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Titre :
La nouvelle relève
Éditeur :
  • Montréal :[La nouvelle relève],1941-1948
Contenu spécifique :
Septembre
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
inconnu
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La nouvelle relève, 1943-09, Collections de BAnQ.

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LA NOUVELLE RELÈV Directeurs : Robert Charbonneau et Paul Beaulie ROBERT EUE Voies nouvelles de la poésie j.T.DELOS Le bien commun, base du monde d’après ROBERT CHARBONNEAU La révolution de Dostoievsky JEAN WAHL Poèmes Autres articles François Hertel : Le Canada français en Amérique — A Viatte : L'éducation internationale des Canadiens français thelot Brunet: Primaires et doctrinaires (III) — Louis Arag valse des vingt ans - Jeune Poésie - Jacques Roussea origines de l'homme américain — Les livres — Les Septembre MONTRÉAL 1943 LA NOUVELLE RELEVE Fondée on 1934 Directeurs : £ob,er‘ Ch.arbonneau Paul Beaulieu Rédacteur en chef : Claude Hurtubise Sommaire ROBERT ELIE.Voies nouvelles de la poésie 513 J.-T.DELOS .Le bien commun, base du monde d'après-guerre 523 ROBERT CHARBONNEAU .La révolution de Dostoievsky 535 1 RANt.OIS HERTEL .Le Canada français en Amérique 537 JEAN WAHL .Poèmes 545 BERTHELOT BRUNET .Primaires et doctrinaires ou l'école des dupes (III) 547 CHRONIQUES La vie politique AUGUSTE VIATTE : L'éducation internationale des Canadiens français La poésie LOUIS ARAGON : La valse des vingt ans Jeune poésie JEAN GUY BLAIS : Is this but a vain World — REGINALD BOISVERT : Pour les vendanges ACHILLE CRAUZE : Poème du printemps — HENRI TRANQUILLE : Tes yeux vus par moi — ANDRE BELAND : La barque saoule JACQUES DUBUC : Solitude Les livres IACQUES ROUSSEAU : Les origines de l'homme américain par Paul Rivet — MARCEL RAYMOND : Patagonie par Roger Caillois Les revues MARCEL RAYMOND : Renaissance Lettres françaises L'abonnement à 10 numéros: Canada, S2.00: étranger, S2.25.Payable par mandat ou chèque au pair à Montréal, négociable sans frais.60 ouest, rue Saint-Jacques, Montréal.HArbour 3924.Septembre 1943 Vol.II Numéro 9 LA NOUVELLE RELEVE Septembre 1943 Vol.II — Numéro 9 VOIES NOUVELLES DE LA POÉSIE La poésie moderne présente au premier repaid un tableau assez incohérent et nous désespérerions d’y reconnaître une certaine unité ou d'établir les liens les moins serrés entre les œuvres qui le composent si, à force de fréquenter les poètes contemporains, nous n’étions pas amené à constater (pic les meilleurs d’entre eux nous introduisent dans un domaine étrange et, pourtant, presque familier.Les poètes, depuis Baudelaire surtout, se sont lancés dans les aventures spirituelles les plus extraordinaires et ils ont abordé à des terres extrêmement lointaines.Et plus ils s’engagaient sur ces voies nouvelles, plus il leur paraissait impossible de revenir sur cette terre des hommes que les géographes ont sagement divisée en continents et océans, où tous les êtres n'offrent plus d’intérêt depuis (pic les naturalistes les ont classifiés, dont, enfin, tous les phénomènes, et la vie même, se réduisent à un jeu de forces physiques, au choc peut-être prévisible de lois absolument immuables.La plupart des hommes aiment vivre dans un tel monde, modeste jardin où l’on cultive les fleurs les plus banales.De temps à autre, on y introduira une variété nouvelle, mais pas avant que la Science ne l’ait analysée et retournée de tous les côtés, et qu’elle n’ait solennellement décrété (pic cette variété ressemble au fond à toutes les autres et que rien d'autre ne se cache sous ses couleurs et ses formes que les fameuses lois.La paresse naturelle, la peur de vivre, et ce désir de flatter sans le moindre danger ses instincts les plus élémentaires, nous font souvent rechercher cette sécurité, même s’il faut pour cela renoncer à la vie.Le médiocre doit savoir que tous les plaisirs lui laissent les mains et le cœur vides, mais il s’arrange pour ne pas le savoir en ne s’arrêtant pas de jouer, en multipliant ce qu'il appelle d’un mot comique et bien profond, ses distractions.La vie elle-même, cependant, se charge d'inquiéter l’homme, et au moment même où il se vautre dans sa médiocrité comme dans un lit 514 LA NOUVELLE RELEVE chaud, au moment où il soupire d'aise et songe à ce qui aurait pu être, une catastrophe se produit, une guerre se déclare ou une douleur insolite lui rappelle la mort, ou, plus souvent encore, un de ces fous qu on nomme poète remet au cœur des plus généreux un tel désir de vivre, un tel espoir en la vie, qu’ils ont maintenant la force de déborder les frontières de la raison et d'ébranler les puissantes fortifications du médiocre.Dans un monde satisfait, adorateur du Progrès, où les valeurs chrétiennes n ont plus cours, les poètes seuls maintiennent que l’homme a d autres exigences que matérielles et qu’il y a en lui un élément spirituel ou une ante que ne peuvent satisfaire ce monde à trois dimeti-tions, tous ces biens mesurables.Les poètes sont les seuls qui cherchent an delà du monde une terre a la mesure de leurs désirs, un climat qui convienne à leur vie intérieure.Les poètes modernes ont peut-être hérité des romantiques ce désir d évasion, et, pourtant, il existe entre eux une différence fondamentale.Les romantiques ne sont pas satisfaits du monde qu'ils connaissent, mais ils se complaisent dans ce vague sentiment d’exil, et, le plus souvent, ils ne font (pie répéter inlassablement la même plainte.Le poète moderne, au contraire, ne cherche pas un refuge au milieu des choses banales qui 1 entourent, il ne se retire pas dans une tour d ivoire, mais il se lance résolument à la découverte du paradis perdu et ne s arrêtera qu après avoir au moins entrevu les terres fabuleuses, où tout n’est « qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté)).Baudelaire, le premier, a voulu « aborder n'importe où hors du monde », comme il le dit lui-même.Relisons le Voyage qui compare et oppose a I aventurier, le poète qui appareille pour l’inconnu.