La vie des communautés religieuses /, 1 mai 1994, Mai-Juin
mam mai-juin 1994 SSili ' " " fH " SHI?g»! W "* ^ fiisiiii La vie des communautés religieuses Directeur : Laurent Boisvert, o.f.m.Comité de rédaction : René Bacon, o.f.m.René Baril, o.f.m.Pierre Bisaillon, o.f.m.Laurent Boisvert, o.f.m.Secrétariat ; Yvette Viau, s.s.a.Rédaction et administration : La vie des communautés religieuses 5750 boulevard Rosemont Montréal, Canada H1T2H2 Tél.: 259-6911 Envoi de publication Enregistrement n° 0828 Composition : PLB Graphique Impression : L’Éclaireur Ltée La revue paraît cinq fois par an Abonnement : de surface : 13,00 $ (70FF) (435 FB) par avion : 17,00 $ (98 FF) (595 FB) de soutien : 20,00$ Sommaire Vol.52 - mai-juin 1994 Anne Munley, i.h.m., Défis du nouveau paradigme de la vie religieuse 131-153 Denise Plouffe, s.s.c.j., Dieu présent en tout et partout 154-166 Après quelques considérations préliminaires, l’A.met en relief six défis posés par le modèle de la vie religieuse en train d’émerger.Elle considère ensuite les principaux changements relatifs aux ministères des religieuses.Enfin elle dégage quatre fils de continuité qui relient les religieuses à leur riche patrimoine.«L’amour de ce que nous ne verrons jamais doit nous faire vivre.» Dieu vient vers la personne et sa présence éveille en elle le désir de le connaître.Mais ce désir a besoin d’être purifié; voilà pourquoi Dieu se fait discret, humble, presque absent.En troisième lieu, la présence divine unifie le désir de la personne qui le cherche.Et cette présence demeure, pour chaque être humain, unique et imprévisible.129 Jacques Lewis, s.j., Notre Dieu veut vivre avec nous 167-182 Fernand Langlais, o.f.m., La mort à laquelle je ne pensais pas 183-189 Dieu tient à être avec nous, à partager notre route, à vivre notre vie.Il est notre compagnon par excellence, Lui dont la droite nous saisit et la main nous conduit.À nous de correspondre à cette présence attentive en gardant le Seigneur devant nous sans relâche.Nous sommes son Peuple, il est notre Dieu, un Dieu qui trouve ses délices parmi nous.L’A.avait vu la mort sur le visage et dans le coeur des autres.Mais un jour elle s’est présentée à lui et elle a bouleversé sa vie.Il nous dit comment l’accident est arrivé, quelles réflexions il a suscitées, comment il l’a forcé à ré-évaluer sa vie.Une évidence: Dieu s’est fait très proche durant cette période difficile.130 Défis du nouveau paradigme de la vie religieuse* Anne Munley, i.h.m.** Depuis quelques années, j’ai vécu de merveilleuses rencontres qui m’ont permis de réfléchir sur le maintenant et Y avenir de la vie religieuse, soit avec des laïques ou avec des religieuses ou des religieux des États-Unis ou de différentes parties du monde qui ont grandement à coeur la vie religieuse et son orientation future.Ces expériences me remplissent d’espoir.D’habitude, on me demande de décrire la situation actuelle de la vie religieuse et les besoins pressants de la société.Souvent cela veut dire jeter un regard sur des réalités difficiles et plutôt troublantes.En travaillant avec ces groupes, j’en suis venue à réaliser que, malgré la conscience aiguë de la pauvreté collective attribuable à la diminution des effectifs, à la moyenne d’âge élevée, au petit nombre de jeunes ou de nouveaux membres, et aux exigences croissantes en ressources humaines et financières, les religieuses et religieux américains persistent dans leur désir de répondre aux besoins urgents d’une société et d’un monde caractérisés par le taux rapide du changement.Dans une période de changement et de décroissance, il y a tout ce qu’il faut pour croire au refus conscient des instituts religieux de se replier sur eux-mêmes.Une telle prise de position a sa source dans l’espérance.* Conférence donnée aux membres de la Conférence générale de la Congrégation de Notre-Dame à Ridgefield, Connecticut, U.S.A., le 16 juin 1993.- Traduite de l’américain par Lise Barbeau, S.C.S.L.**2300, Adams Avenue, Scranton, PA 18509, U.S.A.131 Plus j’avance dans mes recherches sur la vie religieuse, surtout dans l‘étude du rapport de la LCWR (Leadership Conférence Women Religious), et plus je découvre l’espérance sous-jacente à bon nombre de données.La lentille de l’analyse rationnelle n’est pas assez puissante pour percevoir l’espérance.Il faut les yeux du coeur pour percer un mystère.Pendant cette rencontre, en parcourant les Défis du nouveau paradigme de la vie religieuse et les résultats du Sondage de la LCWR sur les Ministères des Religieuses, nous ferions bien de garder à l’esprit la définition de l’espérance de Rubem Alves, auteur brésilien.Cette définition a une résonance poignante pour la vie religieuse à ce moment-ci de l’histoire : Qu’est-ce que l’espérance ?C’est le pressentiment que l’imaginaire est plus réel et que la réalité est moins réelle qu’elle ne paraît.C’est l’intuition que l’écrasante brutalité des faits qui opprime et réprime n’est pas le dernier mot.C’est la suspicion que la réalité est beaucoup plus complexe que le réalisme nous laisse croire ; que les frontières du possible ne sont pas déterminées par les limites de l’actuel, et que, de façon miraculeuse et imprévue, la vie prépare l’événement créateur qui ouvrira la voie à la liberté et à la résurrection.(Rubem Alves, Tomorrow’s Child, New York: Harper and Row, 1972, p.194).Ayant reconnu les réalités plus profondes qui touchent les coeurs et sont à l’origine des événements, arrêtons-nous brièvement à quelques considérations préliminaires qui serviront de contexte à la discussion des données.Considérations préliminaires Voir loin par opposition à préparer l’avenir.La première remarque consiste à faire la différence entre voir loin et préparer l’avenir.J’aime comparer des rencontres comme 132 celles d’aujourd’hui à de minuscules espaces de temps, à de petites cellules d’énergie qui permettent de voir loin.Voir loin veut dire s’engager consciemment à transformer l’idéologie en action basée sur les valeurs.Le présent et l’avenir ne sont pas des entités séparées, discontinues.Voir loin est une attitude qui intensifie la prise de conscience que le maintenant et [avenir 6e la vie religieuse sont liés dans un processus de devenir.Nous vivons déjà dans l’avenir.De plusieurs façons, l’avenir de la vie religieuse, comme le royaume de Dieu est à la fois maintenant et pas encore.La Vie religieuse considérée comme Mouvement social Deuxièmement, en tant que sociologue, il me paraît utile de décrire la vie religieuse comme un mouvement social.Dans le vaste contexte historique, la vie religieuse est, au sein de l’Église et de la Société, un mouvement dynamique orienté vers les valeurs qui ont leur origine dans une vision évangélique de «ce qui devrait être», exprimé et vécu selon divers charismes dans des circonstances concrètes de temps, d’histoire, de culture.Comme mouvement social, la vie religieuse est, dans un même temps, façonnée par les réalités sociales et ecclésiales et engagée à façonner ces mêmes réalités.Ces dernières années, j’ai beaucoup réfléchi sur les changements de paradigmes dans la société et dans la vie religieuse et sur les conclusions tirées du sondage de la LCWR : ce faisant, l’image d’une tapisserie, oeuvre de l’Esprit, a captivé mon imagination.Au sens poétique, la vie religieuse est une tapisserie dynamique, formée de panneaux variés tissés tout au long de l’histoire pour répondre à des besoins ou à des défis.L’immense tapisserie de la vie religieuse est encore sur le métier.Sa beauté vient en grande partie de la diversité des charismes qui ajoutent de nouveaux dessins de vie et de ministère à la grande oeuvre d’art qu’est la vie religieuse.Les Congrégations religieuses, telle la Congrégation de Notre-Dame, sont les organisations d’un mouvement social dont les structures sont destinées à faciliter la mise en oeuvre de.133 valeurs et de buts communs.Ce sont les structures sociales qui servent à convertir une idéologie en action.Comme les mouvements sociaux, les organisations d’un mouvement social sont, de par leur nature, dynamiques plutôt que statiques.Selon l’image du tissage, il y a eu et il y aura des changements dans les motifs, les textures et la couleur des fils utilisés dans la tapisserie de la Congrégation de Notre Dame.La fonction de la vie religieuse : liminalité 1 prophétique Troisième préliminaire: au cours de l’histoire, la vie religieuse a, selon les cultures où elle fleurit, des fonctions et des buts différents: la personnalisation de l’identité liminale.Être liminal, c’est être au seuil, c’est-à-dire, au lieu d’entrée et de sortie.Chaque société crée des groupes liminaux pour concrétiser ses valeurs essentielles et refléter pour ses membres, les tensions qui existent entre, d’une part, «ce qui est» et, d’autre part, l’idéal et la vision de «ce qui devrait être».Les organisations et les groupes liminaux aident la société à clarifier ses valeurs et à changer ses structures.Ils peuvent en être les initiateurs ou des agents efficaces des changements de valeurs.Ces groupes sont à la fois aux frontières et au coeur de la société.Voilà pourquoi les groupes liminaux sont prophétiques.Ils sont appelés à jouer le rôle de prophète auquel Walter Brueggemann fait si clairement allusion dans son livre, The Prophetic Imagination-, mais, ils sont appelés, d’abord, à lire les signes des temps, à dénoncer les scandales de la société, sans que le peuple s’anémie.Les groupes liminaux sont appelés à promouvoir l’espérance, à inspirer la passion du possible, à s’adresser aux questions spirituelles profondes du moment et à faciliter le mouvement vers une autre vision.1.Liminalité : en français, comme en anglais d’ailleurs, le substantif est un néologisme que nous avons employé à dessein dans ce texte pour mieux rendre la pensée de l’auteur.Note de la traductrice.134 La liminalité prophétique est au coeur de la vie religieuse et des congrégations religieuses qui font partie des organisations du mouvement social.La liminalité prophétique exige concentration et souplesse, désir de poursuivre la vision sans trop de précisions, conversion personnelle continue et transformation organisationnelle.Les personnes et les groupes prophétiques sont prêts à franchir les distances qui existent entre le «ce qui est» et la vision du «ce qui devrait être» en elles-mêmes et dans la société.La vie religieuse et le changement de paradigme Un dernier préliminaire: l’hypothèse à l’origine des récentes études sur la vie religieuse américaine situant cette dernière au coeur d’un changement majeur de paradigme.Changer de paradigme c’est beaucoup plus que s’adapter; c’est entrer dans un processus de changement considérable.Dans le cas de la vie religieuse, changer de paradigme c’est entrer dans un processus de changement substantiel entraînant une nouvelle configuration de la place qu’occupe la vie religieuse dans la société et de sa signification pour une culture donnée.Les efforts sérieux pour exprimer les conceptions du nouveau paradigme sont une contribution importante à la vie religieuse.Il y a des parallèles évidents entre les « Éléments de transformation», de la LCWR/CMSM (Leadership Conference of Women Religious/Conference of Major Superiors of Men), les Projets d’avenir de la vie religieuse inclus dans « Composantes d’une Vision d’avenir» et les «Éléments d’une vision» glanés lors de rassemblements de Convergence.(Voir: Éléments du nouveau paradigme de la Vie religieuse.) Les éléments inclus dans ces listes révèlent que l’on est bien conscient, qu’à notre époque, l’appel à la vie religieuse est aussi un appel à développer une attitude contemplative de réceptivité, un appel à la liminalité prophétique, à la communauté inclusive, à la spiritualité globale et à l’interdépendance culturelle.Sous tous ces éléments on retrouve un appel à Y inclusion, à la participation et à ïinculturation.135 Il est important de se rappeler que ce sont les besoins profonds d’une époque qui poussent au changement de paradigmes.De bien des façons, les dernières décennies de ce siècle sont un moment de Kairos, un temps de choix signifiants.La plupart des religieux et des religieuses d’aujourd’hui se souviennent des changements considérables de Vatican II et des efforts qu’ils ont dû déployer pendant des années pour recréer l’image de la vie religieuse selon la vision du Concile.En même temps, nous, religieuses, comme tout le monde, nous luttons pour absorber l’impact des énormes changements sociaux des récentes années : la fin de la guerre froide, les nouvelles frontières géopolitiques, la réapparition de l’épuration ethnique dans différentes parties du monde, les changements économiques et politiques d’envergure, les changements démographiques et la crise économique mondiale pour ne rien dire des changements d’idéologie et de pouvoir aux Etats-Unis comme l’indique l’élection d’un Président américain issu de la génération Baby Boom.Présentement, la société américaine est fragmentée par une multitude de « péchés sociaux » qui ont besoin de rédemption : la faim, les sans-abri, la violence, les sans-loi, le nombre disproportionné de femmes, d’enfants de groupes minoritaires parmi les pauvres, l’irresponsabilité écologique, les irrégularités dans l’accès aux programmes éducatifs et médicaux, et un nombre grandissant de rejets sociaux : les enfants, les personnes âgées, les jeunes de race noire, les bébés qui ne voient pas le jour, les sidatiques, les femmes et les hommes réfugiés, les étrangers sans statut, les prisonniers, les mourants.Au coeur de ces problèmes, on retrouve le racisme systémique, le sexisme, le « classisme», y «âgisme», le militarisme.Ces temps sont remplis de possibilités prophétiques pour les religieux et les religieuses, pour les instituts religieux et pour les oeuvres parrainées par ces derniers.De nos jours, comme Marie Augusta Neal, SND de Namur l’exprime si bien, l’analyse sociale est nécessaire pour discerner les réponses prophétiques appropriées aux circonstances concrètes de la société qui crie son besoin de vérité, de justice, de transformation et de guérison.De telles tâches sont, à la fois, 136 au coeur de la mission de l’Église et au coeur de la mission des instituts religieux.Six défis Threads for the Loom, (Des Fils pour le Métier), met en relief six défis posés par le paradigme de la vie religieuse en train d’émerger.L’interdépendance prophétique D’abord le nouveau paradigme requiert des religieuses, des instituts religieux et des oeuvres parrainées par ces derniers, qu’ils relèvent le défi de modeler leurs engagements sur l’interdépendance prophétique.L’interdépendance prophétique consiste à remettre de l’ordre dans les priorités en tenant compte du bien commun.Aujourd’hui, cela exige une vision globale du monde qui comprend tous les peuples de la terre ainsi que la planète.Sous ce défi se cache la tension humaine fondamentale entre l’individualisme centré sur soi et le collectivisme répressif.Cela fait partie de l’éternel combat entre l’amour et l’égoïsme.Un tel égoïsme peut être individuel aussi bien que collectif.Dans un essai, « Le pouvoir et les sans-pouvoir», Vaclav Havel parle de «vivre dans le mensonge» et de «vivre dans la vérité».Ces expressions sont utiles pour comprendre la question du bien de l’individu et du bien commun.L’individualisme acharné et le collectivisme répressif sont deux façons de « vivre dans le mensonge».Le changement structurel a lieu quand des groupes ou des individus refusent de vivre dans le mensonge et choisissent plutôt de vivre dans la vérité.De nos jours, «vivre dans la vérité» signifie avoir un sens profond de la responsabilité collective, né de la conviction qu’il est possible de créer une nouvelle réalité.Cela signifie avoir une vision du monde fondée sur les relations.Ce qui se passe dans son petit monde de tous les jours doit être considéré en relation avec, d’une 137 part, ce qui se passe dans le monde dont les structures sont beaucoup plus vastes et, d’autre part, avec les intérêts de ceux qui, autrement, seraient distants et sans nom.L’interdépendance prophétique est transformationnelle.Elle exige l’équilibre approprié entre les droits et les besoins de «l’un» et de «la collectivité».Quand, dans les sociétés, les relations sont mal ordonnées une révolution existentielle est requise.Havel décrit une telle révolution comme: «un renouvellement radical de la façon dont les êtres humains sont en relation avec l’ordre humain.Une nouvelle expérience de l’être, un enracinement dans l’univers renouvelé, une nouvelle compréhension du sens des hautes responsabilités, la découverte d’une nouvelle relation intérieure aux autres et à la communauté humaine.» Pour Havel, «la réhabilitation des valeurs telles la confiance, l’ouverture, la responsabilité, la solidarité et l’amour» se situe au coeur de la question.