Le devoir, 24 juin 2000, Cahier D
LE DEVOIR.LES SAMEDI 24 ET DIMANCHE 2 5 J C I X 2 O O O ?LE DEVOIR * Romans québécois Page D 3 Littérature jeunesse Page D 4 Le feuilleton Page D 6 ?Riopelle Page D 7 Bleu comme une orange Page D 8 [Balades littéraires MARIE-ANDRÉE LAMONTAGNE LE DEVOIR Vous connaissez vos classiques, bien sûr: Maria Chapdelaine, Menaud maître-draveur, les Poésies complètes de Nelligan, Le Survenant.A califourchon sur deux siècles, tant par la chronologie que par l'esprit, ces œuvres revendiquent, à juste titre, une place de choix dans la littérature nationale.Mais leurs qualités propres n’ont-elles pas fait oublier celles qui les ont précédées?Avec leurs raccourcis inévitables, les manuels ont sans doute assimilé trop légèrement la littérature ca-nadienne-française du XIX' siècle au seul terroir et à une idéologie de la survivance qui n’est plus de saison.Du feuilleton haletant, avec pirates et enlèvements à la clé, au récit de voyage, en passant par le pamphlet et le journal, à cette époque comme maintenant, les écrivains n’ont jamais accepté de se limiter à un genre.Pourquoi ne pas profiter de l’été pour (re)découvrir quelques-uns d’entre eux?Pendant les prochaines semaines, la une du cahier Livres vous invite à une balade dans les contrées pas si lointaines de notre littérature en vous proposant la lecture de textes méconnus d’auteurs connus et moins connus de notre jeune littérature.Ni curiosités ni documents, ces textes, nous les avons choisis avant tout pour leur intérêt.Au lecteur de mesurer maintenant son indulgence à l’endroit du passé.En tout bien tout honneur, nous ouvrons cette série avec une nouvelle inédite que Mathieu-Robert Sauvé, son biographe, attribue à Louis Hémon (sur l’histoire de cette découverte, lire notre texte en page D 2).Si Maria Chapdelaine a.fait rêver plus d’un lecteur, elle n’était pas le seul personnage féminin à hanter l’écrivain, comme on le lira maintenant.L’Enquête LOUIS HÉMON Les membres du Jury retournaient de la morgue vers la salle des séances, à travers le petit jardin municipal, si soigneusement paré.Les allées de bitume serpentaient entre de minuscules pelouses ovales, tendues ras, défendues par des lignes d'arceaux; elles côtoyaient des massifs de fleurs disposées en rosaces multicolores, longeaient des groupes d’arbustes soignés comme des bouquets, tournaient autour d’arbres malingres élevés à grand’peine dans le sol pauvre de la cité.Un des jurés, un petit homme blême à moustache clairsemée, longeait les pelouses en traînant les pieds, les mains dans ses poches, et regardait l’herbe, les fleurs et les buissons en clignotant.Il dit à son voisin: «Une belle fille, ma foi!» L'autre répondit: «Oui, c'était une belle fille.» Le petit homme blême s’arrêta un instant, jeta un regard instinctif en arrière, et se remit en marche.Il semblait étonné, troublé par une impression obscure qu’il devait y avoir quelque chose de défectueux dans le mécanisme du monde; choqué sans savoir pourquoi par le contraste de la claire matinée et du jardin mièvre, et de ce corps qu’ils venaient de contempler derrière une ILLUSTRATIONîTIFFET vitre, dont les formes pleines saillaient sous le linceul.Ils entrèrent dans la salle des séances un par un, s’assirent sur leur estrade et conversèrent à voix basse en attendant le coroner.Quand celui-ci fut arrivé, un policeman passa de l’un à l’autre avec une bible et leur fit prêter serment; ensuite ils désignèrent leur président et se préparèrent à discuter, se penchant en avant pour mieux entendre.Le Coroner disposa quelques papiers devant lui sur la table, et leur expliqua ce dont il s’agissait.Il leur parlait avec une considération marquée, comme s’il tenait à manifester son respect pour le mandat qui leur était confié; mais, tout en parlant, il les regardait l’un après l'autre avec une nuance d’indulgence ironique, se demandant constamment s’il s’était exprimé avec assez de simplicité, et s’ils l’avaient bien compris.Il exposa que l’enquête portait sur la mort d’une jeune fille de nationalité russe, de religion israélite, dont le vrai nom était Golda Kaliski.Cette jeune fille avait été écrasée par un omnibus automobile à deux heures de l'après-midi, en traversant précipitamment Whitechapel Road.Trois côtes avaient été brisées, dont une avait perforé le poumon droit, sans compter d'autres blessures, et la victime de l’accident était morte avant d'arriver à VOIR PAGE D 2: HÉMON rl Tous les samedi Gratuit dans Le Devoir.LE GUIDE DE LATELEVISION ET DES SORTIES! «a to£' ï&Cf b i I) i.K I) K V OIK.I.K S S V M E I) I 2 I E r l> I M A \ ( Il E 2 5 J U 1 \ 2 0 0 0 Livres ** r HEMON Alors lui, Mordecai Weinberg, avait senti qu'il l'aimait toujours.SUITE DE LA PAGE D 1 l’hôpital où on la transportait Les témoins à entendre étaient le chi-rurgien de l’hôpital, qui avait constaté les blessures et la mort, le chauffeur de l’autobus, et un jeune homme également de nationalité russe, qui se trouvait avec la victime au moment de l’accident.Ce dernier aurait du déposer d’abord; mais il ne parlait pas anglais, et le Coroner entendit les autres témoins pendant qu’on allait quérir un interprète.Le chirurgien ne put que relater brièvement les suites de l’accident et décrire les blessures qu’il avait relevées, trop tard pour intervenir, puisque la victime avait déjà cessé de vivre.11 ne pouvait y avoir aucun doute sur la cause de la mort.Cette jeune fille semblait avoir joui d’une santé robuste et était exceptionnellement bien développée.Le chauffeur de l’autobus expliqua à son tour que la victime était venue pour ainsi dire se jeter sous les roues de son véhicule, de manière si soudaine qu'il n’avait pu ni freiner, ni l’éviter.Les témoins de l’accident, dont le policeman, avaient tous reconnu qu’il marchait à une allure modérée.Il n’avait jamais subi de contravention.Cette jeune fille avait quitté brusquement le trottoir en courant et — il ne pouvait employer d’autre expression — était venue se jeter sous ses roues.Quand il eut terminé sa déposition, l’interprète était arrivé, et le Coroner lui posa quelques questions préliminaires.Connaissait-il soit la victime, soit le témoin dont il devait traduire les paroles?Non! Il ne les connaissait pas.Le témoin allait-il déposer en russe?Non! Il préférait déposer en yiddish, que lui, l’interprète, comprenait parfaitement.Et la déposition commença.I^e témoin était un homme court, avec des yeux au regard niais et inquiet dans un visage grêle.La pâleur malsaine de sa peau, le blond fade et comme effacé, couleur de foin, de ses cheveux et de sa moustache, ses vêtements bruns usés, se fondaient pour faire de lui un être atténué et terne, un bloc couleur de bois dans lequel les coups de ciseau du sort sculptaient négligemment une vie.Son nom?Mordecai Weinberg.Il était âgé de 27 ans, boulanger de son état.Ije lieu de sa naissance?Un village du Gouvernement de Lodz, dans la Pologne russe, où il avait connu Golda Kaliski.Oui! Il l’avait bien connue; il la connaissait depuis bien des années.Ils avaient été fiancés.Il était Israélite aussi.Le Coroner remarqua qu’il n’avait guère le type de sa race, et posa d’autres questions.Mais quand l’interprète essaya de les traduire, il se heurta à un contre-courant de mots affolés, hâtifs, de phrases nerveuses qui n’étaient pas des réponses, mais le commencement d’un récit.Un récit qui vint en vagues enchevêtrées, débordant de vraie passion et de vraie douleur, une trame d’iniquité, de malchance, de torts irréparables, un grand chagrin.L’homme était sorti d’un seul jet de sa grotesque carapace terne, et parlait d’abondance, d’une voix rauque, avec des gestes gauches.Il se tournait vers le coroner et semblait implorer justice ou vengeance, ou peut-être quelqu’une de ces décisions miraculeuses qui sont du pouvoir des grands, et qui remettent tout en ordre; et quand un geste lui rappelait que le magistrat ne pouvait le comprendre, il s’adressait de nouveau à l’interprète et recommençait pour lui l’histoire lamentable d’une voix plus basse, le suppliant des yeux de tout répéter fidèlement, de ne rien interpréter de la vérité.Et voici ce que l’interprète traduisit: — Il allait tout dire à Son Excellence, lui expliquer ce qui s’était