\ oici 1 entant tout d abord dont 1 innocence le rattache d’une façon mystérieuse au paradis : Pour ïe , amoureux de caries et d'estampes, L univers est égal à sou vaste appétit.-Ili ! que le monde est grand à la elarté des lampes ! .-lux yeux du souvenir que le monde est petit ! Buis la curiosité entraîne le jeune homme : La matin nous partons, le cerveau pleut de flammes, Le cœur gros de rancune et de désirs amers, L.t nous allons, suivant le rythme de la lame, Berçant notre infini sur le fini des mers.Mais Baudelaire nous dit que ce « pauvre amoureux des pays 90 515 VOIES NOUVKI.I.KS DE I.A POÉSIE chimériques )) n’a vu partout que « le spectacle ennuyeux de l’immortel péché» et que l'homme ressemble dans le monde monotone et petit à une «oasis d’horreur dans un désert d’ennui».Le poète se dit alors qu'il vaut mieux mourir au monde et entreprendre le grand voyage intérieur : O Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l'ancre ! Ce pays nous ennuie, à Mort ! Appareillons ! Si le ciel et la mer sont noirs comme de I encre, .Vos cœurs que tu connais sont remplis de rayons ! Verse-nous ton poison pour qu'il nous réconforte ! Nous "voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau, Plonger au fond du gouffre.Enfer ou Ciel, qu'importe ?.lu fond de l'inconnu pour trouver du nouveau ! Le poète plonge dans l’irrationnel et ne cherche plus a définir, c’est-à-dire prendre avec soi, s'approprier tout ce qui échappe aux sens.Baudelaire note dans le sonnet des « Correspondances » que tout est symbole dans la nature et que le regard attentif y verra les signes, les reflets d'une réalité supra-sensible.La tâche du poète consistera justement à pénétrer le sens profond de ces symboles qui répondent à son désir d’éternité et son œuvre nous fera alors entendre Comme de longs échos qui de loin se confondent Dans une ténébreuse et profonde unité, Vaste comme la nuit et comme la clarté.La parole a donc un pouvoir magique et il ne s’agit plus, pour le poète, d’établir des rapports logiques entre les mots, mais de les assembler de telle façon qu'ils évoquent un monde qui échappe non seulement aux sens, mais aussi à la raison.Cette poésie s’adresse donc à l’âme et devient un moyen de contemplation comme la prière pour le mystique.Le critique suisse Marcel Raymond note avec justesse dans son livre De Baudelaire au Surréalisme qu’une semblable tentative invitait pratiquement au mépris des apparences sensibles et du principe de l'imitation de la nature; elle invitait à user librement des mots et des images et à les associer, plutôt que selon l’usage et la logique pure, suivant leur résonance psychologique et la loi mystérieuse de l’universelle analogie.Cet art baudelairien, cependant, «où il entre du délire, est aussi 516 LA NOUYKl.l.K RK1.KVF.une méthode.)) Et Marcel Raymond ajoute : «Cet esprit orienté naturellement vers l'irrationnel est très loin de se laisser conduire par le seul instinct.Il envisage l’œuvre achevée comme une parfaite synthèse, dont tous les éléments, grâce à une patiente élaboration, composent une symphonie parfaitement harmonieuse.)> En Baudelaire, il y a donc un voyant, un homme tourné vers le surnaturel, et un artiste extrêmement soigneux.Ses poèmes présentent tous en effet ce caractère de former un tout harmonieux composé d'images étranges et de rapports (pie tous les puristes n hésitent pas à qualifier de barbares.Ces deux tendances domineront complètement toute la poésie moderne et nous verrons Rimbaud sacrifier l’art à la vision, et Mallarmé vouloir, au contraire, atteindre aux plus hautes sphères de l’esprit par le seul moyen d’un art extrêmement subtil.Si Baudelaire a pu ouvrir de nouvelles perspectives et attirer constamment notre regard sur des espaces infinis, Rimbaud, lui, dans son impatience d’adolescent, plonge dans l'inconnu et coupe d’un seul coup tous les liens qui le rattachent à la terre.Toutes les Illuminations débutent en coup de foudre et nous laissent l’impression très nette que le poète atteint d’un premier bond les régions les plus élevées, où l’atmosphère est à ce point légère (pie la loi de gravitation n'y joue plus.Les mots sont entraînés dans un tourbillon au cœur même de la lumière, si bien qu'il nous brûlent et nous jettent dans un tel état de ravissement que nous en sommes brisés : « Devant une neige, un Etre de beauté de haute taille.Des si It lenient s de mort et des cercles de musique sourde font monter, s’élargir et trembler comme un spectre ce corps adoré; des blessures écarlates et noires éclatent dans les chairs superbes.)) (Being Beauteous).Lût souffle lyrique puissant guide le poète qui ne peut se retourner tant sa vision l'attire avec une force irrésistible.Cependant, il faut souligner que chacun des poèmes de Rimbaud est parfaitement composé.Aucune image ne se précise et toutes se succèdent sans liens apparents et, pourtant, nous ne pourrions changer un seul mot sans détruire toute la vision, sans rompre le mouvement.Bien plus, si nous essayons de modifier si peu que ce soit l’ordre des mots, le poème perdra toute sa puissance d'évocation et sa lumière qui nous éblouit s'éteindra subitement.Voici pourquoi nous ne pouvons parler ici d’incohérence, même si notre raison se perd dans cette extase.Elle ne peut évidemment rien définir, ni réduire à une proposition claire le poème, mais 1 intelligence n’en est pas moins éblouie et reconnaît que chaque mot dans VO