Le devoir, 25 mars 1995, Cahier D
sjjk ! Le Feuilleton Page D3 Littérature québécoise Page D5 ?Pierre Bourgault Page D8 Formes Page D10 André Major Le déserteur est de retour HERVÉ GUAY André Major fait partie des écrivains québécois qui ont marqué les années 70.De 1974 à 1976, il publie l’un à la suite de l’autre, trois romans d,’un seul souffle : L’Epouvantail, L’Epidémie et Les Rescapés.Romans qui comptent parmi les plus singuliers de la littérature québécoise et qui valent à ce co-fondateur de la revue Parti Pris le prix du Gouverneur général en 1977.Il les a par la suite réunis dans un même volume intitulé Histoires de Déserteurs.Cependant, depuis L’Hiver au cœur, et c’était en 1987, André Major n’avait pratiquement rien écrit d’important.Les rééditions de ses livres et le prix David, qu’on lui a attribué il y a trois ans, pour l’ensemble de son œuvre, ont peut-être fait oublier la chose un tant soit peu.Toujours est-il que la sortie de son roman La Vie provisoire, après huit ans de silence, constitue le véritable événement littéraire du printemps.Autre surprise, André Major situe pour la première fois ses personnages à l’extérieur du Québec.Son roman débute ainsi dans un petit village dominicain où son héros s’est réfugié après son échec conjugal.«Je voulais faire vivre à mon personnage principal, en proie à une déroute intérieure, une sorte de dépaysement, dit-il, pour voir si, privé de ses références habituelles, il lui serait possible de devenir un autre.» On s’en doute, l’expérience dominicaine tourne court, passé oblige.Mais l’homme n’en rompt pas moins, dès son retour au pays, avec sa vie antérieure.Il était journaliste.Il prend sa retraite.Son mariage a volé en éclats : pas question d’en recoller les morceaux.Il va s’installer dans le nord de Montréal où, pour tromper sa solitude, il dérivera d’une femme à l’autre.On reconnaît bien là les thèmes favoris d’André Major : la confusion intérieure qui mène André Major à l’errance, la r^ 1 cherche de soli- tude, bientôt échangée contre un peu de tendresse et bien sûr, la quête d’une identité qui se dérobe sans cesse.Avec de telles obsessions, l’écrivain mérite certes sa réputation d’intellectuel inquiet, voire perplexe.Encore qu’en commençant La Vie provisoire, l’auteur d’Histoires de Déserteurs n’avait pas du tout l’intention de fréquenter les mêmes avenues que par le passé.Il croyait à l’aide du déplacement de l’intrigue que sa plume allait le mener ailleurs.Pourtant, il s’est vite rendu compte que le retour au pays était la seule issue concevable pour son déserteur.«Dans un sens, explique le romancier, mon personnage essaie d’échapper à quelque chose pour trouver autre chose qui lui échappe encore.De ce point de vue, la République Dominicaine ne peut pas s’avérer un lieu de salut pour lui puisqu’il est déjà exilé au fond, qu’il soit ici ou ailleurs.» André Major avoue du reste avoir de la difficulté à parler de son protagoniste parce qu’il n’a pas le sentiment d’en savoir davantage, ni d’être moins désorienté que lui.En fait, les deux partagent les mêmes doutes et les mêmes inquiétudes.Ce qui fait VOIR PAGE D 2: MAJOR LE L E 1) E V O I R , L E S S A M E I) 1 2 5 E T 1) 1 M A N C II E 2 (i M A R S I i) !) 5 / ¦V*; ¦ - ¦ > ' ¦' Vfijxm» ‘mm*’, '*Sr S* **¦ ¦ m « _ ,0.** '"••mi1 'fi'itSer m mh mmm IV XWSSmCÿSA pspp 'dû*- * '¦ X>v .¦ «S Dans.rm ROCH COTÉ Privé de Dieu, notre temps a divinisé l’histoire comme un avènement de l’homme libre».Voilà le genre de phrase qui, au détour d’une page, au milieu d’un livre touffu aux mille branches, surgit comme un phare, jetant sur l’enfilade des événements une lumière qui vous guidera jusqu’à son terme.Avec Le Passé d’une illusion, François Furet n’a pas voulu écrire une autre histoire du communisme.Comme son titre l’indique, l’ouvrage entend cerner non pas la réalité d’un régime ou d’une époque mais son idée, sa répercussion dans les esprits, et dans le cas du communisme, sa puissante séduction.Comment se fait-il qu’un régime construit sur la terreur, le mensonge et la destruction de la liberté ait pu passer pour une véritable promesse de l’émancipation du genre humain?Comment tant d’intellectuels occidentaux ont-ils pu croire que l’État stalinien était la terre d’élection où les lois de l’histoire allaient conduire à la réconciliation de l’homme avec lui-même?Le gros livre de Furet n’a pas d’autre ambition que de cerner ce mystère: celui d’un régime qui a porté le despotisme à ses frontières extrêmes et qui a pu, en même temps, créer et sans cesse renouveler l'illusion d’incarner le stade ultime de la démocratie.Il y a là en effet un exploit illusionniste sans précédent dans l’histoire.«La capacité à mythologiser sa propre histoire a constitué une des plus extraordinaires performances du régime soviétique», écrit Furet.PHOTO G.BODROV Les têtes de Marx et de Lénine déboulonnées après l’échec du coup d’État communiste en 1991.Les ressorts de ce théâtre de l’illusion ont un fond qui n’est pas tout à fait nouveau dans l’histoire humaine et c’est celui de l’intrusion de la religion dans l’histoire.Furet ne consacre pas de développement particulier à cette idée mais elle est présente tout au long du livre.L’histoire devient le lieu privilégié du salut de l’humanité, le lieu de l’Espoir, là où les ambitions traditionnelles de la religion sont récupérées après la mort de Dieu.(L’histoire de cet investissement temporel des promesses de la religion a été écrite par le père Henri de Lu-bac, entre autres dans La Postérité spirituelle de Joachim de Flore).Cette divinisation de l’histoire et de la politique appelle un moment rédempteur, un événement fondateur qui nous révélera que nous ne sommes pas condamnés à vivre dans le monde où nous vivons.L’histoire cesse d’être un déroulement d’événements sans perspectives ni finalité, la voici investie d’une promesse de transcendance, d’un au-delà que les hommes ont ravi à Dieu pour le réaliser ici même.«De cette histoire devenue un substitut du salut, du moins le lieu de la réconciliation de l’homme avec lui-même, la révolution d’octobre a été le moment mythologique par excellence», écrit Furet.Là est la racine véritable de l’illusion.«(.) au comptoir des croyances politiques, qui tiennent une si vaste place dans l’esprit des modernes, le communisme constitue une liqueur particulièrement forte en teneur idéologique (.) Quand il croit accomplir les lois de l’histoire, le militant lutte aussi contre l’égoïsme du monde capitaliste, au nom de l’universalité des hommes.» La révolution d’octobre 1917 a donc été investie d’une grandeur mythologique comparable à l’événement fondateur de l’ère chrétienne.L’événement d’Octobre se veut universel et c’est là le secret de son rayonnement, explique Furet.Dès le départ, l’œuvre des bolcheviks brille de son aura révolutionnaire: voici enfin la suite de 1789, le complément d’une révolution qui avait mis au monde la bourgeoisie, voici cette fois la mise au monde de l’humanité libre.Furet consacre des pages fort instructives à «la passion révolutionnaire» et à «la haine de la bourgeoisie», deux sentiments qui ont nourri les intelligentsias depuis le XIXe siècle et qui ont façonné leur engagement social et politique, tant à droite qu’à gauche.La haine de la démocratie bourgeoise aura été «le grand secret de compli- VOIR PAGE D 2: FURET MATTHEW FOX \ ot\^vV \ LA GRÂCE ORIGINELLE Selon Matthew Fox, l’heure est venue d’oser une nouvelle spiritualité fondée sur la bénédiction originelle.L’humanité a besoin de cette nouvelle spiritualité pour satisfaire sa quête de sagesse et son besoin de survivre.Moi.de 242 p.— 32,95$ A1C I, K I) K V 0 I R , L K S S A M !• I) I 2 5 K T I) I M A N C II K 2 (i M A II S I !) Il !> H®» 362 jours parannec 'c À AUIOUWO' LE MYTHE AMERICAIN DANS LES I* HASHIvmtS IMIV, rir>rrmMC \ jm ifi ts mi i in ri CI IONS D AMÉRIQUE ANNE HEBERT Hébert Mm* Àurélien, Clara, A: ¦.I ' .Il ' MAJOR Une œuvre logée à renseigne du réalisme LA CHANSON QUÉBÉCOISE DE LA BOLDUC À AUJOURD'HUI Roger Chamberland et André Gaulin Série «Anthologies» 595 pages, 17,95$ LE MYTHE AMÉRICAIN DANS LES FICTIONS D’AMÉRIQUE DE WASHINGTON IRVING À JACQUES POULIN Jean Morency Collection «Terre Américaine», 262 pages, 22,95 $ SUITE DE LA PAGE D 1 dire à l’écrivain montréalais à l’instar de Tchékhov que «l’art consiste à poser les bonnes questions et à laisser les.réponses aux charlatans».Difficile alors quand on est aussi sceptique de ne pas douter de soi-même ni de ses projets d’écriture.Et ça Test doublement quand on est persuadé comme l’est André Major que ce qu’un écrivain donne à son œuvre, il l’enlève à sa vie.