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Titre :
La vie des communautés religieuses /
Revue publiée à l'intention des membres des communautés religieuses catholiques. Elle aborde amplement les questions théologiques et vocationnelles et les enjeux d'adaptation aux changements sociaux. [...]

À consulter : Site Web de la revue, incluant un index de La vie des communautés religieuses (1942-2006).

Éditeurs :
  • Montréal :RR. PP. Franciscains du Canada,1942-2006,
  • Montréal :RR.PP. Franciscains de la Province St-Joseph au Canada,
  • Montréal, Québec, Canada :La vie des communautés religieuses,
  • Nicolet, Qué., Canada :publiée par un consortium de congrégations religieuses du Québec
Contenu spécifique :
Mars-Avril
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Successeur :
  • En son nom
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La vie des communautés religieuses /, 1994-03, Collections de BAnQ.

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mars-avril 1994 HttH Ifefiiiï eligieuses ¦¦¦¦¦ La vie des communautés religieuses Directeur : Laurent Boisvert, o.f.m.Comité de rédaction : René Bacon, o.f.m.René Baril, o.f.m.Pierre Bisaillon, o.f.m.Laurent Boisvert, o.f.m.Secrétariat ; Yvette Viau, s.s.a.Rédaction et administration : La vie des communautés religieuses 5750 boulevard Rosemont Montréal, Canada H1T 2H2 Tél.: 259-6911 Envoi de publication Enregistrement n° 0828 Composition : PLB Graphique Impression : L’Éclaireur Ltée La revue paraît cinq fois par an Abonnement : de surface : 13,00 $ (70FF) (435 FB) par avion : 17,00 $(98 FF) (595 FB) de soutien : 20,00$ Sommaire Vol.52 — mars-avril 1994 Simon Légasse, o.f.m.cap., Évangéliser d’après le Nouveau Testament 67-78 Claire Bissonnette, o.s.c., L’intériorité : don et vocation chrétienne 79-89 Jean Leclercq, o.s.b., Silence et pastorale 90-95 Le christianisme n’est pas seulement une société missionnaire, mais d’abord une Église, une assemblée, une communauté.L’Église naissante a été spontanément missionnaire, avant de se définir comme missionnaire.La personne qui annonce la Bonne Nouvelle doit avoir trouvé dans le Christ la véritable espérance.Elle doit être un témoin authentique, une servante des mystères de Dieu.L’A.précise d’abord ce qu’est l’intériorité chrétienne à la lumière des symboles évangéliques.Se basant ensuite sur l’enseignement de Claire et de François, et sur les symboles utilisés par eux, elle décrit leur expérience spirituelle de l’intériorité.Cette expérience consiste en une conscience toujours plus profonde de l’union vitale au Christ.Dieu a parlé et il continue de le faire.Il nous faut écouter sa parole dans le silence.Le 65 Monique Thériault, s.n.j.m., Vie religieuse apostolique et l’apôtre des apôtres 96-102 Pierre Robert, La séparation définitive d’avec Dieu ou « Enfer » 103-123 Jeanne Doyon, s.f.m., La vie religieuse est-elle prophétique?124-126 conseiller pastoral doit avant tout être une personne qui écoute.Il est présent à l’autre pour le rendre présent à Dieu.Un silence imposé peut devenir une torture; mieux vaut éduquer au silence.L’A.voit dans Marie de Magdala un certain programme pour la vie religieuse apostolique : être là où est la vie, où sont les besoins ; demeurer là en présence de quelqu’un; recevoir et accomplir sa mission de manière prophétique.La vie religieuse apostolique est unifiée par la mission.Qu’en est-il exactement de l’enfer?Quel est le sens de cette donnée de foi dans l’ensemble du mystère chrétien?Le contenu de foi est-il seulement affaire de mode ou d’aménagement ?Désireux de répondre à ces questions, l’A.présente les fruits d’une enquête historique et les résultats d’une réflexion théologique.La vie religieuse est un chemin de prophétisme parce qu’elle est appel, attrait, séduction.66 Évangéliser d’après le Nouveau Testament* Simon Légasse, o.f.m.cap.** L’encyclique de Jean-Paul II «Redemptoris missio» (7 décembre 1990) rappelle aux chrétiens le devoir de répandre leur foi dans tous les pays, dans toutes les cultures de toutes les populations du monde.Ce n’est pas un rappel sans fondements.Diminution croissante du nombre des chrétiens dans le monde, réduction du zèle missionnaire ou réduction de la mission à améliorer le bien-être des peuples pauvres, sécularisation du salut, telle est en gros l’analyse du pape et telles sont les causes de son désir de raviver chez les chrétiens le devoir de mission, de préciser le message à transmettre et d’indiquer le comment de l’opération.Que le christianisme soit de par sa nature même expansionniste, qu’il ne se continue pas simplement par génération, il suffit d’ouvrir le Nouveau Testament pour s’en rendre compte.Il est vrai que la majorité de ses textes ne traite pas de propagation, mais plutôt de la vie des chrétiens en tant que société religieuse ou communauté, ou encore de leur conduite individuelle au sein de cette communauté.Le christianisme n’est pas seulement une « société missionnaire », mais d’abord une Église, une assemblée, une communauté et une association de communautés.Mais cette Église ne se conçoit pas, et ce dès le début, comme définitivement close sur elle-même.Là où, comme dans les écrits johanniques, la mission proprement dite semble absente, l’union communautaire s’attribue une fonction recruteuse.On se souvient de la prière * Le texte de cet article a d’abord été celui d’une conférence dont il n’a pas été jugé nécessaire d’ôter toute trace d’exposé oral.** 33, avenue Jean-Rieux, F-31500 Toulouse, France.67 de Jésus avant la Passion : « Que tous soient un.afin que le monde croie que tu m’as envoyé » (Jn 17,21).Du reste avant de discourir et d’écrire sur la propagation de leur foi, les chrétiens ont agi.L’Église naissante a été missionnaire, spontanément, avant de se définir comme missionnaire.Un peu d’histoire Les Actes des Apôtres nous racontent qu’à Jérusalem, peu de temps après la mort de Jésus, les chrétiens ont été persécutés.Le tableau est simplifié et ses traits sont grossis.Mais on doit admettre qu’une partie de la communauté a été inquiétée par les Juifs.C’étaient des convertis issus d’une aile du judaïsme que les Actes appellent les « Hellénistes » dans laquelle il faut voir des Juifs venus s’installer à Jérusalem à partir de diverses localités du bassin méditerranéen et qui entre eux parlaient grec.Ces convertis avaient un leader : Étienne (Stephanosen grec).Pourquoi ont-ils été spécialement persécutés (Étienne a été lynché) ?Le rapport des Actes des Apôtres permet de supposer qu’ils avaient des idées non conformistes au sujet de la loi juive et peut-être aussi au sujet du Temple de Jérusalem.Ce qui est sûr, c’est qu’au moins certains d’entre eux ont préféré quitter Jérusalem, où leur position était devenue dangereuse.On rencontre l’un d’eux, Philippe, occupé à propager la nouvelle foi en Samarie.Mais surtout on apprend que quelques-uns de ces fuyards poussent jusqu’en Phénicie (le Liban actuel), à Chypre et à Antioche, la grande ville syrienne.Ce qui se passe alors est décisif : non seulement ces propagandistes répandent la foi chrétienne parmi les Juifs, mais ils s’adressent aussi aux païens, ce qui ne s’était encore jamais fait.Paul, qui ne tarde pas à intervenir dans le même sens, n’est donc pas l’auteur de cette innovation.Il a beau avoir conscience d’être spécialement envoyé par Dieu prêcher le christianisme aux païens (Ga 1,16), il survient dans une Église qui déjà rayonne parmi les populations non juives et qui continue de le faire sans lui.68 Ajoutons que, lorsque Paul, vers la fin de sa vie, rédige son oeuvre maîtresse, l’Épître aux Romains, il existait à Rome une communauté chrétienne.Paul ne l’avait pas fondée et elle était ancienne: on peut la dater des années 40, soit seulement 10 ans après la mort de Jésus.Certes, l’origine du christianisme à Rome est juive : voyageurs et marchands juifs devenus chrétiens l’y avaient implanté.Mais non sans recruter aussi des païens, surtout, peut-on supposer, parmi les sympathisants du judaïsme.Paul, écrivant aux Romains pendant l’hiver 58, laisse clairement entendre que la communauté était mixte, composée de Juifs convertis et d’anciens païens (Rm 11,13-32).Sans être spécialement propagandiste, le judaïsme accueillait alors des païens.Mais ces païens devenaient membres du peuple d’Israël et s’y agrégeaient, dans le cas des hommes par la circoncision, en s’engageant à pratiquer toutes les obligations de la loi de Moïse.On ne sait pas exactement sous quelle forme s’est effectuée l’entrée des premiers païens dans l’Église.Les a-t-on d’abord traités comme des prosélytes du judaïsme en exigeant d’eux la circoncision ?Nous n’avons pas sur ce point d’informations dans le Nouveau Testament.Ce qu’on peut dire, c’est que Paul, qui évangélisait déjà moins d’une dizaine d’années après la mort de Jésus et qui avait fréquenté la communauté d’Antioche, recevant sans doute d’elle plus qu’il ne le dit, n’a jamais «judaïsé» ses convertis du paganisme : ni circoncision, ni obligation de pratiquer la loi mosaïque.Essayons de découvrir la raison de cette expansion de la foi chrétienne hors de frontières du judaïsme.Et d’abord considérons celui qui est à l’origine de cette foi.Jésus n’a pas prêché aux païens.Il n’est pas sûr non plus qu’il ait incité ses disciples à le faire: la scène finale de l’Évangile de Matthieu est une composition chrétienne de la fin du 1er siècle où il est bien difficile de reconnaître les paroles même de Jésus quand on lit : «Allez, de toutes les nations faites des disciples.» (Mt 28,19).Mais Jésus a posé les bases d’une religion ouverte et d’un judaïsme pour ainsi dire éclaté, où le critère de la rectitude devant Dieu 69 n’est plus l’observation minutieuse d’une loi, mais la pureté de la conscience dans la recherche de la vraie et originelle volonté de Dieu ; une recherche toujours à poursuivre et jamais satisfaite, dans le refus de toute casuistique limitative (Mt 5,20-48).Un exemple essentiel : l’amour des ennemis (Mt 5,43-47, Le 6,27-35) ; mais aussi : plus de répudiation (Mc 10,2-12 par.) et le culte extérieur passant au second plan : d’abord la justice et le bien de l’autre (Mc 12,32-34; Mt 9,13).Mais il faut aussi songer à l’intérêt de Jésus pour tout ce qui est rejeté, marginalisé: les publicains et les pécheurs, les « impurs».Or, les païens, comme tels, étaient, en tant qu’idolâtres, méprisés par les Juifs.Paul l’atteste : « Nous sommes, nous, des Juifs de naissance et non de ces pécheurs de païens» (Ga 2,15), et l’Évangile le confirme en mettant ensemble les « publicains » et les « païens » (Mt 5,46-47; 18,17).On peut donc voir dans le zèle missionnaire des premiers chrétiens en milieu païen comme une conséquence de l’intérêt de Jésus pour les pécheurs.Que ce mouvement soit né d’abord chez des Juifs convertis qui venaient du monde grec, cela se comprend si l’on sait que les Juifs de la diaspora avaient l’esprit plus ouvert que leurs coreligionnaires de Palestine: dans ces conditions ils auront mieux compris Jésus, avec la nouveauté de son message ainsi que les conséquences qu’on pouvait en tirer.Étienne, l’un d’eux, fut accusé de parler contre la Loi (Ac 6,11.13-14).On peut gloser: contre une conception étriquée de la Loi et pour une religion plus pure mais aussi plus exigeante, dans la ligne de Jésus1.Qu’est-ce que « évangéliser »?Qui dit aujourd’hui «évangéliser» vise une démarche qui consiste à s’adresser à quelqu’un pour lui annoncer ou lui exposer Jésus Christ, son message, essayer aussi de le convaincre de la vérité de ce message.Cela inclut, inévitablement, communiquer avec des idées et les faire admettre, obtenir une adhésion.L’Évangile attribue à Jésus une phrase qu’on est tenté de traduire et que, de fait, on a traduit par: «les pauvres sont évangélisés » (Mt 11,5 par.Le 7,22).On comprend alors la phrase 70 dans ce sens que Jésus a prêché aux pauvres.En réalité le verbe, dans cette phrase empruntée à Isaïe 61,1, veut dire: «annoncer comme bonne nouvelle », et quand ont dit, littéralement, que « les pauvres sont évangélisés», il faut comprendre: les pauvres ont reçu la bonne nouvelle qu’ils ont fini de souffrir.Ainsi d’après le contexte même de cette parole : « les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont guéris et les sourds entendent » (voir aussi Is 61,1-3).La bonne nouvelle c’est la libération du mal, parce que Dieu a décidé d’en finir avec lui.L’Évangile, c’est d’abord cela et l’annoncer, c’est évangéliser.La personne Jésus Paul et l’auteur des Actes des Apôtres donnent un complément au verbe en question : ce complément c’est une personne, c’est Jésus.Le prédicateur de l’Évangile n’énonce pas d’abord une doctrine, un système religieux, voire une série de recettes pour être sauvé et trouver la paix.Il proclame une personne, Jésus comme Fils de Dieu et sauveur des hommes.C’est dire que cette personne a fait et continue de faire quelque chose, mieux, que Dieu a fait et fait encore quelque chose par elle.On annonce le Christ et son action libératrice de l’humanité, qui fait que celle-ci est désormais rendue capable de réaliser sa destinée, celle que Dieu lui a fixée, pour son bonheur et au-delà de la mort.Il s’agit de proclamer que cela est vrai.Après, on peut réfléchir, chercher les meilleures façons de le dire, les conséquences pratiques que cela peut avoir.Les premiers prédicateurs chrétiens ne s’en sont pas privés, chacun suivant son génie propre et selon les populations auxquelles ils s’adressaient.