IKS NOUVKI.I.KS DK I.A I’OKSIK 517 ce paysage étrange a la même nécessité Enfin, les plus jeunes poètes, eux surtout, viennent Annoncer que la nuit de l'amour touche au jour.Nous ue les accompagnerons pas en vain dans leurs aventures inté-ricures, car tous, d'une manière ou d’une autre, nous révèlent que l'homme est promis à la plus grande destinée.Le poète veut maintenant faire de son art une voie qui mène à la Sagesse.Mais la poésie ne jette son éclat multiple qu'à l’intérieur du monde, et tout imprégné de divin soit-il, il nous faut briser son envelopppe (et les magnifiques espèces de l'art) pour atteindre le lieu de la Sagesse, où l’homme est rétabli dans toutes ses relations, pleinement comprises et goûtées.Déjà, 1 œuvre du poète a la clarté sans défaut de cette terre encore inconnue.C 'est bien lui qui a fait cette chose lumineuse, mais il n'y comprend plus rien, l'essentiel lui échappe, et s'il le poursuit, il est amené à dépasser 1 art et son œuvre, a se renoncer.S'il refuse de poursuivre (et il en est ainsi pour l’amateur d’art), son cœur se dessèche ou, du moins, se trouble, scs instincts lui donnent la nausée, son intelligence s'affole et tout le torture.Dans sa recherche de I absolu, le poète ne se satisfait plus de la sensation.Il reconnaît que l’instinct est au commencement de tout, mais aussi que l’intelligence est au-dessus de tout.L’artiste lui-même dégage la spiritualité du monde quand il fait l’œuvre, car, pour réaliser, il doit choisir, être attentif, chercher les lignes de vie, donc cette ligne subtile où 1 âme rejoint la forme.Toute grande œuvre d’art tient sa lumière de l’âme et la lumière de toute œuvre d’art est spirituelle.Robert Elie LE BIEN COMMUN BASE DU MONDE D’APRÈS-GUERRE Opinions, le programme d'émission radiophonique dirigé à Radio-Canada par M.Raymond Tanghc, a diffusé le 20 mai 1943 un échangé de vues entre l'organisateur de l'émission et le R.P.Üclos, professeur de sociologie à l'Université Laval.— Nous reproduisons ici le texte de cette conversation, en raison de l'importance du thème qui en faisait l'objet : Le Rien commun, base du monde d'après-guerre.Tangue — Je vous suis très reconnaissant d’avoir bien voulu accepter de venir ce soir à la tribune « Opinions » discuter d’une question à laquelle vous vous êtes intéressé dans plusieurs de vos écrits.C’est la lecture de deux nouveaux livres, dûs à la plume d’éminents Dominicains, qui m’a décidé à demander votre concours.Il y a d’abord l'admirable Vie française du Père Sertillanges, dont vous avez préfacé l’édition canadienne, et la Mystique d'un Monde nouveau du Père Lebret, qui exprime si nettement les conditions morales d’une rénovation de notre société.Delos — Excuscz-moi de vous interrompre, je voulais vous signaler un autre livre que vient de publier M.Charles de Koninck, doyen de la Faculté de philosophie de l’Université Laval, De la Primauté du Bien commun contre les Personnalistes.Tanche — Je vous remercie, je le lirai volontiers.Dans l’introduction du livre du Père Sertillanges, je lis : « La pierre d’angle des sociétés et de tout l’ordre humain, c'est la conscience individuelle.)) Delos — Ne croyez-vous pas en effet, que nombre de nos maux sociaux ont pour origine une déformation de la conscience individuelle; et qu’une œuvre de restauration, économique, politique ou sociale n’a de chance d’être durable que si elle est accompagnée d’une réforme de la conscience individuelle ?Le Père Sertillanges écrit très justement : « La position catholique diffère des systèmes socialistes, communistes, libéraux ou conservateurs, en ceci tout d’abord cpie le principal pour ces systèmes est l’organisation.Pour le catholicisme, c’est la conscience.)) 524 I.A NOUVELLE K ICI.1C VE 1 anche — Le mot « conscience » a ici son acception courante, c’est-à-dire le sentiment que chacun porte en soi de ce qui est bien et de ce qui est mal ?Delos — Oui, c’est cette voix intérieure qui nous fait porter un jugement moral.I anche — Pour que la conscience exprime des jugements sur la vie sociale, il faut (pie nous soyons informés à l'avance; on ne juge qu’à la lumière d un principe, d’une règle.Mais qu’est-ce qui guidera nos jugements ?Delos — Selon moi, c’est l’idée du bien commun; c’est lui qui nous guide et qui fournit un principe directeur dans la vie sociale.1 anche — Voudriez-vous nous donner une définition du bien commun ?De Los — Rien n’est à la fois plus facile et plus difficile.Le bien commun, voyez-vous, appartient à cette catégorie de choses dont un moderne Talleyrand disait ; quand on en parle, tout le monde sait ce cpie c’est; quand on veut le définir, plus personne ne comprend.1 anche — J’espère que nous réussirons à confondre ce sceptique.Delos — Je l’espère aussi.Vous reconnaîtrez sans difficulté que le bien commun est d’abord un bien de l'homme; cela seul qui est un bien pour 1 homme pourra appartenir à la catégorie du bien commun.Par exemple, la science, la santé pourront être le bien commun d'une famille, d’une nation, parce qu’elles sont un bien pour l’homme; il nous est bon d'être savants ou d’être en santé.La prospérité économique pourra être un élément du bien de la société, mais aux mêmes conditions (pie la richesse est un bien pour l'individu, c’est-à-dire si elle contribue à l’essor spirituel de l'homme.La violence, la fraude, l'escroquerie ne seront jamais un bien commun, même si elles passent en coutume, si elles sont consacrées par les institutions et si des peuples entiers s'en enrichisent.I anche.