passé depuis le commencement, sans rien changer ni omettre, afin qu’on sut qui avait commis des fautes, et qui en avait souffert; qui était responsable et méritait le blâme.Malgré qu’il fût trop tard.Trop tard! Juste au moment où il avait retrouvé celle qu’il cherchait; au moment où il allait pouvoir lui parler, la convaincre, dissiper le long malentendu, voici que la main cruelle du destin était intervenue pour frapper encore un coup, le coup irréparable, sceller sans appel une erreur qui durerait maintenant toute l’éternité, faire une loque sanglante d’une femme saine, forte et belle, le désir de ses entrailles, l’orgueil d’Israël.Ils s’étaient fiancés, voilà de cela trois ans, dans ce village du Gouvernement de Lodz.Elle avait 17 ans à cette époque, et les yeux de tous les jeunes hommes se tournaient vers elle, à cause de sa grande beauté.Mais c’était lui qu’elle avait choisi, et leurs parents avaient approuvé leurs fiançailles et les avaient bénis.Il était très pauvre, si pauvre qu’il ne pouvait espérer l’épouser de longtemps, parce qu’il ne gagnait pas assez pour deux; et elle n’avait pour elle que sa jeunesse chaste, ses mérites de ménagère économe et prudente, et la beauté de son corps.Mais, de savoir qu’elle serait à lui quelque jour, qu’elle couperait sa chevelure pour n’être aimée que de lui, et qu’elle lui donnerait des enfants, l’avait rempli d’un courage si prodigieux qu’il se battait avec la vie comme un géant, insoucieux des fatigues, des privations et des déboires d’une existence sordide et dure.Car la vie était terriblement dure pour les Juifs du Gouvernement de Lodz.Traqués, opprimés, pressurés sans relâche, ils ne pouvaient que vivre à la dérobée leurs faibles vies et goûter à la dérobée leurs faibles joies, en attendant que l’innommable se souvint d’eux.Mais lui, Mordecai Weinberg, attendait sans se plaindre, parce qu’il songeait constamment à Golda Kaliski, qui serait sa femme lorsqu’il gagnerait assez d’argent.Et voici que Golda était partie.Il avait appris cela un soir, brusquement, en même temps qu’il apprenait bien d’autres choses horribles; et maintenant encore, après trois ans, il n’avait pas bien compris.Un jour elle était là auprès de lui, consentante et fidèle, supputant avec lui les mois qui venaient et le montant de leur épargne, et un autre jour, presque le lendemain, semblait-il, elle avait abandonné à la fois sa religion, sa race, et l’homme qui l’aimait.Elle s’était peut-être rendu compte qu’il n’était pas digne d’elle, ou bien elle s’était lassée d’attendre.Et elle était partie.Partie pour suivre un Gentil, un mauvais homme, sans foi ni honneur, qui lui avait menti.Elle était partie, et Mordecai Weinberg avait pleuré parce que l’argent qu’il avait épar- JEAN CHARTI ER LE DEVOIR > est en faisant ses cherches en vue d’écrire une biographie de Inuis Hémon pour les éditions XYZ que Mathieu-Robert Sauvé a découvert, dans un carton égaré, une nouvelle portant la signature de l’écrivain.Pour Matthieu-Robert Sauvé, il ne faisait pas de doute qu’il venait de dénicher un texte inédit de celui qu’il appelle volontiers le Dickens français et dont toute l’œuvre s’inspire des petites gens du début du XX' siècle.Une analyse graphologique l’a conforté dans cette opinion.«On m’avait dit que tous ses manuscrits étaient déposés à l'Université de Montréal.J'ai pris connaissance de l’extraordinaire manuscrit de Monsieur Ripois, entièrement écrit de sa main, avec sa calligraphie de lettres attachées, celles d’un homme très ordonné.Cela m’a conduit à fouiller.L’archiviste m'a donné la boîte et des gants blancs.Il y avait cette nouvelle non signée.Plus tard, il est revenu avec une boîte à part du lot.Là, il y avait une copie signée de L’Enquête.» Macabre, la nouvelle évoquait les immigrants d’Europe de l’Est.«Sur le plan stylistique, ça ne casse rien.Il s'agit de la belle femme des quartiers pauvres qui se fait écraser par un train.Le destin trahi.Comme Maria Chapdelaine.» Mais on y retrouve la trame de plusieurs récits de Hémon et la mort qu’il va lui-même connaître.Lydia Hémon, la fille de Louis Hémon, a cédé ses archives à Nicole Deschamps, de l’Université de Montréal.Ce sont ces archives qu’a consultées Mathieu-Robert GROUPE- Renaud- .^^222^^ —tëarneau——1 •Bray Partirait-•r— ?PALMARES du 14 au 20 juin 2000 ?1 ROMAN Avant de te dire adieu 3 M.Higgins Claifc Albin Michel 2 BKDGRAPH.Maurice Richard : l'idole d'un peuple 53 J.- M.Pellerin Truster 3 ESSAI Q.Le mystère Villeneuve 7 J.Beaunoyer Qc/Amérique 4 POLAR Soins intensifs 3 C.Brouillet courte échelle 5 POLAR Le testament 6 John Grisham R.Laffont 6 HISTOIRE 100 ans d'actualités - La Presse 28 Collectif La Presse 7 ROMAN City 5 A.Baricco Albin Michel 8 POLAR Prisonniers du temps 3 M.Crichton R.Laffont 9 SPORT Jean Perron : profil d'un vainqueur 4 Étienne Marquis Trustar 10 SPIRITU.L’art du bonheur e 68 Dalaï-Lama R.Laffont 11 ESSAI Q.Marcel Tessier raconte.13 Marcel Tessier L’Homme 12 POLAR La lune était noire 3 Michael Connelly Seuil 13 ROMAN Et si c'était vrai.22 Marc Lévy R.Laffont 14 PSYCHO.À chacun sa mission 31 Monbourquette Novalis 15 ROMAN Véronika décide de mourir 11 Paulo Coelho Anne Carrière 16 PSYCHO.N Philippe Turchet L'Homme 17 CUISINE Sushi faciles 3 Collectif Marabout 18 ROMAN Fille du destin 9 3 Isabel Aliende Grasset 19 ROMAN Le périple de Baldassare 9 5 Amin Maalouf Grasset 20 JEUNESSE 100 comptines (Livre & DC) 9 41 Henriette Major Fides 21 ROMAN Balzac et la petite tailleuse chinoise 9 19 Dai Sijie Gallimard 22 ROMAN Le bonheur en Provence * 11 Peter Mayle Nil 23 NUTRmON Quatre groupes sanguins, quatre régimes 37 P.J.D'Adamo du Roseau 24 SEXUNJTÉ Le pénis illustré 9 13 Joseph Cohen Kônemann 25 BIOGRAPH.Mémoires de la rose 9 5 Consuelo de Plon Saint-Exupéry 26 JEUNESSE Harry Potter : coffret 3 vol.27 J.- K.Rowling Gallimard 27 B.D.Lucky Luke n 39 - Le prophète 10 Morris/Nordmann Lucky Comics 28 ROMAN Q.L'autruche céleste 18 lléana Doclin Flammarion Q.29 PSYCHO.Les manipulateurs sont parmi 138 1.Nazare-Aga L'Homme nous * 30 ROMAN La pierre de lumière, tome 1 - 5 Christian Jacq XO éditeur Néfer le silencieux 31 POLAR La cinquième femme 6 Henning ManKell Seuil 32 1 HORREUR Hannibal 9 22 Thomas Harris Albin Michel 33 CUISINE Pinardises : recettes et propos culinaires 9 293 Daniel Pinard Boréal 34 ROMAN Soie 9 178 A.Baricco Albin Michel 35 PSYCHO.La guérison du cœur 20 Guy Corneau L'Homme 36 Sc-RCTION L'empire des anges 8 Bernard Werber Albin Michel 37 PSYCHO.4 Canfield & Al Sciences & Culture 38 ROMAN Un parfum de cèdre 9 40 A.- M.Macdonald Flammarion Cl.39 PHILOSO.Théorie du corps amoureux 12 Michel Onfray Grasset 40 SPIRITU.3 Ricard & Thuan NIL Livres -format ooche 1 B.D.DragonBall n‘ 41 2 Akira Toriyama Glénat 2 ROMAN Geisha 9 7 Arthur Golden livre de poche 3 ROMAN Les cendres d'Angela 9 68 Franck McCourt J'ai lu 4 ROMAN Le parfum 11 TT Patrick Süsklnd Uvie de poche 5 ROMAN L'alchimiste Z* Paulo Coelho J'ai lu V ' : Coups de coeur RB ¦¦¦: 1*™ semnine notre liste T j NOMHKI U» SEMAINES [ DbWJIS 1 BU K PARUTION | www.renaud-bray.com ILLUSTRATION CHRISTIAN TIFFET gné à si grand’peine, ne lui servait plus de rien; et après qu’il eut pleuré, que pouvait-il faire, sinon continuer à travailler de son état dans ce village du Gouvernement de Lodz, où les Juifs étaient si durement traités.Mais, après bien des mois, voici que des nouvelles lui étaient parvenues, des nouvelles qui vendent une par une, à de longs intervalles et après avoir passé par bien des mains, des nouvelles envoyées par des gens de leur race qui habitaient d’autres villes.Et les nouvelles disaient que le Gentil qui avait perdu Golda Kaliski par des mensonges l’avait trahie et l’avait quittée; et un [peu] plus tard, d’autres nouvelles firent savoir qu’elle avait été malade, et qu’en sortant de l’hôpital elle était partie pour l’Angleterre.Alors lui, Mordecai Weinberg, avait senti qu’il l’aimait toujours, et que si elle voulait encore de lui, le reste ne compterait pas.Il était allé trouver le père de Golda pour lui dire cela; mais le père de Golda lui répondit que sa fille s’était doublement déshonorée en se livrant à un infidèle, et qu’il ne la connaissait plus.Et le même soir Mordecai Weinberg était parti en se