À ce propos les discours des Actes des apôtres sont intéressants qui nous montrent comment cette prédication s’adaptait aux auditeurs, Juifs ou païens selon les cas.La joie Cette annonce, étant celle d’une « bonne nouvelle », engendre la joie.Elle est censée rendre joyeux ceux qui l’entendent, parce 71 qu’ils la trouvent bonne, libératrice.Elle atteint les hommes et les femmes en difficulté, en situation de détresse, quelle qu’en soit la cause.Luc pense surtout aux pauvres, aux démunis du point de vue économique.Paul va à la racine du mal : l’homme est captif du péché, aliéné par lui.Mais le message de l’Évangile, de la Bonne Nouvelle, doit, s’il est authentique, être cause de joie, comme on se réjouit d’être soulagé d’un lourd fardeau, d’une grande peine, d’un immense souci.Une obligation En plaçant sur les lèvres de Jésus l’ordre de mission : « Allez, de toutes les nations faites des disciples.», l’évangéliste Matthieu exprime une certitude : la mission est une obligation qui découle de la volonté du Christ.Mais bien avant la composition des évangiles Paul ne doutait pas un instant de ce devoir.D’abord pour lui : « Prêcher l’Évangile en effet n’est pas pour moi un titre de gloire ; c’est une nécessité qui m’incombe.Oui, malheur à moi si je ne prêchais pas l’Évangile!» (1 Co 9,16).N’imaginons pas un Paul soumis à une pulsion intérieure si contraignante qu’elle annihilerait sa volonté.En continuant par ces mots : « malheur à moi si je ne prêchais pas l’Évangile ! » Paul nous laisse supposer qu’il pouvait ne pas le prêcher, mais que, si son choix se portait sur « ne pas prêcher », Dieu le punirait.Donc, s’il n’est pas contraint psychologiquement d’exercer son activité missionnaire, il y est obligé.La suite du reste le confirme : Paul n’a pas l’initiative de cette tâche ; c’est une charge qui lui a été confiée par Dieu.Celui que Dieu a appelé « par sa grâce.pour annoncer son Fils parmi les païens» (Ga 1,1-16) a le statut des prophètes pour lesquels vocation signifie aussi obligation.Il faut cependant remarquer que cette obligation n’est pas ressentie au même degré dans tout le Nouveau Testament.L’Église, à travers certains écrits, témoigne d’une attitude protectrice qui ne cherche guère à rayonner et se contente d’accueillir les nouveaux adeptes.L’expérience des persécutions est là; le danger de contamination venant de l’extérieur aussi.On élèverait plutôt des barrières.72 Des risques C’est que l’évangélisation n’est pas sans risques.Les premiers chrétiens, surtout ceux venus du paganisme, pouvaient être tentés d’imiter la femme de Lot et de regarder en arrière vers leur ancienne religion, avec ses rites et son absence de morale.À fréquenter des anciennes connaissances ou les membres de sa famille demeurés dans le paganisme, à vouloir gagner son ancien milieu à la foi chrétienne, on risquait aussi de se laisser gagner par lui.Paul en avait conscience et mettait ses correspondants en garde à ce propos, en particulier au sujet des repas auxquels les gens s’invitaient dans les temples, repas à teinte idolâtrique (1 Co 10,14-22).Il y a des limites à respecter, là où les concessions deviennent un péril pour la foi.Mais Paul n’exhorte pas pour autant les chrétiens à se calfeutrer chez soi, pour éviter à tout prix des contacts estimés dangereux.Paul excommunie l’incestieux de Corinthe, puis généralise et dit que ce cas ou un cas du même genre se reproduisant dans la communauté, on devra sévir en excluant le coupable.(1 Co 5,1-5).Il s’agit d’un scandale communautaire.Mais Paul n’entend pas empêcher toute relation des chrétiens avec des païens dont les moeurs n’étaient pas angéliques, car il continue : « en vous écrivant dans ma lettre de ne pas avoir de relation avec les impudiques, je n’entendais pas d’une manière absolue les impudiques de ce monde ou bien les cupides et les rapaces, ou les idolâtres, car il vous faudrait alors sortir de ce monde » (1 Co 5,9).Dans ce cas on prend des risques.On en prend toujours et généralement quand, au lieu de se couper de ceux de l’extérieur qui ne partagent pas leur foi, les chrétiens acceptent d’aller chez eux et même, pour ne pas empêcher l’évangélisation et au contraire la faciliter, de faire avec eux et pour eux des concessions.Ainsi Paul lui-même (1 Co 9,19-23) qui, par là, incite les chrétiens à pousser ces concessions aussi loin que possible (la foi chrétienne et les exigences de la fidélité morale étant sauves), afin de faciliter l’accueil de l’Évangile.Ne pas choquer quand on peut l’éviter; accepter de changer son comportement habituel, sa manière de discuter, ses raisonnements et sa logique.On devine qu’il s’agit 73 d’aller plus loin que le simple fait de modifier sa tenue extérieure ou son alimentation.Mais toutes concessions faites, l’Évangile se heurte dans le monde à des parois dures, bien plus, agressives.Jésus ne cache rien à ses disciples de ce qui les attend et les autres écrits du Nouveau Testament sont l’écho d’une expérience douloureuse: non seulement celle d’un échec de l’évangélisation (quasi total auprès des Juifs) mais encore celle d’oppositions actives.Au sein des familles (Mt 10,35) et bien au-delà: «On vous livrera aux sanhédrins, vous serez fouettés dans les synagogues, et vous comparaîtrez devant des gouverneurs et des rois, à cause de moi, pour rendre témoignage devant eux» (Mc 13,9-10).À ces épreuves tout chrétien est exposé, mais plus spécialement, c’est ce qui attend les prédicateurs de l’Évangile: «Je vous envoie, dit Jésus, comme des brebis au milieu des loups» (Mt 10,16).Paul atteste, à partir de sa propre expérience, que ces prédictions se sont réalisées : « cinq fois j’ai reçu des Juifs les trente-neuf coups de fouet; trois fois j’ai été flagellé, une fois lapidé.» (2 Co 11,24-25).À lire ces premiers écrits chrétiens, il ne semble pas qu’il puisse y avoir d’évangélisation sans opposition, et parfois sans opposition violente, sans voies de faits.Le message chrétien ne s’impose pas comme un chemin évident de bonheur et de bonheur à portée de main.Il est un chemin difficile et la porte qui conduit à la vie n’apparaît pas autrement qu’étroite (Mt 7,13-14).Aussi celui qui entend propager l’Évangile doit-il s’attendre à des réactions d’hostilité, car « le disciple n’est pas au-dessus du maître, ni le serviteur au-dessus de son patron » (Mt 10,24).Un résultat Reste que le disciple qui évangélise peut être assuré d’un résultat.Cela, parce que la parole de Dieu possède une force qui la rend efficace.On rencontre ici une conception qui peut à première vue paraître choquante.Elle attribue à la parole de Dieu elle-même (non à celui qui la prononce) un dynamisme propre.À deux 74 reprises Paul définit cette parole ou équivalemment l’Évangile qu’il prêche comme une «force de Dieu» (Rm 1,16; 1 Co 1,18).Elle n’est pas pur énoncé, mais énergie, — laquelle continue d’exercer son activité une fois communiquée (1 Th 2,13).Cette façon de concevoir les choses n’est pas une invention de Paul mais un héritage de l’Ancien Testament.On pense d’abord à la parole créatrice, avec son efficacité immédiate et parfaite : « Dieu dit.Et cela fut ainsi » (Gn 1,11.15.24.30).Mais il y a mieux, car chez les prophètes, dans les psaumes et ailleurs, la parole de Dieu acquiert une étonnante consistance et une autonomie qui l’assimile à une personne ou à un ange.D’après le Ps 147,15, elle est «envoyée» comme en mission, elle «court» (cf.2 Th 3,11) pour faire tomber la neige et la faire fondre.En d’autres textes on quitte la pluie et le beau temps et c’est une oeuvre de salut que la même parole se voit confier : « Il envoya sa parole, il les guérit; à la fosse il arracha leur vie» (Ps 107,20).Mais la parole peut aussi punir : « Le Seigneur envoie sa parole contre Jacob, et celle-ci tombe sur Israël » (Is 9,7).De toute façon et quel que soit son but, sa mission est d’une efficacité absolue : « De même que la pluie et la neige tombent des deux et ne retournent pas là-bas sans avoir abreuvé la terre, sans l’avoir fait enfanter et donner des pousses., de même ma parole qui sort de ma bouche, dit Dieu : elle ne retourne pas à moi sans effet, sans avoir accompli ce que je voulais et réalisé ce pourquoi je l’avais envoyée » (Is 55,10-11 ).En prenant ces textes superficiellement et à la lettre on pourrait croire qu’il suffit d’ouvrir la bouche et d’énoncer le message chrétien pour obtenir un résultat immédiat.En réalité la Bible elle-même est là pour nous dire le contraire et Paul s’en sert pour exprimer l’échec de la prédication de l’Évangile chez les Juifs.La parole a été prononcée, ils l’ont entendue.Et pourtant: «Qui a cru à notre prédication ?» (Is 53,1).Oui, «tout le jour j’ai tendu les mains vers un peuple désobéissant et rebelle» (Is 65,2).Force est de constater que «tous n’ont pas obéi à la Bonne Nouvelle» (Rm 11,14-21).75 Certaines conditions Donc la parole n’a pas d’effet magique et n’est opérante qu’à certaines conditions.Celles-ci sont de deux sortes, selon qu’on se place du côté de celui qui évangélise ou du côté de celui qui est évangélisé.Non toutefois sans ressemblance de part et d’autre.À celui qui évangélise il est demandé de ne pas s’interposer entre la parole et ceux auxquels elle est destinée.C’est ce qui arrive quand, par exemple, la forme prend le pas sur le contenu.Ou encore, ce qui est plus grave, quand ce contenu est modifié pour plaire à ceux à qui l’on parle.De telles choses s’étaient passées dans la communauté de Corinthe.Et c’est ce qui attirait certains chrétiens à s’attacher à tel personnage et, ce faisant, à produire des divisions au sein de la communauté.« Spéculation de la pensée et artifice de la rhétorique», commente la Bible de Jérusalem.Autant de choses inutiles et même nuisibles auxquelles Paul oppose la prédication de la croix (qui, par elle-même, n’a rien pour plaire) et le langage dépouillé, en pur état de service, « afin, dit-il, que votre foi ne repose pas sur la sagesse des hommes, mais sur la puissance de Dieu » (1 Co 2,5).Paul se donne en exemple : « Quand je suis venu chez vous, je ne suis pas venu vous annoncer le témoignage de Dieu avec le prestige de la parole et de la sagesse.Non je n’ai rien voulu savoir parmi vous, sinon Jésus Christ et Jésus Christ crucifié» (1 Co 2,2).Il est facile à celui qui se sait investi de la mission d’être un écran.Qu’il se contente d’être comme Paul se définit lui-même avec ses collaborateurs : « serviteurs du Christ et intendants des mystères de Dieu » ; et il continue : « Or, ce qu’on demande à des intendants, c’est que chacun soit trouvé fidèle » (1 Co 4,1).Quant à l’évangélisé, il lui est demandé de se défaire de cette auto-suffisance de l’homme qui croit tout savoir et posséder le gouvernail qui lui permet de diriger sa vie tout seul.Au contraire, l’homme tel que le conçoivent les premiers auteurs chrétiens est celui qui a besoin d’autre que lui-même pour accomplir sa destinée, d’un au-delà de lui-même pour être lui-même.Parce qu’il est inaccompli, faible et porté à s’écarter du chemin tracé par Dieu.S’il refuse de se voir ainsi, il n’y a rien à faire : dans ce cas la 76 parole de Dieu peut se faire entendre, elle se heurte à un mur.À celui qui croit n’avoir besoin ni de lumière ni de salut la parole ne dit rien, parce qu’il ne l’entend même pas.Ne disons pas qu’elle n’atteint que les désespérés, mais bien qu’elle n’atteint que les insuffisants qui se reconnaissent tels.Ce que Paul appelle la « vantardise » est un obstacle radical que la Bonne Nouvelle ne peut franchir, une muraille qu’elle ne peut abattre.Celui qui croit n’avoir rien reçu ni besoin de recevoir (cf.1 Co 4,7) peut d’autant moins accueillir le message de l’Évangile que son contenu même exclut l’auto-suffisance, puisqu’il offre aux hommes d’abord un constat d’indigence et une rédemption, un salut, un « sauvetage ».Des questions Dans le discours de Jésus sur la fin du monde on lit : « Cette Bonne Nouvelle du Royaume sera proclamée dans le monde entier, en témoignage à la face de tous les peuples.Et alors viendra la fin» (Mt 24,14).La fin n’est pas encore là et est-il vrai que l’Évangile a été proclamé au monde entier?Sans doute n’est-il guère de partie de la planète qui, à un moment ou à un autre, n’ait été touchée par le message chrétien.Mais en bien des endroits l’évangélisation a tourné court ou s’est arrêtée devant une barrière infranchissable.Les questions qui sont toujours à poser et que chaque chrétien doit se poser sont : quel Évangile et quel apôtre ?Sommes-nous des témoins de l’authentique, « des serviteurs et des intendants des mystères de Dieu » ?Ajoutons, puisqu’il s’agit d’une « bonne nouvelle », sommes-nous des hommes et femmes heureux ?Cette dernière question nous est posée indirectement dans l’encyclique de Jean-Paul II, déjà mentionnée : Le missionnaire est l’homme des Béatitudes.Avant de les envoyer évangéliser, Jésus instruit les Douze en leur montrant les voies de la mission : pauvreté, douceur, acceptation des souffrances et des persécutions, désir de justice et de paix, charité, c’est-à-dire précisément les Béatitudes, réalisées dans la vie apostolique.En vivant les Béatitudes le missionnaire 77 expérimente et montre concrètement que le Règne de Dieu est déjà venu et qu’il l’a déjà accueilli.La caractéristique de toute vie missionnaire est la joie intérieure qui vient de la foi.Dans un monde angoissé et oppressé par tant de problèmes, qui est porté au pessimisme, celui qui annonce la Bonne Nouvelle doit être un homme qui a trouvé dans le Christ la véritable espérance.NOTE 1.La foi en la résurrection de Jésus a sûrement joué son rôle dans l’entreprise missionnaire, laquelle, sans cette foi, n’aurait pas vu le jour.Mais il est difficile d’admettre que la certitude que Jésus était vivant, donc validé par Dieu après avoir été disqualifié par la crucifixion, ait déclenché par elle-même un mouvement de propagande auprès des païens.Tous les témoins des apparitions du Ressuscité étaient des Juifs, pour la plupart sinon en totalité palestiniens.Comme telle, l’expérience pascale aurait pu provoquer la fondation d’un mouvement au sein du judaïsme, sans le souci de s’étendre parmi les païens.78 L’intériorité : don et vocation chrétienne Claire Bissonnette, o.s.c.