La nouvelle relève, 1 janvier 1947, Janvier
LA NOUVELLE RELEVE Jacques Maritain — Beati qui persecutio-nem patiuntur propter justitiam .481 Robert Charbonneau — Prépondérance du roman .494 Louis-Marcel Raymond — Erskine Caldwell 497 Erskine Caldwell — Mon père remplace le bedeau .506 Robert Wilberforce — Le cardinal Newman 521 Aurèle Kolnai — Les ambiguités nationales 533 Daniel-Rops—Chrétiens des premiers temps 547 CHRONIQUES La Spiritualité: L.L.: Action liturgique ou action catholique ?— Le Théâtre: R.C.: The Iceman Cometh — Les Livres: Berthelot Brunet: Quelques livres ratés — Lautréamont — La Musique: Henri Rovennaz: Les soirées du Plateau.*• * ' • i ' * ii‘.i i • i , }anvier, V'(> ;np.6 : : 'MONTRÉAL 1947 •‘35 cents LA NOUVELLE RELEVE Directeurs : Robert Charbonneau et Claude Hurtubise .Le numéro : 35 cents.L’abonnement à 10 numéros : Canada, $3.00; étrangers, $3.25.Payable par mandat ou chèque au.pair à Montréal, négociable sans frais, au nom de ÉDITIONS DE L’ARBRE 60 ouest, rue Saint-Jacques, Montréal.TLateau 9654 Imprimé par Thérien Frères Limitée, Montréal Autorisé comme envoi postal de la deuxième classe, Ministère des Postes, Ottawa.Abonnet-vous à LA NOUVELLE RELÈVE Vous serez certains ainsi de pouvoir lire la suite du roman du célèbre écrivain américain ERSK1INIE CALDWELL UN PETIT GARS DE GEORCIE dont une tranche parait dans le présent numéro.Voyez en page-57'0-571' l’arin'otïcé des primes gratuites offertes à joeir-v jqpi; :s,’abonneront immédiatement.4 LA NOUVELLE RELEVE Janvier 1947 Vol.V, Numéro 6 >- BEATI QUI PERSECUTIONEM PATIUNTUR PROPTER > IUSTITIAM « Bienheureux ceux qui souffrent persécution à cause de la justice, parce que leur est le royaume des cieux ».La huitième béatitude confirme toutes les autres (est firmitas quaedam omnium bea-titudinum, dit saint Thomas d’Aquin),1 et correspond à la première ; le cercle du bonheur évangélique, qui commence avec les pauvres en esprit, s’achève avec les persécutés.Ils sont logés à la même enseigne; le royaume des cieux est leur, ipsorum est: non pas précisément une possession «j à laquelle ils ont droit, mais quelque chose de bien plus intime, interne et personnel, — car une chose qui est mienne est en moi comme à moi, plus douce à mon cœur que moi-même.Dans la façon même dont le Christ parle aux pauvres et aux persécutés, il y a une tendresse qui déjà les console.Lui, le Pauvre et le Persécuté par excellence, n’est-il pas aussi lui-même le Royaume des cieux ?Il leur dit qu’il est leur trésor.— 1 Sum.them., I-II,.7S, 4, ad 2; cf.3, ad 5. LA NOUVELLE RELÈVE Ceux qui souffrent persécution à cause de la justice.Nous savons à peu près, ou nous croyons savoir, ce qu’est la persécution.Mais « à cause de la justice », là nous sentons surgir le mystère.Quelle est cette justice à cause de laquelle ils sont persécutés ?Les saints savent ce qu’est cette justice.Us sont persécutés à cause de la justice qui nous rend iils adoptifs de Dieu et participants de sa vie par la grâce ; ils sont persécutés à cause de la vérité divine à laquelle ils rendent témoignage, et de ce Verbe qui s’est fait chair et qui est venu chez soi dans le monde et que les siens n’ont pas reçu; ils sont persécutés à cause de Jésus qui est notre justice.« Bienheureux êtes-vous quand ils vous maudiront et vous persécuteront, et diront en mentant toute espèce de mal contre vous, à cause de moi.Réjouissez-vous et exultez, parce que votre salaire est abondant dans les deux; car c’est ainsi qu’ils ont persécuté les prophètes qui ont été avant vous ».Bienheureux sont les saints.Ils savent pourquoi ils souffrent.Il ne souffrent pas seulement « à cause de » la justice, mais « pour » la justice, qu’ils connaissent et qu’ils aiment et qu’ils veulent.Dans leurs pires douleurs et leurs pires nuits ils sont bien contents d’être persécutés, ils savent que la persécution leur est bonne, ils la désirent comme un paradis terrestre, ils s’étonnent et s’inquiètent quand elle leur manque.Mais elle ne leur manque pas longtemps.Saint Paul BE ATI QUI PERSECUTION EM 483 les rassure, et leur dit: Tous ceux qui veulent vivre pieusement clans le Christ Jésus, souffriront persécution.Quand ils sont persécutés ils ont ce qu’ils ont voulu, ils ont la béatitude évangélique qu’ils ont demandée, ils sont servis.Et quand ils meurent abandonnés et persécutés, l’Esprit-Saint, qui est appelé le Consolateur, leur remémore au fond du cœur toutes les choses que leur Sauveur a dites aux siens, et met devant les yeux de leur âme l’image de Celui qui leur a ouvert le chemin et qui les a aimés le premier, jusqu’à donner sa vie pour eux sur cette croix de rédemption au partage de laquelle il les a maintenant invités.Les saints ne sont pas les seuls à être persécutés.Et la justice intérieure de l’âme n’est pas la seule justice à cause de laquelle on souffre persécution.Tous ceux qui ont voulu la justice dans la communauté d’ici-bas et qui ont souffert à cause d’elle la prison ou l’exil ou la mort, et en plus ont été tenus pour des fous ou de mauvais citoyens, la huitième béatitude ne leur a pas été promise pour cela.L’objet immédiat de leur soif, la cause immédiate de leurs souffrances, ce n’est pas la conformité au Sauveur qui rend l’homme juste et saint devant Dieu, c’est l’œuvre imparfaite et contrariée par laquelle un peu plus de justice humaine est introduite dans le monde.Ils ont lutté contre l’oppression et l’asservissement où des hommes étaient tenus par des hom- 484 LA NOUVELLE RELÈVE mes d’une autre race, d’une autre nation, d’une autre caste ou d’une autre classe, ils ont lutté avec des moyens humains et pour des idées humaines; ils ont dû bien souvent avoir recours à la force contre la force, faire appel à la colère des humiliés et des offensés.Parfois leur passion de justice terrestre a été enfiévrée par la haine et la violence, ou égarée par les gi-andes illusions qui leur faisaient rêver de construire sans Dieu la Jérusalem de la paix, ou enténébrée par une révolte désespérée contre le Créateur et la création.Parfois ils ont voulu être des titans, parfois des « grands Inquisiteurs » comme celui de la légende de Dostoievsky.Malheureux sont-ils ceux qui veulent la justice sur la terre et souffrent persécution à cause d’elle.Cela ne suffit pas pour leur assurer la promesse du royaume des cieux.Et la justice qu’ils veulent et à cause de laquelle ils souffrent, ils la voient d’ordinaire refusée par les hommes tout le temps qu’ils combattent pour elle, et trahie par les hommes dans l’instant qu’elle réussit à passer parmi eux.Et pourtant eux aussi ils ont ce qu’ils ont voulu.Car ils ont travaillé dans le temps et sous la loi du temps, pour une chose de la terre et une idée confiée à l’histoire.Le temps leur apportera leur salaire quand ils ne seront plus, leur travail et leur peine porteront leur fruit sur la terre, sous des formes qu’ils n’avaient pas prévues, entraînées dans les remous du fleuve immense de l’histoire.Je ne veux pas dire que tout effort pour la BE ATI QUI PERSECUTION EM 485 justice arrive automatiquement à donner un résultat clans l’histoire humaine, je ne suis pas si optimiste.Tout dépend à mon avis de la profondeur avec laquelle, si mélangées qu’elles puissent être par ailleurs, la soif de la justice et la souffrance pour la justice ont pris vie dans la secrète substance d’un cœur et d’un esprit.Si les actes d’un homme, avant de s’étendre au dehors, sont nés ainsi aux profondeurs de l’esprit, ils prendront place pareillement dans les profondeurs de l’histoire et y feront obscurément leur chemin, jusqu’à ce qu’un jour quelques-uns des germes qu’ils contenaient viennent à prendre racine et fructifier parmi les hommes.Après cela il est clair qu’à regarder les choses en elles-mêmes il n’y a ni séparation ni conflit entre la soif de la justice du royaume de Dieu et la soif de la justice en ce bas monde.Elles s’appellent l’une l’autre.La seconde risque d’affoler l’homme sans la première; la première exige et éveille et sanctifie la seconde.Comment les hommes qui demandent chaque jour que la volonté du Père soit faite sur la terre comme au ciel n’auraient-ils pas soif de la justice sur terre et dans la communauté humaine ?Comment ceux qui croient en l’Evangile pour la vie éternelle ne croiraient-ils pas en lui pour la vie d’ici-bas, et se résigneraient-ils à ce que soit déçu l’espoir terrestre des hommes en lui ?Tant qu’il y aura de la misère et de l’esclavage et de l’injustice dans la vie des hommes et dans leurs cités périssables il n’y aura pas de 486 LA NOUVELLE RELÈVE repos pour le chrétien.Il sait que son Dieu souffre dans tous les souffrants, les humiliés et les persécutés de la terre.Bienheureux donc celui qui souffre persécution pour la justice du royaume de Dieu et pour la justice sur la terre.Il est malmené pour le Christ en étant malmené pour ses frères.Bienheureux est-il s’il est doublement persécuté.Plus il est malheureux dans l’existence temporelle parce qu’il veut la justice dans la société temporelle et entreprend de « racheter la malice des jours », plus complètement et plus sûrement il est persécuté ; et plus il peut espérer par conséquent, s’il est fidèle, avoir dans la vie éternelle, qui commence pour les justes dès ici-bas, la béatitude des persécutés; plus il peut espérer que sien est le royaume des deux.Nous avons vu de nos jours des persécutions monstrueuses : où des bourreaux sans nombre organisaient scientifiquement la cruauté et l’assassinat, s’acharnaient à avilir l’homme dans son corps et dans son âme, ne frappaient pas des personnes condamnées pour une foi à laquelle du moins elles rendaient témoignage, mais des masses coupables seulement d’exister, et exterminées comme des rats.Et nous avons pu constater la vérité de cette parole, qu’« après le bourreau ce que le monde déteste le plus, c’est la victime ».Devant ces grands troupeaux de victimes abandonnées, le chrétien interroge son cœur, et sa foi. BKATI QUI PERSECUTION EM 487 Il pense à ses frères juifs, au vieil olivier saccagé parmi les branches duquel il a été enté.Six millions de Juifs ont été liquides en Europe.D’autres masses humaines ont été délibérément exterminées, et par millions aussi, en Pologne, dans les provinces russes un moment conquises, en Serbie, au nom de l’« espace vital » ou par vengeance politique.Eux, on les a mis à mort parce qu’on les haïssait en tant même que peuple, et parce qu’on voulait effacer leur race de la face de la terre.Cette haine bestiale avait des yeux surnaturels.En vérité c’est leur élection même, c’est Moïse et les prophètes qu’on poursuivait en eux, c’est au Sauveur sorti d’eux qu’on en voulait.C’est la dignité d’Israël, dans laquelle l’Eglise catholique prie Dieu de faire entrer toutes les nations, qu’on bafouait dans les méprisés traités comme la vermine du monde.C’est notre Dieu qu’on souffletait et flagellait dans sa lignée charnelle, avant de le persécuter ouvertement dans son Eglise.Haine étrangement avertie, plus perspicace que le faible amour de nos cœurs, — avant le jour prédit par saint Paul où la Synagogue et l’Eglise se réconcilieront, et qui sera pour le monde comme une résurrection d’entre les morts, elles ont été réunies ensemble dans cette haine de démons.Comme le christianisme était haï à cause de ses origines juives, Israël était haï à cause de la croyance au péché originel et à la rédemption, et de la piété chrétienne qui sont sorties de lui.Selon le mot profond de l’écrivain juif Maurice Samuel, ce n’est 488 LA NOUVELLE RELÈVE pas parce qu’ils ont tué le Christ, c’est parce qu’ils ont donné le Christ au monde que la rage de l’antisémitisme hitlérien a traîné les Juifs sur toutes les routes de l’Europe dans les ordures et dans le sang, a arraché de leurs mères des enfants désormais dépouillés même de leur nom, a entrepris de vouer au désespoir une race entière.Voilà donc que sans le savoir Israël a été poursuivi par la même haine qui poursuivait aussi et d’abord Jésus-Christ.Son Messie l’a configuré à lui-même dans la douleur et l’abjection avant de le configurer à lui-même, un jour, dans la lumière.Prémices sanglantes de cette plénitude d’Israël dont les chrétiens, s’ils pensent dans leur cœur, peuvent déchiffrer les signes avant-coureurs dans la suite d’événements abominables dont le souvenir nous brûlera toujours, et qui prennent déjà place dans les oubliettes de l’indifférence des survivants.Comme d’étranges compagnons Juifs et chrétiens ont fait route ensemble sur le chemin du Calvaire.Le grand fait mystérieux est que les souffrances d’Israël ont pris de plus en plus distinctement la forme de la croix.Mais cela même pouvaient-ils le savoir, tous ces innocents qu’on a frappés comme des maudits ?Bienheureux les persécutés, cette parole n’était pas pour eux, n’était pas encore pour eux, du moins sur notre terre.Ils n’ont pas su qu’ils souffraient persécution à cause du Juste issu de la tige de Jessé et d’une fille d’Israël pleine de grâce, ils n’ont pas su de quelle assomption, où BEATI QUI PERSECUTION EM 489 le royaume des cieux serait à la portée de la main de leur peuple, la persécution qu’ils souffraient était l’obscure annonce.Du moins ont-ils pu savoir qu’ils mouraient à cause de la vocation de leur peuple et parce que sa passion de la justice sur terre est en horreur au monde.Du moins ceux qui gardaient au cœur l’esprit de prière et la religion des Ecritures ont-ils su qu’ils mouraient pour l’espérance d’Israël.Mais le chrétien pense encore à d’autres abandonnés, et dont le sort éveille dans l’âme une angoisse intolérable, à cause de la nuit tout à fait noire dans laquelle la mort les a frappés.Je ne parle pas de ceux qui par toute l’Europe ont agonisé dans les prisons et dans les camps, ont été fusillés comme otages, ont péri dans les tortures, parce qu’ils avaient résolu de tenir tête au vainqueur : ceux-là savaient pourquoi ils souffraient et pourquoi ils mouraient.Ils avaient voulu la lutte et la résistance, ils ont donné leur vie pour la liberté, pour la patrie, pour la dignité humaine.Je parle de tant de pauvres êtres qui n’avaient rien fait, que leur humble besogne ordinaire, et sur lesquels en un instant la mort s’est jetée comme une bête.Immolés par les caprices de la guerre et de la férocité, — persécutés non pour la justice, à laquelle ils ne songeaient même pas, mais pour l’acte innocent de leur simple existence en un point malchanceux de l’espace et du temps.Et 490 LA NOUVELLE RELÈVE que sont leur supplice et leur mort sinon l’image et le brusque abrégé où nous pouvons lire les souffrances de millions de pauvres au cours dos siècles, broyés sans défense par la grande machine d’orgueil et de rapine aussi vieille que l’humanité ?Vaincus réduits en servitude, hors-caste, intouchables, esclaves de tous les temps, noirs vendus à l’encan par les trafiquants de chair humaine, femmes et enfants livrés au sweating system, prolétaires de l’âge industriel, tous ceux que la misère a destitués de la condition d’homme, tous les maudits de la communauté d’ici-bas.Certains faits qui ont eu lieu au cours de la guerre qui vient de finir illustrent terriblement ce que je voudrais essayer de dire.Souvenons-nous de la population massacrée du village de Lidice, des femmes et des enfants mitraillés et brûlés vifs à Oradour le jour de la Fête-Dieu; de ces paysans du Vercors que les S.S., pour se venger des combattants du maquis, ont tout à coup saisis dans leurs calmes maisons, et pendus la tête en bas, et dont ils ont fait dévorer la face par des chiens ; d’autres qu’on s’arrangeait par toutes sortes d’artifices pour désespérer dans la mort, par exemple en les pendant très peu au-dessus du sol pour qu’ils sautent sur un pied jusqu’à l’épuisement de leurs forces, et jusqu’à ce que la corde étrangle des loques humaines épouvantées; souvenons-nous de ces Juifs recrus de fatigue qui après des semaines de marche sanglante, arrivés à Buchenwald allaient se coucher d’eux-mêmes Bli ATI QUI PERSECUTION EM 491 sur les marches du four crématoire; et des malheureux qu’on a fait périr de faim dans les trains plombés.Où était la consolation de ces innocents persécutés ?Combien d’autres sont morts tout à fait abandonnés.Ils n’ont pas donné leur vie, on leur a pris leur vie dans les ténèbres de l’horreur.Ils ont souffert sans l’avoir voulu.Ils n’ont pas su pourquoi ils mouraient.Ceux qui savent pourquoi ils meurent sont de grands privilégiés.Tout semble se passer comme si l’agonie de Jésus était quelque chose de si divinement immense qu’il faille, pour qu’une image en passe parmi ses membres, et pour que les hommes participent complètement à ce grand trésor d’amour et de sang, qu’elle se partage en eux selon ses aspects contrastants.Les saints y entrent volontairement, en s’offrant avec lui, en connaissant les secrets de la vie divine, en vivant dans leur âme leur union avec lui, en mettant en acte, dans l’intime de leur être, les dons qu’ils ont reçus.Dans les tortures du corps ou de l’esprit, dans les abîmes de la déréliction ils sont encore des privilégiés.La béatitude des persécutés illumine leur existence terrestre.Plus ils sont abandonnés, plus ils peuvent dire avec Jean de la Croix: « Miens sont les cieux et mienne est la terre, miens sont les hommes, les justes sont miens et miens les pécheurs; les anges sont miens, et la mère de Dieu, et toutes les choses sont miennes; et Dieu même est mien et pour moi.Eh bien donc que 492 LA NOUVELLE RELÈVE demandes-tu et cherches-tu, mon âme ?Tien est tout ceci et tout est pour toi.» Mais les tout à fait abandonnés, les victimes de la nuit, ceux qui meurent comme des réprouvés de l’existence terrestre, ceux qui sont jetés dans l’agonie du Christ sans le savoir et involontairement, c’est une autre face de cette agonie qu’ils manifestent, et il faut bien sans doute que tout soit manifesté.Jésus a donné sa vie parce qu’il l’a voulu.Mais il a été, aussi, fait péché à cause de nous il « a été fait malédiction pour nous, car il est écrit: Maudit quiconque est pendu au bois » ;* 2 il a été abandonné de Dieu sur la croix de misère, sans protection contre la souffrance, sans secours contre ses persécuteurs.3 Comme un legs fait à ses saints, il a dit : In manus tuas commando spiritum meum.Comme un legs fait à son autre troupeau, il a dit : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné ?Le grand troupeau des vrais misérables, des morts sans consolation, comment n’aurait-il pas soin de ceux qui portent cette marque-là de son agonie ?Comment leur délaissement même ne serait-il pas la signature de leur appartenance au Sauveur crucifié, et un titre suprême à sa miséricorde ?Au détour de la mort, dans l’instant qu’ils passent de l’autre côté du voile, et que l’âme va quitter une chair dont le monde n’a pas voulu, n’a-t-il pas le temps ‘ Il Cor.5, 21.