Le devoir, 9 avril 1988, Cahier D
LE PLAÏSÏRj Jpc leplÆsto LE PL LEP FU LE A I Bestseller : Ave, de Guy Hocquenghem/D-2 I Lettres québécoises : Rue des Petits-Dortoirs, de Denis Bélanger; Naïve la Gouache, de Claudie Stanké et Marc Parson; Les Concevables Interdits, de Jean Hallal/D-3 I Lettres canadiennes : Essai sur la littérature canadienne de Margaret Atwood/D-4 I Feuilleton : Adieu, de Danièle Sallenave/D-5 I Lettres françaises : Un siècle débordé, de Bernard Frank; Contes cuistres, de Pierre Gripari, et Le Quatuor silencieux, de Georges Thinès/D-5 I Arts visuels : des ouvrages sur l’art européen d’après-guerre, Braque et Francis Bacon/D-6 I Histoire : la France de Georges Duby, Emmanuel Le Roy Ladurie, Jean Carpentier et François Lebrun; L'Article 23, de Jacqueline Blay/D-7 I Carnets : Un portrait de Jeanne Joron, de Suzanne Paradis/D-8 La diffusion du livre: un secteur dynamique ' V I L'entrepôt de Québec-Livres Photo : Jacques Grenier « Et que serons-nous si nous ne venons au monde?» - pas Pierre Morency JEAN ROYER LE VRAI poète, c’est celui qui accorde les mots à sa propre voix, qui s’invente un langage à lui et qui maîtrise ses « effets personnels ».Pierre Morency est de ceux-là.On le voit bien en parcourant son plus récent livre, Quand nous serons, le recueil qui vient de paraître dans la collection « Rétrospectives» de l’Hexagone et qui réunit les six titres qu’il avait publiés entre 1967 et 1978 : Poèmes de la froide merveille de vivre, Poèmes de la vie déliée, Au nord constamment de l’amour, Les Appels anonymes, Lieu de naissance et Torrentiel.Rassembler ces livres, pour Morency, c’est se mettre à revoir l’histoire d’un homme qui vient d’un milieu culturel assez modeste, qui a eu les mots en héritage, qui a fait ses apprentissages et qui a eu ses difficultés, un homme porté par un enthousiasme, par l’amour de la vie.« Je me suis rendu compte tout à coup, dit-il, que ces livres racontaient l'histoire d’une seconde nais- sance, d’une mise au monde, d’une tentative d’arriver dans la vraie vie.» Entre les derniers poèmes de cette rétrospective, publiés en 1978, et un nouveau titre paru l'an dernier, effets personnels, Pierre Morency avait été absent de la scène littéraire.Il était surtout occupé, rap-pelle-t-il, à des émissions de radio (Le Bestiaire, L’Oeil américain).Mais aussi, il trouvait plutôt triste cette période littéraire de la fin des années 70 et du début des années 80 : « Ce qui me surprenait beaucoup dans la poésie, dit-il, c’est que la plupart des recueils se ressemblaient et devenaient interchangeables.À travers cette interchangeabilité, je vovais une certaine uniformisation de l’écriture de la poésie.Je n'ai pas publié durant cette période car j’avais l’impression de faire une poésie personnelle.Inutile de préciser que je me sentais très seul ! Plusieurs poètes ont été un peu isolés dans leur jardin, ces dernières années.» Depuis 20 ans déjà, la poésie de Pierre Morency s’intéresse au rapport vital qu’il y a entre les êtres, la nature et la vie.Le poète s’émerveille des forces fondamentales qui animent notre monde, il y puise la saveur des mots et des choses.Mais il veut surtout, « dans la véhémence de l’espoir, conjurer l’angoisse ».Poète de la fraternité et de l’amour, il nous rappelle aussi le sens tragique de la vie.Sa complainte, qui vole parfois en éclats, explore les « chambres secrètes » qui mènent à ce qu’il appelle Suite à la page D-8 GUY FERLAND AVEZ-VOUS déjà vu un entrepôt de livres ?C’est impressionnant et décourageant tout à la fois de voir tant de livres, sur des tablettes, qu’on ne lira sans doute jamais.Chez un diffuseur