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Titre :
La nouvelle relève
Éditeur :
  • Montréal :[La nouvelle relève],1941-1948
Contenu spécifique :
Avril
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
inconnu
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La nouvelle relève, 1942-04, Collections de BAnQ.

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— LA NOUVELLE R E L È Y E ! Directeurs : Robert Charbonneau et Paul Beaulieu L’OFFENSIVE DU PRINTEMPS par Yves Simon REX DESMARCHAIS Chez Valdombre AUGUSTE VIATTE Positions des problèmes français RENÉ SCHWOB FRANÇOIS HERTEL Chroniques Les événements Les mouvements catholiques Les livres — Notes Avril r MONTRÉAL 1942 25 cents LA NOUVELLE RELEVE Fondés en 1934 .Robert Charbonneau Directeurs : paul Beaulieu Rédacteur en chef : Claude Hurtubise Sommaire AUGUSTE VIATTE .Positions des problèmes français 385 FRANÇOIS HERTEL .Contemplation et dilettantisme 391 404 409 REX DESMARCHAIS .Chez Valdombre CLAIRE HUTCHET BISHOP .Trois poèmes Annonce de la Résurrection, ALBERT LE BRAZ poème 412 Le Mystère de la Pentecôte, RENE SCHWOB Prologue 416 424 MARCEL RAYMOND .Notes sur Baumann CHRONIQUES Les événements internationaux YVES R.SIMON : L'offensive du printemps Les mouvements catholiques SIMONE AUERY : Dorothy Day et le Catholic Worker Les livres MARCEL RAYMOND : André Maurois et la littérature moderne GEORGES COTEL : Les Velder par Robert Choquette Notes Bleu de Chine L'abonnement à 10 numéros : Canada, S 2.00: étranger, $ 2.25.Payable par manda* ou chèque au pair à Montréal, négociable sans frais.340, avenue Kensington.Westmount, Montréal.No 7 Avril 1942 LA NOUVELLE RELEVE POSITION DES PROBLÈMES FRANÇAIS Il v a dans les esprits beaucoup de confusion au sujet de la France.Je voudrais rappeler quelques vérités élémentaires que nous ne devrions pas perdre de vue.Et d’abord, il n’y a qu’une France.Aux yeux des uns, les autres peuvent être de mauvais Français : ils n’en restent pas moins des Français; leurs accusations réciproques elles-mêmes le supposent.Parler, à propos de St-Pierre et Miquelon, d’un transfert de souveraineté d'un Etat à un autre Etat, c’est un singulier abus de langage, et l’on se félicitera que M.Summer Welles ait rectifié sur ce point M.Cordell Hull.J’ajouterai que le désaccord entre Français ne porte pas sur un de ces facteurs permanents et fondamentaux qui engagent l’avenir, mais sur un problème essentiellement provisoire, si grave soit-il, 1 armistice : après guerre, il n’aura plus qu’un intérêt rétrospectif.Ensuite, la France n’est pas “neutre”.Il peut être commode au gouvernement de Vichy de définir ainsi sa position : mais elle ne l’a pas choisie, elle a été mise hors de combat, chose toute différente.Ce sera son éternel honneur de s’être portée, seule avec l’Angleterre, au secours de la Pologne attaquée : si elle a failli, c’est auparavant, lors de Munich; elle l’a racheté par son intervention désintéressée, alors que tant d’autres, se leurrant d'une “non-belligérance” fallacieuse, ne sont entrés dans le conflit que contraints et forcés par une agression directe.Si elle a succombé, la responsabilité en incombe en partie à son isolement, et les 386 LA NOUVELLE RELÈVE spectateurs d’alors, qui sont devenus les ouvriers de la onzième heure, n’ont pas le droit d’entretenir à son égard un autre sentiment que la résolution de la libérer.Depuis la défaite, son gouvernement n’est plus libre : le maréchal Pétain s’est plaint à diverses reprises de cette “corde à son cou” qui ne lui laisse qu’une “demi-liberté ’.Outre l’armistice qui le lie, le sort des prisonniers et la position même de la France en Europe permettent d’exercer sur lui un chantage perpétuel.Tl faut le savoir pour mesurer à leur exacte valeur telles déclarations anglophobes ou tels actes de politique extérieure.11 faut savoir que, même à l’intérieur, l’Allemagne se réserve un droit de regard, que, même en territoire non occupé, ses commissions de contrôle sont onmi-présentes ; Berlin censure la presse et l'information; aucune loi ne paraît sans son assentiment; et il ne s'ensuit pas que toutes les lois sans exception portent la marque de Hitler — il juge habile, au contraire, de fournir un dérivatif aux générosités dans certaines activités salubres comme les mouvements de jeunesse, de paraître tolérer une renaissance patriotique, de camoufler momentanément ses visées et sa doctrine ; mais il s’ensuit que nous devons nous garder de confondre le gouvernement de Vichy et la nation française."La France n’a pas trahi”, assurément non ; mais le gouvernement de Vichy trahirait-il, (pie la France n’en aurait pas trahi davantage; il est d’ailleurs inévitable qu’en pareilles circonstances les défaitistes et les traîtres authentiques se donnent libre carrière, comme en Belgique les Degrelle ou en Norvège les Quisling.N’allons pas non plus réduire le problème français à une question personnelle Pétain-deGaulle, ni à une question de politique intérieure.Ce serait céder à un travers bien français : mais, de ce travers précisément, la Troisième République est morte.De quoi s’agit-il au juste ?d’opposer “faction” à “faction” ?Parmi les Français habitant la France et dont les lettres parviennent en Amérique, beaucoup gardent confiance en Pétain; mais tous sont unanimes contre Hitler, bien peu critiquent de Gaulle.J’entends bien qu’il subsiste, dans certains milieux, des incorrigibles, POSITION DES PROBLEMES FRANÇAIS 387 qu’obsèdent leurs mesquineries partisanes; le contraire étonnerait, ils reviennent à toutes les grandes crises de l’histoire, ce sont eux les “bien pensants” dont les ancêtres spirituels brûlaient Jeanne d’Arc, jetaient l’anathème à Henri IV : l’instinct profond de la nation s’est toujours écarté d'eux, ils n’ont jamais fondé l’avenir.Que nous importent, au surplus, les jugements sur les hommes ! Ils regardent les futurs historiens.Pétain “attend-il patiemment”, comme l’écrivent ceux qui espèrent en lui, “l’heure de balayer les corrupteurs” ?On pourrait concevoir, à coup sûr, une politique qui consisterait à entraver l'ennemi par sa seule présence, à laisser s’user au pouvoir les arrivistes du défaitisme; je crains que ce ne soit pas la sienne, je le crois beaucoup moins machiavélique, beaucoup plus simple ou même simpliste, je lui vois une formation avant tout militaire et teintée de maurrassisme qui l’expose à bien des erreurs.Mais seuls ont le droit de se montrer sévères ceux qui se sont trouvés pris dans la même effroyable débâcle et qui ont choisi, délibérément, de poursuivre la lutte; le général de Gaulle en a le droit moral — je ne dis pas que ses reproches soient justifiés, ni, à le supposer, qu’ils soient opportuns, je dis qu’il a ce droit moral, et moi, je ne me le reconnais pas ; et je ne reconnais pas davantage à un plumitif confortablement installé dans son fauteuil le droit de jeter l'injure au général de Gaulle, qui paie île sa personne.En réalité, tous ces débats restent infiniment en-dessous des véritables problèmes.Il faut, d’abord et avant tout, gagner la guerre : il le faut, parce que c’est une guerre de civilisation, que toutes les valeurs humaines qui nous sont chères périraient avec le triomphe de l’hitlérisme, que la nuit s’étendrait sur la terre pour des siècles, que notre seule chance d’améliorer nos propres déficiences et de supprimer les injustices dans notre propre camp réside dans la destruction de l’injustice érigée en système.Il le faut pour chacun d’entre nous : je ne me suis jamais une minute bercé de l’illusion que si je pouvais m’arracher de l’Europe je trouverais au moins la sécurité 388 LA NOUVELLE RELÈVE de ma personne dans ma résidence au Nouveau Monde; nous sommes tous en jeu, non seulement par la destinée collective de nos pays, mais par ce qu’il y a de plus individuel dans nos vies; nous sommes en jeu par nos familles, par nos biens, par nos âmes ; le “nouvel ordre totalitaire, qui ne peut vivre qu’à la condition de détruire totalement tout foyer possible de resistance dans le monde entier, ne laisserait de choix a un homme de cœur que la misère, l’exil ou le martyre.Il le faut pour la France, qui n échappera pas autrement au démembrement et à la sujétion : déjà l’Allemagne pompe sa monnaie sous prétexte de couvrir les frais d’occupation, et s’en sert pour absorber ses industries; elle projette un “condominium” du même genre sur les colonies; sans traité de paix, et malgré les protestations forcément platoniques du général Huntziger, elle s’est annexé P Alsace-Lorraine, elle en a expulsé les plus récalcitrants, elle persecute les autres : je ne fais a aucun Français patriote l’injure de penser qu il y consentira jamais, je sais, moi dont les grands-parents alsaciens-lorrains ont lutté quarante ans pour rester fidèles, que je reprendrai la lutte aussi longtemps s’il le faut et qu’y renoncer ce serait me nier moi-même.11 est bon, en second lieu, que le plus grand nombre possible de Français en armes figurent parmi les vainqueurs.Il ne faut pas que l’on puisse opposer leur absence à la persévérance des Belges, des Hollandais et des Norvégiens.Je souffre lorsque je vois, affichés aux bureaux de poste, les convocations militaires des consulats alliés, et lorsque je songe qu’en théorie “la France n’en est plus”.Il ne faut pas qu’aux mauvaises heures les “apaiseurs puissent être tentés d’en tirer prétexte pour acheter la paix à ses dépens.Il ne faut pas non plus que la future paix victorieuse devienne une “exclusivité anglo-saxonne”, ni russo-chinoise.Je suis de ceux qui pensent que la France aura un rôle capital à jouer dans l’organisation du monde, que sa carence y laisserait un vide effroyable et tout indique que MM.Churchill ou Roosevelt