= Gai.3.13-14.3 Sum.theol, III, 47, 3, 1 BEATI QUI PERSECUTIONEM 493 de leur dire encore: Tu seras avec moi en paradis ?Il n’y a pas de signes pour eux, l’espérance pour eux est aussi dénudée qu’eux-mêmes; pour eux, jusqu’à l’extrême limite, rien, même du côté de Dieu, n’a lui aux yeux des hommes.C’est dans le monde invisible, au delà de tout le terrestre, que le royaume de Dieu est donné à ces persécutés, et que tout devient leur.Jacques Maritain PRÉPONDÉRANCE DU ROMAN Au moment où paraissent aux Etats-Unis les romans d’Arthur Koestler, à Montréal les romans de Victor Serge (Les Derniers temps et bientôt l’Affaire Toulaef) pour ne mentionner que deux des plus puissants créateurs de notre époque, au moment où Paris réédite John dos Passos, Ernest Hemingway, John Steinbeck et même James Cain, Henry Miller et Dashiell Hammett, le plus intelligent des critiques littéraires français Claude-Edmonde Magny,1 commentant un article de Hoog paru dans Carrefour écrit : « On pourrait aller un peu plus loin encore que ne le fait Hoog dans cet article intitulé Où meurt le roman, et dire : « Nous avons des poètes, des essayistes, des philosophes, des critiques.Nous n’avons plus de romanciers.Mais nous avons des auteurs de nouvelles.» Il semble en effet se produire dans l’Europe désorganisée et désemparée de l’après-guerre, un phénomène de régression des arts.Et l’Amérique se trouve par rapport aux vieux pays dans la situation inverse de celle où elle se trouvait il y a cent ans.Alors, l’Amérique luttait pour sa vie, dépensait ses énergies à s’adapter et à s’organiser, créant à la fois sa philosophie nouvelle et les traditions qui lui manquaient.1 Poésie 40, no 34, août-septembre.[494] m PRÉPONDÉRANCE DU ROMAN 495 l.L Europe, riche de traditions culturelles centenaires, appuyée sur les civilisations grecques et latines, gardait avaricieusement l’hégémonie de la création.Plus que les guerres et leur cortège de malheurs, le déclin de la culture européenne est venu de la conscience des Européens de leur impuissance à créer.Cette conscience est apparue avant la première grande guerre; elle a pris les formes corrosives du surréalisme et du décadentisme, drogues dangereuses pour des peuples vieux alors qu’elles n’étaient qu’une maladie de croissance et d’imitation en Amérique.Ce jeu a mené l’Europe à l’absurdisme.Et alors que l’Amérique accède à l’âge de la création, l’Europe retourne en arrière.La création littéraire est le signe de la vitalité d’un peuple.La crise que traverse l’Europe paraît malheureusement une crise d’épuisement.Quant à juger impossible de créer des mondes imaginaires parce que les structures sociales manquent de stabilité, ce n’est pas très fort.N’est-il pas aussi absurde de fonder des philosophies dans un monde qui se meurt que d’écrire des romans.D’ailleurs parmi les essayistes et les penseurs des temps nouveaux, on compte beaucoup de pseudo-Valéry et d’Alain mais peu de Montaigne, de Descartes ou de Pascal.L’engouement des Français pour le roman américain à un moment où la France ne produit plus de romanciers indique à la fois que le peuple n’a pas perdu le sens des valeurs et qu’il est prêt à 496 LA NOUVELLE RELÈVE les demander à l’étranger s’il ne peut les trouver chez lui.Il implique en outre que les Français ont fait fausse route depuis cinquante ans.Pour nous, qui avons cessé de croire que l’Europe est le centre d’où partent toutes les impulsions artistiques, la crise du roman en France ne présage pas un affaiblissement de l’esprit de création dans le monde.D’ailleurs, un peuple comme le peuple français possède de grandes, d’inépuisables ressources.L’histoire, la critique, l’essai et même les ébauches de philosophies (indépendamment de leur valeur scientifique ou de pensée) quand ils prennent la première place dans une littérature, c’est que celle-ci marque le pas, récupère ses énergies en vue de la création qui est la forme la plus complète de l’art.Robert Charbonneau ir it ERSKINE CALDWELL [.Au carrefour de deux grandes civilisations, |.la française et l’anglo-saxonne, les Canadiens e français, par leur origine, leur allégeance, leur fidélité, occupent une place culturelle privilégiée, ayant accès directement aux littératures française, américaine et anglaise et produisant une littérature autochtone, tant d’expression française qu’anglaise.Aussi, faut-il à peine leur présenter Erskine Caldwell, dont ils lisent les œuvres dans la langue originale, au fur et à mesure de leur parution.Point n’est donc besoin de leur dire que l’auteur de Tobacco Road est né en décembre 1903, à White Oak, Géorgie, d’un père pasteur itinérant, dont il hérita à la fois le goût des choses sérieuses, le sens des responsabilités et la passion des voyages.Quittant le toit paternel à l’âge de 17 ans, Erskine fut de tous les métiers: garçon de ferme, de café, scieur de long, joueur de football, chauffeur de taxi, cuisinier au buffet d’une gare, etc.C’est ainsi qu’il faisait son plein d’observations.Ses deux premiers ouvrages paraissent en 1930: ils sont denses, mais l’art leur fait défaut.Il allait [497] 498 LA NOUVELLE RELÈVE l’acquérir de livre en livre, jusqu’à son point de perfection, particulièrement dans la nouvelle, dont il est maintenant un maître.Il m’a semblé que traduire en français une oeuvre comme Georgia Boy pouvait en quelque sorte enrichir le domaine folklorique canadien, tant les résonances familiales et sociales se ressemblent des deux côtés du 45° parallèle.Bien souvent même, au cours de cette traduction, je n’ai eu, pour rendre l’atmosphère de certaines parties, qu’à penser à des scènes de famille auxquelles j’avais assisté à la campagne ou dans les quartiers ouvriers, saisissant en même temps la portée universelle d’un écrivain comme Caldwell.Ses paysans de la Géorgie, les péons de Steinbeck, les Normands madrés et soupçonneux de Maupassant, les personnages de Faulkner sont tous frères, et frère aussi l’« habitant » de la province de Québec, toujours prêt à jouer un bo)i tour à son voisin, et dont les portraits de famille suspendus dans le salon sombre, aux stores baissés et à odeur de souris, nous transmettent des visages de grand’tantes mal mariées ou d’oncles égrillards qui attendent encore leur Balzac.Caldwell romancier a suscité bien des critiques.On lui reproche son souffle court, que ne ERSKINE CALDWELL 499 font pas pardonner entièrement le tranchant de son observation, le coup de sonde de son œil implacable.On lui reproche aussi d’avoir mis le fer dans un certain nombre de plaies qui saignent au flanc de la civilisation américaine, dont la persécution systématique des noirs, dans un pays qui se dit pourtant celui de la liberté.Le député de Géorgie faillit mourir de congestion en dénonçant à la tribune les exagérations de Tobacco Road.Steinbeck n’avait-il pas eu aussi des histoires avec The Grapes of Wrath, beau comme une tragédie grecque, dont John Ford a fait d’ailleurs une sorte d’Anabase visuelle, et que Maurice-Edgar Coin-dreau et Marcel Duhamel ont récemment révélé aux lecteurs français.C’est que Caldivell, comme tous les écrivains de sa génération, a un sens social profond et qu’il est à sa manière « engagé », engagé dans la pâte humaine, dont il veut se faire l’avocat, et qu’il ne se gêne pas d’élever la voix et de mettre son art, sans le sacrifier, au service du menu peuple.Sa réponse au député de Géorgie, étayée de preuves irréfutables, le beau documentaire illustré, You have seen their faces, qu’il fit, en collaboration avec sa première femme, allant tous deux d’un bout à l’autre de 600 LA NOUVELLE RELÈVE l’Amérique, en quête de douleurs, de sordide et d’abus sociaux, questionnant l’un, photographiant l’autre, a vérifié une fois de plus la phrase de Boileau que Maurice-Edgar Coin-dreau a épinglée au fronton de l’œuvre de Caldivell, qu’il a si bien servie par ses belles traductions: *le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable ».Mais je ne disposerais pas si volontiers des romans de Caldwell.Il a créé des types inoubliables.Jeeter Lester affamé, avec ses vices, sa convoitise, sa paresse, reprenant soudain espoir à regarder son champ, apparaît comme une réincarnation américaine du vieux Pan des collines broussailleuses de l’Hellade, dont le temps, comme d’u/ne main distraite, a bousculé les monuments.Et qui peut oublier Sister Bessie prédicante et lascive.Ada Lester, dont la seule préoccupation est d’avoir une robe convenable pour son dernier repos, et qui a la beauté d’une pleureuse de Sophocle.Toxis les romans de Caldivell sont autant de coups de marteau sur des abus et de revendications en faveur du bien-être et de la décence auxquels l’être humain a droit, une lutte perpétuelle contre une civilisation trop hâtive, qui ne s’est élevée plus vite que pour laisser plus ERSKINE CALDWELL 601 de déchets.Misère des pauvres fermiers de Tobacco Road, en proie à un système économique déplorable; fausse religion démasquée dans Journeyman; l’odieux lynchage, qui est le plaisir de certains blancs du sud, flétri dans Trouble in July; affranchissement de l’instinct, dangereusement exalté dans God’s Little Acre.Enfin, les à-côtés de la guerre.Un paysan, déplacé de sa ferme pour venir travailler dans une usine de guerre, qui ferme subitement ses portes, fait le sujet d’un des plus émouvants et des plus récents romans de Caldwell: Tragic Ground.Rien n’est plus impressionnant que la peinture de cette femme qui attend, couchée sur un mauvais matelas, par terre, que son mari réussisse à acheter à crédit le flacon de remède à un dollar, qui l’aide à oublier un peu ses douleurs d’estomac.Cela c’est de la vie.Et c’est de la vie aussi, lorsque la famille Lester vole le sac de navets de Lov Bensey ou que Will Thompson veut remettre l’usine en marche et redonner corps et âme à la petite ville industrielle affamée par une grève.Mais si quelques critiques boudent Caldwell romancier, tous tombent d’accord pour louer le conteur, l’auteur de « short stories », courtes 602 LA NOUVELLE RELÈVE plongées dans des existences, quelques pages, un tableautin, un fragment de conversation, qui en apprennent plus long sur l’être humain que plus d’un roman psychologique ambitieux.Relisez Jackpot, recueil de soixante-quinze nouvelles et contes de Caldwell, vous irez du rire aux larmes, en passant par l’émotion et la poésie : Comique dru de Meddlesome Jack, The Medicine Man, Midsummer Passion, Balm of Gilead; farce macabre dans The Fly in the Coffin; tragique de contes noirs comme Bine Boy, The End of Christy Tucker, The People vs Abe Lathan, colored; atrocité de Masses of Men, Daughter, Kneel to the rising Sun, etc.Poésie de Indian Summer, que Jean Rollin a traduit pour Fontaine, dans le beau numéro qu’elle a pu consacrer à la littérature américaine, grâce aux traductions de Jean Wahl, Maurice-Edgar Coindreau, Y van Goll, etc.C’est le récit de trois enfants découvrant qu’ils ne sont plus des enfants et que leurs jeux innocents ne sont plus possibles, parce qu’ils n’auront plus la même signification.D’ailleurs Caldwell, malgré toute la misère humaine qu’il a côtoyée, a gardé intact le merveilleux don de l’enfance.Il sait parler des ERSKINE CALDWELL 503 êtres jeunes comme pas un.Rien de plus émouvant que sa peinture de la petite victime, dans Trouble in July, un adolescent de dix-huit ans, pur comme un ange, qu’une meute d’hommes déchaînés veut lyncher, sur la foi de racontars inventés par une demi-folle.Voyant les portes et les visages sc fermer devmt lui, même par ceux qui croient à son innocence, le jeune nègre doit s’enfuir dans les bois.Sa dernière visite est pour son clapier.Il emporte dans sa chemise un lapin pour ne pas être complètement seul, trouvant dans la présence animale un réconfort que les êtres humains lui ont refusé.C’est d’ailleurs ce sens de l’enfance qui donne tout son charme à une œuvre comme Georgia Boy.Un p’lit gars de Géorgie appartient plutôt à la veine un peu grosse du conte populaire ou du fabliau qu’au climat élaboré du roman.Qncv-torze chapitres, ou plutôt autant d’histoires dont la famille Stroup fait les frais: une mère qui se désâme à prendre des lessives pour élever convenablement son fils, alors que son mari paresseux et volontiers trousse-jupons est toujours embarqué dans les histoires les plus cocasses.La vie d’une famille pauvre racontée par un enfant qui admire son père, malgré ses faiblesses.Un nègre orphelin, garçon de ferme, 504 LA NOUVELLE RELÈVE qu’on met à toutes les sauces.Tel est ce roman, une sorte de Life with father, ayant pour cadre la Géorgie du coton, de la misère et de la nonchalance, des siestes au soleil, des combats de coqs, des parties de pêche au ruisseau.On trouvera plus d’un trait commun entre le Morris Stroup de Caldwell et le Raymond Pas-quier de Georges Duhamel : frasques fréquentes, aventures invraisemblables, et ce je ne sais quoi de cruel qu’ont inconsciemment tous les pères volages, trait que Caldwell a toutefois trop souligné pour nous rendre son personnage complètement sympathique.L’identité est plus parfaite entre les deux mères, qu’unit la résignation.Ceci dit, le père Pasquier est plus « intellectualisé » que le père Stroup qui reste, grâce à son auteur, près de la vie et des choses, caractéristique d’ailleurs de la jeune littérature américaine, surtout autodidacte.Parlant de Caldwell, de Steinbeck, de Faulkner, Gide disait : « Ces nouveaux auteurs d’Amérique sont tous, comme enfantinement, requis par l’instant présent, par l’actuel, loin des livres, exempt des ratiocinations, des préoccupations, des remords, qui épaississent notre vieux monde; et c’est pourquoi leur fréquentation peut nous ERSKINE CALDWELL 505 être très profitable, à nous qu’accable le poids de notre trop riche passé.» A ce titre, ils restent plus près de nous que des Européens.Ils écrivent pour nous.J’avoue en terminant avoir pris plaisir à traduire ce livre et j’espère que les lecteurs français des deux côtés de l’Atlantique en auront autant à le lire.Je remercie MM.Maurice-Edgar Coindreau, qui m’a aidé à déterminer le titre de la traduction française, et mon collègue James Kucyniak pour son assistance matérielle et technique.Louis-Marcel Raymond 7 novembre 1946. MON PERE REMPLACE LE BEDEAU Revenant de l’école, j’aperçus le Révérend JTawshaw, le ministre universaliste, debout sur la galerie, s’entretenant avec mon père.Au début, je n’y attachai pas d’importance.Le ministre venait souvent chez nous, essayer de faire promettre à mon père d’aller à l’église le dimanche.Pa trouvait toujours une bonne excuse.Tl disait habituellement que Ida, notre bête de somme, avait la colique et qu’il ne pouvait se payer le luxe de la laisser toute seule tant qu’elle ne serait pas guérie.Ou encore, que les cochons de M.Jess Johnson s’étaient échappés de leur enclos, et qu’il fallait qu’il reste à la maison pour les empêcher de mettre notre jardin à sac.Je crus donc qu’ils en étaient encore à leur éternelle discussion.Je m’arrêtai au bas de l’escalier pour les écouter, curieux de connaître quelle excuse mon père allait bien lui servir cette fois.Ce fut pour entendre le Révérend Hawshaw dire que l’oncle Jeff Davis Fletcher, bedeau de l’église univer- * Extrait de Un P’tit Gars de Géorgie par Erskine Caldwell, traduction de Louis-Marcel Raymond, qui paraîtra sous peu aux Editions de l’Arbre.