Le devoir, 12 janvier 2002, Cahier C
LE DEVOIR.LES SAMEDI 12 ET DI M A S ( H E I S .1 A N V I E K 2 O O A la poursuite du sens Page C 3 Voleur de bicyclette à la chinoise Page C 6 ?LE DEVOIR * C i m ¦ n ; vt.mdsor Un Shakespeare truculent qui s amuse de la «bêtise ordinaire» des hommes aussitôt qu’un jupon apparaît dans leur voisinage; un Shakespeare «réorganisé» par Normand Chaurette, porté par Rémy Girard et orches tré dans la plus grande des libertés dans un style années 50 sur fond de classe sociale en pleine émergence: qui dit mieux?•W' '¦ - • Lisà MICHEL BEL AIR LE DEVOIR Depuis presque un quart de siècle qu’il fait le tour des répertoires et des compagnies québécoises, Yves Desgagnés s’est peu à peu forgé une réputation d’iconoclaste et de non-conformiste.Le geste ample, la parole facile et le sourire facilement séducteur, l’irrésistible ba veux de L’Héritage en est déjà à son deuxième Sha kespeare en deux ans au TNM.Qui l’eût cru?Pire: il semble y prendre goût.«Shakespeare est le plus grand; pour moi, il a inventé le théâtre.Il dépasse Unis les metteurs en scène qui s'y attaquent, tous les comédiens qui s’y consacrent.C’est sa profonde humanité qui me bouleverse, le fait qu'il réussisse toujmirs à toucher l'universel.Même dans ses pièces plus légères corn me ces Joyeuses Commères, par exemple.» VOIR PAGE C 2: DÉTOURNEMENT -, - JACQUES f.RENIER I.E DEVOIR de PIERRE PERRAULT SIJLes Arts du Maurier sTèxel MlUhmo* Astral Media théâtre du rideau vert En collaboriMon avec MISE EN SCÈNE : DENIS MARLEAU AVEC : Paul Ahmarani Louise Laprade Isabelle Blais Claude Lemieux Maxime Dénommée Paul Savoie DU 15 JANVIER AU 9 FÉVRIER 2002 Une préeentation de BANQUE LAURENTIENNE (514) 844-1793 • www.rideauvert.qc.ca C Z LE DEVOIR.LES SAMEDI 12 ET DIMANCHE 13 JANVIER 200 DETOURNEMENT SUITE DE LA PAGE C 1 Une petite fête Selon son habitude, le metteur en scène s’est amusé a dépoussiérer ce «petit» Shakespeare en s’entourant d’une équipe; la même, presque, qui devait monter la pièce il y a deux ans au moment où est survenu le décès de Jean-Louis Millette — qui devait y tenir le rôle de Falstaff.Il a aussi demandé à Catherine Gadouas de lui concocter une trame sonore d'accompagnement qui sera jouée sur scène, en direct, par des musiciens.Mais il s’est d’abord et avant tout allié à Normand Chau-rette qui, lui, en est déjà à sa septième ou huitième traduction de Shakespeare.«Normand a une sorte de connaissance intime de Shakespeare, explique Desgagnés.Sa traduction redonne au texte toute sa verve, tout cet aspect ludique, festif, qu’on n'arrive que péniblement à saisir en français dans la traduction “officielle” de François-Victor Hugo.» Il faut dire que ce texte a été écrit dans des circonstances assez savoureuses: on est en l’an 1600, et la reine Elisabeth d’Angleterre, la première du nom, vient d’assister à une représentation d’Henri IV de Shakespeare.On raconte qu’après le spectacle, elle va voir le grand Will en coulisse et lui dit qu’elle a bien aimé le cynisme de son personnage de Falstaff.Et, du coup, elle lui annonce qu'elle tient une petite fête avec des amis dans une quinzaine et qu’elle aimerait bien qu’on y présente une comédie mettant en scène ce sacré Falstaff! Shakespeare aura mis quinze jours pour écrire, mettre en scène et produire dans des décors et des costumes cette comédie virulente.pour une petite fête ! Quinze jours ! C’est aussi une comédie qu'on n’a pas l’habitude de monter très souvent.Au Québec, affirme Yves Desgagnés, on n’a encore jamais présenté Les Joyeuses Commères