Le devoir, 14 novembre 1992, Cahier D
"Le .Celt.Charte1 3635 rue Saini-Denis, angle Cherrier 843-4308 Le Devoir, samedi 14 novembre 1992 MOSCOU — La débâcle d’une littérature Romancier montréalais d’origine américaine, David Homel (dont Actes Sud vient de publier en version française II pleut des rats), arrive d’un voyage à Moscou.Des écrivains du pays ont éclairé pour lui les dessous de la littérature post-perestroika.Qui lit encore les anciens dissidents dans la patrie de Soljénitsyne ?Personne, ou presque.David Homel AU MINISTÈRE de l’Intérieur, le romancier Anatoli Pristavkine m'ouvre grand sa porte.Me voici au centre de Moscou, à quelques pas du Kremlin.Des amis m’avaient prévenu : « Observe bien l’endroit,c’est un lieu historique ».Serais-je aveugle ?Sur place, je ne vois qu’un grand bureau, assqz moderne en somme, avec une très; longue table.Pjristavkine éclaire ma lanterne.« Pougo travaillait ici avant moi.Le nom te dit quelque chose ?C’était un des putschistes du coup raté contre Gorbatchev en août 1991.Il a préféré se donner la mort plutôt que de faire facq à la justice ».Une pause.« Malheureusement, la chose ne s’est pas produite ici-même».Humour russe servi par un horqme qui se décrit comme « un îlot de çharité » dans le système judiciaire de son pays.À la demande personnelle de Boris Eltsine, il est venu travailler avec les condamnés à moij.Eltsine devait être en quête de compassion, puisque Pristavkine s’eq fait connaître comme romancier avec une oeuvre sur les orphelins rde guerre et d’exil.Son plus célèbre livre, pas encore traduit, prend son -titre à un vers de Lermontov : « Lq petit nuage a passé la nuit sur la poitfine d'un grand rocher».Pristavkine, la quarantaine, l’air d’un; bagarreur de rue avec sa veste de cuir; et ses gros poings, se débat avec un gros problème : comment construire la littérature post-glasnost?1)86.Gorbatchev ouvre grandes les valves et inaugure l’ère du glasnost.En littérature, des oeuvres jusque là intefdites, quoique souvent connues en Occident, sont publiées.S’instaure une sorlje de folie collective littéraire.Les lecteurs russes découvrent leur propre histoire, que chacun s’échangeait autrefois à voix basse.Les documents touchant la vie dans les goulags de Staline; créent le plus de remous : Les pierres noires de Gygouline, Les en- fants de l’Arbat de Rybakov, et bien d'autres.Ces oeuvres (documents ou littérature — on y reviendra) font grossir les tirages des revues littéraires (en Russie, un livre parait en feuilleton avant d’être édité en livre).La population, affamée d’information, est électrifiée.Survient une orgie de lecture par laquelle on rattrape un passé longtemps occulté.Des amis m’ont raconté : « On lisait jour et nuit.Il y avait tant de temps à rattraper.Le simple fait de tenir un livre à la main sur un tel sujet constituait un vrai miracle ».Vous l’aurez deviné : après la fête, vint la satiété.Dorénavant, les lecteurs se retournent contre la littérature de la glasnost.Ce qui semblait vouloir faire l’avenir des maisons d’édition dans un marché en pleine libéralisation disparait.Les histoires de goulags n’intéressent plus personne.La population, éprise de tout ce qui est occidental, se met à consommer du roman noir, ou à l’eau de rose, ou de la pornographie très douce (en autant que cela existe).Tout, en fait, sauf les documents sur leur propre histoire tragique.Une réaction, bien sûr, toute naturelle.À Moscou, plusieurs romanciers s’inquiètent.Deux d’entre eux s’acharnent à créer une nouvelle Union des écrivains sortie de l’ombre soviétique : Ils s’appellent Alexandr Rekem-chiuk et Artyom Anfinoguenov.La cinquantaine, tous deux, une longue lutte contre le pouvoir se lit sur leurs visages.Pour eux, c’est évident : le côté documentaire de la littérature post-glasnost lasse les gens.Selon Rekem-chiuk, « c’était le principe du fruit défendu.Le public y a goûté et s’en est fatigué vite.Maintenant que tout est permis, le choc de la nouveauté est parti ».Cette affirmation étonne : comment le peuple russe pourrait-il se fatiguer si vite de la vérité de son histoire, après des décennies de censure ?Pristavkine accuse « le ton démagogue» de certaines oeuvres; il cite volontiers Anatoli Ribakov et ses Enfants de l’Arbat.« Les lecteurs ne voulaient pas qu’on leur prêche».Dans les oeuvres comme celles de Rybakov, on se contentait de décrire, sans analyser ni approfondir la connaissance historique de cette époque.Pourtant, les auteurs ne sont pas à blâmer — un simple constat de leurs expériences en Sibérie ou ailleurs constituait en soi un acte énorme de courage.Aux yeux de beaucoup d’écrivains, les événements qui ont succédé au glasnost de Gorbatchev et au triomphe d’Eltsine à la Bieli Dom — la Maison blanche, ou Parlement russe — ont secoué le fondement même de l’identité russe.On a observé le même phénomène chez les écrivains québécois qui voulaient se définir politiquement en 1976.Lorsque le role de résistant et de rebelle perd son sens à la faveur des changements historiques, les sources de créativité s’évaporent souvent avec lui.« Longtemps, explique Artyom Anfinoguenov, la mission de l’écrivain fut d’affirmer à haute voix ce que les autres n’avaient pas le courage de dire, de faire entendre au monde une voix enfouie.Depuis que la censure est disparue, n’importe quelle feuille de chou peut clamer la vérité, au même titre qu’un écrivain ».Ne nous étonnons pas si un auteur comme Rybakov a décidé de vivre aux États-Unis à l’heure où sa société se libère de plus en plus.La nostalgie du passé soviétique qui étreint le coeur de certains écrivains tient aux bons souvenirs d’une époque où leurs rôles étaient si bien définis.Maintenant, dans les rues froides et sombres de Moscou, des bouquinistes exposent une gamme d'éro-tica, sauce occidentale.