que j’y ai acquise s’est avérée très importante.» E se joint ensuite à la société Canadian Marconi où il fait la connaissance de Branko Matic, son futur partenaire d’affaires.Les deux ingénieurs perçoivent vite la possibilité de créer de nouvelles composantes électroniques qui leur paraissent remplies de potentiel.Ils fondent en 1976 Systèmes électroniques Matrox — le nom étant un amalgame de Matic et de Trottier.L’entreprise est créée pour développer le premier microprocessepr-contrô-leur vidéo au monde.A l’époque, la présentation visuelle est d’une lenteur désespérante, souvent incapable de rafraîchir l’image au rythme voulu, surtout pour la représentation du mouvement.Les circuits accélérateurs développés par Matrox permettent un affichage rapide d’images de plus grande dimension.«/aime me considérer comme un entrepreneur-innovateur, indique Lome Trotùer.J’aime surtout travailler sur de nouvelles idées, imaginer de nouveaux produits et de nouvelles technologies afin de percer de nouveaux marchés.» Son partenaire étant plus versé dans les aspects des affaires, leur jeune entreprise progresse rapidement Matrox devient ainsi le fournisseur des principaux fabricants d’ordinateurs, tels Hewlett-Packard, IBM, Digital Equipment et NEC.Bientôt, ses circuits accélérateurs sont adoptés pour les écrans des Bourses de New York et de Chicago, pour les scanners de GE Medical Systems et dans les studios de montage de plusieurs grandes chaînes de télé.En 1986, l’entreprise innove encore en développant le premier contrôleur graphique pour ordinateurs personnels et, en 1988, le premier ordinateur PC multimédia intégrant le graphisme, la vidéo, l’audio numérique et les données sur support disque laser.En 1992, les ingénieurs de Matrox intègrent sept puces en une, ce qui multiplie la vitesse par un facteur de 14.D en résulte le premier système de montage vidéo numérique sur PC et le premier contrôleur graphique 3D à architecture de 64 bits.Depuis, l’entreprise ne cesse d’innover.Donner leur chance aux jeunes Tout en continuant de participer activement aux travaux de R&D de son entreprise, Lome Trottier contribue de plus en plus au développement technologique et économique de Montréal.Il est entre autres l’un des gouverneurs de Montréal TechnoVision et membre actif de l’Association canadienne des technologies de pointe.D exerce aussi un important rôle philanthropique en aidant plusieurs institutions d’enseignement à se doter des équipements nécessaires pour la formation en électronique et en informatique.Il a de surcroît versé deux importantes sommes — 10 et 2 millipns $ — à l’université McGill et à l’Ecole polytechnique pour la construction de pavillons destinés à l’enseignement du génie.C’est là sa façon de démontrer l’intérêt qu’il porte aux activités qui incitent les jeunes à découvrir un intérêt pour les sciences et la technologie.«Ayant eu pas mal de succès dans ma vie personnelle, dit-il, je crois qu ’il est important d’en retourner un peu.Je crois aussi beaucoup dans la valeur de l’éducation et des technologies en général, et je pense qu’il est important de fournir plus d’occasions aux jeunes d'entreprendre de telles carrières.C'est donc pour moi fort important de soutenir l’éducation en science et en technologie.» Le prix Lionel-Boulet s'adresse au chercheur qui s’est distingué par ses inventions, ses innovations scientifiques et technologiques, son leadership dans le développement scientifique et son apport à la croissance économique du Québec.Le passé pour un futur humaniste Marcel Junius dans le paysage québécois Homme de défi et de comiction, Marcel Junius, récipiendaire du prix Gérard-Morrisset, a dédié l’ensemble de sa carrière à la sauvegarde et la promotion du patrimoine québécois.Sa bataille, une grande bataille sur un terrain en friche où tout était à bâtir, prend forme dès 1973 alors qu’il occupe la nouvelle fonction de directeur général du patrimoine.ESTELLE ZEHLER De sa vont posée et ferme, Marcel Jmiius parle de patrimoine.Le propos est soutenu, l’homme est tout à sa passion.Il nous entraîne fermement dans un voyage magnifique.Explorateur contemporain, il transcende le temps pour faire revivre le passé, un passé dynamisé qui éclate de vie.L’amour et l’admiration pour sa terre d’adoption ont mené l’architecte et l’urbaniste à œuvrer avec ténacité pour l'édification d'un Québec moderne.Son arrivée, dans les années 1960, coïncide avec la Révolution tranquille.Le Québec est en éveil.Ses prises de position sont claires: «Le Québec ne peut se résumer pour moi à un espace économique à administrer.C’est plus que cela.C’est une civilisation originale qu’il faut continuer à faire vivre.» Mais, pour appréhender le présent et le futur, des bases solides sont nécessaires.«Si nous n’avons pas les connaissances de ce qui était, comment pouvons-nous apprécier vraiment ce qui est aujourd'hui?» Ces connaissances ne peuvent être circonscrites à des ouvrages d’histoire, elles sont notre quotidien.Elles sont ces immeubles qui parsèment le Québec, telle superbe église ou maison ancienne.Plus humbles, elles sont aussi telle grange, telle croix de chemin, tel caveau à patates.Impalpables mais ô combien présentes, elles sont également les chansons, les poèmes qui sont nés et vivent ici.Grandioses, elles sont le paysage du Québec auquel l’homme s’est adapté et attaché.D s’agit là de notre patrimoine culturel et naturel.Lumière sur le patrimoine Aussi entre-t-il en croisade au sein du ministère des Affaires culturelles.Directeur général du patrimoine, il prend en charge un dossier vide.Tout était à faire.A sa disposition, un personnel restreint et des moyens financiers limités.Plus encore, la notion de patrimoine est presque inconnue à l'échelle de la société québécoise.Il allait falloir la mettre en lumière.Il dispose toutefois, tel que le souligne Marcel Masse, «de qualités de gestionnaire exceptionnelles, faites de connaissances et de talents d’organisateur, de communicateur, de mobilisateur, d’innovateur, canalisés par une détermination inébranlable et une vision d’une clarté hors du commun quant à la voie et aux moyens qu’il fallait emprunter pour avancer et réussir».Les grandes années du patrimoine voyaient le jour.Un élan formidable s’annonçait, un élan à même d'entraîner une pluralité d’acteurs.