de Windsor en français.Et, d'aussi loin que je me souvienne, quelque part au fin fond des années 60, une compagnie britannique — ou peut-être étaient-ce les gens du festival de Stratford — en a donné quelques représentations, en anglais, à la Place des Arts.Parlez-en autour de vous et vous verrez: personne ne s’en souvient vraiment «On ne joue pas Les Joyeuses Commères.parce que le texte est mal foutu, disonsde carrément, explique Yves Desgagnés.Mal foutu parce qu’on a beau s’appeler Shakespeare, cela tient déjà du prodige de»produire un nouveau spectacle en 15 jours! C’est ce qui explique que le texte soit inconsistant — des personnages sont carrément oubliés sur scène, d’autres dialoguent alors qu’ils sont en coulisse — et truffé d’emprunts à d’autres comédies.On y trouve par exemple des passages entiers du Songe d’une nuit d’été, que la compagnie, avait présentée quelques années plus tôt.Mais on sait maintenant que Shakespeare ne laissait que des canevas et des notes éparses et que c'est probablement un membre de la compagnie qui écrivit le texte après coup à partir de tout ce qu'il a pu ramasser.Ce qui vient donner une couleur particulière au spectacle tout en soulignant encore plus l’ampleur du travail de Normand Chaurette.» Normand Chaurette, dont la traduction est une «presque adaptation, une presque appropriation du texte de Shakespeare», dit Desgagnés.«Le texte est immensément ludique.Normand a réussi à en ré- t /It N JACQUES GRENIER LE DEVOIR «Je voudrais que les gens décrochent complètement pendant deux heures, dit Yves Desgagnés, qu’ils perdent la tête et qu’ils s’éclatent!» organiser la matière en en respectant le sens et en mettant en relief tous ses niveaux de langage.En fait, c’est Shakespeare vu à travers le prisme Normand Chaurette.Ceux qui en doutaient encore verront ici que la traduction est aussi un art d’interprétation!», conclut le metteur en scène dans un grand éclat de rire.Nouveaux riches Et que racontent ces Joyeuses Commères?Disons d’abord qu’on en connaît deux versions, la première portant le titre du Jaloux.Construite autour d’un impressionnant chassé-croisé mené par trois maîtresses-femmes, la pièce s’amuse, dans ses deux versions, de la «bêtise ordinaire» des hommes aussitôt qu’un jupon apparaît dans leur voisinage.Elle est passée à l’histoire comme une «comédie virulente» parce qu’elle met en scène des bourgeois qui se paient la tête d’un noble.«C’est une sorte de première», dit le metteur en scène.Le noble en question, c’est sir John Falstaff, qui sera joué ici par Rémy Girard, accompagné d’une distribution prestigieuse de 17 comédiens dont Nathalie Gascon, Emmanuel Bilodeau, Robert La-londe, Normand Chouinard, Julie Vincent et Pierrette Robitaille.«Shakespeare a fait de son Falstaff un bouffon sympathique, reprend Yves Desgagnés, alors que c’était un ivrogne cynique dans Henri IV.C’est un poltron et un vantard sans culture, un “crook”, un bon vivant truculent, un noble un peu crasseux qui pense qu’on peut à la fois être gros et heureux.Mais c’est d’abord un personnage attachant, profondément humain dans sa goujaterie, et Rémy Girard en donne une interprétation époustouflante.» Ceux qui se foutent de sa gueule font partie d’une toute nouvelle classe sociale en pleine expansion: celle des bourgeois, des nouveaux riches.