À Montréal, pendant le Festival des films du monde, le film russe Une vie indépendante jouait à guichets fermés; à Moscou, le grand écran est plutôt monopolisé par Neuf semaines et demie.Quelle prochaine vague de littérature russe viendra rompre avec l’aspect documentaire de la littérature glasnost, pour redonner espoir aux éditeurs russes ?Rekemchiuk et Pristavkine donnent des cours de création littéraire; tous deux constatent que leurs étudiants rejettent les thèmes politiques.Mais, attention ! de la politique, ils en font, même en la reniant.Anatoli Pristavkine a reçu de l’un d’eux un texte étrange : une histoire d’amour franchement charnel entre un homme et un dauphin.se déroulant à la Maison blanche durant la confrontation entre l’Armée dirigée par les putschistes et les défenseurs de Eltsine.Apolitique ?Jamais ! Quand Pristavkine descend aux barricades qui protègent sym- JManifeste du baron von Wrangel.Cette affiche est une oeuvre de propagande satirique du populaire poète Demian Biednÿl (1883-1945).boliquement le Parlement., il trouve en très grand nombre ces mêmes étudiants qui clamaient leur apolitisme.Ils feront de la politique, mais à leur façon : ironique, méfiante, refusant tout leader, bouteille de vodka à la main, dans la plus pure tradition russe.Les jeunes en ont soupé des leaders; place maintenant à l’individualisme.Dans toute conversation moscovite, deux mots reviennent invariablement : Bieli dom, bieli dom.Le coup raté, la défense du Parlement, la chasse à la conspiration, la probabilité que cela se reproduise.Ces paroles sont une sorte d’incantation pour les écrivains d’aujourd’hui.Une manière de dire que tout est possible, que tout est chaos, mais qu’ils sont là pour veiller, qu’ils espèrent se montrer à la hauteur du prochain défi.Un oeil extérieur ne peut imaginer le degré de chaos social qui sévit dans le Moscou actuel.Chaque jour, les noms de rues changent : tel ou tel homme politique tombe en disgrâce, et la ville l’efface de son souvenir.Un grondement sous la fenêtre : char d’assault ou camion à lait ?Un professeur me confie : « Je ne sais littéralement pas si j’aurai un emploi demain ».Comment écrire dans de telles conditions ?« Nous sommes conscients de la gravité du moment historique », dit Anfinoguenov sans pouvoir en ajouter plus.Le roman de cette période, quand il paraîtra, ne pourra constituer une simple transcription de la vie au jour le jour, comme le firent autrefois Gygouline ou Rybakov.Est-il possible, en se plaçant à l’intérieur de l’histoire, de la raconter ?Un ami moscovite, la veille de mon départ, me résume la situation, à la russe — c’est-à-dire, avec une farce qui permet à vivre.« C’est un moment historique fascinant », me dit-il.« Je souhaiterais seulement avoir le loisir de l’étudier, dans un siècle ».l(.S£—* U* A" r y- ' u'1 DANY LAFERRIÈRE / «Je suis né riant» ¦Xj (.t If-îJ '7> PHOTO JACQUES NADEAU Odile Tremblay Dany Laferrière, un merveilleux peintre de femmes.a LA MI-OCTOBRE, Dany La-Z\ ferrière a pris l’avion de Tx Miami, où il vit depuis deux ans, pour aller faire un saut à Haïti.Le moment était triste et solennel.Il venait assister aux funérailles de Da, sa grand-mère.Vous vous rappelez peut-être, celle qui se berçait sur sa galerie et enseignait la vie au petit garçon — Dany enfant — dans son précédent roman L’odeur du café.Ensuite, il s’est promené dans les rues de Petit-Goâve, puis de Port-au-Prince, observant ses anciens compatriotes, une foule occupée à vivre malgré tout, malgré sa misère, son passé de dictature, son analphabétisme, ses dirigeants qui se succèdent dans l’impuissance, ses macoutes recyclés.« dans sa désespérance et sa joie ».L’Haïti vivante et vibrante, telle qu’il aime la décrire dans ses livres, hors du cliché noir et misérabiliste qu’on lui accolle habituellement.« Je suis né riant», me dit-il.En plus de rire, Dany Laferrière parle beaucoup.Ce qui s’avère une excellente chose en entrevue.Il vient faire en novembre sa tournée de promotion au Québec pour rencontrer les journalistes, accompagnant Le goût des jeunes filles, roman qui vient de sortir chez vlb.Il cause donc de lui, de ses personnages, entreprise forcément un peu répétitive.« On travaille dans le flou.C’est ça la littérature, Après, il faut préciser toute sa vie, c’est ça l’entrevue.» Mais Dany se prête tout de même à l’exercice de bon coeur.Il aime rencontrer les gens.Le goût des jeunes filles est la suite de L'odeur du café.Suite chronologique s’entend, avec un narrateur qui saute ici de l’enfance à l’adolescence, quoique ce roman soit bien moins autobiographique que le précédent.« Mais depuis quand une autobiographie se résume-t-elle aux faits ?, demande-t-il.Il faut y rajouter les fantasmes, les émotions, ce que nos amis ont vécu.À l’adolescence, la part de rêve est fondamentale.Retirez-la, la réalité vécue disparaît avec elle.» Le goût des jeunes filles raconte, en rêve et en action, une fin de semaine dans la vie d’un adolescent de Port-au-Prince.Nous sommes en 71, en pleine dictature, à la veille de la mort de François Duvallier.Le narrateur fuit les Tontons Macoutes qu’il croit à sa poursuite et se réfugie dans un boxon voisin, antre de jeunes filles qui font commerce de leur corps.Récit de passage, roman initiatique, dont il sortira homme, comme on dit.Le jeune garçon écoute ce femmes qui parlent et se chamaillent, prend note de tout.Le roman est superbe d’ellipses, de non-dit, de souffrances cachées derrière la vulgarité de façade.« Je refuse de me laisser avoir par les apparences », déclare-t-il.Dany Laferrière dédie Le goût des jeunes filles « aux hommes de sa lignée », dont il énumère les noms et les titres avant de préciser : « Pardonnez-moi de le dire ici : seules les femmes ont compté pour moi».Quand on a été comme lui issu d’un pur matriarcat, élevé par une mère, une tante, une grand-mère, avec un père en exil n’existant qu’à travers les photographies qui tapissaient la maison, on déteste les femmes ou on les adore à jamais.Lui, il a choisi de les aimer.