en jugent de même; il ne faudrait pas qu’un manque de solidarité avec les autres victimes du POSITION DES PROBLÈMES FRANÇAIS 389 nazisme, ou que le désarroi de l’élite intellectuelle, la rendent incapable de reprendre son rang.Et l’on trouvera regrettable, au moment où l’on prétend défendre “l’intégrité de l’Empire”, le parti pris de négocier à son sujet seulement avec des étrangers, de signer l'armistice de Syrie avec des Anglais à l’exclusion du général Catroux, de se prêter à un contrôle anglo-américain sur St-Pierre et Miquelon plus volontiers qu’à celui de l’amiral Muselier.Se pourrait-il que pour certains Français, tout vaille mieux que les “Français libres” ?Cela peut aider à les travestir en “mercenaires”, faciliter les relations avec l’Allemagne ; on peut se retrancher derrière l’argument qu’on ne traite pas avec des “rebelles” ; surtout, il faut se rappeler qu’en cela encore le gouvernement de Vichy n’est pas libre ; mais l’union dont on se réclame n’en profite pas, ni la dignité nationale.Enfin il me parait essentiel que l’on rende justice plus tard, en France, à ceux qui auront poussé le sacrifice jusqu'à l’héroïsme.Sans leur réhabilitation officielle, sans leur réintégration à leur place éminente, je ne conçois pas de renaissance véritable.Ces quelque cent mille hommes, dont chacun a vécu son épopée individuelle, qui parfois se sont évadés pour combattre à travers mille dangers, dépouillés de tout par leur propre choix, de leurs biens, de leur nationalité, de leur identité même qu'ils doivent cacher, séparés de leurs proches et souvent déchirés à la pensée que peut-être ils les désapprouvent, ajoutent à l'histoire de France une page sublime.Même ceux qui les blâment devraient s’incliner devant eux comme les historiens républicains se sont inclinés devant la Vendée.Ils ont peut-être les défauts de leurs qualités.Leurs porte-parole ont pu manquer de mesure ou d’adresse.Des indésirables, à l'arrière, ont pu battre monnaie avec leur sang, et vociférer en leur nom sans leur aveu.11 ne faudrait pas qu’eux non plus méconnaissent l’effort intérieur, et c’est un risque inhérent à leur position.Mais comment s’arrêter à ces détails ?Comment ne pas voir que les incompréhensions sont dues aux voiles tissés par l'ennemi, et qu’une fois ces voiles crevés elles cesseront, de part et d'autre ?comment ne pas souhaiter être de ceux I.A NOUVELLE RE LEV K 390 (pii déchireront ccs voiles, et qui d’abord, condition préalable, auront abattu leur artisan ?Tel peut être le rôle des témoins impartiaux.Rôle qui demande beaucoup d’humilité : je rougis lorsque je me compare soit aux combattants, soit à ceux qui souffrent là-bas sous le joug, et qui se raidissent.Rôle qui suppose une vigilance constante sur la pensée et sur la langue, un désir de ne pas juger à la légère, mais aussi une fermeté irrévocable dans l'affirmation d'un idéal.Rôle modeste : nous ne transformerons pas le monde, nous ne méritons pas de le transformer; relisons Psichari, et son exaltation du sang des martyrs par-dessus l'encre des savants.Mais rôle qui peut correspondre à notre devoir, tel que Dieu nous l’a tracé par la position où il nous a mis sans (pie nous l’ayons choisie : celui-là, et non tel autre (à chacun le sien).Il y a une tâche toute particulière pour ceux qui ne sont pas dans l'impossibilité de s'informer, comme en Kurope, ni absorbé par l’action immédiate : une tâche, et donc une responsabilité; celle de "penser" les événements, de les dégager de l’actualité pure, de les rattacher à leurs antécédents pour jeter quelques lueurs sur leurs suites, de dégonfler inlassablement, par la simple réflexion calme, les sophismes et les propagandes ; et peut-être qu’après tout, dans une "guerre de nerfs" comme celle-ci, cette tâche n'est pas la plus négligeable, ni quelquefois la moins ingrate.Auouste Viatte (Tous droits réservés) CONTEMPLATION ET DILETTANTISME En ce pays, on accuse de dilettantisme tout être qui se permet l'inquiétude spirituelle la plus élémentaire.Quelqu'un s’avise-t-il de s’évader de l'activisme forcené de son milieu et de tourner vers soi le regard intérieur, s'avise-t-il tout simplement de s’arrêter pour penser, on s'écrie : voilà un autre dilettante ! Nous n’admettons guère que l’on se permette autre chose que des activités agies.L’essentielle activité intérieure de celui qui réfléchit est considérée comme un luxe de grand seigneur, comme un absentéisme dangereux.Et nous ne finissons plus de ridiculiser les mystiques — je parle ici surtout pour les prêtres et les religieux — qui ne seraient, un peu comme les intellectuels, que des dilettantes spirituels.J’ai pensé qu'il serait amusant et pas sérieux de réagir une fois de plus contre l’opinion des braves gens et d’écrire un article absolument inutile sur la contemplation.Ceci posé, lançons-nous tout de go dans les abîmes de la personne humaine dont la contemplation me paraît “l'activité" la plus glorieuse.Tentons de pénétrer au cœur de la contemplation pure en tant qu’elle est une activité de pensée et ne subit que faiblement les impératifs volontaires.C’est là, je crois, qu’on peut saisir davantage l’extraordinaire richesse intime de la personne.Richesse d’autant pins précieuse que, seule, elle possède une valeur d'éternité.Quand tous les travaux seront finis, lorsque le temps de la création artistique elle-même sera passé, alors que la capacité de mériter sera abolie, dans l'éternité, face à face avec Dieu, la personne humaine contemplera. 392 LA NOUVELLE RELÈVE La contemplation est une sorte d'agir.Même si elle ne s’accompagne d’aucun effort, si elle ne tend ni au travail, ni à l’art, alors donc qu’on la considère hors de son rôle occasionnel d’idée factrice, la contemplation demeure au fond un acte ; elle s’exprime dans des actes.Rien de ce qui se passe dans l'acte qu’est la personne ne saurait être pure puissance.Cependant, à l’encontre de l’art et du travail, la contemplation verra son caractère actuel grandement atténué; elle ne comportera aucune excentricité.La contemplation, c’est le repliement suprême de la personne sur soi.Il est remarquable de constater comme l’idée de “soi”, la plus rétlexe de toutes, est rarement absente de la concentration la plus intense de la personne.On ne peut jamais cesser de rapporter à soi les constatations les plus générales et les plus abstraites.On peut même dire que lorsque “je” partie égoïste et superficielle de la personne, semble complètement mis de côté, l’attention demeure centrée en “soi” et sur “soi”.La perception de soi est une intuition : mais non pas supraintellectuelle, ni suprarationnelle.Elle est la connaissance du singulier essentiel à chaque homme : sa personne elle-même.La contemplation porte, précisément et tout d’abord, sur l’intuition abstractive de soi.L’introspection est la première forme humaine de contemplation.Avant d’aller à la rencontre du vrai on se heurte à l’être.C’est pourquoi la première vérité subjective est l’existence et la connaissance du soi.Ceci n’empêche d’ailleurs pas que la connaissance de "soi” s’ébauche dans "l’autre”.C'est l’entrée en scène de l’autre qui fait prendre conscience de soi.La contemplation serait donc un acte de simple vue plutôt qu’une réflexion appuyée et foncièrement discursive.Sans doute, elle reposera toujours sur de brèves illations; mais c’est la résultante qui sera contemplée, non le mode de présentation.La contemplation ne portera pas de sa nature sur le beau, comme l’inspiration poétique et sa réponse : l’émotion dite esthétique; elle portera sur le vrai.On pourrait la définir : un acte de l’esprit qui se repose dans le vrai. DILETTANTISMK ET CONTEMPLATION 393 C’est sur une succession d’actes, qui tendent pourtant à l’unité, que la contemplation naturelle portera, même celle qui aura pour objet Dieu ou les dogmes religieux.De même, toute contemplation reposera sur des intuitions abstractives.La réflexion proprement dite, fortement impéréc par la volonté, est un travail.C’est même par cette note d’impératif volontaire (pie nous entendons distinguer la contemplation jouisseuse et saturante de l’effort de celui qui travaille de l’esprit et réfléchit.En même temps que la contemplation s’oppose au travail intellectuel proprement dit, elle s’oppose à l’idée factrice et génératrice de l’art.L’idée génératrice de l’art ou capacité exemplariste humaine, se caractérise par un mouvement et une agitation intenses des facultés mixtes.L’imagination, dans la contemplation, n'agit qu’à l’état faible.C’est l’intelligence qui joue le grand rôle.La pensée incarnée, au lieu de s’orienter vers l’autre, s’hypnotise sur soi ; et c’est d’elle-même tout d’abord qu’elle prend conscience.Emotion esthétique et contemplation.La contemplation porte sur le vrai.Est-elle donc absolument différente de l'émotion esthétique qui correspond à la beauté artistique ?C’est en répondant à cette question que nous tenterons de serrer davantage le problème et de délimiter parfaitement le champ de la contemplation.Dans l’émotion esthétique, il y a contemplation ; mais il y a quelque chose de plus.Pour mieux comprendre ceci, remontons à l’inspiration elle-même.L’idée factrice peut être objet de contemplation tout autant que sujet de création.Posons l’hypothèse d’un poète, comme notre Octave Crémazie, par exemple, qui n’écrirait point sur le champ et “fabriquerait’’ dans sa tête scs poèmes.Au moment précis où il créerait, il serait dans le domaine de l’action agie; mais ne pourrait-il jouir en amateur pur de sa création ?D’ailleurs, tout poète n’en est-il pas là ?Après avoir créé, il se repose dans son terme.De même en est-il de l'amateur.Réagit-il fortement au 394 T.A NOUVELLE RELEVE contact (lu singulier artistique ?Il ressent