«Comme je n’écris pas rapidement, dit-il, et qu’écrire est un investissement de temps considérable, ça m’aiderait peut-être de ne pas douter et d’être absolument convaincu, comme certains, que ce que je fais est complètement indispensable, que l’écriture fait le poids devant la vie.» ' «De toute façon, continue-t-il, j’ai toujours entretenu avec l’écriture une relation tendue.Or, je sais très bien qqç vivre ne suffit pas.La vie devient à un moment donné insignifiante si je ne cherche pas bientôt à la cristalliser et à la mettre en forme.» ' Sa production, à cet égard, André Major Ta toujours logée à l’enseigne du réalisme.Peut-être parce que ce registre est le mieux à même de rendre compte de son souci «de ne pas faire écran entre la réalité et l’écriture».‘ «En fait, ma vision des choses, je ne pourrais pas l’exprimer autrement sans fausser le jeu.Par honnêteté, je tiéns à ne pas dorer la pilule, et je m’oblige dans mon çcriture à un maximum de transparence et à un minimum d’effets.» «Je suis très préoccupé de précision.Selon moi, un des devoirs de l’écrivain, c’est d’être très vigilant quant à la langue, qui est non seulement son moyen d’expres-siofi mais aussi la chair même et le tissu de son travail.Il faut être irréprochable sur le plan de la correction de lan-gagë et de la précision des termes.Voilà en quoi consiste une bonne partie du travail de l’écrivain.» Drôle de parcours que celui de cet écrivain dont le premier roman, Le Cabochon se situait en 1964 dans ce qu’on a appelé «l’école du jouai», qui a été de tous les 'combats politiques et culturels d’alors et qui devient dix tans plus tard, «par accident», assure-t-il, réalisateur d’émissions littéraires au FM de Radio-Canada.On comprend mieux pourquoi ces jours-ci la place de la littérature à la radio inquiète également André Major jqui n’en est pas à une inquiétude près.Même si, comme ;son personnage de La Vie provisoire, il est aujourd’hui (plus enclin à s’indigner d’injustices plus immédiates que pour les grands motifs d’hier.I «La littérature comme activité spécifique est en train d’être reléguée aux oubliettes, de disparaître.Elle fait dé-î sonnais partie du vaste domaine du divertissement culturel, prisme à travers lequel elle est maintenant considérée.Autrement dit, on risque d’opérer dans la production • littéraire une sélection dans le but de détenniner ce qui [est immédiatement utilisable, médiatisable.Par conséquent, ce qui ne répond pas aux critères de la médiatisation sera laissé pour compte.» •: «Auparavant, la littérature comme telle avait un domaine bien à elle: les émissions littéraires.Dorénavant, il y •aura un cadre de fourre-tout culturel où on la traitera 'comme un élément parmi d’autres sans qu’on lui recon-¦ naisse sa spécificité, ce qui n’avait pas été un problème K i_________________________________________________________ ; PHOTO JACQUES GRENIER André Major par le passé, à Radio-Canada ou ailleurs.La littérature fait maintenant partie du décor culturel comme le reste.De ce point de vue, c’est une perte considérable.» Comme si, regrette-t-il, la littérature devait céder devant les impératifs de la société marchande auxquels tout doit se plier en cette époque de libéralisme économique triomphant.«Heureusement, je n’en suis pas à mon premier livre et je ne dois pas présenter de la société québécoise une vision plus réconfortante qu’inquiétante», ajoute André Major.Car c’est ce qu’on attend de plus en plus des créateurs aujourd’hui : qu’ils nous divertissent, qu’ils nous donnent une image agréable de nous-même, comme ces miroirs des grands magasins qui nous embellissent.» Ainsi, une fois son roman terminé, André Major s’est demandé à la blague quels arguments faciliteraient sa vente.«Peut-on vendre de l’inquiétude ou de la perplexité ?», ironise-t-il.Au terme de sa réflexion, il conclut : «Tout ce que je pourrais dire en faveur de mon livre, c’est que si vous êtes une nature inquiète, vous allez peut-être trouver là chaussure à votre pied.» Effectivement, comme le reconnaît son auteur, La Vie provisoire s’inscrit mal dans une logique de marché.Il faut s’en réjouir.LA VIE PROVISOIRE André Major Boréal, Montréal, 1995 237pages R E S - FURET Une histoire faite de passion et de larmes « Un conte poétique qui chante la vie.» Gilles Crevier, Journal de Montréal « L'auteur de Kamouraska replonge dans l'histoire noire et trouble de l'enfance.» Claude Dessureault, Le Voir Les Éditions du Seuil « Belle et grande surprise en cette rentrée littéraire de janvier.ce récit, qui va droit à l'essentiel, sans un mot de trop, est un poème en prose, d'une belle simplicité.» Anne-Marie Voisard, Le Soleil LIBRAIRIE HERMÈS 1120, ave.laurier ouest outremont, montréal tel.: 274-3669 télec.: 2/4-3660 SUITE DE LA PAGE D 1 cité entre le bolchevisme et le fascisme», écrit l’auteur.Ces pages sont typiques du style général de l’ouvrage qui accorde une large place à l’univers des sentiments et des idées dans l’histoire, à la volonté des hommes, à leurs motivations plus ou moins avouées.Nous voilà loin de l’histoire marxisante toujours portée à ne voir dans le champ de la culture qu’une émanation des structures économiques.L’histoire que nous raconte François Furet est éminemment humaine, faite de passions et de larmes, de tensions et de furie, de destins fulgurants et de vies brisées.Ses chapitres sur Georg Lu-kacs, Hannah Arendt et Vassili Gross-man sont parmi les plus beaux du livre.Dans la même veine, l’auteur sait mettre un terme aux explications lorsqu’il faut laisser sa place au «mystère».Le mot revient tout au long du livre.Ainsi, lorsqu’il évoque «le mystère du mal dans la dynamique des idées politiques au XXe siècle», Furet laisse-t-il à l’histoire son inévitable part de ténèbres.Dans la part intelligible de ce ving-, tième siècle aveuglé de violence guerrière, l’auteur montre à quel point la Première Guerre mondiale a servi de matrice pour tout ce qui allait suivre.Personne n’avait prévu les conséquences de cette guerre, encore moins la cruauté inouïe dont elle serait le théâtre.L’Europe des empires en sort bouleversée et les populations, tant les vainqueurs que les vaincus,'traumatisées.Au sortir de cette guerre absurde, le monde est à refaire et la politique à réinventer.«La Première Guerre mondiale, écrit Furet, ramène l’idée de révolution au centre de la politique européenne.» Tout le siècle qui s’ouvre après la guerre sera dominée par les deux grandes révolutions dont la tâche est de redonner un sens à la vie communautaire: la révolution prolétarienne et la révolution fasciste.La première se veut universelle, la seconde centrée sur la communauté nationale.Elles partagent une même haine de la démocratie libérale, jugée responsable de l’hécatombe guerrière, et marquent toutes les deux le rôle de la volonté dans la politique.Dès ce moment la révolution d’Oc-tobre acquiert la dimension d’un mythe à l’échelle du genre humain, car elle transcende la communauté nationale.Furet démontrera ensuite comment, malgré tous les événements, malgré la constitution d’un Etat policier, l’abolition des libertés, la destruction de la paysannerie, la terreur paranoïaque, le Goulag, l’Union soviétique demeurera, pratiquement jusqu’à la fin, le symbole de la vraie démocratie.Le mythe s’avérera indestructible tant le besoin d’une croyance salvatrice est puissant.La littérature des dissidents sera très tôt inutile pour des Occidentaux plus pressés de croire que de s’informer.La guerre de 193945, en enrobant le totalitarisme soviétique dans la parure inattaquable de Tantifascisme, ne fera que renforcer le mythe de la valeur universelle de la révolution d’octobre.A l’Ouest, toute une élite intellectuelle s’efforcera de démontrer que le vrai totalitarisme est celui de Tordre bourgeois, refusant de s’ouvrir les yeux sur un régime qui atteignait, après la guerre, ce que François Furet appelle sa «maturité totalitaire», soit la destruction totale de la société civile.L’indulgence envers l’URSS se nourrira sans cesse de la nostalgie de «la promesse d’origine».