La nouvelle relève, 1 février 1942, Février
LA NOUVELLE RELÈVE Directeurs : Robert Charbonneau et Paul Beaulieu YVES SIMON AUGUSTE VIATTE PAUL BEAULIEU GEORGES BERNANOS IVAN COLL JEAN DUFRESNE Chronique des événements internationaux Le théâtre : "L'Aiglon": le cinéma : "All that money can buy" "The Maltese Falcon"; chronique scientifique : les livres et les revues.Numéro 5 ï FEVRIER 1942 25 cents LA NOUVELLE RF,T .F,VF.Fondée en 1934 Directeurs : *Jobf1r* Charbonneau Paul Beaulieu Rédacteur en chef : Claude Hurtubise Sommaire YVES R.SIMON .AUGUSTE VIATTE .PAUL BEAULIEU .GEORGES BERNANOS IVAN GOLL .JEAN DUFRESNE .La philosophie dans la foi 257 La troisième phase de la guerre 266 Pèlerins de l'absolu 273 Race contre nation (suite) 285 Jean sous terre s'agenouille devant la cathédrale de Strasbourg, poème 288 Marcel Proust 291 CHRONIQUES Les événements YVES R.SIMON : Saint-Pierre et Miquelon.Le théâtre : ROBERT ELIE : L'Aiglon à la Comédie de Montréal.Le cinéma : R.C.: All That Money Can Buy, The Maltese Falcon.Les sciences MARCEL RAYMOND : La Revue Canadienne de Biologie — Initiation à la géologie — Regards sur les sciences expérimentales.• L'abonnement à 10 numéros : Canada, $ 2.00; étranger, $ 2.25.Payable , par mandat ou chèque au pair à Montréal, négotiable sans frais.340, avenue Kensington, Westmount, Montréal. LA NOUVELLE RELEVE LA PHILOSOPHIE DANS LA FOI (•Extrait des mémoires d'un philosophe français) Il me semble aujourd’hui que pour mes compagnons et pour moi-même le problème philosophique s est posé dès l’abord sous la forme d’une relation entre la parole humaine et la parole de Dieu.Essayons de représenter ce que pouvait être l’état d’esprit d’un jeune philosophe catholique vivant à Paris aux environs de 1920.Au collège, il a entendu parler du système de la cloison étanche; il sait que certains croyants, philosophes de leur métier, ne se sont jamais inquiétés de vérifier l'accord de leur croyance et de leur philosophie.Or la psychologie de l’homme à la double vérité lui parait un scandale.Il a le goût de la cohérence dans les assemblages intellectuels, le sens des implications nécessaires et des incompatibilités irréductibles.Si l’idéalisme était la vérité, il serait impossible de croire en un Dieu distinct de tout le créé, élevé à l’infini au-dessus de tout le créé, absolument indépendant de tout le créé, y compris du je pense de l’intelligence humaine.Si le criticisme kantien était la vérité, il serait impossible de démontrer par les seules forces de la raison naturelle l’existence du vrai Dieu : or I Eglise déclare anathème quiconque nie la possibilité d’une telle démonstration.Si le phénoménisme était la vérité, il ne serait pas possible 258 LA NOUVELLK RELEVE de dire que Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme, est substantiellement présent dans le Saint Sacrement de l’autel.Si le pragmatisme était la vérité, il faudrait attribuer à tous les énoncés dogmatiques un sens qui n’est pas celui que l’Eglise leur attribue, et ainsi tout l’édifice du dogme s’écroulerait réellement, et d'autant plus sûrement (pie la catastrophe serait dissimulée par l’écran séduisant d'une fidélité absolue à la lettre du dogme.Tout cela nous paraissait fort clair, et nous trouvions surprenant que tant de penseurs chrétiens n’aient pas clairement compris combien sont rigoureuses et profondes, éclairantes et secourables, les implications de la foi révélée dans l’ordre des vérités rationnelles.Ce besoin de cohérence logique dans les rapports de la philosophie et de la foi a été plus vivement ressenti par les hommes de notre génération qu’il ne l’avait été par les générations immédiatement antérieures.Dans les premières années du siècle, le modernisme avait poussé l’incohérence à l’extrême : la victoire de l’Eglise sur le modernisme, duc à l’indomptable énergie de Pie X, était la défaite du système de la double vérité.Comme beaucoup d’étudiants catholiques, je suivais à la fois les cours de l’Institut Catholique et ceux de la Sorbonne.Certains de mes camarades appartenaient exclusivement à l’enseignement dit universitaire, d’autres à l’enseignement dit scolastique.Leurs expériences s’ajoutant aux miennes, je vis assez rapidement s’établir le tableau des possibilités ouvertes à un philosophe catholique.Certains de nos devanciers s’étaient engagés dans la voie de ce qu’il me faut bien appeler, en suppliant le lecteur de n’attacher à ce terme aucune connotation défavorable, le conformisme universitaire:1 d’autres étaient bergsoniens, d’autres Blon-délicns; d’autres se déclaraient thomistes.Ce que nous appelons conformisme universitaire se caractérise surtout par un cadre psychologique et par un ensemble de postulats méthodologiques; le contenu doctrinal ne vient qu’en second lieu.11 n’y a pas, il ne peut y avoir (1) En France on appelle couramment L'Université, bien quo co no soit plus une désignation officielle, le corps professoral des facultés et écoles secondaires d’Etat. LA PHILOSOPHIE DANS I.A FOI 259 de doctrine officielle dans l’enseignement public de la philosophie tel qu’il est organisé par la législation française; mais cet enseignement s’accompagne d’un ensemble de conventions concernant les auteurs a lire et a ne pas lire, les périodiques à consulter et a ne pas consulter, les questions à poser et à ne pas poser, le vocabulaire à employer ou à proscrire, tout le style, enfin, de la recherche, de la pensée et de l’expression.Les exigences du concours établis par un ensemble d’influences philosophiques qui n’avaient, pour la plupart, rien de chrétien.Ils avaient derrière eux l’exemple de Lachelier et de Delbos.Ces jeunes catholiques fidèles aux voies de recherche en honneur dans l’Université se sont surtout consacrés à l’histoire de la philosophie, et plusieurs d’entre eux ont produit, dans ce domaine, des œuvres fort remarquables.Es-prits consciencieux jusqu’au scrupule, ils se sont montrés, en général, assez peu enclins à faire connaître leur pensée personnelle sur les problèmes de la philosophie.Non qu ils fussent indifférents aux questions de doctrine, mais ils aimaient à se dire que leurs positions doctrinales seraient d'au- (2) L’agrégation dont nous parlons est un concours pour le recrutement du personnel des écoles secondaires d’Etat.(.'!) Sur le groupe philosophique dont la Revue de Métaphysique et de Morale était l’organe, ef.G.Bouolé, Les maîtres de la philosophie universitaire en France, Paris, 1938. 260 I.A NOUVELLE RELÈVE tant plus solidement établies c|ti'ellcs auraient été préparées par une enquête historique plus longue et plus modeste.Qu'il me soit permis de citer ici le nom de Georges Desgrippes.Mort à l'âge de trente-deux ans.Desgrippes représente dans nos mémoires le héros de toute une famille d’âmes (dire une famille d’esprits ne serait pas assez dire).Sa formation avait été toute universitaire, il connaissait à fond la Revue de Métaphysique et de Morale, Descartes, Hamelin et Brunschvicg.11 aimait les lettres et les sciences presqu’autant (pie la philosophie.Il n’était pas pressé de conclure, et quand il me vit, de très bonne heure, m’attacher résolument au thomisme, il ne parut éprouver aucune tentation d’imiter mon attitude, encore qu’il n’élevât contre elle aucune objection.Pendant les huit années de son enseignement au Prytanée militaire de La Flèche, nous vîmes son esprit grandir dans la vérité.Quelques jours après la publication de son premier livre (juin 1935), 4 Georges Desgrippes mourait dans une paix extraordinaire.Jamais homme ne fut plus ardemment disputé à la mort, ni plus tendrement pleuré.Représentant de la culture universitaire en ce qu'elle a de meilleur, jeune lumière de l’Université française, Georges Desgrippes, quand il sut qu’il allait mourir, dit simplement : « Je suis chrétien.» A l’époque où nous étions de jeunes étudiants, M.Bergson avait cessé d’enseigner depuis plusieurs années.Scs récentes publications.L’énergie spirituelle, simple recueil d’articles, Durée et Simultanéité, étude d’un accès difficile, n’avaient pas suffi à rompre l’impression de silence qui devait prendre fin en 1932 avec Les deux Sources de la Morale et de la Religion.Parmi les grands disciples de M.Bergson, Péguy et Lotte étaient morts â la guerre; Sorel, au désespoir depuis 1914, allait mourir (1922); Edouard Berth, plus solitaire que jamais, n’avait que peu