moyen, Di-média, par exemple, il y a de 700,000 à 800,000 livres sur les rayons de l'entrepôt.Chez Sogides, peut-être le plus important distributeur de livres de langue française au Québec, on trouve quelque 10 millions d’exemplaires en entrepôt.On ne peut plus dire, comme Mallarmé, « la chair est triste et j'ai lu tous les livres.» Le livre, comme tout autre bien de consommation, est aujourd’hui supporté par une importante structure industrielle dont le distributeur est un maillon essentiel.Qu’est-ce qu’un distributeur ?C’est, tout simplement, l’industrie qui achemine les livres aux différentes librairies.« C’est une courroie de transmission entre les éditeurs et les libraires, affirme Pascal Assatsiany, de Dimédia.On doit trouver, pour chacun des livres qu’on distribue, les lecteurs potentiels, qu’ils soient 30 ou 10,000, et adapter les livres étrangers en fonction des goûts des Québécois.» Ce dernier aspect du travail du distributeur touche presque le travail d’édition. janséniste », son art en est un de méditation, sa démarche, introspective, le conduira à travers un lent cheminement, à une peinture d’où est absente toute source lumineuse, les objets irradiant leur propre lumière.Braque dira : « Je n’ai plus besoin de soleil, je porte ma lumière avec moi.» Fauchereau nous dépeint un homme calme, que les théories et les codifications élaborées par Metzinger, Gleizes et Apollinaire agaçaient pourtant, un amoureux de la musique, qui jouait volontiers de la flûte, du violon et du « piano à bretelles », un homme qui, après la guerre, reprendra son travail exactement là où il l'avait laissé, sans sacrifier aux découvertes plastiques des autres.L’attitude « anti-romantique » décrite par Fauchereau est bien « antihéroïque » : ce n’est pas le sensationnel qui l'intéresse ; chez lui, il n’y a pas de message politique, ses oiseaux ne sont pas des colombes de paix comme chez Picasso — ce sont simplement des oiseaux vivants qui répondent, à leur manière, aux inquiétudes contemporaines.Un beau livre.?Le texte de Michel Leiris, Francis Bacon, face et profil, a déjà été publié à la même maison d'édition en 1983, sans qu’U soit mentionné dans le présent ouvrage, lequel a cependant le mérite de présenter une iconographie différente, mise à jour par des oeuvres très récentes (1987) et exclusivement en couleurs.Il faut lire ce texte de Leiris, qui, après une entrée foudroyante, amorce une analyse serrée de l’oeuvre où tout procède d’un ordre symbolique : du vêtement traduisant la modernité à la nudité, « parties bouillantes de la toile », la chair bacon-nienne est rendue « jusque dans sa chaleur même et dans son élasticité ».Un texte renversant, à la mesure de l’oeuvre qu’il célèbre.pleuvra des hommes i Tant qu’il Suite de la page D-1 descendant, ils louchaient encore sur les seins ou les jambes des femmes.Us se tenaient sous la pendule dont la grande aiguille approchait lentement du chiffre douze.Ils semblaient, ces roitelets, savourer les secondes qui restaient et dont la dernière les sortirait de l’anonymat.Quand l’aiguille tressautait à nouveau et se mettait droite, une sonnerie éclatait dans l’usine.Elle se répercutait durant une minute, ] nous assourdissait, nous vrillait le cerveau, nous raidissait, le bras gauche tendu.Huit heures ! Les convoyeurs et les machines grondaient, le vacarme s’enclenchait.Les contremaîtres, à n’en pas douter, jouissaient, l'oeil pétillant, la barbe ou la moustache rebiquée, les épaules redressées, le ventre rentré, le pas élastique sur le carrelage.Ils arpenteraient sans cesse les allées, l’air hautain ou soupçonneux, imbus d’une puissance tombée d’une aiguille qui la leur reprendrait le soir à cinq heures précises.