«J’ai beaucoup misé là-dessus en abordant la mise en scène dans un esprit de grande liberté: je me suis dit, par exemple, que ces Joyeuses Commères ne gagnaient rien à se situer dans leur propre contexte historique.Et qu’elles éclairent plus notre époque en s’en rapprochant.J’ai misé sur les nouveaux riches, donc, on le verra par les costumes et les décors, et sur le fait que la pièce a été écrite en vue d’une petite fête, d'un party.» En prenant bien gardç de ne pas dévoiler de secret d’Etat, on peut quand même dire que Desgagnés est parti d’un flash assez extraordinaire pour aborder sa mise en scène: un flash qui lui est sauté dessus lors d’une croisière New York-Barcelone sur un paquebot grand luxe.Le lien avec Shakespeare?À vous de le trouver, quelque part entre les rivières de diamant, la lâcheté à la petite semaine, une classe sociale qui émerge, fondée sur le paraître, Rascar Capac — c’est la momie desséchée que rencontre Tintin dans Les Sept Houles de cristal — et les plaisirs multiples du théâtre.«Je voudrais que les gens décrochent complètement pendant deux heures, dit Yves Desgagnés, qu’ils perdent la tête et qu’ils s’éclatent! Parce que le théâtre, c’est cela aussi.Je le dis sans prétention aucune.Comme Shakespeare, au fond, dans Les Joyeuses Commères de Windsor.Cette production, c’est un peu ma réponse à moi au 11 septembre.» UKHlï L’HONNÊTE FILLE de CARLO GOLDONI DE VENISE A MONTREAL.UN GOLDONI QUI DI ML N AGI Traduction : Ginette Heny Mise en scène : Jean-Guy Legault en collaboration avec Simon Boudreault Avec Myriam Poirier, Geneviève Rioux, Marc Béland, Gary Boudreault Luc Bourgeois, Geneviève Bélisle, Simon Boudreault Éloi Cousineau, Nico Gagnon, Isabelle Payant Concepteurs : Yannick Bocquet Simon Boudreault Jean-Guy Legault Kareen Houde, Yves Morin, Charles-Antoine Roy Jeudis et vendredis, 20 h ; samedis, 16 h (Matinées et soirées scolaires en semaine.10 h 30, U h 30 et 19 h) BILLETTERIE : (> vM*\ §j Jm* ' T»':'»' ” fi r; jTf- - ifar».'Hju* I : I / Evelyn* de le Chenelière ?nzzzzmza Philippe Soldevlle ¦ Meehe Llmenehlk Benoît Gouln Isebell* Vincent Deniel Perent du 22 Janvier au 16 février 2002 • n eoifefeeretlon avec Jeen Bert Pierre-Guy Lepolnte Claude Aceolae Stéphane Ceron B BANQUE LAURENTIENNE TMâtre d'Aulourd'hui 3989, me $aiirt-0mi( (Métra Skwrbroofc*) Mootréal H7W 2M2 ($i4)2c-»ee ___ www tli«atrB(l,ujo#rilh«t a-nemark, même s'il n’en a pas toujours été ainsi.Von Trier a déjà porté à l’écran un scénario origi nal de Carl Theodor Dreyer, Me dée (1988), film qu’il n’a jamais pu réaliser, comme tant d’autres.L’homme derrière Europa et Breaking The LFam serait sûre ment ravi d’être à Montréal pour ne rien manquer de la rétrospective que la Cinémathèque québécoise présente dès le 1 fi janvier prochain 1 a quasi-totalité de son œuvre sera projetée, peu abondante et clairsemée dans le temps, M films entre 1920 et 1964.On pourra également y voir, le 24 janvier, un dix'iimentai re d'Eric Rohmer tire de la sérié Cinéaste de notre temps, produit en 1965, soit trois mis avant la mort du réalisateur d’Ordet.Celui qui a defini le «réalisme me taphysique» et tenté, d’un film à l’autre, de «ressusciter plastiquement la spiritualité, lame d'un peuple» n'a guère eu la tâche facile ixiur mener à bien une telle entreprise, faite de gros plans, de dépouillement et d’insolite.le cinéma était sa seule guindé passion mais, ixiur l’assouvir, que d’efforts, d’embûches et d'échecs.Alors que du temps du muet, il signait un film ptr année, au moment du parlant, c’était un à tous les dix mis.Et Dreyer s’est baladé entre la Suède, l’Allemagne et la France pour les réaliser, sans compter toutes ces périodes où l’homme lut tour à tour pilote d’avion, journaliste, critique de théâtre et, à la fin de sa