de lecteurs.Restait M.Edouard Le Roy, (pii occupait avec éclat, au Collège de France, la chaire laissée vide par la retraite de Bergson, lout le monde avait lu son éblouissant exposé du bergsonisme, l ne phdosophie nouvelle.C’était une lecture sin- (•1) Etudes sur rascal.De l’automatisme loy avec la simplicité du chrétien du Moyen Age remet en première place le salut des âmes.La différence entre lui et ce qu’on est convenu d'appeler, à notre époque, un chrétien, c’est qu’il croit à la communion spirituelle.L’accueil amical qu'il réserve aux deux timides visiteurs qui viennent chercher la consolation auprès de lui, exprime son unique désir : attirer les âmes vers Dieu et s’effacer ensuite devant l’action divine.Le remous spirituel que sa pensée a provoqué, trouve sa cause dans cette attitude d'humilité.Les pages qu'il a écrites sur les Juifs, sont inspirées et méritent d'être méditées par les chrétiens de 1942, qui eu retireront un profit inappréciable.Les souffrances, la destinée mystérieuse du peuple élu et déicide, (pii a subsisté à la destruction de tant de nations, sont exposées en des mots virulent et avec des accents prophétiques.Sous des apparences souvent révoltantes, il aperçoit la terrible mission accomplie par les fils d'Israël, mission qui porte un témoignage constant.C’est pourquoi il écrit ces mots si durs à l'adresse de ceux qui se font les juges du peuple juif : « L’antisémitisme, chose toute moderne, est le soulllet le plus horrible (pic notre Seigneur ait reçu dans sa Passion qui dure toujours, c’est le plus sanglant et le plus impardonnable parce qu’il le reçoit sur la Face de sa Mère et de la main des chrétiens)), p.184.Cette parenté spirituelle avec les Juifs a été affirmée d’une façon solennelle par S.S.Pie XI.La rencontre avec un apôtre authentique allait préciser le sens de leur recherche et faire s'évanouir maintes objections.Etait-il nécessaire de renoncer à l’intelligence pour se faire chrétien ; la médiocrité de certains catholiques officiels était-elle un signe de la mentalité de l’Eglise en face des problèmes sociaux ?Heureusement l’amitié de Léon PÈLERINS DE L ABSOLU 283 Bloy ne fit jamais défaut et rendit plus facile l’approche vers l’adhésion définitive en maintenant devant leur esprit le vrai visage du catholicisme : la sainteté.Deux nouveaux amis se joignirent au groupe : Rouault et Termier.Il fallait qu’il y eût une puissance singulière chez Bloy pour qu’un peintre aussi grand (pie Rouault ne se révoltât pas contre les jugements élémentaires que l’écrivain portait sur scs tableaux.Rouault apprit-il au contact de Bloy que l’Absolu n’est pas une forme d’art, si pure et si parfaite soit-elle, mais qu'il transcende toute manifestation artistique.En rapportant cette incompréhension du grand écrivain à l’égard de la peinture moderne, Raïssa Maritain pose le problème qui se dresse devant l'artiste, celui d’un moyen d’expression nouveau qui ne trahisse pas le sens de sa création artistique.Une décision s’impose.L’amour divin ne tolère aucun partage, il exige un abandon complet de la personnalité pour ensuite la faire fructifier avec une vigueur auparavant insoupçonnée.Le 11 juin 1906, en l’église Saint-Jean l’Evangéliste, de Montmartre l’eau baptismale coulait sur le front de Raïssa, de sa sœur, Vera et de Jacques Maritain, et apportait dans leurs âmes en même temps que la grâce, la paix intérieure tant désirée.Léon Bloy avait la joie d’être le parrain de ses jeunes amis.Le livre se termine par le récit d’un séjour à l’Université d'IIeidelbcrg où Jacques Maritain poursuivit des études en biologie.Le retour en France allait mettre les jeunes convertis en présence de leurs familles et de leurs amis, contacts d’où naîtront certaines incompréhensions.La plus grave fut la querelle avec Péguy qui, tout en se déclarant catholique, retardait à régulariser sa situation suivant les formalités de l’Eglise.Nous voyons aussi Jacques Maritain, pressé par les besoins de la vie matérielle, mais ne voulant pas accepter un poste dans un lycée de l’Etat de crainte d’être obligé de sacrifier sa liberté, remplir les commandes les plus effarantes.Cependant dans le silence et le recueillement se préparait le philosophe qui allait infuser à la phi- 284 I-A XOl'VKM.K KKI.KVK losophie chrétienne une vie nouvelle et pousser la doctrine de saint Thomas dans toute son extension.Ces mémoires, arrêtés en 1P07, seront, nous le souhaitons ardemment, poursuivis parce que.en plus de constituer un témoignage de première valeur sur la situation spirituelle et la vie des penseurs et des écrivains qui ont donné une orientation décisive au renouveau catholique en France, ils apportent un éclaircissement sur maintes questions artistiques et littéraires.Ecrit dans une langue claire et poétique, ce livre est un document qui sera lu avec joie par tous ceux qui attachent une importance à la beauté de la forme et qui sera médité par ceux qui veulent s'enrichir spirituellement.Ce point de départ est magnifique, et nous espérons qu’il nous sera permis de découvrir, avec Raïssa Maritain, l’Ange de l'Ecole.Paul BEAULIEU. RACE CONTRE NATION Dresser les races contre les nations, ce n’est pas substituer un ordre nouveau à un ordre ancien, c’est anéantir d'un seul coup l’effort de dix siècles, c’est rendre volontairement, consciemment l’Europe au chaos primitif.Il n’est rien de plus risible et de plus tragique à la fois que de voir les mêmes braves gens qui se disent volontiers conservateurs et (pie le seul mot de révolution fait trembler, considérer avec indifférence, sinon même avec sympathie, la plus grande révolution de tous les temps.En vain les dictateurs s’affirment révolutionnaires, en vain leur arrive-t-il de prétendre, par exemple, qu’un des principaux buts de leur entreprise est l’anéantissement de la petite bourgeoisie, le petit bourgeois n’a pas peur.C'est que le petit bourgeois s’est habitué à penser par mirage, ce qui est la manière la moins fatigante de penser.Le mot de révolution évoque instantanément à son esprit l’image d’une foule d’individus mal habillés, mal nourris, luttant contre la police.11 ne se méfiera jamais d’une révolution qui s’annonce par des cortèges bien ordonnés, précédés de la fanfare et qui inscrit le mot de Discipline sur ses drapeaux.La race se révolte contre les nations.C’est là un fait qui paraîtra beaucoup plus grave aux générations futures que l’avènement du Syndicalisme qui, voilà cinquante ans, remplit île terreur les Bien-Pensants.Car les conflits sociaux à l’intérieur d’une Société traditionnellement organisée, peuvent toujours, tôt ou tard, être arbitrés.Mais qui arbitrera demain la lutte colossale de la race contre les nations ?L'internationalisme lui-même n’est que la déformation d’une idée juste, car enfin il y a des intérêts communs plus précieux que les intérêts nationaux.11 y a un droit international.11 n’y aura jamais de droit interracial. LA NOUVELLE RELÈVE 286 Il n'y aura jamais de droit interracial pour une raison très simple.Les nations peuvent fusionner entre elles.La civilisation en a fait des personnes morales, mûries par l’expérience et qui n’ayant réalisé leur unité (pic lentement, space aux concessions réciproques des diverses races qui les composent, sont naturellement inclinées à une politique extérieure de collaboration, d’arbitrage.Les races, au contraire, ne sauraient fusionner sans se corrompre.Rien ne leur importe que de se garder intactes, incorruptibles, et le sentiment qui les exalte ne peut être que celui d'une supériorité absolue, d’une sorte d'élection mystique, indiscutable, incontrôlable, puisqu’elle leur a été conférée par le sang, elle est la supériorité du sang.Quelle autre mission pourraient-elles assumer dans le monde sinon celle d’anéantir tout ce qui ne leur ressemble pas ?Car tout ce qui ne leur ressemble pas les menace, est une menace à leur intégrité, à leur pureté.C’est dans cet esprit que les juifs ne se contentaient pas de vaincre les non-juifs, ils exterminaient les vaincus.C’est pour la même raison que la nouvelle Race Elue, la race allemande, extermine les juifs, ou les fait exterminer par les nations réduites au rôle de servantes, appelées à collaborer ainsi à la préservation du sang sacré, du sang des maîtres.Jamais un tel coup n’a été porté à la civilisation occidentale, c’est-à-dire à l’ancienne Chrétienté! Mais les