* Voici le souhait de l’apôtre Paul, dans sa prière pour chacun des chrétiens : « Je fléchis les genoux en présence du Père.Qu’il daigne vous armer de puissance par son Esprit pour que se fortifie en vous l’être intérieur».(Éph 3,14-16).L’intériorité chrétienne — avant d’être vécue dans le charisme franciscain — fait partie de l’expérience personnelle lorsque le mystère pascal de Jésus traverse et transfigure chacune de nos vies.L’intériorité, c’est d’abord, à la suite des événements de notre vie, cette conscience toujours plus approfondie que nous avons de notre union vitale, de notre « incorporation » au Christ Sauveur, le Premier-Né de toutes créatures nouvelles.(Col 1) Mais cette intériorité même dépasse aussi tout ce que je peux humainement en comprendre.Par la foi, la Parole de Dieu me révèle justement de Lui « qu’il est plus grand que notre coeur » (1 Jn 3,20) et «qu’il agit en nous bien au-delà, infiniment au-delà de ce que nous pouvons concevoir» (Eph 3,20).Selon ce qui m’est possible, dans la foi, j’essaierai de creuser cette réalité extraordinaire mais si quotidienne de notre intériorité chrétienne, aidée en cette réflexion par la lumière franciscaine des écrits de François et de Claire.I — L’intériorité chrétienne Précisons d’abord le sens du mot intériorité.Dans le langage contemporain, ce mot connaît plusieurs interprétations : il désigne, *55, rue Sainte-Claire, Valleyfield (Québec) J6S 1N5.79 tantôt, la réalité de « l’intimité personnelle » ; ou encore, tout ce qui achemine vers la connaissance humaine, psychologique de soi-même.Prendre conscience de soi est une réalité très actuelle avec ses rapports enrichissants pour la conduite de notre vie, si elle est bien assumée.Cependant, l’intériorité chrétienne, telle que je l’entends ici, va plutôt dans le sens d’une « sortie de soi » au-dedans, pour rencontrer l’Autre, Celui qui m’habite depuis mon Baptême et par sa grâce.C’est lui qui, sans cesse, me fait accéder à ce que je suis comme créature nouvelle, et cela, pour sa gloire.Je suis l’oeuvre de son Esprit Saint qui « prie en moi par des gémissements ineffables» (Rm 8), non seulement pour moi, mais aussi pour le monde entier.Oeuvre nouvelle, créature nouvelle, être nouveau : voilà cette vocation intérieure de mon être qui ne demande qu’à s’épanouir.a) Les symboles évangéliques de l’Intériorité : Il nous sera bienfaisant ici de parcourir d’une façon brève comment Jésus nous éveille, dans son Évangile, à cette dimension de notre être chrétien.Il le fait par la pédagogie des images et des symboles.D’abord il nous appelle à intérioriser nos actes, spécialement la prière.Par le symbole du «secret», de la «chambre secrète» (cryptos), il nous invite à descendre en nous-mêmes, dans cette profondeur cachée du coeur où seul pénètre le regard de Dieu.« Pour toi, quand tu pries, retire-toi dans ta chambre, ferme sur toi la porte, et prie ton Père qui est là, dans le secret » (Mt 5,6).Plus loin, le Christ nous éveille au «trésor caché», à l’image du «coeur»: «L’homme bon, du bon trésor de son coeur, tire ce qui est bon.» (Mt 12,35).Et il explique : « Là où est ton trésor, là aussi sera ton coeur» (Mt 6,21).Ce «trésor caché» du «coeur» c’est sa capacité à aimer, éveillée par l’amour même de Dieu, donc son royaume caché au dedans du coeur humain.La parabole du « trésor caché » le 80 met bien en évidence : « Le Royaume de Dieu est semblable à un trésor qui était caché dans un champ, qu’un homme vient à trouver» (Mt 13,44).À cette découverte, le coeur se réjouit entièrement, il se dépossède de tout pour acheter ce champ en vue du « trésor caché ».Le symbole du « levain enfoui dans la pâte » nous montre ce dynamisme interne de l’amour, fruit du Règne de Dieu en nous, qui féconde notre vie jusqu’à ce qu’elle soit « levée » en créature nouvelle.L’image de « l’oeil » intérieur, c’est la lampe de notre coeur, la conscience éclairée par la lumière naturelle de la raison, mais aussi par la Parole de Dieu.Notre coeur reflète cette Parole comme en un « miroir », et il s’en éclaire avec profit : « La lampe du corps, c’est l’oeil.Vois si la lumière qui est en toi n’est pas ténèbres.Si donc ton corps tout entier est lumineux, sans aucune partie ténébreuse, il sera lumineux tout entier » (Le 11,34-35).L’image du « grain », de la « graine tombée » et enfouie dans la « bonne terre », suggère la réceptivité de notre coeur qui, dans la foi même obscure, rumine et laisse s’approfondir en lui la Parole de Salut (Mt 13,31).Ce dernier symbole nous achemine aussi vers le lieu décisif de la « sortie de soi », de cet abandon de nous-mêmes entre les mains de Dieu qui, mystérieusement, nous fait porter des fruits.Car ce même «grain tombé en terre», le Seigneur nous dit que «s’il meurt, il porte du fruit en abondance».Et il nous explique : « Celui qui aime sa vie, la perd ; et celui qui cesse de s’y attacher en ce monde, la gardera pour la vie éternelle » (Jn 12,25).Ce que Paul reprendra en nous indiquant le sens de cette « sortie de soi » à la rencontre du Vivant : « Lui, le Christ, est mort pour tous afin que les vivants n’aient plus leur vie centrée sur eux-mêmes, mais pour Celui qui est mort et ressuscité pour eux ».Et il conclut : « Si quelqu’un est dans le Christ, c’est une créature nouvelle» (2 Cor 5,15.17).81 b) L’heure où les symboles évangéliques de l’intériorité s’éclairent Les évangélismes nous apprennent que Jésus expliquait volontiers le sens des paraboles à ses disciples (Mt 4,34).Mais, au cours de son dernier entretien avec eux, il va jusqu’à leur affirmer que « l’heure vient où je ne vous parlerai plus en figures, mais je vous entretiendrai du Père en toute clarté» (Jn 16,25).C’est en Saint Jean qu’apparaît le sommet du don et de la vocation chrétienne à l’intériorité.Nous éprouvons ici la joie intense que Jésus promet à celui, à celle qui «trouve le trésor caché» de sa présence, de la communion des Trois.Les images deviennent plus suggestives encore, plus porteuses de sens, éclairées par la parole même du Fils: «Je vous verrai de nouveau, nous dit-il, et votre coeur sera dans la joie, et votre joie, nul ne vous l’enlèvera » (Jn 16,22).Ainsi, l’intériorité chrétienne devient à la fois un don et une vocation.Un don, c’est Jésus lui-même qui l’affirme : « Celui qui m’aime, gardera ma parole, mon Père l’aimera et nous viendrons à lui et nous ferons chez lui notre demeure» (Jn 14,21).Cette promesse de Jésus est l’appui de notre foi qui nous permet d’avancer en toute sécurité au-dedans de nous-mêmes vers Celui qui nous y attend en nous devançant.Une autre parole de Jésus vient encore ouvrir les yeux de notre coeur à la réalité de sa promesse : « Ce jour-là, nous dit-il, vous reconnaîtrez que je suis en mon Père, et vous en moi et moi en vous» (Jn 14,20).Le Seigneur lui-même prie pour intensifier cette présence en nous : « Père juste, ceux-ci ont reconnu que tu m’as envoyé.Je leur ai fait connaître ton nom et je le leur ferai connaître pour que l’amour dont tu m’as aimé soit en eux et moi en eux » (Jn 17,26).L’intériorité chrétienne c’est donc l’espace, ce champ de notre esprit, de notre coeur, de notre conscience où la réalité de l’amour du Christ pour nous peut prendre racine et demeurer, se développer et donner ses fruits.«Que se fortifie en vous l’être intérieur, que le Christ habite en vos coeurs par la foi et que vous soyez enracinés, fondés dans l’amour.», nous résume l’Apôtre (Eph 4,16-17).L’intériorité est en ce sens vocation à répondre à cet amour, à favoriser sa croissance.Cette intériorité est «synergie», c’est- 82 à-dire énergies conjointes, celle de Dieu en moi et celle de ma liberté et de ma volonté en Lui, désireuse d’intensifier par sa grâce cette rencontre et cette union.François et Claire, si fidèles à puiser aux sources même de l’Évangile, ont des expressions très imagées pour décrire ce don de l’intériorité chrétienne, pour nous y appeler, et pour nous enseigner comment y marcher en vérité, avec confiance, assurance, joie, et même aisance.Il — Le vécu franciscain de l’intériorité A) L’enseignement de Claire et de François Voici ce que Claire écrit dans sa 3e lettre : « Il est clair que, par la grâce de Dieu, l’âme fidèle qui est la plus digne des créatures, est plus grande que le ciel, puisque les cieux, avec les autres créatures, ne peuvent contenir le Créateur, et seule l’âme fidèle est sa demeure et son siège, et cela seulement par la charité Elle affirme avec force sa foi : « Il est clair que, par la grâce de Dieu, l’âme fidèle.est sa demeure.et cela par la charité.» Les paroles mêmes de Jésus sont l’appui de sa foi : « La Vérité le dit: «Celui qui m’aime, mon Père l’aimera, et moi aussi je l’aimerai, et nous viendrons à lui et nous ferons chez lui notre demeure »2.Remarquons ici comment Claire rejoint et complète François dans son Cantique des créatures.Celui-ci avait loué le Dieu puissant par le soleil, la lune, la terre, le cosmos entier.Claire dit que l’âme fidèle est la plus digne des créatures, et cela par la charité qui la rend semblable à Dieu.Sur la fin de sa vie elle aussi, comme François, ajoute sa strophe au Cantique : « Béni sois-tu, Seigneur, toi qui m’as créée »3.Claire appuie aussi sa conviction sur un fait évangélique, celui de l’Incarnation du Verbe: la glorieuse Vierge l’a porté matériellement.« Nous aussi, affirme-t-elle, lorsque nous suivons les traces d’humilité surtout et de pauvreté du Fils de Dieu, nous pouvons toujours le porter, sans aucun doute, spirituellement, contenant celui par qui, toi et toutes choses sont contenues, 83 possédant ce que, par comparaison avec les autres possessions transitoires de ce monde tu posséderas plus fortement»4.Pour mieux profiter de ce don d’intériorité, Claire n’indique qu’une seule condition accessible à tous : aimer! Seule la charité rend l’âme capable de recevoir, de porter Dieu lui-même.Dans cette 3e Lettre, elle nous y exhorte encore : « Aime totalement celui qui, pour ton amour, s’est donné tout entier » (v.15).Mais déjà cet amour du Christ pour nous est là et nous attend, bien avant que nous l’attirions en nous par nos actes de charité.« L’amour de Dieu a été répandu dans nos coeurs par le Saint Esprit qui nous a été donné» (Rm 5,5).C’est déjà le Seigneur lui-même, agissant en nous, qui nous aime et nous donne d’aimer de sa charité, si seulement nous le voulons bien et nous l’en prions de nous aider à le vouloir.François, lui, est plus explicite encore sur cette synergie de l’amour qui établit la demeure de Dieu en nous.Dans sa première Règle, il nous y exhorte avec une sorte d’intensité insistante : « Aimons tous, de tout notre coeur, de toute notre âme, de tout notre esprit, de toute notre intelligence, de toutes nos énergies, de tout notre effort, de toute notre affection, de toutes nos entrailles, de tous nos désirs et de toutes nos volontés le Seigneur Dieu qui nous a donné et qui nous donne à tous tout notre corps, toute notre âme et toute notre vie.» Plus loin, il ajoute: « Partout, en tout lieu, à toute heure, et en tout temps, chaque jour et continuellement., gardons dans notre coeur, aimons, adorons, servons, louons et bénissons, magnifions et rendons grâce au Très Haut et Souverain Dieu éternel »5.B) Le symbole du « TRÉSOR » 1) L’amour intérieur cherche et trouve son appui.Claire, et aussi François, expriment leur expérience spirituelle de l’intériorité par le symbole biblique du «trésor».Ce symbole, d’ailleurs, est l’archétype universel de l’intériorité, de la source intérieure.Celano décrit la conversion du jeune François par 84 l’expérience évangélique d’une découverte si forte, si bouleversante qu’elle a transformé son coeur.Et le biographe conclut en ces termes : « Il (François) tient à retenir Jésus Christ au centre de son âme».Celano explique: «Comme le marchand avisé, il soustrait aux regards des sceptiques la perle qu’il a trouvée, tandis qu’il s’efforce en cachette de réaliser tout son bien pour être en mesure de l’acheter».