l’émotion esthétique.Etudie-t-il le poème en technicien ?Le voilà qui travaille.Ne reste-t-il point place au contemplateur pur ?Oui.Ce serait celui qui, ni amateur enthousiasmé, ni ana-lvste aux pieds pesants, chercherait au contact du poème non point la beauté pour elle-même, ni la perfection technique, mais la vérité transcendante.Le même homme devant le même poème est donc passible de trois attitudes différentes, parfaitement distinctes dans l'abstrait, et à peu près inséparables dans le concret, parce que leurs frontières se coupent et se recoupent à l'infini.Je lis Le Cimetière murin pour mon plaisir.Je n’y entends à peu près rien de plus (pie ce rythme incantateur qui m’enchante : c’est l’émotion esthétique.Mais voici que j'aborde le poème en technicien de la littérature.Me voici déduisant et analysant, tentant, à tort peut-être, de disséquer l'ineffable.Enfin, je cherche dans Le Cimetière marin la vérité, pour elle-même, non plus en lui appliquant les grossiers procédés de la déduction formelle et impérée, mais en lui imposant l'intuition abstractive.Mon imagination et mes sens agissent à l'état faible : je pense.Voilà la contemplation.L'homme n’est pas toujours en état de grace poétique.A cette faveur, est requise une santé très spéciale et que beaucoup d'humains ne possèdent qu’à de très rares intervalles et que d'autres ne peuvent jamais atteindre.11 est des déséquilibrés du volontarisme et des esprits secs qui ne déliassent point la perception élémentaire du vrai.La voie vers le beau leur est à jamais fermée.11 existe par contre des ultra-sensibles et des super-imaginatifs qui ne peuvent pratiquement point contempler, tant la frénésie imaginaire qui les hante répugne à se fixer.Pour atteindre le vrai, qui est statique, il faut s’arrêter; tandis qu’on est sans cesse en marche vers le beau qui, chez l’homme, s'exprime dans le mouvement.Les arts du dessin eux-mêmes, s’étendant dans l’espace, ne sont point purement statiques, mais dynamiques, si l’espace est consécutif au temps, comme tout porte à le croire; du moins pour celui qui admet quelque chose du relativisme scientifique. DILETTANTISM K ET CO N TF.M ELATION 395 Nous touchons une note essentielle de la contemplation : elle est statique.Et c’est en quoi elle diffère radicalement du travail et de l’art.Statique en ce sens que, tout agic qu'elle soit, et s’exprimant par l'acte, elle a une tendance à prolonger l’acte, plutôt qu'à multiplier les actes.Résumons-nous.Toute contemplation porte sur le vrai.Elle s'exprime par des actes mais avec une tendance à s’hypnotiser sur l'acte présent, à le prolonger plus qu’à le multiplier.Elle porte d’ahord sur le “soi” : l'homme est un animal (pii.malgré qu'il en ait, se contemple sans cesse, au moins implicitement.Le premier terme de vérité qui soit à sa portée est sa propre entité.La contemplation est aussi à la hase du travail.Avant de se mettre au travail, l’homme s’est imposé ou s'est vu imposer la réalisation d une idée qu'il a dû contempler au moins un instant.La contemplation sert enfin de tremplin et de point de départ à l’art.N’est-ce pas d’une idée factrice ou exemplaire, incarnée dans une image et procédant d'une association d'images, que le terme artistique est né ?N'est-ce pas (pie 1 artiste amateur, au contact du terme artistique ne peut s’empêcher de contempler, même quand il ne lit (pic pour s’enchanter ?Par ailleurs, la contemplation s’évade de l’activisme trop utilitaire du travail, même d'un travail intellectuel qui porterait sur la dissection du beau.Elle n'est point l’émotion esthétique, bien que celle-ci s’accompagne fatalement d’une plus ou moins grande part de contemplation.Enfin, elle se distingue nettement de l’inspiration parce que, portant sur le vrai, elle ne saurait être créatrice.On ne crée point le vrai, on le constate.Et c’est en quoi il diffère radicalement du beau.L'idée factrice ne joue donc qu’un rôle concomitant et implicite.Elle préside en sourdine et guide l'artiste; c'est l’image qui crée.Mais tout ceci s’éclairera davantage quand nous aurons jeté un coup de sonde dans l'objet essentiel de la contemplation : le vrai. 396 LA NOUVELLE RELÈVE L’objet essentiel de la contemplation : le vrai.Le vrai, c’est “l’affirmation de l’être”, s’il faut en croire saint Augustin.Saint Thomas définit la vérité logique : “la conformité de l’intellect avec la chose”.Combinant ces deux données, nous nous croyons autorisés à définir le vrai d’une manière plus radicale encore.Le vrai, c’est la constatation de l’être.Posons d’abord que le vrai tel que nous l’entendons est un aspect second de l’être, qui n’existerait point s’il n’y avait point d’intelligences créées.Dieu est.Cela lui suffit.Il est et 11 le sait.Saint Thomas établit la vérité qu’il appelle logique sur ce qu’il nomme vérité ontologique et qui serait la “conformité de la chose avec l’intellect divin”.Mais, cette vérité ne saurait être objet de contemplation pour la personne humaine ; et ce n’est point d’elle qu’il s’agit en ce moment.Cette base de toute vérité est d’ailleurs incontestable et réductible, en Dieu qui est l’Existant par excellence, à une translucidité de Son Etre, source et miroir des êtres.Si donc Dieu n’avait point créé d’êtres intelligents, il n’y aurait point de vérité logique, il n’y aurait point le vrai au sens où la philosophie humaine l’entend d’ordinaire.Le vrai est objet de constatation, non point de création.L’être est créé.Dans l’être, l’esprit chercheur découvre l'aspect vrai.Le vrai est l’objet de toute contemplation.Le champ du vrai semble au premier abord très vaste.Tout être est vrai.Le vrai et l’être sont convertibles.Fort bien.Il y a beaucoup de vrai dès qu’on demeure dans la constatation de l’être.Dès qu’on en sort — et on le fait sans cesse — il n'y a plus de vérité absolue.Il y a moins de certitudes que d’opinions.L'absolu est relativement rare dans le domaine de la vérité, précisément parce que l’esprit de l’homme est bien loin de demeurer toujours sur le terrain solide de l’être.Des certitudes absolument absolues, par rapport à l'homme, il n’y a, en plus de l’existence de Dieu constatée par la raison, et des dogmes du catholicisme perçus par la foi, que la vérification des existences.Dès qu’on entre dans le domaine DILETTANTISM K ET CONTEMPLATION 397 des qualifications, on s’aventure sur le terrain plissant de l’opinion.L’histoire elle-mcme n’a une valeur d’absolu que pour le contrôle des faits contrôlables.Pour le reste, elle est opinion.L’opinion, puisqu’elle demeure le champ le plus vaste de l'investigation humaine, peut-elle être objet de contemplation ?Oui; mais accidentellement.De sa nature, l’opinion s’acquiert et se construit par le travail.Une contemplation qui s’éloigne de l’absolument vrai perd de sa pureté; et il est d’ailleurs bien difficile de délimiter à quel moment elle cesse d’être une contemplation pour devenir un travail.II n’en reste pas moins que la contemplation, lorsqu’elle demeure un œil ouvert sur le vrai, constitue une des joies humaines les plus saturantes.Moins enivrante (pie la fascination par la beauté, l'extase naturelle du contemplatif est faite de calme certitude, de repos dans la possession de la vérité.Elle suit très souvent le travail intellectuel et l’émotion esthétique.Après l’ébranlement transitoire des facultés — “violenta non durant” — que le travail et l’art ont occasionnés, elle se présente comme une messagère de paix.Contemplation et dilettantisme.Mais la contemplation n’est-elle point stérile ?Que dire d’un homme qui, se détournant complètement de l’action, s’adonne sans cesse à un rêve improductif ?Faire l’apologie d’une certaine forme de contemplation n’est-ce point favoriser l’absentéisme et le dilettantisme ?Tout rêve ne doit-il point tendre de sa nature à se projeter sur l’écran des réalisations ?Le rêve qui n’est point fécond peut-il avoir une haute valeur dans la vie de la personne humaine ?N'est-elle point ordonnée à la société ?Ce qui ne lui profiterait qu’à elle, et d’une manière égoïste, peut-il être considéré comme une haute valeur personnelle ?Voilà, formulée de plusieurs manières, l’objection essentielle à la contemplation strictement naturelle.C’est presque une hantise chez l’homme moyen que ce mépris qu’il éprouve pour ce qu’il lui plaît de nommer l'inutile.Et 398 LA NOUVELLE RELÈVE combien plus s’insurge-t-il contre la vie spirituelle purement contemplative ! Le travail, voilà une valeur.L’art, c est déjà bien secondaire et bien inutile; niais enfin ça réjouit les esthètes, et l'homme moyen tolère les esthètes.