« Dans ma vision d’écrivain, les hommes sont absents, constate-t-il.Ils ne m’intéressent pas sans doute.Je suis le plus minable écrivain d’hommes.» À travers Le goût des jeunes filles, il brosse le portraits de femmes de tous âges, vivantes et explosives, alors que les hommes en arrière-décor s’évanouissent en figures falotes.Même les macoutes semblent faibles, sans puissance face à ces formidables (au sens rabelaisien du terme) profils féminins qu’il esquisse ici, comme dans tous ses livres, où les femmes sont reines.» Ce roman-ci, il l’a conçu à la façon d’un film, (alors que L'odeur du café était construit comme un album de photos), sans longues descriptions mais peuplé de dialogues, habité par le mouvement de ses héroïnes qu’il voit et qu’on voit bouger à sa suite.Tandis que le narrateur lui, demeure immobile, les yeux, les oreilles en éveil.« On me croit toujours en marche, alors que je suis un être d’immobilité, confie Dany.On me croit provoquant alors que je suis pudique.» Dany Laferrière, qui se déclare allergique aux idéologies politiques et sexuelles, s’est toujours refusé à écrire des romans engagés, parce que « rien n’est plus facile à composer qu’un discours ».Cela dit, il signe ici son récit le plus politique, par l’époque et le décor; la montée du Duvaliérisme, avec les Macoutes en arrière-scène, et une terreur larvée qui devient mode de vie.Dans sa trajectoire littéraire, depuis le célèbre Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer, il s’est rappro- ché de plus en plus de la litote.Avec L’odeur du café, sa prose est devenue vraiment personnelle, intime, épurée, désormais minimaliste.De Simenon, il a retenu une leçon : ne pas écrire —la pluie perlait sur la vitre de notre voiture, mais —il pleut.» Un beau jour de 1978, Dany Laferrière, intello, sans le sou, a quitté Haïti pour Montréal.Un beau jour de 90, il a quitté ensuite le Québec, après être devenu ici entre temps une sorte de vedette, non seulement grâce à sa production d’écrivain, mais par sa participation télévisée à La Bande des six.À Miami, personne ne le connaît, ce qui ne le dérange pas.Mais là bas, il fait chaud, Haïti n’est pas loin, et tout le monde se fout qu’il déteste ou non Miami, ce qui lui confère une tranquillité d’esprit.À Montréal, il en avait assez d’entendre parler de la question nationale.« Le Québec monologue, comme Haïti.Je comprend, je compatis avec tous ces problèmes sérieux qui réclament l’engagement.On ne peut pas empêcher de crier quelqu’un qui souffre, mais on peut toujours s’éloigner.» Alors, il est parti.Haïtien d’origine, domicilié américain soit, mais Dany Laferrière demeure en quelque sorte un écrivain québécois.Parce qu’il publie chez vlb, parce que ses livres ont un mauvais réseau de distribution en Haïti, et que même si Comment faire l’amour .a été traduit et vendu partout à travers le monde, même si L'odeur du café lui valut le prix des Caraïbes, le gros de ses lecteurs est au Québec.Il revient souvent.Il reviendra sans doute toujours.Inc citadelle de sable lain C i c r h c r L'auteur du "Verger PAUL BUSSIÈRES PRIX MOLSON du diable" (prix Interallié 1990) au Mais qui va donc consoler Mingo?Paul Bussières sera au « • sommet de son art.Mais qui va donc consoler Mingo?»OW«N Salon du livre de _ * Æk Montréal les vendredi X ~ Alain Gerber sera au w et samedi de 19 à 20 Salon du livre de Paul Bussières w heures.Montréal les vendredi V«WJ* M et samedi de 20 à 21 heures.WIHT IARKSM ROBERT LAFFONT D-2 U Le Devoir, samedi 14 novembre 1992 jf/r r-^n.r • le plaisir des ivres Prose funèbre U • ~ Odile ^ f m Tremblay a Entre les lignes « DANS la nécrologie, on mutile les personnes en les réduisant à quelques mots qui ne disent pas leur mystère », estimait l’écrivain belge Pierre Mertens.Une trace d’encre sur du papier, rien ne rapetisse plus une existence humaine que les vingt lignes du faire-part funèbre, avisant la société que l'époux de, le père de est passé comme on dit, de vie à tré pas.Une photo, pas de photo, parfois un court éloge, avant la pelletée de terre.« Vanitas Vanitatis».Et pourtant, quelle large audience ! Quand on y pense, l’avis de décès est parmi les chroniques les plus lues des journaux, épluché par tout le monde, ne serait-ce qu’en vertu des devoirs d’affliction sociale commandant que l’on sache qui, parmi nos connaissances, a quitté ce bas monde, pour, à défaut de pleurer, compatir à la peine des autres.En général siège du conventionnalisme le plus rigide, mais à l’occasion surprenant d’audace, tel est le faire-part mortuaire que les vrais amateurs de nécrophilie (il y en a) dégustent en connaisseurs et au quotidien.Ils vous diront que la chronique des décès compose un passionnant portrait de société, et un vrai courrier du coeur où se ht le chagrin, le dépit, la vengeance, l’amour, le désespoir et bien sûr, l’humour le plus noir.« Qui a prétendu que la nécrologie était une chose triste, ennuyeuse, mortelle.qu'il ne s’y passait rien, ou si peu, et que seuls la lisaient ceux Gabriel Ringlet CES CHERS DISPARUS Essai sur les annonces nccrolnfjiqucs ilans la presse francophone i Albin Michel V.qui allaient bientôt s’y retrouver ?» demande Gabriel Ringlet, auteur d'un surprenant et vaguement cynique ouvrage intitulé Ces chers disparus.Seul un prêtre pouvait oser toucher au tabou, car tabou il y a, du faire-part, digne et tragique document entre tous, droit et noir comme un croque-mort.Gabriel Ringlet a été ordonné il y a vingt ans.Ancien curé de paroisse, aujourd’hui professeur d’ethnologie de la presse à l’Université de Louvain, il nous livre le fruit d'une longue enquête au pays du morbide.Pour ce travail de bénédictin, le chercheur a parcouru sur plusieurs années plus de 20 000 faire-part, remerciements et souvenirs mortuaires à travers toute la presse francophone, de France, de Belgique, de Suisse et du Québec.