Le devoir, 7 octobre 1989, Cahier D
as ©sas® niai sir i m mm f mm f wl æü fs Librairie Champigny 4474.rue St-Denis Montreal (Quebec) 844-2587 Ui.Jlli V »ft>t ' JOURS _v»-0 Montréal, samedi 7 octobre 1989 Les poètes de la nuit Quand science-fiction devient littérature Jacques Brossard sans frontière JEAN ROYER GUY FERLAND IL FAISAIT nuit.Quelques badauds attardés ou égarés se promenaient esseulés à la recherche sûrement du temps perdu.Un mur proclamait Viva Nicaragua libre, Wans de Révolution 79-89.De l’autre côté de la rue, la Galerie du plateau était encore ouverte à cette heure indue.Des individus y buvaient en silence, en méditant sur la vie en particulier et l’existence en général.L’attente était longue et remplie de sens.Un buveur se lève soudainement et crie: « Il est impossible de forcer quelqu’un à nous aimer, il faut savoir attendre.» Tout le monde attendait.impa tiemment.La fumée se dissipe un peu.La 5e Nuit de la poésie, organisée par Lucie Poirier et Alain Gingras-Guimond, commence avec 45 minutes de retard.Vingt poètes et chanteurs se succèdent sur la scène pendant plus de trois heures pour faire oeuvre de poésie.Il y aura évidemment du meilleur et du pire.Le pire étant les poètes qui prennent les mots pour rince-bouche et se gargarisent de paroles creuses.Il n’y avait heureusement pas beaucoup de poètes dans cette catégorie et certaines performances auraient fait rougir des professionnels.Un poète s’avance, son caleçon par dessus ses jeans délavés, une languette de métal glissée dedans.Un silence religieux fait communier l’esprit des 40 spectateurs qui ont payé la modique somme de $1 pour assister à cet événement qui se tient tous les premiers lundis de chaque mois.Méfiez-vous les adultes aux abords des ruelles vous attend un enfant aux mains douces et cruelles.» Le silence se fait plus lourd.Il l’avait frappé à mains nues au milieu de sa poitrine là où il y a le coeur chante Lucie Poirier.Un autre poète cite Verlaine, Rimbaud, Nelligan, Saint-Denys Garneau et Hubert Aquin avant de dire qu’écrire c’est vivre dangeureusement.Ma vie est une ombre dans la clareté du jour.Il fait nuit et les paroles deviennent incandescentes.Les spectateurs sont pour la plupart jeunes et s’impliquent dans la prestation des poètes, chacun y allant de son commentaire.Amour du geste d’amour.Une bière tombe par terre.Les poètes sont des agents de voyage, seulement ils ne sont pas syndiqués.Un robineux tente en vain de s’introduire dans la salle.DSDT.Deux filles se mettent à danser.Folie en liberté; c’est comme ça que je vais me sentir demain parce que je divorce.Un verre de vin tache le plancher.Tout baigne dans l’huile.François Paradis chante d’une voix impeccable des textes intelligents sur la guerre, la ville, la solitude, etc.Patrick Robert termine la soirée avec un texte très dur sur le viol.La tête remplie de mots, et surtout de l’énergie communiquée par ces jeunes poètes implacables, on quitte la salle.La poésie n’est pas morte.Elle se transmet de génération en génération par la fougue de la vie.La rentrée littéraire de Jacques Brossard, après plus d’une décennie de silence, nous vaut une entreprise unique et monumentale.Avec le premier volume de L’Oiseau de feu, l’écrivain inaugure une chronique de la Cité de Manokhsor, dont le profil imaginaire ressemble étrangement à une métaphore du Québec contemporain.Surtout, Les années d’apprentissage, qui vient de paraître chez Leméac, nous confirme la place singulière qu’occupe Jacques Brossard dans notre littérature, par l’originalité d’une oeuvre qui a l’exigence de celles de Jacques Ferron et d’Hubert Aquin, par exemple, et qui peut se comparer à de grandes fresques romanesques telles Dune de Frank Herbert ou Le Seigneur des anneaux de Tolkien.Quand j’entre chez Jacques Brossard, je sais que je me retrouve devant un écrivain effarouché par les rumeurs de la publication.Les cinq volumes de L’Oiseau de feu, il les a écrits loin du monde, entre 1975 et 1985.Malgré le succès de critique de son roman Le Sang du souvenir en 1976, malgré le plaisir qu’il avait eu aussi à écrire les nouvelles du Métamorphaux, publié grâce à l’admiration de quelques amis en 1974, il continuait d’écrire pour lui seul.Il a fallu l’enthousiasme et le soutien dynamique et communicatif de Pierre Filion et de Lise Bergevin pour que notre au-teur consente à confier à Leméac Editeur, non seulement la réédition de ses premières oeuvres mais aussi les cinq volumes de son roman inédit.Sa fascination pour l’écriture l’a pourtant hanté à tous les âges de sa vie.Quand, dès l’enfance, il écrivait des romans-feuilletons et entreprenait un journal intime qui compte aujourd’hui plus de 22 000 pages.Quand, diplomate canadien de 1967 à 1974, il était en train de « devenir un écrivain de langue anglaise » et qu’il a quitté ce Canada anglais pour un Québec français.Quand, devenu chercheur universitaire, il a écrit tout seul les 800 pages de son étude juridique L’Accession à la souveraineté et le cas du Québec (P.U.M., 1976).Quand, au cours d’une année sabbatique, les écluses de la fiction se sont ouvertes enfin pour lui et qu’il a rédigé le canevas de 450 pages d’où naîtront les 2 000 pages volumes de L’Oiseau de feu.« L’écriture, sous toutes ses formes, a été pour moi un salut.En ce qui concerne la fiction, j’ai toujours été extrêmement imaginatif depuis mon enfance mais l’école est venue prendre le dessus.Il fallait que je sois le premier de classe au collège, à l’université.J’ai complètement étouffé l’imaginaire.Quand, en 1954, j’ai écrit mon texte Le cristal et la mer, on m’a dit : fais ton droit, ferme ton imaginaire.Je n’ai donc développé à ce moment-là que le cerveau gauche, rationnel et logique.Quant au cerveau droit, il dormait mais il était là et demandait sa revanche.Il l’a prise avec la fiction.La littérature, c’est pour moi une libération totale.» On croirait entendre Adakhan Demuthsen, le héros de L’Oiseau de feu dont les années d’apprentissage à Manokhsor consistent à percer les secrets du savoir et du pouvoir, à violer les interdits de la société médiévale et servile au sein de laquelle il doit apprendre à vivre et à s’exprimer.Cette société, elle nous apparaît le plus souvent, même dans l’étrangeté de l’imaginaire, comme une mé- Errance et digressions avec Weyergans JEAN ROYER François Weyergans veut parler trop vite et sa parole est hésitante comme les deux lumières rouges que je vois scintiller dans ses lunettes: notre conversation devient le reflet même du chantier qui s’active dans la rue, en face de nous.Nous sommes là, au centre-ville de Montréal, pour parler de son dernier roman : Je suis écrivain, paru chez Gallimard et maintenant en lice pour le Prix Concourt.Le romancier ( Le Radeau de la Méduse, La Vie d’un bébé) ne se prend pas pour une institution ni ne cède aux lois du spectacle ou de la mode.Weyergans n’est pas en représentation et se contente de réfléchir tout haut en y mettant surtout beaucoup d’humour et le moins de solennité possible.Son roman fait l’éloge de la digression: c’est la forme exacte de notre conversation.Son personnage évoque ce que les Japonais appellent le mata-tabimono, c’est-à-dire un « récit d’errance et de vagabondage » : ainsi pourrait-on résumer notre rencontre.Je suis encore dans l’euphorie où m’a mis la lecture du roman de Weyergans.Vous ai-je dit qu’il s’agit pour le romancier de raconter l’aventure d’un romancier, Eric Wein, aux prises avec ’.¦•'••ît'.Uiv'! François Weyergans son personnage, Marc Strauss ?L’aventure se passse à partir de l’enfance d’Eric jusqu’au voyage de Marc au Japon.Le périple avance par digressions et le ro- PHOTO JACQUES GRENIER man à tiroirs évoque la vie, la mort, l’amour, le rire et la littérature.J’ai envie de conclure: enfin un roman pas comme les autres ! « Je mets un point d’honneur à écrire des livres qui ne soient pas adaptables à la télévision, me lance Weyergans.La plupart des romans sont écrits dans l’anecdote.Il y a la littérature, que nous sommes peu nombreux à faire, et le marché de l’édition, qui est tout à fait autre chose.Depuis quelques jours, je me suis mis à parler de ma ‘vision du monde’.On est porté à laisser la ‘vision du monde’ aux gens ennuyeux, pesants et sûrs d’eux.On peut très bien ne pas être sûr de soi et avoir une vision du monde, d’incertitude.» Pendant que troueuse et béton-neuse refont le paysage de la rue Sherbrooke et que les lumières rouges du chantier de construction scintillent dans ses lunettes, Weyergans ajoute: « L’objet de la littérature, c’est de plaire au lecteur.Racine le disait dans une de ses préfaces: je m’impose des lois que j’ai recueillies dans la tradition et que j’arrange à ma façon pour faire plaisir à quelqu’un .Je dirais que mon ro man est simple, en fait.C’est un personnage qui se débat avec ce qui se passe dans sa tête, qui est assez curieux de tout, qui est assez drôle et essaie de bien vivre en se masauant plus ou moins le vrai problème, a savoir: à quel moment cela va s’arrêter.J’ai Voir page D - 6 : Weyergans taphore du Québec moderne.