À cet ami intime qui l’accompagnait en sa retraite François « affirme qu’il a découvert un immense et précieux trésor»6.Cette image évangélique de la découverte du trésor, Claire aussi l’exploite dans sa 3e lettre.Elle estime que c’est une grande sagesse, une remarquable acquisition faisant suite à un bon discernement que de l’avoir trouvé : « Vraiment, je puis me réjouir, s’écrie-t-elle, lorsque je te vois, soutenue par la sagesse de Dieu même, embrasser avec l’humilité, la force de la foi et les bras de la pauvreté, le trésor incomparable caché dans le champ du monde et du coeur humain par lequel on achète Celui par qui tout a été fait de rien »5 7.D’autres saints, avant François et Claire, transmettaient leurs conseils sur l’intériorité par ce même symbole évangélique du «trésor».Ainsi saint Isaac le syrien (Ville siècle): «Efforce-toi d’entrer dans le trésor qui est en toi, et tu verras le trésor céleste.Car l’un et l’autre sont un, et tu contemples les deux par la même porte.» Entrer en soi, favoriser notre capacité intérieure d’aimer et de voir le mystère de Dieu, c’est en fait entrer par « la porte étroite » où il faut s’efforcer de pénétrer pour y demeurer.Le biographe de Claire nous révèle qu’elle enseignait souvent ses soeurs à ce sujet: «Elle leur enseignait d’abord à chasser de leur âme tout espèce de tumulte pour qu’elles deviennent capables de pénétrer et d’habiter le mystère de Dieu seul »7.Elle-même, Claire, s’exerçait à cette présence intérieure : « Souvent, nous dit encore son biographe — souvent elle se remettait en mémoire Celui dont l’amour avait imprimé l’image au plus profond de son coeur»8.85 2) .l’amour intérieur soulève le Corps Cet image du Fils « imprimé au plus profond de son coeur», Claire en a compris toutes les conséquences ecclésiales.Car cette image du Fils en nous contient aussi l’impression de son Corps, de cette humanité que nous formons tous.Il est étonnant de constater avec quelle perspicacité Claire nous éveille dans cette 3e lettre à la «réalité du Corps du Christ» (Col 2,17), dans ce même passage où elle se réjouit avec sa correspondante en ce symbole de son amour intérieur, ce «trésor incomparable» qui attire Dieu et le rend présent dans le coeur humain.Elle ne termine même pas sa phrase, mais aussitôt affirme cette conséquence : «.pour utiliser les propres paroles de l’Apôtre (1 Cor 3,9 ; Rm 16,3), je te considère comme une auxiliatrice de Dieu même et celle qui soulève les membres succombants de son Corps ineffable »9.À cette vision intérieure, l’Apôtre Paul lui-même nous y engage.Il prie Dieu et souhaite que nos yeux intérieurs s’ouvrent pour voir cette réalité : « Puisse-t-il (le Père de la gloire) illuminer les yeux de votre coeur pour vous faire voir quelle espérance vous ouvre son appel, quels trésors de gloire renferme son héritage parmi les saints, et quelle extraordinaire grandeur sa puissance revêt pour nous les croyants, selon la vigueur de sa force qu’il a déployée en la personne du Christ., lui, la Tête de l’Église, laquelle est son Corps, la Plénitude de Celui qui est rempli » (Eph 1,18).Ici Paul désigne l’Église comme la «Plénitude» du Christ comme en deux autres passages de cette même lettre aux Éphésiens (3,19 et 4,13).C’est le grand mystère où nous pénétrons à la suite du Christ.Le Seigneur lui-même, au cours de sa dernière prière en présence de ses disciples, leur avait ouvert les dimensions ecclésiales de cette intériorité vécue en lui: «Père., que tous soient un.Comme toi tu es en moi et moi en toi, qu’eux aussi soient en nous afin que le monde croie que tu m’as envoyé » (Jn 17,21).C’est là, dit Paul que «vous recevrez la force de comprendre avec tous les saints, ce qu’est la Largeur, la Longueur, la Hauteur et la Profondeur, vous connaîtrez l’amour du Christ 86 qui surpasse toute connaissance et vous entrerez par votre plénitude dans la Plénitude de Dieu» (Eph 3).Cette « Plénitude de Dieu » c’est justement ce « Corps ineffable ».Le coeur qui aime possède Dieu en sa communion trinitaire, et aussi le Christ en son mystère ecclésial : il est déjà missionnaire en ce fait même ! Ce coeur aimant soulève et attire l’humanité, «opérant ainsi sa croissance et se construisant lui-même dans la charité., pour grandir de toute manière vers Celui qui est la Tête, le Christ » (Eph 4,15-16).Le point d’appui est trouvé ! Devant ce mystère intérieur, l’apôtre Paul s’écrie : « Je puis tout en Celui qui me fortifie!» (Ph 4,13).La découverte du vrai trésor donne toute sa grandeur à notre coeur et lui donne comme appui ce regard de foi, déjà «vainqueur du monde» en soulevant les membres plus faibles du Corps vers Dieu.En ce sens l’Eucharistie, comme sacrement-signe, éclaire et réalise toutes les dimensions de notre intériorité, à la fois personnelle et ecclésiale, dans cette « réalité du Corps du Christ ».C) Le regard de foi et le symbole du « MIROIR » Un autre symbole très convaincant et très proche de la réalité du trésor intérieur de l’amour est celui du « miroir».Claire l’utilise beaucoup dans son enseignement à ses soeurs.On pourrait même affirmer que c’est là une clef très importante pour comprendre son cheminement spirituel.En cela, elle apporte certainement sa part à l’intelligence du charisme franciscain et chrétien.Le Christ, miroir du Père, et le chrétien, miroir du Christ, sont deux réalités du Nouveau Testament, davantage affirmées dans He 1,3, pour le Christ, et dans 2 Cor 3,18 pour le chrétien : « Le visage découvert, nous réfléchissons comme en un miroir la gloire du Seigneur, et nous sommes transformés en cette même image ».Ce nouveau symbole complète celui du trésor.Car, en fait, être miroir, c’est refléter l’amour du Christ, c’est faire fructifier ainsi la puissance du trésor intérieur.Nous sommes sans cesse en progression, devenant de plus en plus miroir de ce Seigneur si 87 miséricordieux qui daigne nous habiter.Quelle grâce ! Quel don ! « Dieu, écrit saint Paul, a resplendi dans nos coeurs pour faire briller la connaissance de sa gloire qui est sur la face du Christ » (2 Cor 4,6).À la rencontre de Celui qui remplit notre être intérieur de la lumière de son Humanité et de sa Divinité, la sainte d’Assise oriente notre regard dans l’unité et la simplicité d’un seul point d’appui et de repos plein de force : « Pose ton esprit sur le MIROIR de l’éternité ; pose ton âme dans la splendeur de la gloire ; pose ton coeur sur l’image de la divine substance, et transforme-toi tout entière, par la contemplation, dans l’image de sa divinité »10 c’est-à-dire, deviens MIROIR du Christ et de son amour.Ce sont trois affirmations successives qui nous entraînent en fait à une seule.Comme le disait déjà Celano pour François : « Il tenait à retenir Jésus Christ au centre de son âme ».Ici la réalité du regard intérieur a beaucoup d’importance.C’est ce que nous voyons dans la réalité de l’union à Dieu.88 NOTES Les références des chapitres et des versets, ainsi que la traduction des écrits de sainte Claire, suivent l’édition des «Sources chrétiennes»: «Claire d’Assise, Écrits».(SC 325, Cerf, Paris, 1985).De même pour François d’Assise: SC 285.Les références concernant la «Vie» et le « Procès de canonisation», suivent le livre bleu intitulé «Sainte Claire d’Assise, Documents».Éditions franciscaines, Paris, 1983.De même pour François d’Assise, Éd.franc.1.3e Lettre 21-22 (SC 325).2.3e Lettre 23.3.Procès de canonisation, 3e témoin, 20 (Documents).4.3e Lettre 24-26.5.«François d’Assise, Écrits», 1re Règle, 21-28.(SC 285, Éd.du Cerf).6.« Saint François d’Assise », Documents.1 Celano 3,6.7.« Sainte Claire d’Assise », Documents.Vie ch.22.8.Documents : Vie ch.19.9.3e Lettre 8.10.3e Lettre 12-13.89 Silence et pastorale Jean Leclercq, o.s.b.* L’éducation à une juste conception et pratique du silence est importante pour la vie de prière, mais elle ne l’est pas moins pour l’action pastorale.Elle est l’objet de cette « pastorale du silence » qui doit enseigner le silence chrétien au même titre que les autres exigences de la conduite chrétienne, et y former les fidèles.Mais, de plus, les pasteurs eux-mêmes, dans le monachisme et en dehors de lui, doivent pratiquer, spécialement dans le colloque spirituel, un certain silence.Lequel ?Il ne peut être qu’à l’image du silence de Dieu.D’après la tradition ancienne, le mystère du silence de Dieu se situe avant qu’il ne se soit exprimé, de plus en plus explicitement, dans la création, puis la révélation, enfin l’Incarnation.Maintenant, Dieu a parlé, et il continue de le faire : il nous faut écouter sa parole dans notre silence.Mais aujourd’hui, on insiste plus volontiers sur le silence que Dieu a également gardé et garde encore: cette sorte de non-réponse, de non-intervention, donc cette apparente impuissance dont il a fait preuve à l’égard du Christ, dont il fait preuve à l’égard de tant d’hommes qui souffrent.De nos jours, le mystère du «silence de Dieu» est un aspect, une désignation, du mystère de la souffrance humaine.Impuissance apparente, car la grâce de Dieu agit, même si elle le fait silencieusement : Dieu écoute l’homme et lui répond, de diverses façons, mais toujours en le respectant, sans s’imposer, et, habituellement, sans faire du bruit en lui.* Décédé le 27 octobre 1993.90 Silence pastoral Ainsi l’homme, s’il est pasteur, à un titre ou à un autre, s’il est chargé d’un autre ou doit l’aider, doit-il aussi écouter Dieu en l’autre, être attentif à son action dans l’autre, et aider l’autre à écouter, à devenir attentif, ou plus attentif, à cette action de Dieu en lui.Il doit donc commencer par écouter l’autre : l’accueillir, lui prêter attention, le respecter, l’inciter, l’inviter, voire le stimuler, à écouter, lui aussi, Dieu dans le silence.De même que Dieu se réserve de parler parfois avec éclat, de faire irruption, pour ainsi dire, d’entrer par effraction, le conseiller pastoral, quelquefois, est appelé à faire de même.Ordinairement, cependant — c’est-à-dire selon l’ordre établi par Dieu même —, il doit être, avant tout, un « écouteur».Son silence pastoral se rapproche de celui du psychologue ou du thérapeute: ce qui est commun à ces diverses sortes d’écoute — et spécialement en psychanalyse — est un certain vide de soi en présence de l’autre : ainsi l’abbé, selon S.Benoît, ne doit être pour le moine que le témoin, non de son propre moi, ni même d’abord de sa grâce personnelle, mais de l’Évangile, des « commandements du Seigneur ».Toutefois, ce qui distingue cette écoute psychologique de l’écoute pastorale est que, dans le second cas, il y a intervention d’un tiers : Dieu et sa grâce, Dieu par sa grâce.Le vide de soi des deux interlocuteurs humains doit ouvrir à cette plénitude divine.Ceci suppose qu’on ait le désir de n’être présent à l’autre que pour le rendre présent à Dieu : non pas pour affirmer son propre moi en se substituant, en quelque sorte, à Dieu, ni pour donner à l’autre l’occasion d’affirmer son moi, parce qu’il saisirait que l’on s’y intéresse avec curiosité.Mais pour produire un silence qui soit à l’image de celui de Dieu et du Christ : un silence d’accueil, d’indulgence, de pardon, d’estime, d’admiration; un silence qui donne confiance, ou la rende, si besoin est.Pendant que l’on accable la femme adultère, Jésus trace, sur le sol, des mots dont on ne connaît pas le sens, et qui n’en ont peut-être pas : il importe peu ; ce qui sauve, c’est son silence.Avant d’admonester Simon 91 le Pharisien, il laisse la pécheresse, en silence, pleurer; il n’exprimera qu’ensuite, à la fin, son pardon, son encouragement, et en très peu de mots, beaucoup moins qu’il n’en prononça pour enseigner à l’orgueilleux le devoir du pardon : à elle, lui, il le donne.Lorsque quelqu’un, en parlant, cherche à s’expliquer d’une façon qui consiste à se justifier, la meilleure façon de l’amener à se taire est quelquefois de l’écouter silencieusement : ce sera l’aider à saisir que ce qu’il dit, si c’est, à ses yeux, important, et même nécessaire, n’est pas ce qui compte le plus, n’est pas ce qui agit, transforme, convertit, pardonne et sauve.Cette attitude, chez qui parle et chez qui écoute, relève à la fois de la psychologie et de la foi : ces deux domaines, distincts, ne sont pas séparés : la grâce agit par la médiation de l’expérience.Du moins faut-il discerner ce qui est de l’un et de l’autre, et ne point agir comme si l’un ou l’autre suffisait.Le dialogue doit donc sortir de ce silence réciproque, et, à son tour, il conduira l’un et l’autre à une forme nouvelle de silence : au silence qui vient de Dieu succédera le silence qui conduit à Dieu.Telle est donc la pratique du silence : apprendre à l’autre ou, plus exactement, amener l’autre à parler, si par tempérament, éducation ou faiblesse, il est taciturne, fermé sur lui-même ; l’ouvrir à lui-même, à l’autre, aux autres, à Dieu.Et savoir lui parler quand il le faut, comme il le faut, dans la mesure où il le faut, et non pas autrement, non pas en se substituant à lui : de même qu’on peut pécher par taciturnité — ce qui est une mauvaise façon d’être silencieux —, on peut pécher, envers celui que l’on écoute, par manque de silence, par excès de certitude, d’affirmation dans le conseil qu’on donne.Et s’il arrive que l’on ne trouve rien à dire, on doit savoir se taire, et attendre, au lieu de faire comme si l’on possédait réponse à tout.Le dernier mot reste à l’humilité : ne pas faire le malin, ne pas « la ramener ».Donc, de la part de l’écouté, ni silence hautain, méprisant, suffisant, comme s’il n’avait pas besoin, comme tout 92 le monde, de parler et d’être écouté ; ni, de la part de l’écouteur, parole autoritaire : il doit savoir parfois répondre, comme Dieu le fait, par le silence.Et ce silence réciproque, tempéré par ce «peu de mots» dont parlent l’Écriture et la Règle de S.Benoît, devient moyen de communication, acte de communion : il doit conduire à ce que l’on prie ensemble, brièvement ou longuement, avec ou sans paroles.Ceci suppose que, de part et d’autre, on se taise pour écouter Dieu, pour que chacun écoute Dieu en l’autre, laisse parler Dieu en chacun des deux et en l’autre : on ne produit pas de soi-même la vérité; on la reçoit, on l’accueille et, s’il y a lieu, pour la transmettre, on l’interprète, on la traduit.Certes, Dieu a parlé, dans l’Écriture, dans le Christ, dans l’Église, et il continue de parler, par l’Écriture, par le Christ, par l’Église.On a écouté, on continue d’écouter, cette parole.Que peut-on bien y ajouter, par nos paroles, sinon l’écho qui permet de mieux percevoir cette Parole de Dieu ?Silence contemplatif Le silence pastoral est donc aussi contemplatif, à tous ses moments : dans l’écoute de Dieu, la rencontre avec Dieu, et dans l’écoute, la rencontre de l’autre ; dans l’attention que l’on prête, avec l’autre, à Dieu : ensemble, au moment même de la rencontre, du dialogue silencieux — non muet! —, ou ensuite, peut-être même, plus ordinairement, ensuite, c’est-à-dire en-suite, en continuation de cet échange d’attention et d’écoute de l’un et de l’autre par rapport à Dieu.Dieu est silencieux, non muet : il sait parler, et il le fait, quand et comme il le veut.Ainsi dans le christianisme, le monachisme, les grandes traditions religieuses, le silence n’est point mutisme.Il faut «savoir» se taire, pour parler.Savoir: donc l’apprendre ou en demander et recevoir le don.