— Cela va de soi.De Los — Moins aisément que vous ne le pensez, Mais laissons cela et continuons.Quand un bien est-il bien commun ?Non pas quand plusieurs individus en jouissent simultanément, ou possèdent un droit indivis à en jouir.Pas davantage quand ii est susceptible d’être partagé.Si la pomme donnée à un groupe d’enfants est leur bien commun, ce n est pas parce que chacun a droit d’en avoir un morceau.En réalité, pour comprendre la notion de bien commun, il faut pénétrer plus avant dans 1 analyse du bien.On peut dire qu’un bien est commun dans la LE BIEN COMMUN mesure où, par sa nature, il est apte à satisfaire les besoins d un nombre indéterminé d’individus.Il est alors commun, non pas parce qu'une pluralité d'individus en bénéficie, mais parce qu il est naturellement apte à satisfaire les besoins d’une collectivité, d'un nombre indéterminé d'individus.— La notion de bien commun n’est pas une donnée statistique; elle se réfère, en dernière analyse, a la nature de 1 objet, et à celle de l’homme.L’objet est un bien commun parce qu’il va au devant d’un besoin de la nature de 1 homme.Vous comprenez ?Tanche — le crois (pie ce serait encore plus clair si vous vouliez illustrer d’un exemple cette définition.Delos — Eh bien ! voici ; un cultivateur de 1 Ouest vient de faire une abondante récolte de blé.Il a travaillé pour lui et sa famille, pour s’enrichir; il a cherché son intérêt individuel.N a-t-il pas aussi contribué au bien commun de son pays et de l’humanité 1 Tanche — Peut-être.Delos — Sûrement.Mais en quoi ?Comment ce blé est-il un bien commun dans le cycle de l'économie canadienne et de l'économie mondiale ?C'est (pic ce beau blé canadien est par nature capable de donner force et vigueur à tous ceux qui le consommeront; il est capable de nourrir non pas seulement son propriétaire qui, en fait, n en tera peut-être pas son propre pain, mais les enfants aftamés d'Europe ou les populations humaines de peau blanche, jaune ou noire, eu quelque pays qu'elles se trouvent.Il ne réserve pas sa vertu alimentaire a tel ou tel individu, mais il l’offre à tout consommateur.Vous voyez, ce blé est lin bien commun dans la nature où il a cette aptitude à satisfaire un besoin humain, un besoin de tous les hommes, un besoin (pii vient aux individus de leur nature même et non de leurs particularités individuelles.Tanche— Il paraît maintenant bien clair que celui (pii a fait pousser ce blé a fait un acte social : il a contribué à mettre à la disposition de la société un bien humain.Delos — J’ajoute : il a.fait un acte moral : il a bien fait, il a fait le bien, car il a produit ce qui est un bien commun de l’humanité.Tanche — Il n’en a pas moins d’abord travaillé dans son intérêt individuel.Delos — Oui, mais il l’a fait (( justement )), car il a vu dans son profit individuel la «juste» contre-partie du service social rendu en produisant un bien commun, et il a, je l’espère, mesuré son profit sm le service rendu. I.A NOUVELLE RELEVE 526 C’est justice qu’il reçoive cette contre-partie; c'est justice aussi qu’elle soit ainsi limitée ! Si le l>lé de notre cultivateur l’enrichit, c'est parce qu il a une valeur sociale.Imaginez que de ce blé, personne n'en veuille, que la société dise à notre cultivateur qu'elle en a déjà trop, sera-t-il enrichi par sa récolte ?Non pas, mais encombré, voire ruiné.Ses tas de blé deviendront un nid à charançons.Tangue — Mais, Père Delos, vous semhlez faire surtout du bien commun un bien matériel.Delos — Non pas.J’ai pris un exemple parmi les biens économiques mais je puis étendre ma définition aux valeurs spirituelles.Tangue — Lesquelles par exemple ?De Los— T.h bien ! la vertu, les connaissances scientifiques, ou morales, par exemple.Iangiie — Pourriez-vous ici encore donner un exemple ?Del .os — Supposons qu’un individu découvre un sérum qui permette de guérir la tuberculose; c’est, je l’espère, moins une hypothèse qu'une anticipation.Cette découverte, cet ensemble de vérités scientifiques ne seront pas seulement un enrichissement intellectuel du savant qui le trouve, mais elles ont les vertus du bien commun à cause des services qu elles rendront à la société.Tangue — Je vous demande pardon, Père, mais je n’accroche pas tout à fait.Cette découverte vulgarisée permet de faire le bien, elle rend des services, elle sauvera la vie de beaucoup de gens, mais je ne vois pas comment on la rattache à la notion morale de bien commun.Delos — Mais si.Donnez un verre d’eau et il vous sera rendu au centuple, dit l'Lvangile.Que sera-ce si, au lieu d'un verre d’eau, vous mettez à la disposition des hommes des connaissances scientifiques qui sauveront tant de vies ! Remarquez qu’ici encore, j’ai pris comme exemple, une vérité scientifique qui a des applications pratiques, mais je dirai la même chose de toute vérité : la découverte d’une nouvelle comète par un astronome ou d’une vérité métaphysique par un philosophe, nous apporte aussi un bien commun, car la science est un bien pour l’humanité et il est bon, excellent même, d’accroître notre patrimoine commun de vérités scientifiques et métaphysiques.Iangiie — Le bien commun peut donc s’entendre sur divers plans ?Delos — Oui, il se répartit suivant la nature des sociétés que fait naître la recherche du bien commun.C’est pourquoi on peut distin- I.K 11 I K N CUM MIN .1-/ (ruer, par exemple, le bien commun familial, le bien commun politique et le bien commun international.Tanche — Qu’cst-cc qui distinguera le bien commun familial ?Delos — Quel est le premier bien, commun aux époux, sinon leur union même et l’enfant qui en est le fruit J.Remarquez que si c est là un bien commun des époux, il est aussi celui de la société tout entière; si vous voulez, c’est la nation, c'est 1 Etat, c’est 1 Eglise, c est la civilisation qui trouvent leur bien dans l’union des époux, dans I enfant et dans la sage éducation que lui donnent ses parents.Tanciik — Le Père Lebrct a écrit là-dessus