« J’écris en me branchant sur l’inconscient collectif, dit Jacques Brossard.Mon engagement politique est tellement existentiel qu’il ne peut pas ne pas être présent sur le plan littéraire, quand j’écris.Dans le premier volume, Les Années d’apprentissage, il y a une rage contre l’oppression.Contre l'oppression politique, ressentie collectivement au Québec.Contre l’oppression sur le plan individuel, contre l’éducation reçue, avec ses interdits et ses carcans.Dans ce roman, il y a partout des murs à défoncer, des portes à ouvrir par Adakhan.Une chose s’est imposée à moi en écrivant cette histoire, c’est qu’il faut violer les interdits, contrairement à l’éducation que j’ai reçue.Il s’agit de savoir lesquels interdits violer et quand L faire, comme l’apprend à ses dépens Adakhan.C’est la leçon du premier volume.» L’Oiseau de feu est une sorte de roman total, oeuvre baroque au style personnel et dont la narration semble inépuisable dans ses rebondissements, ses tableaux, ses violences, ses archétypes, ses mythes fondamentaux et ses personnages symbolisant diverses facettes de la quête d’identité ou de l’aventure qui consiste à rattraper son destin.Avec Jacques Brossard, nous nageons en pleine science-fiction et Miljours Après trois recueils de poésie et un récit autobiographique, Ma fille comme une amante, Julie Stanton publie à l’Hexagone son premier roman, Miljours.Fiction et réalité s’y chevauchent à travers l’énigmatique figure de la poétesse Anna Akhmatova qui hante le coma de la cantatrice Marguerite Miljours, grièvement blessée dans un accident d’auto.JULIE STANTON pourtant nous voici au sommet de la littérature.« J’ai horreur des catégories et des étiquettes.En littérature, précisément, je me rebelle contre toutes les maudites frontières qu’on a pu mettre entre la littérature dite générale et la paralit-térature comprenant la science-fiction, le fantastique, le roman d'espionnage ou le roman policier.James Ballard, qui est un des grands écrivains britanniques du siècle, a dit un jour en entrevue que la science-fiction était une des formes originales de la littérature au 20e siècle et que c’est de la littérature.Moi, j’ajoute que l’une doit investir l’autre.La littérature générale doit investir la science-fiction et vice-versa.Pour ce qui est du fantastique, elle le fait depuis au moins deux siècles: les étique-teurs auraient de la difficulté à confiner Hoffmann ou Poe, par exemple, sur le troisième rayon de la littérature fantastique.Malheureusement, la science-fiction n’est pas encore sortie de son ghetto.Certains écrivains de la s-f sont restés fermés à la littérature générale.Certains écrivains et critiques littéraires sont restés fermés à la s-f.Je ne les comprends pas.Il faut briser les frontières.Et ne pas oublier que John Le Carré, ou Chase, ou Bradbury, c’est aussi de la grande littérature.» Il pleuvait par saccades.Au-dessus de la route, un brouil-lard léger donnait une étrange allure aux pins, aux saules sur le point de renaître.Une cathédrale devant s’imposa bouleversante, deux tours, de la dentelle de pierre.Trois heures pour encore rêver.Il faudrait tantôt discuter de cette tournée pour l’hiver prochain, jouer le jeu de la mondanité et fatalement offrir le côté scintillant d’une diva.Des maisons annonçaient la ville, de moins en moins de saules mais des lampadaires.Son saule préféré Akhmatova le décrivait argenté près de la fraîche chambre d’enfants du jeune siècle, elle en parlait comme d’un frère dans ce poème écrit en janvier 1940 et que je chanterais aussi au théâtre des Champs-Élysées.Les vers suivants tout à coup m’échappaient, que disaient les vers suivants ?Puis un éclair de métal.Le vacarme, je l’ai entendu sans vraiment l’entendre, un feu d’artifice vert plein la tête, qu’est-ce que j’aurais dû voir que je n’avais pas vu ?Le choc du crâne a atteint l’entier du corps, impossible de le bouger, des noeuds.Un léger agacement à l’idée du retard.Qu’importe.Le cavalier préparerait le terrain.Ces gens n'auraient qu’à commander un deuxième apéritif, un troisième à la limite.Quelqu’un a crié.Pas moi, je me serais reconnue, moi j’ai souri d’étonnement à cause de l’étoffe qui bâillait le long de mon épaule.Pourvu que ma canne n’ait pas»été endommagée ! Ensuite, le sang m’a fait peur, des éclaboussures sur ma robe longue, sur mon châle, en travers du pare-brise.De la ferraille verte sur le bitume.Ce cri très vite s’est éteint, le silence a suivi sauf une petite musique de cithare, un bref moment j’ai revu ce temple du Népal, quand donc avais-je séjourné là-bas ?Je dormais déjà.Peu à peu, les noeuds se sont défaits, la précédente lourdeur a cédé la place à l’envol de l’esprit qui se tendait vers un invisible pôle.Cette tension entre la pupille et la paupière.Puis l’ouverture.Un paysage s’est dessiné à l’intérieur duquel je déambulais profondément éveillée.Nulle part que je ne connaissais mais ailleurs.Un autre pays peut-être, un coin recule du monde ?A moins que ce ne fût un angle insoupçonné de Paris, de Rome ou de Vienne qu’un regard jusqu’ici trop chargé m’avais empêchée de retenir ?Je me suis abandonnée à l’insolite.i Jean Royer ÉCRIVAINS CONTEMPORAINS ENTRETIENS 5 Margaret Al» oral V>r.IWauihenun Vwlat Lr»y Beaulieu Saul Hf'lou Y«m Her frf Fran(oi.Bot! Annie F.rraua Jean Elhirr filai» Jacqur.Mch Riba« Huger tirrmer Anne Hrtert Juif.Muret France Haul Suianne Jacob Setui.tien Japn«.l Naim Kalian Venu.Khoun l.hata Aguta Kn.tof Philippe Latifn Jean Paul L'Allier Krne I.e*e«nur KrnauJ Ungthamp.Jean Pierre Mnnnier Francine Suri F.mile Olli.ier Alice Panirau Jean Mane Poupart Anlonm Skarmrta Mane J.«L’imagination règne en maître.» Jean Pettigrew NUITS BLANCHES IK,95$ Atmk V Pi-rrut-Blihoo * Jeun IVntgu» Iran I ntoçob üomcyruky ' tlMlm RiHtuwi1 f>unlni»(iic Wnf» DÉRIVES 5 LOGIQUES FlCTÏÏJNS DÉRIVES 5 anthologie de nouvelles inédites réalisée par Jean-Marc Gouanvic «DÉRIVES 5 est à classer parmi les ouvrages qui font progresser non seulement la SF québécoise mais aussi la SF francophone.» Michel Lord -LETTRES QUEBECOISES 214 p.19,95$ GÉLULES UTOPIQUES LOGIQUES FICTIONS LES GÉLULES UTOPIQUES.roman de Guy Bouchard «Une saine réflexion sur le droit à la différence et l’exercice du pouvoir.» Rita Painchaud LE SABORD En vente partout et chez LOGIDISQUE Inc.1225 de Condc, Montréal QC 113K 2H4 (514) 933-2225 FAX: (514)933-2182 l'Amour en trois temps par Marie-Denise Paquet L’amour est le grand thème de ce roman, l’amour sous toutes ses formes, avec ses doutes, ses hésitations, ses angoisses, ses souffrances et, parfois, ses triomphes.iMMiwrigm mom• f trois temps Quinze- 24,95 $ IM Dim nom temps i D-4 ¦ Le Devoir, samedi 7 octobre 1989 • le plaisir des ivres 1789 à La LE CANADA ET LA RÉVOLUTION FRANÇAISE Sous la direction de Pierre Boulle et Richard Lebrun, Montréal Centre interuniversitaire d'études européennes, 1989, XII-183 p.r» %*" * Yvan LAMONDE X ASociété Ces actes du 6e colloque du CIÉE marquent le point d'orgue des activités scientifiques canadiennes à l'occasion du Bicentenaire de 1789.Deux contributions s’avèrent révélatrices des questions et réponses nouvelles à propos de l’impact de 1789 sur le Canada : celle de Mario Malbaie Lalancette sur la pénétration sociale populaire des idées et celle de Louis Knafla sur les rapports entre la Révolution et les attitudes coloniales en matière légale.Mario Lalancette scrute l’efficacité des idées révolutionnaires dans la seigneurie de La Malbaie, jetant un éclairage nouveau sur la question classique : comment la propagande révolutionnaire peut-elle rejoindre et concerner des milieux populaires peu alphabétisés, plus ou moins éloignés et familiers depuis toujours avec la monarchie ?Il identifie et dégage la signification des résistances paysannes entre 1790 et 1800, résistances à des servitudes nouvelles de corvée pour les routes, à la prétention seigneuriale de contrôler les deux pêches commerciales les plus rentables (au saumon et au marsouin), résistance en- fin à la levée de la milice.Ces résistances s’expliquent par le réaménagement administratif de la seigneurie pour en optimaliser la rentabilité et entraînent un durcissement du contrôle social.Pour M.Lalancette, ces résistances