[606] MON PÈRE REMPLACE LE BEDEAU 507 saliste, était allé dans le comté voisin visiter de la parentèle malade et qu’il n’y avait personne pour sonner la cloche au mariage de Mademoiselle Susie Thing.Elle épousait Hubert Willy, substitut du préposé au transport du courrier.Mon père écouta tout le discours du ministre mais sans manifester quoi que ce soit qui pût s’interpréter comme un désir d’aller sonner la cloche à la place du bedeau absent.— Je vais vous dire quelque chose, Monsieur Stroup, dit le Révérend, après avoir vainement attendu que mon père parlât: Si vous voulez sonner la cloche au mariage, cet après-midi, je ne vous persécuterai pas de tout le reste de l’année pour vos absences au service dominical.Est-ce que ce n’est pas une bonne proposition ?— La proposition serait meilleure encore, rétorqua mon père, si vous vouliez me promettre de jamais plus me persécuter, ni cette année-ci, ni les années à venir.— C’est beaucoup me demander, Monsieur Stroup, répondit-il lentement.Mon devoir est de ne pas lâcher les gens tant qu’ils ne viennent pas à l’église.— Si vous voulez tellement que votre cloche soit sonnée, lui jeta mon père, considérez-moi une fois pour toutes comme un méthodiste ou 508 LA NOUVELLE RELÈVE un baptiste, et cessez de m’entraîner à l’église universaliste pour vous entendre prêcher.J’ai ma petite religion à moi et elle me satisfait.Ecouter un sermon universaliste ne peut que m’dégoûter de mes propres croyances.Vous voudriez tout de même pas que par votre faute je renie ma propre religion ?Le ministre s’appuya au mur comme s’il était à bout de forces.Il réfléchit longuement.Pa s’assit sur la rampe, attendant qu’il eût pris une décision.— Ne discutons plus religion aujourd’hui, conclua-t-il.Je suis éreinte et j’ai ce mariage a célébrer dans moins d’une demi-heure.Il est trop tard pour que je me mette en quête d’un autre sonneur.Sans votre aide, je vais être dans de mauvais draps.Mon père se leva de la balustrade, descendit les marches et commença à marcher dans la cour.Le ministre courait pour le rejoindre.— Je vais sonner votre cloche, dit mon père, mais c’est seulement pour vous tirer d’embarras.Personne n’a jamais pu m’accuser d’avoir refusé un coup de main en temps de crise.— Parfait, dit le Révérend, souriant et faisant des courbettes devant papa.Je savais que je pouvais compter sur vous, Monsieur Stroup ! MON PÈRE REMPLACE LE BEDEAU 609 Il se mit à épousseter ses habits et à rajuster son nœud de cravate.— Maintenant, ce n’est pas compliqué, dit-il.Vous n’avez qu’à agiter la cloche à partir du moment où je commence à lire les formules rituelles.Vous sonnez jusqu’à ce que les époux aient quitté l’église et soient hors de vue dans la rue.Quand vous leur voyez plus la couenne, vous cessez la sonnerie.C’est assez clair.N’est-ce pas, Monsieur Stroup ?— J’peux certainement pas me tromper en faisant une chose aussi simple.C’est aussi facile que d’abattre un arbre.Le ministre s’engagea à reculons dans le sentier qui conduisait à la rue.— Faut que j’me hâte, dit-il nerveusement.La cérémonie commence dans à peu près vingt minutes.Vous mettez vos plus beaux habits et vous venez me rejoindre le plus tôt possible.Je vous attends dans le vestibule, tout près du cordon de la cloche.Ce disant, il tournait les talons et disparaissait en toute vitesse en direction de l’église universaliste, soit trois coins de rue plus loin.Mon père se dirigea vers la maison.— Allons, fiston, me dit-il, faisant dans ma direction un grand geste de la main, préparons- LA NOUVELLE RELÈVE 510 nous à aller au mariage.J’aurai besoin de ton concours pour sonner la cloche.Dépêche-toi ! Mon père se plongea la tête dans la cuvette et se rabattit les cheveux avec une brosse.On était prêt à partir.— Me laisseras-tu sonner tout seul, Pa 1 lui demandai-je, courant à ses côtés pour rattraper ses grands pas.Me laisseras-tu, Pa ?— Nous verrons, une fois arrivés.Si c’est pas trop lourd et que tu peux tirer la corde tout seul, j’te laisserai faire.Des gens se dirigeaient vers l’église.On les dépassa afin d’être là à temps pour commencer à sonner.Beaucoup d’ailleurs étaient déjà rassemblés devant l’édifice.Papa ne 1er r fit qu ’un signe de la main et on se précipita dans le vestibule.Le Révérend Hawshaw se tenait près du cordon de la cloche, tel qu’il l’avait dit.Il était très nerveux et faisait tout son possible pour rester en place.Dès qu’il nous aperçut il commença à se promener de long en large, tirant sa montre presque à chaque pas.— C’est un mariage important, Monsieur Stroup, chuchota-t-il à haute voix à mon père.Les deux époux représentent deux solides piliers de mon église.Je ne voudrais pas que MON PÈRE REMPLACE LE BEDEAU 511 rien n’aille mal pour tout l’or au monde.Ce mariage représente beaucoup pour moi.Il unit deux familles rivales et résorbe tout le mauvais sang qui a toujours tenu la communauté en désordre.— Ne vous en faites pas en ce qui me concerne, lui dit papa.Occupez-vous de votre affaire: je me charge de la sonnerie.J’avais l’habitude des cloches, quand j’étais concierge à l’école.Elles n’ont plus de secret pour moi.— Je suis content de vous entendre parler ainsi, Monsieur Stroup, soupira le Révérend, s’essuyant le visage de son mouchoir.C’est un gros soulagement pour moi de pouvoir confier la cloche à une main expérimentée.Les gens entraient à l’église et l’organiste commença à jouer.Bientôt, je vis Mademoiselle Susie Thing, toute vêtue de blanc, venant par une des portes latérales, une grosse gerbe de fleurs au bras.Px*esque en même temps, M.Hubert "VVilly fit son entrée par une autre porte.Cela voulait dire que la cérémonie allait commencer.J’avertis papa de se tenir prêt à attaquer d’une minute à l’autre.Le ministre arriva en courant dans l’allée, regardant toujours sa montre.Il faillit tomber, s’accrochant dans des pieds qui sortaient d’un banc. 512 LA NOUVELLE RELÈVE — Très bien, Monsieur Stroup, chuchota-t-il d’une gi’osse voix rude.Dès que vous me verrez me pencher pour ramasser mon petit livre noir sur la table, vous saurez que c’est le temps de commencer à sonner.Papa acquiesça de la tête et se cramponna au cable lourd qui pendait du clocher, an travers un gros trou pratiqué dans le plafond.— Suspends-toi solidement, fiston.Faut qu’on se mette à deux pour met’ la cloche en branle.A est beaucoup plus grosse que celle de l’école.A bout de bras, on attrapa la corde à pleines mains.— Maintenant, me dit-il, aie les yeux sur le Révérend et préviens-moi quand il faut commencer.Mademoiselle Susie Thing et Monsieur Hubert Willy s’avancèrent vers le célébrant.Hubei’t avait le visage rouge comme une betterave.Mais je ne pouvais voir celui de Susie qui disparaissait presque complètement sous la grosse gerbe de fleurs.Le ministre se baissa pour ramasser le petit livre noir, dont il nous avait parlé.— C’est le temps, Pa, articulai-je, la voix étranglée par la gêne.Ça commence. MON PÈRE REMPLACE LE BEDEAU 513 On tira le lourd cordon jusqu’à ce qu’on sentît la cloche se balancer dans le clocher.Pa m’indiqua la méthode.11 s’agissait de tirer sur le cable le plus fort possible et ensuite de le laisser remonter tout seul dans le trou du plafond.Après cinq ou six mouvements, le battant frappa la cloche et la corde se mit à descendre et à monter comme nous l’espérions.La cloche laissait échapper des sons traînards qui me paraissaient un peu curieux.Je regardai mon père.Il avait le visage si réjoui que j’en conclus que la cloche sonnait comme elle le devait.Je jettai tout de même un coup d’œil à l’intérieur de l’église.Le Révérend se penchait vers un placier et lui murmurait quelque chose à l’oreille.Beaucoup de gens tournaient la tête et regardaient dans notre direction comme si nous faisions quelque chose de mal.Le placier descendit l’allée en courant.Arrivé près de Pa, il lui chuchota quelque chose à l’oreille.Mon père secoua la tête et continua à sonner comme on faisait depuis le début.Le placier retourna en vitesse vers le célébrant, qui se tenait toujours debout devant Mademoiselle Susie et Hubert.Il avait cessé de lire dans son p’tit livre noir.Aussitôt que le placier l’eût 514 LA NOUVELLE RELÈVE rejoint et lui eût parlé, il déposa son livre et s’en vint à la course vers nous.— Ecoutez, Monsieur Stroup.Cessez-moi ce «las.— Qu’est-ce que vous me racontez-là ?Nous n’avons pas cessé depuis le début de tirer sur le cable et de le laisser remonter dans son trou.Je sonne la cloche comme vous me l’avez indiqué.Qu’est-ce qui ne marche pas ?— Qu’est-ce qui ne marche pas?éclata le Révérend, passant les doigts dans le col de sa chemise comme pour le desserrer.Mais n’entendez-vous pas ce ding-dong, ding-dong dans le clocher ?A ce moment, dans l’église, tout le monde avait la tête dans le dos et nous faisait des signes de menaces.C’est le glas que vous êtes à sonner.Nous ne sommes pas à des funérailles ! Cessez-moi ce ding-dong ! — Que diable voulez-vous que je fasse ?Quand j’étais concierge à l’école, je sonnais la cloche comme je le fais là.Personne ne m’a jamais accusé de sonner le glas.La cloche de l’école n ’est rien de comparable à celle-ci.Il y a toute la différence du monde en dimension.La cloche de l’école vous donnera toujours le même son, peu importe la manière MON PÈRE REMPLACE LE BEDEAU 515 dont vous l’agitez.Maintenant, cessez-moi ce glas ! Vous rendez les gens tristes.C’est pas l’atmosphère qu’il faut à un mariage.— Qu’est-ce que vous voulez donc que je lui fasse ?— Faites-là vibrer.— La faire vibrer ?Qu’est-ce que c’est que ça ?Mon père était effaré.Le Révérend Hawshaw se retourna pour jeter un coup d’œil sur l’assistance.Mademoiselle Susie et Monsieur Hubert étaient toujours debout devant leur prie-dieu, attendant que le ministre vienne terminer la cérémonie.Mais Mademoiselle Susie avait l’air de vouloir disparaître d’une minute à l’autre et Hubert de passer au travers les vitraux peints.— Vous n’avez jamais fait vibrer une cloche de votre vie ?demanda le Reverend.— Davantage, reprit mon père.J’en ai même jamais entendu parler.— Il faut faire ding-a-ling, ding-a-ling-ding, expliqua-t-il.— La cloche peut faire ça ?demanda mon père.C’est quéq’chose que j’ignorais aussi.Il tirait toujours sur le cable, exactement comme il faisait depuis le début. 516 LA NOUVELLE RELÈVE — Finissez-en avec votre glas, s’emporta le Révérend.Il y a déjà des gens dans l’église qui se sont mis à pleurer.— Je ne peux pas changer de technique comme ça au beau milieu de l’affaire.D’ailleurs, faudrait que j’pratique un peu.Je continue comme j’ai commencé.La prochaine fois, j’ferai selon votre méthode, exprès pour vous.— Le Révérend Hawshaw fit un geste comme pour s’emparer du cordon.Au même moment, Jules, le frère de Susie, s’approcha soudainement d’Hubert et le poussa par la porte du côté qui donnait sur le cimetière.Il le rendait responsable du son particulier de la cloche.Avant que quelqu’un ait pu les rejoindre, ils se battaient à coups de poing parmi les tombes et les monuments funéraires.Hubert saignait du nez et Jules s’était fait un accroc au pantalon.Il avait trébuché sur un écriteau de fer placé sur un des lots, qui portait précisément: Keep off.Mon père me pria de continuer à sonner, pendant qu’il irait dehors surveiller la bataille.Le Révérend y alla aussi, ainsi que toute l’assistance.Je continuai à sonner la cloche, exactement comme on faisait, Pa et moi, depuis le début.Je vis très bien que les ding-dong étaient MON PÈRE REMPLACE LE BEDEAU 517 identiques à ceux que mon oncle Jeff servait aux funérailles.Jules et Hubert étaient tous deux en fort mauvais état, mais personne ne songea à les séparer.Chacun pensait qu’il valait mieux les laisser aller au bout de leur colère: ils s’arrêteraient d’eux-mêmes quand ils en auraient assez.Tout en sonnant, j’me demandais comment la même cloche pouvait faire entendre des ding-ling, ding-a-ling-ding, aussi bien que des ding-dong.C’est à ce moment de mes réflexions que le Révérend Ilawshaw fit irruption dans le vestibule, m’arrachant le cable des mains.La cloche laissa encore échapper quelques coups de plus en plus espacés et se tut.— Ça suffit, William ! Ce disant, il m’accrocha par la chemise et me jeta hors du vestibule jusqu’en bas des marches.Mon père tournait le coin de l’église en courant.N’entendant plus la cloche, il s’arrêta net.— Pourquoi as-tu cessé de sonner, fiston ?— Le ministre m’a dit d’arrêter et m’a jeté dehors ! Mon père sentit la moutarde lui monter au nez.Le Révérend sortait justement de l’église.Il s’arrêta au haut de la première marche.Il avait l’air exténué. 518 LA NOUVELLE RELÈVE — Ecoutez, commença mon père.J’étais d’accord avec vous pour sonner la cloche.J’avais décidé de la sonner, dussé-je y faire sauter mes boutons.Je retourne dans le vestibule terminer mon travail tel qu’entendu entre nous.Si vous n’aimez pas ma manière de sonner, c’est tout de même pas d’ma faute.— Vous n’irez certainement pas, dit le ministre, bloquant la porte d’entrée de son corps.Vous avez déjà interrompu le mariage et causé une disgracieuse bataille dans le cimetière à coups de poings.Par votre glas, les Thing et les Willy retournent à leur animosité héréditaire.Je vous défends de jamais toucher à cette cloche ! — Mais comment diable pouvais-je savoir que vous vouliez des ding-a-ling, ding-a-ling-ding au lieu de ding-dong 1 — Mais le bon sens aurait dû vous l’indiquer, reprit-il, tenant toujours mon père à distance de la porte.De plus, quelqu’un qui ne sait pas la différence entre sonner un glas et faire vibrer joyeusement une cloche n ’a rien à voir avec une cloche d’église.Les gens qui étaient venus à l’église pour le mariage accusaient mon père d’avoir réveillé l’esprit belliqueux des deux familles.Susie qui MON PÈRE REMPLACE LE BEDEAU 519 avait été se cacher pour pleurer dans une des galeries du chœur se sauva chez elle en courant, portant toujours son bouquet de fleurs.Je ne revis plus Jules ni Hubert, qui étaient probablement allés chez eux se laver.— En un mot, dit mon père, vous n’aimez pas ma manière de sonner.— Exactement, Monsieur Stroup.En même temps, il donna à mon père une de ces poussées qui le força à sauter en bas des marches pour ne pas perdre l’équilibre.— Alors, que je ne vous revoie jamais à la maison venir me supplier d’aller entendre vos sermons, lui jeta mon père, en prenant la direction de la rue.Si vous n’aimez pas ma manière de sonner, je n’apprécierai certainement pas vot’manière de prêcher.Le Révérend entra dans le vestibule.On ne le voyait plus lorsque mon père, inquiet, le rappela.— Et qu’est-ce que je vais faire, si je sens un jour le besoin d’une religion organisée ?On sait jamais si j’me déciderai pas à quitter ma p’tite religion personnelle pour une religion reconnue.Je voudrais tout de même pas rester fin seul si tout le monde est sauvé et va au ciel ! 520 LA NOUVELLE RELÈVE Le Révérend Hawshaw se passa la tête par la porte entre-bâillée.— Vous serez mieux avec les méthodistes ou les baptistes.En tout cas, les universalistes peuvent certainement se passer de vous, Monsieur Stroup.Erskine Caldwell (Traduit par Louis-Marcel Raymond) Abonnez-vous à LA NOUVELLE RELEVE • Voyez en page 570-571 l’annonce des primes offertes à ceux qui s’abonnent immédiatement. LE CARDINAL NEWMAN Un siècle, c’est un temps assez long pour se faire une perspective raisonnable de l’importance historique d’un homme.D’autre part, c’est assez court pour ne rien perdre de l’atmosphère de son temps et de l’ambiance qui l’entourait.Un siècle s’est écoulé depuis que Newman s’est cru obligé de prendre la grande décision de sa vie.En août de l’année passée, quatre cents catholiques se sont réunis à Beaumont, école bien connue dirigée par les Pères Jésuites en Angleterre.Nous étions là, venant de tous les pays, des hommes et des femmes, dont quelques-uns récemment sortis des camps de concentration d’Europe, entre autres, le Rév.Père Ricquet, des évêques, des prêtres et des laïques, les autorités d’Angleterre, de France, de Belgique, de Hollande et d’autres pays.Il y avait aussi une importante délégation espagnole, à la tête de laquelle se trouvait l’Evêque auxilaire de Madrid.C’était vraiment une réunion internationale, pour honorer le nom du grand Cardinal dans un lieu caractéristiquement anglais, parce que Beaumont est une maison d’un style géorgien très pur, entouré de bois, de prés et de pelouses allant jusqu’à la Tamise, à environ cinq kilomètres de Windsor juste en face de l’île de Magna Carta, Ile de Runnymede.