La vie des communautés religieuses /, 1 septembre 1997, Septembre-Octobre
LA VIE DE/ COMMUNAUTÉ/ __ RELIGIEU/E/ II1IIIIH1I1II ¦!¦ 1 ¦ a,a a a Vol.55, no 4 septembre - octobre 1997 LA VIE DES COMMUNAUTÉS RELIGIEUSES Envoi de publication Enregistrement no.0828 Production: Hughes Corn Dessin des couvertures: Rita Montreuil, s.s.a.Direction André Bellefeuille, f.i.c.Tél.: (418) 523-2312 abellefeuille@ videotron, ca Téléc.: (418) 649-1784 Comité de rédaction Gilles Beaudet, f.é.c.André Bellefeuille, f.i.c.Lorraine Caza, c.n.d.Denis Gagnon, o.p.Yvette Poirier, s.s.a.Secrétariat Pauline Michaud, s.a.s.v.Madeleine Paquin, s.a.s.v.Rédaction et administration La Vie des Communautés religieuses 251, rue Saint-Jean-Baptiste Nicolet, Qué., Canada J3T 1X9 Tél.: (819) 293-8736 Téléc.: (819) 293-2419 La revue paraît cinq fois par an Abonnement: surface : 25,00$ (105 FF) (650 FB) avion : 29,00$ (125 FF) (750 FB) soutien : 40,00$ SOMMAIRE Vol.55 - no 4 septembre - octobre 1997 Le SIDA vaincu.à la Maison Marc-Simon Srs Jocelyne Laroche et Agathe Côté, s.c.q.Page 199 Plus d’une fois, les communautés religieuses ont été initiatrices de projets d’hébergement pour sidéens.Soeur Jocelyne et soeur Agathe se sont dévouées à la Maison Marc-Simon de Québec.Apostolat singulier.Comment faire reculer les préjugés, briser les solitudes, redonner leur sens à des vies fatiguées qui ont comme suspendu leur voyage, qui pleurent des espoirs et des amours impossibles?Et pourtant.«C’est le “jusqu’auboutisme” de votre forme de vie que j’aime» Sr Lorraine Caza, c.n.d.Page 213 Les mots d’enfants ne sont pas toujours cruels.Le titre de cet article a été cueilli sur les lèvres d’un jeune.Le Christ aima les siens jusqu’au bout.On peut dire qu’il a vécu sa vie jusqu’au bout.Il assure qu’il est avec nous jusqu’à la fin des temps.À ses disciples, il a offert le monde entier, toutes les nations.Pour Teilhard, la messe est dite sur le monde.Pour Bernanos, le Christ est en agonie jusqu’à la fin du monde.Pour le Jubilé, le Christ est d’hier, d’aujourd’hui et à jamais.Suivez l’auteure, au fil de ses pages, jusqu’au bout de la planète, des cultures, jusqu’aux dernières marges, jusqu’à l’autre, jusqu’au Tout Autre.En Roumanie : des communautés masculines enseignantes hier, aujourd’hui, demain.F.Gilles Beaudet, f.é.c.Page 228 Le XXe siècle s’est aboli en 1989 : le rideau de fer déchiré, le mur de Berlin abattu, la circulation a repris 193 dans le grand corps supplicié de l’Europe.Les Communautés ont tourné vers l’Est leurs regards et leurs pas.Les Frères des Écoles chrétiennes, présents en Roumanie depuis plus d’un siècle, viennent de renouer.Quelle est la situation actuelle des Églises dans ce pays?Qu’est-ce qu’on attend des religieux éducateurs?Quels appels spéciaux se font entendre?Quels obstacles sont à vaincre ou à contourner?Des témoins racontent.Je fais voeu pour toujours de pauvreté, de chasteté et d’obéissance P.René Pageau, c.s.v.Page 238 Les voeux de religion sont «l’une des traces perceptibles de la Trinité dans l’histoire pour que les hommes et les femmes puissent connaître la fascination et la nostalgie de la beauté divine.» Cette idée extraordinaire, inouïe, est imprimée noir sur blanc dans Vita Consecrata §20.Parole inspirée dont on n’a pas fini de creuser la profondeur.Les religieuses et les religieux sont-ils des icônes de la beauté divine?Comment peut-on les investir d’une responsabilité pareille?Mannequins de mode spirituelle nous serions?Et si cela était?L’auteur, bien connu, tire (mot qui vient de «martyriser») les plis des bures, des robes et des soutanes.194 Lettre de la direction Chères abonnées, chers abonnés, Les religieuses et les religieux se comptent par milliers au pays.Le poids du nombre, à lui seul, mérite considération.On a pu croire depuis quelques années qu’ils étaient «disparus dans les placards», mais le public se rend compte de plus en plus, avec étonnement et admiration, qu’ils naviguent encore dans les mers qui ont toujours été les leurs, qu’ils croisent dans d’autres eaux, autrefois moins fréquentées, voire qu’ils ne redoutent pas les embarquements pour les cybéries.Avec les femmes, avec les enfants, avec les jeunes chômeurs, avec les appauvris, ils revendiquent le pain et les roses, ils réclament la qualité de l’éducation, ils plaident pour la création d’emplois, ils épousent la cause des sans-voix.On s’habitue à les chercher non plus seulement dans les institutions, hôpitaux, patros et écoles, mais dans la rue, dans les quartiers populaires, dans les pastorales paroissiales, partout où peuvent être sollicités leur amour, leur zèle et leur compassion.Ces religieuses et ces religieux ont quelque chose à dire.D’autre part, ils ont droit de recevoir, à leur tour, une parole d’appréciation et d’espérance.LA VIE des communautés religieuses ambitionne l’honneur de promouvoir ce dialogue et de proclamer cette parole.Nos quelque deux mille cinq cents abonnés expriment, par leur fidélité, la confiance qu’ils nous accordent et, du même coup, nous rendent conscients de nos responsabilités.Le P.Adrien-M.Malo, o.f.m., exposait, dès les débuts, les objectifs de la revue : «Réaliser le mot d’ordre contenu dans le titre : la VIE, celle que le Christ est venu donner en abondance (Un 10, 10).Puisque cette vie circule dans l’Église, la revue veut y travailler en se plaçant au service de l’épiscopat.» (Vol.1, no 1, septembre 1942, p.2).Le consortium de communautés religieuses, dont relève maintenant la revue, confirme ces vues et fixe l’objectif général suivant : Présenter une réflexion théologique et spirituelle sur les valeurs fondamentales de la vie religieuse et sur la façon de les vivre au sein de la société.Cela dit, il convient de se pencher sur des points d’administration plus terre à terre.Pour ceux qui ne me verraient pas encore venir.disons qu’il faut parler de tarif d’abonnement.Nous serions trop heureux de revenir au 1,25$ par année qu’il en coûtait en 1942! Mais, toute proportion gardée, les prix sont multipliés par vingt aujourd’hui, et c’est bien 195 ce que les données de notre comptabilité confirment.D’autre part, il est essentiel pour la survie de la revue que ses finances soient raisonnablement équilibrées.Le conseil d’administration a donc résolu, à sa réunion régulière du 24 avril dernier, de hausser le coût de l’abonnement à 25,00$.Ce tarif s’appliquera à compter des abonnements qui débuteront en janvier 1998 ou après.Nos abonnés comprendront sans peine que les coûts de production, d’impression et d’expédition, les taxes aussi, suivent l’évolution générale du marché et nous obligent à nous réajuster de temps à autre.Cependant, consciente de la charge supplémentaire que cette hausse de prix vous occasionne, l’équipe de rédaction prendra les bouchées doubles pour vous en donner davantage, pour améliorer sans cesse, la qualité de la revue et vous permettre de justifier largement, dans votre comptabilité, le poste budgétaire que vous garderez ouvert à LA VIE.Et soyez-en remerciés sincèrement.LA VIE se propose d’être présente aux communautés, aux événements qui marquent leur histoire, aux apostolats auquels elles se consacrent.Elle veut refléter les préoccupations des religieuses et des religieux ainsi que la nouvelle perception qu’ils ont d’eux-mêmes et de leur mission dans l’Église et la société.LA VIE se propose d’accompagner les religieuses et les religieux, de témoigner de la VIE du Ressuscité telle qu’elle se manifeste à travers leur prière, leur méditation, leur action.LA VIE se propose de «raconter les merveilles de Dieu» dans ses servantes et ses serviteurs.Concrètement, nous continuerons le dialogue entre religieuses et religieux de formes de vie différentes; nous ouvrirons les yeux sur des expériences de «frontières», nous resterons à l’affût des courants religieux et nous creuserons certains dossiers d’actualité.Il ne manque pas, peut-être, de revues spirituelles.Mais LA VIE des communautés religieuses est la seule à viser les objectifs qui sont les siens.Elle occupe depuis plus de cinquante-cinq ans une place privilégiée et elle entend, avec votre soutien, poursuivre jusqu’au bout sa mission.Mais elle ne peut pas, et ne veut pas, faire le voyage sans vous.André Bellefeuille, i.c., directeur Septembre 1997 196 DERNIER HOMMAGE à Soeur Hélène BRUNEAU, s.a.s.v.1925-1997 Directrice de la revue 1995-1997 1 ¦ ' ® s» ¦ « - ¦Wli Soeur Hélène Bruneau, de la Congrégation des Soeurs de l’Assomption de la Sainte-Vierge, Nicolet, s’est endormie dans le Seigneur le 3 juin dernier.De sérieux ennuis de santé l’avaient éprouvée au cours des derniers mois.Mais son courage, sa sérénité, sa volonté de vivre avaient donné le change à tout le monde de sorte que son départ nous a paru précipité, inopiné.Elle savait que la dernière intervention chirurgicale présentait des risques très élevés.Pourtant, quelques heures avant de franchir les portes de l’anesthésie, elle affichait le lumineux sourire qu’on lui a toujours connu, un sourire qui disait «Au revoir» et non «Adieu».Les témoignages de sympathies n’ont pas tardé à affluer.À travers les regrets exprimés, le visage de Soeur Hélène est apparu «tel qu’en lui-même enfin l’éternité le change».«Fureur de vivre», direction délicate et dynamique, zèle aux dimensions de l’Église et du monde (Sr Lorraine Caza, s.g.des Soeurs de la Congrégation de Notre-Dame), généreuse, courageuse, au coeur plein de délicates attentions (Soeur Hélène Grudé, France), animé d’un amour spécial pour les missions (Sr Janice Bélanger, Brésil); aimée, 197 aimante, aimable, vivante, organisatrice, spirituelle et dévouée (Sr Andrée Jutras, Ste-Anne-des-Monts); portant avec simplicité des dons supérieurs d’intelligence et de coeur avec une joie communicative (Soeur Eugénie Lévesque, Nicolet).À l’assistance nombreuse et merveilleusement recueillie rassemblée à la chapelle de la Maison généralice, à Nicolet, le P.Métivier, o.p., cousin de Soeur Hélène, a su exprimer les sentiments de tous: cCMalgré nos chagrins, nous entrerons dans le rêve de 'Dieu, nous le partageons avec ZHélene dans une foi ferme et dans une espérance audacieuse.JAu~delà de la mort, c’est lui, le JJUs de Dieu, gui l’attend sur le rivage; il lui partage sa vie nouvelle et la conduit à notre Dère des deux.Comme l’écrit saint Daul : ÜSlous annonçons ce que l’oeil n’a pas vu, ce que l’oreille n’a pas entendu, ce gui n’est pas monté au coeur de l’homme, tout ce que Dieu a préparé pour ceux gui l’aiment (1 Co 2,9).Ce n’est pas étonnant que sa Communauté lui ait confié plusieurs responsabilités de haut niveau, quelle a remplies avec dévouement et sens du dei'oir.De même la Conférence religieuse du Québec a fait appel à sa compétence et à ses services pour lui confier la charge de secrétaire générale de leur organisme.CHélene si proche de nous, si proche de Dieu! En août 1994, le P.Laurent Boisvert, o.f.m., après avoir dirigé cette revue pendant 28 ans, de 1967 à 1995, passait la main à un consortium de communautés religieuses.Soeur Hélène, et quelques autres personnes aussi courageuses, répondait à l’appel avec son dynamisme coutumier et sa volonté de servir activement la cause.D’abord secrétaire exécutive en mai 1995, elle devenait directrice de la revue en septembre de la même année.Son passage à la direction aura paru trop bref.Mais on peut dire que les années 94-97 comptaient doubles et triples.Soeur Hélène a présidé au nouvel appareillage, aux manoeuvres inédites que réclamait la transition.Dans le sillage des fondateurs, des PP.Malo, Hamelin et Boisvert, elle a su donner à l’entreprise un nouveau souffle, des perspectives élargies, des structures réadaptées.Son esprit et son coeur continuent d’animer l’équipe qui la regrette.Nous gardons pieusement sa mémoire dans l’espérance ferme qu’elle est entrée pour toujours dans la VIE.Voici que l’hiver est passé; les fleurs sont apparues dans notre pays (Cantique des Cantiques, 2, 12) André Bellefeuille, i.c., dir.198 LE S.I.D.A.VAINCU.À LA MAISON MARC-SIMON1 A__1k.Soeur Jocelyne Laroche, s.c.q.Soeur Agathe Côté, s.c.q.Vie des communautés religieuses a rencontré Soeur Agathe Côté et Soeur Jocelyne Laroche, de la Congrégation des Soeurs de la Charité de Québec.Ces deux religieuses se dévouent auprès des sidéens à la Maison Marc-Simon de Québec.VCR : Soeur Agathe et Soeur Jocelyne, vous oeuvrez à la maison Marc-Simon depuis novembre 1988.Quels sont les motifs d’un tel engagement?Comment expliquez-vous votre présence dans cette maison peu banale?Soeur Jocelyne : Il ne faudrait pas croire que nous ayons des pouvoirs de guérison sur cette maladie! Nous sommes conscientes que bien des combats ont été physiquement perdus sous nos yeux.Cependant, à la suite de l’homélie de M.Marc Pelchat2, à la messe de l’Espoir 1995, ces défaites ont raffermi notre foi dans le combat contre la souffrance, dans la lutte pour la dignité.Nous croyons à la force de la gratuité, du dévouement, de la solidarité.Nous croyons en l’Amour plus fort que la mort.Nous croyons encore que c’est à travers de multiples gestes de soins, de contacts humains vrais et respectueux, de services d’accompagnement, de ressources de toutes dimensions (physiques, psycho- 1 La Maison Marc-Simon, 625, rue Chouinard, Québec, Qué., accueille des sidéens.Elle a été ainsi nommée en mémoire de deux personnes atteintes du VIH-sida, Marc et Simon.Ils ont travaillé à sensibiliser la population à la problématique du sida à Québec.Simon a fait partie du comité qui a élaboré le projet d’hébergement de la Maison Marc-Simon.Tous deux sont décédés avant l’ouverture de la Maison.2 Marc PELCHAT, Homélie de la messe de l’Espoir, en l’église Saint-Roch de Québec, 1995.199 logiques, spirituelles et morales) que nous arrivons à faire reculer les préjugés, briser la solitude et contrer le sentiment d’impuissance relié à cette maladie.Oui, nous croyons que le Sida a ouvert des cheminements inattendus et extraordinaires, tant chez les personnes qui vivent avec ce virus que chez les proches et chez les membres du personnel, salariés ou bénévoles, qui les accompagnent.VCR : Comment en êtes-vous venue à cet engagement?Soeur Jocelyne : Vivre avec les démunis a toujours suscité, dans ma vie de Soeur de la Charité, une attention particulière, un engagement actif et créateur.Je suis demeurée par choix en quartier défavorisé.J’ai travaillé vingt ans au Mont d’Youville3 comme éducatrice spécialisée.Le projet d’hébergement pour les sidéens est venu m’interpeller encore plus profondément.VCR : D après ce que vous dites, rien dans votre expérience passée, semble-t-il, ne vous préparait à prendre du service auprès des malades.Est-ce que je me trompe?Soeur Jocelyne : Mon expérience apostolique s’est toujours actualisée auprès d’enfants mésadaptés socio-affectifs et, en effet, je ne voyais pas ma place parmi les malades.Cependant, à mesure que se précisaient les diverses responsabilités du projet : administration, accompagnement proprement dit, polyvalence du personnel, je me suis sentie appelée à risquer pour l’Evangile, appuyée par le charisme de sainte Marguerite d’Youville et de Marcelle Mallet, nos fondatrices.Je me suis donc offerte à ma communauté, pour la réalisation de cette mission, à la manière d Abraham, sans savoir et sans voir.Je ne connaissais ni cette maladie, ni la psychologie des malades.Je ne connaissais pas non plus l’organisme Miels-Québec\ ni les autres personnes avec lesquelles j’aurais à travailler.J’ai accepté de briser mes sécurités, mes compétences, mes résistances pour m’abandonner à l’inconnu dans une attitude de foi et de confiance en Dieu, pour concrétiser la mission qu’il a déposée en moi en faveur des plus démunis.Et voilà que cette résidence d accueil pour les personnes atteintes du Sida a comblé mes attentes comme Soeur de la Charité.VCR : Dois-je comprendre qu’il s’agissait pour vous d’une réponse à un appel tout à fait personnel plutôt que d’un engagement communautaire?3 Le Mont d Youville, à Québec, est un centre d’accueil pour enfants et pour adolescentes et adolescents socio-affectifs.4 