«Oui, il s’agissait des grandes années du patrimoine, opine Marcel Junius.R y avait une effervescence absolument incroyable.Je n’ai jamais vu des fonctionnaires travailler avec tant de passion, de générosité et d’ardeur.Il en était de même pour k population.Tout devait être classé.» Cette effervescence n’annihilait pas toutefois les difficultés.La société était divisée par une dialectique soutenue notamment par l’industrie de la construction, alors en pleine expansion, et les défenseurs du patrimoine.Détruire pour construire ou conserver?Marcel Masse témoigne de l’ampleur du travail accompli: «Il aura réalisé à la Direction générale du patrimoine non seulement la structure et les articulations de l’appareil qui allait servir à protéger et à mettre en valeur le patrimoine du Québec, et cela, aujourd’hui encore, mais il lui a aussi donné son éclat et son âme.» Biens collectifs La Commission des biens culturels appelle à son tour le spécialiste éclairé et engagé qu'est Marcel Junius.Le patrimoine n’a pas de raison d’être intrinsèque.Il n’a de sens que diffusé et mis à la disposition de la population.«Nous nous sommes dit que les citoyens étaient les premiers à consulter et que si intérêt il y avait, il fallait prendre cette force majeure pour renforcer le patrimoine.» Alors les audiences publiques, les consultations se multiplient.Les membres de la Commission voyagent à travers toute la province.Le fait surprend positivement les citoyens installés dans des petits villages loin des grands espaces urbains, qui se croyaient oubliés.Des rencontres privilégiées, dont certaines ont profondément marqué sa carrière et sa pensée, ont lieu.Georges-Emile Lapalme est l’un de ces hommes particuliers: «M.Lapalme, c’est notre Malraux du Québec.Avec lui, j’ai pu parler de patrimoine, de ses notions de base.Ensemble, nous avons “investigué” quel était ce patrimoine.» Son chemin croise également l’historien Guy Frégault, dont le souci de la continuité interpelle Marcel Junius.«H était de notre devoir, comme fonctionnaires, d’assurer la continuité, de la faire partager avec le plus grand nombre.» Des liens, qui prennent source dans la résolution commune de développer le patrimoine, se tissent également avec le ministre de la Culture Jean-Paul L’Allier.Quelques années plus tard, en 2001, devenu maire de la Ville de Québec et président de l'Organisation des villes du patrimoine mondial, celui-ci remettra à Marcel Junius la première médaille de la Ville pour son engagement, son administration et pour le rayonnement de la ville de Québec qu’il a contribué à étendre.Visions internationales Au long de sa canière se succèdent nombre de nouveaux dossiers, dont la XVl'’ Conférence générale du Conseil international des musées (1COM), au succès retentissant, et l’Organisation des villes du patrimoine mondial.Il fait notamment adopter la charte de l’Organisation, soit la «charte de Fès», document dont il est l’artisan, le corédacteur et le promoteur.Universités, organisations internationales tels l’Unesco, l’ONU, le Conseil de l’Europe et la Banque mondiale sont autant d’intervenants avec lesquels il travaille.Il crée également la Fondation du patrimoine historique international.Tantôt en Slovénie, tantôt au Kosovo, son expertise est demandée afin de redonner vie et espoir aux populations de villages dévastés ou abandonnés.«Cela a sans doute été mon lot de prendre en charge des nouveaux dossiers où tout était à construire.» Aucune lassitude ne MAKI ANDKK G KEN IKK «N’est-ce pas le temps de faire un urbanisme humaniste et de placer la poésie dans nos villes», demande Marcel Junius, prix Gérard-Morrisset.pointe cependant dans la phrase de cet homme infatigable qui serait à la retraite.Marcel Junius ne peut se résoudre à une activité ralentie, la Fondation ne suffit pas à satisfaire son besoin d’action.Aussi, en juin 2(XX), il entreprend d’organiser une grande rencontre à Montréal, concernant les mutations sociales et le patrimoine culturel, rencontre qui allait mener à l’émergence de l’Institut Québec-Europe: un patrimoine commun.La question de l’identité qui a toujours été au cœur de ses préoccupations, l’est encore plus à présent, face aux flux migratoires croissants: «Il nous faut une identité et une unité dans la diversité de nos cultures.Nous devons concourir à faire progresser l’idée de l’identité québécoise, mais dans ses diversités, pour nos enfants et les générations futures.» Un grand projet initié dans cette optique, «La route Atlantique-Saint-Laurent», est en cours d’élaboration.Cet itinéraire culturel est un instrument de lisibilité des valeurs québécoises, elles-mêmes inspirées des valeurs humanistes européennes.Loin d’une position passéiste.Marcel Junius entrevoit le patri moine comme un élément actif et initiateur d’une integration sociale respectueuse de la diversité culturelle.«Nous ne voulons pas nous borner à célébrer le passé, mais le dynamiser au présent.Nous voulons inventer le futur et, par conséquent, développer un esprit de paix, de respect, de tolérance et de connaissances mutuelles que nous devons stimuler par des projets interculturels.» Il milite pour un patrimoine de rencontre, un patrimoine inspirateur d’une architecture contemporaine pérenne et innovatrice dans une société au fait de l’importance des images et des symboles.