[521] 522 LA NOUVELLE RELÈVE Il n’y a rien dans cet entourage qui n’ait pas été là durant la vie de Newman, et même pendant les générations précédentes.Depuis le temps où j’étais à l’école de Beaumont, il m’a toujours semblé que la Tamise, rivière historique d’Angleterre qui coule doucement en cet endroit, emporte avec elle la cavalcade des siècles, les accomplissements du passé, les luttes présentes, les rêves futurs, tout est mêlé et transmis par cette rivière symbolique, dans la véritable essence d’Angleterre; un endroit de tradition et très approprié pour réveiller les souvenirs de Newman.Combien son cœur, si sensible aux choses qui l’entouraient, se serait réjoui dans cette nuit obscure et orageuse, il y a cent ans, quand il se jeta à genoux aux pieds de Father Dominic à Littlemore, s’il avait prévu cette réunion un siècle plus tard, reliant ce jour-là avec le nôtre et continuant son œuvre.Il se serait vu lui-même établi comme partie de l’héritage catholique d’Angleterre.Mais avant de parler de la personnalité de Newman, comme elle apparaît avec l’écoulement des années, il est intéressant de rappeler quelle était la position des catholiques en Angleterre avant et durant son temps, comparée à celle d’aujourd’hui.Nous n’avons pas de données exactes de la population au dix-huitième siècle, mais nous avons certains renseignements qui nous permettent de donner approximativement ce qu’elle était à cette époque-là.Quelques années avant la naissance de Newman, la population catholique était de soixante mille person- LE CARDINAL NEWMAN 523 nés.En effet, elle avait diminué à un tel point que cela représentait un catholique sur cent cinquante de la population.Aujourd’hui, en Angleterre, le nombre de catholiques est de plus de trois millions ou un sur seize de la population.Ce changement en nombre a été accompagné d’un mouvement intellectuel très rapproché.Pendant que Newman était encore à Oxford, les lois pénales existaient encore mais, après l’Acte d’Emancipation catholique en mil huit cent vingt-neuf, les catholiques commencèrent à prendre de nouveau leur place dans les affaires nationales.Aujourd’hui, ils jouent un rôle important dans toutes les branches de la vie du pays.Il n’y a aucun pays du monde où la tolérance religieuse est plus observée qu’en Angleterre.Le changement dans la position des catholiques est le plus marqué du côté intellectuel où depuis Newman les catholiques, plusieurs d’entre eux des convertis, se sont distingués dans la littérature, la musique, les arts, les sciences.La renaissance catholique anglaise est une histoire romantique, mais ce n’est pas mon but de la retracer aujourd’hui, ni de la résumer.Je veux seulement en indiquer l’importance avec l’œuvre de Newman et, en faisant cela, je ne veux pas l’attribuer entièrement à Newman et à ses disciples d’Oxford.Il y avait beaucoup d’autres influences visibles et invisibles.Les martyrs anglais qui avaient souffert auparavant; ces familles catholiques anglaises qui gardaient la foi vivante dans 524 LA NOUVELLE RELÈVE leurs maisons de campagne durant les dix-septième et dix-huitième siècles; des émigrés pendant la Révolution française qu’on a accueillis chaleureusement en Angleterre et, finalement, la sainteté sans prétention d’un grand nombre d’immigrants irlandais pendant le dix-neuvième siècle, dont la foi pratique a été parmi les causes les plus importantes de la renaissance catholique en Angleterre.Mais, néanmoins, Newman, par la force même de son esprit et par son intégrité, a élevé le niveau des catholiques aux yeux de ses compatriotes, d’une position qui était ignorée comme des vestiges bizarres d’un temps passé, à une position qu’on ne pouvait pas ignorer et qu’il fallait considérer sérieusement.Ceci a été sa contribution à la remise en vigueur de la vie catholique et ce n’était pas une chose facile.C’était réellement une victoire de sa personnalité.Au point de vue historique, sa personnalité devient plus importante en nous éloignant des éléments passagers qui avaient faussé le jugement de quelques-uns de ses contemporains.La question de sa sensibilité, par exemple, avec laquelle sont d’ordinaire liés ses rapports avec le Cardinal Manning, est une question qu’il faut traiter quand on tente de représenter sa personnalité.Oui, il est vrai que Newman, comme Charles Lamb, avait toute la sensibilité provenant de son attachement à ses vieux amis et aux endroits de sa jeunesse.Doué de l’esprit d’un poète, il appréciait à fond les petites choses de la vie, ces ines- LE CARDINAL NEWMAN 525 timables éléments de l’existence quotidienne qui généralement passent inaperçus.De tels tempéraments souffrent d’une façon peu compréhensible.C’est peut-être la rançon par laquelle l’artiste paie ses dons et, assurément, Newman a payé largement.Mais aussi, sa trop grande sensibilité a été bien exagérée.Il est vrai que Newman, de même que d’autres de ses contemporains, attachait une grande importance à la forme et au style.Ceci semblera peut-être trop méticuleux et trop délicat en ce temps-ci, mais, néanmoins c’était l’essence dans laquelle était façonné l’Oxford des classiques grecs et romains du dix-neuvième siècle, et Newman était d’abord et toujours un homme d’Oxford.Quand il est devenu cardinal, ce n’est pas par hasard qu’il a choisi comme devise : « Cor ad cor loquitur », parce qu’il possédait un cœur très sensible aux cœurs des autres.A propos de cette sensibilité Lord Fitzalan, qui vit encore, rappelle un incident qui révèle le cœur de Newman, de même que mon père qui était, avec Lord Fitzalan, parmi les premiers élèves de l’Oratoire et qui connaissait intimement le cardinal, nous l’avait toujours décrit.Il paraît qu’après la mort du Père Ambrose St.John, ami bien-aimé de Newman, en mil huit cent soixante-douze, Lord Fitzalan visita l’école et Newman lui dit: «Je désire vous donner quelque chose qui vous le rappellera.» 526 LA NOUVELLE RELÈVE Il se dirigea vers la bibliothèque où se trouvaient des livres du Père St.John, en prit un et, tout à coup, se mit à sangloter.Maintenant, si vous me le permettez, je dirai quelques mots sur les relations entre Newman et Manning.Les relations entre deux personnalités qui différaient si profondément devaient à certains moments être tendues.Pour donner une juste idée des deux, il est préférable d’analyser leurs caractères plutôt que de les comparer.Cependant, comme leurs noms sont étroitement liés, on doit observer que personne n’a apprécié Newman plus que l’a fait le cardinal Manning.Il faut nous le rappeler, car le cardinal Manning a souffert beaucoup aux mains des biographes.Le livre de Purcell a donné une base aux calomnies qui, depuis lors, sont devenues ordinaires.Shane Leslie a un peu contrebalancé Purcell, mais son livre n’était pas suffisant, et la mémoire de Manning fut de nouveau endommagée par la plume de Lytton Strachey, dont la passion des effets surpassait l’exactitude.Mais, heureusement, Manning lui-même a parlé de Newman avec une éloquence convaincue.En mil huit cent quatre-vingt-dix, prêchant à la messe de Requiem pour Newman, il s’est rappelé une lettre qu’il écrivit à Newman en mil huit cent soixante et un, dans laquelle il dit à propos du mouvement d’Oxford : « Vous avez été l’architecte de cette œuvre, j’en ai suivi le progrès et j’en suis témoin.Aussi je vous dois une LE CARDINAL NEWMAN 527 dette de gratitude pour votre aide intelligente et lumineuse, plus grande que n’importe laquelle de notre temps ».Et il finissait son sermon de la façon suivante: < Dorénavant dans l’histoire de notre pays, le nom de Newman sera considéré parmi les plus grands de son peuple, comme confesseur de la foi, un grand éducateur des hommes, un prédicateur de justice, de piété et de compassion ».Passons maintenant quelques moments à considérer l’influence intellectuelle de Newman.La plupart des écrivains subissent un déclin après leur mort.Ceux qui y survivent semblent destinés à une renommée permanente dans l’histoire.Newman n’était pas une exception à cette règle.Vu que les préjugés de son temps étaient si grands, il était bien remarquable que son influence fût si considérable.L’explication se trouve dans la reconnaissance générale de sa grandeur intellectuelle.Néanmoins, après sa conversion surtout, il souffrit le dénigrement et la critique pendant sa vie et après sa mort.Dans plusieurs milieux intellectuels, ses écrits furent négligés et aujourd’hui même leur signification est inconnue de beaucoup de gens.Mais malgré cela, son influence est plus répandue aujourd’hui que jamais et elle continue à s’étendre.Maintenant que nous le voyons dans la perspective historique enchâssé comme une des grandes figures intellectuelles de la littérature anglaise, nous nous demandons pourquoi il n’é- 528 LA NOUVELLE RELÈVE tait pas toujours apprécié par tout le monde.La seule raison ne se trouve pas, je pense, dans ces préjugés dont je viens de parler.On peut en trouver encore une cause.La vie des grands hommes, surtout la vie des artistes, des poètes et des musiciens est un exemple pathétique qu’ils n’étaient guère appréciés par leur propre génération.Le public est très crédule et moindre est le nombre de ceux qui savent distinguer le vrai du faux.Newman présentait les plus hauts caractères d’une grandeur absolue.Il était sans aucune prétention, entièrement simple et profondément sincère dans tous les sujets qu’il discutait.Toujours, il exposait plus clairement le cas de son adversaire que celui-ci ne pouvait l’exposer lui-même.Il détestait les faux-fuyants, les exploiteurs, les plagiaires.La vérité était son seul guide.Ces qualités-là n’étaient pas de ce genre qui l’aurait rendu populaire pendant sa vie.Mais il n’avait aucun désir de l’être ni de s’imposer au public.Il aimait la solitude, et la tranquillité d’une conversation avec des amis intimes.Voilà pourquoi il était profondément heureux avec sa communauté à Egbaston.Son penchant à la solitude est une raison de plus pour n’être pas plus acclamé pendant sa vie.Il était à la mode en certains milieux scientifiques pseudo-intellectuels du dix-neuvième siècle de le considérer comme le défenseur d’une cause perdue, une figure romantique, qui passait sa vie dans un monde imaginaire de saints et d’anges. LE CARDINAL NEWMAN 529 Même la musique de sa prose portait quelques-uns de ses contemporains à soupçonner que cette musique voilait des réalités désagréables.Pendant le dix-neuvième siècle, l’esprit scientifique était encore matérialiste en ce qu’il considérait la matière comme dernière réalité et la matière interprétée d’une façon très élémentaire.On soupçonnait particulièrement la métaphysique revêtue d’un beau langage.Car cette époque-là était obsédée par la révérence pour la métaphysique allemande et l’on a peine à croire que la vérité philosophique put être présentée avec la beauté qui caractérise tout ce que Newman a écrit.La domination de la pensée prussienne, comme le père Cardiff l’a démontré dans un article récent, a persisté jusqu’au début de la guerre de quatorze et dans certains milieux encore davantage.Newman, au contraire, était l’héritier de l’école scolastique.Il n’a jamais subi l’influence des philosophes allemands.Quoique les sujets qu’il traitait fussent des problèmes religieux de l’Angleterre de son temps, c’est un indice de sa grandeur, qu’il leur donnât toujours une importance universelle.Il possédait le pouvoir de projeter sa pensée dans le futur.Par un don mystérieux, il prévoyait le cours des événements qui allaient se dérouler après sa mort, non pas en détail, mais il prédisait l’influence qu’ils exerceraient sur l’âme des hommes.Comparez cela à l’optimisme facile de la plupart de ses contemporains ! C’é- 530 LA NOUVELLE RELÈVE tait, comme par une progression inverse, que Newman concevait les désastres du vingtième siècle, aussi clairement qu’il comprenait les événements du passé.Il pouvait anticiper, en imagination, les années tragiques, que nous traversons aujourd’hui, d’une façon presque vivante qu’il décrivait les événements agités du quatrième siècle.En un mot, il possédait le génie interprétatif de l’histoire, et par son esprit clairvoyant, le passé, le présent et le futur étaient mis au point.La synthèse récemment faite par le Père Pryzwara montre que dans ses nombreux écrits, on peut retracer un thème général dans lequel le conflit entier de la nature et de la grâce est traité.Newman nous guide parmi les événements transitoires de l’histoire qui voilent, parfois, la réalité et il nous fait discerner, de la clarté de sa pensée, la vraie nature de la destinée de l’homme comme membre du corps vivant du Christ.Comme Christopher Dawson l’a récemment écrit : « Deux périodes ne peuvent pas être plus dissemblables que celle de l’âge victorien qui a produit le génie de Newman et l’époque qui a amené la guerre et les idéologies totalitaires.» Mais plus on considère la pensée de Newman, plus on la trouve liée à la nouvelle situation dans laquelle se trouvent les chrétiens d’aujourd’hui.Newman fut le premier penseur dans le monde anglo-saxon qui réalisa entièrement la nature du sécularisme moderne, et le changement énorme qui se développait, cependant qu’un siècle devait s’écouler avant que ce LE CARDINAL NEWMAN 531 changement ne produise sa récolte de destruction totale.Il croyait que c’était sa vraie vocation de résister, de combattre les forces du monde qui se réunissaient contre la foi chrétienne elle-même.Ce fut sa pensée dominante depuis le commencement jusqu’à la fin.Ce fut dans ces termes qu’il parla à Rome quand il devint cardinal et ce pressentiment d’une crise mondiale imminente occupait toujours une place prédominante dans ses écrits.C’était cet esprit de prophétie et non pas la théorie de la voie moyenne anglicane ou l’intérêt romantique du catholicisme au moyen âge qui fut l’inspiration du travail de Newman pendant les douze ans qu’il dirigea le mouvement d’Oxford.Derrière la respectable façade de progrès du dix-neuvième siècle, il vit le mystère de l’iniquité souffrant pour sa naissance et tordant la terre dans ses convulsions.Aucun auteur moderne n’a pensé plus que Newman aux conditions d’action spirituelle et de l’incommensurabilité des lois qui gouvernent le monde d’activité humaine et séculaire qui est le monde d’une part, et d’autre part le monde invisible, celui de la réalité spirituelle.Au-dessus de tout, Newman était absolument convaincu que tout ce qui était important dans le monde spirituel et par conséquent réel, est toujours le travail d’un petit nombre.