(Jan Vladislav (ed.) Vaclav Havel or Living in the Truth, 1987, p.117).Je vous invite à réfléchir un moment sur les exemples de «péchés sociaux» mentionnés plus tôt et à imaginer ce que serait notre monde si les valeurs telles la confiance, l’ouverture, la responsabilité, la solidarité et l’amour étaient à l’origine des décisions économiques et politiques.Vivre la vérité de l’interdépendance prophétique c’est se sensibiliser les uns les autres aux conséquences désastreuses des relations stagnantes basées sur l’esprit de domination et de subordination.L’interdépendance prophétique est enracinée dans une vue circulaire plutôt que dans une vue linéaire du monde.Elle se caractérise par des modes d’interaction marqués au sceau de la coopération, de la collégialité et de la collaboration.S’engager à vivre l’interdépendance prophétique voilà le levier qui peut aider les instituts religieux et les oeuvres parrainées par eux à s’attaquer au problème majeur de notre société, mis en relief par Robert Bellah et ses associés dans leur livre, The Good Society.Pour ces auteurs, le problème consiste à perdre l’habileté à cultiver une forme de vie partagée orientée vers la 138 dignité humaine et l’intégrité et à l’orienter plutôt vers l’acquisition pour soi et la consommation.Les instituts religieux peuvent exercer un rôle-clé en stimulant la prise de conscience de l’importance de questions telles: comment les décisions que nous prenons comme individus, comme communautés, comme fédérations, comme Église, comme société, affectent-elles la vie des autres, particulièrement celle des pauvres?L’ouverture au changement et l’acceptation de se laisser changer Le deuxième défi que pose le nouveau paradigme de la vie religieuse est l’ouverture au changement et Y acceptation de se laisser changer.Il est important pour nous de réaliser que nous vivons dans une période caractérisée par un taux de changement excessivement rapide.Le changement est une constante de l’expérience contemporaine.Il y a changement quand l’expérience amène à voir avec «des yeux neufs».Et l’on voit avec des yeux neufs seulement lorsque l’on est assez souple pour entrer dans le monde d’autrui et réagir avec sa tête aussi bien qu’avec son coeur.Il n’y a pas de substitut à l’expérience directe des cultures et des peuples qui ne nous sont pas vraiment familiers.L’expérience est un aspect fondamental du processus éducationnel.L’expérience influe sur les attitudes; les attitudes influent sur la conduite.De nos jours, l’ouverture au changement comprend l’empressement à devenir soi-même et à aider les autres à devenir des personnes qui soient à l’écoute des milieux sociaux et culturels différents des leurs et qui soient prêtes à se laisser transformer par ces situations.Se mettre dans la position d’apprenti signifie que l’on oublie que ses propres façons de voir et de faire les choses ne sont pas nécessairement les meilleures.Ce qui n’est pas facile, surtout si l’on a « bien réussi » jusqu’à présent.Les questions que posent le défi d’ouverture au changement sont les suivantes: Combien de fois, dans notre travail apos- 139 tolique nous attendons-nous à ce que les autres deviennent comme nous?Qui peut nous instruire ou nous évangéliser?Nous plaçons-nous souvent dans des situations où nous pouvons apprendre à travers les yeux, les oreilles, l’intelligence et le coeur d’une autre personne, et est-ce que nous facilitons la tâche à d’autres personnes afin qu’elles fassent la même expérience?Comment cela nous transformerait-il ?L’inculturation Un troisième défi du nouveau paradigme, le plus grand de tous, peut-être, est le défi de l’inculturation.L’inculturation est un terme théologique utilisé pour décrire les liens réciproques entre la foi et la culture.La foi se vit dans une culture et la culture doit s’imbiber de foi.Nous vivons à une époque idéale pour l’inculturation, pour découvrir la Parole de Dieu, les semences de foi qui sont déjà à l’oeuvre dans les différentes cultures.Comme religieuses, ce n’est pas pour proclamer la Bonne nouvelle que nous accomplissons nos tâches apostoliques, mais pour rencontrer la Parole.Pour que la vie chrétienne pénètre une culture ou des cultures, la liminalité prophétique reflétant l’incarnation authentique des valeurs évangéliques est requise.Depuis un certain temps, les États-Unis acceptent sans trop réfléchir le mythe du « melting-pot».Le « melting-pot» est une chose qui n’existe pas dans la réalité.Dans l’apostolat comme dans la communauté, il est important de réaliser que l’esprit humain résiste à l’homogénéisation.Ce monde, cette hémisphère, et ce pays recèlent une mosaïque de cultures, chacune étant dotée de bonté et de beauté ; chacune portant en elle les éléments de sa propre destruction.Le théologien, Virgil Elizondo s’exprime ainsi: «Toute culture a besoin de rédemption.» Le défi de l’inculturation exige que nous affrontions les défigurations présentes dans chaque culture, y compris dans la nôtre.La mission de Jésus et la mission de l’Église se situent à l’intérieur de l’histoire de l’humanité et de la culture.La chrétienté n’est pas un 140 immense melting-pot ; au contraire, elle doit s’exprimer à travers une variété de cultures.Voilà une réalité qui offre un défi aussi imposant pour le Canada, pour le Japon que pour les États-Unis.L’inculturation est un processus complexe.Toutes les influences culturelles à l’oeuvre dans l’histoire personnelle d’un individu doivent être confrontées aux valeurs évangéliques : patrimoine ethnique, social, religieux, valeurs dominantes de la société et de la culture du Premier Monde, les sous-cultures dont nous faisons partie depuis notre entrée en religion, les cultures du groupe ou de la situation globale dans lesquelles nous vivons et nous oeuvrons.En langage simple, inculturation signifie la réalité globale d’un peuple, sa situation sociale, économique, politique et culturelle ; c’est le contexte même où la vie et les enseignements de Jésus doivent être à l’oeuvre, le contexte dans lequel il nous faut concentrer nos efforts.Voilà ce que la lettre pastorale des Évêques américains sur l’économie et la paix essaie de dire.La foi doit s’incarner dans les formes culturelles.Le défi de l’inculturation est intrinsèque à la mission de la vie religieuse apostolique.Dans un monde et dans une société aux cultures pluri-formes, exercer un ministère au nom de la mission de Jésus exige beaucoup plus que la tolérance des différences ; cela exige sensibilité, respect et révérence pour la diversité culturelle.Cela requiert aussi l’intégrité évangélique et la fidélité.Le défi de l’inculturation soulève des questions très importantes: Dans les circonstances ordinaires de la vie quotidienne, jusqu’à quel point sommes-nous conscientes que l’appel à devenir disciple de Jésus est un appel à l’inculturation ?Jusqu’où suis-je prête à aller pour permettre à la foi de s’incarner dans les formes culturelles ?(Voir Avery Dulles, « John Paul II and the New Evangelization», America, février 1992).Le multiculturalisme Le quatrième défi du nouveau paradigme dont parle « Threads for the Loom » est le défi du multiculturalisme.141 L’ampleur de ce défi pour la société américaine aussi bien que pour la vie religieuse est extraordinaire.L’analyse de la démographie américaine pour la période s’étendant de 1980 à 1990 indique que les différents groupes ethniques ont augmenté à des rythmes variés pendant la dernière décennie.Tandis que la population de race blanche, sans les Hispano-américains a augmenté de 9,8%, la population de race noire a augmenté de 13,2%, celle des Autochtones de 37,9%, celle des Asiatiques de 107,8%, et celle des Hispano-américains de toutes couleurs, de 53,6%.(Hodgkinson, «A Demographic Look at Tomorrow», 1992.) En l’an 2000, les États-Unis auront approximativement un nombre égal d’habitants de race noire et d’Hispano-américains, les Asiatiques auront doublé leur population, soit 14 millions et il y aura environ trois millions d’Autochtones.Concernant l’augmentation du nombre de jeunes, des projections pour l’an 2010 dans quatre états: la Californie, le Texas, la Floride et New York, permettent d’affirmer qu’un tiers des jeunes habiteront ces états et que plus de la moitié de ces populations de jeunes feront partie des «minorités».(Hodgkinson, « Independent Higher Education in a Nation of Nations», 1993).De telles données ont d’immenses répercussions non seulement pour l’apostolat, mais aussi pour la composition des instituts religieux.Actuellement, dans les instituts religieux, 96% des membres sont de race blanche (Munley, 1992; Neal, 1991 ; Nygren and Ukeritis, 1992).Cette réalité nous amène à poser des questions importantes: Pourquoi y a-t-il si peu de Noires, d’Autochtones, d’Asiatiques ou d’Hispano-américaines dans les congrégations religieuses américaines?Les religieuses américaines et leurs collègues de travail sont-elles prêtes à changer ou à se laisser changer en accueillant des personnes de différentes races et cultures?Aujourd’hui, le défi du multiculturalisme nous pousse à reconnaître en toute honnêteté nos préjugés ethnocentriques et racistes et exige une volonté bien arrêtée de changer et de nous laisser transformer.142 Dans une société multiraciale et multiculturelle, le défi du multiculturalisme va beaucoup plus loin que le simple fait de se sentir à l’aise dans le pluralisme culturel.Cela veut dire développer la capacité de bien fonctionner dans deux ou plusieurs cultures différentes.Cela veut dire s’approprier sa propre identité culturelle, la chérir et la vivre tout en développant la capacité d’adopter éventuellement une autre culture.Très concrètement, le multiculturalisme exige la volonté de s’initier, à l’aide d’expériences, aux joies et aux luttes de d’autres peuples et, dans certaines circonstances, de parler couramment des langues autres que la sienne.La culture donne accès aux systèmes de valeurs des peuples.Plus on développe sa capacité d’apprécier la culture et la diversité culturelle des peuples, plus on est capable de participer à la construction d’îlots de confiance et de compréhension.Le nouveau paradigme de la vie religieuse est orienté vers le développement de l’interdépendance entre les peuples et les diverses cultures.Dans un milieu social donné où les affrontements culturels font la manchette, les personnes, les groupes et les institutions, qui voit le multiculturalisme à l’oeuvre, en font eux-mêmes l’expérience et le célèbrent, sont prophétiques.De nos jours, une compréhension renouvelée du facteur culturel comme élément formateur de l’identité des individus, de leurs valeurs, de leurs croyances et de leur conduite est essentielle pour vivre dans la vérité, c’est-à-dire, reconnaître la dignité fondamentale de tout être humain.Le changement de paradigme dans la vie religieuse nécessite un changement de paradigme dans nos mentalités au sujet du facteur culturel.Une attitude contemplative de réceptivité envers les formes culturelles telles le symbole, le mythe, la légende, les sagas et les rituels est le minimum nécessaire pour développer une tournure d’esprit qui voit dans le facteur culturel un pont plutôt qu’une barrière.Le langage et le partage de la foi sont des véhicules essentiels pour construire des ponts entre les cultures.En embrassant le défi du multiculturalisme, les religieuses peuvent jouer un rôle-clé en donnant de la culture une image nouvelle : être pont plutôt que barrière.143 Franchir les frontières Un cinquième défi du nouveau paradigme consiste à franchir les frontières.L’expression, telle que je l’utilise ici, fait référence à la volonté de prendre des risques et de briser les frontières plutôt que de travailler à maintenir l’identité commune.En relation avec le paradigme de la vie religieuse en train d’émerger, franchir les frontières peut signifier aller aux limites de sa propre culture pour la comparer avec la vie et les enseignements de Jésus.Cela peut aussi vouloir dire créer ensemble une oeuvre totalement nouvelle pour répondre à des besoins urgents.Cela peut vouloir dire aller vivre dans une autre culture comme «invitée» et en «étrangère », et risquer ainsi de faire l’expérience de sa propre vulnérabilité.Cela peut vouloir dire, selon les inspirations de l’Esprit, vivre radicalement l’Évangile ; on peut résister à ce désir profond parce que cela voudra dire abandonner le connu, la sécurité, la réussite.Franchir les frontières est un défi qui permet de centrer l’attention sur une question essentielle pour les religieuses de nos jours: Jusqu’où va notre volonté personnelle et notre détermination de groupe de faire l’expérience de notre vulnérabilité pour favoriser notre accord total avec Dieu en toutes choses et en toutes personnes?Pour les personnes de foi, la vulnérabilité est un puissant paradoxe.C’est souvent dans la pauvreté de la faiblesse que les personnes de foi expérimentent le pouvoir de la grâce.Le vingt-et-unième siècle nous donnera l’occasion de relever le défi des frontières que nous avons érigées nous-mêmes et celles que d’autres ont créées.Vivre dans une attitude contemplative d’ouverture Un dernier défi du nouveau paradigme mentionné dans « Threads for the Loom», est le défi de vivre dans une attitude contemplative d’ouverture.Dans les moments de grands changements, la nourriture spirituelle, l’enracinement dans la Parole, le partage de la foi, la prière personnelle et communautaire sont d’une nécessité absolue.Une attitude contemplative de récepti- 144 vité est essentielle à la liminalité prophétique.Selon Anthony de Mello, S.J.: « Le désert est la fournaise où se forgent l’apôtre et le prophète» (Contact with God, p.16).La prière et la contemplation sont des énergies qui transforment les services en ministères.Thomas Merton avait saisi le lien essentiel entre action et contemplation : « C’est la marque des vrais mystiques que, une fois initiés aux mystères de la voie uni-tive, ils sont poussés d’une certaine façon à servir l’humanité», écrivait-il.