des pages excellentes, très émouvantes et, si vous le permettez, j’en citerai au moins cette phrase : «Un des éléments essentiels du bien commun familial est la sécurité qu’on v ressent.Quand tout manque à I homme, la santé, le travail, les amitiés, il se retrouve, il se recrée au contact de la famille: même le criminel, au sortir de la prison, peut se redresser s il retrouve une vraie famille.» Delos — F.t vous avez remarqué plus loin la critique qu il fait de certaines familles contemporaines qui ne sont plus unies par 1 amour et par son fruit, ou qui ne sont fondées que sur un amour charnel.F.h bien ! les liens d’alïcction, la tendresse, la confiance, le respect, le sens de l’honneur et du travail, la piété, forment aussi le patrimoine spirituel, le bien commun de la famille.Tanche — Ce que vous dites corrobore le jugement du Père Ecbret que (( la réalisation du bien commun est affaire de vertu et en particulier de la vertu de justice sociale.» Il présente notamment 1 individu comme partie contractante avec la société, mais, à la différence de Jean-Jacques Rousseau c'est pour montrer les devoirs de cet individu plutôt que ses droits.Delos — 11 a bien raison.Tanche — Je veux bien, et si chacun remplissait scrupuleusement ses devoirs, la cité serait heureuse.Mais, les hommes étant ce qu’ils sont, le malheur est que lorsque certains s'appliquent à bien remplir leur devoir il y en a d’autres qui en profitent et alors ou bien les premiers se découragent, ou bien, d’un geste vengeur, « on chasse les marchands du temple.» C’est pourquoi, il me semble, la notion des droits de l’individu a pris une telle expansion.Delos — Mais cette notion des droits de l’individu, elle est aussi tin élément du bien commun en chaque société et particulièrement dans l’Etat. 528 LA NOUVELLE RELEVE Tanche — Puis-je vous prier de l'expliquer, si possible, en termes concrets et pas trop métaphysiques ?Delos — Eh bien ! à mon tour, je vous poserai une question : de quoi est donc fait un Etat ?De personnes humaines, n’est-ce pas ?Je dis bien de personnes humaines; il ne comprend pas seulement les hommes, mais aussi les femmes; pas seulement les majeurs, mais aussi les mineurs et les enfants; pas seulement les travailleurs, mais aussi les incapables et les inutiles; pas seulement les bien portants mais les malades et les infirmes.Or, qu’y a-t-il de commun entre tous ces êtres ?Précisément ceci que malgré leur différence d’âge, de sexe, de santé, de richesse, d’utilité, tous ont la personnalité humaine, tous ont la dignité qu’elle confère, tous jouissent, dans leurs rapports mutuels, des droits qui y sont attachés, tous ont une même fin, un même bien temporel et spirituel à atteindre.J’en conclus que les institutions qui assurent à chacun, dans la réalisation de sa fin humaine, la sécurité sociale et la protection du droit, constituent l’élément fondamental du bien commun propre à la communauté politique.Tangue — Mais il me semble que tout cela existe déjà dans nos pays civilisés et on ne comprendrait pas ceux qui demandent l'instauration du bien commun comme facteur de réforme de la société; il doit y avoir autre chose ?Delos — Mon cher monsieur Tanghc, je n’ai pas dit qu’il y ait là rien de nouveau; tout cela est peut-être aussi ancien que le bon sens, la métaphysique et l’Evangile; mais ne croyez-vous pas que nous pourrions utilement nous renouveler nous-mêmes en ces très anciennes vérités ?Cependant, vous avez raison : il manque quelque chose à ce que j'ai dit : la reconnaissance théorique, doctrinale, de cette primauté du bien commun ne suffit pas : il faut l’adhésion sincère et vivante des consciences individuelles, le don de soi au bien commun, dont on reconnaît la valeur morale.Voilà ce qui donne une âme à la société.Tanche — En somme on pourrait dire qu’à l’heure actuelle les relations des individus avec la société ou l’Etat sont régies par des lois, des codes, mais que le souffle spirituel nous manque; que la société a son appareil, son armature, son squelette mais non la vie ?En d'autres termes, quand nous respectons les droits du prochain, c’est moins pour l'amour d’un idéal social supérieur que parce que nous comptons que ce prochain, à son tour, respectera nos droits.Donnant, donnant.De même, lorsque nous rendons à César ce cpii est à César, c'est avec l’espoir bien arrêté que César organisera notre confort. 1,K HII'.N COMMUN 529 Delos — C’est là.vous le comprenez, s'éloigner de l'idée de bien commun et de sa valeur morale.Tangue — 11 en résulte un esprit de marchandage et quelquefois de mendicité ou de chantage.Delos — Les mots sont peut-être un peu vifs, mais vous avez raison de dire que l’idée de bien commun a été méconnue et corrompue.Tanche — Et par qui ?Delos — Méconnue, par nous tous, cher monsieur, dans la mesure où, dans notre vie, nous ne suivons pas l’idéal de moralité sociale (ju elle trace et où, sans tenir compte du bien commun, nous cherchons uniquement à satisfaire l'intérêt individuel.Corrompue, je ne puis pas vous dire par qui, mais je puis vous dire comment.C’est l’effet des doctrines matérialistes et individualistes qui ont pénétré dans la plupart des pays : elles ont rendu amorales nos relations sociales.Tanche — En vous entendant insister sur la valeur morale de 1 idéal du bien commun, je ne puis m'empêcher de penser (pie ces idées seront efficaces dans la mesure où elles pénétreront dans nos consciences et qu’ainsi c’est un e de formation et d’éducation qui se pose.Delos — Comment cela ?Tanche — Parce qu’il faudra réformer les consciences individuelles, les convaincre de la valeur de l’idée de bien commun, leur faire comprendre à quelle grandeur morale nous nous élevons en travaillant pour le bien