« Se taire en vue de parler», comme le dit S.Grégoire à la fin de la Vie de S.Benoît?Pas nécessairement, mais habituellement, et même normalement.Se 93 taire pour accepter, comme Jésus fit, comme S.Benoît dit qu’on le fasse (ch.VII).Mais ce « oui », ce consentement, ne peut être imposé au nom d’une discipline ; il doit être, ou devenir, sinon spontané, libre.La «réclusion solitaire», le solitary confinement, par lequel débutait — et c’est encore parfois le cas en certains pays — toute incarcération, a conduit plus souvent au désespoir, voire à la démence, qu’à la paix.L’histoire des emprisonnements de catholiques irlandais dans les geôles britanniques de la Tasmanie suffit à le montrer; et ceci m’a été confirmé par des Américains qui furent incarcérés comme rebelles durant la guerre du Vietnam.Mieux vaudrait le silence à la manière des Quakers, celui qui se pratique en commun.C’est en partie sous leur influence que la réclusion solitaire fut imposée, au début de toute détention, dans certains pays protestants.Mais on ne peut condamner au silence en vue de libérer la prière.Le silence imposé devient souvent la pire des tortures psychologiques, et la source de bien des maux d’ordre physique.Il faut éduquer au silence : la lecture de la Bible n’y suffit pas, du moins normalement ; l’écoute de la parole de Dieu n’est pas automatique.« Écoute, mon fils, et incline l’oreille de ton coeur», dit S.Benoît dès le début de sa Règle, en citant l’Écriture.Le mutisme imposé, sans que le coeur « s’incline », engendre, plus souvent que la repentance, la révolte, qui est exactement le contraire du silence chrétien : par contraste, elle fait mieux saisir la vraie nature de celui-ci.Après qu’on a appris aux enfants à parler, on leur apprend à se taire.De arte loquendi et tacendi, s’intitulaient certains traités du moyen âge.Le silence, comme la parole, en dialogue pastoral comme en prière contemplative, est un art délicat.Il s’enseigne, non comme une science, grâce à des connaissances, mais comme une pratique.Celle-ci, pourtant, s’enseigne, à moins de don, de grâce exceptionnelle ; et c’est pourquoi elle suppose que l’on soit deux.L’un par rapport à l’autre, ou réciproquement, on se transmet, en ce domaine, non des notions, mais une expérience, et d’abord un exemple.On ne démontre pas, on montre.Le dialogue pastoral, le colloque spirituel, la conversation amicale — de quelque nom qu’on les désigne — ont, tout d’abord, 94 ce but: apprendre à se taire, pour apprendre à parler à Dieu, aux hommes, parler de Dieu aux autres et des autres à Dieu : dans la prière ; dans le seul à seul, ou ensemble.Et alors, peu importe qu’il y ait des mots ou qu’il n’y en ait pas, ou qu’il y en ait plus ou moins.Les mises en garde de Jésus et de S.Benoît contre la «polylogie», le multiloquium, le «beaucoup parler», donnent à penser que le moins sera le mieux : car, au terme de cette initiation à cet art très particulier, le silence devient parole reçue de Dieu et retournant à Dieu ; écoutée, puis re-dite, rendue, restituée à Dieu, en reconnaissance, en action de grâce: en eucharistie.Ainsi comprend-on, finalement, l’insistance des anciens, et de l’Église d’aujourd’hui, pour que, dans l’Eucharistie même, aboutissement de toute pastorale, il y ait des silences, qui célèbrent, rappellent, rendent présents les silences de Jésus, symboles de son silence, et fassent participer à ce silence même.95 Vie religieuse apostolique et l’Apôtre des Apôtres Monique Thériault, s.n.j.m.* Dans notre réflexion sur la vie religieuse apostolique, nous pouvons nous inspirer de l’Évangile, de cet épisode rapporté en Jean 20, 11-18, c’est-à-dire celui de la rencontre de Marie de Magdala avec Jésus ressuscité.Souvent, on a appelé Marie de Magdala « l’Apôtre des Apôtres ».C’est elle que je vous propose de contempler.Marie était restée dehors, près du tombeau, et elle pleurait.Tout en pleurant elle se penche vers le tombeau et elle voit deux anges vêtus de blanc, assis à l’endroit même où le corps de Jésus avait été déposé, l’un à la tête et l’autre aux pieds.«Femme, lui dirent-ils, pourquoi pleures-tu?» Elle leur répondit : « Ils ont enlevé mon Seigneur et je ne sais où ils l’ont mis.» Tout en parlant elle se retourne et elle voit Jésus qui se tenait là, mais elle ne savait pas que c’était lui.Jésus lui dit : « Femme, pourquoi pleures-tu ?qui cherches-tu ?» Mais elle, croyant qu’elle avait affaire au gardien du jardin, lui dit : « Seigneur, si c’est toi qui l’as enlevé, dis-moi où tu l’as mis et j’irai le prendre.» Jésus lui dit: « Marie».Elle se retourna et lui dit en hébreu : « Rabbouni », ce qui signifie maître.Jésus lui dit : « Ne me retiens pas ! car je ne suis pas encore monté vers mon Père.Pour toi, va trouver mes frères et dis-leur que je monte vers mon Père qui est votre Père, vers mon Dieu qui est votre Dieu.» Marie de Magdala vint donc annoncer aux disciples : « J’ai vu le Seigneur, et voici ce qu’il m’a dit.» *8789, rue Berri, Montréal (Québec) H2M 1P5.96 Aussi étrange que cela puisse paraître, il me semble trouver là un certain fondement et aussi un certain programme pour la vie religieuse apostolique qui s’inspire de la tradition évangélique.Reprenons un à un les éléments qui me semblent les plus significatifs : a) Marie est là, elle vit une présence de qualité ; b) elle demeure après les autres près du tombeau et elle cherche ; c) elle reçoit sa mission directement de Jésus et elle l’accomplit sur-le-champ.a) Marie de Magdala est là, présente d’une présence de qualité Au début de ce chapitre 20, Jean mentionne qu’« à l’aube, alors qu’il faisait encore sombre, Marie de Magdala se rend au tombeau.» Les synoptiques, pour leur part, parlent de plusieurs femmes, dont Marie de Magdala.C’est elle qui donne l’alerte à Simon Pierre et à Jean.Quel que soit le récit adopté, Marie de Magdala est là.La présence, la qualité de présence, être tout entière présence, être là, n’est-ce pas le défi de la vie religieuse apostolique féminine?Être là, être présence dans les grands enjeux où se jouent la dignité de la personne, les valeurs humaines les plus fondamentales, les valeurs religieuses qui permettent un meilleur équilibre ?Être là, tout simplement comme des témoins au coeur du monde.Et c’est parce qu’elle était là, au bon moment et au bon endroit, que Marie de Magdala a pu recevoir sa mission particulière que personne d’autre ne pouvait remplir à sa place.1er défi: Être là où se passe la vie, être là où sont les besoins, là où Jésus sommeille au fond des coeurs.Être là avec la foi, en croyant à la Résurrection N’est-ce pas là théologie de l’incarnation qui met les chrétiens d’aujourd’hui, et les religieux en particulier, devant un défi : comment notre présence dans le monde, présence individuelle 97 et collective, comment nos relations avec les autres reflètent-elles, disent-elles la présence aimante du Christ, surtout à celles et à ceux qui, aujourd’hui, sont en quête de sens, en quête de quelqu’un qui les aime?Comme Marie de Magdala, les religieux et les religieuses apostoliques ont à vivre une vie de présence solidaire, même quand il ne se passe rien, même quand la vie a été mise au tombeau.Encore aujourd’hui des femmes font de même : les grand’mères du Chili, les femmes partout dans le monde qui défendent la vie.Être là, tout simplement, en faisant confiance en la parole de Jésus qui a promis de répondre à celui qui frappe, à donner à celui qui demande.Avoir une qualité de présence qui transpire Dieu.Déceler les besoins dans un regard, une parole, une situation.Marie de Magdala était là, son coeur était prêt à la fois à faire une expérience de Dieu et à la dire au monde.b) Marie de Magdala demeure après les autres au tombeau et elle cherche Elle pleure, elle se penche, elle voit.En Jean 20,10 nous lisons: «Après quoi, les disciples s’en retournèrent chez eux», Marie-Madeleine, elle, persévère, elle pressent que c’est un événement majeur qui se joue, elle le sent probablement sans pouvoir l’expliquer.Cette persévérance lui vaudra une rencontre qui va changer sa vie et celle des autres.Comment ne pas penser ici à ce que nous appelons la persévérance dans la contemplation, germe d’avenir s’il en est un que cette attitude contemplative face à la vie.Jésus n’est plus là, Marie-Madeleine cherche, elle pleure.«Tout en pleurant, elle se penche vers le tombeau».C’est une recherche active, elle interroge les anges, elle dialogue avec les anges, avec celui qu’elle prend pour le gardien et enfin, c’est la re-connaissance.« Marie », « Rabbouni » : deux mots très courts.Ils se sont compris.La recherche de celui qui est tout le sens de sa vie lui permet de le re-connaître.Elle le connaissait, elle l’avait rencontré, elle reconnaissait sa voix.98 2e défi: demeurer là, en présence de quelqu’un Comme la dimension contemplative de la vie religieuse apostolique est importante.Comme dans le passé, l’avenir tient à la qualité de la relation de foi à Dieu, à Jésus et entre chrétiens.Communautés de foi, nous avons à partager cette foi.C’est personnellement et communautairement que nous avons à trouver la manière de signifier cette suite de Jésus-Christ comme pôle de notre vie.Dans notre société sécularisée où l’efficacité, la productivité, l’activité sont privilégiées, le temps consacré à la contemplation semble, pour beaucoup, du temps perdu.Et pourtant la prière, parce qu’elle se situe au niveau de l’être, mérite une place de choix.Cette dimension est indispensable, et cela d’un seul point de vue équilibre de vie.Pour nous, c’est doublement indispensable à cause du choix de vie que nous avons fait.Comme Marie de Magdala, nous sommes là même quand tous les autres ont déserté.La prière, moment de gratuité, développe une attitude contemplative face à toute la vie, elle la remet dans la perspective de son sens premier.Pour le monde d’aujourd’hui, elle est rappel de la transcendance, elle élargit notre vision car au-delà du visible, il y a aussi l’invisible.Et la prière à laquelle nous sommes appelées est une prière apostolique, c’est-à-dire une prière qui porte avec elle les personnes, les lieux et les événements de la vie de façon à ne pas séparer contemplation et mission.Missionner en priant et prier en missionnant : voilà l’intégration à atteindre.Dialoguer avec les événements, avec les personnes de façon à reconnaître les signes de Dieu perçus dans la contemplation, discerner les signes que Dieu fait encore et toujours : voilà le défi de rester en présence de Dieu, de cultiver une attitude contemplative face à la vie.c) Marie de Magdala reçoit et accomplit sa mission Elle reçoit une mission prophétique, tout comme les religieuses apostoliques d’autrefois et de toujours l’ont reçue.L’annonce de 99 la bonne nouvelle : « Ne me retiens pas.pour toi, va trouver mes frères et dis-leur « que je monte vers mon Père qui est votre Père, mon Dieu qui est votre Dieu ».Deux mots-clés : VA, DIS-LEUR.Elle ne restera pas là, auprès de Jésus, même si nous pouvons supposer qu’elle aurait aimé le faire.« Marie de Magdala vint donc annoncer aux disciples.» : «J’ai vu le Seigneur, et voici ce qu’il m’a dit.» Il me semble que nous voyons clairement ici ce qu’est le témoignage : avoir vu et le dire.Et Marie de Magdala affirme : « J’ai vu le Seigneur et il m’a dit » ; elle semble avoir agi tout de suite.Contrairement en cela, il me semble, à Marc qui mentionne en parlant des femmes : « Elles sortirent et s’enfuirent loin du tombeau, car elles étaient toutes tremblantes et bouleversées; et elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur.» Quel contraste entre les deux récits.Peut-être ces deux récits se complètent-ils pour illustrer deux façons de répondre à l’appel de la mission : on se lance avec courage ou on fuit parce qu’on a peur.Pour remplir sa mission, Marie de Magdala se déplace, elle va là où sont les frères de Jésus, elle est disponible, elle est souple, elle obéit.Elle va là où elle est envoyée, sans peur, sans hésitation même si elle sait probablement qu’on peut ne pas la prendre au sérieux.