cachant, à cause des autorités, portant toute son épargne dans une ceinture de cuir.Il avait marché pendant bien des jours, rencontré des Gentils qui l’avaient battu et volé, et il avait été deux fois mis en prison.Mais son grand amour le rendait fort et hardi, et il avait inventé des ruses, trouvé des mensonges ingénieux, et marché sans presque jamais se reposer.En Allemagne des gens de sa race lui avaient prêté de l’argent pour prendre le chemin de fer jusqu’à Hambourg, et à Hambourg il avait travaillé de son état pendant trois mois pour rembourser l’argent qu’on lui avait prêté et gagner le prix de son passage.Une fois à Londres il avait d’abord marché dans les rues depuis trois jours dans l’espoir qu’il la rencontrerait peut-être; ensuite il avait compris que cette ville était plus grande qu’aucune ville qu’il eût jamais vue, et il avait désespéré de la retrouver jamais.On lui avait conseillé d’aller trouver les chefs de la police sans crainte, parce que dans ce pays-ci la police ne traitait pas les hommes de sa race plus mal que les autres, et il y était allé en tremblant.Les chefs de la police avaient été pleins de bonté; mais ils lui avaient dit qu’ils ne pouvaient rien pour lui, et que d’ailleurs celle qu’il cherchait avait probablement changé de nom.Un d’eux, qui parlait yiddish et qui l’avait traité comme un frère, lui expliqua pourtant comment il devait s’y prendre.— Restez dans l’East End — avait-il dit —, au coin d’Aldgate et de Commercial Road, ou encore mieux au coin de Black Lion Yard, à gauche en remontant Whitechapel Road, et attendez qu’elle passe.Si elle est à Londres, elle finira bien par passer par là! Il était allé se poster au coin de Black Lion Yard, exactement comme le chef de la police lui avait dit, et il avait attendu.La nuit il travaillait de son état de boulanger, et tout le jour il restait au coin de Black Lion Yard, exactement comme le chef de police lui avait dit, sans jamais s’éloigner, marchant en rond sur le trottoir pour ne pas avoir trop froid et pour s’empêcher de dormir.Et il avait attendu.Presque tous les gens qui passaient — et il en avait vu passer des milliers — étaient de sa race, et il en était venu à en connaître quelques-uns, qu’il avait interrogés.Avaient-ils par hasard vu une jeune fille forte et belle, qui avait les yeux comme ceci et des cheveux comme cela?S’ils l’avaient vue, ils la reconnaîtraient de suite, à cause de sa grande beauté! Mais aucun d’eux ne l’avait vue.Et il avait continué à attendre, au coin de Black lion Yard et de Whitechapel Road.Il avait attendu en se répétant doucement ce qu’il lui dirait quand il la verrait devant lui, comment il s’y prendrait pour l’attendrir et vaincre son orgueil, comment il la prierait d’avoir pitié de lui, de l’accepter encore une fois et de patienter un peu, un tout petit peu, pendant qu’il travaillerait terriblement dur pour amasser de l’argent pour la mise en ménage.Dans ce pays-ci, on était bien payé, et la police empêchait qu’on ne vous volât, et sûrement elle aurait pitié de lui.Il avait attendu du matin à la nuit, jour après jour, et parfois il s’était absenté de son tra- Quelques éditions modernes des écrits de Louis Hémon Nombreuses éditions de Maria Chapdelaine (BQ, Boréal compact, J’ai lu).Battling Malone, pugiliste, Monsieur Ripois et la Némé-sis (Boréal compact.Les Cahiers rouges de Grasset), Écrits sur le Québec (Boréal compact).Œuvres complètes (Guérin, édition d’Auré-lien Boivin), Écrits sur le sport (Guérin).vail pour attendre aussi le soir.Et une fois il avait rencontré le chef de police, qui lui avait montré tant de bonté, et le chef de police lui avait répété qu’il ne pouvait faire mieux, et que si Golda Kaliski était à Londres elle finirait par passer par là.Alors il avait attendu avec plus d’espérance encore, et quand, accablé de sommeil, il s’était endormi quelques heures, tout habillé, sur son lit, il lui était arrivé de se réveiller en sursaut et de sortir en courant, comme fou, parce qu’il avait rêvé que Golda Kaliski passait au coin de Black Lion Yard pendant qu’il n’y était pas.En vérité il avait attendu.Le Coroner écoutait sans interrompre, les mains croisées sur sa table, regardant alternativement le témoin, qui parlait d’une voix rauque, avec des gestes saccadés et maladroits, les yeux ternes, et l’interprète, qui traduisait phrase par phrase en hésitant un peu.Les jurés écoutaient aussi sans remuer.Les policemen de service suivaient le Coroner des yeux, placides, s’étonnant sans doute qu’il écoutât la déposition de cet homme sans lui demander d’abréger.— Il avait attendu si longtemps qu’un jour elle avait enfin passé par là; et quand il l’avait vue il n’avait pas trouvé la force de lui parler de suite, tant elle était changée.Toujours belle; mais plus pâle et plus maigre, l’air las, et des yeux où il ne restait plus rien de vivant qu’un grand orgueil.Quand il l’avait vue ainsi, il avait compris qu’il l’aimait encore plus qu’il n’avait pensé.Et au moment où il allait lui parler, elle l’avait vu à son tour, et elle avait fui devant lui.Elle avait fui devant lui, qui l’aimait.Sûrement ce n’était pas qu’il craignît un châtiment ou une vengeance; c’était plutôt l’instinct d’un être que le repentir a blessé; un conseil irrésistible de son orgueil; la honte de subir un pardon humiliant.Mais s’il avait pu lui parler, il aurait bien su l’attendrir et la convaincre, lui montrer que c’était lui qui suppliait, qu’il avait souffert autant qu’elle, et sans jamais la condamner dans son cœur, lui rappeler son grand amour.S’il avait pu lui parler.Mais à sa vue elle s’était jetée dans la rue comme une bête poursuivie.et le choc qui l’avait surprise.etc.Oh! Dieu unique! L’horreur du beau corps broyé! Il l’aimait.La voix rauque s’éleva avec des accents d’agonie; les mains qui saillaient des hanches effrangées pétrirent le vide en geste de torture; les yeux ternes s’étaient illuminés dans le masque blême criblé de marques malsaines et flambaient d’une lueur de désir poignant, de grief insupportable.L’homme s’était tourné vers les jurés et semblait leur jeter une lamentation éperdue, une protestation contre la stupidité atroce du sort, contre l’iniquité des hommes et des dieux.Quand il se tut, l’interprète sembla vouloir parler, hésita un peu, ébaucha un geste gauche, et répéta: Il l'aimait HISTOIRE LITTÉRAIRE Le Dickens français XYZ ÉDITEUR Æ » Louis Hémon par Micheline Hamel Sauvé.Aurélien Boivin, de l’Université Utval, avait regroupé auparavant les nouvelles parues dans le journal Le Vélo, puis dans la revue L’Auto.Chantal Bouchard a publié par la suite les nouvelles londoniennes.Après avoir pris connaissance des quatre romans et de la soixantaine de nouvelles de Louis Hémon, Mathieu-Robert Sauvé a acquis la conviction que cet écrivain a été injustement rangé dans la catégorie des écrivains moralistes et traditionnels.Originaire de Brest, élève des meilleures écoles de Paris, Louis Hémon a grandi dans un milieu culturel de premier plan.Son célèbre roman sur la Hau-te-Mauricie et le lac Saint-Jean a d’abord été publié en feuilleton dans Le Temps.Bernard Grasset l’a repris en 1921, ce qui propulsa sa maison d’édition de manière in- usitée.«Bernard Grasset doit sa fortune à Maria Chapdelaine.Il en a fait le best-seller de l’époque.Ce livre s’est vendu à dix millions d’exemplaires», explique Mathieu-Robert Sauvé.A ce moment-là, Louis Hémon était mort depuis huit ans déjà, écrasé par un train à Chapleau, en route pour le Far West.Aucun de ses romans n’a été publié sous forme de livre de son vivant.«C’est un nouvelliste prolifique, mort dramatiquement à 32 ans, poursuit Mathieu-Robert Sauvé.Dans la préface de Colin-Maillard, Jacques Perron a écrit que Louis Hémon s’est suicidé.J’ai la conviction que Louis Hémon ne s’est pas suicidé.Il s’en allait dans l’Ouest, un soir de juillet, c’était une belle image de sa vie.» L’écrivain se livrait peu.Mais par ses lettres à sa mère, on apprend des bribes.Il a vécu avec une comédienne à Londres et a eu une fille d’elle, mais cette femme a été internée dans une maison psychiatrique.Quelques années plus tard, l’écrivain a pris le bateau à Liverpool pour faire la traversée jusqu’à Montréal, pour de là gagner à pied Péribonka.