Miels-Québec: Mouvement d’information et d’entraide dans la lutte contre le sida à Québec.200 Non.Au contraire, ma première réaction a été de me sentir fière de voir ma Congrégation s’impliquer pour des personnes démunies dont peu de gens voulaient s’occuper à l’époque, c’est-à-dire dans les années ‘80.Nos engagements dans ce milieu ont toujours été soutenus par la Communauté qui s’y est impliquée: financièrement d’abord, dès le début, puis en participant généreusement à la levée de fonds annuelle pour cette oeuvre humanitaire; en ressources humaines ensuite puisque deux soeurs sont venues s’ajouter.D’autre part, nous sentons que toute la communauté nous supporte fraternellement dans la prière et l’offrande des souffrances des soeurs malades et âgées.VCR : D’autres communautés religieuses consacrent leurs efforts dans des dévouements semblables.Cela fait partie des nouveaux engagements en réponse à des besoins nouveaux.Les Soeurs de la Charité de Québec sont devenues, depuis 1988, des collaboratrices de l’organisme Miels-Québec dans le secteur de l’hébergement.Mais il est pertinent d’ajouter qu’à l’occasion de la Conférence Internationale sur le Sida, tenue à Montréal, en 1995, il a été mentionné qu’au Québec les communautés religieuses ont été initiatrices de quelques projets de maisons d’hébergement pour sidéens.VCR : De votre côté, Soeur Agathe, dans quelles circonstances avez-vous décidé de travailler à la Maison Marc-Simon ?Soeur Agathe : Un article paru dans la revue Vie consacrée, au début de 1988, m’a vraiment bouleversée.Je vous en cite un extrait pour vous permettre de comprendre comment j’ai été interpellée par ce texte.C’est le Dr Sheila Cassidy, femme médecin, responsable d’un hospice pour malades en phase terminale en Angleterre, qui parle : Pour moi, le futur avec le Sida est tout particulièrement une inconnue.Le «pourquoi» angoissé des mourants n’est jamais plus poignant que chez les jeunes et ceux qui les aiment.Comment lui ferons-nous face quand il sera aggravé par la peur de la contagion, l’ostracisme de la société et le sentiment de culpabilité?Les jeunes qui meurent de cancer sont souvent honorés dans leur communauté locale.Mais le Sida?Qui viendra s’asseoir au chevet de ces malades?Qui tiendra entre les siennes leurs mains apeurées?Qui bercera dans ses bras un corps amaigri, couvert de plaies, torturé par les sanglots d’une peine trop lourde à porter?Le Sida dévoile clairement nos attitudes.Il me semble que l’épidémie du Sida propose le défi le plus grand et le plus clair à la communauté chrétienne de cette décennie.5 5 Sheila CASSIDY, Au seuil de la lumière, Éditions Bellarmin, 1994, Cf Vie consacrée 1988.201 Je peux dire que cette lecture m’a profondément remuée et je me disais intérieurement : «Mais cela n’a pas de sens, ce sont des malades comme les autres, ils doivent être soignés; moi, ça ne me ferait pas peur d’aller m’occuper d’eux.» VCR : Mais cela se passait en Angleterre, loin de nos préoccupations?Non ?Soeur Agathe : C’est que peu de temps après, le Sida faisait la Une des journaux d’ici.Miels-Québec projetait d’implanter une ressource d’hébergement.Or, cette initiative n’était pas bienvenue dans le quartier désigné.Une pétition signée de plus de mille noms s’insurgeait contre ce projet.Nouvelle interpellation pour moi.Après réflexion, je me suis offerte pour aller travailler auprès de ces personnes.VCR : Il s’agissait donc d’un projet contesté.Aviez-vous de bonnes raisons d’aller de l’avant?Soeur Agathe : Deux signes évidents militaient en faveur d’un nouvel engagement de la part de la Congrégation.Premièrement, notre fondatrice, Marcelle Mallet, arrivée à Québec en août 1849, en pleine épidémie de choléra asiatique, n’a pas eu peur de la contagion malgré les centaines de décès, mille cent quatre-vingt-cinq en trois mois, pour être plus exact.Elle a insisté auprès de l’Évêque pour se porter au secours de ces malades.Alors, si notre fondatrice était arrivée à Québec en 1988, elle aurait manifesté autant d’audace en face de l’inconnu et autant de confiance en la Providence.Deuxièmement, des soeurs étaient prêtes à s’engager dans ce milieu, elles étaient disponibles et présentaient les compétences requises.VCR : Donc, la décision fut prise et la Congrégation offrit sa collaboration à l’organisme Miels-Québec pour mettre sur pied une maison d’hébergement.Ce qui devint réalité le 22 novembre 1988.Quelle a été votre part?Soeur Agathe : J’y ai oeuvré sept ans, à titre de bénévole, comme coordonnatrice, appuyée et soutenue par ma consoeur Jocelyne.Nous faisions un excellent tandem! Marthe et Marie de l’Évangile.Jocelyne plus axée sur «l’être», moi plus à l’aise dans «le faire».Il nous a toujours été facile cependant d’intervertir les rôles pour nous adapter aux différents besoins.202 VCR : Je remarque, Soeur Agathe, que vous parlez de vous-même à l’imparfait et au passé?Soeur Agathe : J’ai quitté ce milieu, il y a quelques mois.Je pensais y apporter beaucoup, j’y ai mis tout mon coeur, mes énergies et beaucoup de temps, c’est vrai.Mais je pars plus riche de tout ce que j’ai reçu.Je suis venue avec le désir d’apporter un peu de bonheur à ces personnes souffrantes, avec comme leitmotiv ce mot de l’Évangile : Il passait en faisant le bien (Ac 10, 38).Mais parfois, devant mon impuissance à aider et à soulager, cette autre parole du Christ : Ma grâce te suffit, car ma puissance se déploie dans la faiblesse (2 Co 12, 9) m’a soutenue et dynamisée.VCR : Il est évident que la maison Marc-Simon n’est pas une maison comme les autres.Comment les choses se passent-elles dans le concret, dans le terrible quotidien?Comment entre-t-on à la maison Marc-Simon?Soeur Agathe : Pour les personnes atteintes du Sida, l’entrée à la maison Marc- Simon s’avère une étape importante.Certains sont admis après avoir envisagé lucidement cette option avec leurs proches.Ils s’y sont préparés par une visite des lieux et un contact avec les personnes qui y travaillent.Ils sont toujours agréablement surpris d’y trouver un milieu chaleureux, des locaux décorés avec goût, une vue panoramique sur la belle nature du Parc des Braves ou sur la splendeur nocturne de la ville illuminée.Avant d’arriver, ils s’étaient imaginé un lieu sombre, triste, ennuyeux; ils repartent le coeur plus léger, avec l’idée qu’ils choisiront de venir y vivre lorsque ce ne sera plus possible de demeurer à domicile.Pour ceux-là, l’adaptation se fait bien.D’autres n’ont pas eu la chance de se préparer psychologiquement à cette éventualité, soit ils ne connaissaient pas la maison, soit leur maladie avait évolué trop rapidement.Ils nous arrivent souvent en très mauvais état physique et un peu contre leur gré.Les premiers jours sont plus difficiles, mais souvent au bout de trois à quatre jours, ils nous font part de leur regret de ne pas être venus plus tôt.Leur qualité de vie est meilleure, leurs proches continuent de les entourer et de leur prodiguer délicatesses et attentions.Ces derniers, n’ayant pas la responsabilité des soins à donner sont plus disponibles pour une présence de qualité.VCR : Il reste que l’entrée dans votre maison, si accueillante soit celle-ci, commande un profond changement dans leur vie personnelle.Soeur Agathe : Oui.Chacun doit apprendre à vivre des deuils successifs, pour ainsi dire : abandonner leur travail, leur maison, leur auto; accepter la perte progressive de leur autonomie.Souvent des complica- 203 tions surviennent qui alourdissent leur dépendance : paralysie, cécité, troubles de la parole, atteinte neurologique, etc.Leur courage et leur détermination à lutter contre la maladie et continuer à vivre dans ces dures conditions nous remplissent d’admiration et d’étonnement.Leur capacité à s’adapter pour profiter des moments que la vie leur laisse, nous émerveille toujours.Ils sont ingénieux pour trouver de petits projets à court terme qui les font vivre intensément.Par exemple, René qui accepte de témoigner auprès de jeunes du Secondaire; ou Richard qui reprend goût à l’écriture et projette l’édition de ses poèmes.VCR : Ils doivent aussi apprendre à vivre ensemble, en groupe.Soeur Agathe : Ces jeunes, dans la fleur ou dans la force de l’âge (pour la majorité, ils se situent entre 30 et 45 ans), nous édifient par la capacité qu’ils ont à se soutenir et à s’encourager les uns les autres dans leurs épreuves.Que ce soit à table, au salon ou dans leurs chambres, des gestes de délicatesse, de générosité et de partage se prodiguent qui démontrent leur grandeur d’âme.Je demandais à l’un d’entre eux s’il trouvait difficile de voir le personnel aider son copain de table à manger.Il m’a répondu : «Si j’en viens à cet état, je serai bien content que l’on fasse la même chose pour moi.» Il n’est pas rare de voir un résidant apporter un verre de jus à un compagnon non autonome, l’aider à fumer, pousser son fauteuil roulant.Des liens profonds d’amitié et de solidarité se tissent entre eux.Quand leurs énergies le permettent, ils visitent un compagnon en phase terminale, ils s’associent à la famille après le décès et assistent aux funérailles.Sur le chemin de la mort, ils sentent le besoin de communications vraies, honnêtes, franches; ils veulent s’entourer de paix, de tranquillité.Mourir dans la dignité et la sérénité est leur souhait le plus ardent.Souvent la peur de souffrir est plus grande que la peur de la mort elle-même.Ils puisent une sécurité dans la façon de faire des intervenants auprès d’un résidant en phase terminale.La discrétion des soignants, leur tendresse, leur écoute respectueuse, leur ingéniosité à rendre des positions plus confortables, leur ténacité dans le contrôle de la douleur, permet aux résidants de croire qu’ils recevront les mêmes attentions, les mêmes soins quand ce sera leur tour.VCR : Mais vous parliez de victoire contre le Sida?Soeur Agathe : Oui.Nous pouvons dire que le Sida est vaincu chez les résidants lorsque le rire et la joie de vivre éclatent à travers la tristesse; lorsque la tendresse et l’accueil inconditionnel guérissent du 204 rejet et de la solitude intérieure; lorsque l’amertume se transforme en pardon; lorsque l’agressivité lâche prise en faveur de la paix.La victoire contre le Sida se manifeste également dans les attitudes du personnel.Les gestes de générosité, de partage, de solidarité, de compassion et d’acceptation inconditionnelle aident les résidants à mieux vivre leur maladie.Ces attentions rendent la souffrance supportable et la vie, digne d’être vécue.Parce que nous côtoyons des «êtres en voyage», qui sont déracinés, dépossédés, marginalisés; des êtres qui souhaitent la guérison mais savent que c’est un rêve impossible; des êtres qui désirent être réconfortés, aimés; nous nous devons d’être honnêtes, chaleureux et humbles en alliant compétence et compassion.Sheila Cassidy, citée plus haut, disait : «Cet accompagnement gratuit, prodigué à l’autre, est une déclaration d’amour unilatérale qui proclame l’Évangile avec vigueur.» Un fort sentiment d’appartenance à l’équipe unit entre elles les personnes qui oeuvrent à la maison.En effet, cinquante bénévoles se greffent à l’équipe permanente composée de huit personnes.Ils viennent librement, avec le meilleur de leur vie, dans le don gratuit de leur temps, de leurs talents et de leur amour.Telle cette infirmière qui a donné trois jours de bénévolat par semaine durant toute l’année de son congé sabbatique, «pour apprendre à vivre», disait-elle.C’est un milieu où la compétition et la rivalité sont peu présentes parce que les relations affectives sont plus importantes que l’efficacité et que le regard est tourné vers la réalité intérieure plutôt que vers les apparences.Des professionnels travaillent à petits salaires ou en toute gratuité et ils accomplissent eux aussi les services les plus discrets.Parfois, c’est la personne vivant de prestations sociales qui devient aussi significative que le professionnel.Nous devenons des égaux, animés des mêmes valeurs et forts d’une même solidarité humaine.VCR : À vous entendre, on a l’impression que la maison Marc-Simon réunit une belle grande famille.Soeur Agathe : Des liens solides se tissent entre nous et nous consacrons du temps pour nous connaître, nous apprécier et nous le manifester par un accueil chaleureux, par le partage de nos expériences valorisantes ou difficiles, par un support plus tangible quand l’un ou l’autre est surchargé ou plus impliqué émotivement.Ainsi se crée un climat de confiance qui stimule l’entraide et favorise la polyvalence des services.Travailler à la maison Marc-Simon, c’est vivre avec, c’est partager le vécu quotidien des repas, de la conversation, des silences, des gestes délicats et significatifs; c’est l’écoute attentive des sentiments et des états d’âme qui varient d’une heure à l’autre; c’est accompagner à 205 l’hôpital pour des rendez-vous médicaux; c’est sortir pour du magasinage, un repas au restaurant, une soirée au cinéma.Travailler à la maison Marc-Simon, c’est aussi soutenir de notre présence celui qui fait tout pour garder ou recouvrer une certaine qualité de vie malgré un handicap majeur comme la paralysie et la cécité.C’est encourager un témoignage devant un groupe, c’est valoriser l’édition d’un volume, c’est se tenir auprès des résidants qui vivent les deuils répétitifs de ceux qu’ils ont côtoyés chaque jour; c’est vivre intensément la fête et tout faire pour qu’elle soit pleinement agréable parce que ce sera peut-être la dernière; c’est favoriser la réalisation d’un dernier projet de vie.VCR : Vos résidants ne sont-ils pas parfois, sinon assez souvent, des personnes dont les liens familiaux ont été rompus?Soeur Agathe : Nous sommes parfois des témoins émerveillés de rapprochements et de réconciliations entre le résidant et sa famille.Comme Benoît, un itinérant qui, se sentant rejeté par les siens, avait coupé les ponts.Dans son cheminement vers la mort, il a demandé à sa mère, 82 ans, et à ses frères d’être présents à la cérémonie du Sacrement des malades.Tous ont répondu; ce fut une grande fête et par la suite, touchés par ce geste, ils l’ont accompagné jusqu’à la fin.Soeur Jocelyne : Contrairement à ce qui est fréquemment véhiculé dans la société, les proches des sidéens sont habituellement présents près du malade tout au long de la maladie.Ils sont une aide précieuse par leur présence assidue et chaleureuse autant que par l’efficacité des services qu’ils rendent.Certains sont dans un état d’épuisement.Ils ont franchi un long parcours avant d’arriver chez nous.Ils ont tout investi pour répondre aux besoins et aux attentes de leur malade.Car ils reportent le plus loin possible la demande d’admission à la Maison, pensant qu’il s’agit d’un «mouroir».D’autres acceptent de briser l’isolement social dans lequel ils se sont placés par peur des préjugés, par peur d’être exclus de leur milieu social ou de travail.Le fait de créer un climat de vie familial chaleureux favorise la confiance et l’attachement mutuel.Il en résulte que la maison Marc-Simon devient un soutien important dans la continuité de leur implication.Ils sont également entourés d’écoute, d’affection, de compréhension et de respect.Ils sont sécurisés par la compétence et la disponibilité des services offerts en tout temps, et ils peuvent s’appuyer sur la solidarité com- 206 pâtissante que nous leur témoignons dans de multiples gestes quotidiens.Il peuvent vivre cette épreuve dans la vérité de leurs richesses et de leurs limites.Voici, en guise de témoignage, cet extrait d’une lettre envoyée au journal Le Soleil par la soeur d’un résidant décédé à la maison : Lieu de partage et d’amour; la maison Marc-Simon est une habitation remplie de chaleur humaine, où les personnes atteintes du Sida peuvent cheminer jusqu’à leur dernier jour en toute quiétude et sérénité.Tous les intervenants et bénévoles donnent de leur temps et de leur énergie sans condition et sans préjugés.Il est tellement réconfortant pour les proches et les amis de réaliser à quel point l’être cher est traité avec dignité et tendresse.Combien il est rassurant de constater qu’il existe encore dans ce monde matérialiste des gens possédant cette richesse qu’est le don de soi.Toute l’équipe nous aide à demeurer courageux par un simple sourire, une caresse ou un bon mot.Tout ce qu’on risque d’attraper dans cette maison, c’est une bonne dose d’amour et de compassion.