« Il y a bien quelques femmes qui disent.» En même temps qu’elle est envoyée en mission par Jésus lui-même, Marie reçoit le courage de l’accomplir, d’affronter les préjugés dont les femmes sont victimes, elle se rend disponible et elle accomplit la mission qui lui est confiée.Quelle leçon de courage et de fidélité ! 3e défi: recevoir et accomplir sa mission de manière prophétique Marie de Magdala a annoncé non seulement la Résurrection mais aussi l’Ascension: «Dis-leur: Je monte», elle est allée au bout de cette mission.Le message est clair, Marie l’a entendu.Elle n’a pas balancé indéfiniment pour savoir si oui ou non elle 100 devait passer à l’action.C’était clair et elle marche.Tout en utilisant tous les moyens à notre disposition pour discerner la volonté de Dieu, un jour ou l’autre, nous devons passer à l’action.Une façon moderne de retarder les échéances, c’est de former des Comités qui étudient les questions indéfiniment.C’est un piège pour la mission.Marie de Magdala a été choyée, à notre point de vue ; elle était sûre c’est du moins ce qui ressort du texte, comme on peut le penser de nos Fondateurs et Fondatrices avec le recul du temps.Toute autre était probablement leur réalité.Si nous attendons de posséder toutes les assurances, toutes les sécurités, toutes les certitudes, nous ne passerons pas souvent à l’action, encore moins à une action prophétique, car cette dernière comporte un aspect utopique, un risque, donc du non vérifiable.De toutes façons, c’est seulement après coup qu’une action prophétique est reconnue comme telle.Ce qui est certain, c’est l’Esprit de Jésus qui a été à l’origine de la parole « Marie » et qui a eu en écho « Rabbouni ».L’Esprit souffle, quand nous le laissons souffler, sans que nous sachions ni d’où il vient ni où il va.Conclusion N’y a-t-il pas beaucoup à retirer de cet épisode de Marie de Magdala au tombeau, pour nous, religieux, religieuses de vie apostolique ?En conclusion, je pense pouvoir dire que la vie religieuse apostolique est, dans la foulée de Marie de Magdala et comme l’a si bien définie Christiane Hourdicq : inséparablement expérience de Dieu et présence au monde, vie entièrement unifiée par la mission accueillie et mise en oeuvre.Cela rejoint, en d’autres mots, l’avenir de la vie religieuse telle qu’entrevue par les Supérieur-e-s majeurs des États-Unis : vie de témoignage prophétique, d’une attitude contemplative face 101 à la vie, d’option préférentielle pour les appauvri-e-s et les marginalisé-e-s.Je suis convaincue que la vie religieuse apostolique sera tout cela ou elle ne sera pas.Qu’avons-nous besoin de plus?Ce qui arrivera nous appartient pour une bonne part mais surtout appartient à la grâce de Dieu.102 La séparation définitive d’avec Dieu ou « Enfer » Pierre Robert* Il est plutôt rare d’entendre parler de l’enfer.Mais en parler une fois ne signifie pas en parler tout le temps1.L’Évangile, évidemment, n’est pas la Bonne Nouvelle de l’enfer, mais la Bonne Nouvelle du salut en Jésus Christ.Les accents doivent être bien mis en place.Et d’ailleurs, l’enfer n’est pas quelque chose à quoi on condamne des gens, mais une perspective qui menace certaines personnes si elles continuent dans une direction négative, si elles ne changent pas leurs voies.Pourtant, un problème demeure.S’il y eu une insistance excessive sur l’enfer, on peut tomber dans un excès contraire et conserver un silence total, sinon évacuer la question en disant, par exemple, que Dieu est amour (ce qui est une difficulté réelle, sur laquelle nous reviendrons).Et le problème rebondit, entre autres, dans certains groupes chrétiens où on envoie assez facilement les gens en enfer ; on peut donc se demander ce que celui-ci est vraiment.Une autre raison peut amener à parler de l’enfer : la cohérence globale du message chrétien.C’est dans cette perspective que se situe l’intervention du théologien.Qu’en est-il de l’enfer exactement?Quel est le sens de cette donnée de foi dans l’ensemble du mystère chrétien ?Après en avoir trop parlé, doit-on la rejeter en la disant dépassée?Le contenu de la foi est-il seulement affaire de mode ou d’aménagement ?Aux pasteurs *3107 A, Lacombe, Montréal (Québec) H3T 1L6.103 de voir ce qu’il y a à faire, s’il y a lieu de faire quelque chose, et comment.Il importe d’abord de savoir si l’affirmation de l’enfer fait vraiment partie du message chrétien.Cette question entraîne une enquête historique sur l’Écriture et sur notre héritage ecclésial.Puis vient la question du sens de cet aspect du mystère chrétien.Enfin, il resterait la question pastorale, qui n’est pas abordée directement ici.1.Enquête historique L’Ancien Testament Il s’agit ici, non d’une enquête élaborée, mais d’un survol rapide permettant de recueillir et de mettre en place les principaux éléments.La révélation d’un au-delà de la mort est relativement tardive en Israël.Et même, la croyance en la résurrection n’était pas tout à fait acquise au temps de Jésus puisque les Sadducéens n’y croyaient pas.Esquissons ce développement.Il y a la rétribution : ceux qui font le bien connaissent une bonne vie, ils sont heureux, ils prospèrent, tandis que le mal se retourne contre ceux qui le font.En d’autres termes, il y a une logique des actions humaines ; le sage mourra chargé d’ans et rassasié de jours, tandis que l’impie court à sa perte.Toutefois, cette sagesse juste mais un peu courte a recontré progressivement un double obstacle : la souffrance des justes et la prospérité des méchants.Car il y a des justes souffrants.On peut faire le bien et connaître l’épreuve, comme c’est le cas de Job ; on peut être fidèle et vivre dans la souffrance, comme Jérémie ; on peut être un roi réformateur et mourir en pleine vigueur, comme Josias.Et il y a ceux qui donnent leur vie pour leur foi, comme au temps des Maccabées.Si bien que pointe l’idée d’une résurrection : ceux qui ont souffert pour leur Dieu et qui n’ont pas reçu de juste rétribution en cette vie la recevront dans l’au-delà.Inversement, il se trouve des méchants qui prospèrent.S’ils prospèrent en cette vie, que leur arrivera-t-il par après ?Est-ce que la rétribution ou la justice immanente ne sera pas encore 104 à l’oeuvre?«Il était alors possible d’imaginer que les impies auraient un châtiment proportionné au bonheur injuste dont ils auraient bénéficié jusqu’à leur mort »2.Ainsi pointent l’idée d’une résurrection et, indirectement, la possibilité inverse.Remarquons pourtant qu’il y avait déjà une certaine représentation de l’au-delà dans la pensée juive.Non pas l’enfer mais les enfers, le Shéol3.Il s’agit du séjour des ombres.Après la mort, les humains se retrouvent dans une existence diminuée, atténuée ; ils deviennent comme des ombres.Et ceci est le fait de tous, bons comme méchants.C’est pourquoi la question de l’enfer ne se posait pas, car elle suppose la possibilité d’un avenir absolu, par rapport auquel on s’éloigne de façon irréversible4.Le Nouveau Testament Il suffit de chercher en ce sens pour se rendre compte que la perspective de l’enfer fait incontestablement partie de l’enseignement de Jésus.On retrouve des allusions à l’enfer dans un certain nombre de textes.Jésus parle de la «géhenne» et du «feu qui ne s’éteint pas» (Mt 3,12: 5,22; 5,29-30; 7,21-23; 10,28-30; 13,36-43, 49-50; 18,8-9; 23,15; et parallèles).Il s’agit d’une réalité qui menace ceux qui n’écoutent pas l’appel à changer leurs voies.Parmi ces textes se détache l’enseignement sur le jugement dernier qui contient une mention très claire de l’enfer: « Ils s’en iront, ceux-ci à une peine éternelle, et les justes à une vie éternelle » (Mt 25,46).On peut signaler aussi un texte de l’Apocalypse.Lors de la résurrection, ceux dont les noms sont inscrits au livre de vie s’en iront dans la vie, tandis que ceux dont les noms ne s’y trouvent pas s’en iront dans l’étang de feu; «c’est la seconde mort», la mort définitive (Ap 20, 11-15).Il y a l’enseignement de Jésus, et il y a sa vie et sa personne.Jésus est envoyé par le Père pour guérir et sauver tous les 105 hommes.La menace de l’enfer est alors quelque chose dont il délivre.Il est venu pour sauver et non pour perdre.Or deux événements marquants sont à signaler.Jésus est descendu aux enfers.Il est descendu dans le séjour des morts.Rien n’échappe plus à son pouvoir; la lumière, la présence de Dieu a pénétré jusqu’aux tréfonds pour en faire sortir ceux qui le voulaient.Et on se trouve maintenant dans la force de la résurrection, comme le dit si bien un passage de l’Apocalypse qui se situe dans ce contexte.« Ne crains pas, je suis le Premier et le Dernier, le Vivant; je suis mort, et me voici vivant pour les siècles des siècles, détenant la clef de la Mort et de l’Hadès» (Ap 1,17-18).Le Vivant, celui qui possède la vie en propre, a pouvoir de faire sortir des enfers, il en a les clés.Ce qui va très loin.Il y a dans l’enfer quelque chose de fatal, d’inexorable.Or c’est justement de cette menace dont vient délivrer Jésus.Il a les clés de la mort, il a le pouvoir d’arracher à la fatalité.Il a le pouvoir de tout refaire à nouveau.Si bien qu’on peut conclure en disant, premièrement, que l’enfer est présent dans l’enseignement de Jésus ; deuxièmement, que celui-ci a le pouvoir d’en retirer, de faire échapper à cette fatalité ; de telle sorte que, troisièmement, s’y retrouvent ceux qui ont refusé son offre, ceux qui l’ont vraiment choisi.Rappelons en terminant que c’est ce côté définitif de l’enfer qui semble le plus faire difficulté.À la mort, le choix est fixé.Durant la vie, il y a possibilité de changer, on peut se reprendre, mais à la mort, le choix est scellé.Or si l’on comprend que des gens soient punis, le fait que l’éloignement soit irréversible est plus difficile à accepter.La réflexion plus directement théologique reviendra sur cette question.Un mot sur le magistère de l’Église S’il a pu y avoir une insistance exagérée dans la pratique de l’Église, les affirmations du magistère sur l’enfer sont en nombre 106 limité.Premièrement, l’enfer existe.Deuxièmement, il suit immédiatement la mort.Troisièmement, il dure éternellement5.Mais on ne donne pas de description.On ne dira jamais qui pourrait s’y trouver ni combien de personnes.Il s’agit d’une possibilité réelle ; se réalise-t-elle ?On peut le penser, mais jamais on ne peut désigner qui que ce soit.Si l’Église a engagé son autorité en proclamant certaines personnes bienheureuses, c’est-à-dire en affirmant qu’elles se trouvaient auprès de Dieu, elle ne s’est jamais prononcée sur le sort négatif définitif de quiconque.À partir d’auteurs ou d’événements « spirituels » Des théologiens comme Rahner ou Balthasar signalent qu’il y a lieu de rappeler avec prudence les visions ou révélations qui ont pu être faites sur l’enfer, surtout si elles en accentuent le côté terrible ou la dimension de châtiment.Mais quelques rappels en fonction des questions soulevées comme le côté irréversible ou l’attitude devant l’enfer s’avèrent utiles.Il y a lieu de signaler d’abord qu’on retrouve chez certains une attitude de véritable compassion.Ainsi, ces paroles très belles de Catherine de Sienne qui dit souhaiter, tout en demeurant unie à Jésus, se mettre à la porte de l’enfer pour empêcher quiconque d’y entrer6.Elle exprime de façon puissante la solidarité des humains.« Comment supporterais-je, Seigneur, qu’un seul de ceux que tu as faits comme moi, à ton image et à ta ressemblance, aille se perdre et s’échappe de tes mains?Non, en aucun cas je ne veux qu’un seul de mes frères ne se perde, un seul de ceux qui me sont unis par une identique naissance pour la nature et pour la grâce »7.S.Dominique, rappelons-le, gémissait en sa prière comme s’il avait voulu retirer les âmes de l’enfer.Par ailleurs, sans se prononcer sur l’authenticité des apparitions de Medjugorje, on peut signaler une très belle parole que les jeunes ont retenue de la Vierge.Quand ils lui ont demandé comment il se faisait que Dieu pouvait se montrer aussi impitoyable et laisser des gens souffrir éternellement, la Vierge Marie aurait expliqué : « Les hommes qui vont en enfer ne veulent plus recevoir 107 aucun bienfait de Dieu.Ils ne se repentent pas.Ils ne font que jurer et blasphémer.Ils se résignent à vivre dans l’enfer et n’envisagent pas du tout de le quitter»8.Ce qui est éclairant.Il ne s’agit pas de gens qui regretteraient après coup et voudraient revenir, mais ne le peuvent plus ; il s’agit de gens dont le choix est vraiment arrêté.Dans le même sens, Thérèse d’Avila a cette parole : Nul ne se perd que volontairement.Il n’y a donc pas lieu de se représenter l’enfer comme si nous étions menacés d’être pris en défaut, alors que nous souhaitons tout le contraire et que nous avons eu un moment de fléchissement.Il n’y a pas de danger de se perdre par inadvertance.Aboutir en «enfer», dans la rupture définitive avec Dieu, est une orientation fondamentale prise et sanctionnée ; la personne s’engage elle-même, elle engage le fond de son être.Tant que les gens veulent revenir, ils le peuvent, Dieu accueillera toujours ; telle est la promesse de l’Évangile et telle est la Bonne Nouvelle de la Miséricorde de Dieu.Dieu accueillera toujours, mais vient un temps où les gens ne reviennent plus.S’il restait un petit espoir, peut-être serait-il possible de le raviver, mais vient un temps où les gens s’éloignent définitivement.Et Dieu les attend encore, si l’on peut dire.Mais il est temps d’aborder de façon plus directe certaines des questions posées par la rupture définitive avec Dieu.2.Réflexion théologique Il s’agit maintenant de reprendre les choses de façon plus systématique en les resituant dans le dessein fondamental de Dieu.Rappelons le problème posé par l’enfer.Comment concilier avec l’amour de Dieu la possibilité d’un éloignement définitif?Est-ce qu’il n’y a pas contradiction entre l’existence de l’enfer et l’amour de Dieu ?Et ceci est important car si, à la suite de saint Jean, nous savons que Dieu est amour, aucune donnée de foi ne saurait ultimement être en contradiction avec cet amour.Si une donnée ne pouvait s’y ramener, elle ne saurait être une donnée de foi 108 ou alors il y aurait une incohérence dans le mystère chrétien.C’est pourquoi il y a un enjeu.Liberté et choix négatif Il y a un dessein fondamental de Dieu.Ce que Dieu crée, ce sont des êtres qui pourront entrer en communion avec Lui ; ce sont des êtres «à son image», c’est-à-dire, conscients, libres et responsables, des êtres autonomes, capables de se conduire eux-mêmes et donc capables d’une réponse personnelle à son offre d’amour.C’est d’ailleurs toujours dans ce contexte d’appel et de réponse, d’offre et d’acceptation libre que la relation se construit.Dieu veut établir une relation inter-personnelle avec nous, malgré l’évidente disproportion existant entre lui et nous.Or une telle relation d’amour suppose la liberté, suppose une réponse libre.En ce domaine, on ne saurait contraindre ou manipuler.Si bien que le désir de Dieu de créer des êtres autonomes par rapport à lui, des êtres qui entrent librement en relation avec lui, a comme contrepartie la possibilité d’une réponse négative.La liberté de choix implique la possibilité d’une réponse négative.Ainsi l’enfer est-il l’envers de la liberté.S’il y a le « oui-à-Dieu », il y a la possibilité négative, sans quoi les jeux seraient joués d’avance et il n’y aurait plus de réponse réellement libre.