«Il n’a jamais eu de problème à trouver du travail mais il a tenu à agir comme aide-fermier à Péribonka.C’est dans cette perspective que, de Péribonka, il s’est enfoncé dans le bois pour la construction du chemin de fer.» A Londres, de 1903 à 1911, il a écrit trois romans; Battling Malone, pugiliste, Colin-Maillard, où il défendait les idées socialistes, et enfin Monsieur Ripois et la Mémé-sis.«Battling Malone, c’est un batailleur de rue récupéré par l’aristocratie.Il gagne des combats à la gloire de l’Angleterre.Mais après une défaite, il est jeté, puis assassiné par une femme.C’est très noir II y a des gens désespérés dans ses histoires.Il y a toujours une très belle femme et une quête qui revient dans ses romans et nouvelles.» Après son service militaire, Louis Hémon resta à Londres huit ans.«Une fois à Montréal, il a écrit une nouvelle sur une course de raquetteurs.Il y en a une autre sur les bûcherons de la Tuque.» Une troisième, Routes et véhicules, parle des pires routes du monde tandis qu’une quatrième raconte Une course dans la neige.Il y a aussi Le Fusil à cartouche.Mais pour Mathieu-Robert Sauvé, la meilleure nouvelle reste Les Hommes de bois.L’écrivain breton avait vécu 22 mois au Canada.Un prêtre l’avait convaincu de séjourner au Lac-Saint-Jean, avant de partir en direction du Far West.Mathieu-Robert Sauvé confie: «Dans mon livre, j’ai triché.Les deux tien se passent ici.Il manque les recherches à Londres et à Paris, où il habitait au 27 de la rue Vauquelin.» Tout cela reste à explorer pour une grande biographie à la manière du Gabrielle Roy de François Ricard.Entre-temps, Mathieu-Robert Sauvé peut s'enorgueillir d’avoir trouvé un inédit de l’auteur du roman le plus vendu de toute l'histoire de la littérature québécoise.LOUIS HÉMON.LE FOU DU LAC Mathieu-Robert Sauvé XYZ Éditeur, coll.«Les grandes figures» Montréal, 2000,184 pages s I à I) I M A \ < Il K 2 5 .1 I I X > it o o L K I) F.V 0 I R .L E S S A M K l> I > » K T Surenchère d’abus d’excès démesurés ?Cœur de maman: lisibilité réduite, mais ça plane et il y a de l’atmosphère ! ^ Livres ROMANS QUÉBÉCOIS CŒUR DE MAMAN Henriette Valium Publié à compte d’auteur Montréal, 2000,52 pages Même édité à compte d’auteur avec un tirage pusillanime, un album du Québécois Henriette Valium (né Patrick Henley) demeure un événement.Réputé chez les fans ^’underground en Europe et aux Etats-Unis (album Primitive Cretin chez Fantagraphics), Valium est, au Québec, adulé par un public restreint mais irréductible parmi lequel figurent des auteurs de bédé de plusieurs générations.Cauchy mardesque, cru, dessinateur virtuose, Valium déménage terriblement Et on a envie de le suivre.Sérigraphié par l’auteur lui-même, Cœur de maman est le seul autre long récit de Valium avec La Mallette de plastique, dont certains segments lurent publiés dans le défunt magazine Titanic.On y retrouve trois personnages récurrents de l’auteur: Monsieur Iceberg, Doc Lekron et Pattou, alter ego de Valium.Archétype du scientifique dément Doc Lekron pratique des expériences sur un cœur de maman «maintenu en vie par vagence polarisée, prisme de phallite faisant l’aller-retour» (sic).Cette ultime entité maternelle se meut par l’insulte, et comme on l’en abreuve copieusement, Cœur de maman va faire un sacré bout de chemin et ravager la cité.Comme le dit le narrateur de ce récit apocalyptique, «un sale boniment allié à du mauvais manipulé génétique peut causer Satan» ! Quant à Pattou, alcoolique au dernier stade qu’un lien filial semble rattacher au monstre, il doit trouver sa rédemption à travers une série d’épreuves que la décence ne nous autorise pas à révéler iri.Densité peu commune La compréhension de Cœur de maman exige du lecteur une attention soutenue et une grande réceptivité au délire et à ce qu’il est convenu d’appeler l’obscénité.Dans la tradition de l’underground américain des années 60 (Robert Williams, S.Clay Wilson), les pages de cet album grand format (28 centimètres sur 44,5) sont chargées d’un luxe — d’une luxure?— inouï de détails où les tabous sont férocement fracassés.Les cases débordent les unes sur les autres; plusieurs pages sont dotées d’une manière de frange ornementale où des figures grimaçantes s’emboîtent les unes dans les autres; jusqu’au lettrage des titres des différents segments du récit qui se compose d’objets, de figures, comme des lettrines.Un travail de moine-excommunié.Cette surenchère graphique sert mal la lisibilité d’un récit déjà un peu obscur, truffé de jouai et de néologismes, d’autant plus que Va- Des voyages dans le temps et dans Tespace Hum enchâsse dans Cœur de maman de courtes histoires thématiques fl’alcool, le rêve, le sexe.) qui, bien que souvent très drôles, brisent le rythme.L’album n’en demeure pas moins formidable, œuvre crue et inspirée d'un artiste accompH chez qui humour et provocation se conjuguent à une vision tourmentée de la société, de l’alcoolisme et des rapports homme-machine.Graphiquement, dans cette débauche de hachures et de photocopies retouchées, dans cette maîtrise du trait et ces personnages dérisoires prisonniers d’une apocalypse quotidienne, c’est bien davantage que du talent qui est à l’œuvre.En plus d’avoir publié dans de nombreux fanzines au Québec et en France, Henriette Valium est aussi l’auteur de plusieurs albums dont Maladies, The Clinical Visit et Im Prison anale des frères Rouges.Plusieurs de ces Uvres ont été édités par des micro-éditeurs ou à compte d’auteur, tout comme Cœur de maman, qui bénéficie d’une distribution réduite.Au moment d’écrire ces lignes, l’album n’était disponible que chez Fichtre et au Marché du Livre, deux librairies montréalaises.Pourquoi les éditeurs ont-ils passé à côté?Valium a proposé son nianuscrit à Fantagraphics et Mille Iles.Le premier a décliné son offre pour des raisons d’ordre financier.Pour ce qui est de Mille-Îles, prinri-pal éditeur québécois de bédé, Valium a offert son album à Yves Millet, directeur de la collection «Zone convective», vouée à la pubü-cation d’œuvres marginales.Six mois après avoir proposé son manuscrit, Vafium était sans nouvelle de Millet.Joint par téléphone, ce dernier nous a dit qu'il n’a pas refusé de pubHer Cœur de maman mais qu’il attendait que les Uvres de Mille-Iles soient distribués sur le marché européen.Les récits de VaHum, «alternatif dans l’alternatif», seraient en outre difficiles à placer en librairie au Québec en raison de leur extrême crudité.Quoi qu’il en soit, le frit est que l’obscénité n'est pas tant dans l’œuvre de Valium mais dans l’anorexique distribution d’un créateur d'une telle envergure dans son pays d'origine.lorcMqcammail.com DOCTEUR LOUKOUM , Pan Bouyoucas Editions Trait d’union Montréal, 2000,150 pages L’ENCYCLOPÉDIE DU PETIT CERCLE Nicolas Dickner L’Instant même Québec, 2000,110 pages é au Liban dans une famille d’origine grecque, Pan Bouyoucas vit au Québec depuis 1963.Il a été critique de cinéma, traducteur.Il est surtout connu du public comme dramaturge, mais il également écrit des romans: L’humoriste et l’assassin (paru chez Libre expression en 1996) était une histoire pleine d’énigmes et de clés dont le héros tentait, parmi mille embûches, de répondre à cette question lancinante: «Depuis quand au Québec assassine-t-on ceux qui dérangent?» Docteur Loukoum, qui est le premier recueil de nouvelles de Bouyoucas, ne suit pas servilement les canons du genre.Parmi ces dix textes, il y en a quelques-uns * qui pourraient être assimilés davantage au conte ou au simple récit de vie.Mais dans chacun, les personnages sont confrontés au quotidien à ces grandes pré» occupations intemporelles que sont le désir et l’amour, la violence et la mort On se débat contre une certaine fataUté qui n’est pas le fait de forces obscures: elle s’installe plutôt au gré de simples incidents de la rie courante et se nourrit de la mémoire de ses victimes, cette faculté qui, dans l’univers de Docteur Loukoum, n’oublie pas.Les souvenirs, y compris les plus agréables, peuvent distiller des poisons sans antidote connu, et les rêves n'être que des pièges qui se donnent des airs d’évasion.Dans la nouvelle éponyme, qui est la plus longue et la plus étoffée du recueil, le docteur en question n’a rien