(.est sa manière a lui de se montrer large d’esprit.Quant aux contemplatifs purs, à ceux qui passent leur vie à “jongler , voilà des êtres sans signification, des ratés ou des fous.Pour serrer davantage la difficulté et lui donner une réponse adéquate, il nous faut d abord nous repoiter aux distinctions que nous donnions plus haut.La contemplation n'est pas directement l'idée factrice du travail, ni celle de l'art.Elle diffère d’elles, parce que de sa nature elle ne tend nullement à l’action réalisée dans tout travail, ni même au “faire" artistique pur.Elle peut accompagner l'une et l'autre des deux activités susdites, mais elle demeure distincte d'elles.Elle n’est pas pour autant inutile à l'une et à l’autre.C’est en elle que toutes deux ont leur origine lointaine.Le travailleur se met au travail parce que l’utilité se fait sentir, l’artiste s’ébranle parce que son imagination créatrice soudain l'amorce vers une réalisation qui s’impose à lui.Cependant, les deux ont puisé plus loin et plus liant, le premier, la forme exemplaire qu’il cherchera à réaliser par le travail, l’autre l’idée factrice incarnée (pii se fera son chemin en lui vers une issue artistique.Voilà où s insère le rôle de la contemplation.Tout travailleur acharné et consciencieux, et tout artiste véritable sont, d’abord et avant tout, des contemplatifs.Le premier n’est point toujours en travail de réalisation utilitaire, le second pas davantage sans cesse en gestation artistique.On ne peut travailler sans cesse, ni créer sans cesse.Les forces humaines ne suffiraient pas à une telle activité.Dès lors, les réalisations de l'un et de l'autre s’élaborent et s’ébauchent confusément, s'organisent à leur insu, se font lieu à peu un chemin à travers la subconscience, jusqu au point d’arrivée.Or c’est surtout aux moments où l’homme se concentre spontanément dans la contemplation qu’il s’enrichit et se prédispose aux découvertes futures.11 ne songe guère quand il contemple à DILETTANTISM K KT CONTKM 1M.ATION 399 inventer on à créer : il suit la pente de sa nature méditative : il pense.Or, c'est de cette pensée purement désintéressée que survient l'aptitude à inventer, à créer.S'étant acharné à une possession du vrai, s’étant hypnotisé sur l’idée, l'homme s'est enrichi; et cette richesse jaillira un jour hors de lui, appelée par une utilité concrète ou par le jeu capricieux d’une subtile association d’images créatrices.Cette contemplation des forts est bien loin d’être du dilettantisme.Elle est une préparation implicite et indispensable au travail ou à l’art.Qu’est-ce par exemple, qu’une éducation parfaitement adaptée à l’homme ?Rien de moins et rien de plus qu’un développement harmonieux de la faculté de contempler.Pour que cette faculté même soit un jour l’origine de productions fécondes, il faut qu’au stage éducationnel elle se soit développée d’une manière absolument pure.Une éducation trop utilitaire ou trop tournée vers l'action immédiate ne produit point des hommes, mais des agités, des hâbleurs, des arrivistes.Sans doute, il arrive que des pseudo-contemplateurs, que des “spectateurs purs”, serions-nous tentés de répéter après Georges Duhamel et son amusant et cynique Aufrère, il arrive que des hommes qui ne songent qu’à jouir du spectacle de la vie soient réellement des inutiles et des poids morts dans la société.De tels hommes et les névrosés du narcissisme ou de l’introspection, — ces autres qui leur ressemblent comme des frères, — sont loin d’être des contemplatifs.Nous disions au début que la contemplation porte d'abord sur la connaissance de “soi”.La première vérité contemplée est le “soi”.Rien de plus vrai.Mais encore faut-il que le repliement sur le “soi” demeure un regard de l’esprit chercheur et ne devienne point un appétit morbide d’inverti.Celui qui se suffit égoïstement à soi et se désintéresse du reste est bien loin de tendre à une plénitude de vie personnelle.11 s’enfonce dans l'individualisme jouisseur, il s’éloigne du vrai, par la négation même de son destin de personne née au monde pour agrandir le monde par l'acceptation de l'ordre, et l’imposition des êtres.Toute personne qui concentre sa pensée sur soi d’une manière 400 LA NOUVELLE RELÈVE égoïste et individualiste, loin de se livrer par là à la contemplation du vrai, se perd dans les régions de la sensiblerie et de l’imagination détraquée, se repaît de mirages fallacieux et non point de l’austère et pure contemplation du vrai, explicitation seconde de son être total.A morceler l’être, à favoriser en soi la tension au profit des valeurs de l’individu contre celles de la personne on tend à l’animalisme, à l’obscuration du regard intérieur, on s’éloigne diamétralement d’une contemplation amoureuse de la vérité qui s’exprime par l’unité d'une personne qui dès sa naissance au monde se voit projetée dans la société familiale et orientée vers des réalisations plus parfaites dans la société civile, dans l’ordre total d’un monde de personnes.Contemplation et prière.Combien plus saturante et plus paisible la contemplation humaine lorsqu’elle se tourne vers Dieu dans l’oraison de simple regard ! Le P.de Guibcrt la définit d’une manière très juste et très forte.1 D’après lui, la “contemplation” ou ’’oraison contemplative” serait “une oraison mentale dans laquelle notre âme est élevée et unie à Dieu par une vue de l'intelligence et une adhésion de la volonté toutes simples et reposées, excluant donc le raisonnement et la multiplicité des pensées ou des affections”.Voilà qui rejoint ce que nous venons de dire de la contemplation purement humaine et portant sur des objets naturels : une simple vue intuitive du vrai.Dans la prière contemplative, l’objet vrai contemplé, c’est Dieu.Non point Dieu considéré comme le distributeur des dons et des faveurs, ni comme le juste juge à fléchir par la prière discursive, mais Dieu vu en esprit, admis et “avisé” comme l’objet suprême de vérité.Toute affection et tout raisonnement ne sont pas exclus : c’est la multiplicité qui est bannie.Mais, cette contemplation, si saturante soit-elle, n’est encore qu’un premier pallier vers de plus hautes assomptions.(J) De Quibert, Etudes de théologie mystique, p.29. DILETTANTISM K ET CONTEMPLATION 401 Elle demeure dans le domaine de l’ordinaire.La personne du chrétien qui s’engage dans cette contemplation ou oraison de simple intelligence agit tout naturellement, selon l’ordination habituelle et le rythme qui lui est propre.La Grâce de Dieu peut appeler à plus et à mieux : c’est la contemplation extraordinaire.Que celle-ci puisse être pour une part acquise ou qu'elle soit nécessairement infuse, elle dépasse celle que nous venons de définir de toute la stature et de toute l’efficace du surnaturel infus.Il peut donc se faire que la personne humaine en grâce, en plus de l’assistance surnaturelle qui provient de son agrandissement ontologique provenant du baptême, reçoive un nouvel influx divin, transitoire et gratuitement donné celui-là : l’oraison mystique.C’est plus qu’une grâce actuelle ordinaire, c’est une grâce extraordinaire.Ce n’est plus l’homme qui contemple Dieu ; c’est Dieu qui découvre à l'homme une vision plus aiguë de Lui-même.Faisant donc abstraction des controverses, plus verbales que réelles, nous adopterons encore une fois, pour cette dernière forme de contemplation en cette vie, la lumineuse définition que le P.de Guibert donne de la contemplation infuse.1 “Par contemplation infuse, on entend une oraison contemplative dans laquelle la simplification des actes intellectuels et affectifs résulte d’une action divine dans l’âme, dépassant ce qu’auraient produit les simples causes d’ordre psychologique actuellement en jeu et les fruits propres de nos actes précédents des vertus surnaturelles.” Avec cette forme de prière contemplative, la personne dépasse ses capacités humaines de connaître et c’est Dieu qui produit en elle les idées ou l’idée; et ceci, s’il faut en croire saint Thomas, s’opère par une impression et expression “d’espèces intentionnelles”.Cependant, ce phénomène mystérieux s’accomplit dans une intuition abstractive encore plus épurée que celle qui produit les singuliers artistiques.(i) De Guibert, op.cit.p.3G. 402 LA NOUVELLE RELÈVE De la contemplation béatifiante.Nous voici aux frontières de la contemplation béatifiante.Tant que la personne humaine demeure le composé humain, il ne saurait pour elle être question de dépasser cette forme de contemplation cpii lui est donnée, par une faveur rare, et entre toutes précieuses, de la grâce divine.A la mort, et après la purification des souillures accidentelles, la personne humaine — dissociée de l’individu humain mais demeurant mystérieusement personne dans l'âme séparée — la personne de l’élu jaillit en contemplation pure et béatifiante.C’est dans l’autre vie que s’opère l’accomplissement tant rêvé et tant cherché de la personne dans l’Unité.Un mécanisme nouveau s'insère sur l’entité surnaturelle grefïée en l’homme par la grâce sanctifiante.C’est ce que les théologiens appellent lumière de la gloire (“lumen gloriae").Comme la grâce sanctifiante, la lumière de gloire est une qualité opérante et permanente.Elle survient à l’âme humaine, normalement constituée comme acte du corps, et dans le cas de l’élu, comme siège de l’habitation du Saint Esprit par la grâce sanctifiante.Elle est nécessaire, si Dieu ne peut être vu intuitivement par aucune créature sans un agrandissement ontologique.Or cet agrandissement est requis puisque l’Ecriture Sainte ne cesse de répéter que la vision de Dieu est réservée aux personnes divines.1 La lumière de gloire est donc un “habitus" in fus qui aide l’âme humaine à une opération qui la dépasse.On l’appelle aussi en termes scolastiques un “medium sub quo” et subjectif par lequel Dieu est vu intuitivement, et d’une manière certes imparfaite.Une adéquate “compréhension’’ de Dieu est absolument impossible â la créature.L’achèvement définitif de la personne, du moins dans l’ordre actuel de Providence, est donc la vision de Dieu face à face en un monde meilleur, en un monde stable.Toutes les inquiétudes tomberont dans l’éternelle vision.Ce sera (i) v.g.Jo 1, 18; G, 46 etc. DILETTANTISME ET CONTEMPLATION 403 la complète realisation d’un être à qui la terre avait été donnée pour s’eu affranchir en la possédant.La tension entre l’esprit et la matière tombera avec la chute du corps et ne reparaîtra point, pas même après la résurrection finale, parce que l’âme, qui est l’acte personnel et le lieu de telle subsistance, n’aura plus de raisons de chercher, ni de déduire.Elle sera en Dieu fixée par l’éternelle adhésion au vrai par excellence.Nous nous rangeons en effet spontanément au nombre de ceux — les plus nombreux parmi les théologiens — qui tiennent que la béatitude céleste est d’abord une vision, une contemplation du Vrai, qui entraîne certes, et cela va de soi, un amour