relèvent plus des rapports de classes que de l’efficacité de la propagande révolutionnaire.Cette hiérarchisation des causalités ne rend pas celles-ci exclusives pour autant.Par le bouche à oreille, par la lecture à haute voix des gazettes, par l’audition des proclamations ou des mandements, les paysans se familiarisent avec les propos révolutionnaires d’abolition des droits des seigneurs, du clergé ou de la monarchie.Ils entendent souvent même le pour dans le contre, la sollicitation dans la défense.Condamner les idées des « Bastonnais » ou des Français, c’est les faire connaître, tout comme réfuter la « mauvaise philosophie » dans les collèges.L’auteur rend ainsi plus transparent le mécanisme d’un groupe sociale- ment réceptif à l’esprit plus qu’à la lettre de propos nouveaux, révolutionnaires.Louis Knafla fait historiquement comprendre pourquoi les accords du lac Meech prévoient que trois des neuf juges de la Cour suprême devront être choisis à même le Barreau civil : le système légal est la composante à la fois la plus globale et la plus formelle d’une culture.Notre langue, nos droits, notre droit.Soulignant après d’autres la confusion du système juridique après la Conquête, Knafla analyse la pression que les Loyalistes exercèrent sur les autorités coloniales pour mater la turbulence sociale entre 1775 et 1800, montrant du coup l’hypothèse sociale du système juridique.Le contrôle social peut-il loger à meilleure niche que dans le système des normes et des lois ?Avec ces deux études, l’histoire des idées agrandit son territoire en explorant la seigneurie en bas et le système légal en haut.Les déplacements d’un dictionnaire DICTIONNAIRE PROMENADE Jean Hamburger Seuil, 1989, 238 pages HEINZ WEINMANN Le professeur Jean Hamburger est un de ces « retraités » hyperactifs et heureux qui ont attendu ce moment avec impatience pour pouvoir enfin donner libre cours à une passion à la fois tenue en laisse et aiguisée par une activité professionnelle accaparante.Dans son cas : la passion de l’écriture.Certes, l’éminent médecin et l’infatigable chercheur, à l’origine de la réanimation médicale, « père » de la première greffe de rein réussie au monde entre non jumeaux, a toujours écrit des articles et des ouvra ges scientifiques sur sa spécialité, le rein.Or déjà depuis 1972, la vocation de la création littéraire s’insinue d’abord par la bande, à côté de l'hôpital, à côté de la faculté pour s’imposer de plus en plus impérieusement.Jean Hamburger, l’homme de sciences, écoutera alors cette « voix » dont les Anciens ont dit qu’elle était inspirée d’un dieu, origine même de l’« enthousiasme ».Au début, il s’« essaie » dans le genre qui a toujours fasciné les expérimentateurs de l’esprit depuis Montaigne.Jean Hamburger est l’auteur, en effet, depuis 1972 d’un nombre impressionnant d’essais sur l’aventure de l’homme, son originalité biologique (L'homme et les hommes, 1976), sur l’interaction entre le devenir de l’homme et celui de la médecine (Demain, les autres, 1979), sur les limites de la connaissance ( La raison et la passion, 1984).Un fil conducteur traverse ces essais : un humanisme soucieux d’arracher les savoirs de l’homme, sur l'homme à la myopie, à l’aveuglement des spécialisations mutilantes.« Humanisme » dépourvu de ce prêchi-prêcha ronflant et creux associé, hélas, aujourd’hui à ce mot depuis qu’il est devenu le domaine de songe-creux aux sabirs incompréhensibles.Or il suffisait d’être lin médecin compatissant qui souffre à voir souffrir ses patients, qui se révolte contre une mort estuaire C.P.337, suce.Outremont, Montréal, QC.H2V 4N1 LE POÈME EN REVUE estuaire des poemes, des dossiers, des débats, des commentaires sur les dernières parutions Les numéros 54,55, 56 s'en viennent Comme sur une musique de.Les jeunes poètes — Les nouveaux interdits — Estuaire / Levée d’encre Abonnements pour quatre (4) numéros par année ABONNEMENT ÉTUD1ANT/ÉCRIVAIN 15.00 JD ABONNEMENT RÉGULIER 18,00 JD ABONNEMENT POUR INSTITUTIONS 30,00 J D ABONNEMENT DE SOUTIEN 30,00 1 0 ABONNEMENT À L'ÉTRANGER 35,00 S 0 CHAQUE NUMÉRO 6,0010 Nom____ Adresse Code____________________________ VELILLEZ M'ABONNER * PARTIR Dl Nl'MÉRO Jean Hamburger absurde, aveugle pour donner au « phénomène humain » une concrétude frémissante de vie et de mort.Familier avec les savoirs des sciences modernes, ayant lu les grands penseurs et philosophes, Jean Hamburger est devenu un phare en temps trouble pour nos bateaux sapientaux qui voguent sans pilote, ou pis, au pilote automatique.Puis, coup sur coup, deux chefs-d’oeuvre littéraires : Le journal d’Harvey, 1983 et Le dieu foudroyé, 1985, tragédie « moderne » admirable — dont on attend d’ailleurs toujours une mise en scène dans nos théâtres québécois —, qui exprime la révolte passionnée, prométhéenne du médecin, de l'homme contre la maladie, contre la mort.L’année dernière, enfin, Jean Hamburger explore une nouvelle avenue avec sa magistrale biogra-p h i e d’Émile Littré (Monsieur Littré, Flammarion, 1988) dont nous consultons quotidiennement le dictionnaire mais dont nous avons oublié les autres activités : médecin, homme de science, fervent adorateur d’Auguste Comte.Aujourd’hui, Jean Hamburger nous présente aussi son dictionnaire, Dictionnaire promenade : on ne travaille pas impunément pendant des années sur Littré ! Le titre l’indique, ce n’est pas un dictionnaire comme les autres.C’est même un anti-dictionnaire.C’est en ces termes que l’auteur définit le « dictionnaire » dans son dictionnaire : « Le dictionnaire est une machine à congeler les mots.» Jean Hamburger sort donc du congélateur les mots raidis, aux « sens » engourdis pour les réanimer (comme ses malades), pour les faire circuler, à travers les systèmes du Savoir (comme le sang a circulé depuis Harvey), pour les oxygéner en les promenant à l’air libre, bref, en leur insufflant la Vie.En effet, ce dictionnaire est une véritable randonnée pour l’esprit où le lecteur ravi découvre au hasard — at random — des entrées classées par ordre alphabétique les multiples paysages aménagés par les sciences et les sciences humaines modernes.Cent deux entrées en tout.Ainsi des mots comme absurde, âme, création, finalité, matérialisme/spiritualisme, enthousiasme, homme, justice, déterminisme, hasard, galvaudés par un usage millénaire quasi automatique, sont ressourcés, ravivés dans les viviers des sciences modernes.Ressourcement justement trop négligé par une philosophie — comme le dit cette entrée —, qui, prisonnière de son seul passé, se coupe des avancées épistémologiques des sciences de notre siècle.Pas de fausse objectivité, masque d’une subjectivité honteuse, l’auteur prend résolument position, notamment lorsqu’il s’agit de sujets qui touchent au coeur de sa pratique médicale comme l’acharnement thérapeutique, le charlatanisme (le docteur Hamburger n’est pas doux pour quelques-unes des médecines dites « douces »), la souffrance, le malade imaginaire (qui n’est imaginaire que pour le médecin qui ne trouve pas le « mal » du malade), la maladie, la mort L’admirable, ce dictionnaire promenade, par les contraintes de sa forme, n’a pas entravé l’élan créateur de l’auteur.À preuve, cette fable, petit chef-d’oeuvre sous la première entrée abeille et fourmie.À preuve, la présence du rire, du rêve, de la lune, de la beauté, du délire, de l’art où on cite longuement la Can-touque de l’écoeuré de Gérald Godin.Au lecteur québécois, interpelé plusieurs fois (voir démographie) de se promener dans ce dictionnaire qui dépayse parce qu’il déplace des blocs monolithiques figés depuis des millénaires.Un dictionnaire anglais intelligent JEAN-PIERRE PROULX Un nouveau dictionaire anglais publié par la maison montréalaise Modulo a, depuis la fin d’août, fait son apparition en librairie: Password.On ne peut pas le manquer grâce à sa couverture design particulièrement réussi.Mais c’est surtout un ouvrage qui procure au lecteur une satisfaction certaine.Cela tient à sa formule originale.Les dictionnaires habituels ou bien s’en tiennent à la définition des mots, ou bien en donnent la traduction accompagnée généralement d’un exemple.Password fait les deux ! Il donne, en anglais, la ou les définitions de chaque mot, puis un exemple en anglais pour chaque définition et, à la fin, le mot français correspondant à chacune.Voici, au texte, un exemple type inspiré par l’actualité récente.Le mot.strike: verb 1 to hit, knock or give a blow to : He struck me in the face hist fist ; Why did you strike him?