« Il n’y a pas de plus grande illusion que de supposer qu’un grand nombre doit être forcément plus fort 532 LA NOUVELLE RELÈVE qu’un petit nombre.Ce n’est pas le pouvoir matériel, l’influence ou l’habilité qui comptent.Sous le souffle de l’Esprit, c’est par les moyens de la minorité, des inconnus, des faibles que les raisons divines de l’histoire se réalisent.» En sortant d’Oxford, qu’il aimait tant, Newman alla sans crainte dans le monde, abandonnant tout, pour y porter son message au delà des confins de sa propre université et de son propre pays, avec une joie et confiance provenant de sa loyauté au Vicaire du Christ.Sa renommée est maintenant répandue dans le monde entier, mais néanmoins c’est à Oxford que son cœur demeura et Oxford le considérera toujours parmi ses fils les plus grands et les plus aimés.Robert Wilberforce Abonnez-vous à LA NOUVELLE RELEVE • Voyez en page 570-571 l’annonce des primes offertes à ceux qui s’abonnent immédiatement. LES AMBIGUITES NATIONALES i L’ordre des nations, y compris les nationalités soumises à un Etat qui n’est pas ou n’est pas que le leur, repose sur des anomalies; en prenant le mot en un sens général, on pourrait dire que les minorités sont en majorité.En effet, la nation-Etat parfaite, qui ne comprend aucune minorité et qui, en même temps, comprend tous ses nationaux, est une exception, si toutefois elle existe.Mais l’idéal suffit à opérer bien des maux.Ce qui complique le cas, c’est que les structures formelles elles-mêmes — c’est-à-dire, les types de rapports qui relient les nationalités d’un même Etat l’une à l’autre et à cet Etat même — sont d’une grande variété : « minorité », « subjection », « nationalité prédominante », « fédéra- tion », etc., n’ont pas le même sens selon qu’on en applique le concept à tel cas ou à tel autre.Vu l’ambiguïté du terme « nation » et la fréquente indétermination du status national des groupes de population, ainsi que l’aspect bariolé de la géographie des nations et la difficulté de leur délimitation mutuelle, il n’y a pas lieu de s’étonner de ce que tout nationalisme renferme, à l’état de germe au moins, un impérialisme inavoué.Ce qu’on appelle parfois, surtout chez les catholiques, le « nationalisme exagéré », n’est, à vrai dire, que le nationalisme tout court se déployant [633] 534 LA NOUVELLE RELÈVE sur le plan de la réalité — si, par nationalisme, on entend, non pas la volonté de conserver et de cultiver une nationalité (ethnico-linguïstique) mais le postulat d’ériger toute nationalité (ou telle nationalité donnée) en Etat souverain qui embrasse la totalité de ce groupe national.On ne peut être nationaliste ukrainien sans vouloir démembrer la nation russe, ni nationaliste russe sans nier la nation ukrainienne.La Serbie, s’engageant dans son conflit avec l’Au-triche-Hongrie, se proposait de libérer ses frères de race et, par là même, s’incorporer et assimiler des populations croates.L’anschluss visait à la réalisation de l’unité allemande et, uno actu, à la suppression de la nation autrichienne.1 La cession des Sudètes à l’Allemagne 1 Une réponse univoque (dans un sens ou l’autre) à la question « les Autrichiens sont des Allemands ou non ?» est nécessairement arbitraire et ne fait que projeter illégitimement un parti pris politique sur le champ des affirmations de faits.Il est impossible d’entrer ici, même rudimentairement, dans le labyrinthe d’aspects qui se rattachent à ce problème.Notons, en passant: a) que la nationalité allemande est particulièrement « plastique », susceptible de prendre de multiples empreintes différentes; b) que le processus d’un détachement relatif des Autrichiens-allemands du corps commun des « Allema-.gnes » remonte à des origines historiques beaucoup plus anciennes que l’expulsion de l’Autriche de la Confédération allemande, en 1866; c) qu’en tout cas la prohibition de l’anschluss par les vainqueurs de 1918 fut, dans le cadre des principes par eux préconisés, un acte illogique et arbitraire.(M.Seton-Watson, grand patron des nationalismes slave et roumain, avait posé l’anschluss comme corollaire inévitable du démembrement de la monarchie des Habsbourg — œuvre à laquelle il consacrait sa vie — dans un livre paru en 1916.) LES AMBIGUÏTÉS NATIONALES 535 a été incompatible avec le maintien de l’indépendance tchèque.Y a-t-il une nation tchécoslovaque; une nation britannique; une nation catalane ?Ne pourrait-il pas y avoir une nation espagnole-américaine; une nation Scandinave; une super-nation pan-slave ou pan-teutonique ?Une curieuse « minorité » de l’empire autrichien (1804-1918), c’était des groupes de population soit bilingues ou polyglottes, soit même allemands ou slaves au sens purement ethnique, mais dont la loyauté politique était conçue entièrement en termes dynastiques et « autrichiens » et qui manquaient de conscience nationale proprement dite (allemande, tchèque, slovène, etc.).De tels éléments étaient nombreux, par exemple, en Moravie, où (contrairement à la Bohême) Allemands et Tchèques vivaient extrêmement entremêlés et où l’Eglise conservait une emprise très forte sur les âmes.Il existe, à ma connaissance, des éléments analogues au Canada et en Belgique ; moins, peut-être, en Suisse, où les nationalités se conservent à l’état nettement distinct et cependant (mais cela tient à d’autres raisons) vivent dans une harmonie à peu près parfaite.La communauté nationale, surtout « minoritaire », se renforce et se perpétue quelquefois en s’identifiant ou se rattachant à un principe de cohésion religieux (les Juifs, les Irlandais) ; la communauté religieuse, à son tour, peut déterminer une conscience d’unité culturelle et même politique et avoir, en quelque sorte, raison de « nationalité » 536 LA NOUVELLE RELÈVE (plusieurs sectes du Moyen-Orient; les musulmans de l’Inde).La société humaine ne se compose donc pas de nations, — au sens de nationalité ethnico-politique, — de la même façon nette et distincte dont elle se compose d’individus ou, si l’on veut, d’Etats souverains.Le tableau des nationalités est pleine d’interpénétrations, d'ambiguïtés, de zones crépusculaires.Il s’ensuit que la conception du nationalisme (en tant que principe universel), la conception d’un ordre « juste » ou « naturel » de nations-Etats, est, en fait et en théorie, une pure utopie.Il ne peut y avoir un ordre des Etats ni des frontières dans lequel n’entre pas, dans une large mesure, le facteur de l’arbitraire, de la contingence et de l’accident historique.1 Prétendre en « épurer » le corps du genre humain, c’est (comme pour les autres entreprises d’un pseudo-rationalisme naturaliste en quête de « principes évidents » qui généralement s’avèrent illusoires) pousser l’arbitraire à son extrême limite.II Le principe de la nation-Etat comme forme politique universelle, le postulat de l’auto-détermination ethnique, la haine de tout empire comme 1 L’ordre « wilsonien » établi en 1918-1919 ne fait pas exception.Ce « retracement » de la carte de l’Europe centrale est cependant exceptionnel par l’absence de sagesse qu’il trahit et surtout par les infractions brutales aux « principes » messianiques dont ses malheureux auteurs s’étaient faits les prophètes, infractions qu’il leur était impossible d’éviter, eussent-ils même été des génies. LES AMBIGUÏTÉS NATIONALES 537 tel et de toute hétérogénéité nationale au sein d’üne communauté souveraine ne constitue, précisément, qu’une spécification de la manie, stigmate du primitivisme moderne, de vouloir exclure le contingent du tissu de la vie et ordonner les cadres de notre existence par des moyens de grossière simplification intellectuelle mis à la disposition d’une toute-puissance humaine naïvement usurpée.Signalons que les correctifs modernes apportés à la conception de la nation-Etat, tels l’« internationalisme » (ce qui veut dire dans sa forme conséquente, la panacée de l’Etat unique ou « mondial ») et l’idée des « fédérations régionales * (Paneuropa, etc.) sont entièrement figés au même plan de simplisme mécaniste et ne représentent que de monstrueuses enflures du monisme national.Pour l’internationalisme tant que pour le soi-disant fédérationisme, les nations restent des unités juxtaposées, auxquelles serait imposé, désormais, un principe d’unité « supérieure », artificiel et inorganique.Sans doute, l’artificiel et la violence ont leur rôle dans la formation historique des sociétés, pétries par l’action consciente de chefs puissants autant que par maintes autres forces hors de leur influence; sans doute, l’intervention « inorganique » contribue à l’organisation des rapports sociaux.Mais ce qui distingue les plans des Genghis-Khans modernes — communistes, démocrates ou fascistes —, c’est leur outrecuidance dépassant toute mesure et 538 LA NOUVELLE RELÈVE l’hybridité des « solutions universelles » (du social engineering, pour laisser parler la laideur expressive de leur langage même) qui les anime.A la différence des grands conquérants des époques moins déchues, ces planificateurs commencent toujours par une supposée conquête du monde et, méprisant les desseins de moindre envergure, s’obstinent à assurer le bonheur de tous.A vrai dire, la conception de la nation-Etat, elle-même, est déjà trempée dans cet esprit et doit être interprétée comme une première ébauche, une phase préparatoire de l’« unité mondiale ».La nation-idole de la démocratie libérale « représente » l’humanité homogène et « intégrée » dans une « unité volitive » actuelle ; le schéma des « nations libres » est fait pour satisfaire les exigences de l’idéologue humanitaire, ce puritain sans Dieu, qui, lui, est « au-dessus » des nations mais les désire toutes «libres » de se déployer à leur aise sans que l’une puisse gêner l’autre.Nationalisme et internationalisme s’accordent parfaitement dans leur culte de l’homogénéité et leur hostilité envers toute limitation intrinsèque des aspirations humaines, par une reconnaissance intime (et non seulement verbale) de réalités étrangères au sujet donné.Que l’homme soit refermé sur son monde national uniforme, sinon qu’il se rende compte de son identité foncière avec l’homme des autres mondes nationaux unifoi’mes — « homme commun » comme lui (pourvu qu’on ait exterminé les hobe- . LES AMBIGUÏTÉS NATIONALES 539 reaux, dabimyos, etc., discordants), nourri des mêmes conserves alimentaires et « culturelles » que lui, sensible aux voluptés de la T.S.F.et de la bombe atomique tout comme lui.Le nazi qui se croit appelé à racheter l’humanité en vertu de sa race supérieure, destinée par loi de nature à assujettir les autres ; l’« isolationniste » pour qui son monde national est le monde; l’internationaliste qui ne sait rien des autres nations et ne s’y intéresse pas non plus, mais qui sait qu’elles ressemblent à la sienne comme un œuf à l’autre et que si chacun savait cela il n’y aurait plus de querelles (génératrices de «gaspillage»); le communiste qui substitue à l’humanité la classe des prolétaires aides-machine, dont la diversité linguistique importe aussi peu que la diversité des « manières d’adorer Dieu » en démocratie classique, tolérante et pro-religieuse — ces types-là sont tous, fondamentalement, citoyens d’un même empire spirituel.III Le nationalisme « impérialiste » — le nationalisme « d’en haut » qui anime souvent les nationalités « dominantes » — et le nationalisme « séparatiste » — le nationalisme « d’en bas » qui agite souvent les « minorités » — traduisent le même état d’esprit : l’infatuation pour une identité entre la masse compacte multipliant un type humain homogène et la personnalité collective de l’Etat; la recherche de ce qu’exprime la formule 540 LA NOUVELLE RELÈVE « être entre nous » ; l’aversion pour l’altérité linguistique et culturelle comme telle; la haine de tout contact intime avec une empreinte humaine étrangère.Dans le premier cas, on parle de « défense de l’Etat », de « conservation nationale » ou d’« épuration », dans l’autre, de « libération » ou de « réunion » ; mais la vision qui soustend ces efforts mutuellement hostiles est essentiellement la même, et les rôles peuvent aisément s’intervertir.Dans la Hongrie « libérale », la « Grande Hongrie » qui constituait une moitié de la monarchie danubienne d’avant 1918, on poursuivait la « magyarisation » des « nationalités » (c’est-à-dire, des « citoyens de langue étrangère » qui formaient bel et bien cinquante pour cent de la population) avec le même accent, quoique plus énergiquement, que la campagne contre l’alcoolisme, la tuberculose et les maladies vénériennes.Si une partie des Slaves (et Valaques), surtout catholique, inclinait, par contre, vers la conception d’une « Grande Autriche » fédérative et supranationale qu’appuyait l’archiduc François Ferdinand, le reste caressait des rêves nationalistes qui comportaient un démembrement de la monarchie des Habsbourg et l’établissement, à sa place, d’« Etats nationaux » soit nouveaux, soit provenant d’un agrandissement des petits Etats limitrophes.Ceci devait se réaliser en 1918.Or, les Etats nationaux « de succession » ne faisaient, en somme, qu’étendre le système nationaliste hongrois sur les ruines de l’archaïque Autriche LES AMBIGUÏTÉS NATIONALES 541 - qui n’avait pas connu de « nation d’Etat » (mais qui s’était abaissée, dès 1871, en un instrument de l’«hégémonie » magyare en Hongrie et de la prépondérance prussienne en Europe).La « Grande Roumanie » ne se distinguait de la « Grande Hongrie », à laquelle elle « succédait » en Transylvanie (et d’autres territoires), que par son administration considérablement plus corrompue ; la « Tchécoslovaquie », au contraire, était mieux gouvernée que l’ancienne Hongrie (ce qui tenait à sa tradition bureaucratique autrichienne), mais elle constituait un « Etat national » encore plus « injuste » au point de vue ethnique, les Tchèques ne dépassant pas une moitié et la prétendue « nationalité tchécoslovaque », deux tiers de la population; en ce qui concerne la « Yougoslavie » *, les Croates, dorénavant autonomes sous le régime hongrois 1 2, devenaient su- 1 t Yougoslave » signifie « Slave du Sud », c’est aussi peu le nom d’une nation que « tchécoslovaque ».La désignation officielle du nouvel Etat fut, de 1918 à 1929, « Royaume des Serbes, Croates et Slovènes ».Les Serbes (peuplant aussi des parties de la Bosnie, la Croatie et l’ancienne Hongrie du Sud) sont orthodoxes; les Croates (vivant en Croatie, Dalmatie et Bosnie) sont catholiques; la langue des deux nationalités est presque identique, leurs types de civilisations sont très différents et elles ne s’aiment guère.Les Slovènes sont catholiques; leur langue est plus éloignée de la serbe, mais ils sont moins frondeurs et belliqueux que les Croates.L’actuel régime de terreur communiste unit en une fraternité de martyrs les catholiques restés fidèles et les nombreux orthodoxes qui adorent toujours le Christ au lieu de Staline.2 La Croatie, « pays annexe » de la Couronne de saint Etienne, jouissait, comme seule nationalité sous le régime hongrois (1867-1918), d’une autonomie territoriale et . 542 LA NOUVELLE RELÈVE jets d’une « Grande Serbie ».Toutefois, on était encore loin du système plus avancé, nazi, communiste ou « démocrate », des années récentes et présentes : celui d’assurer la « pureté » — on serait tenté de dire, la « propreté » — nationale moyennant l’expulsion, avec spoliation totale et extermination partielle, de vastes populations autochtones.1 IV Hâtons-nous d’admettre qu’il existe un correctif démocratique de la conception de l’Etat national, en vertu duquel elle semble s’éloigner du nationalisme « exclusif» et se rapprocher de la conception de l’Etat supranational.C’est le principe des « droits des minorités », stipulé comme obligatoire pour les Etats « successeurs » de l’Europe centrale.(Pour ce qui concerne son application pratique dans cette région, la Tchécoslovaquie de 1919-1938 se distinguait, en tout cas, d’un « self-government » amplement mesuré, mais souvent outrepassé par les tracassiers et chauvins maîtres de la Hongrie.A la différence des Serbes, les Croates étaient pour la plupart fanatiquement dévoués à Vienne.1 La formule des nationalistes tchèques, selon laquelle les Allemands de Bohême et de Moravie (y compris la petite Silésie autrichienne, puis tchécoslovaque), se chiffrant par 3 à 3% millions vers 1938, ne seraient pas une nationalité autochtone mais une race d’« hôtes » et surtout d’c intrus », est un des plus stupides mensonges que le génie nationaliste a jamais sécrétés.Voir sur ce sujet le brillant livre « La Lutte des Allemands et des Tchèques » (paru, clans ces deux langues, en 1928) par Emmanuel Raidi, professeur réputé à l’université tchèque de Prague, ami personnel du président Masaryk. LES AMBIGUÏTÉS NATIONALES 543 favorablement des autres « vainqueurs » 1 ainsi que de l’ancienne « Grande Hongrie ».) La « protection des minorités », quelle que soit la forme qu’elle prend selon le cas concret, semble sans doute renfermer des éléments d’une solution viable.Que les « droits des minorités » soient reconnus et respectés, c’est pour le moins de beaucoup préférable au système nationaliste dépourvu de ce correctif.Néanmoins, la phraséologie même laisse deviner qu’il s’agit toujours, ici, d’un « correctif » : en d’autres termes, d’une construction qui ne sort pas du cadre de la conception nationaliste, dont elle est destinée seulement à adoucir les rigueurs.L’état de « minorité » s’assimile à un état d’infirmité et d’anomalie, auquel, cependant, on veut bien accorder la tolérance et la protection au lieu de mettre hors la loi ceux qui s’en trouvent atteints et de châtier leur faute par la persécution ou la « liquidation ».Un Etat entaché de minorités nationales rappelle un homme dont le 1 L’Italie était exempte de ladite obligation.L’oppression des 200.000 Autrichiens-allemands peuplant la zone septentrionale du Tyrol du Sud annexé fut sévère déjà sous le régime libéral-démocratique et devint atroce après la prise du pouvoir par le fascisme.La Turquie kéma-liste, après avoir résolu en partie le problème des Grecs dont la présence souillait la pureté de l’Asie-Mineure par le moyen le plus énergique et le plus simple, c échangea » le reste contre les Turcs qui gâtaient l’esthétique raciale de la Thrace grecque — devançant en cela Hitler-Mus-solini-Staline-Benesh.La Pologne prit la peine, en 1935, de répudier officiellement l’obligation de respecter les « droits des minorités ». 