\/CR : J’imagine que la présence des proches est particulièrement importante quand la maladie entre en phase terminale?Soeur Jocelyne : Oui.En phase terminale, les proches procurent la sécurité affective dont le patient a besoin pour s’acheminer sereinement vers sa mort.À cette période, ils peuvent demeurer avec nous car leur présence est souvent requise de façon permanente.Un local leur est réservé pour qu’ils puissent assumer cet événement dans un climat personnalisé et chaleureux.Aussi n’hésitons-nous pas à nous retirer pour leur laisser tout le temps et l’espace dont ils ont besoin pour exprimer leur proximité aimante et leurs paroles réconfortantes.Nous veillons à être discrets lors des dernières rencontres, des derniers mercis, des pardons donnés et reçus.Nous facilitons également l’expression de mille délicatesses profondément significatives pour le malade.À cette étape ultime, nous les invitons à s’impliquer au niveau des soins, ce qui les aide à contrer leurs sentiments d’inutilité et d’impuissance face à la détérioration physique et psychologique.Ils deviennent avec nous des partenaires d’une «complicité» étonnante.À nos côtés, ils se reconnaissent des compétences naturelles dans l’exécution de gestes forts simples.Lors des derniers moments, nous renforçons notre présence auprès d’eux pour les écouter dans leurs peines et les soutenir dans leur épuisement, pour les réconforter de notre compréhension, notre respect et notre tendresse, pour les aider à anticiper leur deuil.207 VCR : Et quand tout est terminé?Soeur Jocelyne : Quelle que soit la distance, l’équipe est bien représentée aux funérailles.Les familles nous sont toujours très reconnaissantes de cette marque d’amitié.Une épouse, mère d’une petite fille, nous écrivait après la mort de son mari : Je veux vous remercier pour tout ce que vous avez fait pour Stéphane, pour tous les bons soins que vous avez su lui prodiguer et pour tout I amour dont vous l’avez entouré.Je vous remercie également pour tout ce que vous avez fait pour moi.De votre sollicitude, de votre délicatesse, de votre réconfort et de vos encouragements.Quand on franchit le seuil de votre maison, on a vraiment l’impression de basculer dans un autre monde.de frapper à la porte du ciel et d’y être reçu par des anges.Pour moi, vous êtes une base de Dieu sur terre, et d’y avoir eu accès fut pour moi un honneur.Ce que l’on voit chez vous est beau, grand et noble, mais aussi très dérangeant pour une non-initiée comme moi.Que de questions on se pose; comme on se sent petit devant vous tous.Stéphane, par l’exemple de sa vie, m’a montré la voie du courage, de l’Amour, de l’abnégation.Vous tous, en m’ouvrant la porte de votre demeure me faites voir les plus beaux exemples de charité, d’amour et de bonté.J’ai l’impression de suivre des cours intensifs et de ne pas être une bonne élève.Je vois que j’ai du chemin à faire, beaucoup de chemin! Merci pour tout ce que vous avez fait pour moi, mais surtout pour cette grande leçon de vie.J’ai encore beaucoup à apprendre, mais j’espère un jour faire partie des élus dont vous êtes.Je vous aime et vous garde dans mon coeur comme un des plus beaux cadeaux que la vie m’ait offert.Une dame, écrivain, nous a écrit cette lettre après le décès de son jeune frère : Je viens au nom de toute la famille vous dire à quel point nous avons apprécié chaque moment passé en ce lieu d’amour qu’est la maison Marc-Simon.Nous tenons à ce que vous sachiez que les moments les plus paisibles de la vie de notre frère ont sans nul doute été ceux qu’il a passés entouré de l’amour, de la tendresse et de nos présences (les vôtres et les nôtres) sans retenues.Dans cette vie de trottoirs et de routes encombrés où les regards vrais sont peu fréquents, nous avons eu le privilège de toucher et d’être touchés à tous les instants de notre passage chez vous.Chacun de vos prénoms est à jamais gravé en nous.Chaque geste, chaque regard, chaque larme a trouvé une épaule, une main tendue, un autre 208 regard, Les mots échangés l’ont été partout et en tous temps; au fil des soirs, dans la clarté des matins, au détour d’un corridor, entre les portes, au coin de la table familiale, le coeur présent et les yeux ouverts.Le lieu où vous habitez est un lieu où préside l’âme.C’est une maison sans frontières, une maison où les fenêtres sont ouvertes sur la Vie, où les murs ne sont jamais palissades et où les seules portes que l’on rencontre sont celles de l’intimité permise, respectée, offerte.Notre frère a connu chez vous les moments d’amour les plus intenses et les plus vrais de sa vie.Ce souffle qu’il a reçu, c’est celui-là même qui nous amène à croire que tant qu’il y a du souffle, il y a de l’espoir.Parce qu’il nous arrive fréquemment d’oublier de remercier la Vie, il nous apparaît finalement essentiel qu’en vous remerciant tous et toutes de la maison Marc-Simon, c’est la Vie elle-même que nous remercions.Le Sida est vaincu chez les proches des sidéens quand une mère assure une présence très régulière auprès de son deuxième fils atteint par cette maladie; quand le père de Simon se compromet publiquement à la télévision pour inviter à ne pas juger mais à comprendre; quand une famille accepte de publier la mort d’un proche, dans la nécrologie des journaux, en mentionnant qu’il est décédé à la maison Marc-Simon.VCR : J’aimerais que vous nous parliez, aussi difficile que cela soit, des expériences spirituelles dont vous êtes les témoins ou que vous faites vous-mêmes, peut-être.Soeur Jocelyne : Le contact journalier avec les sidéens nous donne le privilège de partager leurs richesses intérieures.Les multiples détachements qu’ils sont obligés de consentir quant à la carrière, les propriétés, les amis, les parents, la santé, les facultés intellectuelles.les amènent à faire la vérité sur leurs valeurs les plus importantes et à investir le temps qui leur reste en fonction de celles-ci.Certains s’engagent dans un travail à temps partiel ou en bénévolat, dans le but de pousser jusqu’au bout la réalisation d’eux-mêmes.Pour d’autres, la nature devient un lieu de réflexion intériorisée sur la vie après la mort.Plusieurs s’assurent de la profondeur et de la fidélité de leurs relations amicales.Enfin, quelques-uns quittent la drogue et l’alcool pour se donner une meilleure qualité de vie.Nous assistons aussi à un changement ou un approfondissement des valeurs de la personne chez les malades en phase terminale.Durant leur séjour, nous sommes amenés également à participer à leur bilan de vie.Ils repassent les événements heureux et malheureux 209 de leur existence.Ils verbalisent le vécu positif et négatif de l’évolution de leur maladie et de leur face-à-face avec leur mort éventuelle : «Pourquoi moi?Pourquoi si jeune?Pourquoi déjà?» Nous participons aux décisions pour planifier leur fin de vie.Nous sommes intégrés au testament biologique, nous aidons aux pré-arrangements funéraires et nous préparons les funérailles à leur demande.Ils s’engagent dans cette démarche avec beaucoup de lucidité et d’authenticité.Nous sommes ainsi amenés à les conduire jusqu’au seuil de l’Au-delà.Et cela, dans un profond respect de leur intimité et de leur dignité.VCR : Et les grandes, les Incontournables questions sur le sens de la vie, sur la foi, sur la religion, sur Dieu enfin, comment se posent-elles dans les heures tragiques que vous traversez avec vos malades?Pouvez-vous seulement les aborder?Soeur Jocelyne : Certains cherchent le sens de leur vie dans la dimension spirituelle et religieuse.Notre attitude alors en est une de respect, d’ouverture et de liberté.Si quelqu’un appartient à une religion autre que la religion catholique, il peut recevoir le pasteur de son Église.Un bon nombre d’entre eux se sont laissé rejoindre au cours de leur maladie.Nous adaptons notre intervention aux besoins de chacun en tenant compte de leur cheminement de foi.Notre accompagnement s’actualise dans la prière, la lecture de la Parole de Dieu, la célébration de l’Eucharistie, la réponse à diverses questions religieuses.Puis, quand approche l’heure de la grande Rencontre, nous leur suggérons de recevoir le Sacrement des malades en leur expliquant le sens de cette démarche.Nous choisissons habituellement un moment de lucidité pour ce geste que peu de nos résidants refusent.C’est souvent une expérience qui porte des fruits de paix, de sérénité et d’abandon.Enfin, nous sommes des admiratrices et des admirateurs émerveillés de l’action de Dieu dans le coeur de ces grands souffrants.Il nous a été donné à plusieurs reprises de voir combien ces jeunes malades sont unis à Dieu à travers leurs faiblesses, leurs angoisses et leur culpabilité.Notre rôle est de les écouter, de les encourager et de les remercier pour ce qu’ils nous partagent.VCR : Des exemples ?Soeur Jocelyne : Luc a l’habitude de prier.Un soir, je lui demande: «Qu’est-ce que tu désirerais dire au Seigneur avant de t’endormir?» Et lui de répondre : «Je veux Lui dire que je L’aime et que, quoi qu’il arrive, je L’aimerai toujours.» 210 À l’heure de la célébration de l’Eucharistie, réunis autour d’une table, nous attendions en silence.Un des résidants fait la remarque : «Il y a ici un prêtre, une soeur, une laïque et.quelques saints, ajoute-t-il en désignant chacun de ses copains.» La veille de sa mort, alors que j’étais à ses côtés, Patrick me confie : «Devant moi, il y a le tableau de ma vie, j’y vois toute mon implication dans la problématique du Sida : ma participation au conseil d’administration, mes témoignages, etc.Je sens, ajoute-t-il, qu’à 28 ans, j’ai réalisé ma vie.Il ne me reste plus qu’à m’abandonner dans les bras de Dieu.» VCR : Vous faites bien ressortir jusqu’où peut aller le cheminement d’une fin de vie.Soeur Jocelyne : C’est à travers une lutte acharnée, des périodes variables de révolte et de tranquillité intérieure, des rechutes et des reprises en main courageuses qu’ils arrivent à toucher les richesses insoupçonnées de leur être et qu’ils se découvrent habités par un Au-delà d’eux-mêmes qu’ils nomment : l’Amour, la Vie, l’Harmonie, la Paix, Dieu.La Maison Poème de Richard Turcotte résidant décédé à la Maison Marc-Simon C’est une maison pleine de résonances, Elle porte des échos d’appels et de silence, Son bois a le vernis du luisant de nos pleurs, Du côté de la vie, sur la table, quelques fleurs.C’est une maison, une île sur la terre Où les bateaux blessés suspendent leurs voyages, Leurs flancs alourdis de vastes secrets de pierre Ils glissent sur les eaux qui gardent leurs sillages.C’est une maison où, sans être à genoux, Les prières s’enfantent de nos recueillements Et montent vers le haut ou glissent vers le bas Aux ballants des marées de tristesse ou de joie.C’est une maison pleine de résonances, Les chambres sont obscures des secrets de nos vies Mais pleines de lumière quand nos voix les dévoilent Qu’ils soient lourds de regrets ou tendres de désirs.211 C’est une maison, un nid dans la tourmente Où nous faisons le point sur la ligne brisée Qui a mené ici nos joies et nos blessures Et nos corps fatigués par le grand vent du large.Et les vagues sont creuses dans des moments tranquilles On gratte de nos esprits de noires profondeurs Le passé a des courants de soudaines froidures Quand le verbe aimer s’attache à ses escales.Quand la maison écoute les voix qui se dispersent Elle connaît le nom de toutes nos histoires Elle ferme un peu ses doigts pour protéger nos voiles Nous berce et nous endort au bout de nos regrets.C’est une maison qui marche dans le temps Les heures naissent toujours à la mesure de nos pas Et nos pas sont légers, sont lourds et sont fragiles Sur l’argile frileux où d’autres sont passés.C’est une maison à la vaste mémoire Pleurée d’amours perdues et d’impossibles amours Elle conte notre histoire, la dépouille et l’apaise Nous laisse le sommeil en guise de bouée.Et les rêves s’échappent, les colères s’envolent Les rancoeurs sont coupées, inutiles moissons, Nous fermons nos abris aux assauts des orages Et la maison sourit de nos contentements.C’est une maison pleine de résonances, Le bois a le vernis du luisant de nos pleurs Et porte nos échos d’appels et de silence.Du côté de la vie, sur la table, quelques fleurs.Soeur Jocelyne Laroche, s.c.q.Soeur Agathe Côté, s.c.q.625, rue Chouinard Québec, Qc G1S3E3 212 «C’EST LE JUSQU’AU BOUTISME DE VOTRE FORME DE VIE QUE J’AIME» Lorraine Caza, C.N.D.En janvier, Radio Ville-Marie me demandait de présenter et de commenter le troisième chapitre de Vita Consecrata.J’avais été amenée à réfléchir sur le sous-titre qui coiffe la première section de ce chapitre: «L’amour jusqu’au bout».Mon neveu Eric, après avoir écouté l’enregistrement de cette émission, m’exprima son désir de partager ce message avec son amie.Pourquoi?À cause du «jusqu’au boutisme» qui lui semblait caractériser la vie que j’avais présentée.C’est donc à la lumière de cette perception que je vous invite à reprendre l’exhortation post-synodale Vita Consecrata.LA MISSION, UNE QUESTION D’AMOUR JUSQU’AU BOUT 1.Aimer jusqu’au bout de sa vie Pour fixer en une image la dimension missionnaire de la vie consacrée, Vita Consecrata reprend Jn 13: 1-2, 4-5: «Ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu’au bout.» Voyez Jésus lavant les pieds de ses disciples, nous dit l’exhortation, et accueillez la révélation de l’excès de l’amour de Dieu pour l’humanité, pour tout homme, pour toute femme.Cette scène évangélique nous révèle un Dieu qui se met au service des hommes et des femmes, mais elle nous révèle tout autant la vraie vocation qu’est la nôtre, comme êtres humains: «vie d’amour oblatif, de service concret et généreux».Le lavement des pieds, message pour toute vie chrétienne mais message également pour toute vie consacrée: 213 «La vie consacrée s’est caractérisée par ce «lavement des pieds, i.e.par le service privilégié des plus pauvres et des plus démunis.» (V.C., 75) Le lavement des pieds, message d’amour inspirant un service: «Sans cesse, Il (Jésus) appelle à lui de nouveaux disciples, hommes et femmes, pour leur communiquer .l’agapè divine, sa façon d’aimer, et pour les pousser ainsi à servir les autres dans l’humble don d’eux-mêmes, loin des calculs intéressés.» (V.C., 75) Et à qui pourrait se demander comment articuler dans sa vie l’attitude d’éblouissement devant Jésus transfiguré et l’attitude de Jésus qui lave les pieds de ses disciples, Vita Consecrata fait entendre les paroles qu’Augustin prête à Jésus en réponse au «Seigneur, il est heureux que nous soyons ici» (Mt 17:4): «Descends, Pierre! Tu voulais te reposer sur la montagne; descends, proclame la Parole.travaille, prends de la peine.» (V.C., 75) Vita Consecrata témoigne de la conviction qu’un regard contemplatif qui se nourrit d’évangile devient un regard engagé: «La recherche de la beauté divine pousse les personnes consacrées à se préoccuper de l’image divine, qui est déformée sur le visage de leurs frères et de leurs soeurs, visages défigurés par la faim, visages déçus par les promesses politiques, visages humiliés de qui voit mépriser sa culture, visages épouvantés par la violence quotidienne et aveugle, visages tourmentés de jeunes, visages épuisés de migrants qui n’ont pas été bien accueillis, visages de personnes âgées dépourvues des conditions minimales nécessaires pour mener une vie décente.» (V.C., 75) Mais s’engager pour ses frères et soeurs, les aimer jusqu’au bout, implique qu’on leur annonce Jésus-Christ passionnément.