« L’amour ne serait pas l’amour s’il manipulait la liberté en vue d’obtenir coûte que coûte la réciprocité », dit François Varillon9.Et il cite ce beau passage de Jean Lacroix : « Aimer, c’est promettre et se promettre de ne jamais employer à l’égard de l’être aimé les moyens de la puissance.Refuser toute puissance, c’est s’exposer au refus, à l’incompréhension et à l’infidélité »10.Il s’agit de considérer et de traiter d’emblée les gens comme des personnes.«Qui peut garantir, ajoute François Varillon, que l’amour réellement donné, ou offert, ne sera jamais un amour librement refusé?»11 Ainsi Dieu nous traite-t-il comme des personnes ; à vrai dire, il nous apprend à être personnels, il nous élève en cette direction.Il est celui qui offre et attend notre réponse.C’est même à son 109 contact que nous apprenons peu à peu à être libres et responsables.Au fond, peut-être aimerions-nous plus que nous le pensons que Dieu nous traite en enfants.Nous aimerions pouvoir faire à peu près n’importe quoi sans que cela entraîne des conséquences, attendant de Dieu qu’il arrange toujours les choses.Mais peu à peu, nous voyons qu’il n’en est pas ainsi, que les actes ont leur portée propre, leur densité propre.Toutefois, cette possibilité mérite d’être envisagée plus sérieusement.Dieu est amour, ne pourrait-il faire que les gens ne se perdent pas ?Des interventions spéciales de Dieu ?Le fond de notre être est fait pour la lumière, pour la joie et l’amour infinis.Mais c’est nous-mêmes qui engageons le fond de notre être, qui décidons de notre orientation définitive.Nous pouvons nous tourner vers Dieu ou nous en détourner.Si nous nous tournons vers lui, nous trouvons notre lieu ; si nous nous en détournons, nous continuons de vivre mais avec une insatisfaction de fond venant d’un désir fondamental inassouvi, si bien que nous errons sans fin.Mais Dieu ne pourrait-il se manifester de façon plus fulgurante de telle sorte que le fond de notre être lui réponde, qu’il soit attiré vers lui dans la reconnaissance de son Lieu total ?Ce que Dieu ne peut faire, c’est d’enlever le voile de mystère qui couvre son existence et son action, et qui fait que nous sommes sous le régime de la foi.À ce moment, la lumière serait si contraignante que la liberté serait abolie, car notre être répondrait comme de soi à la Source de l’être.Ce voile de mystère est alors la garantie de notre liberté.Il signifie en effet la possibilité de choisir Dieu librement12.Si Dieu agissait ainsi, il ne respecterait pas notre liberté.S’il n’y avait pas le voile de la foi, nous ne serions pas exactement libres, nous ne pourrions pas vraiment choisir.La présence de Dieu exercerait une pression telle que nous serions emportés.110 C’est tout le sérieux de l’existence humaine qui est en jeu, toute la quête, toutes les épreuves, tous les atermoiements.Les jeux seraient joués.Des interventions plus fulgurantes sont arrivées à l’occasion.Le cas de saint Paul en est l’exemple classique.Mais il n’est pas dit que cet événement n’avait pas été précédé par un travail de réflexion et de méditation de telle sorte que l’éblouissement s’est produit chez une conscience préparée (et même consentante).À vrai dire, nous n’en savons rien.Quoiqu’il en soit, si ce cas d’exception devait devenir la règle et se répéter nécessairement, là encore, les jeux seraient joués.On saurait que Dieu va intervenir tôt ou tard.Si Dieu devait toujours tout reprendre, il n’y aurait plus de vérité à notre liberté et notre responsabilité.Encore une fois, nul ne se perd qu’en le sachant pertinemment.Ainsi, Dieu ne manque à personne.On peut croire en effet que chacun a vraiment eu au cours de sa vie ce qui était requis pour choisir réellement.Et cela à partir de la situation où il se trouvait, lui, et dans les termes qui lui étaient intelligibles.Toute autre possibilité entre en contradiction avec l’amour de Dieu déployé dans le Christ.Comment cela s’est-il produit, en quelles circonstances?C’est le mystère de chaque destinée humaine.Mais suggérer que quelqu’un ait pu ne pas avoir la possibilité de faire un choix réel et engageant, c’est manquer à saisir l’amour de Dieu, dont l’Incarnation témoigne.En somme, la personne a-t-elle fait « son possible » ?Et cette expression familière dit bien les choses sans doute: «son possible», compte tenu des conditions de départ et des circonstances de la vie.Ou plus simplement encore : la personne a-t-elle voulu se retrouver avec Dieu, le veut-elle ?.Ainsi n’est-ce pas Dieu qui a créé l’enfer, et il a tout fait pour en arracher les humains.Mais il ne peut forcer, obliger ceux qui délibérément se détournent de Lui.111 Car on ne peut dire que Dieu n’ait pas tout fait.Au contraire, si on se situe dans une logique d’amour qui est invitation, appel et réponse, alors il respecte ceux qui ne veulent pas.Si on se situe dans une logique de la création et de la densité de l’histoire humaine concrète, il est allé jusqu’au bout.Envoyer son Fils sur terre pour nous parler d’égal à égal, nous inviter et nous éclairer, prendre lui-même cette aventure tellement au sérieux qu’il soit prêt à en porter toutes les conséquences.cela est l’amour et l’amour porté à son plus haut degré.Dieu a tout fait.La densité concrète du mal Mais il y a une chose finalement que Dieu ne saurait faire, c’est d’appeler le mal bien et le bien mal.Et il ne s’agit pas d’étiquettes, comme si les comportements moraux étaient équivalents mais recevaient des étiquettes différentes arbitrairement (et qu’on s’adonnait à aimer des choses qui avaient reçu une étiquette négative).Il y a une logique de l’être, une logique de la création, les choses fonctionnent de telle ou telle façon ; il y a des conduites qui sont des culs-de-sac, des conduites qui sont destructrices.Tuer, voler, détruire, profiter des autres, ramener cyniquement à soi, c’est détourner la logique du vivant, détourner de la croissance et de l’ouverture, de l’entrée dans un univers plus riche et plus vaste.Alors, il se produit finalement une implosion, la personne se ferme sur elle-même, sur son désir ou son besoin, elle se perd en refusant de laisser aller ce qui la détourne de toute la vie, de l’infini, de la joie ; elle s’attache à une partie et refuse de s’ouvrir à la totalité.Or les choses ont leur densité propre.avec laquelle on ne peut jouer.Illustrons ceci par un exemple simple.Si quelqu’un trébuche ou même s’il se jette en bas d’un escalier, il tombe.Bien sûr que Dieu, en fonction de sa seule puissance, pourrait arrêter cette chute.Il s’agirait alors d’un miracle, c’est-à-dire de quelque chose qui dépasse les lois de la nature.Peut-être le fait-il indirectement en protégeant, et plus souvent qu’on ne le pense, discrètement.Mais s’il intervenait tout le temps, magiquement alors, ce serait les lois elles-mêmes qui seraient changées, plus rien n’aurait plus 112 de sens.(Et les gens se lamenteraient que Dieu les traite en enfants).Mais donnons encore quelques illustrations presque trop simples.Quelqu’un est alcoolique.Avec le temps, il s’attache à sa passion au point d’y sacrifier son travail, sa famille, sa vie.Il est enchaîné, tout est mis de côté et doit céder le pas.Ce qui arrive alors très concrètement, c’est qu’il se fait lui-même, il se choisit, il devient ce qu’il se fait si bien qu’à la mort, il est fixé dans son choix, il devient son enchaînement.Ainsi pourrait-on devenir sa colère, sa haine, la rancoeur qui a grugé sa vie.On se ferme sur ce qui a été choisi et rechoisi au point d’éliminer tout le reste, on devient définitivement ce qu’on s’est choisi.Mais il arrivera aussi que la personne souffre de cette situation.Car il y a le passé, il y a l’enfance perturbée, il y a tant de facteurs.Il y a le fait que certaines pratiques comme la drogue, par exemple, s’inscrivent à ce point dans l’organisme.Il y a le rapport intime que chacun entretient avec son acte.Il arrive que la personne ne choisisse plus en quelque sorte, mais qu’elle subisse, si bien qu’à la mort, elle dise : enfin libérée ! enfin, mon épreuve est terminée ! Et qu’elle soit libérée du poids trop lourd qui pesait sur elle, du poids des ans, sinon même des siècles.Il pourra arriver qu’elle dise un oui total, qu’elle fasse un don d’elle-même complet, définitif, sans retour et sans arrière-pensée.Je veux tout ce que Tu veux.Il me semble que cette possibilité existe et c’est en ce sens que Jésus dit que les prostituées nous précéderont dans le royaume, non qu’il bénissait ce qu’elles avaient fait, mais que s’était creusée en elles une faim d’aimer et d’être aimé telle qu’elles étaient en mesure de prononcer un oui total.Comme il pourrait arriver que la personne ne veuille pas renoncer et qu’elle s’enfonce alors délibérément, qu’elle se scelle en son choix.Mais il ne s’agit pas de penser que Dieu refuse alors ce que des gens voudraient, ce sont eux qui ne veulent pas.Mais pourquoi des gens peuvent-ils faire un tel choix ?Grand mystère, en effet.113 « Le mal ne passera pas.» Mais plus profondément encore que dans le respect de la liberté humaine, l’amour de Dieu se manifeste en ceci qu’il ne laisse pas le mal triompher.Il existe une patience amoureuse de Dieu, mais il ne saurait laisser le mal ultimement triompher, entrer au ciel comme une gangrène, continuer à contaminer et à détruire.Il y a un non au mal, un refus du mal, qui est véritablement issu de l’amour, pour qu’il ne poursuive pas son oeuvre dévastatrice.Ce qui découragerait tout le monde, et même les bons, ce qui serait la victoire ultime de l’absurde et l’inanité de tout effort moral et spirituel.Une image.Un enfant est puni pour une raison quelconque.Il monte à sa chambre et boude.Il exerce une pression psychologique telle que ses parents, pris de pitié, le rappellent.Peu à peu, il comprend l’astuce et vient qu’à soumettre toute la maisonnée à ses caprices.Il exerce une sorte de chantage pour obtenir, pour arracher ses quatre volontés.Or cela nuit à tout le monde, et nuit à l’enfant lui-même dans la mesure où cette attitude l’empêche de se détacher et de grandir.Il en est de même dans le cas de l’enfer.Personne ne pourra soumettre Dieu au chantage, empêcher le monde de tourner.Que la personne abandonne son caprice, elle est bienvenue, mais non pas son chantage.Le mal ne gagnera pas et n’empêchera pas la joie de triompher pour le plus grand bien de tous13.Dieu peut guérir du mal, mais non le bénir ! Jugement et dam-nation Dans une re-compréhension plus anthropologique, c’est l’être humain qui choisit sa destinée éternelle.C’est lui qui refuse, avec pour conséquence un éloignement définitif de Dieu.Dans le désir de sauvegarder la bonté divine et de situer les choses de façon plus existentielle, on s’oppose alors à une conception plus traditionnelle où le châtiment vient de Dieu14.114 Toutefois, une fois accepté ce qui précède, on peut penser que les deux mouvements vont de pair plutôt qu’ils ne s’opposent.Cette formule, à mon sens, dit ce qui se passe : la Lumière se levant, les ténèbres s’enfuient.Les deux sont corrélatifs: la lumière divine se levant, les gens devant elles se jugent, et ceux qui ont partie liée avec les ténèbres s’éloignent, s’enfuient.Le choix est fait par l’être humain, mais c’est la présence de Dieu qui le fait apparaître en pleine lumière.Mais alors ne serait-il pas mieux pour ces gens de cesser d’exister?Certains théologiens disent que l’enfer consiste dans la cessation de l’existence, dans la néantisation par Dieu.Mais ceci contredit les affirmations de l’Écriture qui parle d’un éloignement éternel (par exemple, Mt 25).Et, d’une façon, contredit l’amour de Dieu.En effet, quoi que les gens aient fait, Dieu ne cesse pas