commun.Mais les consciences individuelles ne sont-elles point façonnées et comme pétries par la mentalité publique ?La conscience individuelle me paraît formée de trois manières : 1 éducation, limitation et l'information.Or, ces trois manières sont externes a l’homme.Delos— |e pense, comme vous, que redresser I opinion publique c est lui rendre le sens du bien commun et, avec lui, le sens de la moralité civique et sociale, mais je crois que pour réveiller1 et instruire i opinion publique, il faut tenir compte des deux modes d’action qui contribuent à la former.L’opinion, prise à un moment donné, semble obéir a certains courants antérieurs, à certaines traditions; elle suit aussi l’impulsion actuelle des élites et des dirigeants.Pour agir sur elle et l’aider à se redresser, il faut utiliser ces deux facteurs.D’abord nos traditions.Ne croyez-vous pas que c’est un immense bonheur pour nous d'appartenir à un pays de traditions morales et chrétiennes ?Le dévouement au bien commun, dans la famille et dans la société, est profondément ancré dans notre passé, dans nos 3397 530 I.A N’OUVKI.UK rkkkvk traditions; à nous de ne pas laisser oblitérer nos vérités traditionnelles.Peut-être y a-t-il là un trésor (pie nous n’avons pas su faire valoir.« Travaillez, prenez de la peine, e’est le fonds cpii manque le moins» dit le fabuliste.Le fonds, dans une nation, dans un pays, ce sont ses traditions; dans un pays de culture chrétienne et française, l’idée de dévouement au bien commun, à la collectivité, est comme incorporée au sol, aux institutions.11 faut en quelque sorte la dégager et la faire revivre, comme un bon jardinier dégage de dessous la neige ses vieux plants qui ont déjà fleuri l’an passé et qui ne demandent qu’à le faire encore demain.Tangue — La Tradition est une grande force mais c’est une force statique, qui n’agit d'ailleurs pas au même degré sur tout le monde.11 doit y avoir des forces dynamiques parce que l’opinion est tout de même une chose fluide.Dklos — Oui, dans la vie sociale nous avons toujours à progresser, et à faire face à de nouvelles situations.Quelle est la source de ce progrès sinon les élites politiques, sociales, littéraires, religieuses ?Redonner force à l’idée de bien commun dans la conscience publique, est le rôle de ces élites ; leur responsabilité est engagée.Tangue — Mais ces élites, à qui incombe une si lourde responsabilité, quels sont leurs moyens d’expression ?Les journaux, l’imprimé de toute nature, les discours.Or, dans l’état actuel qui contrôle ces moyens d'expression ?Ce sont les puissances d’argent ou bien l’Etat.Par puissances d’argent je n’entends pas seulement l'oligarchie financière du système capitaliste, mais aussi les grandes associations, comme certains syndicats qui, par les souscriptions de leurs membres, recueillent suffisamment d’argent pour fonder et entretenir des journaux.Ces puissances cherchent à orienter l’opinion dans le sens de leurs intérêts.L’Etat en fait autant pour la défense des idées politiques qu'il représente.Dklos — Je vous trouve un peu pessimiste.Ou plutôt, si vous dépeignez là des maux et des dangers réels, je crois que votre description est incomplète.En réalité, dans un pays comme celui-ci surtout, la vérité possède, à portée de la main, des moyens magnifiques pour se faire entendre.Toutes les portes lui sont ouvertes, non seulement parce qu’elles le sont à tous, mais parce qu’on les lui fait, à elle, plus larges et plus hautes.Seulement, voyez-vous, les moyens qu’une société met à notre disposition ne fonctionnent jamais automatiquement : ce sont des outils, des instruments, il faut, au bout du manche, un artisan; à nous d’être les artisans de la vérité. LE BIEN COMMUN 531 Tangue — Donc des artisans du bien commun.Je reconnais que nous avons des moyens bien puissants, grâce, en particulier, à 1 éducation familiale et scolaire.Au foyer déjà, on peut très tôt ouvrir le cœur et l’esprit des enfants à l’idée du bien commun familial, de 1 entraide, de la subordination à un patrimoine d honneur, de ti avail, d’affection.Delos — Et il y a, au collège, dans les cours classiques, une éducation du sens social, une exploration et une découverte du bien commun à l’intérieur même des cadres de la vie de l’adolescent et de la jeune fille.Mais cette éducation ne doit-elle pas durer toute la vie ?Ne remarquez-vous pas que le développement de la vie sociale entraîne ce résultat, si je puis m’exprimer ainsi, d étendre notre éducation sur tout le cours de notre vie ?Ce ne sont plus seulement l’enfant et l'adolescent qui sont éduqués, c’est le citoyen, aussi longtemps qu’il a encore la force de lire un journal, d’écouter la radio, et surtout de participer à la vie publique et à la vie sociale.Tanche — Sous ce rapport, il semble que les états totalitaires, comme l’Italie, l’Allemagne, la Russie, aient pris les devants sur nous.N’ont-ils pas organisé et orchestré à grand renfort de technique, cette éducation dans le sens de la subordination aux intérêts de la collée tivité ?Delos — Oui, mais cette similitude extérieure ne sert qu à mieux faiie ressortir la différence radicale de leurs points de vue et du nôtre.Elle éclate sur deux points.Tout d’abord, sur la notion de bien commun.Pour nous, le bien commun se définit par rapport à la personne humaine ; nous savons ce qui est bien ou mal dans la vie sociale en nous reportant à l’idéal spirituel, terrestre et supra-terrestre de l’homme.Si, par exemple, nous nous réjouissons de 1 accroissement de la natalité, c’est parce que nous voyons en chaque personne une valeur, une âme immortelle et finalement une âme rachetée.Si nous nous réjouissons de l’accroissement de la richesse publique, c’est que la richesse permet à