«Jusqu’au bout, écrit Furet dans un raccourci saisissant, l’Union soviétique aura abrité son image dans ce qu’elle a voulu détruire.» L’ordre et la pagaille Même s’il ne se veut pas une histoire du phénomène communiste, l’ouvrage de Furet est tout entier une illustration de ce que les «soviétologues» appellent «le modèle totalitaire», c’est-à-dire une interprétation de la société soviétique par le biais du concept de totalitarisme.Une société totalitaire est celle qui a été complètement absorbée par un Parti-Etat.La terreur est son état normal.Raymond Aron et, avant lui, Hannah Arendt ont le mieux illustré ce genre d’interprétation.Une autre école, appelée révisionniste, souligne les limites du modèle totalitaire et propose une interpréta- l'YsuiVois Furet Le passe* (l’une illusion l‘NMl! HUI* l'illÔl* t'OnmiimisO* au \Xr sli'clc Itiilwrl l itlfoiit / * oliiinnii lévj GUIMAUVE ET FLEURS D’ORANGERS DELLY Sous la direction de Julia Bettinotti et de Pascale Noizet Collection «Études paralittéraires» 200 pages, 20,95 $ sous U direction de JÜUA BETTINOTTI ET PASCALE NOIZET ir frr/ni (jW/y ¦miu un until LES FILS DE JACK L’ÉVENTREUR GUIDE DE LECTURE DES ROMANS DE TUEURS EN SÉRIE Norbert Spehner Collection «Études paralittéraires» 355 pages, 23,95 $ A PARAITRE ARMES, LARMES, CHARMES.SÉRIALITÉ ET PARALITTÉRATURE Sous la direction de Paul Bleton Collection «Études paralittéraires» tion qui se concentre moins sur les instances dirigeantes et laisse plus de place à la base sociale.Deux ouvrages publiés récemment relancent ce débat qui est presquç une querelle.D’abord, la traduction de l’ouvrage de l’Américain Martin Malia intitulé La Tragédie soviétique.Le lecteur désireux d’avoir entre les mains • une histoire du communisme russe trouvera là un ouvrage complet, facile à lire, vif et brillant.Malia ne se contente pas de faire l’histoire du socialisme russe de façon classique, il double son propos d’un essai d’interprétation, qui se veut, comme l’entreprise de Furet, un commentaire sur l’histoire intellectuelle du XXe siècle.D’ailleurs, Malia et Furet se rejoignent sur l’essentiel: l’Union soviétique fut de part en part une aventure utopique et idéologique, «une fraude historique de portée universelle», irréductible au modèle occidental et caractérisée par l’aspiration totalitaire.Les synthèses initiales de l’auteur sur la question historique du socialisme et l’état de la Russie prérévolutionnaire sont particulièrement intéressantes.Enfin, la connaissance de la société soviétique vient de s’enrichir d’un étrange ouvrage: rappelant les samizdat (œuvres clandestines) des années d’après-guerre, voici 374 rapports secrets qui lèvent un voile sur la société russe pendant toute la durée du régime communiste.Le lien avec les samizdat souligne un fait cocasse: la vérité sur la vie soviétique aura été tout entière conte-«nue dans des écrits secrets ou clandestins, ceux de la police et ceux des dissidents.Ce que contiennent ces rapports est fascinant.Ils révèlent une société constamment épiée par sa police mais aussi en proie à une agitation de tous les instants, manifestant sa résistance par l’absentéisme, l’alcoolisme, la bagarre, l’indifférence aùx consignes, le laisser-aller, les grèves et parfois les révoltes ouvertes.Le tout dans un désordre inouï qui fut, d’une certaine façon, un espace de liberté que le régime accorda malgré lui à ses sujets.Ces rapports de police ont un côté de vérité crue qui permet aux dirigeants de savoir très exactement ce que le peuple pense d’eux: les magasins spéciaux, les datchas, la corruption, la misère des ouvriers, leur mécontentement et leur cynisme, tout est dit sans détour, la police note scrupuleusement les propos «antisociaux» des agitateurs.Si cela n’était signé de la police, il s’agirait d’une vrâie littérature subversive.Dès les années 1920, le petit peuple russe savait juger de la vraie nature de «la révolution prolétarienne».Notons qu’à travers la critique populaire du régime, court, comme un bruit de fond, un antisémitisme constant.Les auteurs de cette compilation commentée, Nicolas Werth et Gàel Moullec, affirment que ces rapports doivent conduire à nuancer ce que les écoles «totalitaire» et «révisionniste» ¦ peuvent avoir de rigide.En tout état.de cause, la réalité de la société sovié-' : tique n’était pas simple,, car sous les .apparences d'un parti-Etat tout-puissant, la «société civile» n’avait jamais cessé de grouiller et de s’assurer un ultime espace d’autonomie ne serait-ce que par le maintien d’une certaine pagaille.LE PASSÉ D'UNE ILLUSION ESSAI SUR L’IDÉE COMMUNISTE AU XX'SIÈCLE, François Furet Robert Laffont/Calmann-Lévy 580 pages LA TRAGÉDIE SOVIÉTIQUE HISTOIRE DU SOCIALISME EN RUSSIE 1917-1991 Martin Malia Seuil, 635 pages RAPPORTS SECRETS SOVIÉTIQUES 1921-1991 LA SOCIÉTÉ RUSSE DANS LES DOCUMENTS CONFIDENTIELS Nicolas Werth et Gael Moullec Gallimard, 699 pages I.E I) K V DIR, I.K S S A M K 1) I 2 .r> K T I) I M A X (' Il K 2 (i M A It S 19 9 5 I) 3 I V R.E S F E 0 I L I, E T 0 N B 0 N II E 11 R S robertsa|W!er CYGNE noir André Major La Vie provisoire roman le samedi 25 mars de l4h à l6h RENCONTRER WMMACHE VLB EDITEUR ord.19,95 4380ST-DENIS, MONTREAL TÊL.: 844-2587 ® mi royai ROBERT SABATIER Le Cygne noir Le Sollers ne s’éteint jamais 238 pages 27,95 $ Albin Michel Pour un jeune centenaire Comment arriver à vivre quand on est laid, seul et privé du minimum affectif auquel tout être humain a droit?D'une main de maître>, l'auteur des Allumettes suédoises multiplie les surprises et les émotions fortes dans cette histoire pathétique, envoûtante et romantique.André Major Boréal Qui m’aime me lise.GILLES ARCHAMBAUL T ?RONDEUR DES JOURS Jean Giono, Gallimard, collection «L’imaginaire», 250 pages.Au moment où il n’était pas encore mon ami, André Major me parla d’un séjour qu’il ferait à Manosque.H avait pour Giono une admiration que je ne partageais qu’en partie.On avait l’habitude à l’époque d’évoquer deux Giono: l’un étant conteur régionaliste, l’autre nettement stendhalien.C’est vers le second que je me tournais, faisant mon miel d’Angelo ou du Hussard sur le toit.Bien sûr, on exagérait.Giono n’a jamais été un auteur régionaliste.Cette Provence qu’il a à peine quittée, il l’a réinventée.Quand on le lit on est en Provence, d’accord, mais surtout en Giono.La vérité littéraire l’emporte toujours sur les autres, plus vraie que la vérité elle-même.Ainsi connaît-on plus Ferron en parcourant ses livres que le Québec où se déroulent ses contes.Rondeur des jours, repris dans les (Euvres complètes de la Pléiade sous le titre de L’Eau vive, a été publié en 1943.Les pages qui le composent avaient été rédigées pour la plupart plusieurs années auparavant.Jeta ou la Naumachie est même de 1922.On chercherait en vain dans Rondeur des jours une unité qui soit autre que celle de l’écriture.Comme l’écrit Henri Godard, «l’ensemble paraît touffu, désordonné peut-être, riche sans nul doute».Très tôt, de toute manière, le lecteur abandonne tout besoin d’interrogation.Y a-t-il un lien entre ces textes écrits à plusieurs années d’intervalle et qui relèvent soit de la nouvelle, du poème en prose, de l’essai ou de la chronique intime?Il ne se pose plus de questions parce qu’il est sous le charme.«Les jours, écrit Giono, commencent et finissent dans une heure trouble de la nuit.Ils n’ont pas la forme longue, cette forme des choses qui vont vers des buts; la flèche, la route, la course de l’homme.Ils ont la forme ronde, cette forme des choses éternelles et statiques: le soleil, le monde, Dieu.» Nous voilà embarqués dans une lente promenade dans l’imaginaire d’un contemplateur.Un contemplateur qui ne se satisfait pas d’une béate évocation du passé.Giono ne cesse jamais d’être en révolte contre le culte de l’argent-roi et du progrès présenté comme aboutissement obligé d’un ordre social.«Dans mon pays, il y a encore de beaux artisans.Le métier est dans leur chair comme du sang.Ils ne peuvent s’en séparer sans mourir.» Comment Giono vivrait-il l’affreuse réalité de 1995 qui nous présente sans hésiter des «rationalisations» qui signifient la mise au chômage de milliers de travailleurs?11 y a toujours chez Giono cette inse de paysan qui refuse de se laisser avoir.Comme il est un merveilleux écrivain, il sait aussi habiller ses roueries de vêtements de roi.Quelle prose admirable qui même dans le lyrisme panthéiste sait se garder de la surcharge! Il y a 100 ans (moins cinq jours pour être précis) naissait donc l’un des grands écrivains de ce siècle.Cette Rondeur des jours, qui ne compte pas parmi ses livres les plus importants, apparaît pourtant comme une excellente occasion de saluer l’auteur A’Un roi sans divertissement.On l’y trouvera tel qu’en lui-même, désinvolte, faussement calme, preste au clin d’œil et pourtant attendrissant André Major saura être indulgent.Je ne connais pas bien Manosque.