vie, directeur d’une salle de cinéma à Copenhague.Il avait l’ambition de «trouver un style qui ne soit valable que pour un seul film».Pourtant, ses deux premières o uvres réalisées en 1920, Le ftésident (16 et 20 janvier) et surtout Feuillets arrachés au Livre de Satan (17 et 20 janvier), portent la marque décisive d'intolérance, de David Griffith sur Dreyer.Des chefs-d’œuvre et des petites choses Rapidement, le cinéaste va se dé tacher de ces influences, ainsi que d’un léger humour qui caractérisait la (Juatrié'me AUiance de dame Marguerite (18 janvier) et plus tard Ix Maître du logis (P* et 22 janvier) pour une gravite, une purete qui s'inscriront à demeure dans ses films.1 a petitesse de l'industrie ciné matograpliique danoise et une reconnaissance internationale l’amé nenonl à travailler en Allemagne, où il tourne Michael (19 janvier), une œuvre pleine d’ambiguïté sur le moi ide artistique du I ferlin du début du XX siècle, ainsi qu'en Fiance.C’est là-bas qu’il signe eu 1928 cette célèbre Passion de Jeanne d'Arc (15 et 23 janvier), chef-d’œuvre incontesté du cinéma muet, où il a d’ailleurs prouvé que «le muet pouvait parler».Si le film doit beaucoup à la présence de Re ntv Falconetti, actrice de théâtre rêvant d'égaler Stuah Bernhardt, on a d'abord songé à Lillian Gish (la droite de l’époque s’est indignée: une Américaine pour jouer la I\ieelle.„) et à Madeleine Renaud; Dreyer, qui n'était pas convaincu au départ, n’a jamais regretté son choix.Mais c’est également en France, en 1932, que le réalisateur danois tourne Vampyr (25 et 27 janvier), hommage au Nosferatu de Murnau mais aussi un échec commercial qui marque les débuts de ses déboires.I n suite des choses sera marquée par l’exil durant la Deuxième Guerre mondiale, de fréquents et longs passages à vide, des projets qui resteront dans les tiroirs (Medée, Jésus juif), quelques courts métrages (tous présentés le 26 janvier), «des petites choses», disait Dreyer.Les deux derniers longs métrages de sa filmographie seront de véritables testaments cinématographiques, Ordet (26 et 30 janvier), réalisé en 1955, «le seul film, selon le critique Barthélemy Aniengual, qui exige un spectateur croyant», et Gertrude (29 et 31 janvier) en 1964.D'ailleurs, ce dernier personnage inventé par I )reyer dira: «Ai-je été en vie?Non, mais j’ai aimé.» le cinéaste, lui, envers et contre tous, a filmé.AKCHIVI-.S M.DKVOIK Dreyer signe en 1928 sa célèbre Passion de Jeanne d'Arc.i:< tion 01 i Maiiantc «A- MumU tum vV U’tir urutl promts huts h-s httnhenrs du inonde.I Madame tie MuhUenon leur avait promis tous les hnnheurs du monde.l’ITRIClA M \/I ï |l XN HI KIM k M.H7N SIMON Kl.iiOf;\XI • WM MtKM Jl \MRW< ' MS II M Ml M MX \ Mi l KISSI • MOK(.\M?MORE x.iinloi-IHilm A L'AFFICHE j-FAMOUS PLAYERS-1 EXCLUSIVITÉ! I PARISIEN ?| 13h00 - 15h50 -18h45 - 21h20 cutooit os*.ucc* • - Audrey ïauiou Mathieu Hassoviîz , 1 U FILM QUI â BATTU LE RECORD DU BOX-OFFICE FRANÇAIS AU QUÉBEC CHOISI POUR REPRÉSENTER LA FRANCE AUX OSCARS JU T-ntmUux ~T>cstht Wir fUm et* JtN-Piw Juki ,*,lm Uem “ JB KM K mi • j -m'C f 711 F.I Hü ¦ ¦ 1 XM • «F F R «VIVKPl WE JKuiVTI 'JIMfU «fin» ‘Æmi wmm vr.n»i •mm» mwjt mjmtmvnutmmtrnjm jm ;• 4» «m iljf jm mmiuv.mr i* mi wn r« «vj wm na ^iv»xhii «vacwar 20 h Centre Pierre-IVIjtleaii 300.rie Maisonneuve E*t S-Hr rirrf.