[.).?frapper 2 to attack: The ennemy troops struck at dawn; [.].?attaquer 3 to produce (sparks or a flame) by rubbing: She struck a match/light; (.].?faire jaillir; 4 (of workers) to stop work as a protest, or in order to force employers to give better pay : The men decided to strike for higher wages.?faire grève 5 to discover of find: After months of prospecting they finally struck gold/oil; [.].?trouver 6 to (make something) sound: [.] The clock struck twelve.?sonner 7 to impress, or give a paricular impression to (a person): I was struck by the ressemblance between the two men; [.] .?frapper.8 to mint or manufacture (a coin, medal, etc.) ?frapper 9 to go in certain direction: She left the path and struck (off) across the field.?prendre, aller 10 to lower or take down (tent, flags).?démonter.Ainsi, le même verbe to strike compte 10 acceptions différentes et se traduit par pas moins de sept verbes français différents, sans compter les acceptions avec les prépositions at, down, in, up, ou down, et les expressions idiomatiques comme strike a balance, strike a bargain, strike a blow for, strike dumb, strike fear, strike home, strike it rich, strike lucky.Bien entendu, on trouve toutes ces acceptions dans un dictionnaire bilingue classique comme le Harrap’s.Mais autant ce dictionnaire est complet, autant il est obscur.Les mots, les exemples, les traductions se suivent sans alinéa, pris dans un gros pain typographique.Paswword possède ce net avantage de présenter une typographie particulièrement claire.Chaque acception d’un même terme, sa définition et sa traduction forme un alinéa complet et numéroté.En revanche, on sépare sans explication les acceptions principales d’un verbe, par d’autres mots, pour reprendre plus loin le même verbe quand il fait partie de diverses expressions idiomatique.Ainsi, strike at se retrouve après, strike (le nom), striker, striking, striklingly, be (out) on strike, call a strike, come out on strike, et d’autres mots.Password, prévient-on, s’adresse avant tout à ceux qui apprennent l’anglais.C’est un learner diction-nary.La maison Modulo, qui a investi $ 200,000 dans cette entreprise, a d’ailleurs orienté une partie importante de sa stratégie de mise en marché auprès des écoles et, surtout des conseillers pédagogiques en anglais.Mais le lecteur ordinaire y trouvera son compte.La formule Password a déjà été éprouvée dans des versions en arabe, en hébreux, en italien, en allemand et en serbo-croate.L’édition de Modulo n’est pas une adaptation d’un dictionnaire préparé en France.Elle a été entièrement faite ici, sous la direction de Mme Michèle Morin, à partir d’une banque de données préparée par la société Chambers selon la formule du Kennerman Semi-Bi-lingual Dictionnary.Un essai d’ingénierie sociale L’INGÉNIERIE SOCIALE M.Bonetti, J.Fraisse et V.de Gaulejac Paris, Syros, 1989, 178 pages GILBERT TARRAB OUI, c’est bien d’un essai de sociologie appliquée qu’il s’agit dans cet ouvrage publié en édition de poche chez Syros.Avec cette nouvelle manie qu’ont les sociologues contemporains de toujours vouloir associer les vieux termes courants en sociologie classique d’attributs empruntés à la science pointue.Ainsi, parle-t-on aujourd’hui d’« ingénierie » sociale : le sociologue devient un ingénieur de l’intelligibilité sociale.C’est quoi donc, l’ingénierie sociale ?Selon les 3 auteurs, ce serait un nouveau mode de gestion de la réalité sociale, qui transforme de l’intérieur le fonctionnement des institutions et leur rapport à l’institution.C’est aussi une méthode (comment être scientifique sans méthode ?) basée sur le concept de « projet », de diagnostic de situations complexes, de définition d’objectifs et de mobilisation des moyens pour rencontrer ces derniers.C’est donc bien au point milieu du politique et de la technique que se situe l’ingénierie sociale : « Forte à révolution vers la société du-vale, à l’essor de l’individualisme, à l’éclatement des rapports sociaux, à l’accélération des processus de déterritorialisation, il s’agit de concevoir des méthodologies d’action, supports d’une recomposition de la vie sociale dans les zones où celle-ci est déstructurée» .L’intérêt de ce petit livre consiste surtout, à nos yeux, de faire suivre chaque partie théorique d’un exemple concret qui vient démontrer la justesse de l’analyse.Ainsi, à la fin du chapitre consacré au changement social et à la gestion des institutions, se trouve un intermède qui décrit une régie d’un quartier américain (la cité Moore à Jersey City).À la fin du chapitre consacré à l’invention de nouveaux systèmes de gestion du développement social, le lecteur lira avec intérêt un autre intermède, consacré, celui-là, à la régie d’un quartier français, à Meaux plus exactement.Après la partie sur la gestion financière et la gestion publique, les auteurs se penchent sur les habitants des quartiers, qui doivent être considérés comme les acteurs du changement social, qui les concerne au premier chef.Etc.Toute la seconde partie du livre est consacrée à la façon pratique de conduire un projet de développement : l'analyse diagnostique de la situation de départ, la mise en oeuvre du projet, avec l’élaboration des programmes et l’organisation des dispositifs sociaux ; enfin, les méthodes d’intervention et les stratégies de développement : comment traiter les conflits (inévitables, en cours de route), comment tirer profit des opportunités qui se présentent, et au bon moment, comment développer les formes d’expression des populations marginalisées, comment valoriser les pratiques sociales et les compétences de tous.Leur conclusion, cependant, reste pessimiste : « En résumé, si l’on veut réellement que l’ingénierie sociale ait une certaine efficacité dans la lutte contre les situations de crise, il faut cesser de faire du bricolage et d'assigner des missions impossibles à des agents de développement isolés et sans moyens.Ces méthodes sont encore à l’état embryonnaire; il est nécessaire d’investir pour les améliorer, notamment en développant les expérimentations et les actions de formation» Ce qui vaut en France ne vaut-il pas au Québec ?L’autopoièse de Francisco Varela AUTONOMIE ET CONNAISSANCE Essai sur le vivant Francisco J.Varela traduit de l'américain Paul Bourgine et Paul Dumouchel Paris, Seuil 1989, 248 pages RENÉE HOUDE LE VOLUME de Varela est d’abord paru en 1980 sous le titre original de Principles of Biological Autonomy.Le Seuil nous en offre une traduction française, neuf ans plus tard, initiative dont il faut se réjouir.L'autonomie — versus l’allo-nomie — des systèmes naturels et leur capacité cognitive informationnelle, tels sont les deux propos centraux de ce livre.Selon l’auteur, né au Chili en 1946 et Ph.D.de biologie de l’université de Harvard, le monde de la science est passé de l’univers des « watts » à celui des « bits ».Pour autant, le paradigme de l’ordinateur ne s’applique pas comme tel au vivant : « Il est limité et ne peut fonctionner que dans des situations limites d’autonomie réduite où l’information est déterminée» (p.12-23).Proposant une solution de rechange, Varela développe le concept d’autopoièse (du grec autos, soi, et poièsis, fabriquer, produire) pour décrire le fonctionnement des systèmes qui produisent leur propre identité et il montre que la logique du vivant ne se réduit pas au paradigme de l’ordinateur mais nécessite la complémentarité du monde symbolique.« Une machine autopoiétique engendre et spécifie continuellement sa propre organisation.Elle accomplit ce processus incessant de remplacement de ses composants, parce qu’elle ést constamment soumise à des perturbations externes, et constam- ment forcée de compenser ces perturbations.Ainsi, une machine autopoiétique est un système homéostatique (ou mieux encore, à relations stables) dont l’invariant fondamental est sa propre organisation (le réseau de relations qui la définit) » (p.45).Varela s’empresse de nous dire que tous les systèmes autonomes ne sont pas autopoiétiques et que l’autopoièse est un exemple de l’autonomie.La notion de clôture opérationnelle permet de comprendre l’identité et l’autonomie des systèmes.Varela étudie le système immunitaire comme système autonome et il applique le concept de clôture opérationnelle au système nerveux : « C’est d’Umberto Maturana que j’ai appris à concevoir le système nerveux comme un système opérationnel-lement clos» (p.146).Le paradigme de l’autonomie entraîne une posture épistémologique où il est impossible de « sortir de notre corps et de notre système nerveux.Il n’y a pas d’autres mondes que celui formé à travers les expériences qui s’offrent à nous et qui font de nous ce que nous sommes» (p.29).Il donne à penser d’une façon nouvelle et les systèmes complexes et la connaissance et a des implications sur la manière dont nous pensons les questions sociales et éthiques.Des idées qui, par leur nouveauté conceptuelle, sauront captiver philosophes, biologistes, neurologues, communicologues et informaticiens.Une lecture nécessaire pour quiconque s’intéresse à l’epistémologie.Varela occupe actuellement la chaire d’épistémologie et sciences cognitives de la Fondation de France auprès de l’École polytechnique (CRÉA).Il est également membre de l’Institut des neurosciences (CNRS — Université de Paris VI).GUERIN littérature SYLVAIN RIVIÈRE LA S’MAINE DES QUAT’ JEUDIS L’arrière-pays gaspésien raconté avec humour, malice et finesse.Un vent de fraîcheur et de pittoresque dans une langue verte et tendre.