chrétiens eux-mêmes ne semblent guère en mesurer la gravité.Ils s’efforcent de croire que le racisme est une idée abstraite, une idée de professeur, et ils laissent aux autres professeurs le soin de la réfuter, en un certain nombre d’articles pesants que personne ne lira.L’Eglise a formé les patries, créé un type idéal de patrie, aussi différent de celui de la patrie antique qu’un saint François d’Assise peut l’être des Sages du Portique ou de leurs disciples, d’un Sénèque ou d’un Caton.L’Eglise avait fait de l’Europe une communauté de patries, souvent divisées entre elles, souvent ennemies, mais restées plus ou moins obscurément conscientes de leur fraternité originelle, et les chrétiens regardent se détruire, non seulement dans les faits, mais hélas ! dans les esprits, dans les consciences, une des conceptions les plus précieu- RACK CONTRE NATION 287 scs de l’histoire.Lorsque le monde les interroge, ils se taisent ou lui répondent par des phrases d’éloquence geignante et gémissante parsemées de tristes Heurs de rhétorique sans sève et sans parfum.Peut-être même n’ont-ils pas perdu tout espoir d’utiliser par une manœuvre habile, le paganisme renaissant, et par exemple de le laisser tranquillement exterminer les juifs et les francs-maçons.C’est mettre soi-même le feu à sa maison pour se débarrasser d’un cambrioleur enfermé dedans.Une fois la vieille demeure en cendres, ils se flattent probablement de la reconstruire alors qu’ils n’ont eu ni la force ni le courage de la réparer quand elle était encore debout.Quelle misère! On parle de la future hégémonie allemande comme si elle devait simplement succéder à l’ancienne hégémonie française, et les esprits frivoles qui croient que l’histoire est un perpétuel recommencement, comparent volontiers M.Hitler à Napoléon.Mais l’hégémonie napoléonienne était une hégémonie politique.M.Hitler n’a jamais caché qu'il poursuivait une entreprise bien différente, celle d'une vaste révolution spirituelle, d’un gigantesque renversement de valeurs.Lorsque l’ancienne Europe aura accepté, ainsi qu’un fait accompli, la domination d’une race supérieure sur les nations, que restera-t-il des patries ?Que signifiera même le nom de patrie ?Pour un raciste, qu’est-ce qu’une patrie au sens traditionnel du mot, sinon un dégoûtant mélange de races métissées, par conséquent corrompues ?Les imbéciles parlent d’un nouvel ordre.Quel ordre ?Je vois bien celui qui s’écroule, mais l’autre n’est pas encore né.Sous le prétexte de mettre fin en Europe aux rivalités nationales, on fait d'elle l’enjeu des deux races qui y subsistent encore, la germanique et la slave, qui devront d’ailleurs, tôt ou tard, prouver leur supériorité sur la race jaune.Georges Bernanos (Tous droits réservés) (1) Lu première partie de cet article est parue dans le numéro do janvier 1942 de i.a nouvelle relève.Cet article de M.Georges Bernanos est le quatrième d'une série publiée dans la nouvelle relève depuis septembre 1941. JEAN SANS TERRE S’AGENOUILLE DEVANT LA CATHÉDRALE DE STRASBOURG O cathédrale Du pur autour Ultime escale Des sans-retour Lorsque ta cloche Sème le Temps Haut dans ta roche L'anc/e m'attend Toi qui questionnes Depuis mille ans L'cclair qui tonne Et le milan Epi de pierre Tour de sueur Par la prière Par la /erreur Tu de-riens rose Et tu fleuris Métamorphose Du seul esprit J KAN SANS TK K K K 289 Chaste bouture Du beau jardin Cuisant ta pure Foi dans le Rhin Fille des vignes Et des houblons Captant les signes Des horizons Ainsi tu pousses Plus haut toujours Les aubes rousses Sont tes amours Les pleines lunes Et les vieux ors Des crépuscules Sont tes trésors Mât .des prairies Face aux azurs Toi gui n’oublies Aucun impur Je m'agenouille Sur ton parvis Et je te souille De pcccavis Moi qui me couche Sous ton portail L’amcrc bouche Empestant l’ail Qui aimais boire Le vin grenat Volais les poires Des pensionnats 290 LA NOUVELLE RELÈVE Moi pâle frère Des grands elle mi ns Dont la misère Chassait les chiens Vois je m'impreigne Dans tes replis Et ma main saigne Du sang du Christ Et je réclame Ton doux baiser Grande Madame Pour m’apaiser Ivan Goll 1939 MARCEL PROUST Il y aura cette année vingt ans que Marcel Proust est mort.C’est un auteur peu lu chez nous.Un peu avant la guerre actuelle j’avais fait une enquête auprès des principaux libraires de Montréal pour savoir s’ils avaient en magasin ses volumes, s’ils en vendaient ou si, du moins, ses ouvrages étaient demandés.Partout la réponse fut la même: depuis une dizaine d’années à peu près personne ne s’v intéresse.C’est dire que Proust est allé rejoindre les classiques.N’est-ce pas trop tôt pour un écrivain dont la publication de l’œuvre n’est terminée que depuis 1927 ?Et lorsque tant de critiques contemporains, et dans nombre de pays, lui ont consacré et lui consacrent encore non seulement des études dans des revues mais des ouvrages entiers.En 1928 lors d’un court séjour à Montréal, sa ville natale, M.Robert LaRocque de Rocquebrune, intime ami du toujours regretté Léo-Paul Morin, prononça devant quelques invités une conférence audacieuse et raffinée, intitulée De Pétrone à Proust.Mais il a fallu attendre au printemps et à l’automne de 1932 pour voir l’Université McGill et l'Université de Montréal reconnaître en Marcel Proust un grand écrivain français.Le professeur Noad fit une analyse à peu près complète de A la recherche du temps perdu.Faisant allusion, mais allusion seulement, aux passages qui traitent des anomalies sexuelles, il n’osa prendre parti et déclara que le lecteur pouvait, à son choix, les lire ou passer outre.A l’Université de Montréal, M.Henri Dombrow-ski prononça une conférence mémorable sur l’œuvre prous-tienne devant des auditeurs qui semblaient le suivre avec connaissance de cause.Le conférencier, je me souviens, 29 2 I.A NOUVEI.T.E REI.EVE avait peine à contenir son admiration pour un auteur qu il plaça parmi les plus grands.Mais le professeur de la l'acuité des Lettres n'effleura pas un moment la question morale ou convenance pendant les deux heures qu il parla, lui 1923, la duchesse de Clermont-Tonnerre, hôtesse en notre ville du Canadian Women's Club, causa littérature et parla du Proust mondain.D’autres amis de Marcel Proust sont venus chez nous et parlèrent beaucoup de lui, mais non en public, comme le poète Fernand Grcgh, le critique Ferdinand Strowski, le violoniste Georges Fnesco.Il y a des gens à Montréal qui admirent l’auteur A la recherche du temps perdu.Peu nombreux cependant sont ceux qui l'ont lu entièrement.Lorsque Proust remporta le prix Concourt en décembre 1919 avec A l ombre des jeunes filles en fleurs, un vif intérêt fut suscité autour de sa personnalité autant qne de son œuvre.Ce gros volume de 4-13 pages sans alinéa et dont l'aspect typographique déroutait par l'étendue de ses lignes imprimées en caractères très serrés.n'était pas pour rassurer le lecteur habitué à dévorer un roman en une soirée.Et puis ce n était pas un roman mais la suite d’un volumineux ouvrage de 523 pages qui s’apparentait déjà à îles mémoires autant qu à un essai de psychologie.Publié six ans plus tôt à la (in de 1913.Du Côté de chez Szvann avait passé inaperçu.La Nouvelle Relate Française annonçait d'ailleurs, en 1920, la publication d’autres volumes, de sorte que le livre primé n avait ni commencement ni (in.Proust avait pu obtenir le prix Concourt grâce à l'influence de son ami Léon Daudet, mais avec une petite majorité de voix sur Roland Dorgelès qui présentait Les Croix de Bois.On avait encore l’esprit tourné vers la guerre à peine terminée et I année précédente Proust s était vu préférer Georges Duhamel qui obtint le Concourt de 1918 avec Civilisation.Les lettrés comme les critiques se mirent courageusement à lire Proust et assimilèrent, après bien des arrêts et des abandons réitérés, les mille pages remplies jusqu’à la marge des deux volumes qui devaient former le tiers de A la recherche du temps perdu.Tout le monde fut d’accord pour reconnaître en l’auteur un psychologue d’une pénétra- MAKCEI.PROUST 293 tiou supérieure à celle de tous ses devanciers, un eciivain artiste qu'on comparait aux plus délicats.Devant son style à phrases enchevêtrées, chargées d’incidentes et de complétives (sans compter les parenthèses) ; devant sa maîtrise à expliquer et commenter les sentiments les plus subtils comme les gestes en apparence les plus