Le devoir, 28 juillet 2001, Cahier D
L K DEVOIR.LES SAMEDI 28 ET DI M A X ( H E J 1' I I.I E T 2 0 O I -* LE DEVOIR - \ Les touristes qui flânent, le nez en l'air, rue de la Commune, à Montréal, ou aux terrasses des cafés dans le Vieux-Québec, après avoir admiré le cap Diamant ou la chute de Montmorency, ont-ils changé depuis l’époque où ils débarquaient dans les ports respectifs de ces villes, après plusieurs jours d'une traversée exténuante?Il semble que non, à en juger par ce qui fait encore l’objet de leur admiration, hier comme aujourd’hui: les beautés naturelles du pays, la chaleur des habitants, le pittoresque et la singularité d’une société à majorité française, avec des lois, des coutumes et un parler qui lui sont propres, sur un continent qui vit par ailleurs à l’heure anglaise et américaine.Tout au cours de l’été, le cahier Livres du Devoir invite à voir le Québec à travers le regard de l’autre, de ces touristes d’une espèce choisie que furent, au siècle dernier, quelques écrivains-voyageurs — et non des moindres: Trollope, Whitman.—, des géographes, des journalistes, des poètes, des épistoliers, que les hasards de leurs pérégrinations conduisirent, de l’Angleterre ou des Etats-Unis, sur les bords du Saint-Laurent Dénichés sur les rayons des bibliothèques où ils attendaient d’être repris, ces textes, que nous vous invitons maintenant à découvrir, ont été choisis, réunis et traduits par le géographe Luc Bureau, friand de ce type de littérature, qui a su, dans le passé, en faire bon usage {Pays et mensonges - Le Québec sous la plume d’écrivains et de penseurs étrangers.Boréal, 1999).Les textes cette fois retenus ont tous la particularité d’avoir été écrits et conçus en anglais, d’avoir ajouté, en somme, à l’altérité du regard, celle de la langue, induisant une richesse de plus, une distorsion de plus.Un tel écart donne à rêver.Il donne parfois aussi des pages savoureuses.Les voici.Marie-Andrée Lamontagne LUC BUREAU S'il nous fallait lancer comme ça des noms d'hommes ou de femmes qui avaient tout pour ne pas devenir écrivain, il ne faudrait surtout pas oublier le nom d Anthony Trollope.Enfant délaissé, parents ruinés.études bâclées, amis clairsemés, boulot précoce et sous-payé, santé durement éprouvée: bref.Trollope était une Cendrillon-homme à la puissance dix.Ce n est qu à la trentaine que le miracle survint.Et encore ce miracle fut-il plutôt lent à donner tous ses fruits.Les premiers romans connurent un mince succès: les suivants lui valurent pierre par pierre le titre d'un des plus grands romanciers de Eère victorienne.Mais le diable d'homme supportait mal les médailles et les lauriers: en même temps qu'augmentaient son prestige et son aisance, il se plaisait, sinon à rabaisser, tout au moins à démystifier son art et ses talents.Imagine-t-on un écrivain disant de lui-même qu'il n est tout compte fait qu’«/m être assez insignifiant».qu'un simple «artisan» qui besogne à l'écriture, montre sur table, «trois heures chaque matin» et qui aligne sur papier «250 mots au quart d'heure» ou mille mots à l'heure (et.: son Autobiographie).N'empêche qu'un quart de siècle plus tard, cela donne 47 romans publiés et un plein rayon de relations de voyage, d'essais, de courtes histoires.Trollope a beaucoup voyagé; son travail au Service des postes britanniques l'y contraignait, sans trop de résistance de sa part.C'est ainsi qu'en 1861.il débarque aux États-Unis chargé d'une mission postale et, chose autrement plus importante pour nous, ruminant un projet de livre sur l'Amérique.Avec Trollope, un projet de la veille devient une réalité du lendemain.North America, un fort volume de 623 pages, paraîtra l'année suivante, en 1862.Sur les 35 ou 36 chapitres qu'il contient, trois ou quatre sont consacrés au Canada.Je mets quiconque au défi de faire la lecture des extraits suivants sans que le sang bout à quelques reprises dans ses veines.H1 iiii Le Québec sous le regard d'écrivains anglais, anêricainmet autres ' 1J ' Klf&O Voyage en Amérique du, Nord J ° ^ Anthonv h horiy Frollope Employé des Postes et romancier anglais: 1815-1882 Roman québécois Page D 3 Essa is Page D 4 L’Est en West Page D 5 Pour saluer Georges Dor Page D 6 Festival de Trois Page D 6 Arts visuels Page D 7 Formes D 8 Le Bas-Canada Le chemin de fer du Grand-Tronc va directement de Portland à Montréal, qui est en fait la véritable capitale du Canada, bien que ce titre ne lui ait jamais appartenu en exclusivité et jamais ne lui appartiendra, semble-t-il, en ce qui a trait à l’autorité politique, au gouvernement et au nom officiel.Souvent, en de telles matières, l’autorité politique ou le gouvernement disent une chose, tandis que le commerce en dit une autre: mais à la fin le commerce emporte toujours la mise, quoi que fasse le gouvernement C’eçt ainsi qu’Albany, de par l’autorité gouvernementale, est la capitale officielle de l’Etat de New York, mais la ville de New York est devenue en fait la véritable capitale de l’Amérique et le demeurera.De même Montréal se dresse-t-elle comme la véritable capitale du Canada.Le chemin de fer du Grand-Tronc court donc de Portland à Montréal, mais il existe à Richmond — township à l’intérieur du Canada — un embranchement vers Québec; les voyageurs comme moi à destination de cette ville ne sont donc pas obligés de passer par Montréal.Québec est actuellement le siège du gouvernement canadien.Son tour, pour cet honneur, lui est venu il y a quelque deux ans; mais elle sera bientôt abandonnée en faveur d’Ottawa, ville qui reste à construire sur la rivière du même nom.[.] J’ai demandé, comme il va de soi, si la ville de Québec était mécontente de ce changement.On m’a répondu qu’en ce moment les sentiments n’étaient pas très hostiles.Par contre, si Montréal avait été choisi comme siège du gouvernement, Québec et Toronto seraient alors partis en guerre.Je dois admettre qu’en passant des Etats-Unis au Canada un .Anglais comme moi éprouve le sentiment qu’il vient de passer d’un pays plus riche à un pays plus pauvre, d’un grand pays à un pays qui l’est moins.Un Anglais qui passe d’un pays étranger à un pays qui est en un certain sens le sien trouve dans ce changement bien des motifs de réjouissance.Il lui est permis alors de parler comme un maitre plutôt que comme un simple visiteur.Sa langue devient plus libre et il retrouve avec joie les pratiques et les tournures de sa communauté d’origine.11 ne vit plus sous l’impression qu’il est un intrus qu’on tolère à peine, qu’il se doit d’obéir à des lois qu’il ne comprend guère.Au moment de /na visite, ce sentiment était naturellement très fort chez un Anglais passant des Etats-Unis au Canada.la politique anglaise d’alors était violemment prise à partie par les Américains et tout aussi violemment défendue au Canada.Mais quoi qu’il en soit de tout cela, je ne pouvais entrer au Canada sans voir, sans entendre, sans sentir qu’autour de moi il y avait moins d’initiatives qu’aux États-Unis - un rythme en général moins rapide et moins de réussites commerciales.Dire pourquoi il en va ainsi exigerait des débats longs et ardus que je ne suis pas en mesure d’entreprendre.Il se pourrait qu’un pays dépendant en admettant même que le sentiment de dépendance y soit grandement atténué par la jouissance d’une autonomie administrative, ne puisse d’aucune manière rivaliser avec des pays qui sont à tous égards leur propre maitre.Peu de gens, je crois, pourraient aujourd’hui soutenir que les Etats du nord de l’Amérique auraient atteint le niveau où ils se sont élevés dans le domaine du commerce s’ils étaient demeurés des colonies de l’Angleterre.Et si tel est bien le cas, l’indépendance qu’ils ont acquise a été la cause première de leur réussite économique.Il ne s’en suit pas nécessairement que les Canadas menant seuls leur combat dans le monde pourraient faire aussi bien que les États-Unis.Im climat l’étendue, la position géographique pourraient jouer contre eux.Mais je crains qu’il s’en suive, sinon comme conclusion logique tout au moins comme conséquence naturelle, que les Canadas ne pourront jamais espérer faire aussi bien que les Etats-Unis, à moins qu’un beau jour ils décident à leur tour, de mener leur propre combat.[.) VOIR PAGE D 2: TROLLOPE 1 I) 2 K l> K V 0 I H , L K S S A M K I) I 2 X K I I) I M A N ( H K 2 » J I I L I.K T 2 0 I» Livres TROLLOPE AM SUITE DE LA PAGE D I En attendant, je reviens à mon allégation selon laquelle en passant des Etats-Unis au Canada on a clairement l’impression de passer d’un pays plus riche à un pays plus pauvre.Lorsque j’ai dit cela a quelques occasions, je n’ai entendu aucun Canadien me contredire; encore que, s’abstenant de nier le fait, ils sont convaincus qu’en se fixant quelque part pour la vie, il vaut mieux pour un homme de .s’installer au Canada qu'aux Etats.«Je ne crois pas que nous soyons plus riches, me dit un Canadien, mais à tout prendre nous nous portons mieux et sommes plus heureux.» J’ai un grand respect pour la règle d’or contre l’amour de l’or «arum irre-pertum et sic melius situm» et le reste, quand cette règle s’applique à des individus.Un tel principe n’incite peut-être pas beaucoup les hommes à éviter la richesse, mais tant mieux si tel est le cas; les hommes et les femmes, je suppose, apprennent à être plus heureux lorsqu’ils dédaignent les richesses.Mais une telle doctrine est complètement fausse lorsqu’on tente de l’appliquer à une nation, la richesse nationale favorise l'éducation et le progrès et, par cela même, permet la production abondante de nourriture, d’excellents principes moraux et de bien d’autres bonnes choses.Elle produit aussi le luxe et certains maux qui raccompagnent Mais je crois qu’on peut clairement démontrer, et ceci est universellement reconnu, que la richesse nationale produit le bien-être individuel.Si tel est le cas, l’argument de mon ami le Canadien est absolument creux.[.] Québec est une ville des plus pittoresques de par ses atouts naturels, et cela autant que toute autre FOND NOTMAN De Québec à Montréal, il y a deux modes de transport.Il y a les bateaux à vapeur sur le Saint-Laurent [.], puis il y a le chemin de fer du Grand-Tronc.ville que je connaisse.Edimbourg peut-être et Innsbruck peuvent l’emporter sur elle.Mais, mis à part la beauté de son site, Québec a très ix‘u de choses à taire valoir.Ses édifices publics et ses œuvres d’art ne vident guère la peine qu’on en parle.La ville est située à la confluence du SaintT-aurent et de la rivière Saint-Charles; la meilleure partie de la ville est sise en haut du rocher — le rocher qui forme les célèbres plaines d’Abraham.la vue à partir de cet endroit jusqu'au pied des montagnes qui se referment dans le Saint-Iaurent est superbe.Le meilleur point d’observation est, je crois, cette esplanade qui est à environ cinq minutes de 1 P Roman Qc ADÉLAÏDE - Le goût du bonheur, T.2 V Marie IABERGE n , ^ Boréal I7 2 Roman Qc GABRIEUE - Le goût du bonheur.T.1 ?Marie IABERGE Boréal 33 J Dictionnaire COLLECTIF Larousse 3 4 fantastique HARRY POTTER ET LA COUPE DE FEU.T 4 AP Joanne K, ROWLING Gallimard 35 5 Polar DANS IA RUE OÙ VIT CELLE QUE l'AIME M, HIGGINS-CLARK Albin Michel / Spiritualité LE GRAND l IVRE DU FENG SHUI AP Ed.bruche - Gill HALE Mamse il 1 Polar L'ENGRENAGE John GRISHAM Robert Laffont 5 Roman EN AVANT COMME AVANT ! AP Michel EOLCO Seuil 9 9 Psychologie cessez D'Etre gentil, soyez vrai i ap T.O'ANSEMBOURG L'Homme 28 10 Roman DOLCE AG0NIA AP Nancy HUSTON Actes Sud ]9 11 Guide PLAISIRS D'ÉTÉ PAS CHERS, 3' edition Alain DEMERS Trécarré 10 IL B.D.ASTÉRIX ET LATRAVIATA Albert UDERZ0 Albert René 20 ü Psychologie A CHACUN SA MISSION AP J MONBOURQUETTE Novalis 85 ü Roman LE MARIAGE Danielle STEEL Pr.de la Cité 6 il Roman PORTRAIT SÉPIA V Isabelle ALIENDE Grasset 5 n> Sc.Sociale Qc IA SIMPLICITÉ VOLONTAIRE AP Serge MONCEAU Écosociété 1/1 Polar L'OISEAU DES TÉNÈBRES AP Michael CONNELLY Seuil 8 |8j Roman Qc UN PARFUM DE CÈDRE AP - Ed, compacte A.