ÉDITEUR • IMPRIMEUR • LIBRAIRE 4501, rue Drolet, Montréal (Québec) H2T2G2, Tél.: (514) 842-3481 Distributeur exclusif: Québec livres, 327-6900 Le Devoir, samedi 7 octobre 1989 ¦ D-5 T out un livre pour faire un film JE FERAI COMME SI JE N’ÉTAIS PAS LA Christopher Frank Paris, 1989, Le Seuil.216 pages.Lisette MORIN ?e feo e*on « Il n’est pas rare, dans le cinéma, que le talent soit le principal obstacle à la bonne marche des affaires».Cette réflexion désabusée pourrait, à la limite, résumer tout le roman de Christopher Frank.D’autant plus facilement que l’auteur, dès les premières lignes de sa narration, ne vous laisse aucune illusion.« Autant que vous le sachiez tout de suite, prévient-il son lecteur, j’écris ce livre pour de l’argent ».En ajoutant, pour la bonne mesure que « ce travail, si par extraordinaire je le termine, hormis les chèques qu’il m’aura permis d’arracher à M.Combe, éditeur, ne pourra rien apporter à quiconque».- Heureusement pour nous, cette amorce .décourageante n’est qu’une astuce pour le très bon romancier-cinéaste qu’est Christopher Frank.Dont La nuit américaine, en 1972, fut un succès de librairie.Comme devait être un succès au box office, l’année suivante, le film du même titre, mais au sujet bien différent, de François Truffaut.Je ferai comme si je n 'étaispas là n’est pas davantage un bon titre, en tout cas ne révèle rien de l’histoire du ci- néaste vieilli — l’auteur est plus jeune que son personnage — qui rédige, sur commande, quelques épisodes de sa vie, liés très étroitement à son amour pour la scénariste la plus fantasque qui se puisse imaginer, tout ensemble prénommée et nommée Colby.Retiré dans une maison de campagne, le narrateur vit, sans l’avoir voulu puisqu’ils lui furent imposés, avec une enfant d’âge scolaire et un très vieux chien.« L’enfant ne sait pas lire et le chien non plus.Dans l’état actuel des choses, si l’un d’eux doit apprendre, ce sera sans doute le chien.L’enfant n’aime pas les mots et ne s’y intéresse pas.(.) Parlons au chien et à l’enfant comme s’ils pouvaient comprendre ».Comprendre la vie de ce cinéaste et celle de sa scénariste n’est pas chose facile.Un homme revenu de bien des choses et, en particulier, du septième art qui a pourtant rempli toute son existence; une jeune femme qui possède une sorte de génie pour l’esquive et que l’homme s’évertue à retrouver d’un pays à l’autre; et, comme une sorte de havre de repos, la maison où vivent désormais l’homme, l’enfant et le chien.En écrivant son livre « pour de l’argent », le narrateur n’oublie jamais son vrai métier.et ne nous le laissera pas oublier, à nous, ses lecteurs.On assiste à tout ce qui fait le quotidien labeur d’un fabricant de films, depuis l’ébauche du scénario jusqu’à la projection en privé, après le montage.De réussite en échec, tout ce qui grouille, grenouille et Christopher Frank scribouille dans le milieu est minutieusement démonté.C’est en même temps le film de sa vie que le narrateur nous offre, en séquences fort habilement découpées.Il est rare que deux métiers, sans doute connexes, se conjuguent aussi bien dans un roman.Et que l’écriture du romancier ne soit jamais gâtée par les tics du cinéaste.Christopher Frank est un fort bon écrivain.Il raconte Colby, son imprévisible compagne, avec une merveilleuse efficacité.Nous la faire « voir » eût sans doute été plus facile au cinéaste; analyser son comportement était une gageure autre- ment plus risquée.Tout au long de son histoire, le narrateur est vrai, sensible, souvent émouvant.Des pages sont révélatrices de la difficulté qu’il y a, qu’il y aura toujours, à transposer au cinéma l’oeuvre d’un grand écrivain.Tout ce qui touche à l’adaptation d'une nouvelle de Pouchkine, dont se chargera Colby avec une sorte de génie, avec une modestie touchante, ravira les scénaristes de métier.Ce qui plaira davantage à tous les autres, lecteurs plus que cinéphiles, relève de la vie aventureuse de cette mince et petite bonne femme qui porte, avec malgré tout beaucoup d’autorité, un nom d’homme.Celui de son ex-mari, comme on l’apprendra vers la fin du roman, quand le narrateur et Colby le retrouvent en Californie.Tout se joue, dans Je ferai comme si je n'étais pas là, entre les deux continents.L’Amérique y tient une grande place, autant par le jargon, forcément anglo-saxon, du média que par les rencontres de personnages typiques du milieu cinéma.Frank reste, malgré tout, fort intelligible, n’oubliant jamais le vai langage du romancier.Son art des rebondissements, son habileté à trouver la « bonne fin », qui n’a rien du happy end des mauvais films, m’a fait regretter de n’avoir pas lu, sauf La nuit américaine, les précédents romans de l'auteur.Ce tout dernier est le septième mais ne sera certainement pas le dernier.À la condition, bien sûr, que le second (ou le premier ?) métier ne finisse par l’emporter et que l’oeuvre du cinéaste soit désormais la seule qui compte.Garaudy, témoin de notre temps MON TOUR DU SIÈCLE EN SOLITAIRE Roger Garaudy Paris, Robert Laffont, 1989 ALBERT BRIE L’un des penseurs (des acteurs aussi) les plus attentifs et les plus pénétrants de notre époque, Roger Garaudy, dans ses Mémoires, fait « son tour » du siècle tous azimuts.Qu’il n’ait que 75 ans, les 25 années où il n’était pas, il en a recueilli l’héritage; quant à la décennie restante, il en a la vision prémonitoire.Il est de ces rares esprits qui peuvent proclamer : « Tout ce qui est humain et au-delà me passionne.» Il pourrait reprendre à son compte la démarche de Léon-Paul Fargue : « Un pas en divin, deux pas en humain ».Il est assez significatif que le poète, Fargue, ait écrit « Haute Solitude ».Mais Garaudy habite une solitude peuplée.Il faut voir comment il s’en démarque, ne serait-ce que par l’itinéraire singulier, lequel, aux dires de ceux qui se contenteraient des apparences, jugerait dédale inextricable.Car, si l’on essaie de savoir à quelle enseigne il loge, on est de prime abord désemparé.Intellectuel communiste dès 1933, chrétien, puis venu à l’Islam, aucune de ces évolutions n’a constitué une volte-face, mais a été au contraire le fruit d’un mûrissement, d’un approfondisse- r i ROGER GARAUDY Mon tour du siècle en solitaire ROBERT LAFFONT ment de l’étape précédente.Question d’intégrité.Par exemple, s’il a rejeté le stalinisme — et il y a mis le temps (56-57) — il n’a jamais désavoué le marxisme, d’autant qu’il était déjà militant et théoricien au sein du PCF.Il était l’homme de l’ouverture vers les catholiques.Incompatibilité ?Pourquoi ?Qui nous dit que Marx n’aurait pas fait de même dans les années 30 ?Aujourd’hui encore, homme de foi mais aussi de dialogue, on a pu le qualifier de « Luther de l’Islam ».Dans son prologue, intitulé LE « CAIRN » (monticule de terre et de pierres recouvertes de sépultures mégalithiques), Garaudy écrit parlant des pistes qu’il espère laisser : « J’en ai éprouvé les passes et les impasses.Je voudrais que ce qui me fut apporté par tant de combats, de chutes et d’erreurs, d’espérances et de rencontres fraternelles, ne fût enseveli avec moi.» Témoin passionné, acteur et conscience critique de son siècle, Garaudy évoque au fil des pages tous ceux qui ont façonné leur époque et qu’il a pesonnellement rencontrés.De Staline à Nasser, de de Gaulle à Fidel Castro, de Bachelard à Jean-Paul Sartre, de Neruda à Picasso, de Martha Graham à Ludmilla Tché-rina.Des prêtres ouvriers à Dom Helder Camara et aux théologiens de la libération.Des grands hommes politiques aux artistes qui ont « dansé leur vie ».Garaudy dénonce avec vigueur toutes les dérives du XXe siècle dans le domaine de la politique comme dans celui de l’écologie.L’auteur de L'appel aux vivants (paru il y a 10 ans), clôt son livre par un véritable projet pour l’avenir, à la fois acte de foi et analyse lucide, fruit de toutes ses expériences intellectuelles, spirituelles et militantes.Dans une entrevue qu’il accordait chez lui