-Mrrrure BilletS : 10$ > 20$ Billetterie 514 987 6919 Admission 514 790 1245 / 1 800 361 4595 L E I) E V 0 I R .LE S SAMEDI 12 ET DI M ANCHE I :J J A X VIED 2 0 0 2 ?Cullure • L’élégance a trépassé Avec Tommy Flanagan, c’est tout un versant du jazz qui s’est éteint JACQUES NADEAU LE DEVOIR À bien des égards, l’année 1956 fut le premier grand cru Flanagan.C’est au cours de cette année-là que Flanagan mit sa dextérité et sa sobriété au service de Miles Davis, Sonny Rollins, John Coltrane, Jay Jay Johnson, Milt Jackson et plusieurs autres.SERGE TRUFFAUT LE DEVOIR En l’an 2001, une manière de composer le jazz a disparu.Un style d’architecture a été achevé.Une façon bien particulière de ciseler les notes s’est éteinte.Une culture du jazz a été vaincue.En un mot, la distinction s’est évanouie.De l’année écoulée, c’est cette date, et elle seule, que l’on a retenue: le 16 novembre 2001.Ce jour-là, Thomas Lee Flanagan est décédé.De quoi?On s’en moque.Pire, on s’en fout pour mieux retenir l’essentiel: l’élégance, celle qui se conjugue exclusivement avec sobriété, a trépassé.Celle-ci ayant trépassé, on a bien évidemment posé un regard sur les environs pour voir si quelqu’un ou quelqu’une, comme on dit aujourd’hui, aurait le talent ainsi que l’audace de revêtir le costume de Monsieur Flanagan.Résultat?De ce côté-là, c’est le néant.Certes, il y a des talents, des natures, mais aucun qui ne soit apte à s’approprier l’héritage de celui qui pensa les Giant Steps.C’est peut-être bien cela, le fait qu’il n’y ait pas d’exécuteur testamentaire qui illustre ou révèle la grandeur de Flanagan.Sur le terrain de la politesse, de cette civilité poussée jusqu’à s'effacer pour rendre les autres, tous ceux qu'il a accompagnés, plus libres, il n’y avait pratiquement personne d’autre que lui.Il n’a jamais été un leader, un chef de file ou un guide.11 était probablement trop zen pour cela.Trop en retrait.Son truc, si on peut dire les choses ainsi, consistait beaucoup plus à décliner les beautés emprisonnées dans les compositions des autres qu’à composer lui-même.A l’évidence, Tommy Flanagan fut un homme qui voulait tout savoir.Qui s'échina à maîtriser des centaines et des centaines de thèmes.Il eut l’intelligence de choisir tôt son créneau.Sur le piano, il comprit rapidement qu’Art Tatum d’abord, Bud Powell ensuite étaient les grands solistes.Sur un autre front, celui de l’écriture, il saisit tout aussi rapidement que Monk et Parker, Mingus et Davis, Ellington et Dameron, étaient irréprochables.Cela compris, cela constaté, restait la mise en relief du talent des autres.Celle-ci vit le jour à Detroit, le 16 mars 1930.Cela paraîtra peut-être bizarre, mais cette ville, ce Detroit sans accent aigu, cette capitale du moteur a explosion, est le lieu du.piano! Tout simplement.C’est là en effet que s’épanouirent les artistes des touches ivoire.Roland Hanna, Hank Jones et Barry Harris sont tous de l’endroit.Premier grand cru Après avoir cassé la glace au côté de Dexter Gordon au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, Flanagan s’acoquina avec un dur à cuire, le contrebassiste Oscar Pettiford.C’est de cette époque que date son choix.Celui qui consistait à se retirer du devant de la scène pour mieux concocter les plans de base qui favorisent l'articulation des libertés par les membres de telle qu telle phalange.À bien des égards, l’année 1956 lut le premier grand cru Flanagan.C’est au cours de cette année-là que Flanagan mit sa dextérité et sa sobriété au service de Miles Davis, Sonny Rollins, John Coltrane, Jay Jay Johnson, Milt Jack-son et plusieurs autres parmi lesquels on retient l’inventeur du saxophone, le sieur Coleman Hawkins.Des années durant, Flanagan fut pour ainsi dire le pianiste à résidence des étiquettes Prestige, Riverside et Blue Note.Il ne cessait pas de jouer.Ce qui nous amène.