-M.MACDONALD Flammarion Qc 42 19 Roman Qc UN DIMANCHE A LA PISCINE A KIGALI V Prix des libraires 2000 G, C0URTEMANCHE Boréal 39 20 Sociologie LE NOUVEL ART DU TEMPS SERVAN SCHREIBER Albin Michel 79 21 Polar OPÉRATION HADÉS AP LUDLUM / LYNOS Grasset 21 21 Psychologie DE LA CONVERSATION AP Théodore ZELDIN Fayard 99 23 Jeunesse A IA CROISÉE DES MONDES, T, 3 - Le miroir d'ambre AP Philip PULLMAN Gallimard 16 24 Roman BALZAC ET U PETITE TAILLEUSE CHINOISE V Prix des libraires 2001 Dai SUIE Gallimard •’ 25 Sc.Sociale Qc CONTES ET COMPTES OU PROF IAUZ0N Léo-Paul LAUZ0N Lanctôt 13 Zi Polar MEURTRES EN SOUTANE AP P D.IAMES Fayard 4 27 Flore LES CHAMPIGNONS SAUVAGES OU QUÉBEC AP - Nouvelle édition - SICARO / LAM0UREUX Fides 6 78 Polar DEADLY DÉCISIONS Kathy REICHS Robert Laffont 16 29 Humour Qc LES CHRÉTIENNERIES Pascal BEAUSOLEIL Intouchables 42 30 Biographie Qc JACQUES PARIZEAU.T, 01 - Le croise AP Pierre DUCHESNE Qc Amérique 10 ZI Cuisine Anne WILSON Kônemann 11 32 Roman LE DÉMON ET MADEMOISELLE PRYM Paulo C0ELH0 Anne Carrière 15 ü BD.CÉDRIC N015 - Avis de tempête LAUDEC / CAUVIN Dupuis 3 Zi Roman JE PENSAIS QUE MON PÈRE ETAIT DIEU AP PaulAUSTER Actes Sud ZI fantastique HARRY POTTER A L'ÉCOLE DES SORCIERS AP Joanne K.ROWLING Gallimard ZZ- 36 Sport GUIDE DES MOUVEMENTS DE MUSCULATION ¥ F.DEIAVIER Vigot 163 Zl Polai LES MORTS DE LA SAINT JEAN ¥ Henning MANKEIL Seuil 13 z» Polar CÉRÉALES KILLER SAN-ANT0NI0 Fleuve Noir 9 2'1 Psychologie LA GUERISON DU CŒUR ¥ Guy C0RNEAU L'Homme - 40 Spiritualité LE POUVOIR OU MOMENT PRÉSENT Eckhart TOLLE Ariane 44 41 Humour Qc LE JOURNAL D'UN TI-ME Claude MEUNIER Lemeac Zi 42 Roman LA CONVERSATION AMOUREUSE ¥ Alice FERNEY Actes Sud i6 43 Biographie LES LIENS DU SANG NICAS0 / LAMOTHE L'Homme 10 ü ROcit ÉBÈNE ¥ Prix du meilleur livre - Revue lire R KAPUSCINSKY Plon 32 4b Roman Qc LA OÙ IA MER COMMENCE Dominique DEMERS Robert Lattont 1?V : Coup de coeur RB ¦¦¦¦¦ 1" semaine sur notre liste Nombre de semaines N B.: Hors prescrits et scolaires depuis parution Pour commander à distance : tp (514) 342-2815 HP www.renaud-bray.com [ I i SCABRINI MEDIA Bien au-delà de la simple impression et AGMV Marquis IMPRIMEUR INC.La passion du livre québécois Longueuil • Montréal • Montmagny • Sherbrooke marche des hôtels.Quand on a vu tout ceci le soir au coucher du soleil, qu’on l’a revu encore, si possible, au clair de lune, on peut considérer que l’attrait principal de Québec a été «identifié» et qu’on peut le rayer de la liste.les phénomènes les plus fascinants, à mon goût, ne sont pas ceux qui atteignent la gloire grâce à toutes sortes d’associations d’idées.Pour plusieurs, le rocher dont Wolfe fit l’ascension pour venir s’installer avec ses troupes sur les plaines d’Abraham, ce sonunet sur lequel il devait tomber à l’heure de la victoire, donne à Québec son charme irrésistible.Je confesse que je ne suis pas très doué en cette matière; il me semble que je peux me représenter Wolfe, me rendre compte de sa gloire immense, mettre la main sur son monument comme s’il était là, dans ma propre chambre, aussi bien que je peux le faire ici à Québec.Je ne dis pas ça par vantardise ou par orgueil; il s’agit plutôt d’un aveu de mes limites.Je n’ai jamais tenu à m'asseoir dans des fauteuils où se sont assis d’anciens rois ni de porter sur ma tête leur couronne.Néanmoins, je suis allé sur ladite falaise, et j’ai pu constater, comme bien d’autres avant moi, qu’elle était en effet fort raide.Ce n’est pas que cela représente un obstacle difficile à escalader pour un homme en bonne forme physique et habitué à ce genre d’exercice.Mais Wolfe a réussi à faire monter là des régiments d’hommes durant la nuit, et cela devant un ennemi qui gardait le sommet.On s’attriste à la pensée qu’il aurait pu mourir durant cette escalade et ne jamais goûter à la coupe si enivrante de la renommée.Car la renommée est douce et les louanges des hommes sont la liqueur la plus suave que l'on puisse consommer.Maintenant et pour toujours, le nom de Wolfe occupe un rang sans doute bien plus élevé qu’il n'occuperait s’il avait survécu pour jouir de sa récompense.Mais il y a un autre phénomène célèbre près de Québec: les chutes Montmorency.Elles sont à quelque huit milles de la ville, et la route qui y mène traverse le faubourg Saint-Rock et le long village dispersé de Beauport.Ces choses sont en elles-mêmes très intéressantes en révélant l’allure paisible.réfléchie, ordonnée du mode de vie des Canadiens français.Tel est leur caractère, même s’il y eut des hommes comme Papineau, et même s’il fut des temps où les lois anglaises étaient très impopulaires parmi les habitants français.Autant que je puisse en juger, il n’existe plus un tel ressentiment aujourd’hui.Ces gens-là sont tranquilles, satisfaits; et, en ce qui regarde les commodités les plus usuelles de la vie, ils sont assez bien pourvus.Ils sont économes, mais ils ne cherchent pas à vivre dans l’opulence.Ils ne cherchent pas à aller de l’avant ou à progresser, à devenir jour après jour un plus grand peuple comme devraient le faire les habitants d’un nouveau pays.Ils ne prennent même pas leur dû en comparaison de ceux qui les entourent Mais cela n’a-t-il pas toujours été ainsi avec les colons venus de France?Cela n’a-t-il pas toujours été ainsi avec les catholiques •omains chaque fois qu’ils ont été contraints de se mesurer aux protestants?Quant au sort ultime de ce peuple dans le monde, on ne peut que très difficilement l’entrevoir.Ils sont, à ce que j’ai appris, environ 800 000 dans le Bas-Canada; mais il semble que la richesse et les entreprises commerciales du pays leur échappent.Montréal et même Québec deviennent chaque jour, je pense, des villes de moins en moins françaises.Mais dans les villages et les petites villes, les Français se maintiennent, conservent leur langue, leurs coutumes et leur religion.Dans les villes, ils deviennent des scieurs de bois et des porteurs d'eau [c’est nous qui soulignons].Je suis porté à croire que les mêmes conditions vont finalement prévaloir dans les campagnes.C’est un fait irrécusable qu’une population catholique romaine ne peut en aucun cas rivaliser avec une population protestante.Je ne parle pas en terme de nombre, car les catholiques romains vont continuer à croître et à se multiplier, à s’attacher à leur religion — bien que celle-ci favorise la pauvreté et la dépendance —, tout comme ils l’ont fait en Irlande.En terme de progrès et de richesses, les catholiques romains ont été acculés au mur chaque fois qu’ils ont été amenés à lutter contre les protestants.Et cependant j'aime leur religion.Il y a quelque chose de beau, de divin presque dans la foi et la soumission d’un fils à une Sainte Mère.Je m’imagine parfois que je serais heureux, si je le pouvais, d’être un catholique romain; tout comme je souhaiterais souvent être encore un enfant si c’était possible.Je songeais a tout cela tandis que je me dirigeais vers les chutes de Montmorency.Ces chutes sont situées à l’embouchure exacte d'une petite rivière du même nom, si bien qu’on peut dire qu’elles tombent en plein Saint-Laurent.[.] Il est de mon devoir de dire que l’étranger qui regarde Québec tout simplement en tant que ville y trouve une multitude de sujets dont il peut se plaindre.Les trottoirs de rue, comme cela semble le cas à travers tout le Canada, sont presque entièrement faits de bois.Le bois est bien sûr le matériau le moins coûteux, et même s’il n’est pas tout à fait propre à cet usage, cela ne vaudrait guère de critiques si le tout était entretenu d’une façon convenable.Mais à Québec, les trottoirs sont dans un état pitoyable.Ils sont pleins de trous.Les planches sont pourries et usées jusqu’à la boue à bien des endroits.Les clous ont disparu et les bouts des madriers cassés se soulèvent et s’abaissent au rythme des jjas; dans l’obscurité ils deviennent très dangereux.Mais si les trottoirs sont en mauvais état, la chaussée est encore pire.La rue qui traverse la Basse-Ville le long des quais est, je pense, la voie de circulation la plus honteuse que j’aie jamais vue dans une ville.Je crois que toute cette rue, ou tout au moins la majeure partie, a été couverte à l’ori-gine d’un pavage de bois; les madriers, avec le temps, sont devenus de la boue, et la terre sous ces madriers est devenue une profusion de trous.Tant et si bien que cette rue qui traverse l’un des quartiers les plus densément peuplés de la ville ressemble plus à un fossé immonde qu’à une véritable rue.Si Québec avait été dans un tel état à l’époque de Wolfe, ce dernier se serait enfoncé dans la boue, entre le fleuve et la falaise, bien avant d’arriver à la falaise qu’il devait escalader.Dans la partie haute de la ville, les rues ne sont pas en aussi mauvais état, mais elles sont encore bien médiocres.On m’a dit que tout cela provient de disputes au sein du conseil municipal.[.] De Québec à Montréal, il y a deux modes de transport.Il y a les bateaux à vapeur sur le Saint-Laurent, fleuve, comme tout le monde le sait, qui est ou qui a été jusqu’ici la route principale des Canadas, puis il y a le chemin de fer du Grand-Tronc.Les passagers qui choisissent ce dernier mode pour se rendre à Portland s’arrêtent d’abord à Richmond, et de là prennent la voie principale Montréal-Richmond-Portland.Pendant que nous étions à Québec, on nous a prévenus de ne pas quitter la colonie jusqu’à ce que nous ayons vu le lac et la montagne de Memphra-Magog [sfr], et comme nous n'accomplissions Ils sont, à ce que j’ai appris, environ 800 000 dans le Bas-Canada; mais il semble que la richesse et les entreprises commerciales du pays leur échappent pas notre devoir envers le Saguenay, nous nous sommes sentis obligés de nous amender en déviant de notre route pour nous rendre audit lac.Afin de réaliser ce projet, nous avons dû choisir le chemin de fer et filer au-delà de Richmond, jusqu’à la station de Sherbrooke.Sherbrooke est un gros village situé aux confins du Canada, mais puisqu’il est situé près de la voie ferrée, ce village deviendra sans doute une grande ville.Il est joliment situé au point de rencontre de deux rivières; il possède trois ou quatre églises différentes et entend bien se développer.Il jouit de deux journaux dont la prospérité, il me semble, est loin d'être assurée.[.] De Sherbrooke, nous sommes partis pour Magog en wagon-poste tiré par deux chevaux.Pour la plupart des lecteurs, la traversée de la campagne en wagon-poste n’a guère d'intérêt; mais j’ai personnellement un goût professionnel pour ce genre de voyage.J’ai consacré la meilleure partie de ma vie au système postal et aussi, je l’espère, à son amélioration.J’ai du reste toujours essayé d’écrire quelque chose là-dessus chaque fois que l’occasion s’en présentait.J’ai donc appris à cette occasion-ci que le transport du courrier, avec une paire de chevaux, au Canada, coûte un peu plus de la moitié de ce qui est payé pour le même travail en Angleterre avec un seul cheval, un peu moins de ce qui est payé en Irlande, également avec un seul cheval.Cependant, au Canada, la vitesse moyenne du courrier est de cinq milles à l’heure seulement.En Irlande, elle est de sept milles à l’heure, et l’horaire est très scrupuleusement respecté, ce qui ne semble pas être le cas au Canada.En Angleterre, la vitesse est de huit milles à l’heure.Au Canada et en Irlande les véhicules transportent des passagers, mais cette pratique est interdite en Angleterre.Au Canada les voitures semblent en bien meilleur état qu’en Angleterre; les chevaux semblent aussi en meilleure condition.[.] Au Canada, les routes sont très mauvaises, si on les compare aux routes anglaises et irlandaises, mais le prix du fourrage y est très bas.[.] Nous sommes donc allés par voiture de poste de Sherbrooke à un village appelé Magog, situé à la sortie du lac, et de là, sur un bateau à vapeur, vers le haut du lac, jusqu’à un hôtel appelé Mountain House, qui est construit au pied de la montagne, près du rivage, et est ceinturé par la forêt.Il n’existe aucune route à moins de deux milles de l’hôtel.le lac constitue donc la seule route, lequel lac est d’ailleurs gelé jusqu’à quatre mois au cours de l’année.Quand il est gelé, il offre toujours la possibilité de circuler en traîneau.J’ai rarement été dans une maison aussi à l'écart du monde, si peu à la portée des docteuç prêtre ou boucher.[.] Extraits de North America, New York, Harper & Brothers, Publishers, 1862,623 pages (pp.43-53).Traduit de l’anglais par Luc Bureau.DOCUMENT Précieuse vie quotidienne Paul Auster réunit une anthologie de récits d'auditeurs C A R O I INE MONTPETIT LE DEVOIR Au palmarès des contes en tous genres, les petites histoires de la vie quotidienne sont souvent les plus savoureuses.On les fait briller comme des pierres précieuses trouvées au beau milieu de la gadoue.Le public en redemande, et avec lui l’auditeur comme le lecteur et le spectateur.C’est sans doute ce que l’écrivain américain Paul Auster a constaté en acceptant de tenir à la radio le National Story Project, émission de radio qui continue d’être diffusée chaque mois à la station NPR, aux Etats-Unis, et qui met en scène les histoires des gens ordinaires.L'idée au départ de cette vaste entreprise était de mettre en ondes des histoires écrites par les aqditeurs et envoyées à la station.A ces auditeurs écrivains en herbe', on ne posait que deux conditions: les histoires devaient être brèves et véridiques.la réponse des auditeurs a été foudroyante, quelque quatre mille récits ont été envoyés.Du lot, Auster a choisi les meilleurs, puis les a adaptés pour qu’ils puissent être lus à la radio.Ce sont des histoires drôles ou tristes, graves ou parfaitement anodines, des récits qui par- lent autant de chagrins d’amour que de chagrins de guerre, des souvenirs d’enfance, des joies, des peines.De l’ensemble, quelque 150 récits ont été retenus pour former l’anthologie Je pensais que mon père était Dieu, et autres récits de la réalité américaine, qui vient de paraître aux Editions Actes Sud, traduite de l'américain par Christine Le Bœuf.Au fil des pages, on y puise cette histoire d’un aspirant prêtre qui, nerveux à la pensée de porter la soutane pour la première fois, découvre avec stupeur qu’il la porte le jour de l’Halloween.Plus troublant est le récit de cet homme qui, mis en joue par un passant qu’il a dépanné dans le désert frôle la mort et négocie lentement sa liberté avec son agresseur.Entre ces deux histoires, une foule de petites anecdotes se glissent, celle d’une gifle reçue alors que l’on attendait un baiser, celle d’un arbre de Noël trouvé comme par miracle, celle d’un membre du Ku Klux Kl an trahi par l’affection de son chien, ou celle de vêtements perdus alors qu’on se baignait nu dans la mer.Ces récits relatent aussi les meilleurs souvenirs gardés de parents décédés, des témoignages d’inquiétude, des questionnements.des réponses.Ce sont d’in- JE PENSAIS QUE MON PÈRE ÉTAIT DIEU PALM.AUS IER nombrables histoires de hasards étonnants, de générosités inespérées, de déceptions cruelles.Et on referme le livre en s’étonnant de l’intérêt de cette simple vie qui se déroule pourtant chaque jour à notre porte, pour peu qu’on y regarde de plus près.La lecture de ces histoires, qui s'étendent sur plus de 400 pages, demande de la patience, la patience qu’il faut pour comprendre la vie des autres.Car le tout donne l’impression d’avoir passé de longues heures, assis, à écouter des inconnus raconter leurs histoires intimes, dans ce dépouillement, cette mise à nu que l’on exige souvent de l’écrivain.L’expérience est forcément enrichissante, bien que la synthèse de ces histoires soit inégale.Comme le remarque Paul Auster dans la préface de l’ouvrage, ces récits suivent le lecteur longtemps après avoir refermé le livre, le laissant même sur sa faim, toujours à l’affût de nouvelles anecdotes, de nouvelles surprises.Une occasion de renouer avec la tradition des conteurs d’autrefois.Pour les