‘ * I Peut-on jamais guérir les blessures que le temps ouvre en soi ?Une œuvre de maturité, un texte prenant d’une remarquable sobriété.À prix spécial le 25 mars seulement ROBERT LÉVESQUE ?LA GUERRE DU GOÙI Philippe Sollers Gallimard, 643 pages PHILIPPE SOLLERS Catherine Clément Collection Écrivain/Écrivain Julliard, 252 pages Il a été le seul à réagir lors de l’entrée de Sade sur le papier missel de la Pléiade, à s’en scandaliser dans les pages du Monde, à écrire, après avoir cité un passage de Donatien Alphonse François où une femme grosse est écartelée, fendue au couteau, saignante et sur le visage de laquelle un homme prend plaisir à décharger: «Nous sommes ici au-delà même des crimes nazis».Faites attention au divin Sollers, qui est l’intelligence faite chair et plume et voix, car en feignant de dénoncer une atteinte littéraire aux bonnes mœurs en l’entrelaçant aux crimes sadiques des boches — alors que c’est lui qui a mené le dossier Sade chez Gallimard — c’est à la défense du marquis qu’il montait! Feignant d’abord de se formaliser, il secouait le contemporain pour attirer son attention sur la seule chose qui vaille encore la peine de se battre, sa seule «cause», la possibilité que les mots, désormais, n’aient plus d’importance.Philippe Sollers — contre l’inculture généralisée et le conformisme médiatisé — est en guerre ouverte.Depuis que ce jeune homme de Bordeaux, du nom de Philippe Joyaux, est entré dans Paris, renvoyé des écoles pour lecture de «livres défendus», salué en 1958 par son concitoyen Mauriac (qui ne savait pas quel diable il embrassait), prix Médicis et coma hépatique en 1961, fondation de Tel Quel et simulation de folie pour échapper à l’Algérie (on le voit mal gamelle à la hanche et en treillis), la république des lettres françaises a son cardinal de Retz et son prince de Ligne en un seul homme, vif, fuyant, pervers, intelligent comme trois, craint, détesté, insulté et envié.Beau temps le roi Sollers, mauvais temps le diable Sollers, voilà un rieur de fond qui maintient le programme de Stendhal: fuir les sots et se maintenir en joie.Cap elle est gaie la guerre de Sollers.Elle est gaie et totale.A la manière du vieux Goldoni écrivant ses Mémoires, Sollers a choisi de ne pas faire de publicité aux fâcheux, casse-pieds ou faux culs, car il fait la guerre pour défendre son trécarré littéraire, ses amitiés particulières et ses liaisons dangereuses avec Laclos, Diderot, Proust, Céline et tous les monstres singuliers de la littérature, en ignorant avec superbe la morgue et les petites morales, le style imprécis et les convictions figées de tous les autres.En prenant la défense de son «théâtre de style», où l’on croise Dante, Montaigne, Sade, La Fontaine, Mme de Sévigné, Casanova, Rimbaud, Joyce, Kafka, Céline, Artaud, Genet, Nabokov, Hemingway, Sollers — de naturel ludique — devient précieusement mordant quand il stigmatise les préjugés et les ignorances de son siècle, qui est celui du «mensonge» dit-il, et il se bat avec une vigueur fine, la minutie du scalpel dans le maniement du stylo et il aime à dire, montrant sa Mont Blanc, qu’un tel objet peut faire tomber un gouvernement.Si les gouvernements ne tombent plus comme ça, d’un coup d’encre, s’il n’y a plus de «J’accuse» dans les gazettes, c’est que le siècle s’est endormi, nous dit Sollers.Ce n’est pas la fin de l’Histoire que l’on vit, c’est son sommeil.Bruits de ronflement dans les chaumières câblées du monde.Sollers: «Il y a un conformisme de gauche comme un conformisme de droite.Nous vivons depuis au moins trente ans, après l’explosion de Mai 68, une époque de très grand conformisme, aggravé par la répression des années 70 et l’épidémie de sida des années 80.Les périodes à peu près libres?les années 30, le début du siècle, sur ce point Je langage ne se trompe pas: les Années folles, la Belle Epoque, Mai 68.Et, bien sûr, le XVIII' siècle.J’ai au corps une sorte de compteur Geiger: je sens la répression physique à dix mètres à la ronde.En ce moment, il grésille.Les bons sentiments, donc la mauvaise littérature, sont partout.C’est consternant!» Le politically correct est une forme affinée et nouvelle des tentations totalitaires du XX'' siècle, et le très incorrect Sollers transperce à la plume ce cliché-béton, l'une des forces de «la construction énergique d’une nouvelle Tyrannie d’ensemble», une Tyrannie qui exclura la littérature et ses «singularités inquiétantes» pour faire place à la paresse d’esprit, l’oubli du passé, la bienpensance sans perspective, la correction sociale et politique, la commercialisation du langage dans une Société du spectacle si intégrale (Sollers salue Guy Debord bien bas) qu’elle phagocyte tout.C’est d’ailleurs un désir de mort qui guide cette Tyrannie aveugle, et l’anesthésie des écrivains non programmés en sera la victoire.Exclure la littérature! C’est la «solution finale» que subodore Sollers dans son siècle car il la sait en position d’application, avec ses petits oberführers des gazettes et des ondes, ses autoroutes électroniques, ses masses zappantes, sa pruderie de base et son conformisme d’acier.Sollers: «Par crainte du futur révélant le présent, on organise ainsi, dans l’affairement et la fausse plainte, l’oubli sourdement désiré du passé.» Vive le XVIIL siècle, s’écrie Sollers.Et Laclos au Panthéon! Ce qui est révolutionnaire, aujourd’hui, c’est en effet de revenir au passé, de fréquenter comme s’ils étaient là Montaigne, Montesquieu, Diderot, le cher Voltaire, sceptique et intelligent, rusé.Il suffit de les lire, et chacun peut rallumer le soir ses Lumières.«Le nouveau, dit Sollers, c’est que l’avenir soit à tirer du passé» car la haine du passé que dégage notre époque «analphabète et triste» est une haine intéressée, qui mène à l’amnésie dans des commémorations mécaniques.«Commémorons, chrysanthémons et mourons», chante sur sa branche l’oiseau de feu Sollers.Dans La Guerre du goût, Sollers a regroupé ses tirs (articles du Monde et préfaces d’ouvrages) dans un plan tactique d’ensemble.C’est une «préméditation» que ce pavé, Sollers sachant où il va, où se placera éventuellement tel texte, s’il écrit sur La Fontaine dans le Monde il jette là des idées qui s’insèrent après telle autre dans l’ouvrage.C’est un manuel de combat livré aux lecteurs de fond — s’il en reste, Sollers en doute — mais aussi (et surtout?) aux lecteurs de l'avenir à qui ce livre apparaîtra, si Sollers se dégage de son temps, comme des Confessions ou des Essais, quand on saura s’il est Saint-Simon ou ce Montaigne qui venait aussi de Bordeaux.Sollers, en littérature, postule posthume.Rien n’est plus stimulant que de lire ce Sollers-là qui nous renvoie Sade au visage, nous dépoussière le cardinal de Retz, nous situe Proust au centre d’une république ul-traplate, nous montre la main de Kafka courant sur le papier, ou nous parle de Genet comme personne ne l’a fait encore, Genet, écrit-il, qui «va donc aimer ce qui est mal haï», Genet que l’on veut faire oublier quand il est, avec Proust, Kafka, Joyce, Céline, un des écrivains «engagés» du XXe siècle, «ces insectes venimeux en cours de métamorphose sublime que sont les écrivains».Genet, «un criminel qui révèle le crime enfoui commis en commun».Catherine Clément, philosophe, spécialiste de Lacan et de l’impératrice Sissi, est bardée lorsqu’elle décide d’aller s’entretenir avec Sollers.Elle rage mais elle l’écoute.Elle cherche à savoir pourquoi il la tarabuste comme il la fascine.Lacan disait de Sollers qu’il était «illisible», et c’est fatigant un illisible.Bref elle se trouve folle d’écrire un livre sur lui, avec lui, contre lui.Finalement elle écrira — au sortir d’entretiens passionnants où Sollers ne répond à aucune question — qu’il y a au bout du compte le bleu (de son encre), le soupir (de son charme), la musique (de sa voix), la solitude (de son combat), la gaieté (l’essentiel chez Sollers), et la juste colère.Ajoutons qu’il y a le fume-cigarette, la gueule de vieille friandise, le rire abominable de liberté.; il y a aussi sa sublime résistance à l’ordre moral.La littérature est un empire sur lequel le Sollers ne s’éteint jamais.PHOTO ROBERT DOISNEAU Philippe Sollers 1842 I) 4 L !