544 LA NOUVELLE RELÈVE visage est défiguré par des boutons.Ou encore, la présence d’une minorité au milieu de « la nation » pourrait-elle évoquer l’image d’un corps étranger dans l’organisme.L’État est défini, en principe, nation « dominante » ; secondairement, il s’y glisse des minorités.Les « Etats successeurs » de 1919 étaient affligés de « minorités nationales » ; l’Autriche impériale et la Suisse — malgré la disproportion numérique des diverses nationalités — ne connaissaient pas de « minorités », parce qu’elles ne connaissaient pas de « nation d’Etat ».Le concept de minorité au sens national est calqué, en quelque sorte, sur le modèle du concept de minorité dans l’ordre des partis politiques.Selon le schéma classique de la démocratie constitutionnelle, le parti qui se trouve, au moment donné, en majorité — vu qu’un nombre plus grand d’électeurs s’est rallié à l’« opinion » qu’il représente qu’à celle du parti opposé — exerce le pouvoir, tandis que « la minorité », en pourvoyant à la critique du gouvernement, attend le jour où, ayant « convaincu » un nombre suffisant de citoyens de la justesse de sa position, elle deviendra, à son tour, majorité et parti gouvernemental.Quel que soit le degré dans lequel ce schéma, même par rapport à son domaine propre, est illusoire, il y est sans doute applicable en une certaine mesure, alors que son application aux relations entre les nationalités est entièrement fictive et du pur verbalisme.La minorité natio- LES AMBIGUÏTÉS NATIONALES 545 nale d’aujourd’hui n’est en aucune façon la majorité de demain.C’est pourquoi « minorité » connote ici un stigmate d’infériorité.On ne peut échapper à celui-ci qu’en renonçant à un caractère que les hommes en général chérissent, et à bon droit, comme une possession particulièrement importante et digne de leur attachement.L’individu ne peut simplement, à force d’être « convaincu » par des « arguments », quitter le camp minoritaire (au sens national) pour se ranger du côté de la majorité; le «changement de nationalité » implique une profonde transformation de l’être humain dans une de ses spécifications fondamentales.Le jeu des majorités et minorités présuppose, en démocratie constitutionnelle, une vive conscience d’unité sous-jacente; lorsque cette conscience s’efface et que la loyauté envers le « parti » devient souveraine (c’est-à-dire, acquiert la primauté sur le patriotisme présupposé), le système cesse d’être viable.Or, la nationalité constitue précisément — et surtout, posé l’axiome nationaliste — cette communauté primordiale et constante que le parti ne doit pas être, sous peine de rendre le fonctionnement du système impossible.Le rapport des nationalités ne peut donc pas être établi, à moins qu’on ne veuille cacher la réalité sous une fiction, sur des bases électorales: le résultat du vote serait à peu près toujours acquis d’avance et ce serait toujours le même « parti » qui primerait (to outvote) l’autre.Etant donné (en termes statis- 546 LA NOUVELLE RELÈVE tiques) une « minorité » nationale importante et consciente de soi, le « problème national » ne peut jamais être « résolu » à partir de la conception selon laquelle la « majorité » nationale s’identifie à l’Etat et le gouverne sans conteste, tout en accordant à la « minorité » une protection spéciale et à ses membres, en tant qu’individus, des « droits de citoyens » normaux.La loyauté patriotique de la « minorité » ne pourra être assurée que s’il lui est possible d’apprécier la communauté souveraine comme « son » Etat autant que celui de la « majorité ».C’est chose difficile en général : la Suisse est le seul pays que je sache, à notre époque, où le postulat est réalisé à un degré voisin de la perfection ; c’est impossible d’emblée pour ce qui est de l’Etat national.(A suivre) Aurèle Kolnai Abonnez-vous à LA NOUVELLE RELEVE • Voyez en page 570-571 l’annonce des primes offertes à ceux qui s’abonnent immédiatement.i CHRETIENS DES PREMIERS TEMPS On s’en voudrait d’enlever une espérance au cœur de quiconque : notre temps n’en est point si prodigue ! Pourtant, je dois le dire, ceux-là me paraissent vivre moins d’espoirs que de chimères qui attendent de quelques conférences l’achèvement de tous les malheurs de l’homme et l’instauration d’un édénique bonheur.Depuis qu’Adam vit aux mains de l’archange, luire l’épée de feu des justices divines, le Paradis n’est plus sur terre et il n’appartient pas à l’homme d’en instituer quelque faux semblant.L’historien qui considère les circonstances où a éclaté le second conflit mondial n’a pas besoin d’être prophète pour discerner les causes de trois ou quatre conflits probables dans l’état présent du monde, sans parler de troubles sociaux et de convulsions diverses dont il serait bien surprenant que nous évitions les erreurs.Les deux guerres qu’ont connues nos générations ne sont pas des guerres comme les précédentes, comme 1870-1871 par exemple; elles sont les signes et les premiers actes d’une tragédie dont le dénouement ultime se laisse deviner à peine, mais qui a chance de durer longtemps.On peut comparer ce qui se passe pour nous à l’énorme phénomène historique, si mal étudié, que furent les grandes invasions barbares du Ve siè- [647] 548 LA NOUVELLE RELÈVE cle.Bien sûr les conditions ne sont plus exactement les mêmes en nos jours qu’en ceux d’Olibrius et de Romulus Augustule.Mais avec une société exsangue et frénétique, un ordre dont l’équité n’assure plus les assises, une carence spirituelle et morale partout visible, nous avons bien des points de comparaison.Sans doute, s’agit-il pour nous, beaucoup plus qu’un déferlement à travers les terres, de ce que Ortega y Gasset appelle « l’invasion verticale des Barbares », d’une sur-rection soudaine des forces profondes et redoutables du non-civilisé, de la brute et du robot.Mais le résultat historique sera le même : les bases l de notre société changeront.Des écroulements terribles sont inévitables et c’est dans plusieurs siècles qu’un équilibre se fera.Dans combien de temps ?Nul ne le sait.Ces grands phénomènes où s’effondre et se renouvelle la civilisation sont peu compréhensibles à qui en est le témoin et l’involontaire acteur.C’est seulement dans l’histoire qu’ils prennent leur signification.Que découvrait de l’avenir le Gallo-Romain du Ve siècle qui voyait rouler sur ses biens les hordes envahissantes ?Encore plus malaisé est-il de proposer un délai à ces événements.C’est en 405 qu’ont débuté les invasions; ce n’est que vers 800 que l’équilibre se rétablit, tant bien que mal, avec Charlemagne, et ce n’est pas avant 1100 qu’une authentique civilisation put fleurir.Et quant à prévoir ce qui peut sortir d’événements si énormes, c’est un jeu de CHRÉTIENS DES PREMIERS TEMPS 549 l’esprit passionnant, mais qui n’a guère pour bases qu’hypothèses.A la façon d’Aldous Huxley, nous pouvons tous rêver les anticipations du « Meilleur des mondes » ; rien ne nous prouve qu’il en ira ainsi.Le contemporain d’Alaric et de Théodoric avait autant de mal à imaginer le monde qui naîtrait sur les ruines de Rome: pouvait-il prévoir la civilisation chrétienne féodale, la cathédrale et la croisade ?Nos ignorances sont aussi grandes et notre faiblesse à percer la nuit des tragiques demains.C’est là, nous répond-on avec un réaliste sourire, rêverie d’historien en délire, abusé par les fausses similitudes où se plaît Clio ! On a toujours parlé de « tournants de l’histoire » et, au total, le monde va son bonhomme de chemin, en dépit de tous les auteurs d’Apocalypse ! Ecoutez donc ce que, fort d’une expérience admirable d’anthropologiste et de préhistorien, dit le P.Teilhard de Chardin : « Depuis vingt ans nous essayions de garder l’espoir que nos troubles n’étaient que les dernières manifestations d’un ouragan qui avait passé.Il faut maintenant nous rendre à l’évidence que l’humanité vient d’entrer dans ce qui est probablement la plus grande période de transformation qu’elle ait jamais connue.Le siège du mal dont nous souffrons est localisé dans les assises mêmes de la pensée terrestre.Quelque chose se passe dans la structure générale de la conscience humaine.C’est une autre espèce de vie qui commence.» 550 LA NOUVELLE RELÈVE Le savant jésuite, le découvreur de Yhomo pe-Jcinnensis va bien plus loin que le modeste historien du précédent paragraphe.Ce n’est plus une forme de civilisation qui, selon lui, touche à son déclin, c’est une étape de l’humanité qui s’achève.Ou peut-être faut-il admettre que les divisions, auxquelles nous attachons tant d’importance, seront nulles et non avenues pour l’historien du dixième ou quinzième millénaire.Cette vue est, à la réflexion, moins déconcertante qu’elle ne paraît d’abord.Le premier stade de la « civilisation » humaine correspond aux siècles où nos lointains ancêtres n’avaient à leur disposition que la hache en pierre taillée, simple prolongement de la main.Dès l’heure où l’homme sut fabriquer une arme, faire tourner un moulin, naviguer sur la mer, une autre forme de civilisation apparut, radicalement différente.C’est celle-là qui, aujourd’hui, s’achève.Car, à dater du jour où l’homme a commencé à mettre les forces de la nature à son service, — et nous ne sommes encore qu’au commencement ! — les bases de sa vie se sont trouvées changées.La machine, encore balbutiante, est appelée à bouleverser entièrement les conditions de la vie, notamment en changeant les fondements du travail.Quelles conséquences sociales et politiques résulteront de transformations aussi radicales ?Quelle « civilisation » en naîtra ?Tel est le problème que pose le P.Teilhard de Chardin.C’est peut-être plus qu’une étape de l’histoire qui, avec nous, s’achève; une CHRÉTIENS DES PREMIERS TEMPS 551 < étape des temps géologiques.Nous assistons peut-être à la fin de la préhistoire, première étape du quaternaire.On m’accordera que la vision apocalyptique dépasse ici l’imaginable ! Il n’en reste pas moins que, dans cette « autre espèce de vie qui commence », un certain nombre de valeurs devront survivre, que nous considérons comme indestructibles.Il est une certaine conception de l’homme que les pires barbaries et les catastrophes historiques ne sauraient annuler parce que nous savons qu’elle représente un sommet, l’archétype même de la condition humaine.L’image temporelle de Jésus, telle qu’elle apparaît dans l’Evangile, est le modèle de ce qu’on peut entendre par cet archétype humain.A moins de sombrer dans des abîmes sans fond, il n’est pas possible que l’humanité laisse abolir cette image.Le problème est de savoir comment, à travers les épreuves des destins, nous et ceux qui nous suivront sur terre, nous aurons à la protéger, à la transmettre.Un exemple nous est donné par ces chrétiens du Ve siècle qui ont été les témoins des grandes épreuves et ont préparé les voies du salut.Sous le titre Le Christianisme et la fin du monde antique, ont été groupés études et textes, également de grand intérêt, sur ces témoins d’un monde perdu.Saint Jérôme, saint Paulin de Noie, saint Augustin, saint Germain d’Auxerre, saint Sidoine Apollinaire, saint Salvien, saint Léon-le-Grand, et d’autres, ont su porter sur les événe- 562 LA NOUVELLE RELÈVE ments qu’ils traversaient, un jugement totalement chrétien.Leur dessein apparaît clair; il est double: d’une part désolidaiûser le christianisme des formes périssables d’une société en marche vers l’abîme; utiliser les circonstances pour en tirer des leçons de discipline, de perfectionnement, de formation intérieure, afin que la semence chrétienne, même rare, même fragile, puisse germer à travers les siècles et faire surgir, après la tourmente, des arbres nouveaux.L’idée de ces Pères est que les maux matériels ne sont rien si l’âme n’est pas atteinte, mais que la désagrégation est sûre d’une société qui a laissé le mal proliférer en soi.« Toi qui pleures sur tes campagnes en friche, sur tes appartements abandonnés, sur les galeries en ruines de ton château incendié, n’aurais-tu pas lieu de pleurer sur des pertes plus directes encore, si tu pouvais voir la dévastation faite au profond de ton cœur, ton éclat recouvert par une poussière épaisse et l’ennemi déambulant dans la forteresse de ton âme conquise ?» Ainsi écrivait, aux environs de 416, un poète inconnu d’Aquitaine, dans son Carmen de Providentia.Cet effort accompli, obscurément à travers des temps difficiles, on sait de quel salaire il fut payé.C’est, en définitive, le christianisme qui .a été, une fois achevée la crise, le mainteneur de la civilisation, et ce n’est pas un vain signe que celui-ci : quand une société nouvelle renaît ce sont des chrétiens qui en sont l’expression la plus totale, la CHRÉTIENS DES PREMIERS TEMPS 553 plus parfaite, qui incarnent l’humanisme de leur t temps, un saint Bernard, un saint Louis de ; France, un Innocent III.! Ainsi se définit un rôle, qui n’est pas commode i à tenir, certes, mais qui apparaît indispensable.Nous aussi, nous aurons à défendre, au milieu de barbaries informes, un idéal et une foi.On dit souvent que, dans les troubles qui nous attendent, , le christianisme devra faire retour à ses origines, : s’enfermer dans les catacombes et peut-être don- ner le sang de nouveaux martyrs.Mais si l’on admet la perspective du P.Teilhard, que sont deux mille ans déjà écoulés depuis la naissance du Christ ?Aux yeux des historiens futurs, ce ne sera qu’une préface, une introduction à de bien autres choses.Le christianisme, lui, durera, alors que nos formes mortelles de civilisation seront allées dans la tombe, et nos efforts, à nous, paraîtront bien balbutiants.Les chrétiens des premiers temps, c’est nous, — nous qui avons à guider ceux qui nous suivent, dans les labyrinthes d’événements catastrophiques, nous qui avons à ensemencer le champ où plus tard, germera la Croix.Puissions-nous, si faibles, si indignes, ne pas nous montrer inégaux à cette tâche, par l’intelligence et par le cœur ! i Daniel-Rops SPIRITUALITÉ ACTION LITURGIQUE OU ACTION CATHOLIQUE ?A laquelle de ces deux actions, un chrétien est-il tenu ?Il est tenu aux deux.Rien ne sert de tergiverser, ou d’ergoter.Il est tenu aux deux.Pourquoi ?Parce qu’il est baptisé et confirmé.Le caractère imprimé par le Baptême et la Confirmation l’ordonne perpétuellement au culte et à l’action.Ce caractère joue chez le chrétien un rôle analogue à celui joué par l’union hypos-tatique dans la personne du Christ.Par cette union de la divinité et de l’humanité, Jésus est voué pour toujours à la gloire de son Père et au salut du genre humain.Par le caractère sacramentel, le chrétien, configuré au Fils de Dieu, est rendu participant de son sacerdoce.Essentiellement donc, il est consacré au sacrifice et à l’apostolat.C’est là toute la liturgie et toute l’action catholique.L’une est inséparable de l’autre.Si l’action catholique oublie de puiser la vie surnaturelle dans le culte liturgique, elle se stérilise et s’épuise elle-même.Si, d’autre part, par impossible, la liturgie cherchait à étouffer son rayonnement extérieur, elle empêcherait la gloire de Dieu et agirait contre sa propre fin.Que le chrétien apathique ou individualiste, que le catholique anxieux d’action et soucieux de technique s’en avisent, tout ira beaucoup mieux ! Encore faut-il que l’on offre à ce chrétien débile et à cet apôtre, un aliment liturgique qui ne soit pas falsifié, ni appauvri.Or de partout montent des plaintes à ce sujet.Ce n’est pas seulement en France que des jeunes et de moins jeunes déplorent l’assoupissement dans lequel sont plongées trop de paroisses, la routine dans laquelle, [654] SPIRITUALITÉ 555 trop souvent, croupit la liturgie — qui devrait être « la source principale du véritable esprit chi’étien.» Quand, par exemple, des fidèles à qui on, a appris comment participer au culte, devant qui on a fait miroiter les beautés de la liturgie catholique, se heurtent, pour ainsi parler, dans leur église paroissiale, à des « messes en noir », et cela à longueur de semaine, ils ne peuvent qu’en être choqués et déçus dans leur effort de rénovation spirituelle.Ce qu’ils veulent, et nous avec eux, ce sont des messes catholiques ! c’est-à-dire des messes qui soient dites en conformité avec le calendrier liturgique.Si au moins on leur découvrait les richesses de la Messe de Requiem.Quand l’année liturgique cessera-t-elle, dans la Province, d’être un déroulement dans les ténèbres ?Hélas ! ce n.’est pas tout.Récemment le pape Pie XII nous avertissait que l’Eglise était menacée de décadence non seulement de l’extérieur, mais aussi de l’intérieur.Il indiquait comme principale cause de cette dissolution interne, l’ignorance religieuse.Comment se fait-il ?Jamais dans l’histoire, nous n’avons possédé plus de moyens, et de plus parfaits, pour dispenser la science religieuse.Qu’attendons-nous pour les utiliser à fond ?Jamais il n’y eut, à notre disposition, une littérature chrétienne plus abondante, plus claire, plus profonde.Combien s’en nourrissent pour en faire profiter tous leurs frères ?Mais si nous commencions par ne pas mépriser les instruments traditionnels ?Ceux que la liturgie nous offrent et qui ont enrichi de multiples générations de chrétiens.Pour prendre un autre exemple : qu’y a-t-il de plus agaçant que ces prières de la Messe du dimanche, interminables et sans lien avec l’actualité, qui aboutissent à une espèce de litanie des saints pour les vivants et pour les morts ?Comme si l’office divin ne comportait pas un Memento des vivants et un Memento des morts ?Comme si la messe elle-même n’était pas la plus excellente et la plus 556 LA NOUVELLE RELÈVE efficace des prières ! La chaire n’a pas été instituée en but de prier pour les morts; elle est une tribune qui doit servir à enseigner les vivants.