auditifs, l’écrivain Paul Auster en personne lit ces mêmes récits à la radio, le premier samedi de chaque mois, sur les ondes de la radio publique américaine NPR que l'on peut entendre ici en syn-thonisant le 107,9 FM.JE CROYAIS QUE MON PÈRE ÉTAU DIEU Textes choisis par Paul Auster Traduits de l'américain par Christine Le Bœuf Actes Sud Arles, 2001,480 pages l L E D E V O I R .L E S SAMEDI 2 S ET D I M ANIME 2 !» J I I l I E T 2 (I 0 I I) ;s -«• Livres -•- ROMAN QUÉBÉCOIS Duel entre un homme et Dieu L’EMPIRE DE KALMAN L’INFIRME Yehuda Elberg Leméac/Actes Sud, collection «Le cabinet de lecture» Montréal/Arles, 2001,624 pages usqua tout récemment la plupart des francophones — lecteurs ou non — auraient été bien embêtés de dire qui était Yehuda Elberg.L’homme, pourtant, est l'auteur d’une œuvre littéraire considérable, couronnée par plusieurs prix à l’étranger.Mais il se trouve que ses livres, écrits en yiddish, n'avaient jamais été traduits jusqu Ici en français.Elberg a raconté une partie de sa vie riche et mouvementée dans une entrevue avec Alberto Manguel, parue dans ce cahier Livres en mai dernier.Né en Pologne au début du siècle dans une famille de rabbins, rabbin lui-même quoiqu'il n'en ait pas exercé les fonctions, il a travaillé comme ingénieur, puis a été résistant pendant la Seconde Guerre mondiale, alors que toute sa famille fut décimée par les nazis.Il s’est installé à Montréal en 1956 où, tout en faisant carrière dans l’immobilier, il a écrit des romans et des nouvelles, des pièces de théâtre.Elberg, pour simplifier un peu, est donc un homme de culture doublé d’un businessman.Kalman l'infirme est le premier livre d’Elberg à paraître en français.C’est un gros roman, touffu, dont certains passages pourront paraître abscons à ceux qui ne connaissent pas quelque peu la culture et les coutumes de certaines communautés juives traditionalistes.L’histoire, pourtant, est toute simple, qui raconte, de sa naissance à sa mort, l’existence de Kalman Shverdl, laquelle se déroule presque tout entière dans une petite ville de Pologne, sur les bords de la Vistule.Né au début du siècle dernier, orphelin à six ans, il est élevé par un grand-père bienveillant mais taciturne, dans une maison sans joie qui semble s’enfoncer inexorablement dans le sol.S’il est diminué dans son corps depuis la naissance — il est paraplégique —, Kalman possède en revanche des talents — au sens très bi- blique du terme — qui vont lui permettre d'aller loin dans la vie.Il a des mains agiles, mais surtout une intelligence particulièrement vive et le don de la parole: ce sont des armes redoutables lorsqu'elles sont au service d’une forte ambition.Divisé en trois parties qui sont autant de «livres», le roman d’Elberg trace d'abord un portrait d'ensemble du personnage de Kalman, puis retrace l'histoire de sa famille, c'est-à-dire, pour l’essentiel, celle de son grand-père, Jonah, qui fut un homme d’affaires rusé, devenu prospère avant de finir ses jours modestement, en petit commerçant.Le troisième livre, qui fait les deux tiers du roman.raconte comment Kalman va marcher sur les traces de son aïeul en s'efforçant d’imiter ses bons coups tout en évitant ses erreurs.On suit alors l'ascension mouvementée, apparemment irrésistible, de cet homme qui va amasser une fortune colossale à l’échelle de son coin de pays.A force de ténacité et de ruse, profitant aussi de quelques coups de chance, Kalman l'infirme devient peu à peu un personnage considérable dans sa communauté.Il ne recule devant rien, jouant tour à tour de la flatterie, du chantage, de promesses ou de menaces, faisant courir des rumeurs qui lui servent.Il se dépense autant qu'il accumule.Ses affaires et ses projets — l'électrification de la ville, la construction d’une minoterie, d'une raffinerie de sucre — l’occupent jour et nuit.Intelligent, malin, Kalman semble être d'abord un champion de la parole qui sait, au besoin, n’être pas toujours fidèle à la sienne.Suprêmement habile à rouler dans la farine les plus futés, il s'adonne avec délectation à ses tractations, qui prennent la forme de véritables duels de mots, dont il sort vainqueur presque toujours.C'est un champion de l'argutie, qui n’est jamais aussi brillant que quand il est de mauvaise foi.Il n’est pas méchant homme pour autant.Mais dans cette petite ville à forte population juive, où tout le monde invoque le nom de Dieu à tout propos — même la voix anonyme du narrateur n’y manque pas —, il fait figure de mouton noir.Kalman est un mécréant qui fait scandale et tout à la Robert C h artrand Ce qui semble faire courir ce personnage, c’est un combat sourd, jamais avoué,avec ce Dieu omniprésent / YEHUDA ELBHRC; K Km pire de Kalman F infirme postface il Alberto Manguel «11 v iikhsh ['*¦ Ekitc An.»il „! I t ( MMNt I 7./ .VI/- U .f,7/ s SI /) fois impose la crainte.Cependant, s’il voit d'abord à ses propres intérêts, il n'est pas insensible à ceux de la communauté.Il fréquente même le rab bin, pour qui il a une estime inavouée, et il va se charger de remettre en état la synagogue.Mais il ne se départ que rarement de son cynisme, voire de son irreligiosité.Personnage paradoxal, «mauvais» juif parmi ceux qui prétendent être bons, Kalman poursuit obstinément sa quête de pouvoir et de reconnaissance.Pécheur assuré- ment.citoyen insaisissable.Kalman est un homme dévoré par la volonté de puissance, prêt à bien des bassesses pour arriver à ses fins.Et libidineux, de surcroît: il rêve de posséder toutes les femmes et.y parvient presque.Ce qui ne l'empêche pas d'être tiraillé, dans des rêves ou des fantasmes, de remords.Ce qui semble faire courir ce personnage — vers sa perte, vers son salut?—, c’est un combat sourd, jamais avoue, avec ce Dieu omniprésent dans cette petite ville de Pologne, que son entourage invoque à propos de tout et de rien et que, lui, il ose défier en paroles et en gestes au cours d’un affrontement à la fois comique et féroce qui prend des allures de règlement de comptes.Kalman Le défie en enfreignant Ses lois.11 Lui en veut, peut-être, de lui avoir donne si peu en partage à son départ dans la vie.Ce combat, cette œuvre de vengeance maléfique et salutaire sont en fin de compte les plus importants que mène Kalman parmi les nombreux autres qu’il a menés au cours de son existence tumultueuse.le destin du personnage d'Elberg est-il, comme il est indiqué au passage par le narrateur, emblématique de celui du peuple juif?Et Yehuda Elberg est-il de cette race exceptionnelle d’écrivains, dans la lignée de Dostoïevski, de Joyce et de Goethe, qui réussissent ce tour de force de transformer «en cosmos l'espace immédiat et prive*, comme l’affirme Alberto Manguel dans la postface du livre?Peut-être, peut-être.Ce qui ne fait lias de doute, c'est que le monde que Yehuda Elberg a fait tenir dans cette petite ville de Pologne est vaste et complexe, qu’il s'y trouve un bon nombre des passions humaines.mais circonscrites ici dans les limites d'une judéité omniprésente, qui participe — mais à sa façon bien particulière, comme toutes les grandes cultures — à l'universel.Signalons enfin que l’empire que Kalman entreprend d’ériger n'est pas que d'argent.Il rêve également, lui qui fut pratiquement sans famille, de fonder une dynastie où trôneraient à sa suite ses propres enfants, de même que ses beaux-frères et leurs familles.là-dessus, Kalman l'infinnc est également un roman familial, où un homme très seul, dur et cynique le plus souvent, autoritaire, imprévisible, à l’image de ce I )ieu qui le tarabuste, entreprend do reconstruire/corriger sa propre identité.Et il a été traduit avec, de toute évidence, beaucoup de compétence par le Québécois Pierre Anctil.robert.chartrandüta sympa tico.ca TTÉRATURE QUÉBÉCOISE Le meurtre d’un enfant BENNY VIGNEAULT LJ attention qu’accordent les ' médias aux affaires judiciaires, et plus spécialement aux affaires de meurtre, reste de façon générale superficielle alors que ces derniers oscillent irrémédiablement entre la tentation réductrice des images sensationnelles et l’inabordable complexité de la réalité.Rapporter strictement les faits, pour peu que cela puisse se faire, n’est-ce pas là encore se tenir trop loin de la vérité?Pour tâcher d’expliquer les histoires les plus sordides, pour faire comprendre les drames les plus troublants, il faut parfois se tourner du côté de la fiction.Tirant profit de ses nombreuses années d’expérience en journalisme — à The Gazette, au Devoir ainsi qu’au défunt Montreal Star, notamment, où elle a pratiqué le journalisme d’enquête pendant près de quinze ans —, Sheila McLeod Ar-nopoulos donne à lire un premier roman solide et nuancé intitulé Dans l’ombre de Maggie, publié chez Libre Expression, traduit en français par Jackrabbit Moon et publié l’année dernière chez Ropsdale Press.A peine revenue de l’Inde où elle est allée enquêter clandestinement sur le travail des enfants, Maggie MacKinnan, 37 ans, journaliste-vedette au Montreal Tribune, se voit confier une série de reportages sur la violence faite aux femmes afin de se préparer à couvrir le procès d’un couple — Nicolas Mykonos, un jeune bénéficiaire de l’aide sociale aux allures de Hells Angel, et sa femme Eileen, elle aussi dans la vingtaine, danseuse nue et ex-prostituée —, accusé de négligence criminelle pour avoir laissé mourir de froid leur bébé de six semaines.D’emblée, la journaliste s’empare de l’affaire, se fait une image préconçue du couple et tire des conclusions rapides quant au déroulement des événements.Cependant, une remarque de son ami Michael, directeur d’un centre pour réfugiés, la poursuit tout au long du procès, contribue à ébranler ses certitudes et précipite ses déboires: «Tu sais que ce genre de reportage, impliquant un motard et une danseuse nue, réussit toujours à scandaliser le type de personnes qui lisent The Tribune.Pour cette raison, tu ne devrais pas prendre un ton indigné.Surtout que tout n'est pas aussi simple qu'on pourrait le penser* Toute l’entreprise d'Arnopoulos repose sur cette idée, à savoir qu’il faut aller au-delà des apparences et tâcher de comprendre les circonstances qui peuvent conduire certains individus à commettre des gestes aussi condamnables que ceux relevant de la violence conjugale ou de l’infanticide.La frontière qui sépare le citoyen respectable du criminel est parfois bien mince.La force de ce roman, que l’écrivaine a soigneusement échafaudé pendant près de dix ans, multipliant recherches et entretiens, s’intéressant entre autres sujets aux réalités de la prostitution et des milieux carcéraux, réside dans la manière puissante et vigoureuse qu’elle adopte pour évoquer l’univers intérieur de ses personnages.A ce titre, d’ailleurs, la deuxième partie du roman, qui relate avec précision les véritables circonstances de la mort du petit Mykonos, apparaît comme la mieux réussie.En entrant dans l’intimité de la vie de Nick et d’Eileen, en prenant connaissance de leur passé difficile et de leurs déboires, le lecteur, pris à témoin, sera à même de mesurer toute la portée de la solitude et du désarroi de ces êtres humains, démunis faute d’éducation et de moyens, mais surtout incapables d’extérioriser leurs angoisses, leurs doutes et leurs peines.Ainsi, s’étant fait retirer la tâche de couvrir le procès, mais motivée par son désir d'aller au fond des choses afin de donner une version plus juste de l’histoire du couple, Maggie se placera progressivement dans une position ambiguë qui lui permettra «d’enquêter sur le terrain*, de connaître les affres d’un amour impossible et de se dépasser, à son corps défendant, puisqu’elle est prisonnière d’une image qui ne lui convient pas.Dans l’ombre de Maggie est un pavé de près de 500 pages, nuancé et intelligent, qui invite le lecteur à réfléchir sur les comportements de ses personnages, mais dont l’action s’étiole toutefois quelque peu tandis que s’installe la relation amoureuse entre Nick et Maggie.De plus, le roman d’Ar-nopoulos, bien davantage que d'autres traductions, gagnera à être lu dans sa version originale, mal servi dans sa version française par de trop nombreuses coquilles, erreurs et fautes de style ou par une couverture tape-à-l’œil qui véhicule en quelque sorte tous les clichés dénoncés par l’écrivaine-jour naliste.DANS L’OMBRE DE MAGGIE Sheila McLeod Arnopoulos Traduit de l’anglais par Pan Bouyoucas Libre Expression Montréal, 2000,504 pages R É C I T Chant de la terre et de l ecole DEUX PASSIONS , Jean-Pierre Issenhuth Éditions Hurtubise HMH, coll.«L’Arbre» Montréal, 2001,94 pages DAVID CANTIN Pour avoir quelque chose à dire, il faut avoir quelque chose à faire.* Cette phrase de l’écrivain français Ernest Hello résume plutôt bien le rapport que Jean-Pierre Issenhuth entretient, depuis toujours, avec la littérature.Impossible pour lui de dissocier la vie active d’une certaine méfiance envers le langage.Un peu plus tôt cette année, on lisait, pour la première fois réunies en volume, l’ensemble de ses rêveries parues dans Liberté, ainsi que la réédition augmentée d’un recueil de poèmes Entretien d’un autre temps (L’Hexagone, 1981/Le Noroît, 2001).Deux passions vient compléter ce parcours où règne un humanisme généreux.Plutôt que de faire de cet ouvrage un carnet mondain, Issenhuth retourne en arrière pour approfondir son rapport à l’enseignement, à la terre, sans jamais oublier la littérature qu’il fréquente avec un enthousiasme sans cesse critique.