(Chittister, « Womenstrength», p.51).La définition de la contemplation que donne Merton est très pertinente au paradigme qui émerge en ce moment : « La contemplation est la conscience aiguë de l’interdépendance de toutes choses.» Par la contemplation, on apprend à voir avec les yeux de Dieu.Comme le fait remarquer Joan Chittister, OSB, la contemplation est « la capacité de voir le monde entier au lieu de ne voir qu’une partie du monde.» (Chittister, op.cit., p.57) Elle éveille «au réel qui se trouve dans tout le réel.» Elle remplit le coeur humain de révérence et le rend conscient du sacré dans tout ce qui est.L’époque que nous traversons a besoin d’être transformée par la manifestation de la dimension contemplative du ministère qui découle d’une spiritualité intégrale, d’interdépendance, de non-violence, d’une spiritualité bien alimentée et de réciprocité.À une époque où la société tout comme la vie religieuse change de paradigme, les faims spirituelles sont grandes.De nos jours, comme par les temps passés, les instituts religieux et les oeuvres qu’ils soutiennent ont ce merveilleux potentiel de pouvoir créer des espaces sacrés pour l’expansion de mondes intérieurs trop limités.Le paradigme de la vie religieuse qui émerge en ce moment est une nouvelle occasion pour les religieuses de s’interpeller et d’interpeller les autres en se posant la question : Qu’est-ce qui se passe vraiment en nous, parmi nous et autour de nous ?Et comment devons-nous répondre ?145 Quand des personnes de foi posent cette question, le Dieu qui fait toutes choses nouvelles donne les réponses.Le nouveau paradigme de la vie religieuse et la liminalité prophétique qui s’en suit exigent de nous que nous nous posions constamment et courageusement ces questions et que nous y répondions constamment et courageusement.La vision est la chaîne, l’action est la trame dans la fabrication du tissu du nouveau paradigme de la vie religieuse dont on a tellement besoin de nos jours.Résultats-clés Je propose de considérer maintenant quelques-uns des résultats-clés du sondage de la LCWR.Ces résultats mettent en lumière les changements concernant les ministères des religieuses et les conceptions actuelles de la vie religieuse.En général, les résultats du sondage révèlent que les religieuses américaines sont déjà conscientes de vivre selon le nouveau paradigme de la vie religieuse.Les résultats présentent une richesse d’information sur la vie religieuse actuelle et future.Secteurs d’engagement Les résultats concernant les secteurs d’engagement où les Soeurs travaillent montrent que l’on prévoit une augmentation de l’implication de ces dernières dans les secteurs de la faim, du logement, du chômage, des garderies, du gardiennage et des centres d’accompagnement éducatif, des centres de jour pour adultes, des centres de ressourcement pour les femmes, l’enseignement de l’anglais comme langue seconde, l’écologie et la paix.Les quatre secteurs d’engagement où l’on prévoit la plus grande augmentation de 1991 à 1996 sont: les centres de ressourcement pour les femmes, l’écologie, les centres de jour pour adultes et le logement.146 Tendances concernant les ministères des religieuses Le sondage a permis d’identifier cinq tendances qui ont prévalu pendant la dernière décennie: l’éloignement des religieuses des oeuvres destinées aux enfants pour se mettre au service des adultes (81%); l’éloignement des oeuvres initiées par la congrégation pour aller vers les oeuvres extérieures à la congrégation (78%) ; l’éloignement des services destinés aux classes sociales aisées pour aller vers les pauvres (64%) ; l’éloignement des oeuvres institutionnalisées pour se diriger vers les oeuvres non institutionnalisées (63%) ; enfin l’éloignement des oeuvres d’Église pour aller vers les services qui ne sont pas parrainés par l’Église (63%).L’étude démontre également que 92% des Soeurs travaillant à temps plein ou à temps partiel oeuvrent actuellement dans des services soutenus par l’Église.Thèmes des directions concernant le travail apostolique des religieuses Les résultats concernant les groupes auprès desquels les religieuses oeuvrent, les groupes culturels, les secteurs d’engagement et les tendances sont fidèles aux thèmes principaux relevés lors de l’analyse du contenu des directions concernant le travail apostolique des religieuses.À l’échelle nationale, les cinq thèmes principaux des directions sont, par ordre décroissant, l’option préférentielle pour les pauvres et la solidarité avec eux (58%), les changements de structure (35%), oeuvrer avec les femmes et les habiliter à se prendre en mains (27%), collaboration (19%), travail auprès des enfants, des jeunes et des familles en détresse (17%).Nouveaux champs d’apostolat Concernant les nouveaux projets, l’étude révèle que, grâce à leurs expériences personnelles, les Soeurs jouent le rôle catalyseur le plus puissant dans l’identification des nouveaux ministères tandis que les influences de groupe, comme l’influence du 147 leadership de l’institut et des comités formés dans ce but, et l’influence des discernements collectifs, jouent un rôle inférieur.À la question leur demandant d’indiquer les champs d’apostolat que leurs fondateurs ou leurs fondatrices choisiraient de préférence aujourd’hui, 25% ou plus des répondantes ont cité des secteurs touchant les questions des femmes, et du logement, les sidatiques, des besoins éducationnels spécifiques (par ex.: les adultes, les enfants d’âge pré-maternel, l’accompagnement éducatif après la classe, les problèmes urbains des grandes villes, les minorités, les changements de structures ou les nouveaux modèles d’organisations destinées à venir en aide aux pauvres), les tâches concernant directement les enfants.Ces champs sont plus ou moins les mêmes que les besoins auxquels les répondantes tenteraient de répondre si elles étaient en mesure d’entreprendre un nouveau ministère.Lendemains de ces recherches Dans Threads for the Loom on retrouve en détail les résultats des Études de la LCWR sur le Ministère et la Planification.Aujourd’hui, je voudrais aller au-delà de ces détails et indiquer sommairement ce que ces résultats supposent concernant le panneau contemporain de la tapisserie de la vie religieuse, celui qui est encore sur le métier.En jetant un coup d’oeil sur l’expérience actuelle de la vie religieuse, nous percevons les fils de la continuité qui nous relient à un patrimoine merveilleusement riche.Tout au long de l’histoire de la vie religieuse, Dieu a suscité des coeurs généreux, désireux de fonder leur vie sur la fidélité à l’Évangile.Les résultats du sondage nous révèlent que notre époque ne fait pas exception.Au milieu de changements considérables qui affectent la société aussi bien que les instituts religieux, les religieuses américaines s’engagent obstinément à proclamer la Bonne Nouvelle par une vie centrée sur le désir profond de contribuer à rétrécir le fossé qui existe entre le « ce qui est» et la vision évangélique du « ce qui devrait être».Comme ce fut le cas dans le passé, les religieu- 148 ses américaines ont une grande fertilité d’imagination lorsqu’il s’agit d’inventer les moyens concrets de répondre aux besoins urgents de notre époque.Un deuxième fil continu mis en lumière par cette étude est la prise de conscience que la contemplation se situe au centre d’un style de vie qui met l’accent sur le dépassement de soi par amour.Tout comme les ancêtres, les religieuses contemporaines désirent s’ouvrir à Dieu présent dans les personnes, dans les événements et dans toute la création.À ce moment-ci de l’histoire de la vie religieuse comme par le passé, la liminalité prophétique ne peut exister sans la prière et sans une attitude contemplative de réceptivité.À côté des fils de la continuité, le panneau de tapisserie de la vie religieuse actuelle contient une multitude de fils que l’on pourrait bien appeler les fils du changement.Comme mouvement social qui se situe dans le temps, l’histoire et la culture, la vie religieuse est une réalité dynamique qui, à la fois, influence les circonstances dans lesquelles elle évolue et se laisse influencer par ces circonstances.Les résultats du sondage, les tendances apostoliques, les projections des effectifs des différents secteurs d’activités apostoliques sont des preuves suffisantes permettant d’affirmer que l’époque où les congrégations enseignantes ayant un grand nombre de Soeurs engagées dans les secteurs de l’éducation et de la santé est maintenant révolue.Mais tout en voyant venir la fin de cette époque, on voit simultanément poindre de nouvelles pousses de vie.Les religieuses répondent aux besoins actuels dans les services de l’éducation, de la santé, de l’aide sociale et de l’accompagnement spirituel d’une multitude de façons nouvelles.En même temps, des leaders laïques jouent un rôle-clé dans une variété de postes à l’intérieur d’instituts religieux ou d’institutions à caractère diocésain.Il y a des souffrances comme des joies dans les « petites morts» inévitables chaque fois que l’on doit abandonner l’ancien pour voir surgir le neuf.Le rapport de la LCWR indique que ces 149 « petites morts » vont probablement continuer, et dans certains cas, s’intensifier, car d’autres institutions religieuses devront être fermées, fusionnées ou vendues pour une multitude de raisons.Je considère les années pendant lesquelles j’ai participé intensément à la pastorale hospitalière et à la recherche auprès de personnes en phase terminale parmi les plus précieuses de ma vie.Souvent, à l’approche de la mort, ces personnes faisaient l’expérience d’un moment de répit pendant lequel elles ne souffraient plus et devenaient extraordinairement conscientes et capables de communiquer avec les personnes aimées.Très souvent, après le décès, les amis et les parents se rappelaient du cachet spécial de ces moments ; pour ces personnes, c’était le cadeau des agonisants.En terminant l’analyse de cette étude sur les ministères, je réalise qu’au crépuscule du paradigme actuel, il y a une occasion merveilleuse de recevoir «le cadeau des agonisants».Parmi les grâces de cette dernière étape de la vie on retrouve souvent la conscience aiguë de ce qui compte vraiment, la liberté spirituelle, la sagesse et l’intégrité.Le plus beau cadeau que le paradigme en voie de disparition pourrait peut-être faire au nouveau paradigme serait de nous apprendre à exprimer clairement les valeurs qui rendent la vie religieuse et le service du prochain irrésistibles.C’est là la tâche du prophète.Et où sont les prophètes en ces temps de changements de paradigmes dans la vie religieuse et dans la société?Ce sont, pour emprunter les paroles de Hildegarde de Bingen, ceux et celles «qui percent le mystère et voient avec les yeux de l’esprit.Lueurs dans les ténèbres, ils s’élèvent.Leur vie est clarté pénétrante.Ces personnes sont comme des bourgeons qui ne s’épanouiraient que sur des tiges dont les racines seraient inondées de lumière.» (Gabriele Uhllin, OS F.Meditations with Hildegard of Bingen, 1983, p.126) D’après le rapport de la LCWR, on peut dire que dans la vie religieuse américaine de notre époque, certains fils de défi s’entrecroisent avec des fils de continuité et avec les fils de changements.150 Le premier défi à relever: rétablir l’équilibre entre les fortes tendances qui poussent à l’individualisme et les priorités dans les projets apostoliques discernés par l’ensemble.Dans les instituts religieux dont les effectifs diminuent, une vision commune qui soit, à la fois, claire et irrésistible est essentielle.Des choix importants, souvent parmi plusieurs biens, devront être envisagés.Le discernement doit tenir compte de la dimension collective et de la dimension individuelle.À une époque où les changements sont de rigueur, les personnes tout comme les structures doivent être souples et sensibles aux besoins.L’interdépendance requiert une spiritualité mûrie, profondément enracinée dans la volonté d’agir au nom du bien commun.De nos jours, les religieuses ont l’occasion unique de créer dans leur congrégation un idéal de « responsabilité collective ».Le défi de la liminalité prophétique est un autre des fils invisibles du panneau de la tapisserie de la vie religieuse encore sur le métier.Notre époque a besoin de groupes liminaux, capables de refléter dans la société un style de vie où sont absents les « ismes» qui donnent une image déformée des relations, sapent la dignité de la vie et réduisent l’esprit humain.Les résultats du sondage de la LCWR contiennent des preuves solides de l’impact du sexisme sur la vie et le ministère des femmes.Embrasser le défi de la liminalité prophétique signifie identifier les causes systémiques du sexisme ainsi que celles du classisme, du racisme et du militarisme et s’attaquer à ces causes.Le troisième fil du changement se rapporte au leadership des instituts religieux.Le nouveau paradigme de la vie religieuse, tout comme le royaume de Dieu, est, à la fois, maintenant et pas encore.De nos jours, un aspect important du rôle des leaders consiste à savoir gérer les changements.Les membres des instituts religieux sont actuellement à cheval sur deux paradigmes.Le leadership porte la responsabilité de faire avancer la vision commune de l’institut.À une époque de transformation, le leadership est, en un sens, à «l’avant-poste».Les leaders sont des personnes de transition, des agents de changement, qui ont l’habileté de 151 fusionner le passé et le présent tout en se tenant au seuil de l’avenir.Le quatrième fil de défi qui ressort des deux études consiste à passer de la théorie de la collaboration à la pratique.Parmi les conclusions tirées de l’étude sur le Ministère, l’une des plus significatives est sans doute le rappel que les valeurs et les oeuvres communes sont des facteurs fondamentaux de collaboration.Les cinq années à venir sont cruciales pour développer de nouveaux modèles de parrainage et pour construire ou renforcer les infrastructures qui ouvriront les portes à la collaboration et à l’efficacité de la mission, et permettront de répondre adéquatement aux besoins qui surgissent.Conclusion En guise de conclusion, je dirais que les défis du nouveau paradigme de la vie religieuse et les résultats du sondage de la LCWR sur le Ministère me paraissent avoir de très importantes implications pour nous toutes.Une époque de changements de paradigme est un temps de grâce, un temps pour s’interroger, pour sonder les implications, pour passer de la vision à l’action.C’est un temps pour créer de nouvelles images.Comme sociologue, je réfléchis souvent sur l’interaction entre le passé, le présent et l’avenir.Alors que nous, religieuses, avançons vers l’avenir, il est important de nous rappeler que l’histoire de nos congrégations est remplie d’exemples de femmes et d’hommes qui ont franchi les frontières, qui étaient prêts à donner leur vie pour l’Évangile parce qu’ils étaient poussés par l’amour.À leur époque, ces femmes et ces hommes n’avaient pas toutes les réponses.Pourquoi les aurions-nous?Cependant, ils avaient la foi, l’espérance, l’enthousiasme, la ténacité, la liberté d’esprit, ils avaient des coeurs remplis d’amour, le courage de donner la vie à des images d’engagement profond qui ont alimenté de nouvelles pousses de vie ; nous aussi c’est cela dont nous avons besoin.152 Au début de cette conférence, j’ai cité la définition de l’espérance de Alves.J’aimerais revenir à cet auteur dans ma conclusion parce que ses intuitions sont pertinentes à la vie religieuse actuelle et future : « L’amour de ce que nous ne verrons jamais doit nous faire vivre.Voilà le secret de la discipline.Une telle discipline d’amour, voilà ce qui a donné aux prophètes, aux révolutionnaires et aux saints le courage de mourir pour l’avenir qu’ils entrevoyaient.Ils ont fait de leur corps la semence de leurs plus hautes espérances» (Rubem Alves, Tomorrow’s Child, New York: Harper and Row, 1972, p.204).153 Dieu présent en tout et partout* le «jeu» de la présence et du désir Denise Plouffe, s.s.c.j.