d’un confiseur.Il s’appelle Eugène Maras: c’est un ophtalmologue tout ce qu’il y a de sérieux qui, à défaut de passions, s’est contenté d’acquérir des connaissances qui lui ont permis de gagner sa vie.Il fut un bon mari, indéfectiblement attaché à sa femme, Aline Joncas, une comédienne qui a connu des années de gloire, puis l’oubli, et un ultime triomphe dans le rôle de la terrible Bernarda Alba, de la pièce célèbre de Garcia Lorca.Le surnom du docteur Maras lui vient des loukoums qu’il avait l’habitude d’offrir à sa femme les soirs de première.Or, celle-ci meurt dans ses bras dans une scène à la fois intime et théâtrale où se confondent l’érotisme et la mort.Maras entend Robert Chartrand tant ses dernières volontés: que ses cendres soient enterrées là où elle été la plus heureuse.S’il écoutait son cœur de mari attentionné, il choisirait sans hésitation un coin du jardin derrière leur maison, parmi ces fleurs et ces légumes qu'elle cultivait avec tant de plaisir.Mais ses scrupules l’incitent à s’enquérir auprès de la sœur d’Aline, de son frère, de ses camarades de travail: peut-être a-t-elle connu le grand bonheur de sa vie ailleurs?A Saint-Hilaire, où ils ont déjà habité, à La Malbaie où Aline a grandi, ou dans un théâtre puisqu’elle a aimé passionnément son métier.Eugène Maras écoute tout un chacun qui a son avis sur la question et le pauvre homme se trouve emporté dans un tourbillon de perceptions contradictoires où il ne reconnaît plus la femme qu’il a aimée.Il en rient même à douter d’avoir déjà été son intime.Parmi les fous Aline Joncas était une passionnée; de fait, tous ceux que croise le docteur Maras le sont ou prétendent l’être, avec leurs jugements péremptoires, leurs préjugés, leurs superstitions.Le docteur Loukoum se retrouve tout seul: parmi les fous, sa sagesse est devenue une bizarrerie.Seul, vraiment?Au miüeu de tous ces gens dont il n’a pas remarqué que les patronymes riment avec le siçn et celui de sa femme: madame Elias, Rita Boudrias, Pauline Bigras, Isaïe Dias, Françoise Barras, Jacqueline Lecas, Max Feugeas, Camille Soustras.Qui sait s’il ne se découvrira pas avec eux tous une parenté quelconque, qui transcenderait les nationalités.Il y a dans cette nouvelle tragi-comique des scènes désopilantes — une initiation dans une secte, un débat avec des intellectuels français, un tournage de film très particulier — où l’on voit bien que Bouyoucas est un conteur habile, mais aussi un dramaturge chevronné.D'autres nouvelles sont nettement plus sombres: Dada l’idiot est une histoire pleine de cruauté, de mépris et de haine entre les habitants d’une île grecque; dans Marika, un poissonnier prospère, installé à Montréal, ne peut se défaire du souvenir d’une femme qui lui inspira ses premiers désirs d’homme dans son île natale de Léros.Dans Marie Casavant, émouvante et grave, un écrivain doit son succès, sinon son talent à une romancière qu’il avait rencontrée dans sa jeunesse: il y eut entre eux un malentendu qu’il n’eut le courage de dissiper que par le détour de l’écriture.Certaines nouvelles du recueil de Bouyoucas sont moins réussies, alors que le discours prend le pas sur l’histoire.Il tente ainsi bien lui rester fidèle en respec- d’ironiser sur la bonne conscien Un dernier tour de piste avant l’exil, dans un Poirt au-Prince hallucinant, veritable capitale de la douleur, cité exsangue et si attachante qui réunit sous un même ciel damnes de la terre, prostituées, monstres sanguinaires, prophètes et dieux des ténèbres.Ll CRI DES Irf lis Un portrait saisissant de cet homme engagé, insoumis, incorruptible.MICHEL VOt» > Q UN MOMM4 t ce d’un petit bourgeois qui se scandalise de la misère du monde sans quitter le confort de son intérieur.Ou trace des portraits un peu simplistes: celui d’une femme aigrie qui, sous prétexte de réalisme, enseigne à sa fille le désespoir, ou celui de la fraternité impossible entre deux Libanais qui font connaissance dans un café de Montréal.Il y a enfin une nouvelle policière, bien menée mais qui détonne parmi les autres: Le caporal est la version remaniée d’un texte paru sous un autre titre dans un recueil collectif, Fuites et poursuites, chez Quinze, en 1992.Docteur Loukoum est un recueil intéressant où Pan Bouyoucas a su le plus souvent laisser ses personnages affronter leur sort.On les suit plus volontiers lorsqu’ils s’égarent que lorsqu’ils se rattrapent Les aventuriers de l’encyclopédie De l’audace, un brin de foUe: Nicolas Dickner est un jeune homme qui se lance à plume perdue dans l’écriture.Son recueil de nouvelles s’ouvre sur un projet de roman raté et une aventure amoureuse qui tourne court.Que faire lorsqu’on vient de dénicher chez un bouquiniste une mystérieuse encyclopédie «borghésienne» qui aurait paru sous forme de mensuel dans les années 70, sans mention des auteurs ni de la maison d’édition?Et qu’une petite amie de très fraîche date, Karyne, -m Livres AW ROMAN DE L’AMÉRIQUE SPORT Jim Harrisson et les mâchoires de la vie Formule 1 : entre perplexité et fascination Après quelques centaines de pages, on prend le livre et on le lance contre le mur.Jim Harrisson est trop bon.11 est bon comme tout le monde devrait être bon, si tout le monde était écrivain.C’est un homme des bois qui écrit, qui vit pour décrire la poignante nostalgie des espaces perdus, et qui pourtant reste irréductible à un cliché.«Il n'y a aucun romantisme dans les bois, malgré ce que prétendent les imbéciles.» Pas de grandes exaltations gratuites ici.Ni de trémolos, de oh! et * de ah! comme si le monde naturel n'était qu’un feu d’artifice de petits oiseaux et de fleurs à la beauté convenue.La forêt est cette partie de l’univers où les forces occultes de la vie s’affrontent et s’entrechoquent dans l’individu lui-même, ses désirs et ses fantasmes, avec une primordiale férocité que reproduit, comme par un effet de symbiose voulu, la méchante prose décapante de l’auteur, son style d’ours grizzly acculé au fond de son trou.Harrisson ajoute: «Le romantisme est dans le progrès, le changement, la disparition d’une face de la terre au profit d’une autre.Nos Indiens étaient, et sont encore, de grands antiromantiques.» La nostalgie est la condition essentielle de celui qui vit pour observer et enregistrer les mouvements du monde, la débile course aveugle de l’être collectif et les signes vitaux de sa propre sexualité païenne, avec la même énergie primitive que ses ancêtres agriculteurs et bûcherons mirent dans l’acte de couper des arbres et de transformer la terre.«Qu’adviendrait-il de moi s’il n’y avait pas de forêts au fin fond desquelles se retirer — que ferai-je quand il n’y aura plus de terres loin de tout, solitaires?» Avec un peu de chance.Jim Harrisson n’aura pas à vivre jusque-là.Un vieil ours La très belle édition publiée chez Robert Laffont nous met en présence des cinq premiers ouvrages en prose de Harrisson, qui s’essaya d’abord à la poésie et tâta de la carrière universitaire avant de rentrer dans ses terres du nord de l’État du Michigpn, peu après avoir pris femme.A partir d’une petite ferme au milieu des bois, son œuvre va se déployer, vaste et brutal plaidoyer rempli de suc, d’alcool, de bouffe et de baise, plainte déchirée d'un coyote qui appellerait le retour des vi- Louis H a ni e I i n bradons sauvages et tournerait sur lui-même dans la nuit en répétant: où est passé le monde?La seule manière de rendre compte de l’écriture de ce vieil ours serait d’imaginer un croisement explosif entre Hemingway et Henry Miller.Bien sûr, la chasse (aux oiseaux seulement), la pêche au gros dans les keyes et à la truite dans les clairs torrents, et plus généralement la séduction des sommets enneigés du Montana et ce désir d’action qui fait que parfois, plutôt rarement, l’homme peut devenir le personnage plus grand que nature de sa propre existence.Mais aussi, le lyrisme cynique, le délire parfaitement contrôlé, la sourde et absurde vocifération d’un humour cinglant, la pulsion libidineuse à fleur de nerfs, aussitôt traduite en mots, tout ce qui évoque la libération permanente des sens et la haine du joug imposé par l’abrutissement collectif que dénonçait Miller, salué d’un coup de chapeau par Harrisson en ces pages.On ne s’en étonne pas trop.Quand on sort des livres de ces deux zigotos là, on se sent mieux, on a un peu moins honte de ressentir amertume et dégoût pour le monde foncièrement rongé par la médiocrité marchande qui nous entoure.Comme cette annonce vue à la télé, à Montréal en l’an 2000: la table de la cuisine au petit déjeuner, le père, la mère et leur enfant ont tous trois des étiquettes jaunes collées au milieu du front, sur lesquelles on peut lire un truc comme «Grandes aubaines».Zoom sur la télé allumée: apparaît l’annonceur, la même étiquette collée dans le front Voilà.Il n'y a rien à ajouter.Sauf que Miller nous avait prévenus, et que Harrisson est son prophète.