«N'est-ce pas le temps de faire un urbanisme humaniste et de placer la poésie dans nos villes?» Dans l’immédiat, il croit que l’éducation et la formation sont essentielles pour donner à la jeune génération le goût de découvrir le patrimoine.Pour avoir le goût de l’avenir.Le prix Gérard-Morrisset esl accordé d une personne inmr l’ensemble d'une carrière consacrée au patrimoine.M e m b r e m c rite Ordre des Urbanistes Québec ü du L’Ordre des urbanistes du Québec esl fier de souligner la remise du Prix Gérard-Morisset à un de ses membres émérites : Monsieur Marcel Junius.Depuis 1963, date de son inscription à l’Ordre, M.Junius s’est impliqué à la sauvegarde et à la protection du patrimoine historique et culturel québécois.Les membres et les administrateurs de l’Ordre tiennent à le remercier pour scs efforts continus et son apport exemplaire à la profession de l’urbanisme.Monsieur Junius est le deuxième urbaniste à recevoir cette plus haute distinction accordée par le gouvernement du Québec dans le domaine du patrimoine.I i pn»» wgiriîv.o ij q - q c.ca LE DEVOIR.LES SAMEDI 22 ET DIMANCHE 23 NOVEMBRE 2 0 0 3 (] 8 PRIX DU QUEBEC Prix Léon-Gérin L’esprit d’indépendance Andrée Lajoie jette sur le droit un regard objectif Elle carbure depuis toujours à la curiosité intellectuelle.«Je veux comprendre.Petite, je demandais “pourquoi?” tout le temps», confie Andrée Lajoie, l’éminente chercheuse du Centre de recherche en droit public (CRDP) de l’Université de Montréal.MARYSE CHOUINARD En 41 ans, la curiosité d’Andrée Lajoie a engendré des résultats considérables.Elle a signé ou cosigné une trentaine d’ouvrages et d’innombrables articles.Récipiendaire des prix André-Laurendeau (1991) et Walter-Owen (1992), elle a été professeure invitée d’Athènes à Bruxelles.Andrée I^ajoie voyage beaucoup! Nous l’avons rencontrée quelques jours avant son départ pour la France, où elle allait prononcer une allocution sur l'indépendance des juges.«Depuis Jugements de valeur, paru en 1997, j'ai eu des invitations en Grèce, en Espagne, en Ecosse, en Italie, où j’allais déjà beaucoup, en Belgique et en France», dit cette juriste réputée.Diplômée en droit de l’Université de Montréal, détentrice d’un baccalauréat et d’une maîtrise d’Oxford en science politique, la professeure Lajoie a fait ses premières armes comme journaliste.Elle a donc depuis longtemps «une vision du droit comme objet».D’où une transition naturelle vers la recherche, au CRDR en juillet 1962.Suivre les préoccupations sociales Considérée comme une sommité en droit constitutionnel, en droit administratif et en droit autochtone, notamment, elle a siégé, de 1968 à 2001, à huit commissions.Rester près des préoccupations des gens, «je ne saurais pas faire autrement, dit-elle.Ce n’est pas parce que je suis une chercheuse que je ne suis pas une citoyenne».En début de carrière, Andrée Lajoie s’est surtout intéressée au droit comme instrument de politique sociale.Membre de la commission Castonguay sur la santé et les services sociaux, en 1968-1970, elle est une des architectes des structures régionales de la santé.Pas étonnant, donc, que la «réingénierie» la fasse quelque peu tiquer.«On est en train d’essayer de défaire ce qui a pris tant de temps et d’efforts à construire en vue d’une solidarité et d’une inégalité moins grandes, dit-elle.Tout ce que j’espère c’est qu’on va arriver au bout du rouleau rapidement et que le balancier va repartir de l’autre côté.» Les concepts juridiques peuvent être un tantinet arides pour le profane.C’est avec humour qu’Andrée Lajoie les vulgarise.En Commission royale sur les peuples autochtones, elle a lancé que ces derniers «ne vivaient pas comme un troupeau de chevreuils».Et pour décrire le déséquilibre fiscal engendré par le pouvoir de dépenser du fédéral, elle utilise la métaphore suivante: «Si mon chien trouve un os dans la rue, je lui enlève et je lui dis “fais la belle, Ie va's te te redonner!”» Egalement membre de la commission Séguin sur le déséquilibre fiscal, en 2001, Andrée Lajoie explique les intrusions du gouvernement fédéral dans les champs de compétence provinciaux par un électoralisme teinté d’histoire.En 1867, quand on rédige la Constitution canadienne, Ottawa adopte les compétences importantes.pour l’époque.«Regardez ça au fédéral, observe Andrée Lajoie.La poste, c’est privatisé.[.] Les bouées dans le Saint-ljmrent, elles sont toutes posées.[.] Rien de ça n’est important [ni] proche des citoyens.Et quand les élections arrivent, les députés fédéraux veulent que les électeurs pensent à eux quand ils sortent de l’hôpital, quand ils vont à l’école.» La professeure Lajoie a développé une expertise sur les revendications des minorités sociales et MARC ANDRE GRENIER «La recherche fondamentale non orientée, ça n’a l'air de rien, mais ça produit toujours des choses qui sont importantes pour l’avenir, dit Andrée Lajoie, prix Léon-Gérin.culturelles.Son plus récent projet s’intitule «Autochtonie et gouvernance» et réunit 15 chercheurs multidisciplinaires de cinq universités.Avec la collaboration de l'Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador, «on essaie de dégager quelles sont les spécificités de l’autochtonie qui seraient susceptibles d’orienter des modèles de gouvernance adéquats».Subjectivité Les travaux de théorie du droit de la professeure Lajoie, amorcés en 1982, démontrent que la création judiciaire laisse place aux valeurs dominantes, à la subjectivité des juges.De 1983 à 1993, explique-t-elle, la définition que fait la Cour suprême d’une «société libre et démocratique», au sens de la Charte, a changé trois fois.«Je ne crois pas à la neutralité, dit-elle./c crois à l’objectivité.