toutes les classes de la société une vie plus conforme à la dignité de l’homme, une élévation du niveau de la culture et de la moralité.Voilà pourquoi nous disons que le développement économique est un élément de bien commun.Tanche — Y a-t-il d’autres conceptions du bien commun ?Delos — Mais oui, et particulièrement celles des idéologies totalitaires qui déterminent le bien commun non plus en fonction de 1 homme et de sa nature, mais en fonction de la race, de l’Etat ou de tout ce que 532 LA NOUVELLE RELÈVE vous voudrez.Le bien pour eux c’est ce qui favorise la race ou l’Etat considérés comme valeurs supérieures et fin ultime de l’ordre social.Tangue — La notion de bien commun est donc faussée et avec elle, toute la morale sociale.Mais vous disiez qu’il y avait deux points où se manifeste la différence de points de vue à l’égard du bien commun.Quel est le second ?Delos — 11 dépend du premier.Pour nous, l’éducation sociale qui donne le sens du bien commun est une éducation morale.Nous sommes obligés en conscience de tendre au bien commun comme à tout bien que la nature nous impose.Notre responsabilité personnelle est engagée; l'éducation sociale est une éducation d’hommes libres et finalement une éducation de la liberté.Au contraire, dans les régimes totalitaires, l’éducation n’apprend plus l’usage raisonnable de la liberté; elle apprend à se passer de liberté et à obéir aveuglément à la collectivité, car le bien n’est plus l'épanouissement de l’homme spirituel et libre, mais un bien d’ordre biologique, la race — ou matériel, comme la production — ou physico-social, comme la force de l’Etat manifestée par ses canons et ses mitrailleuses.Pour servir de tels buts il n’est pas besoin de liberté, il n’est (pie d’obéir comme des animaux de haras, des machines ou des instruments.Tangue — Vous avez parlé aussi du bien commun international, de quoi se compose-t-il ?Delos — Les sociétés humaines sont de plus en plus interdépendantes et solidaires.La rapidité des moyens de communication multiplie leurs rapports.Mettons-nous bien dans la tête (pie, sur notre planète jadis considérée comme immense, aucun point n’est aujourd’hui à plus de 60 heures de notre aéroport local.De là l’accroissement d’une solidarité qui se manifeste dans le volume des échanges, l’influence des idées, l’indivisibilité de la paix et de la guerre ; nous sommes si proches les uns des autres (pic 1 insécurité d une partie du globe affecte nécessairement la sécurité des autres.\ mis me demandez de quoi est fait le bien commun international ?Je réponds, il est fait de l'ensemble de ces relations internationales et de leur organisation sur une base de justice en vue de la paix.Tangue — Certes, la paix fait sûrement partie de ce bien commun: elle parait répondre parfaitement à la définition (pie donne le père Lebrct du bien commun, c est-à-dirc un bien choisi, désiré et obtenu en commun et qui se déverse sur chacun.Mais on peut trouver qu’il y a I.K HI KM COMMUN 533 antithèse entre la conception du bien commun national et celle du bien commun international.Ainsi sur le plan national, le bien commun exige que l’Etat soit puissant, qu'il fournisse à ses sujets les biens materiels nécessaires à leurs besoins et les biens culturels propres à l’épanouissement de leur être.Or, chaque état en poursuivant ces buts, ne va-t-il pas entrer en conflit avec ses voisins qui veulent réaliser les mêmes buts ?Delos — Oui, on parle souvent ainsi, mais vous voyez bien qu’une faute de raisonnement se cache sous cette apparente logique.On dit : les Etats ont des liens de dépendance et de solidarité universelle, donc ils vont entrer en lutte.I! serait plus logique de penser : les Etats sont solidaires; donc, qu’ils collaborent ! Le Canada ne peut nourrir ses habitants qu’en vendant son blé hors de ses frontières pour acheter lui-même du coton, de la laine, du thé, du café; nos universités ne sont des instruments de culture vraiment humaine que si elles s’alimentent à toutes les sources de la connaissance, de l'art, de la recherche scientifique mondiale; donc, échangeons, collaborons.Tanche — Ceci nous ramène à la parole du Père Sertillanges que vous citez dans votre préface à la « Vie française» : (( L’ère des séparatismes anciens est désormais close.le jour vient où la solidarité universelle des hommes sera aussi nécessaire à la subsistance du genre humain et à la continuation de l’histoire que purent l’être jadis l’unité de la famille, de la tribu, de la cité ou de la nation.», 'foutefois, si on veut développer l’esprit international, je vous assure qu’il va falloir donner un sérieux coup de barre à l’opinion publique et faire, dans bien des cas, machine arrière pour abolir nombre de préjugés.Delos — Bien sûr ! Pourquoi s’en étonner ?En quel domaine n’y a-t-il pas lieu de donner de sérieux coups de barre ?Le propre d’un pilote c’est de donner des coups de barre.Les esquifs sont grands ou petits, mais ici-bas, chacun doit accepter d’être pilote du sien, ou d’aller à la dérive; il n’y a pas de milieu.Et le bien commun, c’est le phare.Tanche — Chaque pilote est maître à son bord, soit, mais si on veut éviter des abordages, il faut respecter un code de la circulation.Je crois que, pour instaurer une paix qui ait quelque chance de durer, il faudra que les Etats consentent à abandonner une part de la souveraineté nationale en faveur d’un super-Etat, n’êtes-vous pas de cet avis ?Delos — Je dirais plus volontiers : en faveur d’une organisation 534 LA NOUVELLE RELÈVE internationale qui tienne compte des solidarités réelles des Etats et qui s’inspire du bien commun humain, du bien de civilisation.Cette organisation trouve dans l'idée de bien commun le principe qui lui confère une