À huit heures une, surgissaient les manoeuvres qui poussaient des chariots pleins de peaux.Ils les jetaient une par une sur les convoyeurs.Il nous fallait saisir au passage chaque peau, l'introduire dans la machine, appuyer sur un bouton rouge, attendre que les couperets tranchent, jeter les retailles dans un panier, la pièce découpée dans un autre, et allonger à nouveau le bras gauche pour attraper la peau suivante.Quand nous manquions notre coup, les manoeuvres nous insultaient sous l’oeil narquois des contremaîtres.Simiesques, nous le devenions avec notre bras gauche qui pendait toujours dans le vide, le droit que nous portions sans le savoir à la bouche ou au front, avec nos grimaces, notre sueur, notre hébétude.Les machines vrombissaient, les convoyeurs grinçaient, de l’huile en : giclait, nous éclaboussait le visage et la poi- trine.Un puait, on laissait le bruit nous abrutir, la fatigue nous plomber les os et nous scier les muscles, on serrait les dents, on avait le cerveau cimenté, les sens limés, on perdait le courage de penser, de rire et de rêver.Parfois j’enviais le sort des contremaîtres, leur âge et leur blouse.J’aurais donné quinze ans de ma vie pour ne plus être un singe en jeunet chemise de toile dont les gestes répétés s’inscrivaient dans le grand livre de l’absurdité.Pourquoi ne pas nous enchaîner, nous alimenter de pain et d’eau, nous regarder, nous les sous-hommes, pisser, déféquer, pleurer, hurler, vieillir et mourir ?Il suffirait ensuite de jeter nos cadavres aux ordures.Nous étions cent à trimer dans cet atelier sans autre prétention que celle d’exister un certain temps.Pourtant, je cherchais encore à voir par les fenêtres la couleur du ciel, les nuages ou le soleil, à goûter le tambourinement de la pluie sur le toit de l’usine, à reconnaître le chant du vent dans la ruelle.Et je posais les yeux sur Ri-vest, un des contremaîtres, qui considérait nos échines ployées, nos mains rongées par le tanin, nos visages labourés par l’effort avec un brin de compassion, me semblait-il.Sa gueule de grand-père se contractait, les commissures de ses lèvres se retroussaient et ses traits usés s’impré gnaient d’une fugace bonté.Nous plaignait-il vraiment ou feignait-il de s’apitoyer pour étouffer sa conscience ?Il avait peut-être peur.Il pleuvait depuis cinq ou six jours et il pleuvait encore ce vendredi-là.Devant moi, les omoplates de Mathilde saillaient sous sa robe de coton beige.Le corps dé cette femme se voûtait un peu plus chaque jour.Parfois elle toussait et tentait de le cacher en se voilant la bou-che,d’une main décharnée.On ne pouvait lui donner d’âge tant sa pauvre face était érodée par la fatigue, la sueur et l’huile qui la macu- laient.Pourtant elle trouvait la force de me sourire ou de me décocher un clin d’oeil quand la sonnerie annonçait la pause.Les membres mous, les reins en capilotade, on s’accroupissait au pied de la machine, les mains lourdes et douloureuses entre les genoux, et on restait muet.Moteurs et convoyeurs arrêtés, l’atelier baignait dans un silence qui bourdonnait à nos oreilles et nous étourdissait un peu.On haletait sans honte.Un type circulait alors dans les allées, un panier accroché au cou, et nous offrait du café.Nous l’écartions souvent d’un geste et il grimaçait.Il y avait du mépris dans son regard.A ma droite se tenait Namou, le Noir.Beaucoup l’appelaient « le nègre » et se moquaient de son accent, de sa façdn de mouiller les r et d’avaler les syllabes.Il m’avait dit un jour qu'il venait de la Martinique et souhaitait y retourner le plus tôt possible.Trois ans s’étaient écoulés