[.] On est le produit de sa société [.].Je ne crois pas qu’on soit to- AUX LAU R EATS PRIX WILDER-PE N FIELD Dr.Frederick Andermann Professeur de pédiatrie, de neurologie et de neurochirurgie (Université McGill) Directeur - clinique d'épilepsie et unité de recherche sur l'épilepsie (Institut et Hôpital neurologiques de Montréal) PRIX LIONEL-BOULET M.Lome Trottier B.Ing.1970, M.Ing.1973 Cofondateur - Systèmes Matrox Itée Président - Graphiques Matrox inc.Leader et philanthrope au service de McGill, de Montréal et de l'éducation supérieure au Québec .1 mUM B im > rfl't i -y î V-r V • 4.W V ¦ «MMUi .iLijiÉÉ®**1 î'W F McGill talement neutre.Pas plus les citoyens que les juges.» Membre de la commission de Montréal sur l’avenir du Québec, en 1995, Andrée Lajoie a soutenu la légalité, en droit constitutionnel, d’une déclaration d’indépendance.Elle ne se cache pas d’être souverainiste, mais insiste toujours, avant de livrer ses conclusions devant une commission, sur son impartialité.«Je n’ai jamais été membre d’aucun parti politique», af-firme-t-elle, avant de préciser: «Je ne me sentais pas l'âme de suivre une ligne de parti.» Cet esprit indépendant se manifeste aussi dans l’importance que la chercheuse accorde à la possibilité d’obtenir des subventions de recherche non orientées.en péril dans le contexte actuel.«Quand on se trouve dans une situation où, de plus en plus, les gouvernements, tant fédéraux que provinciaux, essaient de dicter les priorités de recherche à partir de ce qui est “hot” dans le moment pour les fonctionnaires et les politiciens.c’est une grosse erreur.» Par exemple, si ce n’était de ses recherches antérieures sur le pouvoir fédéral de dépenser, la commission Séguin, aurait pris, selon elle, trois ans de plus.Elle trouve donc capital que les chercheurs, au bénéfice de la société, aient les coudées franches pour poursuivre leurs recherches de façon indépendante.«La recherche fondamentale non orientée, ça n’a l'air de rien, mais ça produit toujours des choses qui sont importantes pour l’avenir, dit Andrée Lajoie.Parce que nous, on n’a pas besoin de se faire réélire l’année prochaine.Donc on ne cherche pas à régler les problèmes criants du jour.Mais on a une longueur d’avance, de temps en temps.» Le prix Léon-Gérin s’adresse aux chercheurs œuvrant dans Tune des disciplines des sciences humaines.Prix Wilder-Penfield Fenêtre sur le cerveau Frederick Andermann et le contrôle de l'épilepsie Depuis 40 ans, Frederick Andermann se passionne pour une maladie qui soulève encore maintes craintes: l’épilepsie.Dirigeant la clinique et l’unité de recherche sur l’épilepsie de l’Institut et Hôpital neurologiques de Montréal, il est l’une des autorités de renommée internationale en la matière.CLAUDE LAFLEUR En suivant les traces du Dr Wilder Penfield, Frederick Andermann a contribué à faire de Montréal l’un des centres les plus avancés dans le traitement de cette maladie.De plus, à titre de vice-président de la Ligue internationale contre l’épilepsie, il tente de démystifier et de combattre les stigmates et préjugés qui affligent les épileptiques.«L’épilepsie est une maladie qui a toujours fait peur à ceux qui voient la crise, constate-t-il.Elle fait aussi peur à la famille et elle est parfois considérée comme quelque chose de surnaturel.Dans certains pays, on pense même parfois que les patients sont possédés du démon.Ces peurs sont en bonne partie responsables des préjugés qui entourent aujourd’hui encore l’épilepsie.» Le Dr Andermann constate aussi que, malgré tous les progrès qui ont été faits en termes de diagnostic et de traitement, des millions de personnes à travers le monde ne sont pas traitées de façon adéquate.«Dans bien des pays, une majorité de patients ne bénéficient jamais d’une investigation appropriée ou ne sont pas traités, déplore-t-il.Evidemment, ce n’est pas le cas ici», ajoute-t-il, puisque Montréal est plutôt à l’avant-garde dans ce domaine.Frederick Andermann est professeur de pédiatrie, de neurologie et de neurochirurgie à l’université McGill.Chef de file dans la description, le diagnostic et le traitement de l’épilepsie, il est l’auteur de plus de 400 publica- tions scientifiques et a écrit plusieurs traités sur le sujet.Pourtant, il aime avant tout soigner des patients et non pas faire de la recherche fondamentale.«Je n'ai pas de laboratoire, dit-il en souriant.En fait, mon laboratoire, ce sont les salles de l’hôpital!» Le fonctionnement du cerveau C’est pourtant presque par hasard que Frederick Andermann en est venu à se spécialiser en épilepsie.«Adolescent, je voulais devenir vétérinaire car j’aimais les animaux, se rappelle-t-il, mais j’ai pensé qu’il serait plus intéressant de devenir médecin.» Il a toutefois hésité entre la psychiatrie et la neurologie; son entrée à l’Institut de neurologie l’a orienté vers cette dernière discipline.Pourquoi tant se passionner pour l’épilepsie?«Parce que cette maladie offre une fenêtre sur le fonctionnement du cerveau», répond le chercheur.D’ailleurs, plusieurs de ses illustres collègues — dont Wilder Penfield et Brenda Milner — considéraient que l’épilepsie était le maître-enseignant du fonctionnement du cerveau.