« Il ne s’agit pas de faire des prières pendant la Messe; il s’agit de faire de la Messe, sa prière ! » Comprenons donc que l’action liturgique et l’action catholique doivent être menées de front, si nous voulons empêcher notre chrétienté de se dissoudre.L.L.LE THEATRE THE ICEMAN COMETH Une pièce d’Eugène O’Neill est un pari dont le dramaturge sort invariablement victorieux.Emperor Jones, ce long monologue; Mourning Becomes Electra, qui transpose dans le cadre de la révolution américaine la triologie d’Eschyle; Strange Interlude, qui se joue aussi bien entre les personnages qu’entre ceux-ci et le public sont autant d’exemples de renversement des règles du théâtre.C’est qu’O’Neill, fils d’acteur, est essentiellement homme de théâtre.Il n’est peut-être même que cela.Il conçoit tout naturellement la vie en fonction de sa représentation.Et si on s’avisait d’exprimer une philosophie de son œuvre, on trouverait des sophismes, des lieux communs; aucune grande pensée et surtout aucune conception cohérente de la vie.Il est beaucoup question de Dieu dans l’œuvre d’ONeill, mais les questions fondamentales ne sont jamais posées et celles qui le sont le sont d’un angle purement théâtral.C’est là la grande faiblesse de cette œuvre si sympathique.Les personnages de Mourning Becomes Electra, les plus dramatiques qui soient dans son œuvre, n’ont aucune profondeur onthologique.Il manque à l’auteur une philosophie et une théologie.Il n’a qu’une psychologie maté- LE THÉÂTRE 657 rialiste et un vague sentiment du divin qui donne un caractère fataliste aux actes de ses personnages.Sa dernière pièce, représentée à New-York, au théâtre Martin Beck, n’échappe pas à ce jugement.The Iceman Cometh a plus que les précédentes des prétentions idéologiques.La conscience est-elle une force ou une faiblesse ?La vérité peut-elle sauver le malheureux déchu qui s’est réfugié dans le rêve et l’alcool ?Cette idée en vaut une autre, évidemment.Mais quelle solution O’Neill donne-t-il au problème ainsi posé ?Dans The Iceman Cometh, il répond par la négative.Il est évident que c’est sa réponse & lui qui compte puisqu’il s’est donné quinze personnages à qui la question est posée et qu’aucun d’eux ne répond.Il est possible d’imaginer la même pièce construite sur la même question posée cette fois à des êtres dont un peut-être saurait répondre.Mais cette pièce ne pourrait être écrite par O’Neill.Dans aucune des pièces d’O’Neill, les personnages ne s’engagent complètement.Si le véritable créateur ne choisit pas ses personnages, ceux-ci naissent cependant de lui.Ils se nourrissent de sa substance, ils répondent à ses pensées secrètes, à ses désirs inexprimés, à une conception qu’il a de Dieu et des hommes.Chez O’Neill, à l’exception peut-être de Minnie, l'Electre de Mourning Becomes Electra, ce sont des rêveurs, des êtres blessés par la vie.Ils souffrent non seulement la vie, mais leurs actes mêmes.Ils sont agis du dehors.Ils n’ont pas de substance.Du point de vue technique, The Iceman Cometh n’est pas une oeuvre marquante.Les personnages vivent dans leur rêve et tour à tour ils trahissent leur secret.Quinze secrets sans intérêt, des secrets d’ivrognes, qui ont péché par omission plutôt que par action.La forme est plutôt celle du monologue interrompu et repris.Survient le commis voyageur qui veut leur rendre la paix et qui les tire un moment de leur stupeur au point de les décider à un acte.Après l’échec de cet acte, ils retombent. 558 LA NOUVELLE RELÈVE Quant au personnage principal il a tué sa femme et cet acte lui a rendu la paix, mais cette paix dont il veut faire participer ses amis, les pochards, est fondée sur 1 un mensonge.La pièce est bien défendue par le groupe du Théâtre Guilde, mais la mise en scène manque d’originalité.R.C.LES LIVRES QUELQUES LIVRES RATÉS Je n’entreprendrai pas la panégyrique d’Octave Aubry, cet historien romancier apparenté à tant d’autres écrivains français.Il vient de mourir, après avoir été élu à l’Académie, et la France n’aura pas de peine à le remplacer.Non que M.Aubry fût un historien beaucoup plus mauvais que les autres : ce que je lui reproche, c’est justement de n’avoir pas été meilleur que les autres et d’avoir frôlé des grands sujets sans paraître s’en rendre compte.Cela n’est jamais permis à un romancier, mais, quand il s’agit d’tm historien, et qui ne manque qu’à demi son coup, on dit de lui qu’en même temps que fort érudit, il était fin lettré.Octave Aubry n’était pas même fin psychologue.Son Histoire du second empire (éditions Simpson) dont je n’ai pu lire que le premier tome, dégoûté que j’étais, aurait pu être un livre merveilleux.Songez qu’il s’agit de Napoléon III, ce dictateur socialisant, qui fut un peu le précurseur d’Adolf Hitler, par bien des côtés — mais non par ce qu’on appelle le côté femme, Hitler n’ayant décidé de rendre hommage à nos sœurs qu’aux portes de la mort et Napoléon, III ayant mené la vie d’un débauché, à peu près toute sa vie, dirait ma tante. LES LIVRES 559 La figure de Napoléon III me semble en elle-même l’une des plus intéressantes parmi celles de chefs d’Etat qui ont gouverné la France, y compris Louis le grand et Napoléon Ior.C’était une sorte de Louis de Bavière (Bain-ville en a donné un joli portrait et qui était d’un écrivain véritable, cette fois), un Louis de Bavière qui, au lieu de flirter avec le gros Wagner et Lohengrin, taquinait la muse utopique ou socialiste.On trouve beaucoup de rêveurs parmi les souverains de la France, mais point d’aussi authentiques que Napoléon III.Je vois Dostoïevski s’emparant de ce personnage, et, songeant à Dostoïevski je saisis encore mieux l'infériorité de la plupart des historiens qui passent à côté des grands sujets.La période même, celle du second empire, se prêtait merveilleusement à des analyses subtiles et fines, dont on ne trouve pas de traces dans le livre d’Octave Aubry.C’était l’aurore du machinisme, si je puis dire et m’exprimer aussi niaisement, c’était le temps où pouvaient se confondre, où se confondaient en effet chez les Saint-simoniens le socialisme et les grandes affaires.Hélas, Octave Aubry ne fait qu’indiquer ce qu’aurait pu développer spirituellement un grand historien qui aurait été aussi, comme il se doit, un grand romancier.Et quel style plat.Mais ces gens se consolent en se disant qu’ils font de la science.Voire.Chaque décade change de théories historiques comme de modes, tandis que les portraits de Louis XIV ou du Régent de Saint-Simon subsistent.Je parle des livres ratés.Comme drôlerie, comme burlesque, celui de Nicolas Mikhailov, la Puissance russe (Grasset) n’est pas précisément raté.C’est le triomphe de la publicité américaine, maniée par un Tartare mal dégrossi.Il n’y a que la Russie, tout est beau, tout est grand en Russie, the greatest in the world.Des âges les plus reculés à nos jours, la Russie n’a produit quasiment que des merveilles.On dirait une annonce de coca-cola, lorsque l’auteur parle de Pierre le grand ou de Staline. 560 LA NOUVELLE RELÈVE Après avoir lu un pareil livre, on se dit: Non, décidément, les Russes qui se lnissent prendre à d’aussi grossiers appâts, ne peuvent être le peuple méchant qu’on nous décrit.Ils sont trop naïfs.Il n’y a pas que les Russes.Les Français ne leur sont pas inférieurs sur ce point.La preuve en est cette Esquisse de la France que nou3 présentent les éditions Parizeau.C’est là à mon sens un livre gênant.En France, tout est trop beau.J’ai remarqué particulièrement l’étude sur le roman français de M.Henri Peyré, l’étude sur la poésie du bon poète, mais plus contestable critique André Spire et l’étude sur la philosophie de Jean Wahl.Pour les études littéraires, je m’en débarrasserai cavalièrement en disant que seul le talent du style, l’esprit, l’ingéniosité, voire le paradoxe excusent un genre aussi vain que la critique.L’Eglise et le monde actuel du père Yves de Montcheuil (Editions du témoignage chrétien) est bien mal écrit, mais songez qu’il s’agit d’un martyr jésuite ou guère s’en faut et d’une âme fort généreuse.J’ai noté des pages sur l’antisémitisme, qui, sans être très neuves, devraient être présentées aux imbéciles qui donnent dans ce travers et cette passion criminelle.La discussion en est saine.Les Editions Mangin nous offrent les perles de l’éloquence religieuse française.Ce ne sont pas des perles ignorées, et, si je n’aime pas à relire Lacordaire ou l’oraison funèbre de Louis de Bourbon, dont je suis trop vieux pour accepter la pompe, il me plaît de relire le père Bourdaloue, qu’on oublie trop.Les arguments peuvent en être démodés, mais cette prose est diablement solide, et quels honnêtes sermons ! Berthelot Brunet LES LIVRES 661 LAUTRÉAMONT Les poètes maudits ont eu leur revanche, c’est une lapalissade que de l’énoncer, ils ont vaincu à ce point que paradoxalement il nous arrive de songer à quelque renaissance de la poésie bourgeoise, cette poésie qui si longtemps, fut toute la poésie de la France.Je veux dire une poésie prudente, une poésie soucieuse des règles, une poésie économe, même lorsque le romantisme nous faisait croire qu’elle était prodigue.Il serait amusant de réhabiliter, sinon les drames, les poèmes réalistes de François Coppée qui enchantaient cet autre bourgeois, ce curé manqué qu’était Jules Lemaître.On cueillerait quelques sonnets de Sully Prud’homme, bien que la tâche ne soit pas facile, j’en> sais quelque chose pour l’avoir tenté.Et surtout, pour ne pas trop effaroucher les conservateurs de la littérature moderne, pour leur donner un prétexte d’exotisme dans le temps, on irait jusqu’à tirer des œuvres complètes de Jean-Baptiste Rousseau et de Lebrun-Pindare des odes qui, après tout, ne sonneraient pas si mal si on les comparait aux pièces de circonstance de Charles Maurras, ces pièces qu’un juge point si niais, Thierry Maulnier, se croyait obligé d’accueillir dans son anthologie.Ce ne serait là que des curiosités, comme ces modes de 1900 dont Paul Morand aux jours heureux de l’avant-guerre faisait un éloge ironique.Les écoles nouvelles ayant décidément vaincu depuis l’autre guerre.Et à ce point que, si on veut encore admirer Victor Hugo, depuis 1930, ce n’est plus la Légende ou les Contemplations qu’on allègue, mais les derniers poèmes, Dieu, la Fin de Satan, scandale pour les critiques universitaires, un scandale qui fit plaisir à plusieurs, les derniers poèmes de Victor Hugo étant la plus belle imagerie (une imagerie un peu puérile comme le grand roman des Misérables) qu’on puisse trouver dans l’œuvre de ce grand homme qui est à l’ori- 562 LA NOUVELLE RELÈVE gine do toute la poésie moderne, autant que Baudelaire ou que Rimbaud.Voilà qu’on célèbre le centenaire du comte de Lautréamont, dont Thibaudet, qui n’avait pourtant pas froid aux yeux et qui faisait volontiers une cour universitaire aux jeunes gens, disait qu’il n’avait guère d’importance.On est toujours bourgeois par quelque côté, surtout si l’on est professeur et conférencier.Qu’aurait dit Assclin de Lautréamont et des numéros de revue que lui consacrent les Français, à l’occasion de son centenaire ?Les Chants de Maldoror sont pourtant un grand livre, peut-être un livre de révolte qui n’est pas tout à fait indigne de Rimbaud, voir de Nietzsche et des poètes sataniques de l’Angleterre.Et songez que ces poèmes révolutionnaires sont écrits souvent en périodes harmonieuses qui, à une première lecture, me firent songer, par leur balancement, au classique Bossuet.Ensuite, je pensai à un Rimbaud qui aurait refusé de couper les ailes à l’éloquence et.à lui tordre le cou.J’ai nommé Rimbaud.Je ne crois pas que Lautréamont ait le génie de Rimbaud, le plus grand poète enfant de la langue française, qui compte tellement de poètes enfants, à commencer par Victor Hugo, dont justement les œuvres ultimes, voire les romans, ont toute la fraîcheur, tout le décousu et toute la fièvre presque démente d’une adolescence renfermée qui s’émancipe.Il est vrai que Victor Hugo commença par écrire comme les grandes personnes, et ses Odes, ses premières proses ont le sérieux d’un enfant sage.Pour Lautréamont, il n’y a pas à cacher que ses Chants semblent une sorte de candidature à la folie.Et puis, on ne sait pas, on ne sait jamais.Les Cahiers du sud, dans un numéro récent, publiaient des maximes de Lautréamont qui nous feraient croire à un bourgeois bien sage.Il est vrai que tous ces poètes maudits sont souvent de tempérament assez bourgeois, Verlaine le pochard par exemple, qui ne se consola jamais d’avoir quitté la calme LA MUSIQUE 663 vie de famille à cause de sa laideur, de ses complexes et de sa maladie : nous ne parlerons pas de vice avec un homme aussi naïf.Rimbaud finit dans la peau d’un marchand.Mallarmé était professeur.Et ainsi de suite.Pour le comte de Lautréamont, il était tellement bourgeois qu’il en, était voltairien.C’est ce qu’on rencontre assez rarement chez les poètes maudits.Il serait peut-être amusant de faire de Lautréamont un docteur de la libre pensée moderne, comme on a voulu voir en Rimbaud une sorte de mystique catholique, ce qui m’a toujours paru assez exagéré.Il reste que Lautréamont fut souvent un poète véritable, et le temps décidera (mais le temps décide-t-il encore ?) si ce poète était un.grand poète.Les Chanta de Maldoror demeurent une des plus curieuse parmi les œuvres à côté de la littérature française.Et, puisque Rimbaud est maintenant un demi-dieu, il n’est que juste d’ouvrir le Panthéon à Isidore Ducasse, comte de Lautréamont.Berthelot Brunet LA MUSIQUE LES SOIRÉES DU PLATEAU Les concerts des 22 et 23 octobre et des 5 et 6 novembre ont montré une fois de plus que la Société des Concerts Symphoniques ne craint pas les mélanges.Qu’on en juge: le programme du premier comportait deux chorals de Bach, le Concerto en ré majeur pour violon de Brahms, une Suite de Villa-Lobos, le Pacific 231 de Honegger, et les Fontaines de Rome de Respighi.Quant au deuxième, il débutait par l’Ouverture des Noces de Figaro de Mozart, continuait par la Symphonie No 1 d’Enesco, par l’Ouverture et la Bacchanale de Tannhaeuscr de Wagner, pour s’achever par les Préludes de Liszt et par la Rhapsodie Roumaine d’Enesco. 664 LA NOUVELLE RELÈVE Cette énumération est éloquente.Elle révèle une faiblesse fondamentale dans la composition des programmes, une faiblesse qui, si elle n’est pas propre aux concerts du Plateau ni même à Montréal, n’en est pas moins fâcheuse.Que penserait-on d’un musée qui ferait voisiner dans la même salle, et sur la même paroi, des Manet, des Rubens, et des Botticelli ?Que penserait-on d’un architecte qui, dans le même édifice, juxtaposerait le gothique, le dorique et le baroque ?Et qu’on ne nous dise pas à nouveau qu’il en faut pour tous les goûts, car même si l’on admettait qu’une manifestation artistique doive — et puisse — tenir compte de toutes les préférences, même des plus divergentes, ce qui serait absurde, il y aurait d’autres moyens d’arriver à ce but que l’incoherence délibérée.Le terme peut paraître dur.On le comprendra si l’on veut bien se rappeler que l’aménagement d’un programme doit — ou devrait — exiger autant de soin, autant de goût et autant d’intelligence que l’interprétation même d’une œuvre.Un concert doit être un tout homogène et logique, et le péché esthétique est tout aussi grave de s'acharner à rapprocher des inconciliables que de les trahir par une exécution insuffisante ou infidèle.?