•: I) K V 0 I K , I, V.S S A M V.I) I 2 5 K T D I M A N C II K 2 (! M A H S I II !» ’> ?LIVRES AMI Pour en finir avec la dictature de réconomisme CLÉMENT T RUDE L LE DEVOIR Contre l’omniprésence du raisonnement économique qui nous entraîne vers un retour à la barbarie — surtout lorsqu’il est question de maximiser le social —, Albert Jacquard s’est fait pamphlétaire dans son dernier livre: J’accuse l’économie triomphante (Calmann-Lévy).Le discours marchand est profondément inculte, unidimensionnel, renchérit Jacquard en entrevue, prenant,ses exemples tant dans le domaine' de la santé que dans celui de l’éducation et de la culture: «Il ne faut pas que la culture soit rentable, il ne faut pas mêler culture et performance.Einstein, Debussy n’étaient pas compétitifs.» Le savant qu’il est ne dédaigne pas emprunter à Mai ’68 le slogan: «On ne tombe pas amoureux d’un taux de croissance.» Il va jusqu’à proposer François d’Assise comme un homme dont aurait fort besoin notre fin de siècle; il a rédigé une courte Vie de ce saint, à paraître en septembre.Pourquoi le poverello?Parce que François «a refusé l’ârgent, le pouvoir, la violence» et qu’il s’est même rendu voir le Sultan en pleine guerre des croisades! Un être à contre-courant, en somme, «qui m’a fasciné et sur lequel j’ai voulu écrire, ayant même l’impression que j’écrivais le même livre (J’acccu-se.) d’une autre manière».Jacquard, le calme pédagogue qui sait retenir de jeunes auditoires des heures durant parce qu’il aime partager leur vie, se fait intraitable vis-à-vis d’une discipline qu'il a pourtant exercée une quinzaine d’années avant de se tourner, à 39 ans, vers la génétique.«L’économisme», voilà l’infâme qui peut mener à une catastrophe comme celle du sang contaminé, dit-il, parce que des médecins ont raisonné en économistes.ils ont eu tort.L’économisme mène selon lui à l’augmentation vertigineuse des chômeurs, des pauvres et des exclus.Inégalités inacceptables «Vous êtes plus riche que moi?Vous pouvez manger plus de caviar que moi, ça m’est complètement égal.Si vous en déduisez que vous pouvez être mieux soigné que moi ou que vos enfants seront mieux éduqués que les miens, ça ne m’est pas égal.Il y a des domaines où notre mérite ou notre fortune ne doit pas nous permettre un accès plus grand», tranche-t-il.On connaît le coup de force de la rue du Dragon, à Paris.De luxueux logements y sont inoccupés depuis des années.L'organisme Droit au logement, qui compte dans ses rangs l’abbé Pierre, envahit les lieux le 18 décembre et réussit à installer une soixantaine de familles qui ne sont pas dépourvues de moyens mais qui n’ont pas ce qu’il faut pour payer les prix spéculatifs, dit Jacquard.Le maire de Paris et candidat à la présidence, Jacques Chirac, a depuis réquisitionné quelque 400 logements — comme l’y autorise une loi tombée dans l’oubli depuis de Gaulle — et, le 2 mars, un jugement «nous dit de quitter .parce que nous ne sommes pas chez nous, mais nous accprde un délai d’un an et blâme l’État de n’avoir pas su frire respecter ce droit au logement».A Paris seulement, les chiffres officiels donnent 117 000 logements vides.tandis que 70 000 familles sont sur les listes d’attente Université de Montreal Faculté des arts et des sciences Améliorez votre français écrit Cours sur mesure à la maison, au bureau, en vacances.Date limite d’inscription : 30 avril 1995 Pour recevoir le dépliant d’information, appeler au (514) 343-7393 ou remplir la formule ci-dessous et la retourner à : Cours autodidactique de français écrit (CAFÉ) Université de Montréal, C.P.6128, succursale Centre-ville, Montréal (Québec), H3C 3J7 Nom et prénom Adresse Ville Code postai (0549) dites prioritaires.«En 1945, après la guerre, il y avait urgence, on manquait de logements, mais en 1995, il y a urgence parce qu’il y a trop de gens qui ne peuvent s’offrir les logements existants.Comment un travailleur avec femme et enfants, qui gagne l’équivalent de 2000 dollars par mois, peut-il penser assumer un loyer de 1500 $ ?» «La mode de l’économie ultralibérale aidant, écrit-il dans/ac-cuse., le secteur économique immobilier a été abandonné au raisonnement des économistes intégristes».Des groupes comme Droit au logement «peuvent influencer les tribunaux et contribuer à former toute une société et le jugement rendu début mars est une percée sous cet angle».Albert Jacquard ne se classe pas parmi les optimistes, mais se dit «volontariste», car «il faut vouloir que ce soit autrement».Le mot travail, Jacquard l’accole à «torture», à «ce qui est asphyxiant».On pense ici à Proudhon à propos du «travailleur enroutiné, hébété, (qui) ne s’échappe plus», mais le même Proudhon n’a-t-il pas écrit: «L’homme qui ne sait pas ou ne peut se servir d’un outil pour travailler est une anomalie, une créature abortive; ce n’est pas un homme»?Les vertus du travail Albert Jacquard n’arrête pas de dire à de jeunes auditoires qu’ils n’ont pas à s’abrutir dans le travail, mais qu’ils ont plutôt à «faire tourner leur cerveau, à développer une activité constructrice» dans la vie.Lui ne dit pas qu’un instituteur travaille, mais bien qu’il a une fonction, une occupation.«On ne dit pas le plein travail, mais le plein emploi!» Les progrès techniques sont tels qu’il y a «de plus en plus de richesses produites qui n’ont pas de valeur.Qu’on le veuille ou pas, les économistes parlent d’une fraction de l’activité humaine qui est de plus en plus faible.Il faut bien remplacer le raisonnement économique par autre chose chaque fois qu’on parle des biens de dignité».Sa proposition, c’est de distinguer les biens éventuellement distribués au mérite des biens distribués en fonction des besoins parce qu’ils concernent la dignité et il évoque tout ce qui peut toucher à la justice, à la santé et à l’éducation.Si l’on cherche un leitmotiv dans ce pamphlet contre l’économie triomphante, le voici : «Il faut que chacun sache qu’il a une place dans la société, qu’il n’est pas de trop.» Cet énoncé une fois martelé, Jacquard admet (rire en cascade) qu’à peu près toutes les familles politiques fran- La littérature d'abord UN PR E M I E R CD COEURPS CD HEX-101 en collaboration avec laSRC Radio FM Jean Charlebois et Jeanne Landry Poèmes de Jean Charlebois Mis en musique par Jeanne Landry Chantés par Jean-François Lapointe, baryton Récités par Guy Nadon, comédien Jeanne Landry au piano, Bridget MacRae au violoncelle Je suis de ceux qui croient que la musique et la poésie sont infiniment compatibles, comme le coeur et le corps dans l'être rassemblé.* Jeanne Landry 61 min.24 sec.19,95$ COEURPS le livre I76 pages 16,95$ PHOTO ARCHIVES Albert Jacquard, toujours aussi en verve.çaises le déçoivent quant à la défense de sa conception d’une société non hypnotisée par les chiffres et les statistiques.Contre la tendance à la consommation à outrance notée en Occident, Jacquard a les accents d’un René Dumont face aux conséquences de la dilapidation des ressources «non renouvelables ou lentement renouvelables» tel le pétrole.L’humanité n’a pas de planète de rechange, clame-t-il en déplorant que 80 % des richesses terrestres ne bénéficient vraiment qu’à 20 % des humains.En fait de richesses lentement renouvelables, il y a les poissons; là-dessus Albert Jacquard est plutôt doux à l’endroit des «gestes de piratage» faits par le Canada qui a arraisonné un chalutier espagnol en dehors de la limite de ses eaux.«C’est un geste posé par le Canada au nom d’une plus grande légitimité», dit-il, soit celle de la sauvegarde des ressources halieutiques.«Moi-même, ne suis-je pas un peu pirate en me mêlant aux squatters de la me du Dragon?Mais je le fais au nom de la légitimité supérieure du droit au logement inscrit dans la loi française.» Jamais cependant Jacquard n’est-il aussi disert (et il l’est!) que lorsqu’il évoque les heures passées en compagnie de jeunes en éveil.Dé-crocheurs?Il ne connaît pas ce mot.