pleinement saturant.Voilà la suprême gloire de la contemplation.Dès ici-bas, nous sommes portés à la considérer, même si nous l’envisageons à ses degrés élémentaires, comme la plus haute initiative humaine et la moins décevante des aptitudes de la personne.C’est, toutefois, à son degré surnaturel, et après la chute de l’individualité, qu’elle nous apparaît comme la libération complète de la personne et sa réalisation définitive.Tout ceci devrait nous faire comprendre une fois de plus pourquoi la personne est irréalisable en ce monde où le face à face avec l’Etre est interdit aux êtres.Eixée en Dieu, en Lui implantée comme un clou d’or, la personne humaine est rendue au terme.Elle cesse de se heurter à ses limites parce qu’elle a vu s’opérer en elle, par la lumière de la gloire, le radical passage à la limite (pii lui ouvre pour l’éternité les vastes et uniques avenues du Vrai sans mélange.Grand Dieu ! Que je me sens heureux d’avoir écrit ces pages qui ne serviront à rien ni à personne, à rien si ce n’est à faire connaître un peu plus les aptitudes et les trésors de la personne humaine divinisée et appelée à la vie éternelle en Dieu ! François Hektel CHEZ VALDOMBRE A l’exemple de Frédéric Lefebvre, je pourrais intituler ces notes : “Une heure avec”.Mais ce ne serait pas dire la vérité.J’ai passé beaucoup plus d’une heure à Sainte-Adèle, dans la compagnie de Valdombre.Heures rapides, si courtes, trop courtes ! Comme il fait bon se retremper auprès de ce grand vivant ! Lorsque, le soir, à l’heure des rayons obliques du soleil, je pointe le museau de la petite Willis vers les montagnes du Nord, mon cœur bat plus vite, je suis heureux ! Vous connaissez Valdombre ?Qui ne le connaît pas ! C’est un fils robuste de la paysannerie québécoise, un rude gars de chez nous, trapu, puissant, généreux, vibrant d'une profonde sensibilité d’artiste.Il incarne l’amour de la vie, l’enthousiasme.11 parle haut, avec éclat, avec verdeur : une jaillissante source de lyrisme.Son accueil est large, d’une sympathie conquérante.On ne lui résiste pas.On retrouve dans sa personne l’homme de scs meilleurs écrits : Ombres et Clameurs, Un homme et son péché, les brillantes études littéraires des Pamphlets.Cet écrivain, ce poète n’imite personne.11 transcrit le chant des Laurentides et sa musique intérieure.A mesure qu’on pénètre davantage dans son intimité et dans son amitié, on découvre que ce lyrique est un fervent de la culture et des études, un esprit perspicace, capable de réflexion sous ses plus beaux élans.Le lyrisme n’a pas tué le Normand fin et madré.Il déguise sous une exubérance réelle, une âme secrète, cadenassée et qu’il ne révèle que graduellement à ceux qu’il en juge digne.Générosité et CHEZ VALDOMBRE 405 prudence, n’est-ce pas là une antinomie ?Valdombre, comme toutes les natures riches, concilie heureusement en lui les contraires.Il est d’un cœur opulent mais cette opulence n’exclut pas la sagesse de l’esprit.Le village de Sainte-Adèle s’étage au flanc en pente rude d’un mont.Les premières maisons ornent le bas de la montagne et forment Sainte-Adèle en bas ; les dernières couronnent le sommet et, construites sur le bord d'un beau lac, composent Sainte-Adèle en haut.C’est là qu’on trouve la maison de Valdombre.Bâtie en bois, elle comprend un étage que surmonte un toit en pignon.Une large galerie court sur la façade.Mais est-il besoin de décrire la maison de Valdombre ?A l’extérieur, elle ne cherche pas à se distinguer de ses voisines.Elle respire la propreté, l’ordre, le confort.A l’intérieur, ah ! c’est bien autre chose ! Il y a le fameux grenier.J'avais beaucoup entendu parler de ce grenier et, qu’on me pardonne, j’imaginais, sous les combles, une pièce obscure, poussiéreuse, en désordre, où quelques volumes loqueteux se trouvaient perdus parmi les objets hétéroclites.Peut-être était-ce le mot de grenier qui m’impressionnait et m’imposait une image conventionnelle ?Or, il y a trois ans, la réalité me réservait la plus vive et la plus charmante surprise.L'ordre qui règne dans le grenier de Valdombre, le climat intellectuel qui le baigne m’ont enchanté.Quelques personnes que j’y ai emmenées ont partagé mon enchantement.Entre les murs tapissés de livres du cabinet de travail (sous les combles, en effet !) j’ai vécu des heures délicieuses.La lumière électrique s’y diffuse avec douceur; sous les glaces des armoires, les cuirs rouges, verts et bruns des reliures propagent de chauds reflets ; les livres brochés présentent leurs dos aux nuances variées.Que de volumes rangés, classés avec soin sur les tablettes ! Il doit y avoir là trois mille cinq cents à quatre mille ouvrages.Les classiques et les romantiques occupent un espace honorable; les modernes, les romanciers, les philosophes, les essayistes, les critiques et les pamphlétaires se partagent les honneurs des rayons.Les littératures étran- 406 LA NOUVELLE RELÈVE pères et la littérature canadienne-française ont leurs sections particulières.Il y a là de cpioi meubler richement une intelligence, la nourrir des meilleures substances et l’orner des parures les plus variées.J’ai déniché en furetant dans les armoires du grenier des éditions rares : un Je m'accuse, l’édition originale du Salut par les Juifs et les numéros du Pal, en pamphlets, de Léon Blow (Valdombre a une des éditions les plus complètes chez nous de Léon Bloy).J’ai feuilleté avec piété une éditions illustrée des Diaboliques qui nie fait envie et une édition complète des œuvres de Gide (N.R.1*., Collection in-octavo sur grand papier) (pic je voudrais bien voir dans ma bibliothèque.Quand, sur la vaste table au milieu de la pièce, Valdombre écrit une dure ou chatoyante page des Pamphlets; les grands esprits du passé et d’aujourd’hui l’entourent, l’inspirent, l’exaltent.Quelqu’un a dit qu'il était bien seul à Sainte-Adèle.Ah ! non, il n’est pas seul ! il n’a qu’à gagner son qrenier pour jouir de la présence et de la conversation des plus sûrs et des plus intelligents des amis.Ils lui dispensent des enseignements, des conseils et des consolations (pie très peu d’hommes sauraient lui donner.D’ailleurs, Valdombre, on le devine, a à se défendre contre les visiteurs importuns plutôt que contre l’ennui de la solitude.Le grenier a vu défiler dans son atmosphère studieuse et recueillie des députés et des ministres, des membres éminents du clergé, des écrivains, des journalistes et des orateurs canadiens-français parmi les plus huppés.Si ce g renier se mettait en frais de raconter ses mémoires (ce qu’il fera un jour, je l’espère) le lecteur ne s’ennuierait pas !.La fatigue d’écrire se fait-elle sentir ?Valdombre se lève, ouvre la porte d’une armoire, tire un volume du rayon.Et, le temps qui lui convient, il butine ainsi, à l’exemple de Montaigne dans sa librairie, d’une armoire, d’un rayon à l’autre, se grisant des plus nobles pensées, enchâssées dans les formes les plus pures et les plus brillantes.Les idées en armes montent la garde autour de lui, le convient au CHEZ VALDOMBRE 407 spectacle de luttes rapides et éclatantes, car les idées, elles aussi, se livrent un éternel combat.Stimulées, les idées du pamphlétaire coiffent à leur tour le casque, prennent la lance et se jettent dans la mêlée.Les idées qui ne se battent pins agonisent ou sont mortes.Chaque mois nous apprend que celles de Valdombre débordent de vigueur, d’intrépidité, de joie.Votre bonheur est profond, ô gentilhomme-paysan ! Je comprends que vous aimiez et admiriez Joseph de Pesqui-doux, vous qui vivez dans votre maison, au cœur de montagnes et de braves gens que vous chérissez également, au centre d’un paysage de magnificence, et parmi les livres au sue inépuisable.Deux fenêtres percent le pignon du grenier.L’une s’ouvre sur le tableau paisible d’une rue de village.Sérénité parfaite : des arbres, un double rang de façades aux couleurs claires.Souvent les volets des maisons sont clos.A l’abri de ces volets, les vies doivent couler dans la douceur et dans l’harmonie.Telle est l’impression du passant.Mais le romancier d’Un homme et son péché sait que les volets fermés cachent parfois des tragédies, d’autant plus âpres qu’elles se déroulent dans l'isolement et le silence.Il n’ignore pas quels cœurs violents, quelles natures de feu se tourmentent souvent dans l’ombre de ces maisons en apparence si tranquilles.Un voile de pudeur enveloppe les tragédies paysannes.Klles évitent les gestes excessifs, les clameurs de mélodrame.Elles naissent, grandissent, atteignent au paroxysme, déclinent et meurent, discrètes et concentrées comme les tragédies du théâtre classique.A une certaine profondeur, les passions sont partout identiques.Mais là où il leur est impossible de s’extérioriser, de s’émousser et de se dissoudre dans les distractions extérieures, elles s’élèvent à une violence singulière.La contrainte détermine leur degré de virulence.Valdombre nous a montré l’exemple des ravages d’une de ces passions dans Un homme et son péché.Le monde paysan lui offre, lui qui le connaît si bien et pénètre chaque jour dans sa vie intime, plusieurs autres sujets de même 408 LA NOUVELLE RELÈVE veine.Si les idées en armes stimulent le pamphlétaire, l’observation quotidienne, aiguë et patiente, des mœurs nourrit le romancier.Le roman français a donné l’âcre Bretagne de Barbey d’Aurévillv, la frissonnante Lorraine de Barrés, la lumineuse Provence d’Alphonse Daudet, la sombre Gironde de Mauriac.Pourquoi Valdombre n’ennexerait-il pas à ces illustres provinces littéraires de France la province littéraire des Laurentides ?Après la biographie de l’avare Séraphin Poudrier dont le Vieux-Chêne vient de rééditer la dramatique histoire, pourquoi Valdombre ne nous écrirait-il pas la vie non moins colorée et