« Car on ne meurt pas dans Le Monde comme dans Le Figaro, Le Soir, La Suisse ou l.e Soleil», précise-t-il.Des faire-part, il y en a de toutes sortes : le faire-part discours, le faire-part feuilleton, le faire-part poème.Au choix.Sans parler des faire-part anathèmes du type « Que ceux qui l’ont tant fait souffrir soient confondus ».Ou J MONT-ROYAL RUE DROLET D-6 ¦ Le Devoir, samedi 14 novembre 1992 • le plaisir des ivres Lueurs de bonheur W 1 Gilles I ' ^ J ARCHAMBAULT 1 1 A LIVRES I" AM” A JAUNIS BONHEUR D’OCCASION Gabrielle Roy, Montréal, Éditions Internationales Alain Stanké, collection 10/10, 1978 PERSONNE ne connaît l’oeuvre de Gabrielle Roy comme mon ami, François Ricard.Il prépare actuellement une biographie de la romancière qui fera date.En vous entretenant d’une relecture récente de Bonheur d’occasion, je ne veux surtout succomber à la tentation de jouer au critique.J’aurais trop peur du verdict de François Ricard.Ce roman a des moments de grandeur inestimables.Il parle au coeur et à l’intelligence.Si le tissu narratif est celui du roman balzacien, on retrouve au détour de nombreuses pages des vertiges qui mettent en péril l’équilibre de la construction.On ne sort pas indemne de cette lecture.À moins qu’on ne se refuse la sensibilité.On pleure où pleure et a pleuré plus naïf que soi.Quelle importance puisqu’on a atteint à une qualité d’émotion que seule la littérature peut donner.J’ai écoulé mon enfance dans un quartier qui jouxtait celui de Saint-Henri.Pour nous, les gens de ce secteur étaient des pauvres.Entendez par là que la misère les atteignait plus sûrement qu’elle n’atteignait nos parents.J’habite maintenant à une trentaine de minutes à pied de ce magasin où travaillait Florentine Laçasse.Les rues évoquées par l’auteur, je les connais.Je les ai arpentées à l’adolescence.Un de ces jours, je les reverrai.Pour l'heure, je n’en n’ai pas la force.Mon monde est celui des livres.Je m’en sers pour temporiser certaines craintes.Je suis comme vous, j’aime bien oubüer la souffrance des autres.En 1992, comme en 1939, des populations entières vivent sans espoir.En se disant comme Rose-Anna qu’on a tout de même de la chance, qu’on pourrait souffrir davantage.J’avais oublié à quel point Gabrielle Roy a su dans ce roman inventer des personnages bouleversants.Me convainquent surtout les figures féminines.La mère surtout.L’auteure nous montre un être que tout devrait conduire au désespoir.Les grossesses répétées, le mari velléitaire, les soucis d’argent, la mort d’un enfant, rien ne lui est épargné.Le grand art ici consiste à ne pas appuyer.On n’a pas besoin de surenchère quand on dépeint une désolation aussi évidente.Le bonheur est absent dans cette fresque.Le connaît-on que c’est de façon furtive.On est floué à coup sûr.L’amour physique n’est pour la femme qu’un leurre supplémentaire.L’arrivée d’un enfant devient une malédiction.N’est-ce pas le comble de la dérision de devoir admettre que pour des centaines de milliers de gens une très relative prospérité n’a été possible qu’à cause de la guerre ?Il a fallu la mort de millions d’individus pour que, sur un autre continent, des gens cessent d’être humiliés.D’autres souvenirs me reviennent à la mémoire.À la parution du roman, en 1948, La Voix Populaire, journal du quartier Saint-Henri, s’en était pris à Gabrielle Roy.On lui reprochait d’avoir levé le voile sur des misères trop cruelles, d’avoir noirci le tableau.Son regard aurait été celui d’une observatrice extérieure.Peut-être ne voulait-on pas admettre qu’un écrivain n’est pas un sociologue et qu’il voit le monde à travers le prisme de sa création.Il n’y avait pas tellement place pour l’espoir dans cette misère quotidienne.C’est ce que l’auteure a voulu dire.ANDRE GIRÂRDi DE L’ORIGINE ET DU PROGRÈS DU CAFÉ Antoine Galland Paris, La Bibliothèque, coll.L’Écrivain Voyageur, 96 pages THÉ OU CAFÉ INCLUS.Par delà la familiarité de la formule, une légende venue du Levant : Il y avait.MENCHU Prix Nobel de la paix 1992 Elisabeth Burgos Moi, Rigoberta Menchü VN K VIE ET UNE VOIX.LA REVOLUTION AU GUATEMALA Collection Témoint.üaUmunl GALLIMARD ÉDITIONS IA DÉCOUVÎ RTE/ÉDITIONS DD SO RÉAL i I I // A** A \ TEXTE INEDIT LE DEVOIR CMC 73 AM O parce que u Terre tourne L'ÉTAT DU MONDE 1993 L’ETAT DU MONDE 1993 Annuaire économique et géopolitique mondial 640 pages ?22,95$ PRENDRE LE MONDE Le seul annuaire économique ET GÉOPOLITIQUE MONDIAL UNANIMEMENT RECOMMANDÉ.?Le bilan de l'année ?La situation des 225 états du monde (y compris l'ex-URSS et l'ex-Yougoslavie) ?Nombreuses cartes ?Statistiques ?Bibliographie i Voyage au pays des ancêtres L’INDE, UN MILLION DE RÉVOLTES V.S.Naipaul Traduction de Béatrice Vierne Plon, 1992, 583 pages Jocelyn Coulon CHAQUE ANNÉE, la rumeur veut que V.S.Naipaul obtienne le prix Nobel de littérature.Chaque année, il doit attendre l’année suivante, comme Jorge Luis Borges avant lui.Le cénacle de Scandinavie a ses préférences littéraires et ne semble pas avoir un faible pour le récit de voyage, un genre qui plaît énormément aux Anglo-Saxons.Il a bien tort.V.S.Naipaul n’est pas inconnu du grand public français.C’est un romancier, certes, mais aussi un brillant reporter.Il y a dix ans, son Crépuscule sur l'Islam avait choqué en plein triomphe de la révolution iranienne.Tout récemment, Une virée dans le Sud, traçait un émouvant portrait politique et social des États du sud des États-Unis.L’Inde, Un million de révoltes est dans la même veine.Ce grand reportage de l’écrivain indien de Trinidad, bien installé en Grande-Bretagne depuis une quarantaine d’année, est un pur chef-d’oeuvre qui devrait convaincre les derniers sceptiques que le récit de voyage est aussi de la grande littérature.Pour Naipaul, cette nouvelle visite en Inde, c’est un peu son troisième voyage dans un pays qu’il ne peut ignorer.Ses ancêtres y sont nés et, il y a un siècle, ses grands-parents ont tout quitté pour faire « fortune » en Amérique, plus précisément dans les Antilles.L’Inde est pourtant à Port-of-Spain comme dans ses rêves.Naipaul décide de voir la