(V C., 75) Il me semble que le §75 que je viens de citer largement et le §76 qui le suit parlent d’un amour jusqu’au bout qui s’exprime dans «une vie totalement à Dieu» et aux frères et soeurs, comme le fut la vie de Jésus.Et l’on sait que le §86, qui parle de fidélité jusqu’au martyre, rejoint cette perspective d’un amour jusqu’au bout de la vie.2.Aimer jusqu’au bout de la planète Les §77 et 78 qui parlent de la mission ad gentes situent celle-ci carrément sous l’horizon de l’amour: 214 «Quand on aime Dieu, le Père de tous, on ne peut qu aimer ses semblables.quand on constate que beaucoup d’entre eux ne connaissent pas la pleine manifestation de l’amour de Dieu dans le Christ, on ne peut rester indifférent (V.C.,77).L’amour du Christ nous presse (2Co 5:14 ; V.C.,78).» Des témoins sont évoqués: Thérèse de Lisieux et son «T aimer et te faire aimer»; François-Xavier.Message à lui seul, ce choix de deux témoins qui ont vécu si différemment la mission adgentes.L’amour du Christ presse tous les chrétiens, nous dit l’exhortation, mais on attend de la vie consacrée qu’elle porte, de façon aiguë, l’urgence d’annoncer l’Évangile de Jésus-Christ, qu’elle assume «le plus grand engagement possible», assurée que «la foi s’affermit quand on la donne» (Redemptoris missio, 2) et que la mission affermit la vie consacrée.3.Aimer jusqu’au bout des cultures Ici, le modèle proposé, c’est le Jésus dont Philippiens dit qu’il «s’anéantit lui-même prenant condition d’esclave» (Ph 2:7), le Jésus «qui s’est incarné et qui est venu au milieu de nous avec amour et humilité» (V.C., 79).L’amour qui rend possible l’inculturation va s’exprimer par le soin que quelqu’un prendra pour une préparation personnelle; pour cultiver une aptitude au discernement; pour rester fidèle à I’ Eglise; pour adapter l’attitude de Jésus (Ph 2:7); pour dialoguer dans la patience et l’audace; pour trouver dans l’histoire des personnes et de peuples entiers des traces de la présence de Dieu.Aimer les cultures jusqu’au bout implique une attitude d accueil du don des autres.Ce peut être : engagement dans la contemplation et la prière (Asie); partage communautaire et hospitalité (Afrique); attention aux personnes et respect de la nature (Océanie).Les voeux peuvent être considérés comme une école d’inculturation en ce qu’ils promeuvent détachement des réalités matérielles et de beaucoup d’aspects de sa propre culture.(V.C., 79) Au §80, c’est d’inculturation de la vie consacrée qu’il est question: .Offrir à l’autre Je regarde la vie religieuse comme «signe du primat de Dieu et du royaume» et, dès lors, comme provocation, comme ferment.VitaConse-crata invite à se plonger dans son temps sans en être submergés, mais 215 en indiquant de nouveaux chemins aux gens de sa génération.Voici certaines des propositions culturelles significatives que les instituts religieux et les sociétés de vie apostolique peuvent offrir concrètement: un mode évangélique de vivre l’accueil mutuel dans la diversité, un mode évangélique d’exercer l’autorité, .un mode évangélique de partager les biens tant matériels que spirituels, un mode évangélique de vivre la dimension internationale, un mode évangélique de vivre la collaboration entre congrégations, un mode évangélique de vivre l’écoute des hommes et des femmes de notre temps.Accueillir l’autre À côté de cette dimension d’offre, il y a la dimension d’accueil: Vita Con-secrata 80 suggère qu une véritable inculturation devrait amener à vivre la vie consacrée en respectant à la fois le charisme de l’Institut et le génie du peuple avec lequel les personnes consacrées entrent en contact.Parler de nouvelle évangélisation, c’est encore parler de rencontre de I évangile avec des cultures.Je note qu’ici, Vita Consecrata parle de I importance pour un évangéhsateur d’être d’abord un évangélisé, de I importance de faire naître l’unité entre auto-évangélisation et témoignage, entre renouveau intérieur et renouveau apostolique, entre être et agir, entre ce qui est proclamé sur les toits et ce qui est vécu dans I intimité avec le Seigneur, entre courage d’annoncer le Seigneur Jésus et confiance faite à l’action de la Providence.(V.C., 81) On souhaite que les personnes consacrées aient «une pleine conscience du sens théologique des défis de notre temps.» (V.C., 81) On souhaite qu elles soient fidèles au charisme fondateur, en communion avec ceux et celles qui, dans l’Eglise, sont engagés au service de la même cause, en coopération avec toutes les personnes de bonne volonté.4.Aimer jusqu’au bout de la misère humaine .Aimer les pauvres C’est dans la lumière du discours inaugural de Jésus à la synagoque de Nazareth (Le 4: 16-19) que V.C., 82 situe l’option préférentielle pour les pauvres après avoir affirmé que l’Église, en fidélité au Christ, annonce l’Évangile à tout homme et à toute femme.216 Les pauvres, pour Vita Consecrata, ce sont «les opprimés, les marginaux, les personnes âgées, les malades, les petits, tous ceux et celles qui sont considérés et traités comme «les derniers» dans la société.» (V.C., 82) Ce qui motive l’option préférentielle pour les pauvres, c’est l’amour.«La sincérité de leur réponse à l’amour du Christ les conduit à vivre en pauvres et à embrasser la cause des pauvres.» «La vie consacrée est une exégèse vivante de la parole de Jésus.» (Mt 25: 40) Concrètement, il s’agit d’adopter un style de vie tant personnel que communautaire humble et austère; de dénoncer les injustices perpétrées contre bien des fils et filles de Dieu à partir du style de vie humble et austère et en restant libres à l’égard des idéologies politiques; de s’engager pour la promotion de la justice sociale dans le champ social où l’on travaille; de garder en mémoire le fait que le Christ contemplé dans la prière est Celui-là même qui vit et souffre dans les pauvres.Vita Consecrata, 82, considère le service des pauvres comme étant en lui-même un acte d’évangélisation, et l’exhortation cite un magnifique texte de Grégoire le Grand: «La charité s’élance merveilleusement vers les hauteurs quand elle se laisse miséricordieusement attirer en bas vers les misères du prochain et plus elle descend avec amour vers les faiblesses, plus elle reprend avec vigueur sa course vers les sommets.» (Règle Pastorale, 2, 5 dans Sources chrétiennes, 381, p.201).Aimer les malades Le service des malades est présenté dans la logique de l’amour, comme prolongement du ministère de miséricorde du Christ qui «a passé en faisant le bien et en guérissant» (Ac 10: 38), qui a été le Samaritain divin (Le 10).On invite les personnes vouées aux malades à persévérer dans leur témoignage d’amour à l’égard des malades, en se donnant à eux avec une profonde compréhension et en prenant part à leur souffrance, en privilégiant les plus pauvres et les plus délaissés.Ici, Vita Consecrata explicite ce qu’on met sous «les plus pauvres et les plus délaissés» : les personnes âgées, les handicapés, les marginaux, les malades en fin de vie, les victimes de la drogue et des nouvelles maladies contagieuses.On demande aux personnes vouées aux malades d’aider les malades à offrir leur souffrance en communion avec le Christ crucifié et glorifié pour le salut de tous et à considérer que leur prière, le témoignage de la parole et de la vie sont des formes importantes de la pastorale.217 Le «jusqu’au bout» du service des malades ne peut laisser dans l’ombre l’évangélisation des milieux de santé, l’humanisation de la médecine et l’approfondissement de la bioéthique.5.Aimer jusqu’au bout de sa mission prophétique Cette mission prophétique de la vie consacrée, Vita Consecrata la voit d’abord et avant tout comme témoignage «du primat de Dieu et des valeurs de l’évangile dans la vie chrétienne».(V.C., 84) Dit en d’autres mots, «rien ne peut être préféré à l’amour personnel pour le Christ et pour les pauvres en qui II vit.» (V.C., 84) Quand tu penses prophétisme, nous dit Vita Consecrata, replace devant les yeux de ton coeur la figure fulgurante d’Élie.Élie, l’audacieux prophète, l’ami de Dieu, l’homme qui vivait en présence de Dieu, qui contemplait le passage de Dieu dans le silence, qui intercédait pour le peuple, qui proclamait la volonté de Dieu avec courage, qui luttait pour les droits de Dieu, qui se dressait pour défendre les pauvres contre les puissants du monde.(Cf 1 R, 18-19; V.C., 84) La prophétie, tu la reconnaîtras à ce qu’elle est née de Dieu, née de l’amitié avec Dieu, de l’écoute attentive de la Parole de Dieu dans les diverses étapes de l’histoire, de la passion pour la sainteté de Dieu, de la proclamation par nos vies, nos gestes, nos lèvres de ce que nous avons accueilli dans le dialogue de la prière.Les conditions, les dispositions qui font le vrai prophète: a) une recherche permanente et passionnée de la volonté de Dieu, b) une communion ecclésiale indispensable et généreuse, c) l’exercice du discernement spirituel, d) l’amour de la vérité, e) la dénonciation de ce qui est contraire à la volonté divine, f) l’exploration de voies nouvelles pour mettre en pratique l’Évangile dans l’histoire.Comment est-on prophète dans la vie consacrée, lorsqu’on est disciple de Jésus-Christ?1) par l’affirmation du primat de Dieu et des biens à venir telle qu’elle se révèle dans la sequela Christi et dans l’imitation du Christ pauvre, chaste et obéissant, totalement consacré à la gloire de son Père et à l’amour de ses frères et soeurs; 2) par la vie fraternelle qui est prophétie en acte dans un monde qui aspire à la fraternité sans frontières; 218 3) par la fidélité au charisme de sa Congrégation; 4) par la cohérence entre l’annonce et la vie, cohérence nourrie de l’examen de la vie à la lumière de la Parole de Dieu; 5) en se laissant interpeller par les provocations prophétiques venues des autres composantes ecclésiales (V.C., 85); 6) par le don de sa vie (V.C., 86).5.1 Aimer jusqu’au bout des dynamismes humains La vie sous les voeux est prophétique, dira l’exhortation, par ce qu’elle affirme au sujet du rapport de la personne humaine aux biens, à la sexualité, au pouvoir.Les dynamismes «qui font marcher les êtres humains» doivent être soumis à Dieu, à la loi d’amour de son Évangile.La profession de chasteté, de pauvreté, d’obéissance est un rappel à toute l’humanité de relativiser les biens créés en montrant que Dieu est absolu.Elle est une «thérapie spirituelle» pour l’humanité, nous dira l’exhortation, reprenant l’expression qu’avait utilisée le cardinal Danneels.5.1.1 Le dynamisme de la sexualité À une société qui absolutise le plaisir, et notamment le plaisir sexuel, qui réduit la sexualité à un jeu, à un bien de consommation, qui idolâtre l’instinct, la personne vouée dans la chasteté atteste que ce que la majorité tient pour impossible devient, avec la grâce du Seigneur Jésus, possible et authentiquement libérant.Mais qu’est-ce que la société tient pour impossible?C’est d’aimer Dieu de tout son coeur en le plaçant au-dessus de tout autre amour et d’aimer ainsi toute créature avec la liberté de Dieu.(V.C., 88) Contemplez l’amour trinitaire qui nous est révélé par le Christ, ajoute l’exhortation; c’est plongée dans ce mystère que la personne humaine «se sent capable d’un amour radical et universel».(V.C., 88) Ravivez votre foi au Seigneur ressuscité et intensifiez votre attente des cieux nouveaux et de la terre nouvelle (Ap 21: 1): ce sera une lumière pour l’engagement dans la chasteté consacrée.“Contemplez l’amour trinitaire” La dimension trinitaire de l’engagement dans le célibat pour le royaume, le premier chapitre l’avait bien mise en relief: 219 La chasteté des célibataires et des vierges, dans la mesure où elle manifeste le don à Dieu d’un coeur sans partage (Cf.ICo 7:32-34), constitue le reflet de l’amour infini qui relie les trois Personnes divines dans la profondeur mystérieuse de la vie trinitaire, amour dont témoigne le Verbe incarné jusqu’au don de sa vie; amour «répandu en nos coeurs par l’Esprit Saint».(Rm 5: 5) Il y a une expression particulièrement forte qui conclut le §20 sur les voeux comme «don de la Trinité»: la vie consacrée sous les voeux est dite «l’une des traces perceptibles laissées par la Trinité dans l’histoire pour que les hommes et les femmes puissent connaître la fascination et la nostalgie de la beauté divine».«éclairés par la foi au Seigneur Ressuscité et par l’attente des cieux nouveaux et de la terre nouvelle» L’exhortation présente fortement la vie consacrée comme anticipation du «Royaume à venir», comme annonce de «la résurrection future et de la gloire du Royaume définitif».La consécration de sa vie au Christ devrait stimuler le désir de le rencontrer pour parvenir à être avec Lui pour toujours, l’attente ardente.(V.C., 26) On doit s’attendre à ce que vivre dans ce climat de vigilance dans l’attente de l’accomplissement des promesses de Dieu rende une personne «en mesure de communiquer l’espérance à ses frères et soeurs découragés et pessimistes face à l’avenir.» (V.C., 27) 5.1.2 Le dynamisme de la possession À une société qui idolâtre Mammon, qui absolutise l’argent, l’avoir au point de galvaniser des coeurs face aux besoins et aux souffrances des plus faibles, face à l’équilibre des ressources naturelles, la personne qui prend la route de la pauvreté évangélique vouée veut avant tout témoigner que c’est Dieu qui est la véritable richesse du coeur humain, que les biens doivent être au service de la vie de tous et de toutes, de la réconciliation dans l’amour de tous et de toutes.On comprend dès lors pourquoi 1) la pauvreté évangélique implique un respect et une sauvegarde de la création en réduisant la consommation, en pratiquant la sobriété et en s’imposant le devoir de mettre un frein à ses désirs (V.C., 90); 2) elle pousse à un style de vie fraternel et plein d’hospitalité; 3) elle s’accompagne «naturellement» de l’amour préférentiel pour les pauvres et se manifeste spécialement dans le partage des conditions de vie des plus déshérités; 220 4) elle s’exprime chez d’innombrables personnes consacrées dans une vie «cachée avec le Christ en Dieu», «à l’enseigne de la gratuité, de l’engagement de toute leur vie dans des causes peu reconnues et moins encore appréciées» (V.C., 90); 5) elle prend la forme «d’un engagement actif dans la promotion de la solidarité et de la charité» (V.C., 89); 6) elle prend la forme de divers engagements en éducation libératrice visant à mettre debout des gens très simples et à former des personnes capables d’intervenir dans la société pour «éliminer les structures d’oppression» et pour «promouvoir des programmes de solidarité en faveur des pauvres»; 7) elle pousse des personnes dans la lutte pour vaincre la faim et ses causes; 8) elle pousse à animer des activités bénévoles et des organisations humanitaires; 9) elle engage des gens dans la sensibilisation des organismes publics et privés pour favoriser une distribution équitable des aides internationales (V.C., 89).Cet engagement dans la ligne de la pauvreté évangélique, ce renoncement à l’utilisation indépendante des biens et ce choix d’une vie sobre, solidaire des plus pauvres, elle est vie dans la lumière de la première des Béatitudes, vie à «l’imitation du Christ pauvre», vie qui «participe à la pauvreté extrême vécue par le Seigneur et qui remplit son rôle spécifique dans le mystère salvifique de l’Incarnation et de la mort rédemptrice du Christ.» (V.C., 90) L’exhortation avait déjà mis en relief combien chacun des voeux «imite de plus près et représente continuellement dans I’ Église, grâce à l’élan donné par l’Esprit Saint, la forme de vie que Jésus a embrassée.» C’est à l’aide de 2Co 8:9: «Il s’est fait pauvre, de riche qu’il était afin de nous enrichir par sa pauvreté», que V.C., 22 présente la pauvreté de Jésus.L’exhortation ajoute: «La profondeur de sa pauvreté se révèle dans la parfaite oblation au Père de tout ce qui lui appartient.» Et sur cette lancée, on présentera la vie consacrée sous les voeux comme «mémoire vivante du mode d’existence et d’action de Jésus comme Verbe incarné par rapport à son Père et à ses frères (et soeurs)», comme «tradition vivante de la vie et du message du Sauveur».J’aurais souhaité que l’exhortation, comme elle le fait en présentant le prophétisme du célibat consacré, revienne dans la présentation du prophétisme de l’engagement à la pauvreté sur la dimension trinitaire de 221 ce voeu.Le plus profond du voeu de pauvreté, ce serait - V.C., 21 et 89 l’expriment - la confession que «Dieu est l’unique vraie richesse de l’homme»; ce serait qu’il est une «expression du don total de soi que se font mutuellement les trois Personnes divines».Ce don, on peut le percevoir dans la création, le voir se manifester pleinement «dans l’Incarnation du Verbe et dans sa mort rédemptrice.» 