«Je ne suis pas avec eux pour préparer un examen.je parle avec eux de choses qui leur importent», ils sont comme moi persuadés qu’il faut «se construire soi-même» en cherchant des réponses.D’un auditoire de 300 lycéens à Paris, par exemple, Jacquard fut surpris d’entendre des rires quand un adolescent lui posa «une question fort intelligente».On lui expliqua par la suite que ce jeune était un peu le souffre-douleur de l’école, celui dont on disait qu’il ne savait pas s’exprimer.L’élève avait donc mûri une question qui lui tenait à cœur et l’étincelle avait jailli! Voilà sans doute pourquoi il est facile de remplir un auditorium quand s’annonce celui qui va répétant qu’une idole nouvelle est apparue, l’économie, et qu’il vaut la peine de s’y attaquer.Pour sauver l’humanité.Pour donner une chance à l’humanisme.et à la solidarité, malgré les modes qui ont nom rea-ganisme ou thatchérisme.l ancement de COEURPS sur les ondes de la SRC Radio FM le mercredi 1er mars à 16 heures à l'émission -L'embarquement-animée par Myra Créé AUTRES TITRES EN POÉSIE LOUISE DESJARDINS LA 2e AVENUE 160 pages 16,95$ MARGARET ATWOOD POLITIQUE DE POUVOIR Traduction de Louise Desjardins 160 pages 18,95$ FERNAND OUELLETTE LE SOLEL SOUS LA MORT Collection TYPO La 2‘ Avenue u U Politique de pouvoir Fernand Ouellette Le soleil sous la mort ESSAIS QUÉBÉCOIS Objectif 2020 Le Groupe de Lisbonne réinvente le monde LIMITES À IA COMPETITIVITE (VERS UN NOUVEAU CONTRAT MONDIAL) Groupe de Lisbonne Boréal, 230 pages Attention, attention, si la tendance se maintient, le monde sera bientôt gouverné par des réseaux privés d’entreprises apatrides qui créeront de nouvelles formes de légitimité, d’autorité et de contrôle politiques qui auront très peu à voir avec ce que nous avons l’habitude de désigner sous le nom de démocratie.Non, ce n’est pas Bernard Dero-me qui parle, c’est quelqu’un qui croit qu’il faut agir pour contrer cette dégénérescence anticipée de nos mœurs politiques et qui nous donne un quart de siècle pour le faire.Comment?Par l’institution d’ici l’an 2020 d’une Assemblée mondiale des citoyens.Non, «Objectif 2020» n’est pas le sujet du dernier film de Stanley Kubrick, c’est l’une des propositions concrètes concoctées par un sé-nacle d’experts vivant au Japon, en Europe de l’Ouest et en Amérique du Nord, issus du milieu des affaires, d’organismes gouvernementaux et internationaux ainsi que de la communauté universitaire et appuyés financièrement par différentes fondations, portugaise, espagnole, italienne, japonaise, suisse et.québécoise.Mais s’agit-il d’un ordre, d’une secte, d’une cellule, d’une coterie, d’une ligue, d’une association de bienfaisance?Non, il s’agit du Groupe de Lisbonne.Si cela ne vous dit rien, vous êtes au même point que votre humble serviteur avant la parution de cet essai dont le sous-titre (Vers un nouveau contrat mondial) séduit au moins autant que le titre (Limites à la compétitivité).Essai qui se veut une sorte de manifeste, puisque c’est la première publication du Groupe et qu’il a une nette dimension prospective, voire utopique.Le Groupe est dirigé par Riccardo Pe-trella, le directeur du programme FAST à la Commission de l’Union européenne (FAST pour Forecasting and Assessment in Science and Technology, puisque vous y tenez) dont on dit — ou qui dit — dans l’introduction qu’il a été le rédacteur principal, sinon tout court, de ce livre «programmatique».Contribution québécoise Parmi ses 18 autres membres, qui proviennent tous de la triade bienheureuse (Japon, Amérique du Nord et Europe de l’Ouest), figurent deux chercheurs québécois bien connus, Pierre Marc Johnson et Daniel Latouche, ce qui explique que la traduction de ce qui a d’abord été connu en portugais, en italien et en néerlandais soit réalisée ici et ait été financée par le ministère des Relations internationales du présent gouvernement.Limites à la compétitivité est d’abord une analyse du phénomène de la mondialisation.On parle abondamment de la mondialisation de l’économie, mais le Groupe fait ressortir le fait que la mondialisation est en fait celle, plus large, des «affaires humaines», celle de l’information et des communications bien sûr (les mânes de McLuhan) mais également celles de la démocratie politique (processus de décolonisation, chute du bloc communiste), des transports (55 000 avions dans le ciel tous les jours) et des problèmes liés à la démographie et à À Démocratie, culture et écologie: priorités obligées au XXIe siècle ROBERT S A L E T T I l’écologie, par exemple.Nous assistons en fait à la naissance d’une société civile planétaire, un phénomène dont on ne mesure pas encore toute la portée mais qui doit permettre de repenser un monde autrement livré pieds et poings liés aux effets de la libre concurrence économique.Mais il n’est pas question pour le Groupe de nier le capitalisme, simplement d’en mater les excès sau-yages.Pareillement, le rôle des Etats-nations doit être redéfini: «Identifier à des fins économiques pays et nation n’est plus souvent qu’une convention de langage», nous prévient-on dans un style qui a quelquefois les accents de rectitude politique des grands sommets internationaux, quand tout est sur la table et que les convives n’ont pas d’ustensiles.C’est ainsi que le Groupe, statistiques à l’appui, touche à tous les problèmes cruciaux de cette, fin de siècle, de l’évanescence de l’État-pro-vidence au largage des pays en voie de développement en passant par l’effritement irréversible de la situation de l’emploi, question de souligner à grands traits leur interdépendance.Ce que propose le Groupe aux convives du monde entier, c’est rien de moins qu’un nouveau menu, aussi restreint que costaud.Un menu dont les plats principaux sont les suivants: les besoins de base (par la suppression des inégalités), la démocratie (par un système de gouverne mondial), la culture (par la tolérance et le dialogue entre les cultures) et l’écologie (par la mise en œuvre du développement durable).Appétits d’oiseau s’abstenir.À la base de ce menu on trouve même des ingrédients précis, comme approvisionner en eau deux milliards de personnes ou fournir un logement à 1,5 milliard de sans-abri (c’est l’abbé Pierre qui va saliver).Ou alors tenir, avant 2020, des états généraux qui regrouperaient des parlementaires, des représentants municipaux, des décideurs issus des grandes multinationales et des représentants de la grande société civile telles Aministie internationale, la Croix-Rouge, la Commission internationale des juristes, la Fédération internationale des chrétiens pour l’abolition de la torture et autres organisations non gouvernementales.Personnellement, je convierais également Brigitte Bardot, mais cela n’engage que moi.Comme on le constate, non seulement le menu est substantiel mais la table est haute.On ne pourra pas accuser le Groupe de Lisbonne de lésiner sur la tâche à accomplir.Jamais le mot «concertation» n’aura paru aussi appétissant.Une question chicote toutefois votre affamé serviteur.Le Groupe ne nous dit pas si les débats du futur parlement mondial se tiendront en anglais, en espéranto ou dans la langue de Michel Tremblay.I CH R I S T i A PA P % C ACHE et N-P Â T E ts'rt^ ast*£ , VAÇS’ K»i DEUX LIVRES EN UN |a joue dur, boulevard de l'écriture, à déjouer les noeuds 'de l'angoisse, et l'ordinaire a souvent saveur de vinaigre, malgré l'amour, malgré l'alcool.Christian Mistral n’a pas honte des én otions et il n'hésite pas à nous les faire partager dans ces deux «anti-romans».Se pourrait-il que la proximité du bonheur puisse engendrer le bonheur?UM»T t I I.K I) K V 0 I H .I.K S S A M K I) I 2 !> K T I) I M A N (' Il K 2 6 M A II S I !• !» f> I) 5j .L 1 V R E S Un roman artiste et critique CHOSES CRUES Lise Bissonnette, Boréal, 1995 138 pages art est un thème capital du ro-r man contemporain.Et très souvent, les arts plastiques, surtout la peinture dont l’art narratif demeure complice, quoique le romancier ne dise plus guère, comme Zola dans sa préface de L’Assommoir.