réalité.Il part en 1962 et fait le tour de l’Inde.C’est un pays au bord du chaos, couvert de slogans politiques creux, où la misère est insupportable, comme la V.S.NAIPAUL UN MILLION DE RÉVOLTES ¦Ht tea.poussière et la crasse.Il en fera le thème de son premier livre, L’Inde brisée, un ouvrage pessimiste.Vingt-sept ans plus tard, en 1989, l’auteur retourne sur place, dans les mêmes endroits, sur les mêmes chemins.Cette fois-ci, V.S.Naipaul, regarde d’un autre oeil et voit que cette fourmillière humaine, dont il disait en 1962 qu’elle ne formait pas une communauté indienne car elle était trop fractionnée, a accouché d’une Inde qui n’existait pas jadis : « une volontée centralisée, un intellect centralisé, une idée nationale »>.L’Inde, le pays, maintenant est une réaüté.Paradoxalement, l’auteur écrit que si ce grand continent est devenu un vrai pays, c’est à cause de la rage et des rébellions.« Un million de révoltes, soutenues par vingt espèces différentes d’excès collectifs, d’excès sectaires, d’excès religieux, d’excès régionaux .nombre de ces mou vements extrémistes renforcent l’État indien en le définissant comme la source de la loi, du civisme et de la raison.L’Union indienne donne aux gens une deuxième chance, les arrache aux excès avec lesquels, en un autre siècle ou en d’autres circonstances, ils auraient peut-être été obligés de vivre.» Les Indiens ont rejeté la passivité pour maintenant faire des choix.Ce long voyage aux quatre coins de l’Inde, donne à Naipaul la chance d’expliquer sa nouvelle perception de ce pays.De Bombay a Madras, de Lucnow à Srinagar, du Bengale au Cachemire en passant par le Pendjab, l’auteur, tout à tour, romancier et journaliste, va se fondre dans l’Inde profonde pour se coller aux gens, pour écouter leurs plaintes, leurs rancoeurs et leurs espoirs, pour décrire la misère, la splendeur, les succès et les échecs, pour raconter une histoire splendide et décadente, pleine d’empereurs moghols, de rajahs inconscients jouant aux cartes pendant que les Britanniques avalent un à un les États indiens, de politiciens véreux, d’activistes fanatiques.À chaque étape de son périple, Naipaul rencontre un homme, une femme, ou une famille, célèbre ou inconnu, qui accepte de le guider dans son petit monde.Toujours précis et minutieux, il nous décrit ses personnages et l’univers qui les entoure.C’est souvent l’enfer — les rues gluantes, l’air polluée par les émanations d’essence, les appartements d’une pièce où vivent dix personnes — quelquefois le paradis, comme chez ce nabab de Lucknow dans son palais de Kaiserbagh.Jamais on ne peut rester indifférent à tous ces destins qui façonnent l’Inde.Malgré le retour brutal du fanatisme religieux, le regain des ten: sions ethniques et le développement d’un terrorisme aveugle et cruel dont l’auteur parle abondamment, Naipaul croit plus que jamais dans l’avenir de l’Inde.Il s’est passé quelque chose de formidable dans ce pays : « l’idée de liberté s’est propagée partout en Inde », écrit-ij.C’est le signe d’une grande maturité.Le café et ses vertus dans l’Arabie heureuse, un berger étonné de voir ses chèvres sauter contre leur coutume, et veiller tard dans la nuit.Il alla quérir l’Abbé du Couvent.Après une nuit d’observation, l’Abbé constata que les animaux mangeaient les fruits d’un petit arbrisseau.« Il fit bouillir de ce fruit dans de l’eau, et éprouva qu’en buvant de cette eau elle excitait à veiller ».Lui et ses congénères eurent dès lors plus d’entrain à l’office divin, durant la nuit.Cette légende, Antoine Galland la relate dans un petit opuscule sur le café.Il l’a rapporté de Constantinople, avec quelques médailles et un long texte dont sa traduction, belle infidèle, s’intitule Les Mille et une nuits.L’opuscule s’intitule De l'origine et du progrès du café, et fut publié à Caen en 1699.Se basant sur un « manuscrit arabe de la bibliothèque du Roi », Antoine Galland y collige les remarques d’un historien turc sur l’origine de cette boisson, et les troubles engendrés par sa consommation.Cette collection est adressée à Monsieur Chassebras de Camaille chez qui, à maintes reprises, Antoine Galland évoqua son séjour à Constantinople tout en remarquant « que le café sert d’entretien, et que l’on en prend rarement que l’on n’exprime le laisir qu’il fait, en disant qu’il est on, qu’il est excellent, d’une manière plus vive qu’à l’égard des autres boissons».De Aden à La Mecque et Médine, en Égypte jusqu’au Caire, entrant ensuite en Syrie, dans les grandes villes comme Damas et Halep, et de là à Constantinople, le café se propagea durant la seconde moitié du XVe siècle, et au début du suivant.Plusieurs communautés de Derviches incitèrent à le consommer, lui allouant de grandes vertus, comme « de dissiper la pesanteur causée par les fumées qui montent à la tête, d’égayer l’esprit, de donner de la joie, de rendre les CUl/Df jasmm ° Di nie WUGONt j .7, Claude Jasmin Comme un fou Un récit autobiographique passionné et polémique §> l’Hexagone Uf u distinctif de l’Édition littérairequébécoise Robert Blondin Le sabot de Brel Un clin d’oeil convivial à ce grand artiste que fut Jacques Brel.QyhTÇ- éditeur entrailles libres, et surtout d’empêcher de dormir sans en être incommodé».Mais cette consommation n’alla pas sans heurt ni querelle.(l Il y eut plusieurs débats, à La Mecque et Médine, au Caire aussi.Docteurs de la loi, dévots et notables se réunirent et arguèrent : l’on pensait qu’il provoquait l’ivresse, comme le vin, sur lequel pesait un interdit; que sa consommation, pour laquelle l’on se rassemblait, jouant, ** dansant et chantant, incitait à " l’illicite action, comme de parler trop librement des affaires de l’Empire; qu’il était simplement impropre à boire parce qu’apparenté au charbon.Bref, qu’il n’était qu’un " sédiment de sédition.Toutefois, peu d’interdits subsistèrent et, digressant, Antoine Galland révèle les coutumes et les ; jeux, et le cérémonial, avec valets eit serviettes brodées, qu’on élabora i pour cette nouvelle substance.Ce < qu'il révèle alors prend les couleurs du rêve de l’Orient, auquel son siècle s’éveillait.L’exotisme se goûtait : un arôme et ses effets contenaient aisément les contrées lointaines, leur infini.MÈRES TRAVAILLEUSES Renée B.