«À certaines occasions, je me suis demandé comment l’école publique pouvait survivre » On ne peut pas dire que Jean-Pierre Issenhuth s’attarde longuement sur les différents épisodes de son existence.Cet essai, écrit à la demande d’un ami en Colombie-Britannique, va vers l’essentiel en moins d’une centaine de pages.On entre alors dans les deux versants d’une vie où l’apprentissage et l’écoute se rejoignent à travers les actes les plus quotidiens.Pas question de faire de cet ouvrage une sorte de biographie trafiquée.A quoi bon?L’auteur, d’origine française, explique davantage les circonstances qui l’ont amené vers l'enseignement et les idées qu’il défend sur le sujet.On retourne, d’abord, au collège de garçons de Nancy, où le jeune Issenhuth obtient un poste de surveillant au pair, à l’époque où il fréquente l’université, jusqu’à son affectation, un peu plus tard, dans une école de l’est de Montréal.Entre ces étapes, quelques anecdotes, des liens qu’il tisse avec les gens qui l’entourent, de même qu’une certaine méfiance par rapport au milieu littéraire québécois.On découvre aussi ses préférences pour les œuvres de Michel Tremblay, Gilles Cyr, Réjean Ducharme, tout comme cette amitié qu’il .* , •¦‘-VV R - g| t ^ ’ partagera avec Rina l^asnier.Il y a aussi des copstats sévères et percutants.«A certaines occasions, je me suis demandé comment Técole publique pouvait survivre.Illusionnée et appauvrie par les sciences de l’éducation, scrutée par des chercheurs inutiles, haranguée à coups de slogans prétentieux et vides, embrouillée par des hiérarchies qui s’engraissaient à ses dépens sous prétexte de la servir, convoitée par le commerce, déconsidérée, elle n’a peut-être dû sa survie, dans les quartiers populaires, qu’à des artisans tenaces et passionnés qui savaient ce qu’enseigner et éduquer veulent dire et qui sont passés à travers tout en restant imperméables aux discours extérieurs.» Dans la deuxième partie, Is- ESSENTIEL Les images d’un mythe AMERIQUE Texte et photos de Jean Baudrillard Descartes & Cie Paris, 2000,205 pages (nombreuses illustrations) Pour le plaisir des mots, ils furent nombreux, il y a quinze ans, à déguster cet ouvrage de Jean Baudrillard, célèbre sociologue français post-soixante-hui-tard dont les écrits théoriques ont profondément marqué les années 70.Histoire de renouveler ce plaisir en y ajoutant celui des images — les photos, superbes, sont aussi de l’auteur —, les Editions Descartes & Cie ont récemment réédité une partie de ce texte désormais dans toutes les mémoires.Fasciné, comme nombre d’Européens, par la mythique grandeur de l'Amérique rebelle et sauvage — celle des cow-boys et des self-made men, celle de la démesure, de la richesse et de la pau- AMÉRIQUE vreté —, Baudrillard en a sillonné les grandes artères, les highways et les freeways à la recherche de la liberté.L’Amérique urbaine, l’Amérique des espaces, celle des déserts à perte de vue et des montagnes à couper le souffle.Cette terre sans histoire où, faute de références, le rêve semble rythmer la mesure de la réalité.L’Amérique moderne et parvenue, toujours plus grande, plus puissante, plus riche.Mais aussi celle des petites gens, des petites mœurs et de$ mentalités étriquées.A la recherche de la vitesse et de la grandeur de cette Amérique sidérale, à la recherche des images, des signes, des visages et des rites qui chaque jour font et défont ce mythe en perpétuelle mutation, Baudrillard croque des pans de réalité pour les reconstituer, épars, dans ce carnet de voyage parsemé de notes, d'envolées philosophiques, de commentaires personnels.Les images qu’il en a rapportées sont a couper le souffle.Pour voyager dans sa tête à travers l’œil et la main de l’autre, comme par signes interposés, rien de tel que ce roadbook philosophico-social.Et les quelques commentaires sur Montréal n’ont pas perdu un iota de leur acuité originelle! Marie Claude Mirandette senhuth continue, dans une prose simple mais toujours juste, en expliquant son rapport à la nature.Il serait, toutefois, dommage de rapprocher cette passion à une quelconque visée écologique.D’ailleurs, il mentionne cette phrase révélatrice: «Je soupçonne l’écologisme de cacher une conception douteuse de la propreté, en vertu de laquelle on peut penser qu'une entrée de maison propre est une entrée pavée ou asphaltée, gagnée sur la saleté de la terre.La nature ne pense pas ainsi: sa propreté est sale, à base de mort et de décomposition.» On aurait sans doute apprécié qu’Issenhuth revienne .quelque peu sur son travail de critique de poésie au Devoir.Pas un mot! Peut-être dans un livre à venir?Sans contredit, Deux Tassions se révèle un plaisir de lecture fort louable.Olivieri hbrairie»bistro 5219, Côte-des-Neiges Métro Côte-des-Nelges Tél.: 51W39-3639 L E I) E V 0 I K .L E S A M EDI 2 K E T I) I M A \ < Il E 2 !l -I 1' I L L E T 2 0 0 I I) 1 -*• Livres •» ESSAIS Quelle morale pour aujourd’hui ?LA MORALE ET LE MONDE VÉCU Pour une éthique concrète Michel Métayer Éditions liber Montréal, 2001,360 pages u’est-ce que la vie bonne?Comment distin-guer le bien du mal?«Sur quels principes devrions-nous fonder nos jugements et choix moraux?» Les philosophes, depuis des siècles et des siècles, s’esquintent à chercher réponses à ces questions sans jamais y parvenir définitivement.Les plus ambitieux d’entre eux à cet égard — Kant, Habermas et les utilitaristes, par exemple — ont tout de même proposé des modèles normatifs à même, selon eux, de combattre un relativisme intolérable en cette matière.Mais pour nous, simples mortels qui faisons face à la petite semaine à des situations qui mettent en cause notre jugement moral, ces modèles s’avèrent-ils des recours pertinents?Dans un vaste traité de morale très accessible, impressionnant de détails et d’aplomb critique, le professeur de philosophie Michel Métayer affirme que non.Plaidoyer en faveur d’une «éthique concrète» et pragmatiste qui ne craint pas de s’intéresser «à nos interactions quotidiennes avec les membres de notre entourage, à la manière dont nous menons nos existences, à la forme tout à fait inédite de vie commune que nous sommes en train d’édifier», son ouvrage entend démontrer que la tentation universalisante en matière de morale tourne à vide et lamine la complexité de la morale vécue.Métayer critique d’abord ce qu’il qualifie de «vision étroite de la morale».Sont ainsi plus particulièrement visés le principe d’universalisation de Kant, l’éthique de la discussion d'Habermas et l’utilitarisme classique («le principe moral fondamental est la recherche du plus grand bonheur du plus grand nombre»).En quête d’une morale objectivement fondée, postulant une liberté radicale du sujet, ces modèles normatifs privilégieraient «une forme sans contenu», «un modèle judiciaire de la vie morale», une sorte de «point de vue de nulle part» OTiomas Nagel) qui confineraient à l’abstraction la plus éthérée qui soit.Métayer résume: «Les théories normatives sont trop éloignées de la vie, elles smt déconnectées de la réalité, nous ne reconnaissons pas, dans les schémas qu'elles nous présentent, notre expérience commune et ordinaire de la moralité [.].» Partisan d’une vision large défendue par d’autres philosophes (John Dewey, Richard Rorty, Chartes Taylor, Michael Walzer et Paul Ricœur, entre autres), l’essayiste se fait le chantre d’une morale incarnée qui tienne compte de «l'effet stupéfiant que peut avoir l’horizon culturel sur les convictions morales», affirme que «personne ne transcende son époque, pas même les plus grands esprits, ni Platon, ni Hegel, ni Kant», et insiste sur le fait que les normes mordes n’ont de sens et de portée qu’en relation avec une identité et une histoire de vie personnelles.Par une pirouette argumentative plus ou moins convaincante, il répond d’avance à l’accusation de relativisme qu’on ne manquera pas de porter contre lui: «Il est important de distinguer ici scepticisme et relativisme.Ije scepticisme moral peut être défini comme un esprit de doute quant à la possibilité d’atteindre une vérité objective dans les affaires morales.» la morale substantielle que Métayer oppose aux tenants du formalisme puise à plusieurs sources éthiques et s’actualise toujours en contexte.Réhabilitation des notions d’estime de soi et de sentiment d’appartenance, prise en compte de la logique de la réciprocité (don/dette) et du principe de bienveillance à titre d’éléments essentiels de l’agir moral, voilà autant de caractéristiques de l’approche globale et ouverte proposée par le philosophe.Au sujet abstrait qui délibère sur la base de normes objectives lorsqu’il se retrouve face à un dilemme moral, Métayer oppose ce qu’il appelle un «agent moral incarné», traversé par des émotions et inspiré par une éthique des vertus qu’il tente d’adapter au contexte dans la mesure où cette adaptation pe trahit pas son identité construite à long terme.A ceux qui pourraient lui reprocher la construction d’une sorte de fourre-tout moral qui justifie n'importe quoi, il réplique: «La diversité des valeurs ouvre un espace critique dans lequel les critères viennent se mettre à l’épreuve et se contrebalancer les uns les autres.» Pour illustrer la portée heuristique de sa morale du tâtonnement.Métayer multiplie ensuite les exemples concrets.Ses considérations sur l’avortement et ses passionnantes analyses des vies du pasteur Martin Luther King et du célèbre mafioso new-yorkais Sammy Gravano mettent en lumière «le caractère hétérogène et contingent de la vie morale courante» (le juste a parfois des comportements douteux et le criminel s’avère souvent très moral).Plus loin, ses réflexions sur la légitimité du sentiment de L ouïs Corne Hier ARCHIVES LE DEVOIR Martin Luther King vengeance l’amènent, au nom de la logique de la réciprocité, à nuancer l'interdit moral qui pèse sur ce réflexe.Sur le phénomène du don (et de la dette morale qu’il entraîne), il dent aussi des propos qui se rapprochent plus d’une «recherche d’un art de vivre» que d’une froide philosophie normative.Allergique au corporatisme philosophique, Métayer n’hésite pas à faire de Pierre Foglia un cas «exemplaire du genre de discours que nous envisageons ici».Il reconnaît en lui une «manière immoraliste d’aborder les problèmes moraux» qui lui plaît par son antidogmatisme et son souci du concret.Il n’a pas tort, bien sûr, d’attribuer à ce journaliste hors du commun un génie du commentaire brillant et original, mais ce choix indique cependant une conclusion un peu décevante qui suggère que le discours d’opinion à l’emporte-pièce vaut mieux que les théories normatives abstraites.En d’autres termes, selon Métayer, le scepticisme brouillon constitue le fin mot d’une morale pertinente pour aujourd’hui: «Et si l’on cherche une garantie absolue de la validité de tout ce travail?Il n’y en a pas.Si l’on n’a pas compris que tout ARCHIVES LE DEVOIR Emmanuel Kant le monde moderne, culture morale incluse, est fondé sur m pari risqué, on n’a rien compris.» Comment arbitrer, dès lors, les litige^ moraux?À quel pari Métayer fait-il donc référence?A celui sur la bonne nature humaine qui finira bien, en pigeant son inspiration pour la conduite morale à gauche et à droite, par construire un monde vivable?Tout est-il bon, dans une certaine mesure que le choc des opinions finira par établir temporairement?C’est un bien drôle de livre de morale que celui-ci, qui se cantonne, à l’heure des exemples concrets, presque exclusivement à une tâche descriptive pour mieux évacuer un devoir normatif qu’il prétend pourtant élargir.Quand Métayer, parti «à la recherche d’un art de vivre», consent finale ment à trancher sur quelques questions actuelles d’égalitarisme à l’école, par exemple), il accouche la plupart du temps d’idées reçues («climat de mollesse», «nivellement par le bas») qui ne rassurent pas sur la valeur de son approche.Travail philosophique considérable qui mérite assurément d’être salué, La morale et le monde vécu fait beaucoup réfléchir, mais sans convaincre.Dans la poche LITTÉRATURE JEUNESSE Dépaysements ARCHIVES LE DEVOIR La côte de l’Irlande.Des paysages magnifiques qui traversent le roman Un homme sur la plage.%*, r •4'ïr' weàt JOHANNE JARRY Ly endroit où on se trouve im-’ porte peu lorsqu’on lit Un homme sur la plage (Motifs, Le Serpent à plumes) de Jennifer Johnston.On est tout simplement ailleurs.Ce dépaysement, on l’attribue d’abord à la façon de vivre des personnages de cette auteure irlandaise dont on ignorait l’œuvre jusqu’à ce jour (ô joie de la découverte!).On ne boudera pas le paysage puisque l’histoire est campée sur la côte irlandaise, dans un village perdu où s’est réfugiée Helen à la suite de la mort de son mari, victime d’un attentat.Jeune, Helen voulait peindre, mais le mariage, un enfant.Seule à nouveau, elle peint le jour ou la nuit, quand bon lui semble.Un étranger défiguré par la guerre a lui aussi choisis ce lieu perdu pour vivre.Voilà deux êtres excentriques, comme nous pourrions l’être si nous décidions de vivre selon notre vérité, qui vont s’apprivoiser lentement.Mais, on ne saurait l’oublier, nous sommes en Irlande, et la violence politique qui traverse implacablement le roman en signe aussi la fin.Une fin que l’on ne veut pas voir arriver.C’est tout dire.Tracey, une jeune Londonienne paumée, rencontre Dike, un Irlandais exilé à Londres, marié, aîné respecté d’une famille de gangsters encore très active à Dublin.Au depart, Tracey croit que cette attirance est strictement sexuelle, ne cesse de se demander ce que Luke peut bien lui trouver.Derrière cette passion se terre la quête des origines car du sang irlandais coule dans les veines de Tracey, fille d’un musicien célèbre qu’elle ne connaît (.«s.Ixt Musique du père (10/18) de l’écrivain irlandais Dermot Bolger raconte une histoire d’amour doublement impossible qui incarne ce qui oppose l’Angleterre à l’Irlande et ce qui les lie, inexorablement.Un roman qui compte des longueurs, dont les méandres psychologiques lassent parfois mais qu’on ne parvient pas à abandonner parce qu’il sonne vrai.