** Après les années de vie consacrée, où succès et échecs se succèdent, toute personne sent le besoin de faire le point sur sa vie spirituelle.Donner toujours plus de profondeur à l’accueil de la présence de Dieu dans sa vie dépend de la formation continue qu’elle se donne, et donc du désir qui l’habite.Interroger le désir qui est en soi semble la voie d’une liberté plus grande, d’une authenticité plus marquée.« Ton désir, c’est ta prière » disait saint Augustin.1 Dans la foi, nous savons que toute l’histoire de l’humanité est marquée par la présence de Dieu.L’être humain ne cesse de chercher Dieu : et Dieu se laisse trouver.À chaque époque, des hommes, des femmes sont fascinés par ce Dieu mystérieux qui se fait tout proche, par ce Dieu riche de tous les biens qui se fait pauvre et mendiant, par ce Dieu unique qui rejoint chaque être dans son originalité et sa beauté.Ainsi, chaque être écrit son aventure spirituelle avec Dieu.Trouver Dieu en tout et partout suppose un long chemin vers l’unité de vie en Dieu.Les chemins peuvent être variés, mais l’expérience de Dieu s’articule dans une histoire et répond à certaines constantes.Nous parlerons de trois étapes.Tout d’abord, Dieu le premier, vient vers l’être humain : présence offerte qui éveille le désir * Texte préparé dans le cadre d’un cours sur « Grâce et existence chrétienne », à l’Université Saint-Paul.** 5300, Chemin Chambly, St-Hubert, Qc, J3X 3N7.154 de connaître celui qui appelle, de le voir.Puis, ce désir doit être purifié ; Dieu se fait présence discrète et humble qui creuse davantage le désir d’une intimité.Enfin, Dieu ayant pris visage d’homme en Jésus-Christ, sa présence personnelle unifie le désir en l’être appelé à faire alliance.Jeu de présence et de désir où la rencontre cherche à s’approfondir sans cesse.« Dans l’acte de Révélation qui permet de l’approcher, Dieu reste le transcendant, mais dans l’invisibilité il se rend le plus proche possible de l’homme et lui parle au coeur sans aliéner sa liberté.(.) Dieu est présent en Jésus et son oeuvre comme le Dieu de l’origine et de l’avenir, le Dieu de l’alliance.»2 Une présence offerte qui éveille le désir Le Dieu de la Révélation, le Dieu des chrétiens n’est pas un Dieu abstrait et impersonnel.« C’est un Dieu des humains, un Dieu pour les humains, un Dieu qui a partie prenante de leur histoire.3 Le Dieu d’Israël est un Dieu de relation qui cherche à faire alliance, qui invite à communier à sa vie.Dieu à l’origine de tout L’histoire commune de Dieu et de l’être humain est tissée de la bienveillance et de l’initiative divines.De quelque côté que nous regardions, Dieu nous a devancés ; il nous attend.« Voici ce qu est I amour, nous dit saint Jean : ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, c’est lui qui nous a aimés.» (1 Jn 4,10).Cette prévenance divine constitue l’originalité du christianisme ; « il n’est pas d’abord recherche de Dieu par l’homme, encore moins tentative d’accaparement.Il est reconnaissance et accueil d’un Dieu qui vient à la recherche de l’homme.»4 Dieu se fait présent à l’homme, une présence offerte, une présence d’amour, comme un don, comme un appel, gratuitement.« Pour l’être humain, chercher Dieu c’est finalement découvrir que Lui le premier s’est mis à notre recherche.Toute la Bible montre que cette priorité est celle de l’amour, que la recherche de 155 l’homme est le mouvement profond du coeur de Dieu.»5 Notre Dieu est un Dieu-Amour dont la présence offerte éveille le désir de la connaissance, de la rencontre.« Dans son sens le plus radical, écrit Rahner, être humain, c’est être le destinataire de l’offre que Dieu fait de lui-même.»6 Dieu a pris parti pour l’être humain.La marche de deux désirs Dieu cherche à faire alliance.De son côté, l’être humain est fait pour le bonheur et, avant même qu’il en soit totalement conscient, son désir est d’être en Dieu.Toute personne a l’intuition d’une présence; un besoin lancinant la tenaille.Dans un premier temps, la personne éprouve le besoin de « posséder » Dieu.« Ce besoin de saisir Dieu certes n’est pas encore la gratuité et nécessitera bien des renoncements, mais il aide l’homme à accepter sa condition de créature.Même si le besoin est destiné à se muer en désir, il ne faut pas sous-estimer ce premier temps.L’homme se saisit comme créature.En échange, Dieu ouvre son coeur et fait voir son visage.7 La présence éveille le désir.« En proposant à chaque personne humaine une alliance d’amour, Dieu se veut alors le partenaire d’une rencontre mutuellement choisie.»8 II désire à ce point la réciprocité que « Des deux, le Seigneur se penche vers les hommes, pour voir s’il en est un qui le cherche» (Ps 14,2).Devant les appels de Dieu, le besoin s’approfondit puis «un jour, dans la prière ou dans l’activité, une présence se manifeste, ténue comme une lueur de printemps, discrète comme un premier appel à l’amour.Jusque-là, la «présence» de Dieu était donc reconnue dans la foi, et voici qu’elle se fait «sentir»9.Alors ce n’est plus le besoin de quelque chose qui commande.Le besoin de quelque chose s’est transformé en demande à Quelqu’un, en prière.L’Écriture nous décrit cette expérience en terme d’alliance, c’est-à-dire celui de la marche de deux désirs l’un vers l’autre : le désir-initiative de Dieu de se donner à sa créature humaine, et ensuite le désir-réponse de celle-ci à son 156 Dieu.»10 Entrer dans cette expérience est cependant impossible sans purification du coeur.Un espace de conversion Pour entrer en relation personnelle avec son Dieu, l’être humain doit passer du besoin au désir.Le besoin pousse à la possession, alors que le désir fructifie en relations interpersonnelles.« Radicalement distingués, le besoin et le désir ne sauraient pourtant vivre séparés.C’est à travers l’expérience du besoin et du manque dont il saigne que peut naître le désir.(.) Nous avons deviné que ce passage du besoin au désir ne se fait pas tout seul.Il est la difficile chimie du renoncement, qui (.) s’en révèle la libération et la promotion.»11 L’ascèse intérieure est une condition indispensable à la recherche de Dieu.Alors, prier, c’est désirer connaître Dieu, mais aussi pouvoir laisser tomber la connaissance qu’on croyait avoir de lui.Rencontrer Dieu, c’est croire au dynamisme de l’Autre.L’ouverture au désir élargit mon propre désir.Dans ce dialogue qui s’ouvre, il faut entrer en soi-même, accepter de lâcher prise à ses accomplissements personnels.Comme le dit Maurice Zundel: c’est passer du moi «possessif» au moi «oblatif».12 Que recouvre cette réalité du désir?Voici une des définitions possibles: «Le désir, c’est la rencontre d’un autre désir, du désir d’un autre, c’est le désir de faire reconnaître son désir.Quand mon désir rencontre le désir de l’Autre, je veux que cet Autre demeure radicalement autre.Désirer Dieu, c’est accepter qu’il soit le Tout-puissant, sans commune mesure avec moi.(.) Prier, du même coup, c’est s’engager vers l’inconnu avec Dieu, c’est s’abandonner à son projet et s’en remettre à son désir.13 Chercher le Seigneur ne se limitera pas au temps de la prière; c’est dans toute la vie qu’il faut le chercher.Toute action peut être animée par le désir de Dieu.De plus, l’expérience de Dieu n’est pas réservée aux grands mystiques.« .la nature première n’existe pas sans cette orientation qui ouvre au don de Dieu.Et la grâce nous rend «capables», gratuitement, d’y répondre à la 157 manière de Dieu.(.) Nous devenons «capables de Dieu» de par la nature même de notre existence humaine-chrétienne, notre existence graciée.14 Il y a dans la façon dont Dieu se révèle et selon laquelle il conduit l’humanité, une attention personnelle à chacun de ses enfants, un appel pour chacun à vivre son propre destin.Mieux encore, c’est une présence offerte au plus intime de l’être qui éveille son désir; elle demeure présence discrète qui creuse le désir.Une présence discrète qui creuse le désir Dieu a pris l’initiative de se faire proche.Loin d’être une forme impersonnelle, il est un «je» qui nous dit «tu», avec qui nous pouvons entrer en dialogue.Loin d’éteindre le désir, la relation à Dieu l’empêche de s’arrêter sur quelque objet que ce soit ; elle garde le désir ouvert.La rencontre de l’Autre se fait dans la liberté.Dieu de liberté Il n’y a aucun processus pré-établi qui nous fasse à coup sûr trouver Dieu.C’est l’Amour qui a pris le risque de nous appeler à la vie, semblables et différents, pour nous offrir l’alliance et la communion.Dieu crée des êtres libres.«C’est dire qu’en nous appelant à la communion, Dieu n’a pas d’autre désir que de consacrer notre liberté, de lui offrir un horizon qui la dilate.»15 Il ne s’agit donc pas d’essayer de remplir un programme déterminé d’avance, mais plutôt de faire naître une fidélité.Nous l’avons vu, il n’est pas facile de nous défaire de nos fausses images de Dieu ; et notre péché obscurcit notre regard appelé à contempler le visage de Dieu.Dieu ne s’impose jamais.Sa présence discrète est faite de patience et de sollicitude.Dieu, en soi, ne peut ni souffrir, ni être malheureux, mais dans sa compassion il éveille à nouveau et 158 incessamment le désir pour que l’être humain se retourne aussi à nouveau vers son intérieur et se laisse transformer.La présence de Dieu est une présence qui se tait et invite au silence.Avec le temps, l’être humain revient vers son Dieu comme à la source qui désaltère, comme à la nourriture qui soutient la vie.Un premier effort provoque une ouverture.À mesure que se creuse le désir, la liberté s’engage sur le chemin de la conversion.Car l’important, ce n’est pas ce que l’on éprouve dans le moment, mais ce qui transforme l’être, ce qui trouve en lui un retentissement et le fait croître.Le désir à l’épreuve Dès l’instant où l’être humain devine une présence et l’accueille, Dieu se révèle plus intimement.«Le manque, dit Françoise Dolto, est ailleurs, toujours ailleurs.(.) Le désir est une dynamique, un élan, une source qui nous pousse dans la vie.16 Nous voulons connaître plus profondément l’Autre.Mais la douceur d’une intimité rêvée risque d’entraîner la personne à s’attacher ainsi aux signes sensibles.Il faut savoir abandonner ses sécurités.Il faut apprendre, «de désir en désir», à chercher Dieu pour lui-même, pour l’écouter, pour apprendre, pour se laisser transformer.Le désir subit l’épreuve du temps.« L’insatisfaction, l’inquiétude, la recherche ininterrompue sont la condition de la naissance et du progrès de toute vie spirituelle.(.) Même nos désirs non comblés ne sont pas vains, ils nous apprennent que tous nos désirs doivent se synthétiser en un seul désir: ne désirer que Dieu.»17 Nombreuses sont les paroles bibliques qui nous rappellent combien Dieu se laisse trouver si nous cherchons de tout notre coeur (Par exemple : Dt 4,29 ; Ps 52,3 ; 1 Ch 28,9 ; etc.).Ce n’est pas lui qui est absent, c’est nous qui nous attardons à des apparences de présence divine.Pour le trouver, il faut une recherche incessante et un désir toujours plus profond.Le va-et-vient entre ce désir incessant et la joie de la présence est l’aliment quotidien des chercheurs de Dieu.C’est dans 159 la quête toujours plus ardente que s’approfondit le désir.La prière ressemblera souvent à ce chemin de l’amour qui semble n’avoir aucune issue.L’essentiel n’est point d’arriver quelque part, mais de partir.Le croyant est invité à suivre ce dur passage de la mort à soi-même.Alors, « La prière sera la re-création de mon désir, que Dieu rend capable de s’ouvrir aux multiples formes que prend son amour.(.) Au coeur de la nuit, je pourrai encore dire: «Qui es-tu, Seigneur, pour me demander cela?Qui es-tu pour me rendre capable de répondre oui ?»18 Une pédagogie du mémorial: la relecture Pour que se maintienne le dialogue entre l’être humain et son Dieu, une habitude de retour sur l’expérience est nécessaire.La relecture est inhérente à une pédagogie d’intériorisation car.Dieu se laisse deviner.On ne sait cependant le voir que lorsqu’il est passé.«Tu me verras de dos», dit Dieu à Moïse (Ex 33,23).Et la même expérience marquera les disciples d’Emmaüs.Quand le Seigneur est disparu, ils ont su que c’était lui (cf.Le 24,31).Se ressouvenir, une fois l’expérience passée, permet de découvrir la présence de Dieu là où on ne la soupçonnait pas.En quoi tel événement a-t-il changé mon regard?La personne marquée par le désir se garde attentive à découvrir les passages de Dieu.Elle cherche partout les traces de l’action divine.Qui a appris à la reconnaître en son coeur saura plus facilement en découvrir les signes en tout et partout.C’est l’expérience faite par les apôtres au retour de mission : « ils se réunirent autour de Jésus et ils lui rapportèrent tout.(Mc 6,30).C’était le temps du récit, de la relecture, le temps du repos, le «septième jour» pour contempler l’oeuvre du Seigneur et aborder un jour nouveau.La relecture vise à développer un coeur qui discerne continuellement: il est si facile d’oublier la présence discrète d’un Dieu qui offre gratuitement ses dons en forme d’appel.Il va jusqu’au bout de l’offrande en se faisant l’un de nous.160 Présence personnelle qui unifie le désir Le but final de tout itinéraire spirituel, c’est la présence totale.Il n’est plus possible de s’arrêter à savourer les moments forts de connaissance de Dieu.Dieu n’est jamais dans le passé.Il ne se trouve totalement que dans le présent.Et au coeur de l’éternel présent, Dieu a voulu se rapprocher encore des humains: Jésus-Christ se fait solidaire de notre nature humaine.Dieu prend visage humain Pour soutenir notre désir et l’aviver, Dieu a «fait pour nous rayonner son visage et nous a fait grâce» (cf.Nb 6,24).En Jésus, Dieu prend visage humain.Dieu se manifeste dans la personne et dans la vie d’un homme.Jésus révèle qui est Dieu.Il exprime Dieu en paroles humaines et en attitudes humaines.Pleinement homme, Jésus est l’homme de désir par excellence, tout entier tendu vers la réalisation du salut des humains et la glorification du Père.Il a vécu dans une proximité immédiate avec le Père et dans une proximité bien tangible avec les publicains, les pécheurs, les malades, les lépreux, avec tous ceux qui l’ont reçu.L’accord de sa volonté à celle de son Père avait tellement d’importance pour Jésus qu’il en a fait sa nourriture.Jésus dit: «J’ai désiré d’un grand désir.» (Le 22,15).« Homme de désir, Jésus constate et affirme que le repas pour lequel il prend place va être le repas vers lequel son désir n’a cessé de le soulever.»19 Dans la Pâque, par sa vie livrée, Jésus s’élève au niveau de « cet abandon, ce don que je fais à l’autre de sa propre liberté.»20 Jésus unifie son désir dans le sentier de la fidélité.» « Non pas ce que je veux, mais ce que tu veux » (Mt 26,39).Abandon de soi qui ne peut conduire qu’à cet appel angoissé: «Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné?» (Ps 22,2).Nulle révolte en sa bouche, nulle résignation, c’est un ultime cri à Celui qui jamais n’abandonne.»21 C’est ainsi que Jésus nous enseigne la dynamique du désir qui va jusqu’au bout de l’amour.161 Jésus, Maître du désir La grâce et le don de Dieu ont pris nom, visage et corps dans l’histoire.Cette grâce s’offre à tous les fils et filles de Dieu appelés à une communion avec lui et vivant dans l’espérance de la rencontre définitive.Pour y parvenir, il nous faut nous mettre à l’école de Jésus.C’est surtout dans sa proximité de relation que Jésus nous enseigne.