insignifiants; devant son art d'étudier dans leurs parties infimes plutôt que de décrire largement une réception chez Mme de \ illeparisis ou un groupe de jeunes fille sur la plage de Balbec; devant aussi ses annotations aiguës sur l’amour aux cent visages, la musique et la peinture, on commença à évoquer au sujet de Proust les très grands noms de Balzac, de Saint-Simon et de Montaigne.Certains passages de l’œuvre, en fait deux seulement, scandalisaient ou déroutaient le lectem.Du scène insupportable où Mlle V intend s excite au plaisir en injuriant la photographie de son père défunt faisait tache et fait toujours tache dans Du Côté de chez Swann.Dans le deuxième tome, Proust commençait le portrait impitoyable du baron de Charlus qui n’était autre (pie celui de son ami et de son initiateur à la vie élégante, le marquis Robert de Montesquiou-Fcsenzac.Les deux grandes scènes où les héros rencontraient ce demi-fou de 1 orgueil nobiliaire, ce malade qui se croyait vicieux, étaient limpides pour les seuls spécialistes habitués à faire des diagnostics en la matièic.On considérait dès Mrs Proust comme un homme du monde doué d’une culture plus vaste que d’un génie véritable.Soucieux de tenir le public en haleine, Proust et son éditeur publièrent successivement en 1920, en 1921 et en 1 les volumes suivants ; Le Côté de Gucnuantcs 1ère partie : Le Côté de Gucrmantes 2e partie, comprenant le début de Sodome et Gomorrhe; et enfin la 2e partie de Sodome et Gomorrhe, cette dernière en trois volumes.C est aims que survint la mort de Marcel Proust, le 1S novembre ll|-_, et que l’on craignit (pie sou œuvre ne restât a jamais inachevée.Il n’en était heureusement rien.Dès 1913 A la recherche du temps perdu était terminé, bien que l'auteur ait grossi son ouvrage du tiers en corrigeant ses épreuves qu il fallait lui arracher des mains pour les remettre à l'imprimeur.La création de Sodome et Gomorrhe créa neanmoins un 294 I.A NOUVELLE RELEVE malentendu qui dure encore.Jusque là, les lettrés avaient retrouvé dans certaines productions de la littérature française le reflet de l’incendie allumé jadis par le feu du Ciel au cœur des cinq villes maudites.Saint-Simon, Baudelaire, Balzac et quelques autres, sans parler de l’empoisonneur qu'est André Gide et du médisant honteux qu’est Abel 1 Iermant, avaient fait monter un encens lourd devant la statue d’Apliroditè Ourania.Jamais cependant on ne s’était penché sur ce sujet, en dehors de la médecine mentale et de la théologie morale, avec la curiosité et 1 indifférence du savant.Dans un morceau remarquable de justesse, Proust fait une description féroce et vraie de la situation sociale des anormaux tie la passion, de ces prisonniers qui secouent en vain leurs chaînes, de ces bêtes traquées qui forment la franc-maçonnerie la plus ignorée et la plus florissante qui soit au monde.L’auteur y glisse en passant des opinions étranges et parfois inacceptables.Dès lors, l’erreur commença à se cristaliser autour tie lui.D un romancier mondain, première erreur, on en fit un écrivain scandaleux.On ne comprit pas que Sodome, au même titre que le boulevard Saint-Germain, est pour lui uniquement, semble-t-il, un champ de recherches et que, au-dessus de scs personnages il les regarde s’agiter comme des microbes sous une lentille, des insectes sous une loupe.Cette double erreur de considérer Proust comme le peintre du monde et de l’homosexualité n'a pas encore été corrigée dans le public.Les six volumes qui furent publiés après sa mort ont été lus par le tiers seulement des lecteurs qui avaient fait connaissance avec les premiers tomes.On s’en rend compte en comparant le chiffre des tirages.Comment veut-on après cela porter jugement sur un œuvre qui offre son explication dans ces trois cent dernières pages alors qu’elle en contient quatre mille en tout.Marcel Proust avait 51 ans quand il mourut et n’avait joui d’une santé normale que durant les neuf premières années de sa vie.Un asthme terrible le tyrannisa à partir de cette époque sans réussir toutefois à l’empêcher de remplir sa vocation d’écrivain.I! était le fils du professeur Adrien Proust, médecin et hygiéniste parisien de belle réputation. MARCEL PROUST 295 La mère de Marcel était d’origine juive.Parmi scs camarades de Lycée le petit Proust sut bientôt choisir les amis qui très jeune le mettraient en relation avec le monde et les lettres.Car il ne faut jamais perdre de vue le fait-que Proust fut toute sa vie un homme de lettres qui allait dans le monde et non un mondain qui faisait de la littérature.Ceux qui prétendent qu’il se livra pendant quinze ans aux joies du snobisme pour ensuite s’enfermer quinze ans durant pour composer, comme Balzac, ses ouvrages semblent oublier les trois livres qu’il publia de 1896 à 1905 ainsi que les articles qu'il signa de son nom ou d'un pseudo dans.“Le Figaro”, “La Revue Blanche” et autres périodiques.Après avoir fait son service militaire et passé sa licence ès-lettres, le (ils du Dr Proust songea un moment à la Bibliothèque Mazarine, puis entra dans sa carrière littéraire, observant et méditant beaucoup plus qu’il n’écrivait.Ce fut d’abord chez les artistes qu’il connut les duchesses qu’il devait plus tard faire revivre dans les salons de Mme de Gtier-mantes.On le vit beaucoup chez Mme Emile Straus, l’épouse de Bizet en premières noces, chez Mme Madeleine Lemaire qui illustra son premier volume, chez Mme Armand de Caillavet, l'amie célèbre d’Anatole France.Chez Mon-tesquiou, le poète fastueux, il rencontra toutes les femmes élégantes se piquant de culture.Il n'avait pas pour cela oublié les étés qu’il passait, enfant, chez ses grands-parents paternels, à Hiers, riant village situé à 24 kilomètres de Chartres.Il s’en souvient si bien que c’est le point de départ de toute son œuvre, lorsqu’il évoque le côté de Méséglise où se trouvait la maison du père de Swann, et le côté de Guer-mantes, qui longeait le cours paisible de la Vivonne.A partir de sa dixième année, il fit chaque été un séjour à la mer, au Touquet, à Trouville, puis sur la fin de sa vie, à Cobourg : c’est une synthèse de ces villes d’eau qu’il a présentée dans son Balbec.Lorsque son grand ouvrage fut terminé, Marcel Proust se chercha un éditeur.Il essuya un quadruple échec : à la Nouvelle Revue Française, au Mercure de France, chez Fasquelle et chez Ollendorff.Enfin ce fut aux frais de l’auteur que Bernard Grasset publia Du Côte de chez Swann. I.A NOUVKt.l.K KKI.KVK 296 A partir de 1917, le volume fut édité à la Nouvelle Revue Française où Henri Gliéon lit connaître Proust.On a écrit des choses délicieuses sur la politesse alambiquée île Marcel Proust, scs largesses disproportionnées, sa.susceptibilité chatouilleuse, son horreur maladive du bruit, du soleil et des parfums, sa vie nocturne et brillante, ses jours de souffrance, son abus des médicaments et sa vie mal organisée.On a parlé aussi de son esprit mordant et joyeux, de son interminable et étincelante conversation, du culte qu’il eut toujours pour sa mère, car il ne se maria point, de sa générosité et de sa bonté envers les domestiques, de l’exagération de sa llatterie et de celle de son humilité.On a un peu oublié de parler de son intégrité d’écrivain qui ne songea jamais à rechercher les succès faciles qu’obtenaient tant de ses anciens camarades devenus hommes de lettres, du réel sacrifice de sa vie qu'il lit pour terminer la correction de ses épreuves et livrer au public, comme un testament, ses dernières volontés.Plus heureux que d’autres, Proust connut la gloire de son vivant et ses deux dernières années durent certainement le récompenser de son labeur et de ses souffrances.S’il eut vécu, il est probable qu'il se serait davantage éloigné du monde pour se consacrer à la seule littérature.Avant de mourir, il se vit accorder en Angleterre, aux Etats-Unis, une notoriété égale à celle d’Anatole France ou de Gide.Sentant venir la mort, il pressait et retardait en même temps son éditeur dans l’espoir de voir la publication du Temps Retrouve.Dans sa dernière lettre à Gaston Gallimard, en octobre 1922, il disait : “Je crois en ce moment que le plus urgent serait de vous livrer tous mes livres”.Mais il faillit à la tâche.La mort de Proust eut un grand retentissement.En trois semaines, lu Nouvelle Revue Française put réunir dans un numéro d'hommage à Marcel Proust les regrets et