«Le cerveau russe de Fima avait du mal à assimiler cette idée.La terre sur laquelle il avait grandi aimait la souffrance et la valorisait, elle allait même jusqu'à s'en nourrir; c’était par la souffrance qu’on grandissait, qu'on devenait adulte, intelligent.» Comment vivent aujourd’hui des émigrés russes à New York?C’est ce que nous permet d’entrevoir De joyeuses funérailles (Folio), le roman de Ludmilla Ou-litskaïa.Dans un loft, en pleine canicule, Alik, un peintre au seuil de la mort, est entouré de ses amis.Nina, sa femme (mais loin d’ètre la seule à le veiller), veut qu’il se fasse baptiser.Alik, qui est juif, a aussi demandé à voir un rabbin.la rencontre entre les deux représentants religieux nourrit de savoureuses réflexions sur la nécessité ou non de croire.Un roman «allumé» dont les singuliers person- nages exilés en terre d’Amérique donnent envier de revisiter la littérature russe et de lire les autres romans de Uidmilla Oulitskaïa.Autre pays et autre époque avec Im Récolte des larmes, d’Ed-widge Danticat (10/18).En 1937, une nuit à Saint-Domingue, la jeep d’un militaire traverse un champ de canne à sucre à toute vitesse, son conducteur étant pressé de retrouver sa femme devenue maman.Au passage, sa voiture heurte mortellement un homme.Le militaire fait un court arrêt, abandonne rapidement la recherche du corps.On comprend que cette vie-là ne compte pas.C’est le début d’un massacre, celui de milliers d’Haitiens accusés de voler le travail des Dominicains.Celle qui raconte cette histoire a survécu, mais pas celui qu’elle espérait épouser.Amabelle retourne en Haïti, retraverse ce fleuve où, des années plus tôt, ses parents se sont noyés, la laissant seule sur la rive.Voici le récit d’un épisode douloureux de l’histoire d’Haïti, qui n’est pas sans rappeler les genocides d'aujourd’hui.11 est porté par la voix d’Amabelle, rendue avec justesse et poésie par Edwid-ge Danticat, une jeune Américaine d’origine haïtienne, inspirée, dont le style rappelle celui de Jacques Stephen Alexis, Charlie, le fils de La Fille de l'homme au piano (Folio), retrace et raconte l’histoire de Samère Lily, morte dans l’incendie de l’asile d'aliénés de Whitby, en Ontario, à l’âge de 49 ans.Née dans un champ à la suite d’une nuit d'amour vécue au même endroit, Lily est une enfant qui veut sauver quiconque est en détresse, y compris (et surtout) les animaux.Mais elle est aussi atteinte d'un mal étrange, une sorte d’épilepsie qui accapare sa mère, Ed, jusqu'à ce qu’elle épouse le père du père de sa fille.Cet homme ambitieux isolera Lily du reste de sa famille, histoire de sauver les apparences.Timothy Findley, dont le récent roman Pilgrim suscite beaucoup d’admiration, a écrit une saga familiale qui (comme toute bonne saga) cache dans ses tiroirs des secrets honteux.Mais on comprend que les camoufler ne permette pas de les neutraliser.On a toutefois l’impression que l’auteur a laissé tomber un ou deux personnages importants en cours de route, surtout celui d’Ed, la mère de Lily, qui, après son mariage, devient si soumise qu’on se demande s'il s’agit de la même femme.On enchaîne avec une autre histoire de femme avec le roman d'Henning Mankell, un Suédois dont l'œuvre attire elle aussi de plus en plus l'attention.La Cinquième Femme (Points) est un polar captivant, bien que le lecteur apprenne d’entrée de jeu qui est responsable de meurtres sa- diques commis dans les environs dYstad, ville située dans le sud de la Suède.La tension du lecteur est davantage liée aux tâtonnements de l’inspecteur Wallander et de son équipe, qui tentent de trouver l’auteur de ce qui ressemble de plus en plus à des vengeances.Parallèlement à l’enquè-te, Wallander doit faire le deuil de son père, décès auquel il a à peine le temps de penser, travail oblige.Cette intrusion de la vie intime dans un genre viril confirme le talent d'Henning Mankell pour représenter l’humanité de ceux et celles dont le lot est de débusquer les auteurs d’actes violents de plus en plus ahurissants.«Je raconterai au monde entier ce que j'ai vu en Afrique», dit Leah Price, une des quatre filles de Nathan Price, un pasteur baptiste de Géorgie qui s’installe en mission au Congo belge en 1959.Il sera encore en poste en 1960, année où les Congolais vont revendiquer leur liberté.Tous les membres de la famille seront marqués par l’événement.Les Yeux dans les arbres (Rivage Poche), de Barbara Kingsolver, est un récit à plusieurs voix qui livre plusieurs points de vue sur l’Afrique, comme autant de manières de réagir au continent noir.Ça se lit lentement.Lecture en cours, donc, mais suffisamment avancée pour la recommander.Dépaysement assuré.Avez-vous lu Robert Cormier?STÉPHANE BAILLARGEON LE DEVOIR Robert Cormier, ça vous dit quelque chose?Pas étonnant.La banque de données compilant les quinze dernières années de presse au Québec ne mentionne son nom qu’à deux reprises, pour des recensions de son livre De la tendresse, paru en 1999 à l’École des loisirs.L’histoire effrayante d’un jeune tueur en série racontée de manière «détachée», pour ainsi dire immorale.Chaque fois, Robert Cormier est banalement présenté comme «un écrivain américain».C’est le cas.N’empêche, le nom intrigue un peu, non?, surtout de ce côté-ci de l’Amérique fiançaise.Alors voilà ce que révèle une autre plongée dans le cyberespace.Ce Robert Cormier naît en 1925, à French Hill, une banlieue franco-canadienne de Leominster, Massachusetts.Le petit Robert, deuxième enfant d’une famille de huit, dé» eide très tôt, au seuil de l’adolescence, qu'il vivra par et pour les mots.Après ses études universitaires, il se fait d’abord rédacteur publicitaire pour une radio de sa petite ville, puis journaliste et editor au Fitchburg Sentinel, où il travaille un bon quart de siècle.En même temps, Robert Cormier publie des nouvelles dans des magazines comme le Saturday Evening Post et surtout des livres pour les adolescents, «des romans superbement construits» qui lui valent rapidement les éloges de la critique internationale.The Chocolate War, paru en 1974, connaît un important succès populaire et est maintenant considéré comme un des meilleurs livres pour la jeunesse du XXe siècle aux États-Unis.Ce n'est déjà pas banal.Pourtant, il y a encore plus intéressant, vu d’ici.Tous ses romans, ou presque, se déroulent à Frenchtown, le quartier francophone de la ville imaginaire de Monument, en Nouvelle-Angleterre.Ses personnages portent des noms familiers à tous les Québécois (Leblanc, Garnier, Chevalier.).Certains d'entre eux, surtout les plus vieux, s’expriment encore en français.Bref, avec tout ça, on se demande pourquoi aucun éditeur québécois n'a mis la patte sur cette œuvre.Shame on you, comme on dit là-bas.On se dit aussi qu’il faudrait vite interviewer cette perle rare, lui rendre visite, lui tirer le portrait.Seulement voilà, il est trop tard: Robert Cormier est mort il y a quelques mois, en novembre 2000.Shame on us.Les Héros, écrit en 1998, paraît donc à titre posthume en français, toujours à l’École des loisirs.«Je m’appelle Francis-Joseph Cassavant, dit l’incipit, je viens juste de rentrer à Frenchtown, le quartier français de Monument, la guerre est finie et je n’ai plus de visage.» Bang.Le ton coup-de-poing est donné et sera maintenu pendant tout le texte, dans cette langue simple, belle, toujours juste, une sorte de «prose journalistique», selon une formule autoexplicative de l’auteur.Francis a été défiguré sur un champ d'honneur de l’Europe nazie.Il s’est jeté sur une grenade pour couvrir ses camarades.Son geste lui a valu la Silver Star, la médaille des héros.Le récit s’organise autour d’un va-et-vient temporel.On apprend qu’en 1941, à 15 ans, l’orphelin Érancis a trafiqué son extrait de naissance pour s'enrôler dans l'armée américaine.On comprend qu’il voulait fuir la belle Nicole Renard et en même temps lui prouver son courage.On découvre qu’un certain Lairy LaSalle, qui a lui aussi reçu une Silver Star, a été mêlé à cet enrôlement forcé en bousillant, un soir, la vie de Nicole.On suit le survenant qui erre dans sa ville avec une seule obsession: se venger de Larry.«Montrez-moi un héros et je vous écrirai une tragédie», dit une phrase de F.Scott Fitzgerald placée en exergue du roman.On est loin du vécu à la petite semaine.Le réalisme de Robert Cormier n’a rien à voir avec ce qu’il nommait lui-même «la réalité télévisuelle», l’objectivité de pacotille.Le monde qu’il décrit est dur, laid et cruel.Les petites histoires y fusionnent dans la grande.Et ni l’une ni l'autre n’échappe à la loi du pire.Dans ce cloaque, chacun Dit des choix et en subit les conséquences.Tout le roman s’organise finalement autour d’un court moment de péché où la vie de Francis et Nicole bascule.La rédemption finale ne survient qu’au prix d'immenses sacrifices.Mais toujours, au long de ce récit de guerres extérieure et intérieure, l'antihéros des Héros, seul, défiguré, cette ombre d'homme, se bat pour conserver sa dignité humaine, se retrouver lui-même.Robert Cormier a écrit une tragédie qui laisse comme une plaie dans l’âme.Son dernier livre aura été mon premier.Et je vais vite m'envoyer les autres sous le coco illico, parce que, franchement, la rencontre a été exceptionnelle.LES HÉROS Robert Cormier L'École des loisirs, coUection «Médium» Paris, 2001,137 pages fell Robertl Cormierfel Blés Héros * LE I) E V (M R .LES SA M EDI 2 S E T 1» I M A N i II E 2 !> .(Ill I E T 2 O O i) r> Livres L'EST EN WEST >Vi La côte, l’oiseau, la toile de Picasso •Ce dont je me souviens relève plutôt de ce qui m 'a ete raconté.Et s’il m'arrive parfois de donner vie à une photo qui porte mon nom, je dois dire que cette petite fille, je ne la connais pas.» Rachel Décarie Quattro Changement de programme.Vous serez d'accord avec moi dans une colonne: faut être prêt à tout dans ce périple, et savoir tirer leçon du reste.Savez ce que c’est, deux amis d’enfance, deux petits garçons, ça joue, ça gage, ça se dispute le titre de meilleur lanceur de la paroisse, puis ils vieillissent, l’un écrit, l’autre peint, et des fois ils luttent comme dans le temps, pour voir où ils rouillent Robert-ami-peintre-cinglé a encore pas mal de punch malgré sa tète blanchie à la chaux et ses 85 kilos pas tous en muscles, mais ça a tout de même fini 1-1 dans les «OK-OK-OK!» (qui veulent dire, rappelez-vous: lâche ta prise, t’es en train de me tuer).Mais quand moi je lui ai fait avouer ses mots doux (petite clé bras/cou toute simple, par derrière), il est tombé à la renverse, ce gueux.Sur l’écrivain.Une côte fêlée, deux cassées.(Et un délai de cinq jours avant d'aller consulter le toubib parce que je pensais que la douleur était musculaire — eh, pas moi, vingt ans à faire tous les sports du monde sans rien briser, je ne m’attendais pas à ce que la fracture vienne du poids de l’artiste.) Le médecin, Adam Zxxllylttt, chic type, un Polonais, constatant que je me baladais avec des côtes cassées depuis cinq jours, m’a dit: «Avez-vous une idée dé vôtré résistance à la douleur, monsieur?» Je l’ai regardé, et puisque le savoir me redonne toujours un peu d’allant, j’ai dit: «Qui vous a raconté que j’étais amoureux?» Il a éclaté de rire, ce que je ne suis pas encore capable de faire, et m’a confié qu'après deux semaines d’anti-inflammatoire, je vaquerais normalement, que je ressentirais de la douleur entre trois et six mois, mais après plus rien.Si ce que ce Polonais dit est vrai, je souhaite des fractures à tout le monde.Alors, moi qui voulais gagner Rimouski avec Aurélie, j’ai plutôt rôdé autour de la clinique vétérinaire, sans trop m’éloigner.Trois-Rivières, Nicolet, le traver-^ ^ ^ sier à Sorel.Du bonbon.(Aurélie a été reconnue par Claire Cusson, gentille dame, dans le coin de Saint-Barthélémy.Vous nous habitâtes un beau moment, Claire, merci d'avoir osé nous parler, Aurélie pense que vous êtes une voyante.) Bien pour dire que tout ce qu’on sait, c’est bel et bien qu’on ignore tout.Mais je me ferai le Bas-du-Fleuve un peu plus tard, et j’y rencontrerai quelques-unes des personnes qui m’y ont si bellement invité, je vous tiens au courant * rc p / uy >Y A» yf] ,W.\ ,f ¦ .'7iK «Le 26 avril 1937, des ariateurs allemands bombardaient la petite ville basque de Guernie œuvres maîtresses d’un peintre qui a marqué ce siècle, Pablo Ruiz Picasso.» Jean Pierre Girard L’oiseau, l’âme, la conscience, le bon sens Mais c’est pas tout, ça, vous ne me lisez pas que pour les joies de l’amitié.Sur la droite de l’autoroute 40, à la hauteur du lac Saint-Rerre, près de Pointe-du-Lac, un huart à collier (avec un t pour l’écrire comme sur les billets de vingt).Accroupi, le cou tendu en forme d’appel à la race.Puisque je vais si lentement, puisque j’ai si mal aux côtes, je l’entends, moi, et je le vois, qui nous regarde tous nous précipiter, alors je m’arrête, je recule, j’avale, je suis heureux que la petite ne soit pas avec moi parce que déjà je sais.Immobile, le huart, mais les yeux pleins de vie — regard franc des soldats de première ligne, trois secondes, puis tremblements, yeux de merlan frit, comme s’il voyait le pape à l’envers, et puis à nouveau, trois secondes, sa lucidité suppliante posée sur moi.L’artiste C’est l’arrière-train qui est le plus tou- f ché.Les pattes arrachées, en fait.Le sang n a pas est caillé, la blessure est vieille d’une heure , .à peu près.Il a dû essayer de décoller du a expliquer, terre-plein sans attendre le feu vert, et y alors une voiture.a aPP^QUer J’aurais pu lui donner un dé à coudre llrl aicpm.re de quelque chose de fort et dégager — c’est d’ailleurs ce que Gingras, dans La SUj- l’oeuvre.Presse (20.05.01), dans la foulée du Service canadien de la faune, nous recomman- S’il le fait, de de faire.