rude d’un bon vieux Ca-nayen du Nord qui s’est battu depuis sa jeunesse avec la cruche de whisky et fini crève héroïquement dans une gigantesque et suprême soulade ?Le personnage de Séraphin Poudrier épuise l’histoire de l’avarice dans les pays d’en haut.Mais l’histoire de l’ivrognerie reste à faire.Nos pères furent de rudes buveurs.Quelques-uns de leurs descendants ne sont pas tout à fait déchus.Valdombre en connaît sûrement et, un jour ou l’autre, il en immortalisera un dans une nouvelle œuvre.La seconde fenêtre du grenier découvre un paysage d’eau, de montagnes, de verdure.L’été, les tons adoucis du pastel, les couleurs vives de l’aquarelle composent le tableau.L’automne le change en eau-forte.Je l'ai toujours vu aux heures de paix, soit inondé de soleil, soit bleui de lune.Mais son calme n’est pas immuable : comme l’âme paysanne, il recèle la possibilité de terribles orages.Un esprit superficiel croirait d'une invariable douceur les deux tableaux qu’encadrent les fenêtres du grenier.Celui qui connaît la région sait que sommeille en eux le germe des pires colères.Ce milieu et ce décor conviennent admirablement au poète-pamphlétaire qui joue en maître sur le registre du langage et marie la gamme suave à l’explosion du verbe.L’air qu’il respire, l’ambiance dans laquelle il travaille expliquent en partie et le baume et la flamme d’une prose unique dans nos lettres : la prose de Valdombre.Rex Desmarchais TROIS POÈMES AMERIQUE MONSTRE QUE J'AIME J’aime parler de toi.Esprits broyés, âmes écrasées, corps d'acier et visages de menton, au cœur un moteur à explosion qui cogne et qui râle à la mort.Mort de tous, mort de tout, ah ! pauvre nous, mort de la mort.Amère Amérique, âpre continent, altéré d'argent, affamé de race.Roide et pousse frappe et blesse, à coups de piston, de tes bras de bielle, aveugle rouleau craquant sur les corps. 410 LA NOUVELLE RELÈVE On ressuscite après la mort ! Délire et martyr, cirque tragique, sombre Amérique, folle amante de la destruction.Marie ! Marie ! Sainte Marie, prenez pitié de l'Amérique que nous aimons.LE PAYS DU POSSIBLE Et nous avions rêvé de cow-boys, buffalos, ors, superposés sur le mur civilisé de notre imagination timide.Mais nous n'avions pas soupçonné le plus fou des songes : celui d’un pays où tout est possible.Possible hardi multiplié à chaque instant, resplendissant, glorieuse offrande de vitalité à la création. TROIS POÈMES 411 "C’est possible !” Meme le bien meme le pire absolus divins."Pourquoi pas ?” de notre enfance murmuré entre les défenses, ‘‘Pourquoi pas” vous êtes roi Hourrah ! BRUIT Perpétuel monotone hallucinant froissement croissante ronde mécanique inlassable incantation frotte tes courroies sur le pavé de ma tête.Un moteur part, brutal et pressé, et brusque, un frein a ricané.Coule coule bruit continu affolant bruit trop sérieux qui attire et hypnotise, étourdissement, vertige, qui les pousse frénétiques à rien.Claire Hutchet Bishop ANNONCE DE LA RÉSURRECTION Lorsque les yeux sont secs et que depuis trois jours l'on a beaucoup pleure Parce que Celui-là n’est plus en qui l'on avait tout espéré, Et que tout à coup : ô cri de joie à l’horizon de l'âme ! ô souffle d'espérance sur les disciples rassemblés ! Le Christ n’est pas mort mais il dormait seulement et maintenant il s'est pour toujours réveillé; Et que du fond des siècles ténébreux jaillit et se dessine et nous saute à la face Son intarissable lumière, Tandis qu'un souffle d'éternité frais comme un ramage d'Ange ou d'enfant venu du Paradis, chant dans la bruyère, Et que le Maître comme un ami qui pour z’ous voir et vous sauver ayant marché toute la nuit, arrive sur le matin, Parmi le réveil à petits cris des oiseaux, et vous appelle i “Madeleine”, dans l'ombre du jardin.O femme, première chair à contempler le Verbe dans la résurrection de sa Parole, entendez alors monter le cri irrépressible Du cœur, dans l'instant foudroyant de ce regard où Dieu pour sa créature une fois de plus s'est fait visible ! Après l'attente des longues générations humaines, après Adam, Père du genre humain, après Noé, Abraham et Moïse Se reléguant auprès du troupeau de Dieu comme autant de pasteurs dans la nuit, voici venir l'Epoux, Jésus-Christ, à la rencontre de son Eglise.O frères embrassés dans l’étreinte du Christ regardez, de nouveau au doigt l'anneau de l'alliance divine, toute frémissante, la terre qui rentre dans son éternel matin sans aucune espèce de bruit, ANNONCE DK T.A RÉSUKRKCTION 413 Si ce n'est, régulièrement, soufflant de nouveau sur les eaux, l'Esprit de Dieu gonflant et dégonflant les voiles du Temps qui fuit.Alleluia ! ô cri eu ce jour jailli hors de la femme, repands-toi en flots de vérité et de lumière par le monde, Et secoue la création jusqu’en son noyau substantiel l'homme, pontife de l'ordre créé, afin que ta musique inonde Les choses divines et les choses humaines eu ce Jour réunies car entre la terre désormais et le ciel Tas de séparation dit Dieu, et voici que Je vous introduis dans une terre où coule en abondance le lait avec le miel.Ah ! c'est vrai maintenant que nous sommes les fils de Dieu en plus d'être les enfants d’Eve et ceux d'Adam, Et c'est -vrai aussi que Jésus-Christ avant de rejoindre son Père nous a rachetés avec son propre Sang.A genoux donc, ô hommes et du Christ recevez vie dans l'éclat fulgurant de la pierre qui saute Et le chant triomphal de ce Soleil levant Qui, comme une alouette ivre de printemps, reprend d'heure en heure une note toujours plus haute, Tandis que toute entière à sa joie la création, comme une épouse après un long sommeil, soupire profondément.Peuple de Dieu, en ce jour, écoute du centre de la terre chrétienne venir la voix de Rome par-dessus tant de nations en pleurs, Ecoute, en un immense canon de joie, d'espérance et d'universelle jubilation Comme après une longue guerre les soldats dans le hourra de la victoire remontent par étapes du front, Ecoute, l'un derrière l'autre, dans la célébration catholique de Pâques rentrer les graves bourdons de Sainte-Marie-Ma j cure.Et derrière eux en lourdes grappes tantôt haut tantôt bas, chantent les cloches par le monde, alleluia ! et lentement, par delèi les coteaux renversés sous le regard de Dieu, Là où mûrit pour un calice d'or la vigne aux entrailles mystiques, 414 LA NOUVELLE RELÈVE Par delà la mouvante plaine où dans de lourds épis fleurit plein de grâce de vie le pain eucharistique, Cette abondance parmi nous du corps de Jésus-Clirist que demain matin nous mangerons de notre mieux.Par delà les clochers au regard perçant et les routes au dos large où rampe le long des jours comme une interminable prière, le z’ent, Par delà les chaumières où dans les soirées tendres se rassemble sous le regard du Père la multitude de ses enfants, Et par delà et deçà cette immense Chose piquée dans l’espace qu'est le monde.liant et déliant leur course temporelle Coulent les notes de la Résurrection Eclatantes de lumière et suaves de bénédictions Dans l'aube de ce Jour qui pour la gloire et la délivrance d'un grand nombre commence solennel.Entends, ô monde et prête ton oreille à ce flux et reflux de chant, Car entre Dieu désormais et sa créature s’est rétablie la musique d'un accord permanent.Je suis ressuscité, dit Dieu et maintenant c’est votre tour De mourir dans votre chair a-eant de vivre et de respirer dans mon interminable Jour ! Le bois de la Croix prend vie et déjà parce que Celui-là enfin les accueille, Comme des oiseaux à tire d'ailes vers un arbre plein de murmures et de feuilles Accourent en vagues impulsives la multitude des humains Sachant qu’à son ombre, tels des époux pour toujours, la joie et l'éternité se sont donné la main.La marche du typhon n'est pas plus impulsive, ni plus irresistible l'écoulement profond vers la mer du Saint-Laurent Que ce gémissement ineffable vers le Père de toute la creation Qui d'un désir ardent, comme une jeune mère lourde de son enfant, aspire vers ce jour plein de lumière et de printemps de son éternelle et glorieuse Résurrection, Et qui dans le frémissement de l'espoir et les douleurs de l’enfantement, demande à l'homme comme lui-meme ANNONCE DE I.A RÉSURRECTION 415 demande à Dieu, passage à cet Esprit d'adoption en qui elle deviendra Paradis spontanément.Seigneur, purifies-nous du vieux levain, Seigneur, entre vos mains saintes et vénérables il nous tarde d'être une pâte nouvelle.Ah ! faites Seigneur que dans la flamme de l'amour et l'ardeur du sacrifice et un certain commencemnt de la Joie, Tel autrefois saint Paul dans la poussière des routes et les blasphèmes des hommes et l’embrassement infatigable de sa croix Mous marchions, plus assoiffés toujours de Justice et satisfaits de moins en moins par cette façon qu'ont les choses de nôtre pas éternelles.Reste avec nous Seigneur maintenant que les cloches se sont tues Comme s'éteint dans le soir un chœur d'enfants et que Pâques une fois de plus Nous quitte et que de nouveau nous voici comme jadis les deux disciples sur notre vieille Route, Et comme eux méditant ces choses arrivées que nous ne comprenons guère : La femme morte dont le mari est là essayant encore d'être brave quand tout bas déjà pleurent ses petits enfants, Et Don Rodrigue pour essuyer les sandales de Sœur Thérèse qui rentre simple comme une jeune fille pour toujours dans un couvent, Et cette autre conversion soudaine là-bas de Paul Claudel et cette communion dans le feu et les larmes d'Eve Lavallière, Et tant d’autres choses si curieuses, si peu raisonnables et pas du tout logiques, Si belles par ailleurs et qui nous arrivent comme ça un jour sans rien qui les explique Si ce n'est le Maître qui est là et comprend tout et sourit un peu de ce que nous sommes parfois si perplexes