les éloges d’écrivains français et étrangers parmi lesquels se trouvaient la comtesse de Noailles et Maurice Barrés, André Gide et Paul Valéry, André Maurois et François Mauriac, Jean Cocteau et Paul Morand, Joseph Conrad et Robert Curtius. M A UC l '.l.l’KOÜST 297 Si on envisage comme un roman l’œuvre aujourd’hui traduite dans toutes les langues, voici ce qui se passe.Un enfant hypersensible et imaginatif se fait une idée merveilleuse des gens nobles, de l’amour, de la littérature et des arts.Son rêve est si grand que mis devant la réalité, c'est-à-dire une duchesse de Guermantes, une Gilbcrte Swann, la tragédienne la Hernia ou le peintre Elstir, il ne voit d’abord aucun rapport entre ce qui s'offre à lui et ce qu'il imaginait.De même pour les êtres et les lieux qu’il aimera, il sera lent à les accepter.A mesure qu’il avance dans la vie, tout ce qui avait fait son enthousiasme se dépouille et se fane, il constate que tout change constamment autour de lui, que lui-même a peine à reconnaître son moi d'autrefois.Devant la relativité fie l’amour, de la beauté et de l'intelligence, il sent que la vie ne contient pas ce qu'il attendait d'elle.Il est sur le point de conclure qu’elle ne vaut pas la peine d'être vécue, lorsqu’il comprend que l'œuvre d'art sera sou salut et (pie sa vie n'aura pas été perdue, s'il peut la mettre toute dans un livre qui restera.C’est-à-dire que Proust n’ayant pas, ou plus exactement, n'ayant plus de croyance dans la survie de l'âme, essaie d’échapper à la mort en faisant un livre comme d’autres mettent au monde et élèvent un fils bien-aimé.Dans ses seize volumes, Proust éparpille son désir sur des passantes à peine entrevues ou sur des inconnues dont il a retenu le nom.De l’amour, il en éprouve pour trois femmes : Cilberte, la lille de Swann, la duchesse de Guermantes, la femme la plus élégante et plus spirituelle du boulevard Saint-Germain, enfin Albertine, la jeune lille qu'il connaît à la plage et qui vient habiter chez lui pendant plusieurs mois, dans la maison de ses parents, ce qui est parfaitement invraisemblable.Gilberte, c'est une fillette, compagne de jeux aux Champs Elysées, en réalité l'une des filles de Félix Faure.Marcel, ou plutôt le personnage qui dit Je dans son ouvrage, l’aime avec le sérieux d’un garçon de douze ans.Cet amour est sans issue, de même que celui qu’il ressent pour la duchesse de Guermantes.D'ailleurs dans la belle Oriane c’est un nom plutôt qu’une femme qu’il idolâtre.Quant à Albertine, l’auteur ne l'aime vraiment que 298 LA NOUVELLE RELÈVE lorsqu’elle excite sa jalousie, à tort ou à raison.La Prisonnière, un livre fort curieux, raconte en 560 pages, la longue torture subie par Marcel, torture qu’il rend bien à la pauvre Albertinc par ses soupçons et ses tracasseries.On ne peut imaginer autant de lucidité dans la souffrance amoureuse.La lecture de La Prisonnière est épuisante.On voudrait crier à Proust : "Mais oui, c’est entendu, l'amour n’existe pas et il est impossible de connaître la vérité sur ceux qu’on aime, mais par pitié essayons de penser à autre chose".Le fait que les goûts d’Albertinc ne la poussent pas vers les hommes n’enlève ou n’ajoute rien à sa magistrale étude psychologique.Il n’y a donc pas beaucoup de femmes aimées dans la vie de Marcel.Ceux qui sont bien renseignés, prétendent que le personnage d’Albertine a été inspiré à Proust par un jeune chauffeur dont il fit son secrétaire.Ce jeune homme aurait copié à la machine les deux premiers tomes de l’ouvrage.Il avait la passion de l’aviation et se tua accidentellement, lors de sa première envolée, en juin 1914, à Cannes.Sur sa tombe on lit au lieu de son nom oublié d’Alfred Agos-tinelli, celui de Charles Swann, l'un des principaux personnages de A la recherche du temps perdu.Abel Hermant a raconté cette étrange liaison dans un court roman bien peu connu qui s’intitule Le Petit Prince.Dans son œuvre Marcel Proust ne se prête (pie deux amis, le marquis Robert de Saint-Loup et un jeune Juif ambitieux de littérature qui s'appelle Bloch.De ce dernier il fait un personnage ridicule.Si l’autre nous a d’abord été présenté comme l’incarnation de la noblesse de cœur et de l’élégance corporelle, Proust en fait un libertin anormal à la fin de son œuvre.Ce revirement ne s’explique pas.Les lecteurs les plus enthousiastes de Marcel Proust ne pourront lui pardonner de leur avoir fait aimer Saint-Loup avant de le montrer sous son prétendu vrai jour.Les autres personnages de premier plan sont d'abord le baron de Char-lus, le grand seigneur traqué dont il a déjà été fait mention ; Swann, le Juif esthète reçu parmi l’aristocratie catholique; la grand’mère et la mère de Marcel, toutes deux d’une délicatesse morale admirable; Mme Verdurin, la caricatu- MAKCKI.PROUST 299 rale et vivante protectrice des artistes; Mme de Villepari-sis, la grande dame déchue à la suite de ses aventures galantes; Françoise, la vieille bonne, figure attachante cpti résume en sa personne les traditions provinciales et le code des domestiques; Odette de Crécy, la petite femme parvenue, la maîtresse que Swann finit par épouser.Marcel Proust nous transporte tour à tour et pendant une période d'environ soixante ans du village de Combray à la plage élégante de Balbec; de Paris à Venise, et étudie avec la même attention les grandes dames, les petits chasseurs, les-diplomates et les Juifs.A la recherche du temps perdu est sous son apparence confuse solidement construit et c’est au moment où l’auteur termine son ouvrage, pour lui évocation de son passé, qu’il se demande comment il pourra transposer en œuvre d’art toute son expérience personnelle.Il se demande s'il aura la force, malade et vieilli, d’écrire ce long message à la postérité.Dans les dernières pages sont transcrites les pensées mêmes qui occupèrent son esprit avant sa mort.11 se demande si, aussi heureux que Shéhérazade et Dinarzade réunies, il pourra entendre et raconter à la fois les contes merveilleux de ses mille et une veilles.Le livre se termine donc en même temps que la vie de Proust et le mot “fin” imprimé au bas de la dernière page a l'air d’une pierre tombale.Si l’on cherche les tendances philosophiques de l'œuvre proustienne, on y trouve l’influence marquée de Bergson, lorsque l’auteur donne la prédominance à la mémoire affective sur la mémoire raisonnée; lorsqu’il mesure le temps non d’après la convention des jours et des nuits mais selon l'importance des heures dans la vie de chacun.Le temps devient alors élastique et un geste de la veille peut être momentanément plus ancien qu’une parole entendue vingt ans plus tôt.Proust tente de prouver que son œuvre toute entière est née de souvenirs surgis tout à coup dans la mémoire et que son intuition seule l'a inspirée.Il nous en donne quatre ou cinq exemples.Ainsi en mangeant un jour un gâteau appelé petite madeleine, il éprouve une joie totale et en trouve laborieusement l’explication dans le souvenir d’un gâteau à Combray : et voilà son enfance ressuscitée.i. 300 I.A NOUVKU.K KKI.KVK Ce que sa mémoire avait oublié, ce que son esprit n’avait pu recréer par l'effort intellectuel, la saveur et l’odeur le lui avait rendu, “portant, dit-il, sur les gouttellettes presque impalpables l’édifice immense du souvenir”.L’auteur se lance alors dans une plus brillante (pie solide théorie et prétend que rien de la vie ne nous appartient, ni le présent cpii fuit devant nos yeux, ni le passé impossible à ressaisir.Le Temps nous échappe et pour en avoir la possession, fut-ce une seconde, il faut que le passé puisse revivre pour nous, il faut conquérir l’actualité sans être menacé par l’éternel devenir.11 se flatte d’avoir pu ainsi isoler quelques minutes hors du Temps, de les avoir pour ainsi dire arrachées à l’Eternité.Transformer en œuvre d’art ces moments divins sera le but de sa vie.Ce n’est cependant pas par intuition seulement que Proust a pu créer une œuvre aussi pénétrante et aussi minutieuse.C’est par un don d’observation unique, de patientes réflexions servies par une mémoire presque monstrueuse et une culture transcendante qu’il a pu faire revivre tout un monde.On ne peut nier dans l’élaboration de son œuvre l’importance des phénomènes qu’il commente avec éloquence, tel le goût de la petite madeleine et la sensation de son pied posé sur deux pavés inégaux.Mais quoi qu’il ait dit et quoi qu'il ait cru, Proust