* * Ces considérations ne sont pas purement théoriques.Au lieu de se faire valoir réciproquement les œuvres placées au programme de ces deux concerts arrivaient parfois à se nuire.Mais il y a heureusement des compositions si profondes et si fortes qu’elles ne se laissent guère entamer par des voisinages intempestifs.A leur nombre, il faut placer tout d’abord le Concerto en ré majeur pour violon de Brahms, que Joseph Szigeti exécuta aux soirées des 22 et 23 octobre.Ainsi qu’on, pouvait s y attendre, par la solidité de sa structure, par l’émouvante sincérité de son inspiration, et par sa puissance expressive, cette œuvre ne manqua pas de dominer le reste du LA MUSIQUE 565 programme.Même le soliste en paraissait par moments comme écrasé.Non pas qu’il n’ait constamment été maître de sa partie ou même de l’ensemble.On connaît trop son impeccable virtuosité et sa profonde compréhension artistique pour en douter.Mais M.Szigeti est une musicien délicat et nuancé, et bien, qu’il ne tombe jamais dans la mièvrerie, on aurait parfois pu penser qu’il fallait plus de puissance, et on dirait presque plus de brutalité, pour donner à l’œuvre de Brahms toute la plénitude d’expression qu’elle demande.Néanmoins, d’un bout à l’autre, l’interprétation de M.Szigeti resta, comme de coutume, parfaite de goût et de précision,.Elle nous rendit le fameux concerto dans toute sa diversité, sinon dans toute sa force.Devant la prodigieuse intensité de cette œuvre, il n’y avait guère que la pièce du début qui n’ait pas souffert de sa compagnie.Il s’agissait en effet de deux Chorals-Préludes de Jean-Sébastien Bach, O Mensch bewein’ dein Suende gross et In Dir ist Freude, tirés du Orgel-Buech-lein, et transposés pour orchestre par Vittorio Gui.Ceux qui avaient eu la bonne fortune d’entendre l’audition remarquable que la Société Casavant avait donnée de quinze autres extraits de cette même collection, il y a deux ans, ne furent sans doute pas favorablement impressionnés par cette transcription.Us purent constater une fois de plus qu’il est en général préférable de laisser les œuvres — et surtout les chefs-d’œuvre — dans la forme que leur auteur leur a donnée, et que la tentation — apparemment irrésistible pour nombre de chefs d’orchestre — de donner à des compositions d’orgue le coloris et la perspective toutes différentes de l’orchestre finit toujours par les déformer sans ajouter rien à la gloire ni au mérite de l’auteur de l'adaptation,.Quant au reste du programme, il ne pouvait, après Bach et Brahms, que paraître insignifiant.Ce n’est pas pourtant quon ait regretté d’entendre les Fontaines de Rome de Respighi.Malgré son étiquette de poème sym- 566 LA NOUVELLE RELÈVE phonique, cette œuvre est si essentiellement musicale qu’elle peut entièrement se passer de notice explicative.Sans doute a-t-elle pour but de décrire, mais elle le fait sans quitter un seul instant le plan de la musique, sans faire appel aux nerfs, et sans avoir recours à des esthétiques étrangères.Subtil et mesuré, Respighi possède aussi la force quand il le faut.On l’a bien vu dans le morceau consacré à la Fontaine de Trévi qui, par sa puissance et son orchestration rappelle si vivement Wagner.Les Fontaines de Rome étaient précédées par deux œuvres bien différentes bien que tout aussi modernes.La première, Bachianas-Brasileiras, est due à un compositeur brésilien, M.Villa-Lobos.Sous ce titre insolite, l’auteur a construit une suite pour huit violoncelles basée sur des thèmes populaires de son pays.La référence à Bach s’explique par le caractère polyphonique marqué de la composition, conditionnée naturellement par l’instrumentation inusitée que M.Villa-Lobos a employée.Si le rapprochement inattendu de Bach et du Brésil avait pu susciter quelque inquiétude, l’audition de l’œuvre les fit heureusement disparaître.On se trouva en effet en face d’une pièce conçue avec une évidente sincérité, et écrite avec un souci de style qu’on voudrait bien retrouver plus souvent ailleurs.C’est surtout la Fugue qui, par la sûreté de son contrepoint et par la rigueur de son exposition, démontra le plus clairement que la vénération de M.Villa-Lobos pour Bach n’est pas seulement platonique, mais qu’elle constitue aussi pour lui une source véritablement active d’inspir'ation.Quant au Pacific 231 d’Arthur Honegger, qui suivait les Bachianas-Brasileiras, on est bien obligé de constater que c’est une pièce qui a péniblement vieilli.Ecrite en 1923, c’est-à-dire à une époque où on croyait encore à la musique descriptive, elle a pour but d’exprimer la puissance d’une locomotive en pleine course.Qu’elle n’ait pu y arriver qu’à force d’effets imitatifs, nul ne s’en étonnera.Il était bien difficile, en partant de prémisses LA MUSIQUE 567 aussi erronées, de créer une valeur esthétique durable.Arthur Honegger a heureusement d’autres titres de gloire que cette expérience manquée.* * * Le concert des 5 et 6 novembre ne montrait pas beaucoup plus de cohésion que le précédent.Mais du moins révéla-t-il un.sensible progrès dans l’orchestre.Etait-il dû à M.Georges Enesco, qui tenait le bâton ce soir-là ?Il n’est pas interdit de le penser, surtout si l’on se rappelle le rôle éminent qu’il a joué dans la vie musicale du dernier quart de siècle, comme violoniste, comme chef d’orchestre et comme compositeur.Quoi qu’il en soit, on fut heureux de constater dans l’ensemble du Plateau une précision, un allant, et une chaleur qui avait un peu manqué aux premiers concerts de la saison.Le programme comportait, comme de juste, deux compositions de M.Enesco lui-même.L’une, la Symphonie no 1, Op.13, était, pour la plupart des auditeurs, entièrement nouvelle.A défaut de beaucoup d’originalité, elle témoigne d’une absolue sincérité de sentiments et d’une grande honnêteté d’expression.Malgré un vernis moderne, M.Enesco est au fond un romantique.Il s’apparente ainsi à Liszt, avec l’imagination en moins, plutôt qu’à Brahms, dont on dit qu’il a subi l’influence, et si l’on relève dans sa Symphonie quelques réminiscences wagnériennes, c’est une parenté bien superficielle qu’elles révèlent, due plus à une similarité de coloris qu’à une concordance de conceptions esthétiques.Ce caractère romantique reparut, plus évident encore, dans la Rhapsodie Roumaine no 1 qui venait en seconde partie du programme.Plus connue que la précédente, cette œuvre est aussi plus accessible, étant entièrement basée sur des mélodies du folklore roumain.Et même si ce genre appartient plus à la propagande musicale qu’à l’art pur, on ne saurait lui dénier un charme, une fraî- 568 LA NOUVELLE RELÈVE cheur et une spontanéité qui ne manquent jamais de faire effet.Malgré l’intérêt des deux compositions de Georges Enesco, c’est bien plutôt les Préludes de Liszt qui vinrent occuper le centre de gravité de la soirée.Le chef d’orchestre roumain leur donna une interprétation plus grave, plus mesurée, et aussi moins grandiloquente que celles qu’on a coutume d’entendre.Le sujet en tout cas l’y autorisait.On sait que ce poème symphonique, qui est l’une des oeuvres les plus équilibrées de Liszt, est consacré à l’idée de la mort, conçue comme un aboutissement auquel la vie n’est qu’un prélude.Il n’était donc pas déplacé de souligner le sérieux de ce thème plutôt que de faire ressortir tout l’appareil romantique dont il est entouré.Il ne faudrait cependant pas, dans ce genre de musique, exagérer l’importance de l’idée philosophique qu’elle est censée exprimer.Nous en avons déjà fait la remarque précédemment.Si une composition, est médiocre, ce n’est pas la littérature, même la meilleure, qui la sauvera.Si par contre la musique répond véritablement à cette nécessité intérieure qui conditionne toute œuvre d’art, non seulement elle pourra se passer de son, programme, mais toute explication poétique, morale ou métaphysique qu’on voudra lui superposer paraîtra inutile ou même insupportable.C’est le cas des Préludes, dont l’inspiration est si généreuse et le style si expressif qu’ils n’ont pas besoin d’autre justification que leur valeur musicale propre.La soirée débutait par l’Ouverture des Noces de Figaro, qui fut jouée avec légèreté et précision.Bien, qu’elle n’ait pas été tout à fait le genre d’introduction qu’il fallait à ce genre de concert, c’est là une musique qu’on réentend toujours avec gratitude.Il y avait encore une autre ouverture au programme : celle de Tannhaeuser, de Richard Wagner, suivie de la Bacchanale qu’un, public imbécile obligea le compositeur à rajouter au même opéra lors de ses premières repré- LES LIVRES 569 sentations à Paris.Encore qu’ils ne soient pas du meilleur Wagner — loin de là — ces extraits furent les bienvenus.Durant les dernières années les Concerts Symphoniques n’ont pas gâté leur public avec des œuvres du magicien de Bayreuth.On peut donc espérer que ce retour à Wagner n’est qu’un recommencement, car dans une ville qui ne possède pas d’opéra, il faut bien que les concerts accueillent de temps à autre des extraits d’œuvres destinées à la scène, si l’on, veut donner au public la possibilité de rester en contact avec les musiciens dramatiques, dont quelques-uns sont après tout au premier rang des compositeurs.Henri Rovennaz Tout ce que vous devez savoir en médecine INITIATION À LA MÉDECINE par le docteur GEORGES HÉBERT professeur à l’Université de Montréal médecin de l’Hôpital Notre Dame Lexique des mots scientifiques, index alphabétique des sujets Fort volume de i64 pages, nombreuses illustrations, retvne en pleine toile : $3.50.¦ GRATUITEMENT 0 A tous ceux qui prendront un abonnement d’un an ($3.00, étranger: $3.25), nous enverrons en prime un volume à choisir dans la liste plus bas.0 A tous ceux qui prendront un abonnement de deux ans $6.00, étranger: $6.50), nous enverrons en prime TROIS volumes à choisir dans la liste plus bas.0 A tous ceux qui prendront un abonnement de trois ans ($9.00, étranger: $9.75), nous enverrons en prime QUATRE volumes à choisir dans la liste plus bas.Liste des primes Maurice Genevoix: Lafmmboise et Belle humeur $0.75 André Rousseaux: Le Prophète Péguy.0.75 Gérard de Catalogne: Compagnons du Spirituel.1.75 Le Cahier des prisonniers .1.50 François Hertel: Anatole Laplantc.1.25 Hélène-J.Gagnon : Blanc et Noir.1.25 Robert Charbonneau: Ils posséderont la terre.1.25 Henri Laugier: Combat de l’exil.1.25 G.-A.Borgese: La marche du fascisme .1.25 Thomas Keraan: Horloge de Paris, heure de Berlin 1.50 André Glarner: De Montmartre à Tripoli .1.50 Emil Ludwig: Mackenzie King .1.00 Georges Bernanos: Seras le Soleil de Satan.1.75 Augusto Durelli: Libération de la liberté.1.00 Wallace Fowlie: De Villon à Péguy.1.00 Comte Sforza: Les Italiens tels qu’ils sont .1.25 Jean Bruchési: De Ville-Marie à Montréal .1.00 François Hertel: Pour un ordre personnaliste.1.25 Emil Ludwig: La Conquête morale de l’Allemagne .1.50 r Très important pour tous nos abonnes actuels Tous les abonnés actuels dont l’abonnement doit courir encore pour six numéros ou plus, ont droit en se réabonnant pour un an immédiatement, à la prime de deux ans.S’ils se réabonnent pour deux ans immédiatement, ils auront droit à la prime de trois ans.Bulletin de souscription ?Nouveaux abonnés.Je désire m’abonner à La Nouvelle Relève et je vous envoie ci-inclus la somme de.pour mon 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VICTOR SERGE LES DERNIERS TEMPS roman Le plus grand roman des temps modernes Victor Serge était avant la guerre l'un des cinq ou six grands romanciers français.Son dernier roman.Les Derniers temps, qui décrit la misère de quelques individus surpris par la défaite en France et fuyant devant la Gestapo, la trahison, la misère et la mort est une œuvre de pitié, de colère et d'amour dans la veine du grand romancier russe Dostoievski.Les Derniers temps sont un roman de notre temps, un roman si profondément engagé dans l'humain que nous n'hésitons pas avec la critique à le proclamer le plus grand roman des temps modernes. CHARLES DU BOS QU’EST-CE QUE LA LITTÉRATURE ?et DERNIER JOURNAL INTIME suivi de HOMMAGE À CHARLES DU BOS par François Mauriac, de l'Académie française; Charles Morgan; Gabriel Marcel; Jacques Madaule; Jean Schlumberger; Daniel-Rops et autres.Ce nouveau cahier de Présences est divisé en deux parties.Il comporte d'abord le texte de quatre conférences faites en anglais par Charles Du Bos en 1938 au collège Saint-Mary, à l'Université de Notre-Dame, aux Etats-Unis, conférences sur la Littérature et l'âme.la Littérature et la lumière, la Littérature et la beauté, la Littérature et le verbe.Ces textes sont essentiels dans l'oeuvre si mal connue de Charles Du Bos et permettent de se rendre compte de ce que fut son apport à la littérature de notre époque, comment il a restitué à l'intelligence critique une profondeur qu'elle avait perdue.Charles Du Bos a rendu au mot et au fait de comprendre son éminente dignité.Toute son œuvre a été ordonnée autour de cette intention et seul le plein sens étymologique du mot correspond-il peut-être à ce qu’il faut entendre par comprendre quand ce terme s’applique à lui.Ces pages sont accompagnées de son dernier journal intime, profondément émouvant et suivies de divers témoignages sur l'auteur d'Approximations qui prouveront que s'il n'a pas atteint encore le grand public, il a été digne de l’admiration et de l'amitié de ceux qui ont connu cet homme modeste qui ne fut jamais préoccupé que de problèmes littéraires ou spirituels.Prix : $1.50 ROBERT RUMILLY de l'Académie Canadienne française LA PLUS RICHE AUMÔNE Histoire de la Société de Saint-Vîncent-de-Paul au Canada La Société de Saint-Vincent-de-Paul célébrera son centenaire au Canada, en septembre.A cette occasion, elle a mis ses archives à la disposition de M.Robert Rumllly, pour écrire son histoire.C'est cette histoire que les Editions de l’Arbre publient sous le titre: La plus riche aumône.La grande société charitable fondée par Ozanam est universelle: mais elle s’est particulièrement enracinée au Canada français, identifiée avec le Canada français.De sorte que son histoire fourmille de passages intéressants, passionnants même, non seulement pour les membres et les amis de la Société de Saint-Vincent-de-Paul, mais pour tous les lecteurs canadiens.II y eut d’ailleurs une période, celle de la grande crise de chômage, où la Société de Saint-Vincent-de-Paul assuma un rôle officiel, un rôle véritablement national.De sorte que l’histoire de la Société à cette époque déborde de son cadre traditionnel pour se confondre avec l'histoire générale.C'est, pour M.Robert Rumilly, l’occasion de brosser une fresque inoubliable.Volume du format de l'Histoire de la Province de Québec.Prix': broché $1.25 — relié en pleine toile.$1.75 L’édition originale d’un inédit du PÈRE SERTILLANGES LES FINS HUMAINES PROLOGUE Le titre adopté pour ce petit écrit veut une explication.Les fins humaines, disons-nous: pourquoi ce pluriel, et qu’entendons-nous par ce mot Fins ?Le mot fin a un double sens.Il signifie un but qu’on se propose d’atteindre, et il signifie un terme où l’on arrive, voulu ou non.Cela semble l’enfance de l’art.Or on confond souvent ces deux choses.J’ai connu un.vieux savant, qui s’appelait Jules Soury, très fort dans sa patrie, mais passablement cynique, qui répondait en ricanant, quand on lui demandait son idée sur le but de la vie: «Le but de la vie, c’est la cadavérisation.» Evidemment il confondait un but avec un terme.Pour nous, parlant de fins dernières, nous adoptons les deux sens, mais en les distribuant et sans les confondre.Car la mort est bien un terme, mais elle n’est pas un but.Nul ne se propose la mort, pas même le suicidé, qui entend fuir les difficultés de l’existence, mais non pas embrasser la Camarde.L’homme qui se jette par la fenêtre en cas d’incendie n’a pas pour but de rejoindre le pavé, mais d’échapper à la flamme.Et il en est de même de l’enfer, ou même du purgatoire, bien que ce dernier soit une étape sur la route du bonheur.Il la coupe; c’est un arrêt, et c’est déjà assez pour qu’on ne le vise point en lui-même.A.-D.SERTILLANGES Membre de l’Institut Prix : $0.75 — La Paix,.» La liberté.et La prospérité LA BANQUE D’ÉPARGNE DE LA CITÉ ET DU DISTRICT DE MONTRÉAL Fondée en 1846 •ont let résultats naturel! du travail auldu et de l’économie systématique.Coffrets de sûreté à tous nos bureaux SUCCURSALES DANS TOUTES LES PARTIES DE LA VILLE Les œuvres de PAUL FÉVAL à prix populaire $0.60 î Punis: \ Le Mendiant Noir j Le Chevalier de Kéramour ! 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