à son amour du jazz! Cela peut sembler incongru d’évoquer l’amour du jazz, mais.Quelque chose nous dit que Tommy Flanagan aima le jazz de manière plus marquée que bieq d’autres.Il y avait du croisé en lui.À l’instar d’Art Blakey, Flanagan estimait qu’il fallait jouer partout où l’on était invité sans trop se soucier des conditions.D était un homme en mission.Sur ce flanc, il va énormément nous manquer.D’autant plus qu’avec lui disparaît un des derniers messagers du jazz.Aujourd’hui, l’obsession du chiffre est telle que la grande majorité des musiciens sont plus regardants.C’est affaire de culture.La génération de Flanagan avait la fibre combattante plus marquée que celle d’aujourd’hui.Dans son cas, jouer devant tous les publics était une espèce d’ordonnance.Lorsqu’il accompagnait Ella Fitzgerald ou Tony Bennett, il arpentait les grandes scènes mais jamais n’hésitait à fréquenter les petites.D y a une vingtaine d’années de cela, et après trois décennies passées donc à mettre en relief le ta- lent des autres, il se décida enfin à enregistrer plus fréquemment sous son propre nom, notamment pour l’étiquette allemande Enja.D nous donna alors à entendre la dimension noble du jazz.Avec lui vient de s’éteindre le raffinement du jazz.Il y a des talents, des natures, mais aucun qui ne soit apte à s’approprier l’héritage de celui qui pensa les Giant Steps DISQUES CLASSIQUES Français de France et d’Espagne (sans Espagnols) THARAUD - RAMEAU Jean-Philippe Rameau: Nouvelles Suites (de pièces de clavecin, 1728); Suite en la et Suite en sol.Claude Debussy: Hommage à Rameau (Images pour piano, livre 1, n" 2).Alexandre Tharaud, piano.Harmonia mundi (France) HMC 901724 Il fut un temps, pas si éloigné encore, où, devant l'agressivité des clavecinistes et organistes, les pianistes délaissaient presque totalement le répertoire écrit pour clavier avant la naissance de leur instrument Bach et Scarlatti restaient bien des exceptions, parfois tolérées avec sourcille-ments pointilleux de la part de puristes, mais il semblait acquis dans les arcanes de l’histoire que la musique italienne et française de la Renaissance et de la période baroque relevait de l’art exclusif des clavecinistes.Heureusement, certains artistes du piano remettent Fres-cobaldi, Froberger et tant d’autres sur leur lutrin.Ainsi le jeune Français Alexandre Tharaud nous emmène-t-il avec lui dans son aventure de la redécouverte de Rameau au piano.Attention, pas avec n'importe quel instrument: le Steinway moderne dans toute sa splendeur fut minutieusement choisi pour l’occasion.Le pianiste s’en justifie fort élégamment dans le livret d’accompagnement.Les couleurs sonores de l’instrument le fascinent, de même que la souplesse dynamique qui permet de donner du relief à ces pages caractéristiques.Pour jouer Rameau, il faut d’abord des doigts à l'articulation aussi impeccable que nette.ERIC MANAS-HARMONIA MUNDI Pour jouer Rameau, il faut d’abord des doigts à l'articulation aussi impeccable tjue nette.Note parfaite pour Alexandre Tharaud en ce domaine.Note parfaite pour notre pianiste en ce domaine: bien des pinceurs de cordes jalouseront sa précision d’orfèvre.Au strict plan de l’émission, la musique est taillée comme le plus pur dia- mant.La littérature impose les images de perles, de gouttes de rosée., mais tout usés qu’ils soient, les clichés tiennent bien le coup, comme les deux Suites ici choisies.Rameau exige ensui- te une imagination et un raffine ment peu communs; à mi-chemin