(Non mais c’est quoi l’idée, i Seigneur?On nous suggère de mesurer il la réduit, notre compassion, de la doser, de l’économiser?Foutaises.On nous invite surtout à ne nous mêler de rien, et à ne pas utiliser ce qui peut nous rester de bon sens dans un monde ou une épaisse, accidentée de la route parce qu’elle était saoule, poursuit son employeur de lui avoir offert un bar-open, et gagne.Un monde où un cinglé qui a mis un chat vivant dans un micro-ondes a eu gain de cause devant les tribunaux contre la compagnie qui avait omis de spécifier dans le mode d’emploi de l’appareil qu’il était peu recommandé de le mettre en marche avec un animal vivant à l’intérieur.Oui, madame-monsieur, gain de cause, c’est ça votre monde.Une société de droits, qui perd le contact avec le bon sens.Ne confondons jamais le droit avec la justice ou le bon sens, s’il vous plaît ni le juge avec le père, même si c’est souvent ce qui se passe quand la faune, les hôpitaux ou les forêts sont gérés à partir d’un édifice X.) J’aurais pu dégager, donc, mais je me suis pas fié à la SCF.Je suis retourné au West Je savais que je ne pourrais pas rouler en emportant dans ma vie cette image de canard charcuté, à l’agonie.J’ai pris un sac non étanche, j’ai avalé de nouveau, j’ai mis un gros caillou dedans.Ma décision ne sera peut-être pas populaire, mais je crois qu’on appelle ça agir en son âme et conscience.Chaque fois, à la hauteur du lac Saint-Pierre, jusqu’à être gâteux, je vais y penser, c’est certain.Je ne suis pas fier, pas éteint non plus, et surtout pas fautif.J’ai juste l’impression d’avoir abrégé quelque chose d’horrible, et prouvé mon humanité.(Ça s’est joué, lui et moi, assez calmement, je veux vous le dire.Il vous salue du reste, et il m’a demandé de rester persuadé qu’il réclamait de la compassion, et ça j’en ai plein.) Mais je me demande tout de même pourquoi je suis apaisé qu’Aurélie n’ait pas assisté à ma décision.Faudra que je me parle de ça.J’aurais été mieux dans le Bas-du-Fleuve, c’est sûr, et plus à l’aise de lester ainsi une livre de crevettes.Vous auriez fait quoi, vous?dites-moi.Et l’euthanasie?au fait, dites-moi aussi.Aider les truckers Oui, bon, quand même, je sais.On va se changer les idées.Une dame de Beauport, Flora, me demande comment aider les camionneurs.Alors Flora, vous roulez 90-95 sur l’autoroute.Vous allez évidemment vous faire doubler à bon rythme par les truckers, mais vous pouvez aider ceux qui le feront à une vitesse humaine.Quand le derrière de leur conteneur dépassera d’une dizaine de pieds le devant de votre voiture, faites deux appels de phares successifs, un long et un plus court, afin qu’ils puissent savoir qu’ils peuvent se rabattre sur la droite sans vous toucher.En somme, vous devenez leur ange.Voyez comment ils vous remercieront, lumière blanche côté passager, à la hauteur du miroir, ou alors clignotants de gauche en se rabattant sur la droite, ou encore ils fermeront leurs feux deux ou trois fois dans la nuit, et je vous jure, Flora, que si vous êtes un rien déprimée, si vous avez achevé un oiseau par exemple, le fait de voir ce mastodonte réagir à la fleur que vous lui offrez vous réparera un moment Et s’il ne répond pas à votre civilité, c’est probablement qu’il roule à 125, alors laissez-le aller au diable en espérant qu’il ne blesse personne en chemin.Guernica Le sens d’une œuvre, où le trouver, en existe-t-il un?Ouf.Délicate, votre question, Violaine A Mais bon, c’est l’été, je plonge.Dans l’un de mes 33 journaux d’écriture depuis août 1983, je retrouve ceci, mais sans la source (désolé).«Le 26 avril 1937, des aviateurs allemands bombardaient la petite ville basque de Guernica, lançant par là, sans le savoir, l’une des œuvres maîtresses d’un peintre qui a marqué ce siècle, Pablo Ruiz Picasso.Picasso, qui refusait généralement de commenter ou d’expliquer ses œuvres, révéla peu après la libération de Paris ce qu’il considérait être deux importants symboles de Guernica “Le taureau, dira Picasso, n’est pas le fascisme, mais la brutalité et l’obscurité.Le cheval représente le peuple.” Selon Picasso, le taureau serait donc l’ennemi.Certains critiques ont cependant conclu que, même chargée de brutalité et d’obscurité, la bête est aussi irresponsable que ses victimes, et que le regard qu'elle tourne vers l’horizon traduit autant le désarroi que le cheval terrorisé ou les femmes hurlantes.Si le taureau n’est pas l’ennemi, alors l’ennemi est absent de la toile, et cette omission revêt une signification glaçante: pour les victimes de la guerre moderne, l’ennemi demeure sans nom ni visage.Aussi ne recommandera-t-on jamais assez de lire directe- ment les textes originaux en écartant le plus possible les bibliographie?critiques, les commentaires, les interprétations.L’Ecole et l’Université devraient servir à faire comprendre qu'aucun livre parlant d'un livre n’en dit davantage que le livre en question.» C’est plein de mots, je sais, et assez phrasé, mais essayez de me suivre, Violaine.Je serai franc: je crois qu'on ne peut pas mal lire.En vérité, et au contraire, on ne peut QUE mal lire, dès qu’on attribue à une œuvre un sens déterminé qui n’est pas issu de notre relation intime avec elle.Picasso a raison, pour lui, mais il aurait pu continuer de se taire car il est, en même temps, absolument dans le champ.L’artiste n’a pas à expliquer, à appliquer un discours sur l’œuvre.S’il le fait, il la réduit.Picasso n’est pas plus dans la mélasse, cependant, que les tarés qui ont attribué tel symbole au taureau, et pas plus, donc, que ces écrivains superbes qui voudraient arrêter le sens de leurs textes en oubliant le pacte du diable, ou du bop Dieu; celui de la création artistique (le mot est de Eluard).Je ne sais pas si ce désir, cette tentation, nous guettent tous.Je sais qu’ils me guettent, moi, quand demain je voudrai livrer les clefs de mes textes, éclairer tel mot, avancer que ceci veut dire cela, et ramener ainsi les œuvres à leur seule dimension idéologique, ou à ce qu’on croit qu’elles veulent dire.En le faisant, j’enfermerais le sens, je le ligoterais à mon petit avis, je voudrais faire de moi un type qui possède des réponses, qui sait quel angle offrir à la caméra — et ça, je confirme, je ne sais jamais.Je vous fais peut-être un peu pomper, tous, ce matin, je sais, mais patience, j’achève, c’est pour mademoiselle Violaine.On ne peut donc que mal lire, mais c’est très bien ainsi, car le lieu à naître entre une œuvre et soi est singulier.Un bon prof va vous indiquer l’entrée d’une grotte, mais il ne l’explorera pas avec vous.J’ai passé six années de ma vie dans Les Inventés, l’explosion du sens, la souveraineté du lecteur dans sa construction.(Je me demande si je vais m’en relever, d’ailleurs.Cet été, je cherche de l’ouvrage, j’écris pour Le Devoir, je roule, je me sauve, je me gave de vos missives, je me brise des côtes; cette odyssée en West devient l’antichambre de mon prochain roman, son laboratoire, ou sa guillotine, je ne sais pas.Ça m’angoisse assez.) Et l’avenir du texte?insistez-vous.Je ne sais pas.Un souhait toutefois: des œuvres vues de plus en plus comme des instants de création, des sommes arbitraires (dont c’est la grandeur) , plutôt que des objets sur lesquels on a fini par mettre la main; des résultats gelés comme une banquise.(Et si vous avez la beauté de vouloir apprendre ce que je pense réellement de l’amour et de la liberté, relisez les deux derniers paragraphes en remplaçant «œuvre» par «être humain».) Prier Si je prie pour vrai?Seigneur, je: vais être immédiatement clair.Chaque fois que je pose un pied devant l’autre.Tous les jours où je tiens bon, sans offensive.Chaque phrase et chaque mot, dans cette petite marche vers l’humilité ou peut-être la piété, ça je ne sais pas, mais sans blague, oui.Je ne prie pas comme on me l’a enseigné, cela dit, j’y vais à l’envers.I.a compassion, l’indulgence, la fraternité, je les appelle.Et je suis à cela très fervent, ça suinte, je vous jure.Dieu est une merveilleuse métaphore, mais je ne voudrais pas d’une métaphore sur mon épitaphe.Ce sera: «Il a été Jean Pierre Girard», ou quelque chose d’encore plus court, si je le trouve.Finir par être qui on est, avoir appris à disparaître, dans une espèce de consentement tranquille, ça doit ressembler à ça, prier, d’ailleurs.(Et puis, je n’arrive plus à me révolter contre un individu pacifique qui croit quelque chose de différent, ou qui se trompe, voire qui me dénigre.Dans le fond, et ce sont peut-être les anti-inflammatoires de Zxxllylttt qui me font délirer, mais ASCH1V1S I K DEVOIR a, lançant par là, sans le savoir, l’une des dans le fin fond, l’important c’est de croire, et non pas tant ce à quoi on croit.Non?) DmdD Hoppilou, on voit que vous êtes réchauffés, là.Mots encore plus nombreux, et ça se parle dans les chaumières, vous m’en voyez fortaise (mais si, c’est un vrai mot, on joue).Suggestion de Pierre Théroux (qui emménage à Maple Grove avec l’Hélène qu’il aime, veinard).Il imagine Dieu, agonisant, revoyant en trois sœ condes sa vie (mais c’est l’éternité, ça, non?), et qui se demande: «Finalement, vais-je aller au ciel ou en enfer?» (Dieu, dans le bureau de l’orienteur, se demandant si Ses choix ont été judicieux.Singulier.Aurélie pense qu’il irait au ciel parce qu’D a essayé d’être bon.Moi, je crois à la notion d’homicide involontaire, alors je pense qu’il jouerait ça à ma petite vache a mal aux patios.Aurélie trouve l’idée chouette.) Message personnel Brigitte.Vous ne donnez pas de nom de famille.Vous ne donnez pas d’adresse.Tout ce que je peux vous dire, c’est: tenez bon.Nous flottons toujours à proximité d’une joie, elle est toujours imminente, même si on n’y voit plus rien.Tenez bon, les deux pieds dans la cendre, le temps de discerner où est le cadeau de l’incendie.S’il vous plaît.redactionfaledevoir.com Les anges de la route r et Sleeve, à deux ils n’ont pas mon âge.t de Québec, ils font la 132, entre Nicole! et Sopel, et pousseront jusqu’à Montréal après, puis les Etats.Je les prends en stop à Baie-du-Febvre, sanctuaire des oies blanches.Je leur demande, sot, s’ils étudient encore.) — On a pris une session sabbatique, dit Sleeve.Il est de quçlle année votre West?— 86.A dix-neuf ans, une sabbatique?Êtes-vous si fatigués que ça?— C’est ça le problème avec les plus vieux, reprend Audrey.Vous pensez qu’il faut être fatigué pour arrêter.J’ai pris ma pilule, au propre et au figuré.Je suis allé les déposer exactement là où ils le voulaient, à Sorel, dans le parc du centre-ville.Je les ai remerciés.J’ai pris le traversier.Je suis monté sur le |xmt du tra-versier.J’ai respiré un grand coup de fleuve.J’ai eu mal aux côtes pour la plupart d’entre nous.— c Perle d'Au y est qui ta chanteuse préférée, Aurélier — Jennifer Lopez.(Ça change toutes les semaines, mais ce n’est pas une raison pour ne pas s’informer.) — Ah ouais?(Et de me fredonner des paroles que la décence m’interdit de reproduire ici.) Mais, plus proche, disons.Québécoise?— Isa Boulay.Gît de me fredonner «Je ne sais plus comment te dire.», entendue 18 (XX) fois par jour à la radio, ce qui est bien la seule raison à mes yeux pour qu’une très bonne chanson devienne une lare, primo parce que ça écœure, secundo parce que ça prend la place de petits qui méritent d’être connus, quelqu’un au CRTC comprendra-t-il ça un jour?la diversité culturelle, ce n’est pas entendre les dix mêmes tonnes partout Oh pardon, je suis dans les perles d’Au, désolé.) — Isa Boulay?Ah, O.K.C’est l’fun.En as-tu d’autres?— Grand-maman.DOCUMENT Pensée de Pexil MARIE CLAIRE LANCTÔT BÉLANGER Celui qui se définit comme un intellectuel, aujourd’hui, n’est-il pas toujours un être en exil?À la fois dans l’appartenance et dans l’écart dans «cette tension vers l’infini», mouvement sans retour, sans arrêt possible.Sur la crête, entre les lieux.C’est du moins la figure qui ressort de ces deux entretiens menés, pour la radio, par Marie-Christine Navarro avec Julia Kristeva.Plus encore que la réalité d’être étrangère, venue de sa Bulgarie natale à Paris en décembre 1965.plus encore que son travail au cœur des mots et des textes, c’est à la psychanalyse que Julia Kristeva doit cette pensée de l’exil: «La psychanalyse m a conduite à penser que c’est l’exil qui me constituait, et non pas une appartenance.[.] L'exil est un processus qui est à la fins une souffrance et une élection, mais il est un chemin, un parcours.» En même temps, Kristeva se défend bien d’ainsi idéaliser «l’étranger», comme ce fut le cas pour la folie à la fin des années soixante.«L'inquiétante étrangeté est en nous.[.] Il y a toujours un fantôme du passé et de l’origine qui demeure dans l’étranger, sa crypte secrète.» Au travers des questions, Kristeva se raconte.De la petite fille avec son père à l'expérience de la maternité qui coïncide avec la fin de sa psychanalyse.De sa rencontre avec Sellers à celle avec Lacan, c’est surtout de son aventure intellectuelle et intérieure, de son exigence de travail sur les mots, sur la langue, de son écriture qu’eDe parle.Avec les errances à l'intérieur du groupe Tel Quel au cours des années soixante-dix, le voyage en Chine et le désenchantement qui s’ensuit jusqu’à cette belle et profonde notion de «révolte» qui a guidé son enseignement et sa recherche dans les textes littéraires et philosophiques, ces dernières années.Aussi, de la convergence entre le littéraire et le psychanalytique: «Et si l’analyste lit beaucoup, c’est pour s’imprégner lui-même de cette expérience de l'écrivain qui est à la fois sensorielle, sexuelle, passionnelle, mais aussi de langue, de rhétorique et d’interprétations.» Pensée qui, de l’espace privé, débouche sur le social: critique de l’échec du melting-pot américain et de la globalisation qui ne se fait que sur le plan économique; inquiétude face au dogmatisme, qu’il soit religieux ou féministe, ouverture vers le sacré nécessaire à l’homme et aussi l’athéisme: Kristeva souligne combien «l’expérience analytique (et d’une certaine façon l’expérience esthétique) consiste à maintenir le besoin de sens, la nécessité même de l’illusion sans les enfermer dans des absolus».Reprenant des éléments d’un de ses livres, Lés Nouvelles Maladies de l’âme, elle rappelle la forme nouvelle de la plainte entendue en analyse.«Beaucoup de personnes ont du mal à se représenter leur conflit, leur passion, leur drame, leur trau- matisme.» D’où les passages à l’acte, les violences, les toxicomanies, les maladies psychosomatiques.Par ailleurs, elle se permet également de parler du bonheur «Il y a un bonheur et (.) ce bonheur est le deuil du malheur.