-Daniujkand et Francine Dkscakkiks, dir.MERES Weuses yl n’y a pas si longtemps, les res- ; ponsabilités maternelles étaient ; jugées tout à fait incompatibles avec, l’exercice d’une profession ou d’un 1 métier.Sous l’effet de transforma- ' lions fondamentales des structures 1 de l’emploi et de la famille, la vie! des jeunes mères a pris un nouveau -visage: s'il était l’exception jus-; qu’alors, le travail rémunéré des; femmes, conjugué à la maternité^] devient la règle au cours de la dér > cennic quatre-vingt.f£)cs spécialistes de diverses disciplines examinent ce phénomène de société, sans doute irréversible.Leurs analyses cherchent à comprendre comment les femmes d’aujourd’hui vivent les exigences de leur double vie: familiale et professionnelle.Tout en soulignant le poids des conditions socio-économiques cl des modèles culturels, elles amorcent une réflexion sur les perspectives d’avenir qui s’ouvrent aux mères et travailleuses.INSTITUT QUÉBÉCOIS DE RECHERCHESURLACULTURE 14, rueHaldimand Québec (Québec) G1R 4N4 Tél.: (418) 643-4695 -Fax 646-3317 Le Devoir, samedi 14 novembre 1992 ¦ D-7Î le plaisir des Quand les écrivains racontent le Québec j Normand Cazelais Lh QUÉBEC a été de tous temps Chanté par ses écrivains.Avec quels mots ?Sur quelle musique ?Un petit survol.Ues classiques d’abord.Le Survenant qui arrive de nulle part et de partout, secret et évasif.« Ah ! never magne !.» Mais aussi la tête et la langue pleines d’images et de souvenirs d’ailleurs.À l’écouter aux veillées, le pays, l’univers ne se résument plus à quelques paroisses sur le tyord du lac Saint-Pierre, autour de Sainte-Anne-de-Sorel et du Chenal du Moine.Le Survenant, un gars d’ici, sans autre nom, que le père Didace aimerait bien reconnaître pour son fils, qu'Angélina Desmarais voudrait aimer sans obstacles, qu’Odilon Provençal et son père souhaitent voir partir pour de bon.Le Survenant, «grand dieu des routes» pour un monde trop clos.Pour Alexis Labranche, les Pays-d’en-Haut n’ont pas raconté de belles histoires.Fils de cultivateur, de colon plutôt, il préférait le bois, la nature, le lac Manitou avec son ami Bill Wabo.Une certaine délinquance.Homme au grand coeur, entier, d’un seul morceau.D’un seul amour, Do-nalda, la belle Donalda, que son père mariera à l’avare.L’amour lui étant refusé, il refusera le pays, partira pour le Colorado et le mirage de l’or pour revenir Jos Branch.Mais pas guéri, toujours homme de bois, d’un seul tenant, d’un seul amour.Toujours délinquant.Dans Kamouraska, l’hiver sifflera, isolera encore davantage Élisabeth d’Aulnières et George Nelson, ces deux bourgeois perdus, avec leur amour, leur passion, leur destin, en ce monde rural où ils ne se reconnaissent pas.La neige tombera, drue, épaisse, insensible.Muette.Dans Kamouraska, en ce pays, en ette société, cet amour coupable tait contre-nature.Inacceptable, insoutenable, il devait périr.Climat, espace, hommes et pays l’ont récusé.Devant le Saint-Laurent imperturbable.Le juge Basile Routhier, poète à ses heures et auteur de chroniques de voyages, le mettra dans l’hymne national, dès le deuxième couplet, ce « fleuve géant », père et âme du pays.Et voici ce qu’écrivait, dans une Première lettre sur le Canada, le 1er octobre 1964, son contemporain, Arthur Buies, voyageur, chroniqueur, pamphlétaire, adepte convaincu de la pensée libérale, républicaine et laïque de la mi-19e siècle, qui avait refusé, selon Sylvain Simard, « dès son plus jeune âge, de se plier aux exigences d'une éducation bigote et formaliste ».« Ici, tout est neuf ; la nature a une puissance d’originalité que la main de l’homme ne saurait détruire.(.); un fleuve profond, roulant des eaux sombres, comme si la nature sauvage et farouche qui l’entoure lui prêtait sa tristesse et ses teintes lugubres.(.) On croit voir des horizons toujours renouvelés se multiplier à l’infini dans le lointain; et l’oeil, habitué à sonder toutes ces rofondeurs, s’arrête comme effrayé e voir l’immensité de la sphère céleste se refléter dans ce coin du firmament qui éclaire la ville de Québec.» Tout à la fois allégorique et réaliste, Félix-Antoine Savard, homme de Dieu, homme de terre, homme de race, l’a identifié à l’espace global, ce fleuve.Un genre d’alpha et d’oméga, de source et de lieu ultime : « Saint-ï Basque était dans le pays de Tadous-! sac.(.) Le fleuve coulait à l’est iderrière des mornes et des bois; i mais, par quelque effluve : arômes î ou rumeurs, il ne laissait pas d’être ! toujours présent au coeur de Saint- Basque; et de tourmenter les hommes, au point qu’en certaines saisons, leurs idées se changeaient étrangement en barques, gibiers ou simple ennui, selon les humeurs marines de chacun.» Le Saint-Laurent sera le refuge de Nazaire le déserteur, L’Emmitouflé qui refuse et fuit, non par lâcheté mais par affirmation, la mobilisation de 1917 dans les marécages de la large échancrure du lac Saint-Pierre : « Quand on part de Nicolet pour aller à Sorel ou à Montréal, on emprunte une petite route tortueuse au bord du Saint-Laurent.La route longe le fleuve mais on ne le voit pas.(.) C’est le règne de l’eau.