5.1.3 Le dynamisme du pouvoir À une société qui absolutise la liberté humaine, qui conçoit souvent la liberté en niant son rapport constitutif avec la vérité, son rapport constitutif avec la norme morale, la personne qui prend la route de l’obéissance évangélique atteste qu’«il n’y a pas de contradiction entre l’obéissance et la liberté» (V.C., 91).Ce programme d’une croissance dans la liberté se vivant à travers une croissance dans l’obéissance a comme terrain d’exercice privilégié, dans la vie religieuse, la vie communautaire: La vie fraternelle est le lieu privilégié pour discerner et accueillir la volonté de Dieu et pour avancer ensemble en union d’esprit et de coeur.Par la vie fraternelle animée par l’Esprit, chacun entretient avec les autres un dialogue précieux pour découvrir la volonté du Père.Pour évangéliser la propension de tout être humain à ne vouloir dépendre de personne, à maîtriser complètement l’univers, à vouloir être seul maître à bord, l’engagement à l’obéissance évangélique parle de liberté, d’écoute, de dialogue, de filiation et de fraternité-sororité.L’obéissance chrétienne est chemin de liberté et non d’esclavage, parce qu’elle place dans un univers de relations filiales, de relations entre frères et soeurs.Elle dit que la vie est plus riche, plus vraie, plus féconde dans l’interdépendance que dans l’indépendance et, bien sûr, que dans la dépendance servile.C’est en pensant à Celui qui s’est fait obéissant jusqu’à la mort et jusqu’à la mort de la croix, Lui, le souverainement libre, que nous pouvons croire et découvrir expérimentalement qu’obéir peut être un chemin de liberté.L’exhortation dit si bien que «l’attitude du Fils révèle que le mystère de la liberté humaine est une voie d’obéissance à la volonté du Père et que le mystère de l’obéissance est une voie de conquête progressive de la vraie liberté.” (V.C., 91) L’exhortation nous rappelle aussi que l’obéissance nous donne la liberté d’être unies «dans le même témoignage et dans la même mission, bien que dans la diversité des dons et dans le respect de chaque individualité» 222 (V.C., 92); elle nous donne la liberté de vivre dans l’interdépendance et donc avec l’enrichissement des dons conjugués; elle nous donne la possibilité d’unir nos volontés pour «obéir au même appel, au-delà de toutes les diversités de race ou d’origine, de langue ou de culture.» En entrant librement dans la voie de l’obéissance, à la mode de Jésus Christ, nous donnons un signe lumineux, nous dit l’exhortation , de la paternité unique qui vient de Dieu, de la fraternité née de l’Esprit, de la liberté intérieure des personnes qui s’en remettent à Dieu, malgré les limites humaines de ceux et celles qui le représentent.Encore ici, je voudrais dire combien j’aurais aimé que les §91-92 reviennent sur la dimension confession trinitaire du voeu d’obéissance.L’obéissance à laquelle nous sommes convoquées dans la suite et la puissance de l’imitation du Christ dont la nourriture était de faire la volonté du Père (Cf.Jn 4: 34), manifeste la beauté libérante d’une dépendance filiale et non servile, riche d’un sens de la responsabilité et animée par une confiance réciproque qui est reflet dans l’histoire de la correspondance dans l’amour des trois Personnes divines (V.C., 21).Au terme de ce court développement sur la dimension prophétique des voeux, j’aime partager quelque chose de la magnifique intervention du P.Robert Maloney, supérieur général de la Congrégation de la Mission (Lazaristes), dans le cadre de la quarante-neuvième assemblée semestrielle de l’Union des Supérieurs Généraux (USG) à Ariccia.Avez-vous rencontré des prophètes dernièrement?J’en ai rencontré un récemment.Je voudrais maintenant vous raconter mon histoire.Je m’étais levé à quatre heures du matin et marchais à travers les rues sombres d’une ville chinoise.Je restais à environ cinquante pas derrière mon guide parce que nous ne voulions pas être vus ensemble.Après un peu plus d’un kilomètre, je vois une porte s’ouvrir soudainement.Le guide entre rapidement.Lorsque j’arrive à la même porte, elle s’ouvre et j’entre aussi.À l’intérieur, les rideaux sont tirés afin que personne ne puisse nous voir et nous parlons à voix basse afin qu’on ne puisse pas nous entendre.Là, nous rencontrons une vieille femme d’environ quatre-vingt-cinq ans.Elle est enchantée de me voir, moi qui suis le supérieur général de sa famille vincentienne.Elle était restée en Chine alors que toutes les soeurs 223 étrangères avaient été expulsées, il y a quarante-six ans.Durant cette période, elle s’était sûrement sentie maintes fois abandonnée, mais elle est restée fidèle, pleine de confiance dans le Seigneur, bien qu’elle ait passé vingt ans en prison et dans un camp de travaux forcés.Cinq jeunes femmes arrivent dans le même appartement quelques minutes après moi.Elle veulent être Filles de la Charité comme elle.Elles viennent en secret pour recevoir leur formation auprès d’elle.Je me pose cette question: qu’est-ce que cette soeur, qui est presque aveugle et sourde, fait pour les attirer?La réponse à laquelle je parviens est celle-ci: elle ne fait presque rien, mais elle vit dans une intense fidélité, joie et paix, pleine de foi dans la présence du Seigneur.Elle a été et continue d’être un témoin prophétique de l’Evangile.5.2 Aimer jusqu’à la plus grande intimité avec Dieu Suite à la réflexion sur la dimension prophétique des voeux, Vita Consecrata insiste sur l’engagement dans la vie spirituelle, c’est-à-dire sur l’importance de nourrir la vie consacrée «aux sources d’une spiritualité solide et profonde».(V.C., 93) Les expressions qui sont utilisées ici: «tendre vers la sainteté», «tout quitter pour le Christ» (Cf.Mt 4: 18-22; 19.21-27; Le 5: 11), «Le préférer à tout», «pouvoir participer pleinement au mystère pascal», «apostolica forma vivendi», «alliance unique avec le Christ», «alliance sponsale avec le Christ» évoquent toutes la réalité d’un amour jusqu’au bout.Pour Vita Consecrata, la vie spirituelle est «un itinéraire de fidélité croissante où la personne consacrée est conduite par l’Esprit et configurée par Lui au Christ, en pleine communion d’amour et de service dans l’Eglise» (V.C., 93).L’exhortation, sous cet horizon, définit la spiritualité particulière d un Institut en termes de «projet concret de relation avec Dieu et avec le milieu, caractérisé par des accents spirituels et des choix d’action déterminés qui font ressortir l’un ou l’autre aspect du mystère du Christ» (V.C., 93).L’ Écriture sainte Comment, dans le concret, donner la première place à la vie spirituelle?L’exhortation répond: par l’attention donnée à la Parole de Dieu.Le contact avec la parole se fait par la Lectio divina, la méditation personnelle 224 et communautaire de la Bible.Cette écoute et méditation de la Parole met sur la route de la contemplation intense et de l’ardente action apostolique.Elle forme des hommes et des femmes de prière, de discernement individuel et communautaire.Elle contribue à l’acquisition d’«une sorte d’instinct surnaturel».(V.C., 94) .La liturgie, la direction spirituelle, la dévotion mariale La primauté donnée à la vie spirituelle se traduira aussi par la place faite à «la sainte liturgie», «spécialement la célébration de l’Eucharistie et la liturgie des heures» (V.C., 95) dans la vie consacrée.On lira avec profit le paragraphe sur l’Eucharistie (V.C., 95).Importance aussi du sacrement de la Réconciliation considéré comme «rencontre.avec la miséricorde de Dieu».On invite encore les personnes de vie consacrée qui cherchent un soutien à recourir «à la direction spirituelle» et on insiste pour qu’elles renouvellent «quotidiennement leur union spirituelle avec la Vierge Marie» (V.C., 95).Il me semble que ces §93-95 de l’exhortation font écho à la quatrième section du premier chapitre intitulée: «Guidés par l’esprit de sainteté» (V.C., 35-40).Face à Jésus transfiguré, la personne humaine éprouve à la fois crainte et fascination.Elle est devant «une exigence profonde de conversion et de sainteté».Parmi les disciples que Jésus transfiguré appelle à une vie transfigurée, il y a les personnes de vie consacrée en qui l’Église souhaite retrouver «un espace privilégié d’amour de Dieu et du prochain témoignant du projet divin de faire de toute l’humanité, dans la civilisation de l’amour, la grande famille des fils de Dieu».(Message final du Synode, 27 oct.1994, dans Documentation catholique 91, 1994, p.985) L’Église, dans Vita Consecrata, montre combien elle croit que la profession des conseils évangéliques, au cours des siècles, a étonnamment bien servi la sainteté de vie dans l’Église.Le charisme fondateur et le patrimoine spirituel À l’intérieur de la vie consacrée, ne manquons pas de noter la particulière importance donnée à la «fidélité au charisme fondateur et au patrimoine spirituel ensuite constitué dans chaque Institut.» (V.C., 36) Intéressante, cette triple orientation du charisme d’un Institut au Père, au Fils, à l’Esprit, du fait qu’en ce charisme domine «un désir profond de l’âme de se conformer au Christ pour témoigner de quelque aspect de son mystère.» (V.C., 36) 225 .Les signes des temps La fidélité au charisme est aliment de sainteté; la fidélité aux signes des temps l’est également.Cette seconde fidélité exigerait une persévérance sur la voie de la sainteté, une bonne compétence dans son travail, une fidélité dynamique dans sa mission, une recherche constante pour se conformer toujours plus pleinement au Seigneur», une considération renouvelée de la Règle (V.C., 37).Le silence, l’ascèse, le discernement des tentations Toujours au chapitre de la route à suivre vers la sainteté, il est bon de noter le §38 qui invite au «silence de l’adoration» pour percevoir et suivre l’appel à la sainteté.Ce silence, poursuit l’exhortation, est nécessaire à la théologie, à la prière, à l’engagement.Ce silence, les incroyants aussi bien que les croyants ont besoin d’en apprendre la valeur.Et l’on précise que, concrètement, ce silence de l’adoration «suppose une grande fidélité à la prière liturgique et personnelle, aux temps consacrés à l’oraison mentale et à la contemplation, à l’adoration eucharistique, aux retraites mensuelles et aux exercices spirituels.» (V.C., 38) Invitation est également faite, dans notre réponse à l’appel à la sainteté, afin que nous redécouvrions les chemins de l’ascèse et que nous décelions et surmontions certaines tentations, comme celles de céder aux modes du moment, de développer un sentiment de supériorité par rapport aux autres fidèles, de rechercher avec excès l’efficacité, d’adopter un style de vie sécularisé, d’embrasser certaines formes de nationalisme ou d’adopter des coutumes qui sont plutôt à purifier.L’appel à la sainteté comprend «l’acceptation du combat spirituel».«Répondre à l’appel à la sainteté, nous dit encore l’exhortation, suppose aussi que l’on aide et soutienne en tout chrétien la recherche de la perfection».V.C., 39 énumère les formes d’aide que les personnes de vie consacrée peuvent offrir à leurs frères et soeurs, tout en gardant comme souci principal l’approfondissement de leur propre amitié avec Dieu: écoles d’oraison, retraites et exercices spirituels, journées de solitude, écoute et direction spirituelle, accompagnement dans la prière.Répondre à l’appel à la sainteté ne s’identifie pas à vivre toujours d’une expérience de ferveur sensible.L’amour jusqu’au bout invite à «tout quitter», à «tout risquer», à prendre, avec le Maître, la route qui va du Thabor au Calvaire.L’amour jusqu’au bout invite à développer un sens 226 de l’Exode, ce qui comprend à la fois l’ouverture au mystère de la croix, l’ouverture à «la lumière anticipatrice de la Transfiguration» et l’ouverture à la lumière définitive de la Résurrection.La perspective pascale ici mise en lumière est également fortement accentuée dans V.C., 24 et 63.En guise de conclusion On pourrait reprendre les deux premiers chapitres de Vita Consecrata dans la perspective de l’amour jusqu’au bout et parler alors D’UN AMOUR JUSQU’AU BOUT - à la suite du Christ - et dans le rayonnement de l’amour trinitaire (chap.1 ).D’UN AMOUR JUSQU’AU BOUT appelé à se vivre, à croître, à se concrétiser, à se dynamiser à l’intérieur d’une expérience communautaire rayonnante (chap.2).La vie consacrée, une invitation à une vie d’amour jusqu’au bout de sa vie, jusqu’au bout de la planète, jusqu’au bout des cultures, jusqu’au bout de la misère humaine.La vie consacrée, une invitation à aller jusqu’au bout d’une mission prophétique qui engage les dynamismes humains fondamentaux de l’avoir, de la sexualité, du pouvoir et les met au service de la plus grande intimité avec Dieu pour le meilleur service des frères et soeurs.Soeur Lorraine Caza, c.n.d., sup.générale 2230, rue Sherbrooke Ouest Montréal, Qc, H3H 1G8 227 EN ROUMANIE, DES COMMUNAUTÉS MASCULINES ENSEIGNANTES: HIER, AUJOURD’HUI.ET DEMAIN ?Gilles Beaudet, f.e.c Introduction Au tout début, j’éprouve le besoin de justifier quelque peu la présence d’un article de ce genre dans une revue qui aborde souvent les sujets de façon plus théorique.Je crois toutefois que ce thème ne manquera pas d’intérêt pour les lecteurs: il se situe au niveau de l’expérience, du concret.Il apportera des éclairages sur quelques versants de l’histoire ecclésiale qui demeurent souvent dans l’ombre.J’ose même penser qu’il apportera quelques éléments de réflexion à des groupes communautaires qui s’interrogeraient sur l’opportunité de porter leur apostolat dans ce pays où les besoins d’évangélisation et d’éducation sont considérables et souvent porteurs de défis exigeants.Même si j’ai eu l’avantage de voyager en Roumanie, plus particulièrement en Moldavie, il y a quatre ans, je ne vais pas m’attarder à des considérations personnelles.Cependant, pour être plus à point, j’ai recueilli une information plus récente auprès de mes confrères dont l’un est d’origine roumaine et a connu aussi bien la période florissante que la période des persécutions dont il a été victime.L’autre, venu d’Espagne, pourrait passer pour un Roumain, tant il a su s’acculturer et prendre à coeur sa mission.228 Grâce à leur collaboration je vous propose cette réflexion en quelques facettes.J’évoquerai d’abord les implantations successives de la congrégation des Frères des Ecoles chrétiennes.Ce détour paraîtra-t-il superflu ?Ou fera-t-il mieux comprendre quel avantage il y a à posséder une expérience de longue date pour faciliter l’insertion dans le secteur éducatif privé ?Dans un deuxième temps, j’attirerai l’attention sur deux réalités: l’espèce “d’invasion” de nombreuses congrégations religieuses en terre roumaine, ces dernières années, et la priorité manifeste qui est accordée à la vocation sacerdotale sur d’autres types de vocations.En troisième lieu, nous essaierons de mettre en lumière la dimension de l’oecuménisme dans ce pays.Ensuite, je soulignerai quelques besoins des jeunes et mettrai en évidence quelques expériences qui s’y rattachent.Il y aura lieu d’indiquer aussi quelques défis mineurs incontournables.1.UNE EXPÉRIENCE DE LONGUE DATE, EN ROUMANIE Il convient de placer quelques jalons historiques.Les Frères des Écoles chrétiennes sont arrivés en Roumanie dès 1861.Ils ont connu une première période de dix ans, interrompue en 1871 par des facteurs socio-religieux.Près de trente ans après, il y eut une relance de 1898 à 1948: un beau demi-siècle.Il est suivi de quarante ans de persécution et de clandestinité (1948-1989).Nous vivons l’étape actuelle inaugurée en 1990.Reprenons ce survol avec quelques détails sommaires.1.En octobre 1861, quatre Frères venant de Vienne s’établissent en Roumanie.Ils avaient été demandés par Monseigneur Angelo Parsi, administrateur apostolique de Bucarest.Il fait de multiples instances auprès du Supérieur général de l’époque, le frère Philippe.Libérée du joug turc, la Roumanie avait réalisé une partie de son unification et formé un état souverain en 1859.Les Frères ouvrent d’abord une école à Bucarest.Ils ont rapidement trois cents élèves et dispensent une formation professionnelle à un certain nombre d’entre eux.Dès ses débuts, cette école est multilingue et multiconfessionnelle.On y parlait roumain, allemand et hongrois.Catholiques, orthodoxes et juifs la fréquentaient sans problèmes.On dit que plusieurs non-catholiques suivaient librement et spontanément les cours de religion donnés par les Frères ou par leurs collaborateurs.Malheureusement, cette fondation eut une brève durée.Les Frères rentrèrent en Autriche.229 2.En 1898, un autre évêque de Bucarest, Mgr Xavier Hornstein, Suisse, fit de nouveau appel aux Frères qu’il avait connus en Europe centrale.Il y avait à Bucarest une école religieuse de filles, et l’évêque voulut créer une école de garçons.Dix Frères répondirent à l’appel.Ils ignoraient la langue roumaine.Cependant ils lancèrent leur école sans retard.Des professeurs séculiers enseignaient le roumain et les Frères communiquaient en allemand et en hongrois avec les élèves qui comprenaient ces langues.Surtout, ils employaient le français dans les classes supérieures.Les Frères étaient venus dans un esprit missionnaire.Ils portaient la barbe afin de cultiver leur image de missionnaire et pour s’adapter au contexte orthodoxe.Ils maîtrisèrent la langue au point de pouvoir bientôt rédiger des manuels en langue roumaine.L’oeuvre se développa.En 1904, les deux écoles lasalliennes de Bucarest comptaient plus de 600 élèves, sous la conduite de seize Frères et cinq laïcs.L’école était pluriconfessionnelle et multilingue, comme la précédente.En 1918, les Frères ouvrent d’autres centres éducatifs dans un territoire nouvellement annexé à l’Etat, la Transsylvanie.