(.) Il ne s'agit donc pas d'une naïveté qui brandit des promesses, mais simplement d’une traversée de la dépression.» Deux entretiens: le premier, le plus intéressant et le plus consistant, date de février 1998; le second, antérieur, de décembre 1988.Pourquoi avoir repris le plus ancien?Pour montrer la cohérence et le développement d’une pensée, avec dix ans d’écart?Rien, sinon quelques précisions, dans la dernière partie du petit livre, qui ne soit déjà inscrit dans la plus ré- cente rencontre.La préface de Marie-Christine Navarro aurait pu être moins hagiographique et plus explicative a propos des moments de rencontre et des raisons du redoublement.Néanmoins, l’intérêt pour Julia Kristeva reste soutenu.Peu de penseurs, et encore moins de femmes, ont ce courage de livrer à nu une pensée en mouvement en une élaboration si riche, si claire et si précise.AU RISQUE DE IA PENSÉE Entretiens avec Julia Kristeva Marie-Christine Navarro L’aube, coll.-intervention» Paris, 2001,130 pages « I K l> K V O I K , IKS S A M K I) I 2 X K T I) I M A \ ( H K 2 !» -I I I I.I K T 2 0 •( I -^ Livres *»- Hommage Pour saluer Georges Dor ARCHIVES LE DEVOIR Georges Dor en 1968.Connu surtout pour une chanson, Georges Dor aura aussi été, dès 1989, un romancier.Une chanson lui avait valu d’être célèbre.Elle aura poursuivi pendant toute son existence l’auteur de La Manie, disparu cette semaine.Poète, polémiste, il était aussi romancier.C’est à ce dernier aspect de son œuvre que s’attachait Gmis Cornellier, dans un article publié dans la revue Combats à l’automne 1996 et que, pour la circonstance, nous reprenons ici.LOUIS CORNELLIER Georges Dor.Ce seul nom, c’est inévitable et pas du tout négatif, aussitôt entendu ou évoqué, suffit à ramener en bouche un air que le temps n’a pu émousser: «Si tu savais comme on s'ennuie/A la Manie [.] Cent fois cent fois c’est pas beaucoup pour ceux qui s’aiment.» On dit Georges Dor, et tout de suite on pense à la belle époque des chansonniers québécois, des poètes qui faisaient rimer vie et pays, d’un nationalisme joyeux, vivifiant, porteur de possibles désormais à portée de main.Mais Georges Dor, c’est aussi, depuis 1989, le nom d’un romancier québécois dont l’œuvre contribue à rappeler au lecteur d’aujourd'hui, souvent imbu de son talent d’individu moderne et évolué à qui l’on n’en passe pas facilement, que l'être humain ne se fait pas tout seul et que les parcours individuels s’inscrivent dans l’histoire, petite ou grande, de même qu’ils subissent les contraintes sociales.Pin ce sens, saluer Georges Dor, en plus de souligner la qualité de ses œuvres, c’est aussi une manière de rendre notre attachement à notre coin de pays (qui est petit mais qui porte un grand ciel, comme l’écrivait Jacques Perron) et aux gens d’ici, surtout les humbles, qu’ils l’ont fait être ce qu’il est.L’œuvre romanesque de Georges Dor relève du genre populaire qui, pour emprunter les mots de l’éditeur de l'Histoire populaire du Québec (éd.Septentrion, 1996) de Jacques Lacoursière, pourrait se définir ainsi: «populaire parson sujet — le peuple — et par son style, c’est-à-dire une écriture simple et captivante».George Dor n’est pas un grand romancier au sens où l’on entend habituellement cette expression.Ses procédés narratifs ne révolutionnent rien et son style n’a pas non plus d’éclat vraiment particulier.Néanmoins, ses quatre romans publiés à ce jour offrent au lecteur un univers cohérent et présentent des qualités de style, mais surtout de contenu, qui méritent, à mon avis, d’être salués et visités.Quatre romans, donc: Je vous salue, Marcel-Marie (1989), Il neige, amour.(1990), Dolorès (1992) et D’ Fils de l’irlandais (1995), tous publiés chez Québec Amérique.Quatre romans distincts, qui se suffisent à eux-mêmes, mais qui tous se rejoignent sur le terrain de ce que la critique Gabrielle Pascal (Lettres québécoises, printemps 1998) a appelé une «sensibilité nostalgique».Georges Dor, en effet, est un romancier pour qui le passage du temps, et les changements de mentalité et de mœurs qui l’accompagnent, demeure un concept clé pour comprendre l’être humain et sa destinée.Un romancier social De Je vous salue, Marcel-Marie au Fils de l’Irlandais, on retrouve une constante dans l'œuvre, un parti pris en faveur des humbles contre celui des superbes, et un regard plutôt caustique, mais qui laisse parfois passer une pointe de tendresse, jeter sur la figure du parvenu dont Anne-Aimée Jancile {Je vous salue.) représente le stéréotype.Petite campagnarde, au même titre que Marcel-Marie Moineau, la Ja-nelle a marié un avocat de la ville afin de pouvoir tirer du grand, ultime achèvement pour elle.«Comme son mari, elle comprenait mal l’entêtement de certains Canadiens français à reprocher leur unilinguisme aux anglophones du Québec, alors qu’eux-mêmes ne par- laient qu'une langue, et mal de surcroît.Elle ne comprenait pas davantage leur refus d’apprendre la langue de Shakespeare, cet immense poète» (p.90).Dor, dans ses quatre romans, aime bien pratiquer, en arrière-plan des intrigues qu’il met en place, l’art de la chronique historico-sociale du Québec, surtout celui des années 1930-1980.Et toujours, l’évolution individuelle de ses personnages est liée à celle de la société québécoise, de façon plus particulièrement évidente dans Je vous salue, Marcel-Marie et dans II neige, amour.L’abstraction psychologique ne semble pas l’attirer beaucoup.Même dans leurs façons de ressentir et d'aimer, les personnages de Georges Dor sont marqués par leur appartenance sociale.Bien sûr, comme il l’écrit, «il n’y a pas l’amour des humbles et celui des superbes» (Je vous salue., p.110), mais il accorde à celui des humbles, quoi qu’il en dise, une vérité, une beauté du dépouillement qu'il refuse à celui des superbes.Dans Dolorès, cela se fait de manière moins marquée, mais ii n’en demeure pas moins que son illustration d'un univers d'assistés sociaux désœuvrés est empreinte d’une tendresse plus profonde (ce sont d'ailleurs eux qui possèdent les clés de l’énigme) que celle, jamais méchante ou méprisante pour autant, qu’il fait du groupe de petits-bourgeois qui occupe pourtant la majeure partie de cette œuvre, sans contredit sa mieux construite sur le plan narratif.Le roman populaire social est trop rare, au Québec, pour que l’on se prive de fréquenter un auteur pour qui cette expression constitue presque un pléonasme.Si, comme je l'ai écrit précédemment, la chronique historico-sociale du Québec est présente dans tous ces romans, il faut toutefois insister, à cet égard, sur le plus récent Le Fils de l’Irlandais, le plus ouvertement historique de tous.Ce livre, dont l’objectif affiché est de faire revivre un aspect souvent oublié de notre histoire: l’arrivée massive d’Irlandais venus s’intégrer, dans plusieurs cas, à la société québécoise du XDC siècle, présente une intrigue très linéaire afin de laisser toute la place au propos à très forte teneur humoristique.L’auteur ne ménage pas les parenthèses pédagogiques afin d’illustrer sa thèse, qui consiste à établir que Canadiens français et Irlandais, victimes d’un mépris non dissimulé de la part des Anglais conquérants, ont été, parfois même à leur insu, frères dans la résistance.«C’est de lui aussi [le capitaine Simard] que les Irlandais reçurent leur première leçon d’histoire du Canada: Jacques Cartier en 1534, Champlain en 1608, Lévis, Montcalm et la Conquête anglaise en 1760, la déportation des Acadiens, les troubles de 1837 matés par l’armée anglaise, aidée de mercenaires allemands.But everything is quiet around here now! ajouta Simard.Terence vit dans les événements que leur relata le capitaine des similitudes avec la situation des Irlandais» (pp.20-21).Le Fils de l'Irlandais est, à proprement parler, un roman à thèse et du terroir.Certains, et c’est le cas, entre autres, de Frédéric Martin de Lettres québécoises (été 1996), qui a parlé d’un «récit mineur et décevant», trouveront qu’il se dégage un parfum passéiste dans ce roman et ils n’auront pas tout à fait tort.Pour ma part, cependant, j’avoue que la stratégie de Georges Dor, qui consiste ici à doubler le propos historique d’un roman d’amour en deux temps forts, m’a plutôt conquis.J'y ai appris tout en me di- vertissant N’est-ce pas là la preuve de réussite pour un roman historique qui se veut populaire?Saluer Georges Dor sans parler de la place centrale qu'occupe le discours amoureux dans son œuvre n’aurait aucun sens.Sur ce plan, aucun des quatre romans n’échappe a la description.Tous, sans exception, ne sauraient se lire en faisant abstraction de cette facette.Bien sûr, Il neige, amour.y est presque exclusivement consacré.Cependant les trois autres reprennent aussi, à leur façon, cette question formulée de manière rigoureusement identique dans Je vous salue, Marcel-Marie (p.110) et dans II neige, amour.(p.18).«Qu’est-ce qu’on aime quand on aime?» Les réponses proposées par Georges Dor se situent au cœur de son œuvre et empruntent à un lyrisme qui n’exclut pas une certaine mystique des corps propres au catholicisme: «Ceux qui se moquent de l’espérance d’un au-delà, s’ils souhaitent parfois mourir en serrant une dernière fois contre eux un corps désirable, c’est que toute étreinte contient une part de l’éternité qu’ils injurient» (Il neige.p.138).Dans sa critique assassine du Fils de l’Irlandais, Frédéric Martin s’en prend justement à cet aspect de l’œuvre.«Deux femmes, deux histoires d’amour à raconter, mais toujours le même ton dont les envolées frappent sans complexe jusqu'aux cimes du ridicule.Georges Dor était décidément plus inspiré au temps de La Manie.* (Lettres québécoises, été 1996).Il est vrai que Dor se fait parfois emphatique, autant lorsqu’il décrit l’émoi amoureux (mais n'est-ce pas là le propre de cet état?) que lorsqu’il moralise.Ailleurs cependant, surtout quand il s’attache à cerner le sentiment amoureux tel que vécu par les modestes, le registre se fait plus juste, mieux maîtrisé.Ainsi, parlant des nouveaux époux Lavelle-Watkins (Le Fils de l’Irlandais) nouvellement installés dans le huitième rang de Saint-Germain de Grantham (lieu fétiche de l’auteur, que l’on retrouve aussi dans Je vous salue, Marcel-Marie), il écrit «Étaient-ils heureux dans la forêt qu’ils reculaient un peu plus chaque année, afin de pouvoir cultiver la terre?Mais qu’est-ce que le bonheur?En plus de devoir inventer leur vie, sur le plan matériel, ils devaient puiser en eux-mêmes la première et l'ultime joie, celle d’exister, nulle distraction ne venait les soustraire au bruissement de leur être, nulle rumeur ne couvrait le murmure de leurs âmes et, à moins d’avoir quelque vice secret, nulle frivolité n’encombrait leurs cœurs» (p.156).Le discours amoureux de Georges Dor inclut la sexualité mais ne s’y résume pas.N’est-ce pas lui qui écrivait dans La Presse, il y a quelques années, que «plus on s’approche des penseurs, plus on s’éloigne des sexologues»?On comprend que les fans de Claire Bouchard n’apprécient pas beaucoup.Pourquoi donc, enfin, saluerais-je Georges Dor?Pour toutes ces raisons.Pour le parti pris des humbles.Parce qu'il lutte, à sa façon, contre l'aliénation culturelle en faisant de ses romans des lieux de mémoire, des univers où les destinées individuelles s’inscrivent dans l'histoire nationale, la marquent et en sont marqués.Parce qu’il assume, au lieu de le mépriser, notre passé de misère et d’indigence culturelle et qu’il contribue, ce faisant à éviter qu’il ne revienne en force sous d’autres masques.Parce que son œuvre nous redit sans cesse que l’être humain comporte une part de mystère qui constitue sa gran-deur et que les modesties en sont peut-être les plus dignes porteurs.Parce que, pour toutes ces raisons encore une fois, il me semble qu’il serait plus pertinent — et j'en ferai sursauter plusieurs en l’écrivant mais bon — d'enseigner ces choses à nos étudiants, qui les concernent au premier chef, que de la prose française du XVIIe ou du Marguerite Duras.Parce que.Je vous salue, Georges Dor! P.-S.Je vous salue, mais vous attends de pied ferme si votre projet, annoncé par L’actualité il y a quelques mois, de discréditer la qualité de la langue française au Québec se concrétise.Là, je ne suis plus d’accord.Onzième édition du Festival de Trois Plonger dans l’univers des mots SOURCE FESTIVAL DE TROIS Clarice Lispector a publié son premier roman à 19 ans.