(.) D’un côté la rivière, de l’autre les champs marécageux; on n’est jamais certain qu’il n’y ait pas encore de l’eau derrière les champs.» Un monde inquiétant pour qui ne connaît pas, sécurisant pour qui est familier.Le Saint-Laurent, patriarche et ossature du pays.Lieu d'identification, de développement et d’organisation.Lieu de départ et de naissance mais aussi refuge contre les autres, l’étranger et le danger.Le Saint-Laurent et sa vallée, « berceau » du Québec ont dit historiens et gens de culture, assimilé au monde rural malgré les villes égrenées jusqu’au golfe, malgré Québec, malgré Montréal.Malgré Montréal, l’autre pôle de la vie québécoise qui enserre, autour de l’archipel construit par les eaux du fleuve et de l’Outaouais, près de la moitié de la population et l’essentiel de sa force vive.Montréal, au milieu du fleuve et au coeur de l’archipel.Montréal, archétype du monde urbain d’ici, qui a saigné les campagnes et édifié, en pierres, ciment et asphalte, avec murs et distance entre les êtres, un univers nouveau, à la fois pareil, parallèle et opposé, une société nouvelle, des valeurs nouvelles.« La Main était vide.La duchesse en fut d’abord étonnée puis elle réalisa qu’il était cinq heures du matin.Elle décida de marcher vers le nord, vers la rue Sainte-Catherine avant d’aller se coucher.(.) À la fin de la nuit, quand le jour n’est pas encore vraiment là, la duchesse de Langeais, travesti au sexe incertain, s’en va à sa fin au bout de la main et du couteau de Tooth Pick.Mais, elle ne voudra pas s’en aller comme ça : La duchesse se tenait le ventre à deux mains.« Moé, mourir dans un parking ?Jamais ! J’vas mourir là où j’ai régné ! Elle aperçut le Monument national et éclata de rire.» Édouard, dit la duchesse, parti en mai 1947 « à la conquête de Paris », parti pour la gloire et les désillusions, reviendra sur la rue Fabre et sur la Main et survivra 40 ans, dans ses misères et contradictions, au pays du mensonge et, plus encore, du rêve.Hosanna le dira : « Vous rêviez, vous autres aussi.Pis c’que contait la duchesse était plus beau que c’qu’a-Taurait pu vivre.» Montréal est la rencontre des mondes d’ailleurs et de confrontations.Ici, le Québec a une autre texture physique et humaine.Lieu de transition, de passage entre l’ancien et le moderne, le déjà et le bientôt, le sûr et l’inconnu, il accueille les espoirs, dérives et songes de tout un chacun, fût-il juif comme Aaron qui se détachera de son grand-père, fidèle gardien de l’orthodoxie, et en viendra, dans le terreau de la grande ville, à affronter cette incarnation de la tradition, à s’en détacher pour appartenir de plein droit à la civilisation urbaine.Voici là où il a grandi : « C’était l’été torride de Montréal.La moite fraîcheur du soir qui succédait à l'enfer du soleil devenait l’unique et trompeuse délivrance accordée au Tl AM O UNE FEMME MATADOR DANS IA VILLE '¦*»» 4N 1 «M ni '""«««I u f*»'**«| "«Civ, LA COLLECTION « CAHIER NOIR » chez vlb éditeur Éditions Gallimard, 43 3p., 34,95$ PRIX GONCOÜRT1992 Roger Delisle Jake renvoi du robot De l’action, du suspense, des tendres et des brutes sans pitié! Pablo (Jrbanyi Un revolver pour Mack ün pastiche du polar américain classique, avec en prime l’humour argentin.André Smith Caine à Paris Un privé, un enlève- ! ment, un voyage à ; Paris, un polar amu- [ sant et bien tricoté.j TEXACO de Patrick Chamoiseau Voici enfin, écrit dans une langue magique au rythme savoureux, le grand livre des espoirs et des désespoirs du peuple antillais du temps des chaînes à celui du développement moderne.Prix de la Plume d’Argent Régine Nantel Natashquan, pays perdu Quinze- éditeur Avec Montréal, perçu à travers urf prisme mi-réel mi-fantastique, Tes» pace d’ici a dorénavant de nouveaux; témoins.Et, la référence a changé.; Et l’espace aussi.Comme la littéra-; ture.Ouvrages cités : ¦ Germaine Guèvremont, Le Survenant, Beauchemin ¦ Claude-Henri Grignon, Un homme et son [léché ¦ Anne Hébert, Kamouraska, La Seuil, 1970 ! ¦ Arthur Buies, Lettres sur le Ca?nada, L’Étincelle, 197S ¦ Félix-Antoine Savard, La minuit, Fides, 194S ¦ Louis Caron, /.'Emmitouflé, Robert Laffont, 1977 ¦ Michel Tremblay, Des nouvelles d'Edouard, Leméac, 19S4 ¦ Yves Thériaull, Aaron, Institut littéraire du Québec, 1954 ¦ Gérard Étienne, Un ambassadeur macoute à Montréal, Nouvelle Optj,-que, 1979 Un magnifique panorama dans la région du Saguenay.peuple des taudis et des rues étroites.Au long du jour, la cohue des véhicules s’était disputé la rue.Puis, venait le crépuscule, et cette brise pourtant étouffante, depuis longtemps dépouillée de ses odeurs de sapins et de grande montagne mais, en retour, pleine des fumées d’usines et des puanteurs de la grande étuve.Alors, les trottoirs se mettaient à grouiller (.) Voyez aussi où se retrouve Un ambassadeur macoute à Montréal, qui débarque « du royaume d’Haïti ».« Un jour comme ça.Rue Sainte-Catherine.Neuf heures du matin.Les magasins sont bourrés de monde.Blancs-manants, blancs-citrons, blancs-coton.Mangeurs aux poitri- nes bombées de patates frites et de I ne pas se déplacer.La ville a besoin macaroni.Tous les couche-tard de la | d’un témoin aussi nègre que lui.ville cherchent une rivière pour y jeter leurs péchés.(.) Alexis Accius, les jambes tremblantes, est planté au coin des rues Metcalfe et Sainte-Catherine.Fourbu.Dépaysé.11 tourne à l’envers dans une ville que les missionnaires blancs, postés dans son bourg depuis des générations, considéraient comme le paradis des Amériques.En l’espace d’une minute, il entend 20 langues différentes.Il voit proliférer comme des champignons des milliers de marques d’automobiles.