«J’ai voulu peindre.».Pourquoi cette récurrence au fil des parutions?Est-ce à cause de cette fonction accrue de regar-deur que se donne le romancier d’aujourd’hui (auparavant plus descripteur)?Le deuxième roman de Lise Bissonnette s’inscrit dans ce regard artiste, non à partir du point de vue du créateur (comme dans Homme invisible à la fenêtre de Monique Proulx), mais à travers l’œil de la critique, en mêlant croyance et crudité, selon l’ambiguïté lapidaire du titre.Parfois voyeur (entendre: jouisseur de la vue, au sens naturaliste), ce roman est finalement toiseur, si l’on peut dire, comme il est sans doute de mise quand on met en scène la critique.De fait, un sévère procès y est mené: celui de la naïveté de notre société où triompheraient les parvenus du savoir, répétiteurs plutôt qu’in-venteurs.D’où la crudité (le naturel et le rude) nécessaire pour écraser la croyance.Précisément: la fausse représentation (tous sens confondus) qui, dans le monde réel, a l’avenir pour elle.L’installation même de la référence (l’autorité intellectuelle).Et toc! pour les copieurs et autres faussaires de la pensée ou de la vie: une infection mortelle les guette.Autant de choses crues, en effet, qui heurteront qui sait lire.Voyez l’histoire que la stratégie du récit découpe fort habilement Avant de mourir du sida, le bien nommé François Dubeau, célèbre critique et historien de l’art ayant son centre de recherche à l’Université du Québec à Montréal, prépare deux écrits: un ultime article J A C Q U E S ALLARD ?pour la revue qu’il a fondée, Parallèle (revue de l’installation comme l’a été au Québec Parachute) et une lettre à la femme aimée qu’il demandera à sa mère de lire aux amis réunis chez lui après les funérailles.Le premier écrit sera une ultime fumisterie, Dubeau inventant un artiste mexicain, moine porté sur les femmes et présumé théoricien avant l’heure (au XVIL siècle) de l’installation.Cela se verrait dans son Christ crucifié de Santo Domingo (Mexico) et dans ses cahiers soi-disant retrouvés par le critique.Cette invention savante se veut une sorte de monument dérisoire érigé en l’honneur de l’inexistence qui semble avoir été le mal intime de François Dubeau.Une insignifiance ontologique qu’il aurait pendant sa vie cultivée comme une sorte d’idéal, au moins jusqu’à sa rencontre avec Marie (celle du premier roman de Lise Bissonnette, Marie suivait l’été, paru en 1992).Le second écrit, la lettre, prendra le contre-pied de la tromperie: lui, si connu pour ses liaisons homosexuelles, dévoilera ce grand amour porté à Marie, aussi nommée Vitali-ne.On apprendra qu’il doit même ses idées et sa notoriété à un célèbre théoricien italien dont il est devenu opportunément l’amant dès le début de sa carrière uqamienne.L’on saura aussi que c’est par pitié qu’il le retrouve dix ans plus tard, attrapant le fameux virus dont on commençait à peine de parler.Mais le hic de son opération vérité: la mère sera la seule à connaître cette lettre.François restera connu dans son mensonge seulement.C’est sur ce canevas que Lise Bissonnette brosse superbement six chapitres aux allusions d’époque (1960-1980) aussi succinctes qu’efficaces.Il y a d’abord le cynisme de Dubeau sidéen, imaginant à Mexico son canular, désacralisant tout ce qu’il touche (par exemple, la jambe gauche du crucifié lui donnera envie d’une femme).Puis (deuxième chapitre), les funérailles religieuses qu’il a programmées.Entre autres détails, on y verra «l’abbé des arts», si habile à parler aux incroyants, et le député-critique de la Culture allant s’asseoir avec l’équipe de la revue «ostensiblement isolée dans un bas-côté» de l’église d’Outremont.Et, à la sortie, la provocation du Kanon de Pachelbel, la «vulgarité d’époque» que le mort a fait servir aux vivants.Même les œuvres d’art de son appartement de la rue Rockland (troisième chapitre) disent le côté parvenu sinon le mauvais goût du grand critique, à l’exception du Betty Goodwin (ily a certainement quelqu’un qui m’a tuée, toile du Musée des beaux-arts de Montréal reproduite en cou- :hoses Urues LITTERATURE JEUNESSE De la trempe des grands classiques LE TRÉSOR DE BRION Jean Lemieux Québec/Amérique, collection Titan 388 pages.GISÈLE DESROCHES eui n’a pas rêvé, enfant, de découvrir un trésor?De devenir itement riche, objet d’éloges et d’admiration?Aventures grandioses sur les sept mers, affrontements terribles contre des brigands ou des pirates et triomphe assuré au retour de périlleuses expéditions: tel est le menu des héros.Les romans d’aventure destinés aux jeunes proposent bien souvent ce genre de satisfaction, mais rarement avec un tel bonheur que le der-nier-né de Jean Lemieux: Le Trésor de Brion.Brion: petite île à cinq lieues à l’ouest des 1 îles de la Madeleine, ainsi nommée en l’honneur de Chabot de Brion, amiral de France.Guillaume, 17 ans, lors d’une plongée à la pêche aux moules, découvre une petite croix ancienne, gravée de signes qui semblent autant d’indices de la présence d’un trésor.Avec la complicité de son ami Jean-Denis et de la belle Aude, son amour de l’été dernier, il se lance témérairement à l’assaut de l’énigme, serré de près par un chercheur américain sans scrupule qui n’hésitera pas à l’intimider, ni à vandaliser son campement, après avoir offert de racheter, comme il se doit, la croix à un prix dérisoire.Tous les ingrédients d’une grande aventure classique y sont: héros, quête, obstacles, amour, amitié, rêves de gloire et de fortune, astuce, courage et détermination.Les personnages, actuels et bien ancrés dans la vie des Iles, rajeunissent cependant le cadre et le personnalisent.La découverte du trésor est ralentie d’obstacles tout à fait crédibles et reliés à la vie actuelle.Il fallait s’attendre qu’une découverte aussi inespérée déclenche aussitôt la cupidité du chercheur américain en stage au musée.Tourmenté par le départ subit de sa mère, Guillaume entretient des rapports grinçants avec son père qui auront des répercussions sur les événements.Le retour d’Aude après un an de séparation, ne s’avère pas tout à fait conforme au rêve et des ajustements là aussi seront nécessaires.A travers le va-et- vient des touristes et la fumée des cafés, les jeunes sont bien intégrés à leur époque, imprégnés de préoccupations contemporaines et les lecteurs ne manqueront pas de s’y reconnaître.L’auteur ne perd pas une chance d’enflammer l’imagination des lecteurs en soulevant des hypothèses gratifiantes qui entretiennent l’espoir, le rêve.L’action est constante, passionnante et se développe selon une trame logique et systématique, jusqu’au moment où les jeunes flairent l’or d’un peu trop près.Les méchants sortent alors leurs griffes et les malheurs s’accumulent sur les jeunes naïfs.Mais comme le suspense gagne en intensité ce que le réalisme perd en crédibilité, on a envie d’acheter tout ce qui est proposé, on est sous le charme, on n’a plus envie que d’une chose: y croire.Et c’est une force de ce roman: donner raison à ceux qui croient en quelque chose.La foi de Guillaume et ses rêves de trésor auront raison contre tous ceux que le réalisme a éteint.A La couleur des Iles L’écriture est coulante, enrichie d’observations pittoresques et de réflexions pertinentes, semée d’expressions des îles (un petit lexique apporte quelque lumière supplémentaire), la vie des pêcheurs et des gens de la place transparaissant en toile de fond.Les personnages de Bathilde, d’une solidité à toute épreuve, celui du curé, l’érudit, celui du père dépassé par le départ de sa femme, sont consistants, très actuels et attachants.C’est une belle histoire enivrante, qui nous soulève et nous fait vibrer, de la trempe des grands classiques.Traversé par le souffle très actuel des îles et baigné de vagues et de voiles, c’est une épopée comme il s’en fait peu, un roman d’aventure à l’ancienne, servi à la moderne.PLUME L™ A»._ LATRAVERSE O U L E I Ce roman, qui est une véritable cour des miraculés, est également une réflexion hilarante sur la littérature et ceux qui la fréquentent.«Grâce a son extraordinaire inventivité verbale, l'écrivain s’arrache sans cesse à la pesanteur des choses.Son baroquisme a quelque chose de.classique, de rigoureux (.) Quand M.Latraverse s'attaque à la langue française pour lui faire sortir tout son jus, ce n’est pas un pétard mouillé.Réginald Martel, La Presse.