s’est beaucoup plus servi de l’observation que de l’intuition, du microscope que du télescope.Il élargit sa théorie de la révélation psychologique jusqu’à s’en faire une éthique autant qu'une esthétique, et accorde une valeur morale à la voix de la Nature s’exprimant en nous.Il ne fait qu’un pas, mais il prend son temps à le faire, pour conclure que tout ce qui naturel est bon.Il va plus loin quand il présente un tableau sympathique des goûts contre nature dans l’extraordinaire et impressionnant morceau littéraire de Sodomc et Gomorrhe I.On voit le danger d’une telle morale, non seulement anti-chrétienne mais aussi anti-sociale.Le pauvre Proust était un être supérieur inconsciemment assoiffé de vie spirituelle et ne voyant dans le ciel avec son inutile lunette qu’un couvercle à jamais scellé sur nos têtes, il tenta de se fabriquer une vie éternelle fragmentaire en ce monde et mit dans sa passion de la con- MAKCKI.fKOUST 301 naissance son désir de communiquer avec Dieu.Il va même, dans son noble effort, jusqu’à sacrifier son idéal de beauté à la compréhension impitoyable de l’univers.Il a voulu inventer son propre paradis mais par le travail de son intelligence désséchante détruisant peu à peu celui de son imagination poétique, il lit de son paradis son enfer.Si on considère l’œuvre de Proust comme des mémoires, elle contient de typiques renseignements sur la société française en général, sur un monde disparu avec la guerre de 1914, sur les répercussions suscitées en France par l’affaire Dreyfus, également sur les brillantes personnalités cachées sous de multiples voiles et que les chercheurs ont commencé à écarter.Il faut pas s’attendre à entendre dans A la recherche du temps perdu les personnages s’exprimer comme dans un roman.Au lieu de faire parler les siens comme s’il était dans leurs têtes ou leurs cœurs, procédé régulier du romancier, Proust les écoute parler et cherche dans leurs paroles le sens de leurs pensées, ainsi que nous faisons dans la vie.Ku causant, chacun est forcé d’interpréter constamment les propos de son interlocuteur se demandant par exemple s’il est sincère, poli ou intéressé ou peut-être les trois à la fois, lorsqu’il vous remercie d’une invitation ou d’un cadeau.Ainsi fait Proust et tous scs personnages ne vivent qu’en relation avec lui-même.Albertine n’a pas d’entité propre; elle réunit simplement les images successives que son amant possède d’elle.C’est que Proust eu dissociant ainsi la personnalité a inventé la relativité en psychologie.D ailleurs ce n’est pas seulement d’Einstein que l’on peut rapprocher son nom mais aussi de celui de Freud, encore peu connu en France du vivant de Proust.Comme le célèbre psychiatre viennois ce dernier aime à retrouver a l’origine des plus belles actions comme des œuvres immortelles des motifs sexuels inavouables.Rappelons la Sonate de \ intend.Un auteur aussi complexe que Marcel Proust est nécessairement difficile de lecture.Mais s’il est subtil, il est rarement obscur.Si la science allemande montre 1 oreille chez cet écrivain si français, elle ne lui fait pas dire de sottises.Ceux qui ignorent Bossuet et qui sont peu fami- 302 LA NOUVKLLE RELEVE licrs avec Saint-Simon auront au début bien du mal à se guider à travers les longues phrases de Proust.Distraits par maints à-côtés, par des inaperçus inattendus, ils perdront souvent le fil et il leur faudra recommencer.Le fait que les soixante-dix premières pages sont parmi les plus abstraites a été la cause de bien des découragements.Je connais nombre de gens possédant une intelligence et une culture au moins de second ordre et qui n’ont jamais pu aller plus avant.11 arrive aussi que des hommes et des femmes lettrés ne goûtent nullement Proust et ne comprennent pas le culte de ceux qui lui ont consacré le meilleur de leur vie intellectuelle.Il est d’ailleurs difficile de comprendre parfaitement plusieurs grands écrivains.Proust a peu de secrets pour les uns mais Claudel et Valéry leur restent fermés.D’autres ont fait d'Anatole France ou de Rabelais leur idole et ne voient rien au delà.A ceux et celles qui auraient le désir de faire connaissance avec A la recherche du temps perdu je conseillerais de commencer l’œuvre par le commencement et non d’en lire des extraits au hasard.Les premiers temps, dix pages par jour, pas davantage.11 ne faut jamais passer outre une phrase incomprise et on doit s’arrêter dès que la fatigue se fait sentir.La principale condition pour lire Proust avec profit c’est d’oublier préoccupations et soucis en ouvrant ses livres.Car c’est en vous autant qu’en lui que l’auteur va vous demander de vous pencher.Il vous faudra collaborer avec son œuvre qui appartient, dans un sens, autant au domaine de la science que de l’art et dans laquelle la compréhension passe toujours au-dessus de la contemplation.Jean Dufresne CHRONIQUE DES ÉVÉNEMENTS INTERNATIONAUX SAINT-PIERRE ET MIQUELON Nous savions depuis quelque temps que Saint-Pierre et Miquelon donnaient lieu à une controverse entre les Alliés.Les Forces Françaises Libres voulaient soustraire les iles à la domination de Vichy.Et certes ce n'était pas la Hotte de Darlan qui pouvait les en empêcher.Le 24 décembre une flotille commandée par l’Amiral Musclicr effectue un débarquement.Un plébiscite est aussitôt organisé.La population se prononce quasi-unanimement pour le drapeau à la Croix de Lorraine.Quelques jours plus tard, des documents trouvés dans les archives de l'ancien gouverneur montraient que le pouvoir de Vichy n’avait pu se maintenir qu’au prix d’une répression continuelle.Au reste, ceux qui connaissent les dispositions actuelles des travailleurs français n’avaient besoin ni de ce plébiscite ni de ces documents pour savoir ce qu’on pensait des collaborateurs de l'ennemi dans ces iles Saint-Pierre et Miquelon, escale légendaire des plus vaillants parmi les travailleurs de la mer.La nouvelle de cette libération d’une parcelle de territoire français fut aussitôt suivie d’une déclaration du Département d’Etat américain, nettement hostile au geste de L’Amiral Muselier.Irait-on jusqu’à envisager le rétablissement de la souveraineté de Vichy ?— On parla d’un M.Yves R.Simon, l’auteur île La grande crise de la République française est présentement professeur à l’université Notre-Dame, aux Etats-Unis.Son point de vue n’engage pas la Nouvelle Relève qui en le publiant n’a d’autre but que de permettre l’expression d’opinions pouvant éclairer le problème si complexe de la situation actuelle do la France.N.d.1.R. t.A NOt'VKI.I.K KKI.KVK 304 compromis.Au moment où j’écris cet article, aucune solution définitive n’a été rendue publique.L’attitude du Département d’Etat a été l’objet de très vives critiques dans la presse américaine.Nous n entendons nullement nous associer à ces critiques.Nous ferons abstraction du problème particulier soumis à la décision du gouvernement de Washington.Mais au-delà de tout problème particulier, l’incident de Saint Pierre et Miquelon appelle l’attention sur un problème d’ordre général.Une fois de plus, l’opinion s’interroge sur la position du gouvernement de Vichy dans la guerre mondiale.Il est superflu de rappeler (pie la politique de Vichy reste un facteur de première importance dans les rapports internationaux.L’entrée en guerre du Japon, l’état de guerre déclarée entre l’Allemagne et les Etats-Unis ont rendu plus considérables que jamais les éléments de force que les Nazis ont laissés entre les mains de leurs collaborateurs : la flotte de l’Amiral Darlan, les bases méditerranéennes, Dakar.Aujourd'hui plus (pic jamais, toute illusion sur le caractère du gouvernement de Vichy risque d’avoir de fatales conséquences.La question décisive est de savoir si l’on peut attendre du gouvernement Pétain-Darlan une résistance effective à L’Allemagne nazie.Un grand nombre de faits, connus de tous, imposent une réponse entièrement certaine à cette question.Mais telle est la force des préjugés émotionnels que beaucoup de personnes pensent et agissent comme si elles étaient ignorantes de ces faits.Une fois de plus, jetons les yeux sur la carte politique de la France, telle que l’a tracée l’Armistice.L’ennemi occupe les trois cinquièmes du territoire.Rien 11e pouvait l’empêcher, au moment où l’Armistice a été signé, d’occuper le territoire tout entier.11 ne l’a pas voulu.11 s’est servi des complices qu’il avait