«Cette maladie nous permet d’observer des expériences faites par la nature et qui se manifestent par des crises», in-dique-t-il encore.Le spécialiste explique que l’épilepsie est le résultat d’une décharge synchrone excessive de certaines populations de cellules du cerveau.Quand cela arrive, il se produit des manifestations cliniques excessivement variables: VOIR PAGE G 9: CERVEAU S?Sf' - A MARC-ANDRÉ GRENIER «Je n’ai pas de laboratoire, dit en souriant Frederick Andermann, prix Wilder-Penfield.En fait, mon laboratoire, ce sont les salles de l’hôpital!» Félicitations à notre lauréate L'Université de Montréal félicite Andrée Lajoie, lauréate d'un des Prix du Québec 2003, et lui rend hommage pour ses réalisations exceptionnelles.Andrée Lajoie Prix Léon-Gérin Scientifique de grande réputation et citoyenne exemplaire, Andrée Lajoie est professeure titulaire à la Faculté de droit de l'Université de Montréal depuis 35 ans et membre du Centre de recherche en droit public du même établissement.Son apport scientifique a marqué le développement de la communauté juridique, notamment parce qu’elle n’a eu de cesse de remettre en question le rôle du droit dans la société.Depuis le début de sa carrière, Andrée Lajoie a cherché à tisser des liens étroits entre ses travaux et les besoins de la société.Elle a contribué à l’évolution de problématiques cruciales pour la société québécoise, particulièrement par ses travaux dans des domaines aussi variés que l'aménagement du territoire, les peuples autochtones, les femmes, l'enseignement supérieur, ainsi que la santé et les services sociaux.www.umontreal.ca Université fHl de Montréal i « i s LE DEVOIR LES SAMEDI 22 ET DIMANCHE 23 X O V E M B R E 2 O O » (i 1) PRIX DU QUEBEC CERVEAU SUITE DE LA PAGE G 8 des absences de quelques secondes jusqu’à une crise généralisée avec perte de conscience, incontinence et autres problèmes.En plus de mener des travaux «toujours aussi excitants et intéressants», le D'Andermann a en outre la possibilité de soigner des patients.«J’ai toujours continué de voir des patients et je n'ai jamais voulu devenir administrateur ou travailler dans un monde abstrait», précise-t-il.Au cours de ses recherches, il a notamment répertorié plusieurs syndromes épileptiques et il a étudié les modifications du comportement (telle la psychose) qui surviennent chez certains sujets.Ces travaux ont eu de profondes répercussions sur le traitement de la maladie alors que le chercheur a élaboré de nouvelles stratégies pour le traitement chirurgical des patients.«Aujourd'hui, on ne peut pas encore guérir l'épilepsie, dit-il.On tente surtout de contrôler et d'arrêter les manifestations cliniques.» Il relate que le traitement pharmacologique a beaucoup évolué, particulièrement ces dernières années, grâce à la mise au point de médicaments qui ont moins d’effets secondaires.Montréal, soulignons-le, a développé une expertise considérable grâce aux recherches amorcées par le D Penfield et poursuivies depuis par ses successeurs tel le D' Andermann.«Nous avons d’excellents épileptologues à travers le pays et beaucoup de chirurgiens ont été formés ici, relate ce dernier.Dans ce sens, le Canada occupe une position privilégiée et beaucoup de médecins viennent à l’Hôpital neurologique de Montréal pour parfaire leurs connaissances.C’est un centre de réputation mondiale.» La dynastie des Andermann Frederick Andermann a par ailleurs découvert, en collaboration avec son épouse (la neurogénéticienne Eva Andermann), un syndrome qui porte aujourd’hui leur nom.Il s’agit d’un trouble qu’on rencontre dans les régions du Saguenay et de Charlevoix.Ce syndrome Andermann se caractérise par une dégénérescence du système nerveux central et périphérique; les patients qui en sont atteints souffrent d’une baisse de leurs facultés mentales, de paranoïa, d’anxiété et de faiblesse et finissent souvent par être confinés à un fauteuil roulant Fréquemment ils ne vivent guère plus de 30 ans.La description du syndrome réalisée par le Dr Andermann a beaucoup contribué à sa compréhension alors qu’on a récemment identifié la mutation du gène qui en est à l’origine, Frederick Andermann apprécie d’ailleurs particulièrement la collaboration professionnelle qu’il a nouée avec son épouse.«C’est l’une des trois grandes satisfactions de ma vie, dit-il.Ma deuxième satisfaction, ce sont les belles carrières que nos trois enfants réalisent.» Ainsi, l’une de leurs filles, psychiatre et anthropologue, enseigne la psychiatrie aux résidents et psychiatres éthiopiens alors que la seconde réalise sa résidence en médecine communautaire en santé publique à Montréal.Quant à leur fils, U complète un doctorat en biophysique et en neurosciences à Harvard.La troisième grande satisfaction du Dr Andermann est le fait que l’institut où il travaille a formé un grand nombre de médecins étrangers au traitement de l’épilepsie et qu’ils œuvrent à présent partout dans le monde.C’est là sa façon de combattre concrètement les terribles conséquences qu’inflige cette maladie à l’échelle de la planète.Le prix Wilder-Penfield s’adresse aux scientifiques dont l’objet de recherche appartient au domaine biomédical.Les groupes de disciplines reconnus sont les sciences médicales, les sciences naturelles et les sciences de l’ingénierie.Prix Denise-Pelletier L’homme des nouveaux langages Robert Lepage est une comète.Arrivé dans le paysage théâtral québécois il y a à peine une vingtaine d’années, il s’est permis de toucher à tout en nourrissant son art de toutes les approches: opéra, musique populaire, bande dessinée, cinéma, vidéo, multimédia, nouvelle danse.Un peu partout sur la planète, Robert Lepage est déjà une icône de la nouvelle modernité.MICHEL BÉLAIR LE DEVOIR Son nom est synonyme de nouveauté et d’exploration.Depuis La Trilogie des dragons qui l’a fait reconnaître comme un créateur de premier plan — et qui annonçait ces immenses work in progress qui allaient aussi parcourir le monde: Vinci, Le Polygraphe, Les Plaques tectoniques.Les Aiguilles et l’opium.Les Sept Branches de la rivière Ota, La Géométrie des miracles, Else-neur, Zulu Time, Apasionada, etc.