force d’obligation morale.C’est ce que le droit naturel, repris par l’Encyclique Siuiuni Pontificatus met vigoureusement en relief.Tanche — Ne trouverait-on pas dans l’Eglise catholique une (( supernation » capable d'assurer la paix ?La chrétienté ne serait-elle pas l’idéale société des nations ?Delos — L'Eglise catholique n’est pas une super-nation, elle est, tout simplement.elle-même.Elle est au-dessus du plan où se forment nations et Etats; elle est une communauté de fidèles unis par leurs liens au Christ et à son Vicaire.Remarquez du reste que dans le Traite de Latran du 11 février 1929, dont Pie XI a souligné la solennité et l’importance historique, l'Eglise a elle-même déclaré ne pas vouloir prendre part aux conférences internationales politiques; elle réserve seulement sa liberté d’action en vue de sa mission de paix et de civilisation.De même, la communauté internationale ne peut non plus aujourd'hui se confondre avec une chrétienté, car les groupes non-chrétiens, comme la Chine, les Indes et tant d’autres, sont authentiquement des membres de la communauté internationale.Celle-ci repose sur la solidarité naturelle des hommes et des peuples.Tanche — Quel est donc l’apport de l'Eglise ?Delos — Son rôle est toujours le même à l’égard des vérités de la philosophie naturelle.Elle les confirme, les éclaire et les prolonge par les vérités qu’elle tient de la Révélation.Lllc offre aux hommes son aide et la force surnaturelle dont ils ont besoin pour remplir leurs obligations morales et chrétiennes.Mais elle leur laisse toutes leurs responsabilités naturelles.I anche — Quelle doit être alors l'attitude des catholiques ?Delos — Ils doivent être, plus (pic d'autres, les témoins de la vérité et ies artisans du redressement social, car ils ont, pour éclairer leur conscience et persévérer dans l’action, une source de lumière et de force qui dépasse celle de la philosophie naturelle.Ils doivent être le levain dans la masse envers laquelle ils ont double responsabilité : ils sont débiteurs de bien commun à la fois au nom de la solidarité humaine et au nom de la fraternité divine. LA REVOLUTION DE DOSTOÏEVSKI La désignation de romans psychologiques que l’on donne à certaines œuvres littéraires, où prédomine, bien plus cpie la psychologie, l'intuition, que nous appellerons animatrice ou créatrice, a voilé, aux yeux du grand nombre, l'impulsion donnée à la fiction depuis _ es années par un Proust, un Dostoïevski, un Franz Kafka.En réalité, il s’agit d'un changement essentiel dans l’ordre de la création littéraire.Certes, personne ne songerait à nier l'apport substantiel de ces écrivains, du moins des deux premiers à l'art du roman, mais il semble qu’en plaçant leurs œuvres et celles cpii sont nées de celles-ci dans une catégorie, à côté du roman policier, du roman sentimental, du roman de mœurs, on a empêché de voir que cette abstraction recouvrait une révolution dans le roman, indépendamment des tendances, des écoles et des théories.C’est l’objet même du roman et plus encore la position du romancier qui sont changés.Jusqu’à Stendhal et Balzac, le roman se distingue à peine du conte, de la nouvelle ou du récit.Le romancier se propose, comme le conteur, de divertir le lecteur, de le faire rire, pleurer ou penser, de créer en lui une émotion esthétique par des moyens extérieurs : description de la nature, invention de situations insolites, combinaisons de péripéties extraordinaires.Il n’est pas question de comprendre la complexité de l’homme, encore moins que le héros ait une vie propre.L’auteur, qu’il se propose de moraliser ou simplement de divertir, tient plus à donner à son récit les apparences du vrai, à passer pour le témoin d’un événement extraordinaire qui est sa raison de conter ' qu’à créer des personnages autonomes.Avec Balzac change le pôle d'intérêt.Le personnage se dégage des événements dont il n’est plus uniquement le soutien; il a son individualité propre et l’imagination n’est plus l’unique ressort de ses actes.Les événements ne sont plus recherchés pour leur effet sur le lecteur, même s’ils sont ordonnés en vue d’un sommet d’action dramatique, mais pour permettre le développement d’un caractère.Le personnage subordonne les péripéties ; l'observation ne porte plus seulement sur les reliefs des mœurs ou des paysages, mais elle pénètre (1) «On iu* doit écrire que quand on tient un récit extraordinaire» est sa régie.50 i.a nouvkm.i: Ki:i.i:\ ic 536 l'homme, nous révèle les mobiles de ses actions sans aucune intention de moraliser ou d'instruire.La vie de Lucien de Rubempré racontée par un romancier d'avant Balzac, (et il en reste aujourd'hui), comporterait jugement et peut-être condamnation.De Rubempré serait un «vilain».Dans Les illusions perdues il est lui-même.Le lecteur n'a pas plus à le juger que l’auteur; il le comprend parce qu’il vit avec lui.Pendant que 1 intérêt se déplaçait de l'événement fictif ou réel au personnage, conçu comme ayant une vie individuelle, la position du romancier changeait aussi.De témoin, chargé de nous relater un événement, ou cle moralisateur qu'il était, il devient le père de son personnage; dans la seconde étape, inaugurée par Dostoïevski, il devient plus encore : son dieu.Mauriac l'a écrit avec beaucoup de justesse, le romancier tend à se substituer à Dieu.Le personnage sc transforme d’individu, caractérisé par ses actes et son comportement, en une personne, c'est-à-dire en un être doué d’une volonté libre et d'une conscience.I! serait arbitraire de nier que Balzac ait créé des personnalités, d'autres aussi l’avaient fait avant lui, par la grâce du génie 1.La position du romancier moderne n'est plus celle du témoin
de

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