dans la politique française pour installer le gouvernement du Maréchal Pétain *.Ces Nazis (1) Au moment où ro préparait le vote do l’Assemblée Nationale qui devait liquider la République française et, par un défi sans précédent à toutes les légalités constitutionnelles, remettre les pouvoirs constitutionnels entre les mains du Maréchal Pétain, Laval faisait C 11 RONIQUK DKS ft V ft N KM KNTS 305 auraient été d’étranges sots s'ils n'avaient entouré la fondation et le fonctionnement de ce gouvernement de toutes les garanties désirables.Rappelons ce que sont ces garanties : l'occupation militaire maintenue jusqu’à la fin de la guerre; contrôle arbitraire de la ligne de démarcation entre les deux zones; un million et demi de jeunes Français comme esclaves et comme otages; frais d’occupation calculés de manière à permettre le pillage complet du pays ; pleins pouvoirs pour organiser la famine ; commissions de contrôle patrouillant librement en zone non-occupée ; détail moins connu : aux termes des Protocoles annexés à la Convention d'Armistice, tout décret passé à Vichy est soumis à l’approbation du vainqueur.S’il n’y avait pas en la personnalité du Maréchal Pétain, il aurait été immédiatement clair pour tout le monde que le gouvernement né de la défaite de la France ne pouvait être qu’un puppet-govennnent.Et c’est précisément pourquoi les Nazis avaient besoin que le chef de ce gouvernement s’appelât Pétain plutôt que Laval ou Déat Quand la radio fit savoir à la France et au monde, le 16 juin 1940, que Paul Reynaud avait remis sa démission et que le Président de la République avait chargé le Maréchal Pétain de former le nouveau cabinet, beaucoup de personnes, en France et à travers le monde, crurent que la lutte allait continuer, que le cauchemar de la paix séparée était écarté.Le héros de Verdun allait-il devenir l'incarnation de la lutte à outrance ?L'illusion n’a duré que quelques heures.Mais plus de dix-huit mois après l’Armistice la légende de la résistance les couloirs ou répétant : “Pétain, en réalité, c'est moi.Vous n’avez rien à craindre, je vous garderai, vous conserverez vos titres et vos traitements.Mais si vous ne votez pas pour Pétain, vous aurez une dictature militaire avec Weygand, et c’est alors que çe ne sera pas drôle”.On sait que la fraction patriote du parti socialiste et une poignée de démocrates chrétiens ont refusé de se laisser impressionner par ce chantage.(2) Dans le môme ordre d’idées, la substitution do Dnrlan à Laval a été une bonne affaire pour les Nazis.Il y a quelques mois un des plus patriotes parmi les évêques français, disait qu’il ne pouvait pas croire que Darlan fût un traître.Et pourquoi donc ?Parce que Parian est un amiral, et que les amiraux sont évidemment faits pour défendre la patrie plutôt que pour la trahir.D’un politicien enrichi comme Laval, on ne pouvait attendre un tel succès de prestige. LA NOUVI'I.LK RKI.KVIC 306 de Pétain continue de faire des dupes.Même la franchise du Maréchal n’y peut rien : quand il dit collaboration, le parti-pris lit resistance, Pour qu’il pût être question d’une résistance du gouvernement de Vichy aux exigences des Nazis, il faudrait que ce gouvernement eût quelques moyens de résister.De tels moyens n’existent pas.Le Maréchal Pétain peut-il menacer les Nazis de dénoncer l’Armistice et de lâcher contre eux ce qu’il reste de la flotte française et l’armée d’Afrique ?Non.Commandée par l’Amiral Darlan, la flotte est peuplée îles créateurs de l’Amiral Darlan.Quant à l’Afrique française, elle a rendu île précieux services aux Nazis au temps où elle était gouvernée par le “patriote" Weygand 3.Aujourd'hui elle est aux mains d'un certain général Juin, prisonnier de guerre libéré.S'il a été libéré par les Nazis, et chargé par eux de remplacer Weygand, jugé insuffisant, soyons sûrs qu’il présente au moins autant de garanties qu’un général allemand ordinaire.Il y a quelque chose de sinistrement comique dans la crédulité de ceux qui continuent d’avoir foi dans la résistance de Pétain.Entouré de traîtres, soumis au plus atroce des chantages : la menace de faire mourir de faim plus rapide les millions de Français qui meurent déjà de faim lente, comment le vieux Maréchal ne laisserait-il pas les choses aller où leur poids les entraîne ?Songe-t-on, enfin, à ce que c’est qu’un homme de quatre-vingt cinq ans ?Quand il serait vrai que le Maréchal Pétain, en dépit de ses capitulations, gardât au fond du cœur un désir de résistance, l’épuisement organique suffirait à lui défendre tout geste efficace.Pour secouer l’énorme poids de ses actions passées, pour desserrer le réseau d’interdictions que le régime fondé par lui a tissé autour de lui, il lui faudrait un autre cœur, un autre cerveau et d’autres muscles que ceux d’un vieillard de quatre-vingt cinq ans.Yves-R.SIMON.( Tous droits réservés) (3) On sait que c’est grâce à l’usage des eaux territoriales tunisiennes que les Nazis ont pu réussir leur offensive en Libye au printemps dernier. L’AIGLON » A LA COMÉDIK DK MONTRÉAL La Comédie de Montréal a repris l'Aiglon de Rostand avec un grand succès, et mérité ainsi de vifs éloges.Ce drame sentimental, pour ne pas dire ce mélodrame, où les personnages ne sont que les symboles de vagues sentiments, et qui jamais ne vivent puisqu'ils n’ont pas de destinée, prête au plus grave défaut : la déclamation.Pour que la représentation de cette œuvre ait quelque intérêt, il faut que l'acteur et le metteur en scène découvrent la vérité que Rostand a pressentie, mais qu'il n’a pas su exprimer dans ces milliers de vers informes.Selon l’auteur, chaque scène devait marquer une étape décisive dans la destinée de son héros, depuis le moment où il découvre à la fois sa grandeur et sa misère jusqu’à celui de sa mort.Rostand n’y a pas réussi, parce que la tâche était au-dessus de ses forces.Il piétine sur place.Sa langue est si pauvre qu’il n’arrive même pas à situer le drame.Tout lui échappe, du moment qu’il essaie de se représenter et de préciser pour le spectateur la grande tragédie qu’il imagine.Il ne veut sacrifier aucune métaphore, quelque grotesque soit-elle, aucune rime, et il affectionne la rime éclatante et creuse.Le jeu des antithèses et la déclamation doivent suppléer à l’analyse pénétrante, qui permet d’éclairer les profondeurs de l’âme où se nouent vraiment les destinées et où les plus fantastiques tragédies ont leur origine et leur explication.Rostand s'abandonne à la facilité, et il a le secret de de tous les effets extérieurs.L’esprit ne veille plus, n’exige plus rien.Les personnages sans âme sont aussi sans exigences.Tout est donc permis.L’auteur peut écrire six tableaux : il aurait pu en écrire vingt, s’il n’avait pas craint de lasser le spectateur.Rostand, sacrifiant toute logique intérieure (ce qui l’éloigne de la vraie tragédie) et même toute vraisemblance extérieure (ce qui le rapproche du mélodrame), fait appel à de nouveaux personnages, crée de nouvelles situations, et s’explique en faisant des discours.C'est la forme qui manque et la forme est pauvre parce qu’elle est creuse, parce que Rostand lia pas su découvrii la signification humaine de son drame, parce qu'il n a pas su eu dégager les lignes de vie.Le fonds manque encore plus que la forme.Rostand présente le même problème au critique dramatique que Verdi au critique musical.Verdi, dans une œuvre comme Aida, n’obéit pas à une exigence intérieure et sa mélodie il ne la trouve pas dans son âme, mais en laissant jouer ses doigts savants sur le clavier, en chantant sans y penser.Ce dilettante sait jouer sur les nerfs et, habile prestidigitateur, il révèle à l'auditeur ébloui toutes les ressources de la voix humaine.Cette beauté extérieure n’est pas sans charme et on comprend que l'amateur ne pouvait résister au plaisir d’entendre Mme Llizabeth Rethberg dans le rôle d Aida.La musique de Verdi off re mille obstacles qu une grande cantatrice se plaît à franchir, et Mme Rethberg sait donner une incomparable chaleur sensuelle à ces mélodies évidentes, mais compliquées et savantes.Llle trouve a cei tains moments l'occasion de jeter un, beau cri ou de pietcr à la mélodie une telle richesse que l’auditeur a la sensation physique d’une caresse et qu’il s’abandonne à ce plaisir, d’autant plus que Verdi ne laisse pas soupçonner que la musique peut aussi ravir 1 intelligence et que sa raison dêtie n’est