— Robert Lepage a connu un parcours fulgurant En fait, Robert Lepage est une comète.C’est un homme qui brûle, par son incandescence, les repères et les définitions traditionnelles de la représentation, fi travaille ici et ailleurs, il est partout; sur tous les continents ou presque, il touche à tout il fait tout.Du théâtre, bien sûr, avec sa compagnie Ex-Machina — qu'il fonde en 1994 puis qu’il installe dans la vieille caserne Dalhousie, à Québec.Du cinéma de plus en plus — peu de théâtreux, d’ici ou d’ailleurs, ont signé cinq longs métrages (Le Confessionnal, Le Polygraphe, Nô, Possible Worlds, La Face cachée de la Lune).De la mise en scène toujours: d’opéra, en Asie, en Europe et en Amérique, de théâtre — il a triomphé à Londres avec un Songe d’une nuit d’été «revisité» — et de spectacle — on sait la relation privilégiée qui l'unit à Peter Gabriel, par exemple.Plus intéressé par la théâtralité que par le théâtre, comme il l’avoue en entrevue, aucune frontière ne semble pouvoir résister à l’expression de sa créativité.Lepage est en fait tellement multiple, tellement multidimensionnel qu’on se demande par quel angle l’aborder.Une parole nouvelle Pourquoi pas sous l’apparence d’un point commun tout récent, tiens: La Face cachée de la Lune qu’on vient de voir à Montréal, à la fois au théâtre et au cinéma.Et en lui demandant pourquoi il se multiplie autant.«Je suis plus un homme de théâtre que de cinéma, répond-il.Ce sont deux mondes différents s’articulant dans deux vocabulaires complètement différents aussi.Mais le cinéma est une forme d’art qui caractérise plus notre époque: il s’impose même dans le langage scénique et dans l’écriture théâtrale.L’écriture théâtrale est de plus en plus découpée cinématographiquement.[.] Il y a aussi que le vocabulaire narratif du spectateur de théâtre d’aujourd’hui est beaucoup plus développé, beaucoup plus riche qu’à l’époque de mon adolescence, par exemple.À cause de la présence de l’image et de la vidéo partout.Cela ne peut que se faire sentir dans la pratique théâtrale et je ne suis certainement pas le seul à travailler dans ce sens.» Lepage dira aussi que le cinéma explore d’autres façons de raconter et qu’il se sent encore comme un apprenti dans le secteur.Mais le fait est que le théâtre et le cinéma mettent en scène des imaginaires différents.«Pour moi, le cinéma est le cousin du roman, avec son espace et ses règles, alors que le théâtre est une sorte de non-lieu où tout est aussi possible, mais de façon différente.Dans le cas de La Face cachée, par exemple, la façon de rendre la poésie du texte est complètement différente d’un médium à l’autre, chacun empruntant un chemin et des moyens propres pour traduire le langage poétique.Le cinéma ne tolère pas la scène vide, par exemple.Et plutôt que de dire qu’on roule en auto en hiver, près des plaines d’Abraham, on y est.Avec la buée dans les vitres de l'auto et les nuages de vapeur gelée aussitôt qu’on ouvre la bouche.» Bon.Revenons alors de façon plus précise à la scène.Et à cette adéquation que l’on fait maintenant entre le nom de Robert Lepage et la technologie.Certains parlent même de «théâtre techno».«Là-dessus, je vais probablement vous surprendre, répond Lepage, mais je n’ai jamais vraiment pris le virage technologique: je ne suis pas du tout un maniaque des ordinateurs ou des gadgets.Même que je n’y connais rien! Pourtant, je vois bien que ce sont là de nouveaux outils et j’essaie de m’en servir parce que c’est à partir de la rencontre des nouveaux langages véhiculés par ces nouveaux outils qu’on peut mettre à jour une nouvelle parole.[.] J’utilise souvent l’exemple de la photographie qui est apparue au XIX' siècle et qui est venue transformer complètement le langage de la peinture qui, jusque-là, occupait presque tout le territoire de la représentation.La photo est venue libérer la peinture, même si ce n’était pas évident au départ; la peinture exprime aujourd'hui de nouvelles choses qu'elle n’abordait même pas avant que la photo la remette en question.Et c’est en ce sens que j’essaye de me servir au théâtre des nouvelles technologies disponibles aujourd’hui.Parce que c’est de la rencontre de tous ces langages différents que peut surgir une nouvelle parole.» Des étapes marquantes Dans la carrière de Robert Lepage, cela s’est néanmoins fait par étapes.Et chacune d’elles est marquée par la rencontre d’une nouvelle discipline, d’un nouvel univers.«Après le travail collectif des Dragons, poursuit Lepage,/e me suis mis à faire des spectacles solo; c’est dans ce contexte qu’on m’a proposé de monter un opéra [Le Château de Barbe-Bleue et Envartung qu’il met en scène à Edimbourg en 1992].Ce fut une rencontre absolument majeure pour moi: cela a changé complètement ma conception du spectacle.Autant que lorsque la musique populaire — je m’abreuvais massivement dès 14 ou 15 ans au “theatrical rock ” de Genesis — est revenue jouer un rôle majeur dans ma vie quand Peter Gabriel m’a demandé de faire la mise en scène de son Secret World Tour.L’impact planétaire de la musique populaire a aussi changé ma façon de concevoir des spectacles pour le théâtre, c’est évident.Tout comme le cinéma, bien sûr.Cest le principe des vases communicants: chaque projet, chaque défi donne forme au prochain.Un projet en informe un autre.Je me permets par exemple certaines choses en cinéma parce que j’ai touché à l’opéra et au théâtre.» Elles sont bien là, les racines de Robert Lepage: du côté de la théâtralité plus que du théâtre.Du côté des créateurs à plusieurs visages, en mode «exploration permanente».Du côté de Laurie Anderson.De Pina Bausch aussi.De Peter Brook — «il ne fait pas de différence, lui, entre le théâtre, la danse et le cinéma».Et de Peter Gabriel, bien sûr, l’idole de jeunesse, l’étincelle.Comme s’il suffisait de laisser mijoter le tout en agitant le mélange de temps en temps pour que cela donne un Robert Lepage.Le prix Denise-Pelletier est accordé à un artiste pour l'ensemble de son oeuvre et de sa carrière dans le domaine des arts de la scène, soit la chanson, la musique, l'art lyrique, le théâtre et la danse.V «Je n’ai jamais vraiment pris le virai ordinateurs ou des gadgets», affirme ! MARC-ANDHK GRKNIHH je technologique: je ne suis pas du tout un maniaque des tobert Lepage, prix Denise-Pelletier.La SODEC Féli les lauréats.