•• Fv ¦ * vlb éditeur de'la grande littérature verture du premier roman).Tous ces détails, souvent cruels dans la représentation raccourcie qui est donnée des lieux et acteurs, font du critique (vaguement inspiré de René Payant) un personnage plus curieux que sympathique.Mais le long chapitre quatrième (les deux tiers du roman) où il écrit à sa Vitalie permet d’entrer dans la triste vie que l’environnement social a fini par lui tisser comme un piège.Quand l’on constate que même les femmes de sa vie, mère et amante, s’accommodent de sa fausseté, on comprend mieux les faiblesses du pseudo-chercheur.Si ce fils d’un mécanicien de passage a pu s’extraire de sa rue de Mentana, ce n’était que pour arriver à la conscience de son inanité.C’est avec cette petite tragédie de l’époque que dessine le stylo aigu de l’auteur.Moins distante que dans le premier roman, mais toujours avec des formules ramassées, la narration reste hiératique, souvent belle, mais plus brutale qu’émue.Raide.On le voit peut-être dans l’évocation des amours homosexuelles dont la crudité a plus de relief que la tendresse hétérosexuelle.Supérieur au premier roman, Choses crues est aussi l’un des plus riches de la saison.Il confirme (ce qui ne va pas de soi avec un deuxième titre) que la directrice du Devoir est un écrivain à suivre.La maîtrise du ré- ET VEND AU MEILLEUR PRIX v 3694 St-Denis, Montréal CHOIX ET QUALITÉ 713 Mont-Royal Est, Mti Métro Sherbrooke 849-1913 Métro Mont-Royal 523-6389 Le deuxième roman de Lise Bissonnette c/d s « 1111 esrm PHOTO ALAIN LAFOKEST omment j’ai eu ce contrat-là?C’est tout ÆÆ ¦ simple: mon oncle était le curé!» L’histoire mm.ne dit pas si Mgr Alphonse Roux commanda le plan de sa nouvelle église par charité pour son jeune débutant de neveu ou si l’idée lui vint.d’en haut.Ce fut en tout cas un fameux coup d’inspiration.Car elle est splendide, cette église des Saints-Martyrs-Canadiens, construite en 1954 et qu’on peut admirer sur l’une des principales rues commerçantes de Victoriaville.Toujours très actif à 71 ans, dans ses bureaux de La-chine (Roux, Morin, Labelle, architectes), Maurice Roux se souvient de cette construction, sa première commande d’importance, comme d’un moment de grâce: «Les paroissiens faisaient confiance au curé qui, lui, me faisait confiance.J’avais une liberté d’action qu’on rencontre rarement dans une carrière!» Maurice Roux eut le choix des techniques: pentue, trapue, puissante, la bâtisse cruciforme d’environ 60 mètres par 30 fut coulée, en béton, en un seul tenant.Le choix des artistes qui complétèrent l’œuvre: le sculpteur Fillion pour le bas-relief de façade, Max Ingrand, conservateur des vitraux de France, pour le chemin de croix en vitrail qui court en bande le long des murs.Le choix, aussi, des matériaux, voulus nobles: la pierre du pays, gris vert profond avec un arrière soupçon de rosé, travaillée lisse pour les clochers, grumeleuse pour les parois extérieures, fut prise chez un fournisseur local.Elle s’harmonise merveilleusement avec le cuivre oxydé des toits, flèche et clochers.L’ensemble rappelle le collège non loin, signé David Deshaies, architecte marquant du comté pendant ces années (collège sur lequel M.Roux eut à travailler par la suite).«Mais le plus révolutionnaire, ce sont les clochers.Le curé en voulait deux, mais pour que ce soit moins lourd, je les ai évidés.» Quatre pattes, dont l’une plantée au parvis, supportent des clochetons pointés vers le ciel.Dans son livre, L’Architecture des églises du Québec, 1940-1985, l’historien Claude Bergeron trouve que «leur liaison avec la masse de l’église demeure insatisfaisante» (page 157).Pour mon humble part, j’ai été émue, au contraire, par cette tension et ce lien conflictuel entre l’abri bas, arrimé au sol, et les fuseaux plus audacieux.Le curé Roux, fier de son église, parla de style «classico-modeme».Qu’est-ce à dire?«Ah! ça, c’est une appellation inventée pour rassurer les paroissiens!», dit Maurice Roux dans un grand rire.L’architecte en campagne Il y a comme ça, dans nos campagnes et nos «régions», une ribambelle de bâtiments qu’on ne considère pas encore avec tout le respect dû au patrimoine architectural.Trop.«modernes», le voilà lâché, l’adjectif du diable.L’église, la vraie, dans notre esprit, c’est le joli clo- SOPHIE GIRONNAY cher qu’on repère de loin, le toit qui scintille, la pierre grise et rugueuse, la date «1898» ou «1903» gravée au fronton.Pourtant, les architectes ont continué d’en bâtir après 1950 et jusqu’à aujourd’hui, s’essayant à la nouveauté, parfois avec talent, avec audace.Plus souvent, la paroisse leur doit une gentille bâtisse, dont le charme n’est encore sensible qu’à quelques pionniers du goût.Tenez, j’étais à Inverness, près de Plessisville, samedi dernier.Un groupe de villageois passionnés de leur coin m’accueillit.On me fit le cadeau d’un livre, remarquable travail historique (et même préfacé par la romancière Madeleine Ferron) où sont colligées toutes les mémoires du canton — orales, écrites, photographiques.Mais sur la dernière et sixième église du village, que lit-on?Trois lignes à peine et sa date: 1962.Pourtant, avec l’école juste à côté (signée Paul-André Cayouette), l’église compose un groupe intéressant, très typé.Sa façade en losange tronqué, dont les lignes obliques, amusantes, sont reprises par le portail et le vitrail, l’arche intérieure, très pure, lumineuse et vaste, soulignée de poutres de bois blond, le détail en croix qui décore sobrement les briques et les portes, le style d’époque du mobilier, des bancs: tout cela, décidément, ne manque pas de chic.Au bas de cet héritage, trop neuf, dont les Inver-nois se soucient comme de leur premier kilt, l’architecte, heureusement, a gravé son nom.i Jean Berchmans Gagnon, puisqu’il s’agit de | lui, écrivait déjà en 1942: «Un architecte de la I campagne est presque un voyageur de commer-ce; il doit voyager continuellement et son travail est ordinairement éloigné de son bureau et dans des directions différentes.» Lui-même avait parcouru, selon ses calculs, «20 000 milles par an (par affaires)».Aussi réclamait-il — c’était là l’objet de sa lettre — un classement catégorie D pour avoir droit à un supplément en coupons de rationnement d’essence! Jean Berchmans Gagnon, né en 1912 à Sainte-Marie-de-Beau-ce, eut son bureau à Thetford Mines de 1939 à 1979.Un petit gars du coiu, en somme, et qui sema dans tout le canton et jusqu’à Québec (où il avait obtenu diplôme à l’École des beaux-arts, en 1934).À Sainte-Sophie, où il cosigna la cathédrale avec Adrien Dufresne, en 1940, comme à Saint-Ferdinand où il bâtit la chapelle de l’hôpital en 1950, se manifeste encore l’influence de dom Bellot (Saint-Benoît-du-Lac).Mais dans le village voisin d’Invemess, le voilà marchant vers les années 60, qui allaient devenir, au Québec, l’âge d’or de l’architecture religieuse foldingue.Patrimoine du futur?«Et puis?L’aimez-vous, votre nouvelle église?» «Bah.on s’habitue», répondent les passants.Les paroissiens de Saint-Rémi-de-Tingwick, village perché sur les collines au sud de Victoriaville, font encore le deuil de leur ancienne église, foudroyée, brûlée, en 1992.Celle qui la remplace est un saut quantique dans le XXI1 siècle.Elle est signée du jeune bureau ABCH de Saint-Hyacinthe (récipiendaire aux prix d’excellence du Québec 1994).«On partait avec le souvenir des gens qui en parlaient toujours avec les mains en pointe pour indiquer le toit», explique Alain Bergeron, le «B» d’ABCH.«Mais pour que le bâtiment se démarque des maisons autour, on ne peut plus, comme autrefois, s’aider des dimensions.D’où notre toit rond, qui est aussi une allusion, que nous voulions très indirecte, aux toits de grange.Les gens ont été surpris, mais je crois qu’ils apprécient l’effet de grotte.» Tandis que ladite «grotte» est fermée, en façade, par un mur de verre, l’entrée, seule et unique, fait un petit bloc carré à part, transparent, surmonté d’une flèche de 20 mètres, placé sur le côté.Puis-qu’aussi bien les usagers entrent toujours latéralement.ou bien en sortent, à pied, vers le cimetière juste derrière.«Autant se payer une mise en scène dont on profite à chaque visite.» Autre effet de surprise: la disposition des bancs.«Avec notre bagage de mémoire, on s’attend à ce qu’ils soient dans l’axe de la voûte.Mais en entrant, on s’aperçoit qu’ils sont dans l’autre m sens (donc, assis, on a la verrière à main gauche).L’acoustique, sous la voûte en bois, est meilleure dans ce sens et ça crée une sensation supplémentaire plutôt qu’un inconfort.» Pour la modeste au budget serré, pas de couleurs, sinon le gris, traditionnel, des murs et de la toiture.«En l’absence de vitrail, trop cher, la verrière ouvre sur des s vues lointaines et les couleurs changeantes des saisons et des semences.» Une passante nous a confié qu’il faut voir l’église le matin tôt, quand le soleil la traverse depuis l’arrière, percé d’ouvertures; jusqu’à l’avant.Il vient frapper dans le dos dujsaint Rémi doré, unique rescapé de l’incendie, .qui H veille en proue devant la verrière.Telle quelle est, à flanc de montée, fichéejhaut daqûlÉ cœur de son village, cherchant fçnous signaler sans vraiment l’oser, elle est si déroutant si différente, la petite église-â tête rohde, qu lui faudra bien des années avanade sivfair adopter.Telle est la croix de la mod— PORTES ET FENÊTRES W FENETRES ARCHITECTURALE! 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