À partir de 1920, l’Institut ouvre un postulat, voisin du Lycée épiscopal à Bucarest.Le Noviciat se fait à Vienne jusqu’en 1939.Alors l’annexion de l’Autriche par Hitler pousse à ouvrir un Noviciat à Bucarest même, en 1940.Avant l'emprise du communisme on compta jusqu’à trente Frères en Roumanie dont la plupart étaient natifs du pays.Les Frères ont eu des établissements dans les villes suivantes: Braila, Bucarest (3), Craiova, Oradea, Satu-Mare, Timisul de Jos.Presque toutes ces écoles étaient de niveau primaire.3.En 1948 la pression soviétique imposa le communisme en Roumanie.Les nouveaux gouvernants monopolisèrent l’éducation et firent disparaître les écoles religieuses.Les Frères rentrèrent dans leur pays d’origine.Certains réussirent à rester en Roumanie, mais sous surveillance étroite.Ce fut le cas des Frères hongrois de Satu-Mare.Quant aux Frères de nationalité roumaine, ils furent encore plus sévèrement contrôlés.On leur offre d’abord le choix ou de quitter l’état religieux ou de se voir réduits à une sorte de vie recluse, sans activité 230 éducative.Dans ce dernier cas, ils se trouvaient concentrés dans des édifices urbains surveillés, ou bien placés en résidence non moins surveillée dans des paroisses rurales.En grande partie les Frères choisirent de vivre comme religieux sans école; ils gagnaient leur vie par divers travaux, se réunissaient lorsque c’était possible et réalisaient discrètement diverses formes d’apostolat (catéchèse paroissiale, orientation religieuse des petits et des jeunes, cours donnés à domicile, etc).Certains d’entre eux furent arrêtés, jugés et condamnés à la prison ou à des travaux forcés, dans des conditions extrêmement pénibles.Les condamnations étaient généralement formulées comme suit: «Trahison envers l’Etat, pour s’être occupé des jeunes, avoir créé des associations, avoir distribué de la propagande contre le régime communiste» (On connaît ce refrain à travers l’histoire!).Au moins quatre de nos Frères ainsi que plusieurs personnes, jugées réactionnaires et ennemies de l’Etat, ont subi le régime des prisons de Jilava, Gherla, etc.À partir de 1960, le régime communiste roumain parut s’adoucir quelque peu afin d’amadouer l’Occident.En 1964, on prononça l’amnistie des prisonniers politiques.Ayant quitté les prisons, les Frères ne pouvaient pas s’employer à l’école ni former de communautés.Il était possible, avec prudence, de leur venir en aide de l’extérieur du pays.La police Securitate était omniprésente.C’est l’époque où certains évêques offrirent à nos Frères de prêter leur concours à des séminaires ou des paroisses.En décembre 1989, la situation changea totalement.C’est une histoire récente dont nous avons été témoins.Un soulèvement populaire supprima radicalement le régime de N.Ceausescu.4.Par la suite, la Roumanie tend à établir une forme de vie démocratique respectueuse des droits de la personne et des minorités.Il existe pourtant certaines ambiguïtés, mais la démarche est foncièrement sincère, semble-t-il.Dès lors, les sept Frères qui ont survécu au régime communiste ont pu reprendre une forme de vie communautaire, et se livrer à des activités variées dont la limite est surtout celle de leur âge avancé et les séquelles des souffrances qu’ils durent supporter.Ces Frères, dès 1990, souhaitèrent la collaboration de confrères venus de l’étranger afin de relancer l’Institut en Roumanie et poursuivre le travail d’éducation chrétienne qui avait connu au moins un demi-siècle de prospérité.231 Le Conseil général accueillit favorablement ce souhait et fit appel à l’Espagne pour obtenir du personnel.Ainsi, depuis 1991, il y a six Frères espagnols, assistés de Frères roumains, qui travaillent à l’éducation chrétienne de la jeunesse en milieu catholique.Dans cette même période, quelques jeunes Roumains ont demandé à se joindre à la Congrégation et poursuivent les diverses étapes de leur formation.Les Frères sont actuellement répartis en trois maisons de localités distinctes: Oradea (Ardeal), lasi, Pildesti (Moldova).Elles relèvent de la province lasallienne d’Europe centrale, dont le centre administratif est à Vienne.Oradea: constituée de trois Frères roumains, cette communauté travaille auprès de jeunes catholiques de rite oriental dans un collège-séminaire.lasi: On y trouve une communauté de formation des candidats à l’Institut.Elle participe à des activités pastorales de la ville.Un Frère enseigne à l’Université.Sa rémunération permet de soutenir les communautés de lasi et de Pildesti.Pildesti: En milieu plutôt rural.Il y a trois Frères pour oeuvrer à la pastorale des jeunes, à des groupes «scouts», des cours de religion dans les écoles d’état, des cours de théologie à la faculté universitaire; pour superviser aussi la construction d’un centre social qui sera au service de la jeunesse locale et environnante.2.UNE “INVASION” DE CONGRÉGATIONS Depuis la chute du communisme, la Roumanie a connu une véritable «invasion» de congrégations religieuses.Il s’agit avant tout de congrégations féminines.Parmi les cinquante-quatre congrégations de Soeurs qui sont là maintenant, je pense qu’on en trouve quarante nouvelles qui n’existaient pas sous le régime communiste.Elles viennent de partout: Italie, Allemagne, France, Angleterre, Belgique, etc.Nous n’avons pas encore de tableau d’ensemble de toutes les congrégations qui se trouvent dans le pays.Parmi les communautés masculines, on pourrait signaler: les Franciscains (ils y sont depuis très longtemps), les Capucins, les Jésuites, les Prêtres de Don Orione, les Assomptionnistes, les Basiliens, les Verbum Dei, les Frères des Écoles chrétiennes, etc.En septembre 1996, trois frères Maristes sont venus de France pour voir sur place ce qu’ils pouvaient faire.Cette expérience est positive dans le sens que, en général, ces communautés ont su répondre aux besoins fondamentaux du pays: 232 attention aux démunis, assistance sociale, animation de groupes, activités pour enfants et jeunes, création de Jardins d’enfants, etc.En toute sincérité, je dois dire que ce phénomène a donné l’impression que la présence de toutes ces communautés vise une fin complémentaire: celle de trouver des vocations.On a tellement insisté dans cette voie parfois, que le diocèse de lasi a dû mettre les points sur les “i” à ce sujet.3.LE SACERDOCE PRIVILÉGIÉ Comme on se trouve dans un pays fortement «cléricalisé» les congrégations masculines laïques (de religieux Frères, pour utiliser le langage de Vita consecrata) comme celle des Frères des Ecoles chrétiennes, où il n’y a pas de prêtres, trouvent plus d’obstacles au recrutement.Leur mission apparaît moins clairement que celle des prêtres aux yeux du peuple.Car en Roumanie, on continue à mettre au premier rang tout ce qui a rapport au culte.Presque tous les jeunes hommes roumains aspirent au sacerdoce lorsqu’il est question de vocation spéciale.Ici, le «cléricalisme» est très respecté et, même pour l’Eglise, les Frères sont comme des gens de seconde classe.C’est triste, mais c’est ainsi.Il faut espérer que les choses changeront, et que, peu à peu on en viendra à mieux assimiler l’enseignement du Concile de Vatican II et les documents qui en découlent.Dans le domaine de l’éducation privée, on ne jouit pas encore d’une vaste expérience.Depuis la révolution de 1989 jusqu’à ce jour, l’Etat n’a pas reconnu d’autres établissements scolaires privés que les Jardins d’enfants et les lycées ou écoles de théologie ouverts à l’initiative de l’Église pour répondre, du moins en théorie, aux besoins du culte.Très récemment on a vu paraître une nouvelle loi d’Éducation qui envisage la possibilité de créer des écoles particulières; mais ces écoles ne seront soutenues d’aucune manière par l’Etat.Les subventions devront venir de l’extérieur ou on devra compter sur des frais de scolarité requis des étudiants.Il est difficile de choisir cette dernière option lorsqu’on tient compte que la population a toujours joui d’un système éducatif gratuit, et que d’autre part, elle a peine à joindre les bouts, disposant seulement du revenu qui permet de subsister au jour le jour.Espérons que l’avenir sera différent, il faut toutefois tenir compte qu’il n’y a pas longtemps que le gouvernement a changé ainsi que l’orientation globale du pays.4.SITUATION DE L’ OECUMÉNISME Abordons la question des relations oecuméniques entre les différentes religions chrétiennes en Roumanie.La situation laisse vraiment 233 à désirer.L’Église orthodoxe roumaine se considère comme seule Église «nationale» (Biserica neamului).Avant la chute de Ceausescu, cette Église vivait trop «amicalement» avec le régime communiste et elle acceptait avec reconnaissance le «cadeau» de toutes les églises et édifices qui avaient appartenu à l’Eglise gréco-catholique unie à Rome.En Roumanie on trouve environ deux millions de catholiques des deux rites: soit 6 ou 7% de la population (23 millions).Après la révolution de décembre 1989, les autorités gréco-catholiques ont fait de grands efforts pour qu’on leur rende leurs propriétés, mais les résultats se font attendre.L’Etat ne veut pas se placer en situation difficile et, de son côté, la hiérarchie orthodoxe soutient que la réalité n’est plus comme autrefois, que les gréco-catholiques d’hier sont devenus orthodoxes et qu’il leur manquerait des lieux de culte.La vérité est que les gréco-catholiques continuent, en plusieurs endroits, à se trouver dans la rue et non pas dans leurs églises.Les Orthodoxes ne nous considèrent pas d’un oeil favorable, même si, publiquement, ils ne le disent pas ou ne le manifestent pas.L’Oecuménisme, c’est encore difficile.L’Eglise catholique-romaine et ses fidèles ne sont pas considérés comme des Roumains, ce qui va contre la vérité des faits, évidemment.Les affrontements ne manquent pas, parfois violents, entre les fidèles de ces deux Églises.L’Eglise gréco-catholique a été, sans aucun doute, celle qui a le plus souffert du régime communiste, celle qui compte le plus grand nombre de martyrs (tous ses évêques et un bon nombre de prêtres ainsi que des fidèles ont souffert la prison, les camps de travail communistes dont plusieurs ne sont pas sortis vivants).C’est aussi l’Église catholique qui continue à souffrir de la situation nouvelle.Du fait qu’on n’a pas encore réglé cette situation envers les gréco-catholiques, les relations entre l’Eglise catholique et l’Eglise orthodoxe souffrent quelque tension.Ce n’est pas cependant le seul point conflictuel.Mais passons.Voyons la situation en termes de chiffres.Il y a six diocèses de rite catholique-romain.Deux d’entre eux sont de langue roumaine: Bucarest (environ 100,000 fidèles) et lasi (environ 300,000 fidèles).Dans trois diocèses, on parle le hongrois: Alba-Julia, Satu-Mare, et Oradea.Ensemble ils comptent environ 1,000,000 de fidèles mais peu de Roumains (quelque 200,000 fidèles).L’Eglise grecque-cathoUque 234 compte cinq diocèses et rassemble environ 250,000 fidèles (tous Roumains).Dans l’ensemble de ces onze diocèses, parmi les Congrégations et Ordres masculins, mentionnons les plus connues : les Franciscains (environ 400), qui ont des aspirants, puis les Basiliens (grecs-catholiques), les Assomptionnistes (catholiques-romains et grecs-catholiques), les Frères des Écoles chrétiennes (catholiques-romains), les Rédemptoristes , les Verbum Dei, les Johannites, venus de France.Le diocèse de lasi compte deux séminaires pour les prêtres: un est à lasi même, pour les jeunes de langue roumaine, l’autre à Alba-Julia, pour les jeunes de langue hongroise.Dans chacun, on compte environ trois cents séminaristes.L’Église catholique, minoritaire, est beaucoup plus active sur les plans religieux et sociaux.Il s’ensuit que la présence de nombreuses congrégations religieuses venues du dehors donnent aux orthodoxes une impression de prosélytisme, d’une entreprise de catholicisation du pays.Perception mal supportée! D’autre part, des sectes néo-protestantes se sont infiltrées.Elles attirent une population fragilisée par bien des situations difficiles et disposée à accepter d’emblée n’importe quelle sorte «d’espoir de salut à brève échéance».De plus, il faut considérer le mélange des nationalités et des croyances, surtout en Transsylvanie, dans l’ouest du pays, où le catholicisme et le luthéranisme s’identifient aux nationalités hongroises ou allemandes.5.BESOINS DES JEUNES.Est-il possible d’identifier les besoins des jeunes à travers le pays tout entier?Il faut distinguer.La réalité en Transsylvanie (plus occidentalisée) n’est pas la même qu’en Moldavie, où sont les Frères des Écoles chrétiennes.De même, la situation des milieux urbains diffère de celle des milieux ruraux.De manière générale, les valeurs et contrevaleurs de l’Europe occidentale ou des USA ont fait irruption en force.Il semble que, à l’exception de minorités, les jeunes roumains deviennent de moins en moins idéalistes et de plus en plus matérialistes et consommateurs.Tout au moins est-ce l’impression de mes correspondants.La jeunesse rurale vit, assez logiquement, dans un milieu plus conservateur.Dans les secteurs à majorité catholique la pratique religieuse parmi les jeunes est bien générale, mais elle risque, assez souvent, de se situer à un niveau quelque peu dévotionnel.On peut dire, je crois, que la Roumanie catholique est fidèle à la «foi de ses ancêtres», elle sait par coeur le catéchisme, elle vit une foi «sociologique» qu’elle ne perdrait pas 235 sans se sentir désemparée.Cependant elle rencontre des difficultés pour vivre en cohérence avec cette foi.Le travail qu’il y a à faire n’en est pas un de «ré-évangélisation» mais d’une authentique catéchèse.De fait, ce travail est commencé.Il existe des mouvements vivants comme l’Action catholique des jeunes, d’autres groupes similaires se réunissent chaque semaine et suivent des cours articulés de formation.Comme il arrive partout, on constate que les femmes constituent une majorité significative dans ces organisations.Les hommes en sont trop absents.Dans les secteurs ruraux, au terme du cours primaire (à 14 ou 15 ans), certains