«Le problème de fond: je ne veux pas vivre dans ce monde, mais je veux vivre.» Le diagnostic se précise plus loin, en mêlant les Pensées de Pascal aux voyages sans retour accomplis en compagnie des Rimbaud, Dostoïevski, Faulkner, Thomas Mann et James Joyce, pour ne rien dire du flirt avec Bouddha, et Dieu lui-même, dont l’ouvrage le plus accessible a été traduit par les prophètes: «Le docteur pensait que la source de la plupart de nos malheurs était ce besoin que nous avons presque tous d’être quelque part ailleurs ou quelqu’un d’autre.» La solution, alors?Peut-être le rêve fou, les fantasmes se prenant pour la réalité, autrement dit la littérature.Après avoir lu Harrisson, on ne peut plus en douter: rêver JIM HARRISON WOLE MÉMOIRES FICTIFS ¦ UN BON JOUR POUR MOURIR • NORD-MICHIOA K • LÉGENDES D'AUTOMNE • SORCIER BOUQUINS T LAFFONT La librairie nouvelle est arrivée ! Des locaux transformés Librairie Gallimard, 3700 boul.Saint-Laurent Un site internet animé www.gallimardmontreal.com Deux façons de faire notre métier : libraire permet de respirer, sinon de survivre aux imbéciles dont le règne semble définitivement installé.La nature, présence nécessaire, n’offre jamais qu’un refuge temporaire, elle «ne guérit pas, elle distrait.», en même temps que ce rappel salutaire: «[.] nous sommes des animaux, nous aussi, tout ce silence est une petite harmonie.» La littérature comme remède, donc, manière de se détacher de soi.Au contraire de Miller, Harrisson est avant tout un fabuleux conteur.Dans Un bon jour pour mourir, son second roman (déjà, ce titre.parole prononcée, paraît-il, par un chef indien au matin d’une bataille décisive), deux sacripants, marginaux invétérés, partent de Key West avec l’intention de faire sauter un barrage qui aurait, selon les élucubrations nocturnes de l'un des compères, été çonstruit dans le Grand Canyon.Évidemment, il n’y a aucun barrage dans le Grand Canyon.Qu'à cela ne tienne! Es ont choisi d’être terroristes et le seront jusqu’au bout.E doit bien se trouver un barrage à faire sauter dans le coin, non?C’est là un merveilleux roman de la route, le plus beau que je connaisse.Des putes de Ciudad Juarez aux cactus de l’Arizona, il n’y manque absolument rien.Le héros de prédilection de Harrisson est un panthéiste de quarante ans qui désire, assez sympto-matiquement, changer de vie, ceci à défaut, peut-être, de pouvoir changer la vie.Imaginons de nouveau une hybridation, puisque, après tout, c’est un mode de reproduction courant en littérature: Jim Harrisson devient alors un avatar de Thoreau réincarné en Charles Bukowsky.Dans Légendes d’automne, recueil de trois novellas qui fut malmené par Hollywood, le sorcier Harrisson semble atteindre l’équilibre idéal entre les pouvoirs magiques de l’imagination et la sombre densité évocatrice de sa phrase.La narration est sobre, si les héros ne le sont pas toujours.Et on croirait vraiment y entendre, entre les lignes des destins, un «silence qui est une petite harmonie».WOLF, MÉMOIRES FICTIFS/UN BON JOUR POUR MOURIR/NORD-MICHIGAN/LÉGENDES D’AUTOMNE/SORCIER Jim Harrisson Traduit de l’américain par Marie-Hélène Dumas, Sara Oudin, Serge Lentz Préface de Serge Lentz Robert Laffont, coll.«Bouquins» Paris, 2000,770 pages CE QUE NOUS DIT LA VITESSE Jean-Philippe Domecq Editions Pocket (nouvelle édition augmentée) Paris, 2000,194 pages LOUIS CORNELLIER L> excitation entourant le i Grand Prix du Canada étant derrière nous, voici une petite suggestion de lecture à l’intention de ceux que la course automobile fascine et qui voudraient aller plus loin que le spectacle ou, tout simplement, de ceux qui cherchent à comprendre le pourquoi de cet engouement.Je fais, quant à moi, un peu partie des deux groupes et mon rapport à cet univers tient du paradoxe.Le «mononcle» de la pub à qui l’on intime de se tasser, c’est moi, et l’incitation à la vitesse abusive de même que la débauche commerciale qui accompagnent le phénomène Fl me scandalisent.Pourtant, ancien lecteur juvénile de la série Michel Vaillant (une bédé française sur le monde de la course automobile), je ne répugne pas à suivre en téléspectateur curieux et relativement assidu les Grands Prix qui reviennent aux deux semaines.Bizarre?Disons humain.J’ai, en tout cas, pris plaisir à lire le surprenant essai de Jean-Philippe Domecq, un auteur que je connaissais vaguement comme très féroce critique de l’art contemporain et collaborateur à la revue Esprit.En plus de se faire ici littéraire, sociologue, ethnologue et philosophe, il s’avère aussi un fin connaisseur de l’histoire cinquantenaire (cette année) de la Fl et un commentateur sensible et passionné.E reconnaît, en homme mesuré, ur enfin se conclure avec la période de maturité de 18t>4 à 1872.Avec tout près de cent œuvres, le volet autour de la Vieille Capitale figure comme l’un des plus prisés.L’activité est particulièrement intense lorsqu’on se tourne vers le drame lyrique que rend Im Vapeur Québec (1853) ou L'Anse de Sillery, Québec (1864).On note l'extrême souci du détail, d’une lumière particulièrement évocatrice aux moindres traits des visages humains.11 faut, bien sûr, prendre une certaine distance par rapport aux sujets du (X'intre et se concentrer plutôt sur le travail acharné de cet autodidacte.C’est peut-être dans les plus petits tableaux qu’on découvre ce contact naturel avec le monde le plus immédiat de l’époque.Des plus accessibles, l’exposition Krieghoff s’adresse à ceux qui souhaitent faire une visite paisible et agréable au musée.Peu d’audace donc, sinon ces images très «touristiques» des environs.11 ne reste qu’à savoir si une telle chronique du passé arrivera à combler les attentes de la plupart des amateurs d’art.Le règne de la démesure HOMMAGE À ROSA LUXEMBURG Jean Paul Riopelle Une salle permanente au Musée du Québec 1, avenue Wolfe-Montcalm Parc des Champs-de-Bataille Québec DAVID CANTIN Depuis sa création à l’atelier de file aux Oies en 1992 jusqu’à son installation récente au Musée du Québec, l’immense fresque Hommage à Rosa Luxemburg de Jean Paul Riopelle a traversé bien des étapes.Ce «testament artistique» est au centre de la nouvelle salle Riopelle, qui témoigne des liens fructueux entre l’artiste et l’institution du parc des Champs-de-Bataille.Loin de l’atmosphère enfumée du Casino de Hull, il est entendu qu’un environnement muséal convient davantage à la mise en valeur de ce grand triptyque.D’autre part, l’exposition permanente cherche à mettre en perspective ce chef-d’œuvre récent dans la continuité d’une œuvre puissante et singulière.Le projet d’une salle Rio|x?lle au Musée du Québec n’a rien du hasard.Il suffit de retourner un peu en arrière dans le temps pour s'apercevoir que le célèbre artiste québécois compte parmi les plus généreux donateurs de l’endroit.qui possède plus de 250 pièces (réalisées entre 1944 et 1992).L’aménagement de cette salle a pour but de susciter une dimension nouvelle face aux œuvres à travers certains regroupements ou temps forts.Elle pourra aussi se prêter à des rassemblements particuliers avec l’introduction éventuelle d’œuvres d’artistes contemporains que Riopelle avait côtoyés, à Québec comme à l’étranger.Pour reprendre les mots du directeur général John R Porter, il s’agissait surtout de proposer «un espace ouvert à de larges horizons».Dès les premiers pas à l’intérieur, on ne peut qu’être envahi par ce territoire de lumière et de fulgurance du monde naturel.VS ©JEAN PAUL RIOPELLE/SODRAC Hommage à Rosa Luxemburg (détail), 1992, de Jean Paul Riopelle Recherchons des créations de GEORGES DELRUE En préparation d’une