- Proximité avec le Père.Tous les gestes et toutes les paroles de Jésus laissent voir une proximité totale.Au-delà des mots, « la présence, après une longue habitude d’échanges familiers, ne nécessite plus l’étalage de sentiments et de pensées.Elle est conscience immédiate de l’autre dans son existence la plus personnelle, par-delà la proximité, la rencontre des pensées, l’accord des sentiments.»22 Plus que tout être humain, Jésus, le Fils bien-aimé, a vécu cette proximité de façon absolue.«À mesure que nous faisons l’expérience de la présence divine, nous nous détachons, en nous-mêmes, de tout ce qui fait obstacle à cette présence.Tout l’accessoire disparaît pour laisser s’épanouir notre être même dans toute sa nudité.Ainsi, quand tout le reste a disparu, reste la personne capable d’être à la fois toute présente à elle-même et aux autres.»23 Au terme de notre itinéraire spirituel, nous serons un avec Dieu comme le Christ est un avec son Père.- Proximité tangible avec tous les humains.Jésus a vécu sa proximité par le biais de ses gestes quotidiens: «gestes d’accueil inconditionnel de toute personne, gestes de valorisation et de libération, gestes de pardon, etc.» En appelant ses disciples au même type de conduite que la sienne, Jésus les invite à devenir, par leur gratuité pour autrui, les signes de Dieu dans l’aujourd’hui du monde.Il faut donc sans cesse revenir à ce qui fait l’originalité de l’image de Dieu dans l’évangile: un Dieu dont le comportement envers les humains est d’absolue gratuité, un Dieu dont l’offre dépasse complètement l’attente humaine.24 L’évangile ne dicte pas les choix à faire, mais il ouvre à nos désirs des horizons nouveaux.La communion renvoie inélucta- 162 blement aux autres.Présence à Dieu ou présence aux frères et soeurs: l’union à Dieu peut être tout aussi grande, puisque c’est l’unique projet de Dieu.« L’homme doit apprendre à chercher, à trouver, à cultiver la Source de sa joie véritable dans la profondeur de son être, de sorte que tout au long de la journée, dans ce qu’il pense, dans ce qu’il fait et, très important, dans son contact avec ce qui l’entoure, il reste en relation avec la Transcendance qui lui est immanente.»25 Sur la voie des frères et soeurs Par toute sa vie, Jésus nous montre comment réaliser les deux « inséparables » : la communion avec Dieu et la présence aux autres.« Fondamentalement, nous devrions toujours être reliés au Divin qui est en nous, de sorte que, très naturellement, toutes nos actions, toutes nos façons d’agir, tous ceux qui nous entourent soient touchés et portés par le Souffle de ce Tout-Autre, l’Être supra-terrestre.»26 La portée de nos actions ne dépend pas de nous.Pour nous l’essentiel demeure de bien orienter notre désir de Dieu, de le laisser se creuser en nous, pour que nous devenions de plus en plus le coeur simple qui voit Dieu.«Ce qui est vécu ou accompli en harmonie avec la Transcendance a une qualité, un caractère tout particulier, et dès qu’un individu qui s’est donné pour mission de vivre la Transcendance dans le quotidien cesse d’agir sous la loi de celle-ci, il se sentira contraint d’interrompre son activité, car lorsque ses actes sont brusquement coupés du Divin, l’homme vraiment pieux en prend conscience.»27 Ces affirmations se comprennent plus facilement en retournant à l’évangile.Il n’y a pas le temps de la prière et le temps de l’action, il y a le temps de la volonté de Dieu.C’est à nous d’inventer les moyens qui nous donnent de chercher et trouver Dieu en toutes choses et de manifester sa tendresse autour de nous.L’exemple de Jésus nous aide encore à comprendre.«.le Seigneur ne se retire jamais d’un homme qui le cherche et se 163 tourne vers lui sans lui avoir accordé la bénédiction et la grâce de sa présence.Le grand nombre ce ceux qu’il renvoie en leur disant: «Va, va.» emportent sa présence dans le déroulement ultérieur de leur vie auquel ils sont renvoyés, parfois même expressément à une distance qui refuse une sequela Christi plus étroite (Le 8,38).Et la sequela plus étroite, le chemin suivi par les Douze, est exactement comme le chemin suivi par les Marie, un constant entraînement à lâcher ce que l’on saisit et possède sous une forme immédiate.»28 Quand Dieu occupe toutes les avenues intérieures de notre esprit, il n’y a plus de place pour autre chose que faire sa volonté.C’est le désir qui désormais creuse le vouloir.«Toutes les relations avec soi comme avec autrui sont suspendues à cette relation divine qui leur confère une dimension infinie, en les affranchissant de l’esprit de possession qui les corrompt.Impossible de trouver l’homme en dehors de l’espace de lumière et d’amour où il émerge de ses déterminismes et de ses options passionnelles en rencontrant, à la racine de soi, l’Amour qui le rend oblatif.»29 Conclusion Le Dieu de la Bible, celui qui se révèle en Jésus-Christ, vit en toutes choses.Il faut le chercher, le goûter, se laisser conduire.La pédagogie du « Chercher et trouver Dieu » marque l’itinéraire de tous ceux et celles qui sont engagés à la suite du Christ dans le monde, ceux et celles qui sont envahis d’une Présence qui les transforme.Ils nous introduisent ainsi en plein climat de grâce, au coeur de l’initiative bienveillante de Dieu.La grâce de Dieu n’est-elle pas le don gratuit de sa Présence, une Présence en forme d’appel.C’est un chemin de liberté offert par Dieu et ajusté à chaque personne, dans son histoire propre, afin qu’elle atteigne sa plénitude?La grâce, c’est Dieu présent qui appelle et qui attend une réponse.Il n’y a donc grâce que quand il y a réponse.C’est pourquoi l’expérience de Dieu reste toujours indicible ; pour chaque personne, elle est unique, imprévisible, bouleversante.164 «Voir Dieu en tout et partout comme un Dieu-Amour»: c’est un appel à accueillir, c’est un désir à réaliser, c’est une passion à communiquer.Et alors, on peut se trouver au milieu d’un monde de violence et de misère, abasourdi par les bruits des armes, toujours le coeur attentif des «désirant Dieu » percevra dans la brise légère (cf.1 Ro 19,12) l’éternel visage de l’Amour.NOTES 1.Saint Augustin, Sermon sur le Psaume 37.2.André Dupleix, Dieu - L’Amour s’est manifesté, Paris-Québec, Centurion-Éditions Paulines, (1988), pp.37 et 41.3.Marcel Dumais, « Le Dieu de Jésus-Christ aujourd’hui » dans Kerygma, 24 (1990), p.163.4.Joseph, DORE, Dictionnaire de théologie chrétienne, Les grands thèmes de la foi, Desclée, 1979, p.159.5.Xavier, LEON-DUFOUR et coll., Vocabulaire de théologie biblique, Paris, Cerf, 1981, p.164.6.Gilles CUSSON, « Les Exercices et l’expérience de Dieu aujourd’hui», dans Cahiers de Spiritualité Ignatienne, vol.XV, no 60, octobre-décembre (1991), p.705.7.Jacques TRUBLET, « Prier: du besoin au désir», dans La Vie Chrétienne, No 274, mars (1984), p.20.8.Marcel Dumais, « Le Dieu de Jésus Christ.», p.173.9.Yves RAGUIN, « La dialectique de la présence et de l’absence dans la vie spirituelle» dans Axes, vol.3-4, juin-juillet (1971), p.11.10.Dictionnaire de Spiritualité, vol.3, Paris, Beauchesne, 1951, p.609.11.Raymond, LAMBOLEY, «Le temps du désir», dans Carmel, no 4, (1970), p.279.165 12.Maurice ZUNDEL, «L’homme tient Dieu dans sa main», dans Choisir, no 144, octobre (1971), p.21.13.Jacques TRUBLET, « Prier: du besoin au désir», dans La Vie Chrétienne, No 274, mars (1984), p.9.14.Gilles Cusson, « Les exercices.», p.704.15.Michel RONDET, « Dieu a-t-il sur chacun de nous une volonté particulière?» dans Christus, vol.36, no 144, octobre (1989), p.397.16.Françoise DOLTO et Gérard SEVERIN, L’Évangile au risque de la psychanalyse, Tome II: Jésus et le désir, Paris, Éditions France Loisirs, 1978, pp.8-9.17.André Gozier, Vers l’expérience intérieure, Paris, Desclée de Brouwer, 1979, p.28.18.Jacques Trublet, « Prier: du besoin.», p.9.19.SANTANER, Marie-Abdon, Désirer de désir: Eucharistie et vie des hommes, Paris, Éditions Ouvrières, 1981, p.13.20.Jacques Trublet, « Prier: du besoin.», p.10.21.ibid.p.10.22.Yves Raguin, « La dialectique.», p.15.23.Yves Raguin, « La dialectique.», p.17.24.Marcel Dumais, « Le Dieu de Jésus Christ.», p.172.25.Karlfried G.DURCKHEIM, L’expérience de la transcendance, Paris, Cerf, 1987, p.171.26.Ibid., p.173.27.Ibid., p.167.28.Urs von Balthasar, «Les absences de Jésus», dans Axes, vol.3-4 (1971), p.45.29.Maurice Zundel, « L’homme tient.», p.21.166 Notre Dieu veut vivre avec nous Jacques Lewis, s.j.* Les Hébreux, nos ancêtres dans la foi, professaient fièrement la transcendance de leur Dieu ou alors, s’ils l’oubliaient en se fabriquant des idoles, leurs prophètes les détournaient avec véhémence de leur folie.Yahvé dépasse toute réalité terrestre, aucune ne lui est comparable.Les cieux témoignent de sa grandeur, mais «sa majesté est plus haute que les cieux», il « habite une lumière inaccessible».Bref, il a pour nom «le Très-Haut».Toutefois, il est également «le Saint», et il l’est trois fois, c’est-à-dire absolument ou à l’extrême.Apparaissant à Isaïe, il est «assis sur un trône grandiose et surélevé» et près de lui des séraphins se crient l’un à l’autre : « Saint, saint, saint est le Seigneur tout-puissant, sa gloire emplit toute la terre!».Par sa sainteté, Dieu est le Tout-Autre, radicalement distinct des créatures, mais il rayonne sur le monde par sa «gloire», il exerce sa puissance bénéfique, il répand de sa plénitude sur les hommes.C’est ainsi que, nous rapporte Ézéchiel, de son Temple divin sort une eau abondante qui suscite de merveilleuses végétations, comme du sein de Jésus, le Sanctuaire nouveau, «couleront des fleuves d’eau vive» qui seront l’Esprit.Parce qu’il est saint, le Transcendant, loin de s’isoler en sa supériorité infinie, apparaît comme le Dieu des largesses qui déverse ici-bas les trésors qu’il contient et comme le Puissant qui multiplie pour nous ses bienfaits.Chantant les éloges de Yahvé, un psaume dit: « Il envoie la délivrance à son peuple, saint et redoutable est son nom», tout comme le Magnificat proclamera: «Le Tout-Puissant a fait pour moi de grandes choses, saint est son nom.» * C.P.130, Saint-Jérôme, Qc, J7Z 5T8 167 En fait, cette générosité à laquelle Dieu se livre emprunte les diverses formes de l’amour, y compris celle du pardon, de sorte que sa sainteté est la source de sa volonté de salut.Par exemple, quand Yahvé annonce qu’il rassemblera les Israélites dispersés, il déclare : « Par vous je montrerai ma sainteté aux yeux des nations.>> Deux textes de prophètes illustrent d’une façon particulièrement éloquente cette sainteté miséricordieuse: «Je suis haut et saint dans ma demeure, mais je suis avec l’homme contrit et humilié, pour ranimer les esprits humiliés, pour rendre vie aux coeurs broyés» et «Je ne détruirai pas à nouveau Éphraïm, car je suis Dieu et non pas homme ; au milieu de toi je suis le Saint et je ne viendrai pas avec fureur.» Notons dans ces passages qu’en vertu de sa sainteté Dieu peut dire: «je suis avec» l’homme humilié, ainsi que: je suis le Saint «au milieu de toi», mon peuple.C’est donc précisément sa transcendance et sa radicale distinction d’avec les hommes qui font que Dieu se porte secou-rablement vers nous et se constitue compagnon de notre existence.Sa Sagesse déclare: «Je trouve mes délices parmi les hommes» et le Messie libérateur qu’il fera surgir dans la lignée du roi David aura pour nom Emmanuel, « c’est-à-dire Dieu-avec-nous », comme de l’Agneau jaillira éternellement pour les élus « le fleuve de Vie» auquel ils s’abreuveront.Et alors on assiste à un paradoxe divin: s’il est vrai que l’homme est fait pour Dieu, il s’avère vrai également que Dieu se veut fait pour l’homme en quelque sorte.Dieu est orienté vers l’homme puisqu’il est amour.Et pour autant il tient à être avec nous, à partager notre route, à vivre notre vie.Il faut examiner ce que l’Écriture nous révèle à ce sujet.Le Créateur, merveille de présence Quand j’étais tout jeune écolier, l’institutrice, au cours d’un enseignement religieux, fit un jour le geste d’une chiquenaude pour faire saisir l’acte créateur de Dieu suscitant l’univers à partir de rien.C’était impressionnant, mais une telle performance de magicien ne correspondait guère à ce que décrivent les premières pages de la Bible.Le livre de la Genèse affirme que Dieu 168 prononce une parole (« Dieu dit») et «fait» ce qui vient à l’existence, et un psaume chante : « Par sa parole le Seigneur a fait les deux, par le souffle de sa bouche toute leur armée.» L’acte créateur de Dieu apparaît comme un prodige éminemment personnel, il surgit de la pensée et de l’élan de son être profond.Le monde est tellement le fruit de sa Parole intérieure que le Nouveau Testament pourra déclarer: «Tout fut par l’intermédiaire du Verbe» et «dans le Fils ont été créées toutes choses»; car «il n’y a pour nous qu’un seul Seigneur, Jésus Christ, par qui tout existe et par qui nous sommes».Les réalités de la création ont le poids du Fils Jésus, «qui soutient l’univers par sa parole puissante», lui «en qui tout subsiste» ou «est maintenu».Et cette merveille grandiose n’est pas le fait du seul moment initial de l’existence du monde, elle se poursuit sans cesse: Dieu agit créativement ici-bas en une perpétuelle actualité; il nous pense et nous veut et nous fait et nous aime à tout instant, dans son Verbe et Fils.Et alors il est ineffablement présence à tout ce qui existe, y compris les moindres choses: «Observez les lis des champs que Dieu habille si bien que Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n’a jamais été vêtu comme l’un d’eux! Regardez les oiseaux du ciel, votre Père céleste les nourrit ! » La présence du Créateur à sa créature ressort particulièrement dans le cas des êtres humains.Voici comment le début de la Genèse s’exprime là-dessus.Loin de créer Adam de haut, pour ainsi dire, Dieu, dans le récit biblique, se montre tout proche de l’oeuvre qu’il réalise: «Yahvé Dieu modela l’homme avec la glaise du sol, il insuffla dans ses narines une haleine de vie et l’homme devint un être vivant».Le Créateur se comporte ici comme un artiste amoureusement attentionné ou comme un artisan soigneux, en éprouvant sans doute déjà la joie de voir ce qui sera «très bon».De fait, en d’autres livres, l’Écriture assimile le Créateur de l’homme à un potier.Par exemple, Isaïe se sert avec émotion de cette image pour rappeler à Dieu - remarquons cela - sa paternité : « Et pourtant, Yahvé, tu es notre père ; nous sommes l’argile, tu es notre potier, nous sommes tous l’oeuvre de tes mains».De son côté, Job proteste contre Dieu en lui disant: «Tes mains m’avaient enserré, ensemble elles m’avaient façonné 169 de toutes parts, et tu m’as englouti ! Rappelle-toi : tu m’as façonné comme une argile, et c’est à la poussière que tu me ramènes.» Non vraiment, Dieu n’a pas ordonné à l’homme d’être, il l’a modelé de ses propres mains, avec autant d’affection que de savoir-faire.Puis, une fois Adam venu à l’existence, « le Seigneur Dieu planta un jardin en Éden et il y plaça l’homme qu’il avait formé».Dieu se met au service de l’homme, comme le fera expressément son Fils incarné.Peut-il exister un amour qui ne soit pas empreint de sollicitude envers l’aimé qui est un être de besoin ?Aux secours déjà prodigués le Créateur en ajoute un dernier qui provoque chez l’homme une explosion de joie: il «façonne» une femme et la lui «amène».Avec le couple ainsi créé Dieu prend contact en lui parlant pour lui donner une directive et aussi en «se promenant dans le jardin à la brise du jour».En Éden, Dieu est chez lui, dans son propre domaine, ce paradis que des prophètes nomment le «jardin de Yahvé»; cependant Dieu «y a établi l’homme pour le cultiver et le garder», et aussi il a voulu en faire son lieu de rencontre avec les humains, l’endroit de son intimité avec eux, dans laquelle il «trouve ses délices», avons-nous vu.Hélas, par sa rébellion, l’homme est devenu un banni voué à la peine.A-t-il du même coup perdu les attentions du Seigneur Dieu à son endroit?Si Dieu est amour, son affection ne peut alors que se tourner en miséricorde et en puissance de salut.Aussi Dieu a-t-il compassion de la «nudité» encourue par la faute d’orgueil qui dépouillait les premiers parents de leurs privilèges: «Yahvé Dieu fit à l’homme et à sa femme des tuniques de peau et les en vêtit» (ce qui valait beaucoup mieux que les pagnes qu’ils s’étaient tissés avec des feuilles d’arbre), non sans avoir « maudit » le serpent et annoncé la lutte qui « écraserait la tête» de cet animal qui, dans sa défaite, devait «manger de la poussière tous les jours de sa vie».Le mal n’est pas sitôt commis que la victoire sur le mal est prévue.L’homme peut s’éloigner de Dieu par le péché ; Dieu, lui, ne saurait se séparer du pécheur.Sa sollicitude miséricordieuse le pousse, au contraire, à «chercher et sauver ce qui était perdu », à « mettre, tout joyeux, sur ses épaules la brebis retrouvée».Il ne souffre pas la distance, tant il 170 est un Dieu de communion et d’échange, lui dont l’être même comporte inséparablement une relation Père-Fils dans l’Amour.