sans doute.Albert Le Braz MYSTÈRE DE LA PENTECÔTE PROLOGUE (Satan est assis sur une pierre au sommet du mont de la Tentation.Il regarde le désert à ses pieds.Par delà s'étendent Jéricho, le Jourdain, la ligne continue des monts de Moab.) SATAN — “Fais-lc vite” ! De quel ton il a dit cela ! Vite, vite.Comme une prière.On eût dit vraiment qu’il était impatient de sa mort.Après quoi tout s’est précipité.Et voilà que les prophéties sont accomplies en lui.La belle affaire ! Rien n’est changé dans le cœur des hommes.J’en suis le prince; j’y trône encore.N'est il pas jusqu’à ses apôtres qui ne l’aient abandonné pour moi ! Et ceux qui m’ont confessé, il ne les arrachera pas à mes ongles peut-être ?L’avenir m’échappe ?Le présent me comble.Les uns après les autres, ils me tombent tous dans les bras.Qu’y a-t-il donc de nouveau sur terre ?Un peu plus de saveur au péché, de fièvre à le commettre.Mais pourquoi était-il si pressé ?Dieu n’est jamais pressé.Il avait hâte d’en finir ! Dieu a-t-il hâte de quoi que ce soit ?En vérité, que faut-il penser de lui ?Je me le rappelle encore sur cette montagne.Comme il m’a repoussé ! Les royaumes (pie je lui présentais étaient de la cendre à ses yeux.Il n’en avait pas besoin ; (1) Ces pa^es sont extraites du 2o volume do Cinq mystères en forme de rétable it paraître nux Editions de l’Arbro dans la collection Le Serpent d'airain.Le premier volume contient La Nuit de Noël, L’Adoration des Mages, Le Drame de la Passion. MYSTÈRE DE LA PENTECOTE 417 il n’avait besoin de rien; pas même de transformer des pierres en pain pour les manger."J’ai faim, j’ai faim, disait-il, de la parole de Dieu’’.11 était encore plus orgueilleux que moi.Mais quand je lui dis de se jeter dans la plaine, pourquoi n’a-t-il pas voulu goûter à ce vertige ?Pour ne pas tenter son Père ?Son Père ! Il aurait fallu d'abord prouver que ce n’était pas Joseph, le charpentier.Il hésitait à risquer son destin.Orgueilleux ?De sa misère ! Dieu l’abandonnant, c'était d'abandon qu’il avait soif et faim ! Mais moi aussi j’ai consenti à être abandonné de Dieu.Seul comme lui.Désormais nous nous répondons l’un à l'autre.Il prétendait faire la volonté du ciel ?bit moi ?Si j’ai renié Dieu n’est-ce pas qu’il avait besoin d’être renié ?— Je me suis adoré ?Il s’est bien fait, lui, un ver sous les pieds de toute créature.Ah ! quelle volupté il a dû éprouver à se sentir piétiné, à être moins que rien ! C'est pour avoir découvert cette douceur d’un orgueil inconnu qu’il est son maître.Mon maître ! Plus j’enfonce en moi, plus je me sens jaloux de lui.Il a forcé l’entrée des cavernes du cœur.Il a extrait le ciel du fond de sa poussière.Oui, c’est pour cela que je le hais.Que suis-je après tout ?Le meneur du monde ?Un beau monde en vérité ! un peu trop facile à manier pour mou goût.Tandis cpte lui, son domaine à lui, c’est cet univers cpti échappe à toute prise, qui m’échappe à moi-même, où la joie ne se discerne plus du dénuement le plus complet.Et la misère sans honneur est devenue la maîtresse du ciel et de la terre.A ces sables mouvants du fond de l’être, non, je n’avais pas songé.Séduit par la beauté, je n’en voyais que l’image et cet éclat auquel, comme des imbéciles, les hommes courent et succombent.Prince du monde ! Oui, mais lui, il est le roi de la réalité.— Et qu’importe ! homme ou Dieu, c’est au fond de l’exil où il s’est réfugié qu’il me faut l’affronter désormais.(Il tape du pied.Aussitôt apparaissent douce démons, autour de lui.) SATAN — Vous êtes là, mes enfants ?Beaucoup de besogne aujourd’hui sur la planche. 41S LA NOUVELLE RELÈVE UN DEMON — Mais elle ne nous a jamais manqué, patron, la planche à piller, à piller la terre.DEUXIEME DEMON — Et pour ma part, je ne m’en suis jamais plaint.TROISIEME DEMON — Plein ! Tu te rappelles quand nous habitions le ventre du Gérasénien et que le prophète nous a fait déguerpir ?Au total, on était encore mieux dans les cochons que dans l'estomac du bonhomme.( Ils s’esclaffent) QUATRIEME DEMON — Et ce qu’on a pu rigoler, hein ! en dégringolant ?CINQUIEME DEMON — Et la chanson qu’on a composée ?Tu t'en souviens, Magog ?(Pendant que Satan rêve, les dénions chantonnent) PREMIER DEMON — Gérasène ! Gérasètie ! CINQUIEME DEMON — Gérasène au bord du lac.SEPTIEME DEMON — On s’en souviendra d’Arsène.HUITIEME DEMON — D’Arsène et de ses cochons.NEUVIEME DEMON — Il avait le diable au sac.DIXIEME DEMON — Et le nez en cornichon.ONZIEME DEMON — Gérasène ! Gérasène ! DOUZIEME DEMON — Rassérène tes jambons.SATAN — Restez donc tranquilles, idiots ! Vous u’ètes tout de même pas possédés, vous aussi, pour vous agiter sans cesse.Un peu de dignité, je vous prie.Comme si je n'avais pas assez de raisons d’y penser à ce rabbi de malheur ! 11 faut que vous en remettiez.Ah ! de grâce, ne ramenez donc pas tout le temps la conversation sur lui.Ou plutôt, si, ne cessons plus d’y songer, mais que ce soit en vue d’un de ces tours dont ses fidèles se souviendront.PREMIER DEMON — Vous n’ètes pas content de nous, patron ?SATAN — Content ! il s'agit bien de ça.N’avez-vous pas encore compris qu’un nouveau domaine vient d’ètre livré à ces imbéciles de la terre ?Et que nous n’y sommes pas entrés ?Et que si nous n'y entrons pas, le monde va nous craquer dans les doigts comme une bulle.DEUXIEME DEMON — Une bulle du pape. MYSTERE DE EA PENTECOTE 419 SA'l'AN — Est-ce que vous aurez bientôt fini avec vos nigauderies ?Vous nie rappelez cette espèce de petit poète parisien qui se donne comme archange parce qu’il se promène en jonglant avec des jeux de mots et qu’il a deux vitres en guise d’ailes.Finis les charades et les calembours ! Nous jouissions en paix; ce printemps n’est plus.DEUXIEME DEMON — C’est vrai ! on passait à gogo.SA'l'AN — Tais-toi, pour la dernière fois.Ou tu iras rejoindre ceux qui se traînent autour de la belle Hérodiade enveloppée dans ses serpents.DOUZIEME DEMON — Eh bien, soit, patron.On fait comme les hommes, on vous déclare la paix.SATAN — Vous parliez du Gérasénien tout à l’heure.Vous le savez comme moi : le responsable de ces balivernes, c’était encore Jésus.(A ce nom, irrésistiblement, tous se prosternent).Et vous voyez l’homme que c’est : pas même moyen de prononcer son nom sans fléchir le genou.Je vous le dis, nous n’avons jamais eu sur terre un pareil ennemi.Mais patience ! quand je suis sorti du ciel c’est avec toutes mes armes.Aussi, je vous le garantis, il n’a pas fini de rire ce.PREMIER DEMON — Eh bien, heureusement, que vous vous êtes arrêté, patron ; un peu plus on allait se mettre encore à genoux.SATAN — J’ai besoin de vous, contre ce Juif.Un Juif ! Je vous' demande un peu ! un Juif qui commence par mener une existence ignominieuse.Il échoue dans toutes ses entreprises pour finir par être crucifié.Comme un assassin.Et trois jours après sa mort, coup de théâtre ! 11 ressuscite.Par quel moyen ?Le mystère de son cœur m’est caché.Toujours est-il qu’ayant été méprisé de tous, abandonné des siens, après sa mort, ils se découvrent pour lui une confiance soudaine.Quarante jours après, nouveau coup de théâtre : comme un de ces fakirs qui font pousser des arbres sous le nez du public, il s’élève dans les airs à la vue de ses disciples.— Il faut vous occuper d’eux maintenant.Moi, je me charge de sa mère.Sa mère ! Et qu’est-ce cpie je vais lui dire à sa mère ?Il suffit que je l’approche pour me sentir 420 LA NOUVELLE RELÈVE paralysé.Soyez tranquilles : je l’aurai bien à la fin, elle aussi.Par douleur interposée, je m’y glisse.Et sitôt ébranlée, je lui saute dessus, je lui crève le cœur.Ah ! mais, voyez-vous, rien que d’y penser, il y a quelque chose en elle qui me domine encore, qui me déroute.C’est pourtant une femme comme les autres.Peut-être a-t-elle souffert un peu plus ! mais après tout, elle a deux yeux comme tout le monde, un nez, une bouche.Et elle a l'air pétrie dans une autre matière.Tendre comme une fieur, dure comme une tour.Et répandant de ces parfums ! On se croirait dans un jardin d’été.En même temps, elle est comme une armée rangée en bataille.Ab ! Pierre, Jean, Jacques, Mathieu, Philippe, Thomas, c’est pas malin de les rouler ces gars-là, comme de bonnes pâtes d’hommes qu’ils sont; mais Marie, je ne sais pas pourquoi, je n’arrive pas à la prendre.C’est un rempart solide, une eau transparente qui m’échappe toujours.C’est un paysage d’hiver incorruptible et glacé.Et c’est un murmure de soleil et d’oiseaux, un essaim d’abeilles.Au point qu’elle me donne quelquefois la nostalgie de ce que je fus, avec ce mélange enivrant que j’ai connu jadis de tout ce que la terre contient de douceur et de grâce.UN DEMON — Attention patron ! Vous êtes en train de devenir amoureux.SATAN — Amoureux ! Je la hais.C’est la seule créature que je bais sans réserve.En face d’elle je me sens privé de tout hormis ma haine.Je vous le dis : un esprit l’habite par qui la terre et l’enfer sont jugés.Je la déteste d’avoir mis cet homme au monde.Mais peut-être encore plus d’être la plus abandonnée des créatures, la plus effacée.C’est un verger secret où la Sagesse danse sans voile et sans ceinture.UN AUTRE DEMON — C’est-il pour nous, patron, que vous devenez lyrique ?SATAN — Ab ! cessez donc de ricaner.Si vous aviez un regard aussi aigu que le mien, vous ne railleriez plus.Les puissances du ciel sont conjurées contre nous dans cet être de chair et de sang.S’il l’emporte, nous ne serons plus que des anges pour rire.Comprenez donc que c’est à cause MYSTÈRE DE LA PENTECÔTE 421 d'elle que j’ai récusé le Seigneur.Il me l’avait annoncée et que j’aurais à m’v soumettre.J’ai préféré la solitude et d’être exclu du bonheur éternel plutôt que de m’incliner dans ma nature d’ange devant une fille des hommes.UN DEMON — Et que devons-nous faire à présent ?SATAN — Vous jouerez dans leurs cœurs les airs du désespoir.Moi, je vais m’affubler des défroques de la pitié.Ah ! ils aiment maintenant celui qu’ils ont laissé tuer.Trop tard, mes amis ! Vous ne l’avez pas suivi quand il vivait.Que votre mémoire s’éteigne dans son sacrifice inutile ! II (La scène est sur la rive du Jourdain, face au mont de la Tentation, de l'autre côté de la plaine de Jéricho, à l’endroit où Jean a baptisé Jésus.L’arcliange Gabriel et Par-change Michel conversent ensemble au bord de lean.) GABRIEL — Sois tranquille, Michel, elle ne cédera pas.MICHEL — Mais ils sont si faibles ! Est-ce que je ne devrais pas appeler mes légions pour les secourir ?GABRIEL — Non ! il leur faut descendre encore plus avant dans leur faiblesse.Tu le sais bien.C'est quand ils semblent tout à fait perdus qu’il lui plaît de paraître.Alors tout se dénoue sur un signe de lui.MICHEL — Comme ils doivent trouver ce jeu cruel ! GABRIEL — Ce n’est pas Dieu.C’est eux (pii l’ont choisi.La terre est devenue le champ de la mobilité depuis l’inconstance de leurs premiers parents.Cette belle terre ! Et Dieu qui l’avait faite pour s’y promener comme dans un jardin ! Son jardin dangereux est toujours menacé.Ils ont aidé le diable à le défaire.MICHEL — Quelle étrange histoire ! On dirait un beau livre.GABRIEL — Oui.Et le temps s’y déroule sous nos yeux comme une musique légère.Qu'aurions-nous fait si nous n’avions eu à jouer notre rôle dans cette symphonie d’images ?Ah ! je me rappelle le jour où je suis entré dans la 422 LA NOUVKLLE RELÈVE maison de la petite Marie.IlIle était dans sa chambre.En prière.— Elle est toujours en prière — Ce jour-là *’ii n entendait que les sanglots de son cœur.Elle disait au Seigneur de faire d'elle ce qu'il lui plairait.Elle le suppliait de sauver son peuple.Et c'était toute la terre qui se pressait derrière ses sanglots : la terre d’avant la faute.Moi je n osais pas rompre ce silence adorable plein de larmes et de bruit.Alors je lui dis timidement : "Je vous salue Marie".Elle leva les yeux sur moi.Elle ne paraissait pas surprise.Les choses du ciel lui semblaient aussi simples que d'aller puiser de l'eau à la fontaine.“Vous êtes pleine de grâce, repris-je, le Seigneur est avec vous .— “Que sa volonté se fasse, me dit-elle, je suis sa pauvre servante.Mais pourquoi vous adressez-vous a moi ?Je suis une si petite fille.J’en suis même à me demander comment Joseph a pu me choisir.Tant d’autres étaient plus dignes de lui".Je lui annonçai alors (pie le ciel voulait épouser la terre.Et c'est en vous que Dieu doit enfanter son Fils”, ajoutai-je.Elle baissa la tête avec un charme enfantin.— “Mais comment, reprit-elle, “Joseph est un grand frère pour moi”.Je l’assurai qu’elle avait trouvé grâce devant l’Esprit.Alors elle me regarda sans rien dire.Mais son regard était tout changé.Ce n’était plus un regard de la terre.Un frémissement de son ame avait suffi.Et le \ erbe avait pris chair.MICHEL — C’est depuis ce jour-là, Gabriel, qu’il m'a fallu tenir constamment sous ses yeux l’image de 1 ignorance et de la méchanceté humaines.Pauvre Marie ! Toute l’histoire de la terre a donc tourné autour de son consentement.Depuis Eve, c’est une marée qui monte.Maintenant, c’est un flot qui descend.Et ce qui le compose, c'est cet incessant mouvement des hommes, ce va-et-vient perpétuel de chutes et d’ascensions dont on ne saisit le dessin qu’en regardant le Verbe.Et maintenant, les voici seuls de nouveau, prêts à toutes les lâchetés.GABRIEL — Qu’importe, Michel ! Songe à ce lieu sacré que nous foulons.C’est ici que le Seigneur s’est humilié jusqu’à accepter l’onction des mains d’un homme.Et là-bas, MYSTÈRE DE LA PENTECÔTE 423 en face de nous, il permit à Satan de le tenter.Déjà, jadis, c’est entre ces rivages et le pied de ce mont que Jéricho, pour laisser le peuple élu entrer dans la terre promise, s’est écroulé.Il ne s’agit plus à présent du retour d'Egypte ni du baptême du Christ, mais de l’expansion du Royaume à toute la terre.Et voici qu’une nouvelle fois elle va s’ébranler devant le mont de la Tentation, la vieille Jéricho qui dérobait le soleil aux yeux des hommes.Ici, la faiblesse, deux fois, a triomphé de la force.Pourquoi t’inquiéter ?Deux fois déjà les bords de ce fleuve ont vu s’accomplir la Promesse : celle du Père, puis celle du Verbe.Ht la colombe de l’amour s’est déjà posée sur ces eaux.René SCHWOB NOTES SUR BAUMANN Un journaliste en mal d’obituaire notait récemment que Baumann, vivant en un siècle où les écrivains catholiques faisaient légion, est passé inaperçu.Ceci est vrai.Mais Emile Baumann eut tout de même ses adeptes, et si ses livres n’ont pas atteint les tirages astronomiques de tant d’autres auteurs, ils sont toutefois entrés de plain-pied dans des cœurs de chrétiens qui étaient prêts a les accueillir.Lui-même n'avait d’ailleurs que faire des tièdes, des timorés et des prudes.L’eau-de-rose n’était pas son fort.Moins violent que Bloy, il lui ressemblait par certains côtés.Catholique entier et intransigeant, il pardonnait mal au siècle de vivre dans cette insouciance religieuse, dans ce relâchement des mœurs, annonciateurs des civilisations finissantes.« Nous ne saurions trop, écrivait-il, nous remettre en mémoire qui nous fûmes, la llcur des milices de l’Eglise, les féaux des Saints; l’évidence, en effet, n'est guère niable : ou bien nous redeviendrons le peuple que nous avons été ou, avant peu, nous ne serons plus.)) (Préface à I rois i d-les Saintes, éd.Publiroc, 1920).Son œuvre 1 comprend des essais, de l’hagiographie et du roman.On lui a souvent reproché son style, et on ne se gênait guère pour lui rappeler qu’il écrivait mal.Il y a là-dessus un malentendu sur lequel je voudrais m’expliquer.(1) Né à Lyon, le 24 septembre ISOS d’un père musicien et d’une mère née dans l’Abbaye de Citoaux.Etudes chez les Jésuites.Carrière d’éducateur.Rencontre, ii Alger, do Louis Bertrand.Connaît Saint-Saëns auquel il consacre son premier livre.Prix Balzac en 1922.Voyage en Palestine en vue de son Saint Paul.Epouse Elisabeth de Grôux.en secondes noces.Se fixe quelque temps è Vernôgues, puis è Monaco, où il décède en janvier 1942. NOTES SUR BAUMANN 425 En 1922, Emile Baumann et Jean Giraudoux partagèrent le Prix Balzac : fait significatif.En donnant la moitié du prix à Giraudoux, on reconnaissait qu'il écrivait bien mais qu’il n’était pas romancier.On admettait par contre que Baumann était romancier en déplorant que son style ne soit pas plus épuré.On touchait ainsi à l’éternel débat de la vie et de l’art.Rien sur lequel on s’entende moins.Baumann est un romancier-né.Il en a l’âme active, créatrice.11 a le sens de la vie, du mouvement, du drame.D’où vient qu’il écrivit mal, que son style est tout gâté de difformités, comme élégantisé ?D’où vient aussi (pie Balzac — génial romancier — est affligé du même défaut, qu’il fait ses romans en deux temps : un premier jet pour raconter l’aventure, un second temps pour brillanter le récit ?On dirait que le romancier et l’artiste habitent aux antipodes.L’artiste littéraire est sollicité par la forme et le souci du détail, la recherche de l’image, le raccourci de la phrase ou l’effet musical.Pour le romancier, c’est la vie qu'il faut rendre, les événements qu’il faut traduire.Le romancier capte le vif, l’artiste le rature selon le beau mot de Valéry.Mauriac a réussi ce tour de force, d’être à la fois romancier et écrivain, c’est-à-dire de soigner à la fois trame et style et de donner l’impression de la vie tout en subordonnant la matière à la notion du beau littéraire.Plus justement, Mauriac impose à sa phrase un rythme qui lui est propre : raccourci, nerf, chaleur, voire feu.Il la rejette toute chaude.Qui niera que Baumann soit romancier?L'Immolé regorge de vie.Maintes scènes en sont inoubliables.Pour ma part, rien ne m'a fait plus impression que cette remontée du fleuve que fait le jeune héros pour retrouver le corps de son père suicidé; cette veillée funèbre, au cours de laquelle, la mère reste seule entre son mari mort et son fils endormi, dont la flamme des cierges projette sur le mur les ombres confondus.Baumann est plus qu’un romancier ordinaire : il est surnaturel.Entendons par là qu'il crée ses personnages I LA NOUVELLE RELÈVE 426 en fonction de deux réalités.« La foi catholique, avoue-t-il, est le sang de mes veines; si elle ne battait en moi, je ne me concevrais point existant, et je ne puis envisager les hommes que sous la clarté de deux faits auxquels se ramènent tous les autres : la chute et la rédemption» Les problèmes de la réversibilité des mérites et des fautes, la vocation religieuse, la résignation chrétienne, le mal, l'indiscipline ecclésiastique font la trame de ses récits âpres, tendus à se rompre.Ils relèvent tous de la veine naturaliste quant à leur forme; le fond, par contre, qui les sous-tend, appartient à la mystique la plus éprouvée et la plus sûre.Le naturalisme devient surnaturalisme non point comme superlatif de naturalisme mais comme annexe du surnaturel.On voit assez quel étonnant parti un catholique de la trempe de Baumann peut tirer de ce double régistre en les faisant jouer simultanément, l'idée catholique servant de contrepoint constant.C'est, selon le mot de Massis, la forme parfaite du réalisme intégral — celui que nous souhaitons.La mystique de Baumann ne s’est pas manifestée que dans le roman.L’hagiographie, il va sans dire, était de nature à attirer et à retenir un tempérament aussi exigeant.S ni ut Paul restera son chef-d’œuvre.N’a-t-il pas aussi contribué à faire connaître aux laïcs les grands mystiques Ruysbroeck.Angèle de Foligno, Catherine Emmerich.11 est également parti en pèlerin vers les
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