à Cordoue à l’envoyé spécial de IDÉES, il laissera tomber : « Je suis entré dans l’Islam avec la Bible sous un bras et « Le Capital » sous l’autre.» Il résumera son itinéraire par des formules lapidaires : « Pourquoi ces changements de communauté, non de cap : communiste, puis chrétien, puis musulman ?Parce que ça revient au même, puisque l’Islam n’est pas une nouvelle religion mais la continuité du message divin.» — « Je suis un théologien refoulé par mes camarades du Parti communiste » (en 1970), qui me surnommaient « Le Cardinal ».En 1965, il expliquait : « Le marxisme s’appauvrirait si Jean de la Croix et sainte Thérèse d'Avila nous devenaient étrangers.» — « Je crois comme Nietzsche que l’athéisme est la dernière étape de la foi.Je suis convaincu que la profondeur de la foi d’un homme dépend de la force de l’athée qu’il porte en lui.» Garaudy, qui ne vient pas d’un milieu intellectuel, a une audience internationale.Contestataire contesté, il confesse qu’il ne regrette rien : « J’ai commis — avoue-t-il — de grandes bêtises, mais elles sont la condition du reste.Sur ces mains qui m’ont fait écrire, il y a de la boue et du sang.Mais la vie humaine n’est pas autre chose qu’un paquet où se côtoient le pire et le meilleur.La culpabilité n’a jamais joué un grand rôle dans ma vie.J’ai toujours cru comme Spinoza que « celui qui a fait le mal et qui s’en repent est coupable deux fois».Six nouvelles à la chair délicieuse CROCODILES Philippe Djian Éditions Bernard Barrault 1989, 148 pages JEANNE PAINCHAUD DOIT-ON se méfier de ces écrivains qui cultivent leur mythe comme d’autres roulent leur bosse ?Ne craignent-ils pas que leur talent ne prenne ombrage de ce mythe, au risque de réduire leur oeuvre à peu de choses ?Je m’interrogeais de la sorte avant d’aborder, méfiante, le dernier ouvrage de Philippe Djian, cet écrivain français qui suscite ou-tre-Atlantique autant de haine que de passion.Depuis 1981 (Cinquante contre un), Djian a écrit cinq romans dont deux ont été portés à l’écran, 37,2 le matin, par Jean-Jacques Beineix, et Bleu comme l'enfer, par Yves Boisset.Écrivain reclus à Biarritz, et maintenant en Nouvelle-Angleterre, accordant peu d'entrevues, se découvrant un goût pour l’écriture après mille métiers, mille misères, partageant une parenté d’esprit évidente avec certains écrivains américains à la Bukowski, Djian demeure seul de son camp en France.Bientôt million- PHOTO JACQUES GRENIER Philippe Djian naire en terme d’exemplaires vendus (tous ouvrages confondus), sa cote ne cesse toutefois de monter.On prétend même qu’une certaine jeunesse aurait, à le fréquenter, repris goût à la lecture.Djian revient avec Crocodiles, un recueil de six nouvelles de longueurs inégales mais qui suscitent un intérêt presque aussi soutenu les unes que les autres.Les affres d’un écrivain •< au raz le quotidien », la guerre entre deux voisins, l’inceste à la campagne, la jalousie, voilà autant de thèmes abordés où l’écrivain jongle avec une écriture d’un charme et d’une simplicité désarmante.Il y a de bien drôles tournures de phrases (« et que je donc l’aveuglais proprement », p.27), mais cela fait Sartie du ton, comme ces références ces lieux, plutôt exotiques pour un Français, que sont l’Iowa et le Grand Lac des Esclaves.Mais au détour d’un paragraphe, on se surprend à tomber sur des phrases comme « Les mollets d’Édith étaient zébrés de fines éraflures blanches» (p.19) et plus loin « Les mollets d’Édith étaient le seul nuage du ciel » (p.20).Trois des nouvelles méritent une attention particulière.Six cents pages raconte avec désinvolture les rapports ironiques entre deux voisins écrivains et leurs tondeuses, qui voisinent une falaise, falaise qui cédera sous la tempête, emportant avec elle la moitié de la maison d’un des écrivains et les 600 pages de son manuscrit ! Tango et Crocodile, textes superbes, mettent en scène des écrivains sensibles mais sans vergogne, amoureux sans se l’avouer, et prêts à tout pour faire perdurer des passions qui leur échappent.La première page du recueil donne cette définition du crocodile: « Animal sensible mais qui a la peau dure».À la dernière page, tous les doutes sont tombés et on trouve même que la chair en est délicieuse.La librairie 1.I M Boulevard Saint-Laurent Un vent d’érotisme LA FEMME DE PAPIER Françoise Rey, Paris, éditions Ramsay, 1989, 220 pages.ODILE TREMBLAY « J’étais en ce temps-là une maîtresse timorée, et toi un amant conventionnel.J’avais envie de tendre séduction.Ton dynamisme brouillon me fatiguait.Ma réserve te décevait.Quel bizarre et impudique sursaut me poussa à te proposer, puis à t’écrire cette première lettre ?» Ainsi débute la très licencieuse relation épistolaire entretenue par La femme de papier, un leste ouvrage signé Françoise Rey.Eh non, point de doux serments ni de barcarolles au clair de lune dans ces pages torrides balayées d'une couverture à l'autre par un vent d’érotisme.Oyez, oyez, amateurs de littérature scabreuse et sulfureuse : l’heure est à la luxure, le ton à la pornographie.Parce que ces deux romans déclinent leurs fantasmes au féminin, certains lecteurs se sont plu à comparer, extrême masochisme en moins, La femme de papier à Histoire d'O.Même culte éperdu de la volupté, même quête graduée d’un plaisir toujours plus intense et diversifié, même déclaration d’amour adressée par une femme à l'amant qui la comble.du moins sur papier.Car cette passion ardente est vécue ici.par lettres interposées; celles que concocte une amoureuse à l’intention de son trop tiède partenaire.Et voilà que ces missives couchent sur le vélin en des termes fort crus les fantasmes les plus débridés.Fiction pour fiction, on en vient d’ailleurs à ne plus trop savoir si les protagonistes de ce récit, enfiévrés par les lettres de l’épisto-lière, finissent par participer aux folles étreintes décrites ou si seuls les plis cachetés demeurent témoins des lubriques audaces de la femme de papier.Mais, peu importe.Autant de chapitres, autant d'épisodes lascifs où vient s’abreuver l’imagination galopante de la narratrice.Bourreau d'un jour ou victime consentante, dans les seuls bras de son amant ou écartelée entre deux vigoureux partenaires, tantôt prostituée, tantôt initiatrice des premiers émois d’un tout jeune homme, l’héroïne de Françoise Rey se tire en l'air avec un enthousiasme que rien ne saurait entamer.Rien ?Plutôt si.L’amour, ce redoutable ennemi était tapi dans l’ombre de ces innocents ébats.Le voilà qui surgit, au fil des dernières missives; Pour les beaux yeux de son amant, la dissolue se métamorphose en balbutiante : « Jamais plus je ne souillerai une si belle histoire de fesses par la trivialité de mes sentiments impurs», se jure-t-elle pourtant.Hélas, trop tard.Le mal est fait et la chaude aventure périra d’avoir dégénéré en inopportune passion.Gravement porno, le livre de Françoise Rey ?Pas du tout.Celle-ci a l’humour à fleur de peau et l’obscénité joyeuse.Quant à son style léger, sans bouleverser le cours de la littérature érotique, il bondit gaillardement de page en page en épousant le même rythme effréné que les trépidants fantasmes de la romancière.Comme un rosaire dans le noir CHRONIQUE JAPONAISE Nicolas Bouvier Payot, Coll.Voyageurs Paris 1989, 292 pages ANDRÉ GIRARD « Fainéanter dans un monde neuf est la plus absorbante des occupations.» Quand il n’y a plus de hâte et que l’attention se détourne du retour.Le billet : un aller simple.À l’endos duquel des notes seront inscrites.Puis oubliées.Puis retrouvées et jointes à d'autres, sur d’autres petits bouts de papier.Vagabondages et écriture.Ouverte à la curiosité, à l’intuition, au coup de foudre, la prose de Nicolas Bouvier est nourrie de nombreux périples et séjours.Du voyage qui l’a mené de Belgrade jusqu’au Pakistan, il a rapporté L’Usage du monde.Du Japon, où il a séjourné à plusieurs reprises, il est revenu avec un petit bagage : Chronique japonaise.Composée de segments brefs, alliage d’ethnographie et de proses poétiques, cette chronique est toute vouée au plaisir de l’instant, à « ces petits riens qui s'agencent et conspirent pour former un climat.» Un voisinage amical.