continuent l’école deux ans, lorsque la chose est possible (ils apprennent un métier ou un emploi); d’autres, moins nombreux, passent un examen pour entrer au lycée de la ville (quatre ans) ou dans une école professionnelle.Même si l’enseignement est gratuit, ces jeunes doivent payer leur transport, leur logis, leur entretien; ils sont peu nombreux à pouvoir satisfaire à pareilles exigences.La plupart des jeunes s’intégrent au monde du travail, ou plus souvent, aux statistiques des chômeurs.En somme, je dirais qu’il y a trois grandes difficultés concernant les gens ordinaires de ce pays, ou du moins celui des lieux où nous travaillons; et cela concerne aussi les jeunes : a) déficience au niveau des valeurs suivantes: solidarité, gratuité dans le travail en faveur d’autrui, respect de l’autre et de ses opinions, etc.; b) alcoolisme (ajouter des drogues plus «dures», dans les grandes villes); c) chômage et crise économique.Nous nous proposons d’ouvrir une institution que nous appelons «Centre social», pour des raisons pratiques justifiables.Nous verrons si une approbation gouvernementale pourra être obtenue.Mais il serait vain d’espérer une aide financière.L’État n’a même pas les fonds suffisants pour faire vivre ses propres écoles particulièrement en milieu rural.Il se limite à payer le salaire de ses enseignants.Pas question de subvenir à l’entretien ou à l’amélioration des institutions.Il est donc hors de question d’envisager un soutien quelconque pour des écoles «confessionnelles» fruit d’initiatives privées.Une forme d’action que le gouvernement appuie cependant et qui emporte aussi la sympathie de l’extérieur (on sait que la sympathie entraîne souvent le soutien économique) c’est le service aux “enfants de la rue”, spécialement dans les grandes villes.C’est un domaine d’éducation qui demeure difficile; on nous l’a proposé, mais comme nous sommes peu nombreux, nous ne pouvions accepter sans devoir renoncer aux projets que nous tentons présentement de réaliser.236 On comprend que la situation est complexe.Mais nous avons à la vivre et à l’assumer telle qu’elle est.6.QUELQUES DÉFIS MINEURS Aux quelques difficultés déjà signalées, il faut ajouter quelques autres défis à relever: l’apprentissage de la langue roumaine, ou autre selon le cas; la différence de mentalité entre les Européens de l’est et les missionnaires venus de l’extérieur.On doit venir travailler en Roumanie délesté de tous ses préjugés.Il faut savoir accueillir la réalité telle qu’elle est.Il importe souverainement de prendre un temps d’observation, d’imprégnation, d’adaptation.Il faut constater de visu la réalité locale, en repérer les besoins et discerner le type de réponse que chaque communauté éducative peut offrir selon son charisme propre.CONCLUSION Voilà quelques considérations pratiques que l’on peut offrir à la réflexion des groupes qui voudraient commencer un apostolat en Roumanie, qu’ils viennent du Québec ou d’ailleurs.Il faut dire surtout que rien ne peut remplacer l’expérience d’une visite sur place et la constatation par soi-même de la réalité et des besoins auxquels on souhaite répondre.Le premier pas à faire serait de prendre contact sur place avec l’Évêque concerné pour s’éclairer et pour lui exposer ce que la Congrégation est disposée à offrir comme service.Ce pays est en partie francophile, et c’est un avantage pour des aspirants missionnaires de culture française.On peut toujours trouver quelqu’un qui parle le français.Bien sûr, ici comme dans toute l’Europe, la langue anglaise gagne du terrain sur le français, mais la culture roumaine, latinisante, est aussi francophone et s’intéresse beaucoup à ce qui se passe en France et dans d’autres pays de la francophonie.Je ne prétends pas avoir envisagé tous les aspects de la question.Je nourris un certain espoir d’avoir décrit la réalité le plus fidèlement possible et je souhaite avoir apporté des informations valables aux lecteurs qui s’intéressent à l’action apostolique que nous pourrions mener dans les pays de l’Est.Gilles Beaudet, é.c., 300 chemin du Bord-de-l’Eau, Laval, H7X 1S9 237 JE FAIS VOEU POUR TOUJOURS DE PAUVRETÉ, DE CHASTETÉ ET D’OBÉISSANCE René Pageau, c.s.v.L auteur s’adressait à un auditoire essentiellement composé de religieuses et de religieux.D’où le style circonstancié, intime et familièrement complice.NDLR.Comment vous dire ces choses que vous savez depuis fort longtemps, ces choses que vous n’oubliez pas, mais que vous laissez dormir sous l’urgence de vos préoccupations quotidiennes, surmenés que vous êtes par les exigences d’une vie apostolique intrépide qui vous demande un dévouement de tous les instants, à tel point qu’il y a peu de place dans votre vie pour le silence, la prière et la vie fraternelle pour vous retrouver et faire l’unité de votre être.Que dire de pertinent à propos du chemin pascal de la pauvreté, de l’obéissance et de la chasteté sur lequel vous vous êtes engagés, avec le désir radical de vous mettre à la suite du Christ?Allons-y simplement et spontanément et surtout humblement.Ayons à l’idée que les religieux et les religieuses sont d’abord «convoqués», «appelés ensemble avec d’autres, dont ils partagent l’existence quotidienne», à la vie communautaire, vécue fraternellement, 238 comme dit le document sur La vie fraternelle en communauté de février 1994, lequel ajoute sans hésiter que la vie fraternelle est déjà un apostolat.Retenons aussi que ce même document parle de la «dimension communautaire des conseils évangéliques».Jean-Paul II affirme que la détérioration de la vie communautaire a des répercussions sur tous les aspects de la vie religieuse.La sainteté des religieux est inexorablement liée à la manière de vivre pleinement leur vie communautaire.Si la pratique des conseils évangéliques ne fait pas de moi un être de communion, plus fraternel, il y a quelque chose qui cloche dans ma vie, parce que: C’est à ce signe que l’on vous reconnaîtra comme étant mes disciples, si vous vous aimez les uns les autres (Jn 13, 35), et Nous marchons dans la lumière si nous aimons nos frères (1 Jn 1,7).La pauvreté C’est vrai que rien ne m’appartient.Tout appartient à ma communauté.Et les biens de ma communauté sont des biens d’Église.Ils appartiennent à l’Église.Tout ce que j’ai à ma disposition pour me permettre d’accomplir mon travail avec dévouement, compétence et efficacité est un bien d’Église.Tout ce que j’ai à ma disposition l’est en vue d’accomplir ma mission.Je m’engage quotidiennement à me détacher de tout, à partager com-munautairement avec mes frères pour secourir les plus pauvres de mon milieu, à mettre en commun tout ce que je gagne grâce à mes talents, mes compétences, mon dévouement, mon travail.Je m’engage aussi à mener communautairement un style de vie simple qui se rapproche de celui des pauvres, des gens ordinaires de mon milieu.Je refuse donc de vivre comme un parvenu ou un bourgeois.Je renonce radicalement au style de vie des grands de ce monde.Je m’engage à vivre dans la simplicité, la modestie et l’humilité qui me permettent d’apprendre à être frère.Comme Jésus, à sa suite, pauvre comme Lui, avec Lui, à cause de Lui.Il est né à Bethléem, dans une salle commune.Il a vécu inconnu dans le village de Nazareth.Il s’est fait l’ami des pauvres, des faibles, des exclus, des étrangers et de tous ceux et celles que la vie malmène.Il guérit les malades, soutient les faibles, encourage les petits.Il est mort abandonné et trahi par les siens, vendu par l’un d’eux, ridiculisé par les chefs au pouvoir.Il a rendu le dernier souffle sur la croix.239 La pauvreté évangélique, à cause du Royaume, me rend plus fraternel; elle implique la communion les uns avec les autres.Il nous faut ensemble donner une dimension communautaire à notre façon de vivre la pauvreté si nous voulons être ensemble solidaires des pauvres de notre milieu.Comme disait Jean-Paul II aux religieux et aux religieuses : «Tous pour les pauvres, beaucoup avec les pauvres, certains comme les pauvres».Il est difficile, dans une congrégation bien organisée, bien structurée selon toutes les normes professionnelles du rendement et de l’efficacité, de vivre concrètement «la profession de la pauvreté» qui nous invite aussi à nous engager dans des tâches non rémunérées, dans des tâches de bénévolat.Le partage de tous les biens spirituels et matériels est, depuis l’origine, le fondement de la vie communautaire, de la communion fraternelle.En mettant nos avoirs en commun, nous pouvons certes nous offrir des services auxquels les pauvres ne rêvent même pas.Il ne s’agit pas de le nier, ni de nous en excuser, mais ce contexte communautaire nous interpelle pour que nous demeurions en habit de service le plus longtemps possible et que cette qualité de vie que nous offre la communauté ne soit pas une occasion de faire de nous des consommateurs.Nous avons opté communautairement, pour l’amour de Jésus Christ, à mettre en commun nos avoirs en vue d’accomplir des oeuvres de bienfaisance, des oeuvres d’humanisation, des oeuvres apostoliques.Il ne faudrait pas partager le reste de nos avoirs après nous être bien servis personnellement et communautairement.Notre engagement à la pauvreté nous oblige à aller plus loin que ça! Il y a toutes sortes de pauvreté : physique, psychologique, affective.Il y a ceux et celles qui n’ont pas d’argent : les économiquement pauvres.Peut-il arriver parfois que nos sécurités communautaires empêchent la souffrance des pauvres d’atteindre notre coeur?Le confort, la sécurité, la richesse endorment, insensibilisent.L’abondance rend sévère dans nos jugements quand on tente de la justifier devant tant de pauvreté.Le luxe empêche souvent de deviner les besoins des pauvres qui sont habituellement «impertinents» quand ils sollicitent notre générosité.Ils demandent toujours trop, trop souvent et toujours à des heures qui ne nous conviennent pas.La pauvreté doit donc, au nom de l’Évangile, 240 m’émouvoir à tel point qu’elle m’oblige généreusement à des gestes de partage.Naître à la joie de donner, de partager, c’est une grâce.Je reçois quand je donne.Il arrive souvent que je reçoive plus que ce que je donne.Le don qui m’est donné n’est pas au niveau de l’avoir, mais au niveau de l’indéfinissable mystère de l’être qui aime et que l’amour transforme continuellement, progressivement et souvent invisiblement.Je quitterai cette terre avec, comme bagage, tout ce que j’aurai donné! C’est l’Esprit qui nous comble de la richesse des pauvres.Il nous projette dans les filets de nos propres impuissances, de nos propres incapacités, de notre finitude pour disposer notre coeur à l’Amour gratuit, à «l’amour non mérité», comme l’écrit si bien le trappiste Yves Girard.Si la pauvreté personnelle et communautaire est au service de la communion fraternelle, «elle fait exister dans l’Église et dans le monde un signe concret de l’Évangile vécu comme accomplissement d’une parole donnée.La communauté devient donc l’expression évangélique où des libertés personnelles entrent en communion fraternelle au Nom de Dieu et en sa présence».On peut alors éviter les dérives du confort et de l’embourgeoisement.Une vie de pauvreté se demande dans la prière, se vit dans la façon de gagner sa vie à la sueur de son front et de partager communautaire-ment le fruit de son travail et de son dévouement, dans l’abandon et la simplicité, dans la solidarité avec les plus pauvres.Dieu nous donne ce qu’il nous demande.Nous lui offrons ce que nous avons puisé dans ses propres largesses! La chasteté Dans les Directives sur la formation dans les instituts religieux (2 février 1990), on parle «d’éducation à la chasteté», de «pédagogie de la chasteté» (n° 13).On apprend progressivement à être chaste, peu importe son option de vie.Tous doivent viser à la chasteté, mariés, célibataires, laïcs ou religieux.La chasteté, c’est une quête, c’est une tâche, c’est aussi une grâce qui m’amène à intégrer ma sexualité dans la ligne de mon option de vie.Tous nous devons avoir comme objectif la chasteté qui est une «saine régulation de la sexualité, une intégration de sa sexualité, c’est-à-dire, de sa masculinité ou de sa féminité qui, en humanisant, libère».241 La chasteté religieuse met en évidence ma liberté.C’est l’art de vivre ma sexualité.C’est un choix que je fais.Je dis oui à un appel du Seigneur.Je m’oblige à la continence parfaite dans le célibat.À la suite de cet engagement, il y a une fidélité à payer comme dans le mariage, comme dans la vie de conjoints, comme dans la vie d’un célibataire laïc.Que veut-on faire de sa vie?La qualité de ma liberté est en fonction de ma fidélité à vivre d’une façon cohérente mon engagement, de l’ascèse que je m’impose avec honnêteté.La fidélité mutuelle de deux êtres qui vivent une relation amoureuse a, par moments, ses exigences qui ne sont pas moindres que celles d’un religieux ou d’une religieuse ou d’un laïc engagé dans le célibat.Il arrive que certains échecs sont nécessaires à la croissance de la maturité.Le difficile équilibre affectif est un projet qui demande de la patience.«À vouloir faire l’ange, on fait la bête!» Ton hérédité marque ton inconscient et fait, à ton insu, ton histoire personnelle.Les blessures sont lentes à guérir, à moins d’une grâce spéciale, mais elles te gardent éveillé au coeur de tes fragilités qui demeurent un chemin de découverte de Dieu qui vit dans ton coeur.On s’éduque à la chasteté.L’ascèse est nécessaire.Vivre la chasteté, c’est un projet que l’on se donne pour répondre à un appel de Dieu.La réponse à l’appel de Dieu pour un religieux , une religieuse, inclut le célibat.Il se peut aussi que le célibat mal vécu, mal assumé, fasse de l’être humain, un bourgeois au coeur dur, un pharisien orgueilleux, égoïste, intransigeant, un asocial.Ce n’est pas à cela que l’on est appelé : il faut réviser sa vie.Le célibat religieux vécu selon l’Évangile, comme réponse à l’appel de Dieu, fait de moi un être fraternel, un être de communion, de partage.Ma sexualité vécue dans le célibat est ouverture à l’autre, quête de communion, de fraternité.Une personne qui vit son célibat religieux dans le sens de l’Évangile est au service de la communion fraternelle.Il y a chasteté, écrit Régine du Charlat, chaque fois que, par le geste et la parole, une personne est aimée pour elle-même avec respect, gratuité, désintéressement.Chaque fois que l’amour porté à quelqu’un n’empêche pas d’aller à un autre, à tous les autres.Chaque fois que, au coeur d’une relation aux personnes et aux choses, on est capable de laisser ce je ne sais quoi de réserve et de distance qui creuse la place du plus réel, du corps de résurrection.242 Il ne faut pas oublier le conseil de saint Paul : Vous savez sûrement que ceux qui participent à une course courent tous, mais qu’un seul remporte le prix.Courez donc de manière à remporter le prix.Tous les athlètes à l’entraînement s’imposent une discipline sévère.Ils le font pour gagner une couronne qui ne dure pas; mais nous, nous le faisons pour gagner une couronne qui durera toujours.C’est pourquoi je suis comme un boxeur qui ne frappe pas au hasard.Je traite durement mon corps et je le maîtrise sévèrement, afin de ne pas être moi-même rejeté après avoir prêché aux autres ( 1 Co 1,9).C’est précisément ça l’ascèse : je me donne les moyens pour m’entraîner à la chasteté, à la pauvreté et à l’obéissance.Non pas l’ascèse pour l’ascèse, mais l’ascèse parce que j’aime, parce que je suis consacré à Dieu, parce que je me donne des moyens pour vivre une rencontre avec le Seigneur.Cette quête de la chasteté est exigeante.Elle concerne tout l’être humain, et c’est au coeur du spirituel et du charnel que se vit mon expérience avec Dieu, que j’entre en relation avec Dieu.Bref, la chasteté religieuse donne au Seigneur le coeur de l’homme et de la femme.Elle consacre la personne jusque dans le fond de ses inclinations humaines.La personne se consacre à Dieu.Son coeur n’est pas partagé.Tous les textes qui nous parviennent de Rome depuis plus de trente ans mettent l’accent, selon la tradition, sur les points suivants : seul l’amour de Dieu appelle de façon décisive à la chasteté religieuse; c’est un don de soi fait à Dieu et aux autres; la chasteté consacrée témoigne d’un amour préférentiel pour le Seigneur; elle atteint, transforme et pénètre d’une merveilleuse ressemblance avec le Christ, l’être humain en ses profondeurs; elle libère le coeur de la personne.1 En choisissant le célibat religieux, je m’engage à ce que toute amitié, toute relation interpersonnelle favorise mon intégration à la vie fraternelle, facilite ma quête de liberté, mon accomplissement au coeur de la communauté locale, là où je suis envoyé avec d’autres.1 Paul VI, Le renouveau adopté de la vie religieuse, 29 juin 1971.243 Tous les documents romains affirment aussi que la qualité de la vie fraternelle est nécessaire au soutien, au réconfort, à la guérison parfois, de la personne consacrée en quête de son humanisation libératrice.Imparfaits, certes, comme tout chrétien, écrit Paul VI aux religieux et aux religieuses, vous entendez pourtant constituer un milieu qui contribue au progrès spirituel de chacun de ses membres.Comment y parvenir, sinon en approfondissant dans le Seigneur vos rapports, même les plus ordinaires, avec chacun de vos frères?La charité, ne l’oublions pas, doit être comme une espérance active de ce que les autres peuvent devenir avec l’aide de notre soutien fraternel.Le signe de sa vérité se trouve dans la simplicité heureuse avec laquelle tous s’efforcent de comprendre ce qui tient à coeur à chacun.Si certains religieux paraissent comme éteints par leur vie de communauté, qui devrait au contraire les épanouir, n’est-ce pas faute d’y trouver cette sympathie compréhensive qui nourrit l’espérance?2 C’est ça l’amour de Dieu: en aimant personnellement, il aime com-munautairement, en aimant communautairement, il aime personnellement.C’est pour cela qu’on peut affirmer que le «je» qui se perd dans le «nous» de l’Église ne sacrifie pas son identité, mais s’enrichit, mais se retrouve rayonnant d’une beauté encore plus grande, celle de l’Esprit.C’est pour cela que l’on peut aussi affirmer que la solitude bien assumée, bien vécue, fait de nous des êtres de communion, et que celui qui perd sa vie à cause de Lui, la gagne et la retrouve, ici et maintenant.Quand on dit oui, à vingt-cinq ans, on ignore ce à quoi nous engagera ce oui à quarante ou à cinquante ans.Mais on risque, avec ses fragilités aussi, au nom d’un appel rempli de promesses.Tous tant que nous sommes, nous avançons de promesse en promesse.Et ce sont ces promesses qui nous tirent en avant.Je termine par ce passage du §44 de La vie fraternelle en communauté.Dans sa dimension communautaire, la chasteté consacrée, qui implique une grande pureté d’esprit, de coeur et de corps, donne une grande liberté pour aimer Dieu et tout ce qui lui appartient avec un coeur sans partage; en conséquence, elle suscite une totale disponibilité pour aimer et servir tous les hommes, leur rendant 2 Ibid., § 39.244 présent l’amour du Christ.Un tel amour n’est ni égoïste, ni exclusif, ni possessif, ni esclave de la passion, mais universel et désintéressé, libre et libérant, très nécessaire pour la mission; il doit être cultivé et il croît par le moyen de la vie fraternelle.L’obéissance Il n’est pas facile de se soumettre à des supérieurs, à des projets communautaires, à une règle commune, aux exigences quotidiennes de la vie fraternelle vécue en communauté, aux décisions issues des conseils et des chapitres qui, souvent, contredisent nos façons personnelles de voir les choses, de juger des événements, de lire son histoire personnelle et l’histoire de la communauté, d’interpréter le charisme de la communauté à travers le vécu historique et à la lumière des besoins de l’Église d’aujourd’hui.Il n’a jamais été facile de se soumettre, même d’une façon intelligente à différentes façons de concevoir la vie religieuse, l’animation et l’administration d’une communauté, d’assurer avec fidélité les orientations de fond de notre famille religieuse, de présider même à certaines orientations de cette communauté et, du jour au lendemain, de voir ses projets chambardés par un successeur qui a une vision différente de la communauté.Il n’est pas facile d’accepter de voir une communauté, celle dont tu as rêvé dans ta jeunesse, celle qui t’a accueilli, que tu as choisie et aimée et qui t’a aussi aimé, changer de structures et vivre une remise en question où il semble, à ton point de vue, que tous les dossiers importants sont paralysés.Quand on est jeune, on ne voit pas cela.Mais à mesure que l’on a une vision globale de la communauté, on fait corps avec elle.Les souffrances de la communauté, ses maladies, son vieillissement, son usure, sont devenus les nôtres et, pour une part, nous les avons aussi fabriqués, construits.Le oui de nos premiers pas dans la vie religieuse se déploie dans l’espace et dans le temps, à mesure que nous avançons et que les années s’accumulent.Mon histoire devient l’histoire de la communauté, d’une certaine façon, et l’histoire de la communauté devient mon histoire, l’histoire de ma famille.245 Faire voeu d’obéissance, c’est se soumettre librement et de bon coeur à une règle commune, à des projets communautaires, c’est accueillir le charisme de la communauté qui doit inspirer son agir.«Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j’ai mis mon bon vouloir; écoutez-le» (Mc 9, 7).«Qui vous écoute m’écoute, qui vous rejette me rejette et qui me rejette, rejette Celui qui m’a envoyé» (Le 10, 16).«Ma nourriture est de faire la volonté de Celui qui m’a envoyé et d’accomplir son oeuvre» (Jn 4, 34).«Le Christ, pendant les jours de sa vie mortelle, a présenté, avec un grand cri et dans les larmes, sa prière et sa supplication à Dieu qui pouvait le sauver de la mort; et, parce qu’il s’est soumis en tout, il a été exaucé.Bien qu’il soit le Fils, il a pourtant appris l’obéissance par les souffrances de sa passion; et, ainsi conduit à sa perfection, il est devenu pour tous ceux qui lui obéissent la cause du salut éternel» (He 5, 7-9).Si l’obéissance favorise parfois le désengagement ou l’infantilisme, l’obéissance théologale demande l’autonomie, l’indépendance qui vient d’une certaine maturité, pour être plus librement dépendant de Dieu.La «dépendance théologale» appelle la communion, la fraternité.Je suis étonné de constater comme le langage du décret Perfectae Caritatis a vieilli tout en disant la vérité.Il dit, au numéro 14, que, par la profession d’obéissance, «les religieux font l’offrande totale de leur propre volonté, comme un sacrifice d’eux-mêmes à Dieu.que les religieux doivent se soumettre avec révérence et humilité à leur supérieur.» Le décret identifie encore les religieux comme étant des «subordonnés», des «sujets».Le langage est plus moderne, plus contemporain dans le document La vie fraternelle en communauté.Il est écrit au numéro 44, que l’obéissance «demande qu’on porte un clair regard de foi sur les supérieurs.; en communion avec eux, on accomplit la volonté divine, la seule qui peut apporter le salut».Que l’on prenne le langage que l’on voudra, qu’il soit d’hier ou d’aujourd’hui, la volonté de Dieu se manifeste tôt ou tard par un être humain qui a un nom, un visage, une histoire personnelle.On a pour mission de chercher avec le supérieur, la volonté de Dieu.Comme tous les religieux, le supérieur se doit d’être attentif à l’Esprit pour être un guide qui éclaire au nom de Dieu.On y croit, à l’incarnation, ou on n’y croit pas! Faire voeu d’obéissance veut dire entrer de tout son coeur dans les projets d’une communauté qui a un charisme propre et se mettre au service de la communauté en faisant la volonté de Dieu qui lui sera traduite 246 par un supérieur.C’est la meilleure façon de répondre à l’appel du Seigneur qui me convoque à devenir un serviteur dans l’Église.Le mystère, au sens patristique et biblique, est une intervention de Dieu dans l’histoire.C’est dans la foi que nous affirmons la présence active de Dieu dans l’humain qui devient voie d’accès au divin.«C’est au nom du Christ que nous sommes en ambassade, et par nous, c’est Dieu lui-même qui, en fait, nous adresse un appel.» (2 Co 5, 20).En ce sens, la communauté est mystère, l’autorité légitimement élue dans une congrégation est mystère, signe et sacrement de salut.Voilà pourquoi l’obéissance à un supérieur fait partie du plan de Dieu et nous situe au coeur de l’Incarnation»3 S’il est difficile d’obéir, il n’est pas moins facile d’assurer le service d’autorité.Si le supérieur tient la place de Dieu, il doit se mettre en état de transmettre le mieux possible la volonté de Dieu en s’y conformant.Tenir la place de Dieu, c’est d’abord et avant tout transmettre le témoignage de l’amour que Dieu a pour chaque religieux, pour chaque religieuse créés à son image et à sa ressemblance, et dont l’histoire personnelle et communautaire est sacrée.L’autorité s’exerce pour les frères, pour les soeurs et non sur eux.C’est une autorité fraternelle, pleine de cordialité, de simplicité qui s’exerce dans le plus grand respect des personnes.C’est au supérieur de promouvoir en chacune des personnes une soumission libre et amoureuse.Le supérieur, en effet, doit faciliter l’adhésion en amenant le frère ou la soeur à se soumettre volontiers tout en suscitant la participation.Le religieux est appelé à une obéissance active et responsable.Si l’obéissance fait partie du mystère de l’Église, elle n’est donc pas le fruit d’un compromis entre la volonté du supérieur et celle du religieux.On ne peut commander d’obéir sans référence à la mission confiée par l’Église à la Congrégation.L’obéissance du religieux est en continuité avec l’obéissance de Jésus pour sauver le monde.C’est pourquoi, tout ce qui dans l’exercice de l’autorité ou dans celui de l’obéissance relève d’un compromis, d’une solution diplomatique, d’une pression ou de tout autre type de combinaison humaine, trahit l’inspiration fondamentale de 3 Cardinal Robert Coffy, dans Documentation catholique, sept.1995, no 2122, p.775.247 l’obéissance religieuse qui est de s’accorder avec la mission de Jésus et de l’actualiser dans le temps, même si cet engagement est onéreux,4 L’obéissance est au service de la communion fraternelle vécue en communauté.Elle permet d’éviter la dispersion, les initiatives échevelées et la compétition.«L’obéissance lie et unit les différentes volontés dans une même communauté fraternelle chargée d’une mission spécifique à accomplir dans l’Église».Lorsque cette union des volontés se brise, lorsque des religieux refusent cette convocation à vivre en frères, ensemble, l’éclatement de la vie fraternelle met en cause la crédibilité d’une communauté locale et contredit le commandement nouveau de Jésus : «Aimez-vous les uns les autres, c’est à ce signe que l’on vous reconnaîtra pour être mes disciples».À la lumière de ce qui est dit, obéir veut aussi dire, ne pas accepter trop rapidement, trop aveuglément, trop naïvement ce qui est proposé par le supérieur.Obéir veut encore dire, dans certains cas, résister, hésiter, questionner, évaluer, douter même des propositions faites par le supérieur.Obéir veut parfois dire refuser clairement, franchement, sagement, la proposition du supérieur, après un bon discernement qui se vit toujours dans la prière avec un accompagnateur éclairé, pour éviter l’illusion, la recherche de ses intérêts et de la facilité.Il est normal que l’obéissance, comme celle d’Abraham, de tous les prophètes, de Marie, des saints et des saintes de l’Église, conduise un jour ou l’autre à la croix.Il est normal que le discernement conduise souvent au déchirement, au crucifiement, parce que je suis le seul, en conscience, à décider avec Dieu, malgré la présence fraternelle de tous ceux et celles qui ont été consultés.Le religieux est seul, en conscience, à dire oui à Dieu à travers le refus et l’acceptation de la proposition faite par le supérieur.Une seule question, en définitive, doit éclairer, guider, soutenir le discernement: «Quelle est la volonté de Dieu?» En d’autres mots : «Qu’est-ce que Dieu veut que je fasse?Qu’est-ce que Dieu veut que je devienne à travers le oui ou le non que je donne à la proposition du supérieur?» C’est avec le supérieur que le religieux cherche la volonté 4 Directives sur la formation dans les instituts religieux, 2 février 1990.248 de Dieu.Même s’il y a refus dans tel ou tel contexte, le religieux avance quand même sous le signe de l’obéissance.Il n’est pas facile de vivre une telle démarche à la lumière de l’Esprit Saint.Mais la décision est libératrice et pour celui qui propose ou commande et pour celui qui obéit.L’Esprit souffle où il veut.Il inspire non seulement celui qui a autorité, mais aussi celui qui obéit.N’est-il pas la source qui, en inspirant les différences et les diversités, nourrit en même temps l’unité dans la communion?La communion fraternelle, si elle est saine et sans confusion, si elle est le fruit de l’Esprit, n’abolit jamais les distinctions, les différences et les diversités.Elle les fait au contraire naître et surgir.«Unique est l’Esprit qui distribue les dons variés pour le bien de l’Église, à la mesure de ses richesses et des exigences des services».(Lumen Gentium, n° 7) Les différences dans la communion manifestent plus clairement l’unité.Bien sûr que l’obéissance religieuse suppose une mort à soi-même, à sa volonté propre.Elle n’en est pas moins libre.Elle est un signe, pour les autres membres du peuple de Dieu, de la valeur absolue de la volonté amoureuse de Dieu; elle est adhésion aux médiations que Dieu a voulues pour que sa volonté soit connue et faite.L’obéissance est, de toute manière, volonté de risquer sa vie pour Dieu, dans la recherche et l’accomplissement de sa volonté à Lui.Concluons.Il ne faut jamais oublier que les conseils évangéliques ont une dimension pascale.Il suppose une identification au Christ, donc à sa mort et à sa résurrection.C’est là que l’on accueille la paix du coeur comme un don de Dieu.Cette paix, nous dit Jésus, Je la donne en abondance.mais pas comme le monde la donne.Le 29 juin 1990, Jean-Paul Il affirme encore dans sa Lettre apostolique aux religieux et aux religieuses d’Amérique latine, à l’occasion du Ve centenaire de l’évangélisation du nouveau monde, à propos des trois voeux : que la croissance et la maturité dans la pratique de l’un rendent les autres plus féconds.Et, au contraire, le manque de fidélité à l’un d’eux met en danger la solidité et l’authenticité des autres.En vérité, il n’est pas authentiquement pauvre selon le modèle et la mesure du Christ, celui qui ne vit pas pleinement la chasteté et l’obéissance; il n’a pas le coeur pur celui qui ne pratique pas la pauvreté et ne vit pas avec joie l’obéissance volontaire.Il n’est pas obéissant au dessein du Père et aux exigences du Roi celui qui n’embrasse pas d’un coeur pur et sans partage, le détachement des choses terrestres.249 L’avenir, dit Mgr Jacques Berthelet, est dans l’approfondissement du voeu de pauvreté comme libération pour le partage; notre voeu de pauvreté n’a de sens qu’en tant que libération pour Dieu et pour les pauvres.L’avenir est dans l’approfondissement du voeu de chasteté comme libération pour une présence aux autres.L’avenir est dans l’approfondissement du voeu d’obéissance comme chemin de liberté.René Pageau, C.S.V.Presbytère des Iles 199, ch.de la Traverse St-Ignace-de-Loyola, Québec J0K2P0 250 iMrnd adlm an salon JmâmJM Livret des célébrations et cassette de musique instrumentale par le compositeur et organiste Jean-François Gauthier destinée à être utilisée lors des deux liturgies d’adieu publiées dans l’Église de Montréal (27 juin 1996, pp.854-864) * * * * le Service de pastorale liturgique du diocèse de Montréal 2000, rue Sherbrooke Ouest Montréal, Qc, H3H 1G4 Tél.: 925-4300, poste 254 Coût : 11.40 $ (poste et manutention en sus) 251 Un monument aux femmes qui consacrent leur vie à l’instruction et à l’éducation depuis 1639 JA ïoccasion du 325c anniversaire de la mort de
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