üü toutes nos ücitions il lobeil Lepage poui cette piestigieuse direction.lauleeientÉiÉ.qui souligne son imeuse talent et sou inépuisable lotceciéatiice.fTt F r * T 1 V A t.t» R TmAATRE des A mEriqueu • ^^ ir v: : ' W1' IWM 5 www.sodec.gouv.qc.ca Parce que notre culture est une force.Société de développement des entreprises culturelles s~\ » i caca Quebec caca I \ G 10 LE DEVOIR.LES SAMEDI 22 ET DIMANCHE 23 NOVEMBRE 2 0 0 3 » PRIX DU „ t Prix Paul-Emile-Borduas Créer en chambre noire La photographie documentaire de Raymonde April Comme pour témoigner d’un changement de garde, l’honneur du prix Paul-Émile-Borduas revient cette année à la photographe et artiste Raymonde April.April est reconnue depuis plusieurs années pour sa production qui lie l’intime, la fiction et le prosaïque aux codes de la photographie documentaire.BERNARD LAMARCHE LE DEVOIR Lorsque nous avons rencontré Raymonde April la semaine dernière, la photographe était la première surprise de voir que le prix lui avait été remis.Comme si elle ne se considérait pas prête pour la récompense.«J’étais surprise parce que je me trouvais trop jeune.Je pensais que c’était le type de reconnaissance qui arrive plus tard dans une carrière.Mais quand je me suis mjge à calculer, j’ai réalisé que ça Jaisait 30 ans que je travaillais.» Vrai que le prix a été remis, ces dernières années, à des artistes plus avancés tant dans leur carrière que sur leur ligne de vie: René Derouin, Irene F.Whittome ou encore Roland Poulin.April n'a que 50 ans et évolue dans le milieu des arts visuels québécois depuis 1977, date de sa première exposition à la galerie Powerhouse, aujourd’hui rebaptisée La Centrale.Déjà, en 1975, un quotidien montréalais citait le nom de Raymonde April dans un article intitulé La relève du côté de Québec?April est née à Moncton, a grandi à Ri-vière-du-Loup et a reçu son éducation comme artiste à l’Université Laval, où l’enseignement de la photographie n’était pas central au corpus des professeurs.«Je n’avais pas eu une culture urbaine très développée, mais j’avais vu beaucoup de films et je lisais.Je ne faisais pas de photo documentaire.R n’y en avait pas à Québec.» À Montréal, une photographie engagée politiquement et une photographie ethnographique existaient.Mais l’équivalent, à Québec, se trouvait difficilement.«Je n’étais pas proche de cette tradition.» Encore à l’époque, la photographie, dans le corpus d’enseignement, était considérée comme une technique, sans plus, «mise au service du design et de la communication».Les professeurs de la lauréate se disaient incapables d’évaluer son travail puisqu’ils ne le pratiquaient pas.«Les blocs de cours étaient inspirés d’une tradition du Bauhaus: forme, couleur et mouvement.Plus on avançait dans le baccalauréat, plus on se spécialisait dans un des blocs.On pouvait parallèlement pratiquer des techniques comme la gravure, la lithographie et la photographie.» Lire et voir Les inspirations de l’époque, pour April, lui venaient de ses lectures: Proust, Yourcenar, «des écritures à la première personne».Côté cinéma, les films de Jacques Leduc, de Pierre Perreault, les premiers films d’André Forcier, de Denys Arcand complétaient la culture de la future artiste.«Mais ça m’a pris les conseils de Georges Bogardi, qui est arrivé à l’école des arts visuels, et l'appui de mes amis et collègues étudiants pour comprendre que la photo que je pratiquais pour moi pouvait être pratiquée à l’intérieur des cours que je suivais.Que cette photographie pouvait être de l’art.» Les débuts de Raymonde April correspondent également à l’émergence du réseau des centres d’artistes autogérés.Elle a cofondé, à Québec, La Chambre blanche (qui existe toujours), un centre épris de multidisciplinarité qui proposait notamment de la performance et de la danse, «des pratiques, disons, dématérialisées — à cette époque on disait ça comme ça».Dans ce contexte, la photographie servait à documenter des manifestations éphémères.«J’ai commencé à faire des performances pour l’appareil photo dans un espace clos, performances qui allaient s’inscrire dans un continu narratif.» Et les cadres noirs de l’image, présents jusqu’à la fin des années 1980, jouaient l’image comme un écran dans un espace obscur.Documenter l’intime Une des discussions qui revient le plus souvent dans les commentaires sur le travail d’April reconduit souvent la dichotomie entre une photographie documentaire et une autre qui s’y opposerait, dans la mesure où elle s’attarde aux choses de l’intime, du privé, voire à la fiction.«C’est une position sans nuance», rétorque aussitôt l’artiste.«J’ai été mise en contact avec la tradition documentaire par la défensive.Dès que j’ai commencé à exposer, j’ai été attaquée.Je m'attendais à avoir du trouble et j’en ai eu.Mon travail a été reconnu rapidement dans le milieu des arts visuels, j’ai eu accès rapidement au Musée d’art contemporain, relativement facilement en comparaison à des photographes documentaires, en 1986.» La photographe a lu dans le journal à cette époque les doléances des gens de la défunte revue Ovo, qui perdait des subventions.