depuis cette confidence.Son corps d’athlète aux muscles ondulant sous la peau excitait certaines femmes, les plus vieilles, qui lui jetaient des regards de chienne en chaleur ou lui adressaient des gestes obscènes.Il riait, l’air triste.Quant à l’homme qui se trouvait à ma gauche, il s’amusait du spectacle et criait parfois à Namou de se dévouer pour la bonne cause, ce qui provoquait inévitablement les ricanements ou les gloussements des femmes.Il portait une barbiche en pointe.Avec ses lunettes rondes et ses sourcils en broussaille, il ressemblait à un professeur.J’étais le seul à voir ses mains trembler sur la machine.Et derrière moi, il y avait la fille en jaune aux dents de cheval.Grande et maigre, avec des seins pointus, des bras longs et des ongles vernis, elle fredonnait dans le vacarme et balançait sa croupe.C’était sa manière de combattre les contremaîtres qui ne pouvaient s’empêcher de lorgner ses fesses.|.] (Tous droits réservés, I9HN, éditions Pierre Tisseyre.) i i i i i I i i LIBRAIRE 371 ouest, ave.Laurier Montréal.QC-H2V2K6 TéL:(514)273-2841 Tous les soirs jusqu’à 21 heures •••••• mill SOLDE lillli LIQUIDATION liLIQUIDATIONIIi •••••• • • O • • • •••••• •••••• •••••• •••••• ••••< ?••••• Pour de plus amples informations sur les tarifs publicitaires et pour les reservations, contactez Jacqueline Avril 842-9645 DANS LES POCHES GUY FERLAND PSYCHANALYSE Oreste Saint-Drôme, Comment se débarrasser de son psychanalyste, Points virgule, inédit, 150 pages.APRES le succès de son précédent livre, Comment choisir son psychanalyste, Oreste Saint-Drôme (qui porte bien son nom) poursuit son oeuvre bienfaitrice en dévoilant les différentes méthodes (15 plus une) pour mettre une fin définitive à toute analyse qui est presque, par définition, interminable.Cet ouvrage, révolutionnaire à plusieurs égards, sera sûrement accueilli avec un grand cri de libération par tous les analysés de la terre.« Il s’agit de traiter ici non pas de l’arrêt (chose éminemment facile, certains ayant arrêté une bonne quinzaine de fois), mais de la fin de l’analyse, qui ne doit pas se confondre avec celle de votre existence ici-bas.» Est-il besoin de préciser que cette série de scénarios s’appuie sur de longues études et enquêtes scientifiques ?L’ouvrage est illustré par Jean-Jacques Sempé.RÉFLEXIONS Jean Narraehe, J’parle tout seul quand., Stanké, coll.« 10/10 », n° 101, 160 pages.Agota Kristof Agota Kristof , Le grand cahier CE CLASSIQUE de la littérature populaire, bien de chez nous, publié dans les années 30, a encore des résonances profondes aujourd’hui.Émile Coderre a su saisir le pouls d’une partie de la population opprimée, qui restera toujours le même.Comme le signale Gérald Godin dans sa préface, sa définition de la classe moyenne est à encadrer : « La classe moyenne, dit-il, c’est la classe qui n’a pas les moyens.» De même, la perception qu’ont les petites gens des politiciens est édifiante : « Nos députés, c’est des lumières/ qui m’font penser aux mouch’à feu/ y ont tout leur éclat dans l’derrière/ et ça éclaire rien qu’les suiveux.» Émile Coderre a donné ses lettres de noblesse au langage populaire.ÉLUCUBRATIONS Woody Allen, Destins tordus, Point virgule, 180 pages.DANS ces 16 petits textes, Woody Allen s’en donne à coeur joie avec le principe de réalité et finit toujours par dire, au détour d’histoires plus abracadabrantes les unes que les autres, et comme par inadvertance, des choses importantes.« Sans oublier la question fondamentale : — De quelle longueur doit être la jambe d’unm homme ?— Assez longue pour toucher le sol.» O reste S
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