«Tu es au milieu de nous, Yahvé» Sur ce tableau de fond que présentent les trois premiers chapitres de la Genèse, Dieu déploie son dessein ici-bas.Il apparaît, dans la Bible, comme le créateur-artisan de l’Histoire sainte par l’entremise d’une nation de son choix.De même qu’il a « modelé» l’homme, il «façonne» bien expressément un peuple par lequel il réalisera son projet de salut.Si un croyant peut chanter dans un psaume: «Tes mains m’ont fait et affermi», Yahvé lui-même peut déclarer par un prophète qu’lsraël est « le peuple que je me suis façonné ».À travers Abraham, Moïse, les prophètes et les rois, le Potier divin forme, instruit et dirige la nation dont il veut faire son ambassadrice et son instrument auprès des autres nations de la terre.Là encore, il est toute présence active et bienveillante, contractant alliance après alliance, édictant des lois, livrant des messages qui préparent la mission, suscitant des institutions et des événements qui amorcent le Royaume projeté «dès avant la fondation du monde».«Pas un peuple qu’il ait ainsi traité», proclame un psaume, en donnant à Dieu le titre artisanal de «bâtisseur».Oui, vraiment, dans le langage de la Révélation, le Seigneur se montre tout proche de ce qu’il crée, il met la main à la pâte, il s’unit à ce qu’il fait surgir.On constate même que la Bible exprime parfois l’action créatrice de Dieu par le verbe «engendrer», quand le terme de cette action est le peuple Israël ; et pour cette raison Isaïe affirme que Yahvé est le « père» d’Israël, tout comme l’a fait Moïse auparavant.À la vérité, Dieu est si proche d’Israël que maintes fois les livres sacrés affirment que le Seigneur est « au milieu » de son peuple, de même qu’ils rappellent avec force que Yahvé est «roi» en Israël, «berger» du troupeau qu’est la nation choisie, et «guerrier» redoutable qui la défend.Il la conduit, mais aussi il prend soin d’elle, il veille à son bien-être, il réside en son milieu pour la rassembler, il entend la percevoir comme une personne.Il 171 lui déclare magnifiquement: «J’établirai ma demeure au milieu de vous et je ne vous rejetterai pas ; je vivrai au milieu de vous ; je serai votre Dieu et vous serez mon peuple.» Il se fait maître de l’histoire de ce peuple et, à travers lui, maître de l’histoire universelle.Cela éclate dans les oracles du second Isaïe: «Ainsi parle Yahvé qui t’a modelé dès le sein maternel.Je fais réussir les desseins de mes envoyés.Ne crains pas, Israël, car je suis avec toi ; du levant je vais faire revenir ta race, et du couchant je te rassemblerai.C’est vous qui êtes mes témoins, oracle de Yahvé.Vous êtes le serviteur que je me suis choisi.» Et un psaume appelle Dieu «l’auteur des victoires au sein du pays», avant de s’écrier: «Lève-toi, Ô Dieu, défends ta cause!» C’est bien cela: la cause d’israël et, pour autant, de l’humanité entière, est la cause de Dieu lui-même, et il la prend en main, en s’adjoignant des collaborateurs sur terre.Le Dieu-compagnon par excellence Yahvé Dieu s’est révélé comme le contraire d’une divinité lointaine et dominatrice: sa «sainteté» même le rapprochait de nous.Il s’est lié aux hommes par des alliances et en vue d’une Alliance parfaite ; il a dit au peuple d’Israël son élu : «Je suis avec toi», je suis «votre Dieu qui marche avec vous»; et son avec allait si loin qu’il a pu annoncer: «Je te fiancerai à moi pour toujours.» L’union qu’il envisageait avec la nation choisie était si intime et ferme qu’il l’assimilait à celle des conjoints : lui et elle ne feraient qu’un dans l’amour, à jamais.Et pourtant non, son désir ne s’arrêterait pas à cet objectif inouï.Son coeur conçut le dessein d’envoyer parmi nous un représentant bien particulier, qui ne serait rien de moins que le Dieu-avec-nous, son Verbe et son Fils lui-même, qui ne se contenterait pas de venir vers nous, mais qui deviendrait chair avec nous pour l’éternité, prenant ce qui est de nous en nous donnant ce qui est de lui, dans un «admirable échange», un avec prodigieux.Par là, Jésus serait de façon accomplie «l’image du Dieu invisible», le «resplendissement de sa gloire et l’expression de son être» : le Dieu indiciblement 172 proche.Il faut découvrir cette merveille concrètement au long des Évangiles.En voici des exemples tout simples.Dans le Nouveau Testament, à côté des grands textes sur l’Incarnation, comme le Prologue de Jean ou l’hymne de Ph 2, 6-11, on rencontre des emplois frappants de la conjonction « avec » relatifs à Jésus, qui montrent combien celui-ci avait l’intention de vivre en compagnie humaine.Ainsi, l’Évanglie de Marc précise, à propos de l’appel des Apôtres, que Jésus en établit douze «pour qu’ils soient avec lui», et pour les envoyer prêcher; puis, dans son tout dernier verset, le même Marc, après avoir rapporté l’envoi des Apôtres dans le monde entier, affirme que « le Seigneur agissait avec eux » au cours de leurs travaux d’évangélisateurs.Équivalem-ment Matthieu termine son évangile par ces mots de Jésus à ses apôtres: «Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps.» Il n’est donc pas étonnant qu’un peu plus tard Paul et Barnabé aient pu faire rapport à l’Église de Jérusalem de tout ce que « Dieu avait fait avec eux » auprès des païens.Jésus lui-même n’a-t-il pas déclaré à ses opposants : « Celui qui m’a envoyé est avec moi, il ne m’a pas laissé seul», de même qu’il a prédit aux Apôtres la veille de sa Passion : « Voici que l’heure vient où vous me laisserez seul ; mais je ne suis pas seul, le Père est avec moi.» Jésus vit un « avec » à l’égard de ses Apôtres en même temps qu’il vit d’un «avec» provenant de son Père qui l’envoie.Il n’a rien d’un solitaire, vraiment.Si les Apôtres reçoivent, en vue de leur mission, l’appel à « être avec» Jésus, il est vrai également que même les simples disciples sont des personnes qui parcourent un chemin «avec» Jésus.Qu’on se rappelle la défection d’un grand nombre de disciples après l’annonce de l’eucharistie et la façon dont l’évangéliste Jean s’exprime à ce sujet: « Dès lors, beaucoup de ses disciples se retirèrent et ils ne marchaient plus avec lui.» Être disciple, c’est suivre le Pasteur gardant la tête de son troupeau, mais c’est aussi lui tenir compagnie sur la route qu’il emprunte, en comptant sur sa présence qui inspire et fortifie.La vie de foi apparaît comme un «compagnonnage» avec le Seigneur; on lui dit fréquemment comme le psalmiste: «Je m’attache à toi de toute mon âme, et ta 173 droite me soutient».La foi est tellement sûre de l’indéfectible présence du Seigneur qu’elle déclare au psalmiste croyant: «Le Seigneur est ton ombrage, il est à ta droite.» Dieu est si inséparable de moi qu’il peut être comparé à mon ombrage ! À propos de la présence du Seigneur à son disciple, comment ne pas évoquer l’épisode merveilleux de l’apparition du Ressuscité aux disciples d’Emmaüs, qui manifestement enchantait saint Luc?Le jour même de son entrée dans la gloire absolue, Jésus s’intéresse bien concrètement à deux disciples tout ordinaires, inconnus par ailleurs, qui sont lourdement seuls parce qu’ils ont quitté l’Église et que le Maître auquel ils s’étaient attachés avait, pensent-ils, sombré dans la mort sans avoir «délivré Israël».Ils s’en vont vers Emmaüs, mais bien plus réellement ils s’enfoncent dans la nuit de la désillusion.Il n’en faut pas tant pour émouvoir celui qui avait été «pris de pitié pour les foules, parce qu’elles étaient harassées et prostrées comme des brebis qui n’ont pas de berger» et qui, depuis son Ascension, était plus présent que jamais aux événements de l’aventure humaine.Il ne se dresse pas soudainement sur le chemin, face à nos deux disciples soucieux et mornes, dans sa splendeur éblouissante.Ce serait sans doute presque brutal.Il vient discrètement derrière eux, comme un passant anonyme.Notons bien, ici, la formulation employée par Luc: «Jésus en personne s’approcha, et il faisait route avec eux.» Il se fait proche et il « marche-avec» eux ! Il réalise à souhait, sur un mode tout palpable et conforme à nos expériences coutumières, ce qu’ont voulu montrer les pages qu’on vient de lire dans le présent article.Avec autant d’amabilité que de sens pédagogique, il les interroge, après les avoir rejoints, et les amène à pouvoir accueillir le message qui va rendre leur coeur tout brûlant et les ramener auprès du noyau de l’Église à Jérusalem.Il leur fait parcourir une route intérieure, à jamais inoubliable, vers la foi, la nouveauté de vie et la fraternité pascales.Chacune de leurs eucharisties en sera le rappel et l’approfondissement.Bien entendu, saint Luc a rédigé ce récit - avec quel soin ! - non pas simplement pour narrer un fait ravissant des débuts du christianisme, mais pour nous révéler que, l’apparition 174 en moins, la même expérience est assurée aux disciples d’Emmaüs que nous sommes tous de quelque manière.Il importe tellement que le Seigneur nous communique sa résurrection au cours de notre marche et que nos célébrations eucharistiques soient réellement une rencontre avec lui à sa table, où d’abord il nous murmure chaque fois: «J’ai ardemment désiré manger cette Pâque avec vous.» Quel «avec» bienheureux, pour lui et pour nous ! Et un autre « avec » de ce texte est à retenir, peut-être bien avec un sens absolu en même temps que profond : « Ils le pressèrent en disant: Reste avec nous.et il entra pour rester avec eux.» Ce verbe « rester» semble résonner indéfiniment.Chez Jean et Paul Les écrits de saint Jean et de saint Paul expriment également, et avec force, le message de la présence de Jésus auprès de nous, en recourant à la conjonction «avec», mais aussi et plus souvent d’une autre manière.En voici un aperçu, tiré surtout du quatrième Évangile.Si mes souvenirs sont exacts, Jean n’emploie pas le mot «avec» pour signifier la compagnie de Jésus dont il est question ici.Toutefois, il en utilise des équivalents: dans son Prologue, il dit que le Verbe fait chair a habité «parmi» nous, et, dans le Discours d’après la Cène, Jésus promet à ses Apôtres qu’il les prendra «auprès» de lui après sa résurrection.1 Il reste que le thème de la proximité de Jésus est rendu le plus fréquemment et avec le plus de vigueur, dans les livres de Jean, par les verbes «demeurer» et «connaître».On le sait, dans son allégorie de la vigne, au soir du Jeudi saint, Jésus demande avec insistance qu’on demeure en lui comme lui demeure en nous, qu’on demeure dans son amour et dans sa parole ; il soutient qu’il est nécessaire qu’on ne soit pas «en dehors» de lui, comme il a enseigné aupa- 1.Cependant, à propos de la vie dans la gloire, Jésus dit dans sa prière sacerdotale: « Père, je veux que là où je suis eux aussi soient avec moi.» 175 ravant qu’il est indispensable pour avoir la vie qu’on participe à son mystère eucharistique, car «celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui».Ainsi donc, aux yeux de Jean, Jésus n’est pas seulement proche de nous ou à nos côtés, il ne fait qu’un avec nous, sa proximité va jusqu’à la communion où l’un est dans l’autre.On parvient à la même conclusion si l’on considère l’usage que Jean fait du verbe «connaître».Ici une remarque préalable s’impose.Pour nous, ce mot évoque d’ordinaire un savoir, souvent de type intellectuel ou livresque ou relevant de la simple information.Chez les Israélites, la connaissance pouvait comporter une part de science, mais elle était surtout du vécu et elle s’acquérait par la personne tout entière, donc par l’affectivité autant que par la raison.Connaître quelque chose, c’était en avoir l’expérience concrète; par exemple, connaître le péché, c’était l’avoir voulu, l’avoir commis, en porter la marque et en subir les conséquences.Connaître quelqu’un, c’était faire sa rencontre en des relations bien réelles.Un exemple particulier sera très parlant ici : à diverses reprises la Bible exprime par le verbe «connaître» l’acte conjugal.Ainsi, à l’ange Gabriel qui vient de lui annoncer qu’elle enfantera un fils, Marie demande: «Comment cela se fera-t-il puisque je ne connais pas d’homme?»; tandis que «l’homme connut Ève, sa femme; elle devint enceinte et enfanta Caïn».Bien entendu, l’être qu’on «connaît» peut être Dieu.Alors, soyons ravis par l’immensité de la déclaration suivante faite par Yahvé à la nation d’Israël, dans le livre du prophète Osée: «Je te fiancerai à moi pour toujours; je te fiancerai dans la justice et le droit, dans l’amour et la tendresse ; je te fiancerai à moi dans la fidélité, et tu connaîtras le Seigneur.» Connaître Dieu en le laissant s’unir à nous dans l’amour par des épousailles éternelles ! Que Dieu ait l’initiative de cette connaissance réciproque, Paul le souligne quand il écrit à ses Galates sortis du paganisme: «Maintenant vous connaissez Dieu, ou plutôt vous êtes connus de lui».Les premiers pas sont nécessairement le fait de Dieu, car, dans l’oeuvre du Salut, il s’agit d’une « création nouvelle ».176 Saint Jean, donc, était affectionné au thème de la connaissance.Il a eu recours, dans son évangile et sa première lettre, plus souvent que saint Paul, au verbe «connaître» entendu suivant la signification prégnante qui a été considérée ci-dessus.Il faut illustrer un peu ce point ici, en considérant deux passages.Dans sa Prière sacerdotale, au soir du Jeudi saint, Jésus fait cette affirmation globale très digne d’être relevée : « Père, la vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus Christ.» Cette formulation ne peut avoir, surtout en ce contexte où elle est prononcée, qu’un sens fort riche, nullement inférieur à ce que dit Jean dans sa première lettre : « Nous lui serons semblables parce que nous le verrons tel qu’il est.» Nous serons envahis par la Lumière, la Vie, l’Amour qui sont en Dieu et en Jésus glorifié.Comme dit Paul sobrement: « Nous serons avec le Seigneur toujours», par conséquent, «transfigurés par le Seigneur qui est Esprit», gratifiés d’un «poids de gloire éternelle bien au delà de toute mesure».Cette connaissance béatifique, par laquelle «je connaîtrai comme je suis connu», selon Paul, ne sera rien de moins que l’expérience d’une union transformante avec Dieu.Le second passage à examiner chez Jean est celui de la parabole du bon pasteur.Il s’avérera très expressif.Dans ce texte, Jésus dit que les brebis d’un troupeau «connaissent» la voix de leur véritable berger, tandis qu’elles « ne connaissent pas la voix des étrangers».Les brebis sont familières avec la voix de leur pasteur, elles l’ont enregistrée dans leur appareil auditif et leurs réflexes, elle fait partie de leur être.Cette « connaissance » crée un lien intime et durable qui donne de voir dans le pasteur non seulement un maître, mais encore un compagnon de vie, tout comme le fait qu’il les « appelle chacune par son nom ».Cependant, une autre affirmation de Jésus, dans la parabole, révèle une intimité beaucoup plus profonde avec les brebis.Remarquons bien la comparaison employée dans la déclaration suivante: «Je connais mes brebis et mes brebis me connaissent, comme mon Père me connaît et que je connais mon Père.» Puisque la «connaissance» est une perception imprégnée d’amour pouvant aller jusqu’à l’union des êtres, cette prodigieuse 177 assertion de Jésus doit être rapprochée de cette autre provenant du Discours après la Cène: Après ma résurrection, «vous connaîtrez que je suis en mon Père et que vous êtes en moi et moi en vous.» Alors, le «connaître» et être «connu» de lui, qui a déclaré ne faire qu’un avec son Père, c’est être immergé dans la présence mutuelle qui unit Jésus glorieux et son Père dans la Trinité, c’est être soulevé par l’amour qui les porte l’un vers l’autre dans l’Esprit.Voilà jusqu’où s’élève le dessein que Dieu nourrit d’être près de nous et de nous prendre avec lui.Dieu entend partager avec nous l’éternel jaillissement de sa joie dans sa Vie trini-taire.C’est ce que Jésus est venu rendre possible.Une vie menée en compagnie du Seigneur De toutes les révélations bibliques évoquées ci-dessus découle naturellement une spiritualité du «compagnonnage» avec le Seigneur.On en trouve les éléments fondamentaux dans l’Écriture elle-même, particulièrement dans les Psaumes puisqu’il s’agit de dispositions intérieures.