À Araki-Cho, un morceau de village oublié dans Tokyo, ou à Kyoto, résidant au Pavillon du Nuage suspicieux.Nicolas Bouvier détaille les tracasseries du routard et relate avec beaucoup d’érudition la genèse du /en et celle des Kami (les divinités de l’Origine).Vagabond littéraire, écrivain itinérant, il lie connaissance facilement.Avec les pompiers du village, les moines un peu ivrognes, les acteurs de Nô.Et le Japon apparaît plus familier, sans les lourdeurs d’un essai.Inspirée et chaleureuse, cette Chronique japonaise est un ravissant voyage.Le trajet : une constellation de gares « qu’on égrène comme un rosaire dans le noir.» PATIENCE DANS L’AZUR Texte de Hubert Reeves dit par l’auteur « Nous ne sommes pas nés d’hier.Notre existence commence dans la fulgurante explosion qui a donné naissance à l’univers.Elle se poursuit au coeur ardent ues étoiles, dans les vastes espaces interstellaires, dans l’océan primitif de la Terre et à la surface des continents.L’univers entier est notre cocon.À la recherche de nos racines profondes, voici l’histoire de notre cosmos.» 21,95$ Comptoir de diffusion du livre: 683-4102 En vente patience dans IV/' R récits dans les bonnes librairies W&W: mm SYLVAIN RIVIÈRE Ruses paysannes, truculence, ivrognerie, rustre galanterie.GUERIN littérature LA LUNE DANS UNE MANCHE DE CAPOT Avant qu’elle ne disparaisse, faites connaissance avec une Gaspésie du terroir, rabelaisienne et drue./ ÉDITEUR • IMPRIMEUR • LIBRAIRE 4501, rue Drolet, Montréal (Québec) H2T2G2, Tél.: (514) 842-3481 Distributeur exclusif: Québec livres, 327-6900 D-6 ¦ Le Devoir, samedi 7 octobre 1989 La langue de la patrie perdue AUTRES RIVAGES Vladimir Nabakov Éd.Gallimard, 1989, 329 pages Alice B4RIZEAU Lettres ?étrangères Je n’aime pas le style de Vladimir Nabokov, j’ai été bien forcée d’admettre que son roman Lolita, paru en 1959, est une oeuvre importante, mais cela ne m'avait pas donné le goût de m’intéresser aux autres publications de cet auteur et, dans ce sens, ses souvenirs intitulés Autres Rivages, sont pour moi une véritable découverte.Avec une délicatesse et une sincérité infinies, Nabokov remonte le temps et brosse trois fresques d’une surprenante richesse.En premier lieu, il traite de son enfance, relation de camaraderie d’un jeune garçon avec un homme, son père, un libéral impénitent qui ne se rend pas compte à quel point la situation de son pays est grave.Assez curieusement, les gens qui les entourent, et qui passent les uns après les autres par la maison famililale, sont aussi sourds et aveugles que lui.Domestiques, nurses fidèles, gouvernantes françaises, anglaises et parfois aussi percepteurs russes, se succèdent, le garçon grandit, devient adolescent, et son ignorance bénite se prolonge au-delà de la première guerre mondiale et de la 15e année de sa vie.C’est alors que la famille Nabokov est obligée brusquement de quitter sa grande maison de Léningrad (Saint-Pétersbourg à l’origine) sans rien emporter d’autre que quelques bijoux qu’au dernier moment Elena Ivanovna Nabokov, née Rou-kavichnikova, la mère de l’auteur, prend dans le coffret de sa chambre.En regardant une de ses bagues sur son doigt fin, son fils Vladimir avait rêvé aux contes de fées et à la beauté de la pierre précieuse qui renvoyait la lumière, mais n’avait pas deviné, pas plus d’ailleurs que son père, que cette pierre leur permettrait de survivre pendant de longues années d’exil.C’était un héritage dont personne ne connaissait la véritable valeur.D’ailleurs, jusqu’au bout, ce père que Vladimir aime et admire se préoccupe surtout du sort du pays, tout d’abord, comme chef de l’opposition au Parlement, puis comme membre du cabinet Kerenski.Il veut freiner la vague de violence, mais la Révolution balaye sur son chemin ce qui compte pour ce juriste respectueux d’une civilisation occidentale, ignoré en Russie, exception faite d’une mince couche d’intellectuels.Il est regrettable que Vladimir Nabokov ne consacre à son père que quelques belles pages et que les lecteurs restent sur leur appétit.On voudrait en savoir davantage, mieux connaître cet homme qui a su donner à ses fils le goût de lire, d’apprendre l’histoire du monde, de se familiariser avec deux langues, le français et l’anglais, de voyager et de comprendre très tôt les différences qui existent entre les démocraties et les dictatures.La période d’adolescence de Vladimir se termine par un séjour en Crimée du Sud, presde Yalta, localité dont le nom deviendra plusieurs années plus tard tristement célèbre.Chaque nuit, les Bolchéviks fusillent sans aucune raison apparente des femmes, des hommes et des enfants et tout n’est plus que question de hasard.Ensuite, c’est le changement, les uniformes allemands apparaissent, les Bolchéviks sont repoussés et, finalement, ce sont les Blancs qui arrivent.L’existence change; au lieu de quitter le pays, le père de Vladimir Nabokov accepte de servir et c’est au dernier moment seulement qu’ils échappent au carnage en prenant le petit bateau grec qui va les transporter jusqu’à Constantinople.Mais son destin est déjà tracé .Il parviendra avec sa famille à Berlin où il sera assassiné dans un café en défendant un ami contre deux agresseurs.C’est un de ces meurtres politiques comme il y a tant à l’époque où Lenine prend le pouvoir et règle ses comptes avec ceux qui refusent l’esclavage et la cruauté du régime qu’il impose en URSS.C’est aussi la fin de la première période de la vie de Vladimir Nabokov, une porte se ferme définitivement derrière lui, il devient un exilé doté d'un étrange passeport Nansen, symbole d’une certaine forme de déchéance et non pas de luxe, comme Vladimir Nabokov auparavant.Sur ces « Autres Rivages », les exilés venus de l’URSS deviennent très rapidement des parias et on se demande même dans les milieux bien pensants et, en principe, cultivés, pourquoi ils ont cru bon de partir, de quitter leur pays et de demander l’hospitalité à l’Europe occidentale.En Allemagne, le fascisme et la xénophobie font bon ménage, en France, les milieux dits de gauche traitent les Russes comme des réactionnaires qui s’opposent à la plus belle idéologie du siècle et, en Grande-Bretagne, ils détonnent et ils étonnent.La propagande aidant, ils sont ostracisés un peu partout, comme le seront plus tard, après la fin de la deuxième guerre mondiale et les accords de Yalta, les alliés, tels les Polonais, qui ne peuvent rentrer dans leur pays, soviétiés avec la bénédiction tacite de l’Occident.D’une manière générale, des milliers de gens se retrouvent alors avec des papiers de « personnes déplacées » qui limitent davantage encore que le passeport Nansen d’autrefois les possibilités de voyager.Vladimir Nabokov décrit avec une ironie mordante cette « hospitalité » au nom de laquelle on le reçoit, lui sa femme et son enfant.Il raconte aussi les conflits qui apparaissent en- Faites-vous plaisir.abonnez-vous au cahier littéraire le plus en vue au Québec.Prenez plaisir à découvrir tous les samedis une information soignée et détaillée sur les principales nouveautés en librairie.Des critiques pertinentes et des commentaires sur les jeunes auteurs, ceux de renom et leurs oeuvres.De la poésie au roman, de la fiction à la nouvelle, tout y est, rien ne vous échappera.Chaque samedi, faites-vous plaisir, abonnez-vous au Plaisir des Livres! • le plaisir de.r I_1 Oui je désire m'abonner au Devoir du samedi incluant le cahier Le Plaisir des Livres 13 semaines: 13$ 26 semaines: 24$ 52 semaines: 44$ Adresse Code postal chèque inclus U Visa comptant ?Master Card facturez-moi Ej Am Express Tel.rés.Tel.bur.Signature____________________________________ Retournez ce coupon à l'adresse suivante: LE DEVOIR "Service des abonnements" 211, rue St-Sacrement, Montréal, Québec H2Y 1X1 numéro de carte date d'expiration VINGT-CINQ tre les intellectuels russes, les artistes qui ne parviennent pas à s’imposer, les exilés qui se regroupent sans pouvoir assurer l’entraide indispensable, cette atmosphère désespérée de gens qui ont un passé mais pas d’avenir.Installé dans une chambre d’hôtel à Paris, Vladimir Nabokov s’efforce de gagner la vie de sa famille avec sa plume.Il fait des traductions, publie beaucoup d’articles dans les journaux russes de l’émigration, donne des leçons privées de langues et court du matin au soir.Mais, au lieu d’être satisfait de connaître aussi bien le français et l’anglais grâce à l’éducation reçue dans son enfance, il a la peur panique de ne pas avoir pu apprendre vraiment, pleinement, sa Russie natale, source unique de son inspiration littéraire.Il rachète les vieux livres russes qu’on vend chez les bouquinistes de Paris, s’entoure de dictionnaires et récite de mémoire des mots difficiles, des mots qu’il craint d’oublier puisqu’il n’a plus l’occasion de les utiliser quotidiennement.C’est le russe qui compte et il se demande comment il a pu pendant tant d’années s’intéresser si peu au folklore et aux traditions de son pays qu’il risque de ne plus jamais revoir.D’autres partagent ses craintes, les journaux, les revues et les maisons d’édition naissent un peu partout, puis disparaissent faute de fonds et les exilés qui s’accrochent convulsivement à l’unique richesse qui leur reste, la langue natale, sont de plus de en plus démunis.La deuxième époque de l’existence de Vladimir Nabokov se termine par son départ aux États-Unis où il réussira à faire une brillante ca-rière d’écrivain dont il ne parle pas dans ses souvenirs.On devine uniquement que, contrairement à l’Europe, l’Amérique a su et voulu donner l’impression à ceux qu’elle acceptait de recevoir qu’ils étaient des invités de marque.Pour Vladimir Nabokov, en tout cas, c’est un peu la terre promise et une patrie d’adoption à laquelle il manifeste dans son livre beaucoup de reconnaissance et, même, une certaine tendresse.4 Weyergans essayé de mettre ça d’aplomb avec une grande roue qui est le Japon et des outils traditionnels en littérature: la digression, les souvenirs d’enfance et les notes de voyage, en n’oubliant pas de les pervertir un peu et de les traiter de façon plus moderne».Son roman, plus drôle que polémique, sans aborder la théorie, évoque cependant des situations littéraires.Je suis écrivain ne manque pas de provoquer la critique.