(.) Alexis Accius est pris de vertige.Au milieu de ses confusions, l’esprit de Mackandal lui souffle de André Montmorency David Homel Michel Temblay Les confessions de Jeanne de Valois Nous avons tous découvert l'Amérique «Cette compréhension de l'intérieur d'un être et de son passé est empreinte d'une telle nostalgie qu'on a bientôt le sentiment qu'entre Antonine Maillet et Jeanne de Valois, la distance s'abolit peu à peu.» Guy Cloutier, LE SOLEIL Oui, une douceur épouvantable, voilà donc sans doute les mots les plus justes pour définir, par sa musique profonde, le roman de Francine Noël.Il pleut des rats «// pleut des rats m'apparaît, je l'affirme d'emblée, comme la grande révélation de l'automne.» Francine Bordeleau, LE DEVOIR Francine Nnél Anton ne Mai et Douze coups de théâtre .une écriture non seulement irré prochable, mais aussi savoureuse, jouissive, admirablement précise, tirant son charme d'un sens de la dérision que l'amertume semble avoir épargné.» Marie-Claude Fortin, VOIR Venez rencontrer vos auteurs au Salon du livre de Montréal, du 12 au 17 novembre 1992 La littérature d'aujourd'hui «.il y a chez Montmorency une fraîcheur, une sincérité qui devraient toucher un large public.» Jean Beaunoyer, LA PRESSE De la ruelle au boulevard i D-8 ¦ Le Devoir, samedi 14 novembre 1992 le plaisir des Un roman sous hypnose >;,n ' mmm Marie Nimier Lisette AIORIN ?Le feuilleton L’HYPNOTISME À LA PORTÉE DE TOUS Marie Nimier Paris, 1992, Gallimard, 274 pages EN LISANT, le 31 octobre, dans notre Cahier du samedi, la critique fort élogieuse de Carol Bergeron, consacrée à un récent enregistrement de la Sonate pour piano seul, et Douze études dans tous les tons mineurs, de Charles-Valentin Alkan, interprétées par le pianiste Marc-André Hamelin, j’ai été ramenée au troisième roman de Marie Nimier : Anatomie d'un choeur (1990).Cette romancière imagine, en effet, qu’un jeune chef d’orchestre dirige des choristes dans une oeuvre attribuée à son arrière-grand-père, un certain Charles-Valentin Morhange.Or, ce compositeur, dont la facétieuse Nimier n’a changé que le patronyme et le frère jumeau — en littérature ! — de Charles-Valentin Alkan, un romantique français, contemporain de Liszt, né à Paris en 1813 et mort dans la même ville à l’âge de 75 ans.Le compositeur, que vient d’exhumer d'un oubli immérité Marc-André Hamelin, s’il vécut à la même époque que le Morhange de Marie Nimier, est-il mort de la même façon ?Écrasé sous le poids de sa bibliothèque au moment où il s’efforçait d’atteindre un talmud au rayon supérieur ?Rien de moins sûr, puisque la jeune et talentueuse écrivaine, fille de Roger de la Perrière, alias Roger Nimier, est douée d’une imagination sans frein.Son dernier roman en apporte une preuve de plus, inspiré par un traité d’hypnose et qui accumule les aventures tout à la fois drolatiques et tragiques d’une émule de Katz, le roi de l’Hypnose.Cora a 10 ans lorsque, pendant un séjour avec ses parents à Saint-Nizier-du-Moucherotte (c’est une station de sports d’hiver assez célèbre, près de Grenoble), elle découvre dans.les toilettes un traité d’hypnose.« J’avais 10 ans, précise Cora, une imagination à toute épreuve et des cernes sous les yeux ».Comment, à partir de cette lecture et des sanitaires d’une maison de location, Cora devient — à la lettre — hypnotisée par l’hypnose, au point de vouloir exercer ses talents, et sa vocation, sur tous les êtres qui l’entourent, animaux et humains ?Il faut renoncer à vous les présenter tous, depuis la perruche Bib jusqu'à l’éditeur qui acceptera, au dernier chapitre, de publier le livre de Cora.Quelques-uns sont épisodiques, d’autres sont omniprésents, tel l’oncle Paul, frappé « d’héminégligence », maladie qui fait que son cerveau ignore ce qui se passe à sa gauche.Il y a aussi la tante Josy, une orthophoniste consciencieuse qui pousse le dévouement jusqu’à épouser son patient.Mais il y a surtout l’hypnotiseur Katz, qui entraînera Cora, devenue majeure, dans une fugue inénarrable; et l’amie Pearl, confidente extraordinaire puisqu’elle ne peut ni contredire ni approuver puisqu’elle n’existe pas; et finalement, depuis la petite ville de Sagny où Cora vit son enfance et son adolescence avec ses parents, jusqu’aux patients de la clinique d’où la nièce tirera son pauvre oncle Paul, il y a toute la cohorte des personnages sinon hypnotisés par Cora, au moins hallucinants sous la plume délirante, mais experte dans le choix des mots et des épithètes, de l’auteur.Les hantises d’une enfant qui vieillit sans renoncer à ses privilèges de petite fille imaginative et même rêveuse jusqu’à l'excès, font de ce quatrième roman le livre de toutes les audaces romanesques, mais en même temps la preuve que les livres, quand ils nous ont séduits en bas âge, ne nous lâcheront jamais.L’automne nous avait déjà donné Le Petit sauvage, d’Alexandre Jardin, un livre également voué à l’enfant qui ne consent pas à vieillir.Dans un autre registre, plus rationnel en dépit du titre et du sujet, Marie Nimier tente, et réussit souvent, à nous convaincre qu’hors les mots, même s’ils sont pervertis, soumis à la fantaisie langagière d’un écrivain, il n’y a pas de salut en littérature.Bon sang ne peut mentir.Écrivain de race, cette jeune femme ne suit pourtant pas les traces de son illustre père, disparu trop tôt.Mais, retrouvant Le Hussard bleu, dans un « poche » tout écorné, j’ai feuilleté, au hasard, et je suis tombée sur ce portrait qui a quelques traits communs avec la petite fille qu’a dû être Marie Nimier : « Voici une petite fille tiède et rêveuse.En effet, c’est elle, mais je ne m’y retrouve plus.Elle porte un peignoir, des chaussons; elle est décoiffée.Il est extraordinaire de voir une chose pareille dans une salon.» Et, un peu plus loin, Nimier complète : « Elle est complètement folle (.) elle parle vraiment d’une drôle de manière.» Qu’aurait pensé « le hussard » de l’écriture de sa fille ?Car elle écrit, il faut l’avouer, « d'une drôle de manière ».Mais bien intéressante, et, somme toute, inimitable.HENRY BAUCHAU, LAURÉAT DU PRIX CANADA-COMMUNAUTÉ FRANÇAISE AU SALON DU LIVRE Poète de la pesanteur et de la limpidité Lise Gauvin Ç-E PRIX Canada-Communauté française de Belgique est attribué Aujourd’hui, dans le cadre du Salon (lu Livre de Montréal, à Henry Bau-éhau, poète, auteur dramatique et romancier né à Matines en Belgique en 1913.Ce prix, décerné en alternance à un auteur de Belgique et à un auteur du Québec, est accordé pour l'ensemble d’une oeuvre, à la différence du prix Canada-Suisse qui élit un titre en particulier.Rappelons que ce prix a été donné à André Major l’an dernier.j Lire Henry Bauchau est l’occasion
Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.
Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.