À diverses reprises on constate que les psalmistes sont tout à fait sûrs d’être accompagnés par Dieu et qu’en cette compagnie ils trouvent ce qui leur procure le bonheur profond.Le psaume 16 est révélateur à cet égard.Se souvenant peut-être du réconfortant passage d’Isaïe où Yahvé déclare à Israël: «Je te fais cheminer sur la route où tu marches», l’auteur dit: «Je bénis le Seigneur qui me conseille, même la nuit mon coeur s’instruit», et «tu m’apprends la route de la vie », en ajoutant : « Comme le Seigneur est à ma droite, je suis inébranlable», et il termine par de l’exultation: «La joie abonde près de ta face, à ta droite les délices de toujours.» Cet emploi du mot «face» (ou «visage») n’est pas rare dans le Psautier.Il désigne justement la présence de Dieu.Yahvé lui-même demande: «Cherchez ma face», et le priant supplie en ces termes : « Fais lever sur nous la lumière de ta face » ou « Montre-nous ton visage et nous serons sauvés » ; et si Dieu paraît absent, il s’écrie dans son angoisse: «Tu as caché ta face, je suis épouvanté.» Avec un sens profond de l’intimité divine, un psalmiste dit à Yahvé: Ceux dont tu es le refuge, «tu les caches 178 au secret de ta face».Cette idée de refuge ou d’abri, voici de quelle manière émouvante un autre psaume l’exprime: «Garde-moi comme la prunelle de ton oeil, cache-moi à l’ombre de tes ailes.» Et qui parmi nous n’a pas chanté son abandon à Dieu par les images suivantes : « Ta main me conduit, ta droite me saisit, tu as posé sur moi ta main »?À nous de correspondre à sa présence attentive : « Je garde le Seigneur devant moi sans relâche.» Si l’on passe au Nouveau Testament, on constate que Jésus aussi, en conformité avec son Père dont il est l’expression parfaite, nous propose une spiritualité de «compagnonnage» avec lui.Il en a été question plus haut d’une façon globale; il faut en parler ici d’une manière concrète, dans une certaine mesure.Lors de son discours d’adieux, au soir du Jeudi saint, Jésus annonce à ses Apôtres et par conséquent à nous tous : « Lorsque je serai allé vous préparer une place (par ma résurrection et mon ascension), je reviendrai et je vous prendrai auprès de moi.» - «Je vous verrai à nouveau, votre coeur alors se réjouira, et cette joie, nul ne vous l’ôtera.» - «Je m’en vais et je viens à vous.» A un autre moment il exprime la même chose d’une façon affectueuse en ces mots: «Je ne vous laisserai pas orphelins, je viens à vous», après les avoir appelés un peu plus tôt «mes petits enfants », puis il ajoute cette magnifique parole : « Vous me verrez vivant et vous vivrez vous aussi.» Cette vie avec le Ressuscité sera assurée et profonde puisqu’elle aura lieu par l’Esprit que Jésus promet au cours de cette même soirée.La grande affirmation à retenir est donc «Je viens à vous» tout au long de votre existence.Telle est la source, en même temps que le gage, de notre vie spirituelle.Jésus glorieux nous est présence active.Cette présence agissante, saint Paul aussi nous l’enseigne, mais à sa manière vigoureusement personnelle.Toute sa carrière de disciple et d’apôtre du Christ a commencé le jour où, sur le chemin de Damas, Jésus ressuscité est venu à lui avec une fougue qui convenait à ce garçon bouillant qui persécutait « avec frénésie » les novateurs chrétiens.En cette occasion inoubliable et déterminante, Saul de Tarse a été «saisi par le Christ Jésus», comme il le dira lui-même.Jésus s’est emparé de ce croyant 179 impétueux, capable de correspondre à son intervention par la question simple et entière : « Que dois-je faire, Seigneur?» À partir de ce moment, lui et Paul ont été des inséparables, en un sens très fort de ce mot.Le Christ Seigneur s’est rendu si présent à Paul que celui-ci a dû créer des termes commençant par le préfixe «syn» (en latin, «con») qui signifie avec.Par exemple, Paul affirme qu’il a été «confixé» sur la croix avec le Christ.Leur union à tous deux fut si étroite que Paul a pu écrire : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi.» On connaît sa question passionnée : « Qui nous séparera de l’amour du Christ pour nous?» Et on trouve un superbe emploi du verbe «connaître » dans un passage de sa lettre aux Philippiens où il formule un véritable condensé de la spiritualité chrétienne.Parlant du Seigneur Jésus, il écrit: «Il s’agit de le connaître, lui, avec la puissance de sa résurrection et la communion à ses souffrances»; «Je m’élance pour tâcher de le saisir, parce que j’ai été moi-même saisi par lui.» Le Seigneur Jésus vient tellement vers nous qu’il nous saisit dans nos profondeurs et nous rend aptes à le saisir nous-mêmes et à être ainsi «trouvés en lui.» On ne peut concevoir un plus intime et intense «avec».Complétons cette perspective par un verset de l’Apocalypse au sujet du ciel : «J’entendis une voix clamer du trône: Voici la demeure de Dieu avec les hommes.Il aura sa demeure avec eux ; ils seront son peuple, et lui, Dieu-avec-eux, sera leur Dieu.» «Les saints ont vécu dans ton amitié» Les pages qui précèdent ont voulu faire ressortir l’idée importante que Dieu et Jésus entendent vivre avec nous.On sait qu’une des formes de la vie-avec dans notre existence humaine est celle de l’amitié.Or la Révélation nous montre que Yahvé puis Jésus se sont cherché des amis ici-bas et le font encore maintenant.On apprend par l’Écriture qu’il y a eu des épousailles divines avec Israël, puis avec l’Église ; on apprend aussi, dans la même source, que Dieu et le Seigneur Jésus ont contracté des relations amicales avec des individus choisis et entendaient le faire universellement de quelque façon.Ainsi, Yahvé déclare 180 qu’lsraël est la race d’Abraham « mon ami » et il est dit de Yahvé qu’il « parlait à Moïse face à face, comme un homme parle à son ami», de même qu’un psaume mentionne que le Seigneur «a parlé en vision à ses amis » les prophètes Samuel et Natan.Par ailleurs, Yahvé n’abandonne pas « ses amis » ; elle coûte à ses yeux la mort de «ses amis»; un psalmiste lui demande: «Que tes amis te bénissent!», cependant qu’un autre s’écrie: «Au secours, Seigneur! tu n’as plus d’amis parmi nous, les fidèles ont disparu d’entre les fils d’Adam » ; alors que la Sagesse « est un esprit ami des hommes».De son côté, naturellement, Jésus aussi entretient des amitiés.Au cours de sa vie publique, on l’accuse de se montrer « ami des publicains et des pécheurs » et lui-même dit un jour à ses Apôtres : « Notre ami Lazare repose.» Mais en un sens plus propre ou plus fort il emploie le terme « ami » au sujet de ses Apôtres eux-mêmes.Un jour il s’adresse à eux en commençant par les mots: «Je vous le dis à vous, mes amis», et au soir du Jeudi saint il leur donne cet avertissement: « Vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous commande.» Surtout, aussitôt après cette parole, il prononce la grande déclaration que nous connaissons bien : «Je ne vous appelle plus serviteurs, car le serviteur ne sait pas ce que fait son maître ; je vous appelle amis, parce que tout ce que j’ai entendu auprès de mon Père, je vous l’ai fait connaître.» Jésus traite ses apôtres comme Yahvé le faisait pour ses prophètes, à qui il confiait son «secret», c’est-à-dire ses pensées et ses desseins : « Le Seigneur Dieu ne fait rien sans révéler son secret à ses serviteurs les prophètes.» Chose admirable, son secret, Dieu le communique également, avec une différence, à quiconque se tourne vers lui religieusement.Le psaume 25 nous assure, en effet, que « le secret du Seigneur est pour ceux qui le craignent.» Voilà pour nous tous le gage d’une intimité profonde avec Dieu et son Fils Jésus.En ami véritable, le Seigneur prodigue ses confidences et maintient le réconfort de sa compagnie.Qu’elle possède un contenu magnifique cette affirmation de Jésus dans sa Prière sacerdotale : « Père, j’ai manifesté ton nom aux hommes que tu as tirés du monde pour me les donner», le nom du Père étant sa personne même avec tout ce que contient son coeur.Et quelle félicité 181 laisse entrevoir ce souhait formulé par Job : « Puissé-je revoir ces jours où Dieu demeurait avec moi!» L’idée d’amitié divine est peut-être ce qui exprime au mieux notre vie menée en la compagnie du Seigneur.2 Voici une observation intéressante à ce sujet.Au jardin de Gethsémani, Judas s’avance vers Jésus et lui donne un baiser, à la manière des disciples saluant leur maître.Jésus lui dit: «Ami, fais ta besogne.» Le titre employé par Jésus en cet endroit (que nos traductions françaises rendent par le mot «ami») a pour sens premier ou fondamental celui de compagnon, lequel implique facilement, bien sûr, de l’amitié.Cela suggère nettement que, pour Jésus, vivre en sa compagnie, c’est jouir d’une étroite amitié avec lui.Tout ce qui a été exposé dans les pages ci-dessus confirme cette interprétation.Or l’amitié comporte amour, soutien, partage, dans une entière fidélité.Il faut peser contemplativement la richesse inouïe des paroles suivantes adressées par Jésus à son Père au moment où il va souffrir et mourir pour nous: «Ceux (et celles) que tu m’as donnés sont à toi, et tout ce qui est à moi est à toi et tout ce qui est à toi est à moi, et je suis glorifié en eux.» Nous sommes intérieurs au glorieux partage échangé entre le Père et son Fils fait homme, nous sommes inclus dans leur amitié mutuelle.Plus loin, Jésus déclare: « Père, ceux que tu m’as donnés, je veux que là où je suis, eux aussi soient avec moi, afin qu’ils contemplent ma gloire, que tu m’as donnée parce que tu m’as aimé avant la fondation du monde.» Voilà l’amitié suprême du Christ Seigneur à notre égard, voilà un «avec» devant lequel nos mots défaillent.Comment ne pas être d’accord avec la deuxième prière eucharistique qui voit la sainteté comme une amitié?Comment ne pas nous réjouir de nos moments de sainteté, d’authentique amitié avec le Seigneur?Car nous en avons.2.Au Moyen Âge, la région du Rhin a connu un fort mouvement d’aspiration à la perfection chrétienne, autour des maîtres qu’étaient Eckhart, Tauler et Suso, sous l’appellation Amis de Dieu.182 La mort à laquelle je ne pensais pas Fernand Langlais, o.f.m.* De fait, dans mes pires témérités, je n’ai jamais pensé à la mort.Comme à tout un chacun, elle devait se présenter à moi, en temps «oppportun», mais le plus lointain possible.Animateur de pastorale en paroisse durant de nombreuses années j’ai accompagné des mourants, j’ai vu la mort sur les visages et dans les coeurs.J’ai dû compatir à beaucoup de drames où avait fait des siennes la mort par maladie, par vieillesse, par suicide ou par accident.Mais là s’arrêtait pour moi l’expérience de la mort, c’était l’expérience des autres.Lundi, 24 janvier 1994.Une de mes soeurs et son mari viennent de me laisser.Une belle visite au cours de laquelle nous avons tâté encore une fois du mystère de l’inconnu, de la révolte, de l’injustice, du «hasard» qui tentait de m’enlever aux miens et dont je viens d’être victime, mystère que j’expérimente en ce moment dans un hôpital de St-Hyacinthe par suite d’un accident de circulation qui m’est advenu le 4 janvier dernier, sur l’autoroute 20, aux alentours de Ste-Hélène.Comme ce n’était pas contre-indiqué par le médecin, j’ai mon ordinateur de poche.J’ai commencé d’y inscrire à mesure mes intuitions, voire les cris, qui viennent hanter mes intérieurs à toute heure du jour mais surtout des longues nuits.Suivant une manière de penser qui m’est chère, j’estime que tout événement, quel qu’il soit, porte en lui-même une raison d’être qui n’est pas * 5750, boulevard Rosemont, Montréal, Qc, H1T 2H2 183 toujours explicable en mots jetables sur papier, mais cette raison d’être existe vraiment.Cette conviction parmi mes plus profondes, je l’exprime ainsi: il n’est rien pour rien.Il n’y a pas de hasard.D’aucuns pourront y flairer une odeur de déterminisme.J’estime pour ma part, que Dieu existe, qu’il est un Dieu aimant, qu’il n’est pas un bras qui frappe à l’aveuglette.Voilà pourquoi j’essaie de comprendre tout ce que je peux de cet accident « providentiel ».Résumé des faits Résumons ce qui s’est passé.Après avoir quitté Drummondville à la hâte, par une température qui laissait à désirer et une poudrerie qui allait m’être fatale, j’ai été impliqué dans un carambolage où la mort à laquelle je ne pensais pas était présente.J’ignore encore quelles seront les séquelles de cette rencontre avec elle pour mes années à venir.Pour le moment, j’essaie tout bonnement de voir plus clair.Une telle proximité avec la mort, dans les jours qui ont suivi, a comme amorcé une sorte de pèlerinage intérieur auquel se sont associés plus ou moins directement les personnes rencontrées, les nombreux témoignages écrits et des éclairs de mémoire.Ce que j’en garde me fait réaliser une fois de plus combien j’ai la mémoire sélective.Dans les instants qui ont précédé mon arrivée ou ma poussée dans le carambolage déjà en action - et que j’appelle le 2e impact - j’ai vu en un éclair tout ce qui pouvait arriver aux autres, à moi, à la voiture : embêtements, blessures de toutes sortes, avaries.sauf la mort ! Or, c’est maintenant connu, ce carambolage a causé deux morts.Je ne me souviens pas d’avoir paniqué; seule me reste la frustration de n’avoir pas été en mesure d’y échapper.Après le 3e impact, j’avais commencé avec d’autres à porter secours aux gens encore emprisonnés dans leur voiture à cause des collisions en série, en particulier à ce jeune coincé dans son petit camion juste en face de ma voiture.Ce fut là mon erreur.Un train routier chargé de bois franc n’avait pas encore terminé les dégâts.Il a dû mettre les freins aussitôt qu’il a vu 184 l’empilade; mais avec 165 tonnes dans le dos, la poussée était trop forte et il est venu compresser les quelque 30 voitures qui étaient déjà devant lui.Dans mon action de secouriste, je n’ai ni entendu l’impact et ni perçu le mouvement de ce paquet de métal qui se comprimait encore plus.et me voilà écrasé entre deux voitures.Après ce 3e impact, commence mon mystère : celui d’être encore en vie.Guidé par le seul instinct d’aider, comment ai-je pu renoncer à me protéger?C’est un réflexe si naturel ! Cela reste pour moi incompréhensible, même la mort a respecté cette imprudence.Ce qui suit l’impact «du morceau de métal » qui a heurté ma fesse (celle-ci, me semble-t-il, m’est apparue soudain de l’épaisseur de mon manteau de cuir) tient à mon avis tout simplement du miracle.