« Je suis assez content de l’effet polémique, dit Weyergans.D’habitude, les critiques résument un livre.Celui-là est assez difficile à résumer et il leur fait parler de littérature.Souvent, mes livres provoquent cela.Peut-être que la littérature y est mise en jeu plus que chez d’autres écrivains qui, pourtant, en parlent plus que moi dans leurs articles.Ils font des papiers dans les mensuels ou dans Le Monde où ils ont l’air très inquiets et formulent de grandes idées sur le passé et le futur du roman et de la poésie.Ils ont l’air vraiment inquiets comme des chirurgiens qui ne savent pas si le patient va résister.Et puis, quand on Ut leur roman, au contraire tout va bien.Leur littérature n’a pas le moindre problème.» Quels écrivains aime-t-il, ce drôle de Weyergans ?« C’est difficile à dire quand on a le nez dessus.» J’insiste.Alors, avant de commander un deuxième café, nous visitons ensemble et mentalement un mur de sa bibliothèque.Celle-ci occupe une grande partie de la vie de Weyergans, me semble-t-il.« Oui.Ma bibliothèque me prend beaucoup de temps.C’est un peu comme un jardin, j’y ai toujours des choses à faire.Par exemple, je classe parfois mes auteurs par affinités: tel auteur aime tel autre, alors je les mets ensemble sur le rayon.Cela me prend beaucoup de temps, Un de mes grands plaisirs, qui est un peu maladif, c’est d’être devant les livres, même pas de les lire mais de les regarder.Je sais ce qu’il y a dedans plus ou moins et je rêve sur les titres et sur les noms.» « J’aime Stendhal, Léautaud, Baudelaire.Chaque fois que je vois une édition des Fleurs du mal, je l’achète.Faut pas laisser traîner ça, quand même.J’en ai une caisse pleine.Il y a deux livres que j’achète souvent: Les Fleurs du mal et La Chartreuse de Parme.Dans ma bibliothèque, il y a aussi pas mal de livres de Voltaire, Diderot et Mérimée.C’est comme des grammaires ou des dictionnaires, tous ces gens-là.Je dois ajouter qu’il y a des peintures et des films qui m’influencent beaucoup aussi.Et des interviews.C’est très excitant, les interviews.Moi, j’aime beaucoup lire les interviews.» GUY FERLAND LE DICTIONNAIRE DES BRUITS Jean-Claude Trait et Yvon Dulude Les Éditions de l’Homme 450 pages « Partout, partout, partout, chez soi, dans la rue, au travail, à la campagne, chez les Carmélites, partout le bruit est omniprésent, écrivent les auteurs.Et malgré cette omniprésence, il n’existait aucun dictionnaire pour répertorier ces sons qui nous charment, nous attristent, nous surprennent, nous agressent et parfois même nous tuent.Prenant davantage conscience des bruits, le citoyen et la citoyenne sauront alors y faire face soit en les fuyant, soit en évitant de les provoquer, soit en les étouffant, soit à les acceptant avec philosophie et poésie.» Devant ces nobles intentions poussons un cri de surprise, oh ! de satisfaction, hé ! d’accord, O.K.! et espérons que ce volume ne fera pas flop ! DICTIONNAIRE OIS BRUITS .ll/NN CLAITH.THAI! WON 1H il’Dl: G * -w ÉCRIVAINS CONTEMPORAINS Entretiens 5 Jean Royer L’Hexagone 232 pages Ce cinquième tome des entretiens littéraires de Jean Royer clôt le cycle commencé en 1981 et qui comprend plus de 500 interviews.Le volume contient des rencontres avec Victor-Lévy Beaulieu, Yves Beauchemin, Alice Parizeau, Jean Éthier-Blais, René Lévesque, Agota Kristof, France Ruser, Jean Vautrin, Sébastien Japrisot, Émile Ollivier, Francine Noël, Suzanne Jacob, Philippe Labro, Naïm Kattant, Annie Ernaux, Anne Hébert, et plusieurs autres.« L’entretien littéraire est un voyage à travers les courants contemporains.Héraclite lui-même en serait ravi : le fleuve de la fiction n’est jamais le même.Car il y a autant d'idées sur la littérature qu’il existe d’écrivains.» MISERY Stephen King Albin Michel 392 pages Il y a deux parties dans ce roman de l’auteur américain de suspense.La première s’intitule Annie et a comme exergue cette citation de Fredrich Nietzsche : « Quand tu regardes en l’abîme, l’abîme aussi regarde en toi.» La deuxième partie a pour titre Misery et a pour exergue une phrase de King lui-même : « Écrire n’engendre pas la misère, écrire naît de la misère.» Cette dernière phrase, qui donne le ton du récit, ne s’applique évidemment pas à Stephen King.VINGT-CINQ POÈTES QUÉBÉCOIS 1968-1978 Anthologie présentée par Lucien Francoeur L'Hexagone 194 pages Dix ans de contre-culture, de poésie déchaînée, de vie désorganisée et de lecture inspirée.À l’a-vant-scène, il y avait les poètes regroupés autour des revues La barre du jour, Les herbes rouges et llobo-Québec.« Les poètes de 68, contrairement à leurs aînés, écrit Lucien Francoeur, ne se posaient plus les questions de aué-bécitude (identité à reconquérir, territoire à s’approprier.).Le Québec, ils le voulaient à la mesure du monde et démesurément révolutionnaire.À la remorque du mouvement hippie américain mais en même temps essayant de s’en démarquer.Certains voulaient rester ce qu’il étaient- POÈTES QUÉBÉCOIS 1968-1978 ANTHOLOGIE PRÉSENTÉE PAR LUCIEN FRANCŒIR l'HEXAGONE — Québécois français nord-américains — , ils se voulaient citoyens du monde à part entière.» Parmi ceux-ci, mentionnons Michel Beaulieu, Claude Beausoleil, Nicole Brossard, Mario Campo, Paul Chamberland, François Charron, Jean-Yves Collette, Normand de Bellefeuille, Louis Geoffroy, Renaud Longchamps, André Roy, Patrick Straram, et plusieurs autres.LE CORPS COUCHÉ DE ROLAND BARTHES Martin Melkonian Librairie Séguier 96 pages Cette audacieuse biographie du célèbre « écrivain » s’est écrite à partir d’un lieu privilégié : « Nous n’avons pas écrit cet essai à partir d’une solitude.Nous n’avons jamais été seul en l’écrivant.La force du lien amoureux - — nous nous émerveillons de son existence, sans savoir quand précisément sa naissance a eu lieu, sans connaissance archéologique à son propos —, la force du lien amoureux fut notre plus sûr guide.» MARTIN MELKONIAN t A LE CORPS COUCHÉ DE ROLAND BARTHES WW* LA CHIENNE D’AMOUR Bianca Côté Triptyque 90 pages « L’humour déplace la douleur, écrit Paul Chamberland dans sa préface.Parce qu’il lui donne toute sa place et lui accorde de se dire, de s’écrire.L’humour n’est en rien ici un ingrédient, mais l’écriture même en tant qu’elle assume l’intolérable, l’intenable du désir, pour en piéger toutes les esquives, en surprendre les méprises.Écrire, écrire vraiment, comme en témoigne La chienne d'amour, c’est vouloir les yeux ouverts l’impitoyable de la conscience.Ruse du désir, guise de l’amour ?Humour doit être entendu ici, dernier lapsus, selon la graphie jadis proposée par Jacques Vaché : umour.» MARIE SUSINI ET LE SILENCE DE DIEU Francine De Martinoir Gallimard 154 pages « Mais, comme l’a si bien dit Proust, ce n’est pas dans les bribes d’une vie, c’est dans les textes qu’on trouve un écrivain, avertit l’auteur de cet essai.Mon propos n’a certe pas été de faire une biographie, j’ai simplement tenté d’étudier en quoi l’oeuvre de Marie Susini est une oeuvre littéraire.De cette immersion dans un univers qui ne ressemble à aucun autre, je suis revenue avec une certitude, la confirmation de ce que je pressentais : voisine, dans le temps, des galaxies Duras et Sarraute, à la fois proche et éloignée dans les espaces intérieurs qu’elle ouvre, l’oeuvre de la romancière est bien l’égale des plus grandes.» À nous maintenant de nous replonger dans l’univers de Marie Susini, amie de Bachelard, Camus, Silone, Vittorini, Jean Grenier, Michaux et bien d’autres.Il I \ N ( \ (Oil M CHJCNNF
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