exposition rétrospective, nous recherchons des bijoux et pièces d’orfèvrerie conçus par GEORGES DELRUE.Centre d’exposition du Vieux-Palais MH a/s Julie Marcotte 185, rue du Palais Vj Saint-Jérôme (Qc) J7Z 1X6 (450) 432-7171 cevp@laurentides.net JOCELYNE ALLOUCHERIE Oeuvres photographiques Exposition du 14 juin au 2 juillet Le Montréal Télégraphe 206, rue de l'Hôpital, Vieux-Montréal Du mercredi au dimanche de 12 h à 18 h.Ouvert les samedis 24 juin et 1“ juillet.LOUISE PAILLÉ Jusqu'au 30 juin galerie Graff 96J, Rachel Est, Montreal, Qc H2J 2J-) Tel.ri U) ï2(v2(ilh • e-mail : srafi^cam.org Point culminant des dernières années de production artistique, Hommage à Rosa Luxemburg consiste en une séquence narrative de 30 tableaux intégrés en un triptyque d’une longueur totale supérieure à 40 mètres.Peu de jours après avoir appris le décès à Paris de son ancienne compagne, la peintre américaine Joan Mitchell (1927-1991), Riopelle entreprend cette fresque codée au vocabulaire complexe.Le titre fait référence à celle qu’il appelait sa «Rosa Malheur», une allusion ironique à Rosa Bonheur, cette virtuose de la peinturé animalière, mais renvoie aussi à la célèbre militante du Parti communiste allemand.En janvier 1993, XHommage est achevé et l’artiste compte sur trois rouleaux de toile.Il devra toutefois patienter jusqu’en avril pour la voir enfin dans son ensemble.Avec l’aide du photographe Maurice Perron, il fera un premier accrochage pendant quelques jours dans la salle de bingo de Maurice Veilleux, à Sainte-Adèle.Près d’une centaine d’amis et d’admirateurs viendront découvrir cette réalisation majestueuse dans un environnement digne des surréalistes./ Eloge de la liberté Déployée sur trois pans de mur en ordre séquentiel permettant la lecture des cycles narratifs, l'Hommage sert de pivot au sein de l’univers Riopelle.Cette œuvre commémore les traces d’une vie, de même que la somme d’une pratique célébrant la liberté des pulsions créatrices.Autre «monument», cette fois issu de la période des grandes «mosaïques».Poussière de soleil (1954) montre le processus de cristallisation à l’œuvre chez Riopelle, comme ses contrastes chromatiques qui vont en s'accentuant.C’est déjà toute la force énergétique de la nature de VHommage qu’on y voit se déployer.En parallèle, Saint-Fabien (1944) et Le Perroquet vert (1949) désignent cette chaleur du geste qui permet le croisement du réel et l’essence même derrière l’appa- rition du visible.Ix; caractère narratif de XHommage se reflète également dans certaines sculptures extraites du monde onirique du peintre.L'Ours, acquis en 1999, prend place dans une mythologie chamanique du pouvoir et du respect face à la nature, i^t Tour de vie symbolise ce principe de vie et de fondation à travers une forme totémique.Un peu plus loin, c’est au tour de l’impressionnant Pan-gnirtung (1977) de retenir l’attention grâce à sa profondeur aussi organique qu’abstraite.Au fond de la salle, le visiteur peut admirer un cabinet d'estampes, sous forme de meuble à tiroirs, qui transige d’une période à l’autre.De plus, au fil de ce long parcours, est présenté en séquences rotatives, en guise d’écho, un regroupement de trois grandes lithographies en noir et blanc tirées de la série des Suites (1972).Il y a donc beaucoup à voir et à découvrir dans cette salle Riopelle qui donne un aperçu important, de la jeunesse à la maturité, de l'œuvre du cosignataire de Refus global.y V i I) 8 E 1) K V O I H .L E S S A M EDI 21 ET l> I M A X C II E 2 ."> J U I X 2 O » 0 Livres AW BLEU.COMME UNE ORANGE Le pays de la révélation sensuelle et littéraire La Chine, le Brésil, la Grèce, l’Égypte, New York, le Grand Nord des Inuits, l'Italie, l’Argentine, la Gaspésie et [’.Afrique: voilà où vous emmènera le cahier Livres du Devoir au cours des prochaines semaines si vous refusez, vacances ou non et où que vous soyez, quoi que vous fassiez, de vous départir de votre cher journal pour la période estivale.Vous serez en bonne compagnie, et au premier chef, avec l’écrivaine et animatrice Aline Apostolska.Tous les jeudis soir de l’été, sur la Chaîne culturelle de Radio-Canada, celle-ci anime Bleu comme une orange, une émission qui réunit un écrivain et un artiste pour un dialogue culturel et poétique des plus évocateurs autour d’un pays.Hélas! la radio, formidable créatrice d’atmosphères, est éphémère.Qu’à cela ne tienne: Le Devoir saura retenir ces paroles fugitives.Chaque samedi, retrouvez la version écrite spécialement pour vous de ce qui vous aura charmés trois jours plus tôt.Cette semaine: le Brésil de Pierre Samson et Jadson Caldeira.ALINE APOSTOLSKA Pierre Samson a publié une trilogie brésilienne: Le Messie de Be-lém (1996), Un garçon de compagnie (1997) et II était une fois une ville (1999) aux éditions Les Herbes Rouges.Athlétique et voyageur, il est un membre actif et impertinent de la communauté littéraire québécoise.Dans le cadre d’une résidence d’auteur, il offrira des cours à l’UQAM pendant la session 2000-01.Jadson Caldeira vit au Canada depuis 1987.Danseur pour les compagnies L’Astragale, Pigeon International, Marie Chouinard.il a enseigné à l’Ecole supérieure de danse du Québec.En février 2000, il présentait sa création 0,1,11 ou Sept pour les intimes à l’Espace Tangente à Montréal.Engagé par diverses compagnies, il passera l’été 2000 notamment aux Etats-Unis.En 1996 paraissait Le Messie de Belém.Ce premier roman, empreint d’une sensualité ambivalente, d’une vision du monde vaste et dérangeante, propulsait son auteur, Pierre Samson, au rang envié et redouté des révélations de la littérature québécoise.Un écrivain nous était né et, avec lui, un univers spécifique qui, de toute sa puissance, nous invitait à reconsidérer le nôtre selon des critères nouveaux.A travers le Brésil, c’est bien le Québec que Pierre Samson nous obligeait à scruter, le Québec qu’il nous révélait, en miroir.Avec les deux romans qui suivirent pour former une trilogie, cette orientation se confirmait, en plus de confirmer l’auteur à sa juste place.Mais Pierre Samson eût-il écrit s’il n’avait rencontré le Brésil?A cette question, il faut répondre par une autre: Pierre Samson eût-il rencontré le Brésil si son che- i I -fv"* ' 'i min n’avait croisé celui de Jadson Caldeira, chorégraphe et danseur d’origine brésilienne, «tombé» dans sa vie avec la force d’un catalyseur?Ainsi, à Montréal, Jadson Caldeira devait-il révéler Pierre Samson à lui-même et à son écriture, par l’entremise du Brésil.Tout comme lui-même devait trouver son ampleur dans la ville qui, en vingt ans, est devenue l’une des plaques tournantes de la danse contemporaine actuelle.Il s’agissait bien sûr d’un hasard et donc, selon les termes de Samson, d’un «non-choix».Caldeira l’introduit à la richesse du Brésil.Par sa bouche, l’Histoire se mêle aux anecdotes et aux souvenirs pour s’incarner en autant de personnages livrés à la sanguine de l’inspiration.Le Brésil devient plus qu’un pays du Tiers-Monde d’Amérique latine, plus qu’un mythe et, pourtant, pas encore une réalité.Pierre Samson écrit Le Messie.sans avoir encore foulé du pied la terre.Pourtant, rarement le Brésil fut-il plus vivant, et plus vrai, que dans cette œuvre-là.S’il faut un lieu géographique pour révéler un lieu intérieur, si un lieu terrestre n’est jamais que l’incarnation d’une typologie psychologique et l’environnement risible, l’expression d’une vision de nyctalope, pour Pierre Samson, le Brésil fut ce lieu-là.Comme libéré d’un recoin de sa rétine, le Brésil nous éclata en pleine face.A sa grande surprise personnelle.Et même à celle de Jadson Caldeira.Transgresser les interdits québécois Un Brésil plus vrai que nature, qui du coup révélait aussi les raisons du «blocage» qui empêchait Pierre Samson d’écrire sur le Québec.