entre la facilité de la transposition (comme dans Les Poules) et la retenue aristocratiquement théorique {L’Enharmonique en est un bel exemple), l’interprète doit nager avec aisance, pour que tics ou caricatures lassantes n'assomment pas l’auditeur.Avec des musiciens — français — comme Couperin, Rameau, Berlioz ou Debussy, cela s’appelle la notion de goût tant ces gens écrivaient à l’oreille de la beauté et de l’originalité du son.Comment Tharaud fait-il pour nous en convaincre, et surtout nous convaincre de la pertinence du sien?La réponse est aisée.Il lui suffit de jouer.Le texte respire, s’emballe ou se repose, hésite le temps d'une respiration (d’un doux respir de l’époque, qui appréciait ces galanteries) ou d’un coquin sourire aussi subtil qu’intelligent.On oublie, le temps d’un disque, que ce n’est pas du clavecin.Seule importe la musique, ses états d'âme; la durée d’un enregistrement, le message transcende vraiment le médium, n’en déplaise à MacLuhan.Il est alors curieux d’entendre YHom-mage à Rameau, de Debussy, clore le disque.Pourtant, ici encore, on suit le pianiste.Son Debussy possède toutes les qualités.Oppositions de plans sonores, reprise de sonorités dans la résonance, force de la structure, le tout dans un tempo allant qui permet, une fois n'est malheureusement pas coutume, de suivre la mélodie sans trous.J’ai dit le mot plus haut et il me faut le répéter: c’est là musique d’aristocrate.Alors, on écoute.Et bien! François Tousignant RAMEAU hinna %; Oanzas&anià'tK'Os ^ DEBUSSY - TURINA C.A.Debussy: Ibéria (Image pour orchestre n° 2).Joaquin Turina: Danzas Fantasti-cas, op.22; Sinfonia Sevillana, op.23; La Procession del Rocio, op.9.Orchestre symphonique de Cincinnati, dir.: Jésus Lôpez-Cobos.Telarc CD-80574.Deux curiosités suscitées par ce disque: la première, les oeuvres peu connues de Turina; la seconde, le prodige technique.Commençons par la seconde.Audiophiles, à vos appareils: cette prise de son est absolument renversante! La preuve en est que l’orchestre est vraiment pourri et que Lôpez-Cobos n’a vraiment rien à dire dans Debussy.On entend tout cela en se désolant que le même soin technologique ne soit pas toujours mis à la disposition de bien meilleurs interprètes — surtout dans cette Ibéria si magique, ici à peine ordinaire.Reste alors le plaisir du son et d’entendre (je dis bien entendre.n'est-ce pas) les trois oeuvres de Turina.Sans être de la grande musique, on sent bien l’ombre de Dukas dans l’orches- tration comme dans certaines idées musicales.Influence ou air du temps, peu importe, L’Apprenti sorcier est d’une autre • trempe que ce genre de salmigondis.Certaines choses gardent néanmoins toujours leur part de séduction, reconnais-sons-le humblement, et il est difficile de résister à certains hispanismes folkloriques musicaux qui ravissent un coin d’oreille comme le charme délicieux d’une vieille photographie le fait pour les yeux.Par contre, entre l’Espagne poétique idéalisée par Debussy et celle bêtement dépeinte comme une exaltation avortée par Turina pointe un éclatant hiatus.Celui qui montre tout grand la différence entre l’aboutissement du génie et le simple labeur du tâcheron doué.C’est béant de vide.Même si on ne sait l'expliquer en mots, ce disque en est le plus parfait exemple; donc, malgré son coût, ça vaut le coup pour la leçon.Après tout, ü vous restera toujours du beau son, mazette oui!, et ensuite vous profiterez mieux de ce que des Boulez ou des Dutoit ont donné dans Ibéria.F.T.
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