^ y y, CAROLINE MO NT PETIT LE DEVOIR Elles ont consacré leurs études et leur passion à la littérature fé- La revente du 22 juillet au 26 août Cocktail samedi 28 juillet de 15h00 à 19h00 Alleyn, Alloucherie, Arp, Baxter, Bellemare, Bergeron, Bertrand, Cadieux, Collyer, Charrier, Cloutier, Comtois, Connolly, Daley.Daudelin, Dickson, Dubuc, Dumouchel, Elliott, Evergon, Perron, Flocon, Flomen, Gagnon, Gaucher, Goodwin, Guerrera, Hopkins, Hurtubise, James, Johnson, Jonas, Kelly, Krausz, Lagacé, Lavoie, Leduc, Levasseur, London, Martin, McEwen, Poirier, Rabinobitch, Racine, Radecki, Simard, Simonin, Sorensen, Sullivan, Toupin, Wery, Whittome, Wieland, Wilson Galerie Art Mûr encadrements 3429 Notre-Dame O.514 933 0711 minine.Aujourd’hui, leur savoir est mis en valeur par l’équipe du Festival de Trois, qui prend l’affiche encore cette année, pour sa 1 Ie édition, chaque lundi soir, du 30 juillet au 27 août, à la Maison des arts de l aval.L'événement n'est pas exclusivement féminin et veut faciliter la diffusion d'œuvres littéraires dans la société, avec des mises en lecture de textes classiques et modernes.ou les sculpteurs dEden Roland Detisle.Claude Duhamel, Thérèse Grondin de Concourt, Françoise Guénette, Cynthia Heuser-Rousselle, Francine Laurin, Denis Leclerc.Louise Lemire, Gérard Papin, Danielle Raymond.Marlène Roy, Suzanne Tardif-Berberi, Thérèse Thibeault.Cyntht* Htunr-gousstllt louis* Ifmlrt jusqu'au 29 août Heurts de visite : les mercredis et les jeudis de 13 h à 17 h.les vendredis de 13 h à 21 h.les samedis de 12 h à 21 h et les dimanches de 12 h à 17 h.L'entrée est libre.Autoroute 15 : sortie 7.direction boulevard de la Concorde.Métro Henn-Bourassa autobus 40 ou 61 - .y #MU • sourci; skoi.Les artistes ont poétiquement nommé Hypothèses d'amarrages l’implantation de tables à pique-nique dans la ville, dans ces lieux laissés pour compte dont regorge la ville, qu’ils se trouvent à proximité des échangeurs, des autoroutes ou en périphérie des surfaces résidentielles.vaux antérieurs des artistes ont déjà pu donner un aperçu.Les complices en effet n'en sont pas à leurs premières armes en la matière.Des sites urbains, ils en ont exploré plus d’un, les retournant sur eux-mêmes, y pratiquant des accidents pour en rendre la fréquentation différente ou à tout le moins consciente.Leur attachement aux espaces urbains indéterminés, dont le terrain vague est exemplaire, s’impose quant à lui de projet en projet jusqu’à constituer la clé de voûte de leur démarche.Contrairement à d’autres pratiques faisant de l’espace public leur terrain d’inscription, Hypothèses d’amarrages ne nécessite pas la présence de ses auteurs.On se rappelle à ce titre les sorties de Dévora Neumark l’été dernier au métro Frontenac, où elle cultivait L’Art de la conversation dans un salon temporairement monté pour l’occasion.A travers la performance de l'artiste, l’espace public était repensé en laissant la place à la parole et aux échanges intersubjectifs.Bien que Prost ait déjà expérimenté un projet impliquant sa présence — il s’introduisait sur des sites pour rencontrer des gens et y vivre quelques jours à l’intérieur d'un abri —, la réussite de ces amarrages se joue quant à elle dans la capacité de la table à rendre des échanges sin guliers et pluriels envisageables là où ils sont structureliement proscris.Dans la foulée du Néerlandais Rem Koolhaas, plus près d’un registre proprement urbanistique donc, le duo se livre ainsi à une valorisation concrète des sites laissés en marge, ces refoulés des utopies modernistes dont les visées programmatiques redoutaient particulièremenl les zones laissées grises et autres irritants visuels.C’esl avec cette proposition d’une nouvelle gestion des espaces urbains que la saison des Commensaux chez Skol se lcr- mine — mais peut-on vraiment parler ici de clôture?—, laissant le dernier mot à la ville el à ses usagers.Si le hasard ne vous conduit pas à ces lieux, ce qui en toute logique constitue un peu le cœur de l'affaire, vous pouvez consulter le silt' Internet conçu par Prosl et Lévesque afin de vous mettre sur la piste.Mais il ne faudrait pas vous attendre à nécessairement «voir» quelque chose.Fquipez-vous plutôt d’une thermos de café et de quelques sandwichs afin de bien mesurer, en y passant du temps, l’intelligence dont ce projet est porteur.tvww.antarrages.com ÉVÉNEMENTS OASIS GRATUITS Taoût 12-15 h Galia Eibenschutz perforrrance au Parc Jeanne-Mance 2 août 12-15 h Galia Eibenschutz performance au Parc LaFontaine 17- 19 h Galia Eibenschutz performance au Parc Mackenzie King (près de la Galerie) 18- 20 h Instant Coffee cocktail à la Galerie 16 août 18-20 h Lance Blomgren & Yvette Poorter lancement du livre d’artistes à la Galerie 23 août 12-24 h lone twin performance au 4848, boul.Saint-Laurent Des visites commentées de l'exposition OASIS sont offertes gratuitement du mardi au vendredi et le dimanche de 11 h à 16 h jusqu'au 26 août.t Galerie Liane et Danny Taran Centre des arts Saidye Bronfman 5170, ch de la Côte-Ste-Catherine, Montréal (Québec) H3W 1M7 .îiïîyyri-YiG.(514) 739-2301 www.sbca qc.ca La Gâterie remercie te ministère de la Culture et des Communications du Québec, le Conseil des arts de la Communauté urbaine de Montréal et le Conseil des arts du Canada.BAIE-SAINT-PAUL 2001 L’ÊTRE AU MONDE 4 INTERNATIONAL \ \ du 3 août au 3 septembre Les artistes invités: Richard Conte • Lauréat Marois • Chartes Pachter FORUM, CONFÉRENCES,TABLES RONDES.DANSE.POESIE,THÉÂTRE.MUSIQUE DU 23 JUIN AU 23 SEPTEMBRE AU CENTRE D’EXPOSITION 23, rue Ambroise-Fafard «PEXPO-ÉVÉNEMENT» «REVOIR LA 18* ÉDITION DU SYMPOSIUM» L* Symposium tubvcntionné par: CONSEIL DES ARTS ET DES LETTIIES DU QU EMC 1*1 PATRIMOINE CANADA CONSEIL DES ARTS F> OU CANADA BANQUE NATIONALE â LA COLLECTION « commandité par: LOTO-QUÉBEC TÉLÉ-QUÉBEC • POWER CORPORATION • LE DEVOIR * LE SOLEIL Ranteignement: (418) 41S-168I www.centrcdart-bsp.qc.cR -H.;¦ - * CE DIMANCHE 29 JUILLET LËS BEAUX DIMANCHES au f'ortlennox présentent 1 ardi-Barda : Miqu^plkllfrique québécoise Ji Saison 2001 Présentés par m Csméléôn RENSEIGNEMENTS : \'t>V k**tr*„* Sard-Pauf-da-ffe QtiAwç.Canada' KM 1G0 T*i.;(«SOI 291 *5700 ï^ir tokhit 291 -4389 MÉCHOUI BÉNÉFICE saison 2001 Le 1# août en soirée, tes Amis du Fort Lenno* voue mvilenl à un méchoui bénéfice.Réservez votre Met le plus lot possible au (4M) 291-3293 ' ¦¦mtfsa mms.rvMWÊêmiim my&zrnm : Le Fort-Lennox : oeuvre des ingénieurs royaux l+l Parcs Canada FtetcWK Richelieu %mJ/ AVOCAT • AaP4eiV«*«» !.K I) E V 0 ! K .I.K S S A M EDI 2 H ET DI M A X (HE 2 9 -J I I L I.E T 2 0 II I -i-?LE DEVOIR ?-^ — Les rapports que l’homme entretient avec l’architecture varient selon les climats.Par temps froid et venteux, on pourra toujours apprécier la plastique d’un porche ou l’élégance d’un portique, mais à -30 °C, la fonction d’abri prendra vite le pas sur les qualités proprement esthétiques de ces éléments architecturaux.Le rapport avec l’architecture devient alors fonctionnel.Cela étant, une belle journée ensoleillée de juillet peut être aussi une invitation a se promener en ville la tête dans les nuages.Que verra le promeneur au-dessus des corniches et des frises?D'étonnantes pratiques architecturales qui modifient profondément le visage de la ville.Ces dernières consistent essentiellement à ajouter un ou quelques étages supplémentaires à un édifice existant.Bien entendu, non seulement ces ajouts menacent l’intégrité architecturale des édifices sur lesquels ils reposent, mais ils font oublier aussi, plus ou moins radicalement, l'œuvre construite par l’architecte précédent, et cela tout en voulant la préserver.Une certaine forme de négation du volume initial et de son signataire serait donc inhérente à de telles pratiques.Comme s'il fallait d’abord ramener, sinon réduire le volume de l’édifice initial à une fonction de podium ou de socle anonyme pour pouvoir y projeter, dans un second temps, l’édifice qui viendra se greffer, en hauteur, à son nouveau port d’attache.En somme, de telles pratiques sont à l’architecture ce que le futur antérieur est au langage: un temps verbal aux nombreux paradoxes, pour plusieurs une curiosité.L’intérêt — et toute la difficulté — de ces propositions architecturales réside précisément dans leur capacité d’appropriation ou leur pouvoir de négation du matériel stylistique à partir duquel elles s’édifient.11 ne s’agit plus seulement de construire un immeuble indépendamment de sa base ou encore de prolonger un immeuble existant en l’affublant d’étages supplémentaires qui respireront l’effort d’harmonisation et d’unification.11 s’agit de saisir l’occasion d’empiéter sur un peu plus de ciel et d’espace.tout en exprimant une véritable dynamique de la friction.Autrement dit, de traduire le choc des époques et des idées en une seule image.D’où la nécessité de jouer des contrastes et des emplois contradictoires de matériaux et de textures, de mettre en relief l'hétérogénéité des styles.Paysage montréalais Voyons maintenant ce que cela donne à Montréal.Commençons notre bref itinéraire par les condominiums Le Rachel-Juüen, immeuble situé à l’ouest de l’église Saint-Jean-Baptiste.Cet immeuble centenaire, qui abritait autrefois les locaux de l’hospice Au-dair, a fait l’objet d’importantes rénovations il y a trois ans.le plan de cet édifice en pierre grise assez étroit comptait à l'origine une partie centrale surélevée.Le faux comble mansardé montre que la partie nord a déjà fait l'objet d’un ajout, ce que vient confirmer le mur latéral ouest, en brique réfractaire.L’ajout récent ne fait que reprendre la même logique que l’intervention précédente, c’est-à-dire que les architectes de la firme Pierre Joly ont élevé la nouvelle structure au niveau de l’étage central déjà en place depuis les années 50.Vue de loin, cette structure à larges baies vitrées disposées sur deux niveaux jure un pou dans le décor urbain.L'édifice était déjà coiffé d’une corniche à moulures classiques aisément re-pérables.I^s architectes ont repris cet élément architectural en augmentant ses proportions et en y ajoutant des (lenticules passablement espacés.Par ailleurs, les angles est et ouest du volume s’enfoncent légèrement vers l’intérieur.Sans alléger de manière significative la masse de cet imposant volume, cette concavité laisse apparaître un motif quadrangu-laire qui se détache abruptement de l'ensemble architectural.Enfin, la structure porteuse monochrome est très apparente, peut-être trop, et bien qu’ils semblent vouloir marquer une différence de vocabulaire par rapport aux édifices voisins, ces jeux de figures géométriques, avec variation d'échelle et changement d’orientation du motif croisé, pourraient se lire comme une austère démonstration empruntée à quelque traité de mécanique.I.a leçon à en tirer?D'abord, que cette façon de procéder par analogie, répétition et amplification d'éléments inspirés de l’ornementation existante n'est pas toujours heureuse.Elle a souvent un effet tape-à-l’œil, déplacé si l’on songe aux origines modestes du quartier.De plus, l’intégration d’un appartement de luxe à un ensemble d’unités d’habitation de type standard introduit une disproportion, ajoute à l’éclectisme d’un ensemble somme toute d'assez bon goût, sans contribuer à une nouvelle dynamique architecturale.x il —ST > , «lcr ¦¦ m À chacun sa promenade: Le Rachel-Juüen, 267, rue Rachel Architectes: Rerre Joly Dates de construction: hospice Auclair, 1897: annexe nord.1950: rénovation et addition récente, 1997 L’édifice Bell, rue Ontario Architectes: Depuis et Dubuc Dates de construction: Centrale Le Plateau, 1915: Le Lancaster, 1923; Annexe ouest.1967; rénovation et addition récente, 2001 Avoir aussi le 634 de la rue Saint-Jacques, dans le Vieux-Montréal.L’exemple du passé Faisons maintenant un détour dans le Vieux-Montréal, histoire de montrer que certaines expériences architecturales du passé sont exemplaires.L’édifice du 634 de la rue Saint-Jacques est un petit joyau du genre.La façade, avec ses détails néoclassiques (combinaison de pilastres équarris et cylindriques avec chapiteaux corinthiens, consoles à volutes qui soutiennent la balustrade) en impose par son style, quoique son gabarit demeure relativement modeste, surtout si on le compare à son écrasant voisin d’en face, la tour de la Bourse.Ce petit immeuble, qui était autrefois une caserne de pompiers, accueille une deuxième structure, vraisemblablement construite à la fin des années 50.Modèle de légèreté et d’expressivité, cet ajout se termine verticalement par un édicule plus ou moins octogonal.Le contraste entre les techniques classiques de construction par empilement de pierres et celles, modernes, qui privilégient le mur rideau, est tout à fait saisissant.H en va de même pour les matériaux et le jeu de volumes et de couleurs, c’est-a-dire que ceux-ci diffèrent considérablement lorsque l’on passe du niveau inférieur au niveau supérieur.Il en résulte une curieuse et très sculpturale ziggourat.Une forme bigarrée, certes, mais qui demeure cohérente et fascinante, malgré l’incongruité d’un corps qui a littéralement parasité et transfiguré le noble et paisible édifice en pierre.Cette concrétion architecturale qui vieillit bien pourrait être l’ancêtre des ajouts apparus récemment au-dessus des édifices de Bell délimités par les rues Ontario, Saint-Urbain, Evans et Bourgouin.Dans ce dernier cas, le défi n’était pas facile à relever.fi s’agissait d’ajouter deux étages à l’édifice annexe qui abritait la téléphonie de la compagnie.Les fenêtres de ce bâtiment en béton cannelé sont si étroites que, à moins d’être placés de front, les murs latéraux semblent aveugles.Les architectes ont su tirer parti de cet ingrat et austère bâtiment en y ajoutant une structure en verre et en aluminium.Aérien et clair, cet ajout, inspiré de l’architecture commerciale des années 60, contraste singulièrement avec le cube refermé sur lui-mème qui le supporte.On assiste ici à la confrontation, voire à une collision entre deux conceptions de l'architecture diamétralement opposées.L’effet obtenu se rapproche drôlement de celui de l’édifice historique de la rue Saint-Jacques dont il a été question un peu plus haut Par ailleurs, la sévère tour de béton qui abrite les conduits de ventilation a été allégée par l’ajout d’une verrière voûtée qui raccorde les deux édifices anciens et l’annexe pour former un splendide atrium au rez-de-chaussée.Cette verrière longitudinale a été judicieusement arrimée à l’édifice principal en brique rouge.Son volume occupe un espace à peu près équivalent au toit écarlate de l'église Saint John The Evangelist favorisant ainsi les rapprochements volumétriques, tout en maintenant une diversité formelle.Paradoxalement, ces modifications architecturales, qui ont lieu sur un tout autre registre de formes et de matériaux, ont conféré une plus grande unité à un complexe à l'origine disparate.Les architectes ayant réussi à unifier des unités dont la coexistence relevait du vrai casse-tête, le résultat peut se comparer à quelque agglomération d’objets hétéroclites.Pour cette raison, il serait plus approprié de parler d accrétions architecturales en ce qui concerne cet ensemble désormais tripartite.Rectificatif Une erreur s’est glissée dans l’adresse internet du Musée Canadien du Canot (page Formes du 21 juillet) qui aurait dû se lire comme suit www.canoemuseum.net \
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