«Ecrire sur le Québec m'atrophiait, m’aveuglait, confie-t-il au micro, c'était tout simplement impossible.» Néanmoins, il fri?ARCHIVES LE DEVOIR Rarement le Brésil fut-il plus vivant, et plus vrai, que dans Le Messie de Belém de Pierre Samson.privilégie les thèmes que, selon lui, le Brésil et le Québec possèdent en commun: la quête identitaire (revendication ou usurpation); la fascination religieuse (comme héritage d’un paganisme latent); la transmutation et l’ambiguïté sexuelle (contrepoint à un machisme excessif); l’omnipotence et la déification de la mère (qui cachent, mal, une ignorance, sinon un mépris profond du féminin).Ces thèmes, présents dans le Québec de son enfance, y existent comme en arrière-plan, cachés et dévalorisés, occultés, «surtout en période de rectitude politique».La liberté du paradoxe Jadson Caldeira sourit à l’écouter parler.Lui qui a grandi à Sào Paulo sait bien que le paradoxe brésilien tient à ce que l’on y valorise tout ce qui est hors normes, tout en en faisant up perpétuel objet de moquerie.Ecrire, pour Pierre Samson, c’était transgresser ce «paradoxe» qui l’a enchaq-té, c’était prendre la distance nécessaire à son envol créateur, revendiquer une liberté dans la vision du monde, mais aussi dans la forme littéraire même.Une transgression que Jadson Caldeira vit tout autant dans sa propre création, en osant une innovation formelle dans laquelle il déteste que l’on ne voie que de l’exotisme.C’est au tour de Pierre Sam-son de sourire: la liberté physique de Jadson, sa facilité de contact charnel, son abord tactile et exubérant en dérangent plus d’un à Montréal.Malgré les points communs, recherchés, c’est loin le Brésil, finalement.Le Brésil, pour de «vrai».Après la parution du Messie., ils se sont rendus au Brésil.Sam-son pour découvrir et confronter son corps, sa chair, aux images jetées sur le papier.Caldeira pour se rassasier, combler un peu le manque de lumière, d’odeurs, de chaleur, de couleurs qui lui font organiquement défaut au Canada.Pour se souvenir, comme dans un recueillement nourricier.«Pour moi, le Brésil c’est l’illusion, dit Pierre Samson, l’illusion des sourires qui cachent plus qu’ils ne révèlent, le leurre du bonheur au soleil.» Pour Jadson Caldeira, «le Brésil, c'est le souvenir, le pays dont je me souviens, et où je me souviens».Celui de l’enfance, heureuse, même si elle n’efface pas la conscience de la réalité.Ce manque qui, malgré l’adaptation volontaire à l’Amérique du Nord, tapisse son inconscient et éclate, souverain, dans son oeuvre chorégraphique.Tous deux confient leur vision d’un Brésil vrai.Vrai, incontesta-blement, c’est-à-dire tel qu’ils l’ont vraiment vécu.La conscience du corps Le corps de Pierre Samson se souvient encore précisément de la chaleur qui l’inonda à l’instant où, pour la première fois, il foula le tarmac de Belém.«Défrisant, pour quelqu’un qui avait les cheveux longs à l’époque!» Revigorant pour Jadson Caldeira, qui en manqua si longtemps.Avec la foule compacte s’impose la conscience du corps, le sien, celui des autres, tous les corps amalgamés comme dans un seul corps magmatique pareil à celui d’une orixà, une de ces divinités païennes qui peuplent l’univers littéraire de Pierre Samson.Les 170 millions de Brésiliens qui vivent ce contact charnel au quotidien en sont peut-être fatigués.Pierre Samson, pour sa part, s’en nourrit.Les odeurs qui s’en dégagent, mêlées à celles des fruits et du poisson exposés sans protection au soleil, exercent sur ses sens un pouvoir simultanément répulsif et magnétique.Tous deux s’entendent pour parler de ferveur charnelle.D’une dimension quasiment mystique que l’on retrouve au Brésil dans les églises, dans les stades de foot — et de plus en plus souvent, les stades de foot prenant le relais des églises devenues trop exiguës.— dans le syncrétisme, héritier d’un passé d’esclavage, le candomblé, qui mêle les figures chrétiennes (catholiques) aux entités païennes, dans des fêtes improvisées le soir sur les plages, dans les violences qui éclatent dans les favelas, et lors du Carnaval, «dernier party autorisé avant le jeûne du Carême», souligne Pierre Samson.Le Carnaval qui, selon Jadson Caldeira, permet de «sortir de sa peau», pendant quatre jours, «d’exorciser la misère et les agonies du jour».Sexualité et ambivalence Et, liée à cette ferveur charnelle, la sexualité, partout présente.«La sexualité, c'est l’endroit où l’on emmène notre énergie», explique Jadson Caldeira.Trop plein qui, sans exutoire, devient vite passionnel, meurtrier ou, plus certainement, suicidaire.Le soleil, le sexe, la mer, le foot qui permet aux enfants de s’identifier à la réussite de leurs héros, ne sont que des antidotes à la misère, mais aussi de vrais plaisirs gratuits, accessibles.Des plaisirs de gens pauvres, et d’une pauvreté proportionnelle à la couleur de la peau.Le Brésil reste le pays où la beauté des habitants reste indissociable de la réussite du métissage, mais où la stratification sociale demeure rigoureuse et incontournable.Sauf que, pour Samsort, «il faut bien se rendre à l’évidence que tous les métissages ne sont pas réussis.Ainsi, les Nordestino restent, à tort ou à raison, réputés pour leur laideur, peut-être due à des mixages trop inattendus (Hollandais, autochtones et Noirs)».Ils concluent sur l’ambivalence sexuelle, rejetée lorsqu'elle est synonyme d’homosexualité mais si librement consentie lorsqu’il s’agit des travestis.«Les travestis ne représentent pas une gifle pour la virilité», précise Caldeira.Tout au contraire, cette tradition devenue brésilienne s’inscrit dans la droite lignée du syncrétisme dominée par les figures féminines, qui valorise l’androgynie et la féminisation des hommes: «J’y vois une conséquence logique du machisme», analyse Pierre Samson qui, dans son dernier livre, Il était une fois une ville, a voulu exprimer cette ambivalence à travers le personnage du travesti Nescafé.Le sourire, néanmoins.Gentillesse, ferveur, liberté d’être malgré la misère et l’agonie, les dissensions sociales: tout cela n’efface pas le sourire.N’enlève rien aux petits matins enchanteurs au bord de la mer, à Bahia ou à Porto Alegre, ou à Ouro Prêta, de préférence à Rio où Pierre Samson a refusé d’aller.Une lucidité vis-à-vis de soi-même, une disponibilité devant la vie qu’ils ont rapportée dans leurs bagages.Tout un univers, complexe et merveilleux, qui peuple les livres de Pierre Samson qui, ayant achevé sa trilogie brésilienne, cherche le lieu de sa prochaine inspiration.Un nouveau miroir pour lui, et pour nous.Cette série estivale est issue d’une collaboration spéciale entre Le Devoir et la Chaîne culturelle de Radio-Canada.Tous les samedis de l’été, Aline Apostolska offre la version écrite de l’émission Bleu comme une orange, diffusée le jeudi à 22h sur les ondes de la Chaîne culturelle, 100,7 FM.Cette émission vous invite au voyage et à la découverte, en compagnie d’écrivains et de voyageurs de renom.Bleu comme une orange est aussi un voyage sonore et musical réalisé par Clotilde Seille.Jeudi 29 juin, à 22h: Bleu comme.La Chine, avec Charles Fo-ran et Tao Ye, 100,7 FM.bleucommeuneorangeCqmon treafradio-canada.ca Entrevue avec Serge Bouchard Conversation dans un diner LE MOINEAU DOMESTIQUE Serge Bouchard Boréal, 2000,208 pages.(lm édition: Guérin, 1990) SERGE TRUFFAIT LE DEVOIR Il y a peu, les éditions du Boréal ont republié un ensemble se composant d’une soixantaine de textes écrits par Serge Bouchard, anthropologue de formation, sociologue du quotidien.Intitulé Le Moineau domestique, l’ouvrage avait paru il y a dix ans de cela chez Guérin Littérature.Faute d’attention particulière, ces récits passèrent pratiquement inaperçus.si ce n’est que certains d’entre eux avaient tout d’abord été publiés dans Le Devoir au cours de l’été 1988.Pour souligner la parution de cet ouvrage ainsi que le retour de Serge Bouchard parmi nous à compter de mardi prochain, nous l’avons rencontré.Afin de bénéficier de son talent en décryptage précis des faits du quotidien comme des lieux communs, nous avons tenu à le rencontrer dans une espèce en voie de disparition, le diner, afin qu’il improvise une de ses analyses qui en font un philosophe hors pair du quotidien.«Le diner est né au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale.Je pense que sa grande époque va de 1945 à 1960.En tout cas, il symbolise à bien des égards l’apparition de la modernité, de la joie de vivre et de la prospérité que l'Amérique du Nord a alors connues.Ses matériaux tout en chrome, ses banquettes en cuirette, ses tables en formica ont eu beaucoup d’influence sur le Canadien français catholique.Celui
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