«Ils disaient que leurs subventions étaient coupées et que, dorénavant, c’était des démarches comme la mienne qui avaient le haut du pavé, des artistes qui n’étaient pas photographes, qui utilisaient la photographie d’une façon accessoire, périodique.Cette dichotomie, on me l’a remise dans la face continuellement.Alors, j’ai pris sur moi de dire: je suis une photographe, je ne pratique que la photo, je fais de la chambre noire et dans ce que je fiais, il y a du document”.» De nos jours, la photographie documentaire a repris une grande place dans le monde des arts visuels.En témoignent les deux dernières éditions du Mois (}e la photo, qui disaient une belle place au document A telle enseigne que Raymonde April, en rigolant ajoute que «c’est ce que je fais qui est “out”.C’est normal.Comme l’écriture, la photographie est un langage extrêmement souple.Je ne fais pas du reportage.C’est comme un écrivain qui ne fait pas de journalisme, qui écrit des romans.» MARC-ANDRÉ GRENIER «Comme l’écriture, la photographie est un langage extrêmement souple.Je ne fais pas du Reportage, explique Raymonde April, prix Paul-Emile-Borduas.C’est comme un écrivain qui ne fait pas de journalisme, qui écrit des romans.» Univers privé La manière de travailler de Raymonde April — avec ses images empreintes d’une certaine dose de pathos ou du moins de théâtralité, des images dont le défilement propose une sorte de mythologie intime, comme l’écrivait Nicole Gingras lors de la rétrospective consacrée à l’artiste au Musée de Joliette en 1997 — était aussi rapprochée, par ceux qui la commentaient, d’un univers qui serait typiquement féminin.Encore là, l’opposition entre la virilité d’une photographie de terrain et celle repliée sur un univers autrement plus privé a joué dans la carrière d’April.En 1985, lorsqu’elle a joint le corps professoral de l’université Concordia, où elle enseigne toujours, encore rares étaient les femmes qui la côtoyaient.«La photographie, c’est le monde de la technique.C’est un milieu de l’audiovisuel, c’est une affaire qui perdure.Mais ça change et ça a basculé, notamment au Québec, dans le milieu des arts — par rapport à la pratique des femmes qui ont commencé à occuper l’espace.» L'opposition l’a rejointe souvent, comme lors d’une exposition à Montréal, sa deuxième à vie, où elle s’est retrouvée dans la petite salle d’une galerie qui accueillait le grand artiste Michael Snow: «Le critique Gilles Toupin avait écrit que mon travail livrait des états d’âme mièvres.Alors que Michael Snow, c’était le génie qu’on-connaît.» Dans un court texte qu’elle a rédigé pour son curriculum vitae, Raymonde April explique qu’elle s’adresse «à l’intuition des spectateurs, à leur intimité et à leur imagination.Les raisons qui me font associer les images entre elles relèvent de l’expérience artistique, du non-dit; mes choix formels sont intuitifs; lorsque je groupe les images, cela s’apparente à l’écriture.Je travaille l’espace entre les images autant que les images elles-mêmes».En effet, les fictions de l’artiste se produisent autant dans les fissures de ce que les images ne disent pas, de ce qui se produit dans la marge que les images ne couvrent pas.Là toutes les découvertes peuvent se produire.Tout embrasser Sa dernière œuvre.Tout embrasser, se voulait une sorte de rétrospective, en film, de plus de 500 images jamais montrées en 25 ans de carrière.Dans ce film, une main, probablement celle de l’artiste, retourne les images empilées pour que chacune, dans une longue séquence, nous soit visible.«Ça contient beaucoup des images qui étaient des rejets, ou encore des images qui étaient des versions d’autres que j’ai montrées.Ça parie d’approximation et d’hésitation, mais aussi des choses qu’on veut photographier non pas pour faire de l’art, mais parce qu’on veut se rappeler de ça, parce qu’on veut le garder, parce qu’on a un désir vers ça, une émotion.» De plus en plus, l’artiste se tourne vers la vidéo et la photographie numérique, «des médiums très démocratiques, qui permettent de se confondre avec la foule», mais des médiums qui ouvrent sur d’autres codes, que l’artiste dit encore mal maîtriser.Tout embrasser lui a demandé un énorme travail d’archivage, comme pour quelqu’un qui classe des images dans un album de famille, à la différence que l’album de l’artiste affichait des dimensions astronomiques.«fêtais tellement prise par la mise en forme de tout ça, j’étais tellement consciente de la pléthore que cela constituait, que je ne prenais plus de photos.» Depuis, Raymonde April dit ne plus avoir touché la photographie noir et blanc, qui a pourtant traversé sa carrière.Tant ses derniers travaux que ses prochains prennent la forme de bandes vidéos fragmentées, qui poursuivent à leur manière le travail deïautobiographie autour des paysages et des souvenirs qu’ils peuvent susciter en nous.Le prix Paul-Émile-Borduas est accordé à un artisan ou à un artiste pour l’ensemble de son œuvre dans les domaines des arts visuels, des métiers d’art, de l’architecture et du design.On peut voir le travail de Raymonde April jusqu’au 15 décembre, à la galerie Séquence, à Ville de Saguenay.¦;à R.mnomlo April, lout l’itibvnsscr ulci.iih.H preuve n À lu géhlme aigentuiue.Il |71 \ II2IU ni iensemblei Musée lialion.il îles Iv.iuv .ills tin Quebec \ehal L’iâee à une subvention tin ( onseil ties \iis du (.'.uiutlu dans le cadre tie son proeianime d aide aux uetitiisiiions l’Iiolo MNH \Q l’uiiick Mtniun Félicitations à Raymonde April récipiendaire du prix Paul-Emile-Borduas 2003 Effleurant ce qu'il y a de plus particulier dans son propre parcours, caressant sa vie du regard, Raymonde April en fait une donnée universelle.Musée national des beaux-arts du Québec Québec Le Musée national des beaux-arts du Québec est subv une par le ministère de la Culture et des Communication» du Québec.Félicitations ^.jg Après plus de deux décennies d’expositions et de succès critiques, la photographe Raymonde April a reçu, le 18 novembre à Québec, le prestigieux Prix Paul-Émile-Borduas.Le gouvernement du Québec lui a ainsi accordé la plus haute distinction dans le domaine des arts visuels, des métiers d’art, de l’architecture et du design en reconnaissance de l’excellence de son œuvre.Félicitations de la part de vos collègues de Beaux-Arts Concordia! UNIVERSITÉ Concordia On vous prépare pour le monde www.concordia.ca 1 i 5252
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