Étendu sur le pavé enneigé, incapable de me déplacer, il ne me restait que la capacité de crier.Ce que je fis avec assez de force, surtout quand je vis de la fumée et du feu sous ma voiture.Je crois n’avoir jamais perdu conscience à partir de ce moment-là.Je répétais’sans arrêt, comme une litanie de grand-maman: Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu.c’est pas le temps.mon Dieu.Et quand j’allais abandonner, étouffé dans un sanglot, sans cesse la souffrance réanimait ce qui me restait de lucidité, la ramenant à ce bassin en bouilli et à cette pauvre jambe inutile.Déposé dans l’ambulance (qu’on avait oublié de chauffer), pendant quarante-cinq minutes j’ai gelé, j’ai crié, désespérant qu’on parte enfin vers l’hôpital.Oui ! jusqu’à l’anesthésie, je crois avoir toujours gardé une semi-lucidité.escorté par une espèce de présence à laquelle je ne savais donner de nom, sur laquelle je n’avais aucune emprise.Étrangement, durant toutes ces heures, je n’ai jamais pensé à la mort.Réflexions suscitées Quand je repasse ces moments de souffrance, ce qui m’impressionne le plus, c’est le peu d’espace qu’il y a entre la vie et l’Autre Vie.et aussi, la minime place que j’occupe dans le monde.Je suis rattaché à la vie par un fil si ténu.Je prends 185 douloureusement conscience de la précarité de la vie et de tout ce qui la meuble ou.l’encombre.Incapable de lire, immobilisé sur le dos pour donner au bassin une chance de se reconstituer normalement, ma pensée est fortement monopolisée, presque obsédée par une préoccupation que je porte en mon coeur et qui n’a rien à voir avec ma situation de grand blessé.Je suis troublé et dérangé par une question qui m’habite depuis un certain temps, le fait que très peu de gens désirent entrer dans la communauté franciscaine à laquelle j’appartiens.Je songe bien sûr à la péninsule du Niagara où j’ai exercé mon activité pastorale durant vingt-trois ans et où les franciscains ont oeuvré depuis une cinquantaine d’années.Même si nous y avons dépensé beaucoup d’énergie, y avons pris une foule d’initiatives heureuses, y avons convoqué la prière, fourni un enseignement de qualité, une prédication appréciée, cela n’a attiré aucun candidat à la vie franciscaine.Serait-ce que notre vie fraternelle - ma vie fraternelle - était trop peu intense, trop peu visible pour convaincre et interpeller.Voilà peut-être le hic: l’interpellation! Ce que je garde intérieurement de la vie de François d’Assise, c’est justement qu’il menait avec ses frères une existence interpellante.Leur vie fraternelle faisait prendre conscience que tout n’avait pas la même valeur dans la vie.Il y a l’essentiel: Dieu rencontré dans la prière, la méditation., rencontré avec les frères ou seul, selon les besoins; le Christ reconnu et respecté dans toutes ses créatures, surtout les plus petites et les plus démunies.Il y a aussi le nécessaire: comme le travail, les échanges communautaires, le témoignage.Le reste - l’Esprit aidant - on peut le laisser à la grâce de Dieu.En réalité, ce qui m’arrive me place devant une immense interpellation.Que de choses j’ai encore à apprendre humainement, fraternellement, spirituellement! Mon accident m’aura, entre autres choses, rappelé cette évidence.Cet accident m’amène aussi à relire certaines étapes de mon chemin de vie.Quand j’ai choisi de «risquer» ma vie avec les franciscains, j’ai pris une résolution : ne jamais quitter - de 186 moi-même - la vie religieuse.«Si je ne suis pas fait pour être franciscain, me suis-je dit, ils me mettront dehors.» En somme, je fais de mon mieux ; si ça ne marche pas, je fais autre chose ou je vais ailleurs.Ordonné prêtre en 1965, plusieurs options s’offraient à moi comme aux autres ordonnés de cette année-là: enseigner au cours classique, suivre des études postuniversitaires, m’engager dans l’une ou l’autre des «oeuvres» de la Province telle que l’Ordre Franciscain Séculier, les Missions, la prédication populaire, le travail en paroisse.Étant classé à l’époque parmi les jeunes religieux peu édifiants - ceux qui négligent la prière et les repas communautaires - on choisit de m’expédier le plus loin possible, à Welland (Ontario).Malgré l’absence de consultation, j’ai vraiment accepté cette décision venant de mon Provincial.Je suis parti en septembre 1967 pour ma «mission» auprès des Franco-Ontariens de la Péninsule du Niagara.Avec le recul du temps, je peux dire que j’y ai vécu vingt-trois merveilleuses années.À l’occasion de mes 25 ans de sacerdoce, j’ai pu bénéficier d’une enrichissante période sabbatique.Mon intérieur, ou mieux, tout mon être était prêt pour accueillir, assumer et profiter au maximum de cette période qui, finalement, a duré 2 ans.À mon retour de la Terre-Sainte, une nouvelle « interpellation » fort surprenante m’attendait: on requérait mes services comme économe provincial.En cet été 1992, j’ai invoqué les ententes faites avec l’Église du diocèse de St.Catharines, les promesses d’un ancien provincial et un temps de réflexion.Ce qui m’a valu une année de répit.Cependant, au chapitre provincial de mai 1993, l’appel m’arrivait clair et net.Je choisis, une fois de plus, de dire librement «oui» malgré toutes les déchirures que, forcément, cette interpellation me causait.Vie ré-évaluée À l’hôpital, toujours immobilisé, questionnant sans cesse le pourquoi de cet accident il me vient différentes idées, des com- 187 mencements de réponses.Je suis présentement acculé à une ré-évaluation de ma vie sans possibilité de subtile évasion.Quand, dans les années antérieures, j’ai eu des choix à faire, je m’y suis préparé - spirituellement, physiquement, socialement, pastoralement - selon mes moyens.Pour mon nouveau travail d’économe provincial me manquait peut-être une «vraie» préparation intérieure, un genre «noviciat», même si j’avais donné mon «oui» habituel.Maintenant, je le reconnais, m’est offerte l’occasion de vivre intérieurement une préparation inédite, sans possibilité d’esquive.Maintenant, c’est du dedans que je suis interpellé.Ce noviciat m’amène sur des pistes étonnantes, inattendues.Je me découvre en admiration devant la moindre fleur, étonné des services délicats qu’on me rend, en contemplation devant les rayons du soleil, surpris de pouvoir dire avec toute la largeur de mon coeur: merci! Je mesure la pleine valeur de ce qui a toujours compté pour moi: un amour concret, ouvert, de qualité, exprimable à tous et toutes, plus important que toutes mes réalisations, fussent-elles merveilleuses ou éclatantes à mes yeux.En conférence, en prédication ou en accompagnement spirituel, il m’est souvent arrivé de dire en boutade que «je ne connaissais pas la souffrance».L’apprentissage, ce me semble, est commencé même s’il m’en reste beaucoup à découvrir.Plus jeune, il m’est arrivé aussi d’affirmer que si le Bon Dieu m’aimait, il viendrait me chercher rapidement, comme un voleur.La souffrance n’était pas prévue dans mes plans.Ferait-elle partie des plans de Dieu sur moi ?Pourtant, je le crois, Dieu qui ne m’a pas créé pour souffrir mais bien (comme le disait le petit catéchisme) pour le connaître, l’aimer, le servir et être heureux avec lui jusque dans l’éternité, reste que la souffrance et le mal font partie de notre monde.Dieu, sans vouloir la souffrance et le mal, respecte cependant la liberté des hommes et des femmes, et se rend mystérieusement présent au coeur de nos situations les plus crucifiantes.Au cours de ma 188 vie de prêtre, j’ai souvent eu l’occasion d’annoncer cette Bonne Nouvelle de Jésus marchant avec nous, d’accompagner des personnes supportées par cette Présence mystérieuse, nous encourageant, nous supportant, nous appelant à l’Espérance, à entrer dans sa Pâques.Lors des insupportables souffrances qu’il m’a été donné de vivre, durant les heures où m’habitait un sentiment de vide, d’inutilité et de dépendance, j’ignore encore pourquoi la mort fut la grande absente.Ce que je sais, par contre, c’est que j’ai senti alors à plusieurs reprises, cette Présence très proche, si proche que c’est elle qui disait pour moi, à la récitation du Notre Père, le «que ta volonté soit faite», paroles que mes lèvres étaient alors bien incapables de prononcer.Au moment de quitter l’hôpital, l’orthopédiste qui me soigne n’ose m’avouer que je suis un «ressuscité», un nouvel interpellé par la vie.Mes trois premiers jours aux soins intensifs, il le sait bien, auraient pu me conduire au tombeau.«Ton heure n’était pas encore venue» me laissa-t-il entendre.Avec humour, il me rappelle que pour rester en santé et en bonne condition physique, il y a des gestes à éviter comme: se jeter devant une rame de métro, faire une chute en bas d’un toit, se faire coincer entre deux voitures ! Présentement, je suis en bonne voie de récupération.La « résurrection » a été plus forte que la mort à laquelle je ne pensais pas.Alléluia! Puisse le Seigneur m’aider à vivre les «interpellations » qui sont maintenant inscrites dans ma chair et dans mes os ! 189 Livres reçus Beaulac, Jules Aider à grandir Ed.Novalis, 1993, 176 pages.En collaboration Le Christ, lumière des peuples Eucharistie et évangélisation Ed.Paulines, 1993, 169 pages.Gauthier, Roger La route pascale du Christ Chemin de croix aujourd’hui Ed.Paulines, 1994, 39 pages.Henriot, Peter J.Option Justice Une exigence d’authenticité évang.Ed.Paulines, 1994, 92 pages.Hone, Geneviève, J.Mercure Les saisons du couple Ed.Novalis, 1993, 188 pages.Lapointe, Guy Paroles de passage Ed.Paulines, 1993, 159 pages.Larranaga, Ignacio Rencontre Suggestions pour la prière Ed.Paulines, 1993, 171 pages.Monbourquette, Jean L’ABC de la communication familiale Ed.Novalis, 1993, 64 pages.Mongeau, Marcel Un peuple avec Dieu Les appelé(e)s de l’Ane.Testament Ed.Paulines, 1994, 274 pages.Pagé, Jean-Guy Le coeur transpercé Homélies (Année C) Ed.Paulines, 1993, 283 pages.Pageau, René Voyez comme ils s’aiment La fraternité aujourd’hui Ed.Paulines, 1993, 206 pages.Pageau, René -4 l’heure de Dieu Ed.Paulines, 1993, 373 pages.Pape Jean-Paul II Lettre aux familles Ed.Paulines, 1994, 110 pages.Salvail, Ghislaine Au carrefour des Écritures Initiation à la Lectio divina Ed.Paulines, 1994, 91 pages.Sauvé, Gilles Famille - Violence et pauvreté Ed.Novalis, 1993, 110 pages.Sauvé, Gilles Famille - Violence et pauvreté Ed.Novalis, 1993, 110 pages.Tremblay, Jacques Un chemin de vie Ed.Paulines, 1993, 235 pages.190 CENTRE INTERCOMMUNAUTAIRE QUATRE SAISONS INC.Les membres du Conseil d’Administration du Centre Intercommunautaire Quatre Saisons inc.sont heureux de présenter aux religieuses, la programmation de ses activités pour 1994-95.MISSION Le programme offre aux religieuses de langue française un milieu de vie favorisant: - la croissance au plan physique, social, psychologique et spirituel; - l’intégration de l’expérience de vie; - le développement des potentialités de la personne; une contribution enrichie dans l’Église et la société.CLIENTÈLE Le programme s’adresse à toute religieuse: - désirant un ressourcement, une préparation à une nouvelle orientation; - rencontrant des difficultés personnelles; - désirant participer à des activités et à des cours comme non-résidente; - désirant bénéficier d’un temps d’arrêt, de repos, prendre des vacances, vivre une retraite privée.La religieuse a accès à différents programmes décrits dans un feuillet publicitaire (mis à jour), disponible sur demande.Le programme: «Ma vie au rythme des saisons» est réparti sur une période de dix (10) mois, comprend quatre (4) saisons: - 1re saison: Mon histoire - 3e saison: Mon cheminement - 2e saison: Mes richesses - 4e saison: Ma voie d’avenir Chacune des saisons poursuit des objectifs spécifiques en relation avec les thèmes et comprend des cours, des activités variées, dans les dimensions physique, sociale, psychologique et spirituelle.Ce programme débute en septembre.APPROCHE Le Centre adopte une approche «existentielle humaniste».L’accent est mis sur l’essence de la condition humaine, sur le vécu de la personne, sur la capacité de chacune d’être consciente de soi, de son présent, de ses forces vitales et de ses limites comme lieux de croissance, sur la liberté de faire des choix en fonction de son expérience de foi et de son devenir comme personne consacrée.POUR INFORMATION Veuillez communiquer avec: Jean Fortin, directeur général Centre Intercommunautaire Quatre Saisons inc.104, Chemin Gendron, St-Elie d’Orford (Québec) JOB 2S0 - tél.: (819) 565-7554 191 VACANCES POUR RELIGIEUSES DANS UN CADRE FAMILIAL Maison ancestrale, au bord de la St-François, accueillant 6 à 8 personnes.On appréciera une bonne table, une belle nature, des lieux paisibles, une liturgie eucharistique quotidienne.Si on le désire, on profitera d’une piscine, de randonnées et d’excursions, d’un pavillon des arts - Pension: 28$ par jour.Retraites privées également disponibles LE MAS EMMANUEL 1290, Longue Pointe, St-Nicéphore (près de Drummondville) J0C1B0 1-818-394-2690 Roger Paquet, o.p., Yolande Holzl, laïque, o.p.OFFRE DE SERVICE L’Hôtellerie « Regina Mundi» de Montplaisant Granby offre ses services aux communautés qui aimeraient faire un séjour soit pour retraites, chapitre ou sessions du 15 août au 10 septembre 1994.Nous avons 60 chambres seules, 2 chapelles, 2 salles de conférences, petits bureaux et cafétéria à votre disposition.Pour informations, contactez le Père ministre Armand Gagné au numéro de téléphone: (514) 372-6118 ORDRE DE LA TRÈS SAINTE-TRINITÉ Les Trinitaires 200, boul.Robert Granby (Québec) J2G 9J6 192 SESSION ANNUELLE L’ASSOCIATION CANADIENNE DES RELIGIEUSES RESPONSABLES DE FORMATION informe sur la tenue de sa session annuelle qui aura lieu au mois d’août prochain.Thème: «Jusqu’où?» Objectif: Découvrir ensemble à la lumière de Mt 24,25, ce qu’il nous faut risquer pour suivre Jésus ici et maintenant.Quand: Du jeudi 18 août à 19h30 au dimanche 21 août à 12h00 Pour qui: Membre de l’A.C.R.F.Non membres, responsables de formation de Congrégations féminines et masculines.Lieu: Pavillon André-Coindre 5030, rue Clément-Lockquell St-Augustin-de-Desmaures (Cap-Rouge) Qc G3A 1B3 Frais: Inscription: 15$ pour les membres 25$ pour les non membres Pension complète: 100$ Dîners et collations: 35$ (pour externes) Personne-ressouce: Rita Gagné, O.S.U.Pour informations ou inscriptions s’adresser à Gisèle Chouinard, S.R.C.57, rue Jules A.Brillant Rimouski (Québec) G5L1X1 Tél.: (418) 724-0508 Envoi de publication Enregistrement n° 0828 la vie des communautés religieuses 5750, boulevard Rosemont Montréal, Québec, Canada H1T 2H2
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