pas de distraire, c’est-à-dire d endormir 1 esprit.Rostand, dans l’Aiglon, procède de la même façon.Il reste à la surface du drame et se garde bien d'éveiller 1 intelligence critique du spectateur.Il est également maître ès-sensations.Ses personnages ne sont que sentiments.Le duc de Rcichstadt, c’est la Noblesse : un grand cœur prisonnier dans un corps débile, b lambeau i la Globe à 1 état pur, lumière que rien ne peut ternir.Metternich, le seul personnage vivant du drame, ne s explique pas par la seule Ambition.Le texte n’est donc qu'un prétexte, mais un magnifique prétexte pour le metteur en scène et l’acteur intelligents. I.AIOI.ON 309 Ce texte prête à de beaux gestes, et un beau geste n’est jamais indifférent.Voilà ee que nous ont fait comprendre Mme Sita Riddez et M.François Rozet, les interprètes du duc de Reiebstadt et de Metternich.Ils nous ont fait oublier le texte de Rostand et nous nous souviendrons toujours de quelques-unes de leurs attitudes.Nous nous souviendrons du duc de Reiebstadt dans la plaine de Wagram, spectre blanc dans cette lumière lunaire, de ce corps chancelant qu'une âme ardente empêche seule de tomber.Nous nous souviendrons de la mort de cet être charmant (pie l'âme finit de consumer et nous verrons à ses côtés le vieux Metternich, politicien froid, mais victime de sa fidélité à une tradition dépassée.Ce drame muet, exprimé en quelques gestes, est d'une réelle beauté.Nous devons regretter que les collèges et les couvents, où ne peut se trouver un acteur capable de s'élever au-dessus du texte de Rostand, présentent l'Aiglon.L'élève se laisse prendre aux mots, à ces métaphores creuses, et n'y trouve qu'une exaltation vaine.Son intelligence est endormie irrémédiablement et Rostand joue sur ses nerfs, lui enseigne à s’abandonner à la première sensation, qu'il prend pour un sentiment humain et profond.Plus rien de comparable ici à l’art de Racine, à cet art pur où n’apparaissent que les lignes de vie, où toute l'âme est engagée dans une destinée spirituelle.C’est le vague-à-l'âmc, la déclamation, la rhétorique, l’art de déguiser sa pensée et d’en masquer le vide, cet art que trop d’éducateurs prennent pour la fin même de l'éducation.Nous ne pouvons cependant que féliciter la Comédie de Montréal d’avoir permis à Mme Riddez et à M.Rozet de donner la mesure de leur talent, car eux pouvaient nous faire croire à la réalité de leurs personnages La mise en scène, sans être originale, se recommandait par un louable souci de vraisemblance et quelques-uns des rôles secondaires furent très honnêtement tenus.Quant à M.Pierre Durand, qui joue Flambeau avec sincérité, il resta dans la tradition.Niais nous ne pouvons ici louer un tel respect de la prose versifiée de Rostand.Robert Lui-: LE CINEMA ALL TUAT MONEY CAN BUY C’cst Satan qui occupe la première place dans le développement de ce film, un Satan conforme à la conception que peut s’en faire un chrétien qui a lu au moins une vie de saint.Dès les premières images, son sourire figé, sarcastique, ses yeux mobiles, troublés, sa barbiche couleur de temps et, je ne sais pourquoi, ses gants le situent en deçà et au-dessus de cette humble humanité qui forme l'arrière-plan du drame.On sent que ce n'est pas pour rire.Ce qui rend encore plus saisissante la présence de Scratch (nom populaire de Satan dans le Vermont) c est le caractère en quelque sorte fortuit de sa présence un peu partout.11 joue aux palets avec Daniel Webster; il se trouve peu après transformé en garçon d’auberge et c'est lui qui apporte un verre de rhum au distingué visiteur.Quelques images plus loin, on le retrouve derrière la grosse caisse de la fanfare locale mobilisée en l’honneur de Webster.Il apparaît sans qu’on s’explique comment et il s’en va de même on ne sait où.Le sujet a sa grandeur.Le metteur en scène quand il s’agit de Scratch a réussi à donner aux images un caractère de rêve.Nous ne demandons qu’à nous abandonner à cette illusion, pris que nous sommes par le personnage déroutant de Scratch et par Simone Simon, son envoyée.C’est purement diabolique que Scratch parodie la promesse de l’Evangile quand, au moment de disparaître, il annonce à Jabez Stone, le falot personnage humain de AU 'Huit Money Can Buy cpi'il enverra quelqu’un au mariage de son fils.Ce quelqu'un ce n'est autre que Belle, qui s’attache à Jabez et le perd.Le film se termine par le triomphe de Daniel Webster sur Satan devant un jury ramené de l’au-delà.Ce n’est plus qu’un hors-d’œuvre et le récit reste sans conclusion parce qu’il n’en pouvait avoir en s’en tenant au postulat.* LE CINÉMA 311 THE MALTESE FALCON On sc plaît à retrouver au cinéma ces personnages dont aucun livre, semble-t-il, ne saura épuiser l'intérêt.En tous points vraisemblables, à l'analyse, ils défient pourtant toutes les conjectures.L’énigmatique Attwatcr, figure secondaire dans la pensée de Stevenson et qui, dans le Reflux (Ebb Tide) détruit à son profit l'équilibre du roman paraît en être le prototype le mieux connu; Vautrin aussi dans Le Père Goriot et plus prés de nous, Landin, ( Les Chemins de la Mer) eu sont d’autres.Il arrive aussi (pie ce personnage soit au premier plan du roman.C’est le cas du détective dans / lie Maltese Falcon.Il est humain, un étrange humain auquel la personnalité de Humphrey Bogart prête un mystère qui s’arrête au bord de l’obsession.Ses motifs, bien qu’on ne puisse mettre en doute leur valeur, ne sont pas de ceux qu’on trouve au point de départ des actes des autres hommes.C’est un homme, mû par des ressorts qui nous sont connus mais qui, chez nous dans les circonstances, seraient subordonnés à d’autres plus puissants.The Maltese Falcon ne vaut pas seulement par ce personnage.Déjà le titre contenait d'incomparables promesses, le mobile des crimes est de ceux qui échappent à la vulgarité.Le mot faucon évoque le moyen age.Il sufht ensuite de nommer les Templiers pour que le roman prenne un air de véritable grandeur.Il y a quelque chose que le critique ne saurait rendre sensible au lecteur, même le plus habitué au genre, c’est l'atmosphère où se déroule toute cette aventure autour de la possession d’un oiseau hiératique.Je connais peu de scènes plus pathétiques que celle où l’obèse, se trouve enfin devant le paquet informe qui dérobe à sa vue le faucon de Malte qu’il recherche de par le monde depuis quinze ans.Cet homme qui n’a pas hésité à commettre deux meurtres pour entrer en possession de cet objet devient comme un petit enfant, en adoration, devant la réalisation de son désir.R.C. CHRONIQUE SCIENTIFIQUE LA REVUE CANADIENNE DE BIOLOGIE Il nous fait plaisir de souhaiter la bienvenue à la Revue Canadienne de Biologie, une initiative du professeur Henri Laugier, dont le premier numéro bilingue vient de nous arriver.Depuis longtemps, les biologistes de la région de Montréal, tant canadiens qu’anglais, désiraient la création d'un organe dans lequel ils pourraient révéler à leurs confrères les résultats de leurs recherches et de leurs travaux.Une note de gérance précise que « eu créant cette revue, l’Université a le grand espoir d’etre utile, dans un domaine précis, limité, mais important, à la cause de la Science, du Canada, de la France, et de la collaboration intellectuelle entre savants de langue française et de langue anglaise ».Le sommaire du premier numéro annonce quatre articles substantiels sur des questions spécialisées d’ordre biologique, tous inédits.On trouve également des récensions d ouvrages scientifiques récents qui ne manquent pas d’intérêt.INITIATION À LA GÉOLOGIE' C'est un grand événement scientifique que la publication du nouveau manuel de Géologie, œuvre conjointe du Père Morin et de l’abbé Laverdière.Nombre de professeurs, pour ne pas dire tous, ont poussé un soupir de soulagement, heureux qu’ils étaient de pouvoir maintenant enseigner adéquatement la géologie à leurs élèves.Science des plus passionnantes : interroger le sol comme 1 historien questionne les archives; arracher leur passé aux pierres de la route; supputer l'origine d’une veine; reconstituer 1 histoire de notre vieille planète au travers ses vicissitudes, ses revirements.Le lyrisme d'un Termier est né en grande partie de sa joie de découvrir les intrigues anciennes de la pierre et d’imaginer au travers la fronde de fougère ou 1 aile d insecte (1) Initiation
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