d’aimer, Dieu ne retire pas sa main.Et ainsi, il ne retire pas l’existence à ces êtres qu’il a créés et qu’il continue d’aimer malgré leur éloignement.Est-ce à dire qu’il sont dans un état meilleur que s’ils cessaient d’exister?On n’en sait rien.Mais sans doute, si Dieu est amour.Ils connaissent toutefois ce que les anciens appelaient la peine du dam — la damnation — que les théologiens classiques ont défini comme la privation de la vision de Dieu, et qu’on pourrait recomprendre de la façon suivante.Comme on l’a dit, il y a en l’être humain un désir illimité.Or si ce désir qui est à la racine de la conscience ne rencontre pas l’Infini, s’il ne trouve pas son lieu, l’être humain est alors condamné à une insatisfaction fondamentale.Ce qui, au plan symbolique, constitue une errance sans fin15.Ce désir fondamental étant à la racine de l’esprit, on a pu définir la « peine du dam » par la privation de la vision de Dieu, c’est-à-dire en se situant principalement au plan de l’esprit.Mais il n’y a pas en l’être humain que l’esprit; il y a le coeur, il y a l’âme.Si bien qu’on pourrait considérer la séparation d’avec Dieu de ce point de vue.Non seulement l’esprit ne trouve pas la 115 satisfaction de sa recherche, le coeur également ne rencontre pas l’amour, le Oui à l’être profond, l’acceptation inconditionnelle que la personne attend et cherche.Tel est l’éloignement de Dieu qui est éloignement de la Réponse totale et de la Reconnaissance infinie.Et si ces descriptions peuvent être faites et comprises, c’est qu’il y a malgré tout une continuité entre l’ici-bas et l’au-delà.Les enjeux sont commencés.Cela vaut au sens positif : dans la foi, on reçoit une semence de vie éternelle, une étincelle infinie ; cette vie commence et grandit, on fait ses choix en fonction d’elle et elle se développe.Mais l’inverse vaut aussi : il y a des attitudes, des conduites qui, poussées à la limite, sont autodestructrices et causeront la perte de celui qui s’y est attaché, le jour où sa vie sera scellée sur ce qui aura été son orientation fondamentale, sur l’orientation profonde de son être qu’il se sera donnée16.Mais cette orientation se change ?Oui ! C’est la conversion, c’est-à-dire le changement de direction.Dieu, comme on l’a dit, appelle et fait revenir.Il accueillera toujours, mais vient un temps où les gens ne reviennent plus.Et ne veulent plus revenir17.Conclusion Une fois présentée la doctrine de l’enfer et son sens dans le mystère chrétien, il resterait à la resituer dans un contexte plus global.Non plus la cohérence interne du message chrétien, mais sa cohérence externe si l’on peut dire, la façon dont il s’articule par rapport à ce qui est connu par ailleurs.Ainsi la doctrine de la possibilité d’une séparation définitive d’avec Dieu peut être resituée dans un contexte d’évolution, où elle prend un singulier relief.Nous ne ferons ici que suggérer quelques perspectives.Même si tous ne s’accordent pas là-dessus, on peut constater que l’évoultion va de la matière vers la vie végétale, vers la vie animale, vers le monde humain, c’est-à-dire dans la ligne d’une progression de la conscience.Avec l’être humain, un seuil est franchi.Mais n’y a-t-il pas quelque chose 116 par après, un stade ultérieur?Si on considère la ligne, l’évolution ira vers plus de conscience, vers une spiritualisation.Le stade ultime serait alors un être purement spirituel, ce que la tradition voyait en l’ange.Mais peut-être l’homme est-il appelé, puisqu’il est personnel, à ce dépassement.Ainsi à s’ouvrir à un stade ultérieur.Or, par la foi, il y a une offre de Dieu d’accéder à un stade ultérieur, un appel à être divinisé, c’est-à-dire à être spiritualisé, « infinitisé », personnalisé et inscrit en une communauté.Cette offre ouvre à un niveau ultime.Or, d’un côté, la réponse est personnelle, de l’autre, cette entrée n’est pas quelque chose que l’être humain se donne à lui-même.Il répond à une offre qui lui est faite par Celui qui est en mesure de donner cette «vie nouvelle».Cette réponse étant libre et personnelle, l’être humain entre dans ce monde nouveau par le haut pour ainsi dire : né sans y être pour rien, il se refait par le haut, d’une façon consciente, par ses décisions et ses choix.Mais cela se réalise dans le mesure où il répond à l’offre de Celui qui est à même de lui faire effectuer ce passage à un stade ultime.Si elle est délibérée, cette entrée peut aussi être refusée.Celui qui refuse l’offre faite demeure au niveau où il était en désorientant toutefois la poussée qui le portait plus loin et qui ne rencontre pas son lieu, il retombe alors.Il rate le dépassement et retombe.L’éventualité qu’un nombre x de personnes ratent ce saut est réelle, dans la mesure où il en va du choix de chacun et que certains peuvent résister à ce dépassement et même en l’occurrence le refuser.Pourtant, dans la mesure où cette offre de Dieu est véridique, tous sans exception auront d’une manière ou d’une autre la possibilité de faire un choix réel ; on peut le penser en effet quand on sait par ailleurs tout l’amour que Dieu a déployé pour nous conduire à Lui, inscrivant au centre de l’histoire Celui qui apporte la semence de cette vie nouvelle, définitive.Comme on peut penser que l’humanité comme totalité sera réussie, car Dieu n’aurait pas créé un monde qui soit ultimement pour lui un échec.117 En conclusion, ceci : la possibilité qu’un certain nombre (?) de personnes refusent l’offre de Dieu et se retrouvent dans l’errance sans fin ne devait pas l’empêcher de réaliser son dessein et d’appeler le grand nombre à partager sa vie dans la beauté d’une création toujours magnifique et d’une histoire dont les tours et détours sont un hommage caché mais si réel à son infinie sagesse.NOTES 1.Cet article reprend par écrit de façon plus élaborée un enseignement donné à un petit groupe de réflexion de jeunes adultes.Visant à présenter une introduction, il puise d’abord aux ouvrages de référence en études bibliques et en théologie, parmi lesquels se trouvent : FENASSE, Jean-Marie et Jacques GUILLET, art.« Enfers et enfer» dans Vocabulaire de théologie biblique, 2e édition, Paris, Cerf, 1971, col.352-356.NICOLAS, Jean-Hervé, art «Enfer», dans Dictionnaire de spiritualité, IV, I (1960), col.729-745.(Bibliographie pour les années précédant 1960).118 RAHNER, Karl et Robert LACHENSCHMID, art.« Hell » dans Sacramentum Mundi, vol.3 (1969), p.7-10. GOSSELINO, G., art.« Enfer », dans Dictionnaire de théologie chrétienne, tome 1 : Les grands thèmes de la foi, Paris, Desclée, 1979, p.116-121.VORGRIMLER, Herbert, art.« Eschatologie/Jugement », dans Dictionnaire de théologie, Paris, Cerf, 1988, p.171-177 (particulièrement, p.174-175).(Bibliographie) Sur le sujet, il existe un ouvrage de Hans Urs Von Balthasar: L’enfer, une question (Paris, DDB, 1988, 93 p.).Notons aussi qu’aux pages 117-127 de son Traité fondamental de la foi (traduction française : Paris, Le Centurion, 1983), Karl Rahner s’interroge sur la « possibilité de la décision contre Dieu » et, aux pages 490-491, sur l’enfer.On trouve une réflexion sur le sujet dans Joie de croire, joie de vivre, de François Varillon (Paris, Le Centurion, 1981), p.192-201.Enfin, le récent Catéchisme pour adultes des Évêques de France (Paris, Centurion, Cerf, etc., 1991) a quelques numéros sur l’enfer: #538, 655, 661-663 (p.314.374-378); de même que le Catéchisme de l’Église catholique (1992): #1033-1037.2.L.MONLOUBOU et F.M.DU BUIT, art.«Enfer» dans Dictionnaire biblique universel, Paris, Desclée ; Québec, Anne Sigier, 1985, p.211.3.Dans le monde grec, YHadès est un équivalent du Shéol ; dans le monde latin, inferi (les lieux inférieurs), d’où les enfers.4.Dans l’article « Enfers et enfer » du VTB2 (col.351 -356), Jean-Marie Fenasse et Jacques Guillet présentent la relation entre les deux de la façon suivante.Il y a les enfers.Vient la possibilité d’un salut.Si celui-ci n’est pas accueilli, les enfers se referment sur ceux qui le refusent et deviennent alors l’enfer proprement dit.119 Quand le Credo nous dit que Jésus est descendu aux enfers, c’est de ce séjour des ombres dont il s’agit.Le Catéchisme pour adultes des évêques de France (cf.Note 1) rappelle qu’il y a deux aspects à cette affirmation: d’une part, Jésus est vraiment mort ; de l’autre, descendu aux enfers, il rejoint l’humanité qui l’a précédé dans l’histoire et peut l’en libérer.(Sur ce sujet, voir aussi R.Lachenschmid, art.« Hell.II.Descent of Christ into Hell », dans Sac.Mundi, p.9-10.) 5.Comme le signalent Karl Rahner (et Herbert Vorgrimler) dans le Petit dictionnaire de théologie catholique (Paris, Seuil, 1970).Ils ajoutent: « Cette possibilité pour l’homme se réalise-t-elle en fait, et dans quelles proportions ?Pour répondre à cette question, il n’existe ni révélation ni décision du magistère de l’Église.Ce serait d’ailleurs contraire au sens du message sur la possibilité de la damnation, dont le but n’est pas de nous fournir des informations pour satisfaire notre curiosité, mais de nous appeler à l’examen de conscience et à la conversion.» (Voir article « Enfer», p.159 ; voir encore l’art.« Hell », dans Sac.Mundi, vol.3 (1969), p.7-9).6.« Si je pouvais demeurer unie à Toi tout en me tenant à l’entrée de l’enfer pour en empêcher l’accès au point que personne ne puisse plus y entrer, ce serait la plus grande des joies, car ainsi tous ceux que j’aime seraient sauvés.» Texte cité par Hans Urs von Balthasar dans L’enfer, une question, Paris, Desclée, 1988, p.62.7.Ibid.8.Rapporté dans L’informateur catholique, vol.IV, nos 3 et 4 (février 1985), p.22.9.François VARILLON, Joie de croire, joie de vivre, Paris, Le Centurion, 1981, p.198.10.Cité par F.VARILLON, ibid.120 11.Ibid.12.Et d’ailleurs, l’hypothèse est un peu fictive car on ne peut entrer en relation avec Dieu sans le vouloir, entrer dans son mystère sans y consentir, tout comme on ne peut établir une relation avec une personne sans le vouloir ni même connaître quelque chose dont on détourne les yeux.13.En termes plus théologiques : « Le péché est un abus de liberté.L’être libre doit de lui-même et par sa propre décision entrer dans un ordre qui le dépasse et l’enveloppe.Par là, il fait sien cet ordre, et le Bien qui le polarise, se créant un droit à recevoir sa part.C’est le mérite.Mais ce privilège ne va pas sans une redoutable contrepartie: il peut, par le même pouvoir, se soustraire à l’ordre, chercher à imposer son ordre propre, dont il sera le centre, dont son bien particulier, celui qu’il s’est choisi, sera le principe régulateur.Un tel désordre affecte avant tout le pécheur lui-même, car l’ordre imposé par Dieu n’est pas arbitraire, il est celui, le seul, dans lequel la créature libre trouve son propre accomplissement.La damnation sanctionne l’échec du pécheur à se constituer en dehors de Dieu.» (Jean-Hervé NICOLAS, art.« Enfer», D.Sp., IV, 1 (1960), col.741-742.) 14.Dans son Dictionnaire de la foi catholique (C.L.D., 1986, 267 p.), Dom Guy-Marie Oury témoigne de ce changement de perspectives : « Ce jugement sera la sanction par Dieu du choix que l’homme aura fixé dans sa volonté libre, la ratification d’un état définitif choisi par l’homme.Ce n’est pas Dieu qui damne, c’est l’homme qui se damne et met en échec l’infinie miséricorde de Dieu par son refus.» (p.63) 15.Est-ce à dire que les dam-nés ne connaissent pas certains plaisirs ?La perspective ne devrait pas déranger quand on pense à la félicité promise ! Mais il se passe sans doute ceci.Si à la longue le plaisir se fane, surtout quand se retire la 121 recherche d’absolu qui en est l’âme (et qui est dévoyée), alors le plaisir ultimement ne comble pas et la soif demeure, insatisfaite et inextinguible, dans la mesure même où l’être humain est un être spirituel et que cette nature ne saurait changer.16.Il est important de remarquer que cette affirmation habituelle qui entend préserver le sérieux de l’existence humaine présente vise les cas normaux.Qu’en est-il des cas où humainement les choix ne semblent pas avoir pu être faits, ainsi les enfants morts en bas âge ou les foetus avortés?Encore une fois, on est renvoyé à l’amour de Dieu manifesté dans le Christ, c’est-à-dire que si Dieu a voulu le salut de tous, toute possibilité de choisir sera donnée à chacun.17.Certains théologiens ont parlé d’une réconciliation finale, ou apocatastase.Ainsi Origène.Mais cette théorie a été refusée par l’Église qui a maintenu que la séparation est définitive.Ainsi semblent bien parler les textes.Et le sérieux des choix en cette vie (comme le signale K.Rahner [voir art.Apocatastase dans le Petit dictionnaire de théologie catholique]).Mais l’idée d’Origène, que reprend aujourd’hui Hans Urs von Balthasar, n’était pas naïve (voir L’enfer, une question, p.82).Une fois maintenu le sérieux de l’existence humaine, la question qui se pose est celle du triomphe final du bien : n’y a-t-il pas à la longue une lassitude du mal et une plus grande force de la vie?Ainsi, comme on oublie finalement une rancoeur ou une épreuve et que la vie continue, à très longue échéance, n’y a-t-il une usure du mal, et un retour ultime.pour la récapitulation de toutes choses dans le Christ ?Mais il semble bien malgré tout que dans l’éternité, le temps est accompli et que les choix sont maintenant fixés, les gens ne voulant plus changer.122 Par ailleurs, Balthasar dit ceci : « ici l’on pense à partir de Dieu : est-il possible que la dernière des brebis perdues de son troupeau manque à Dieu ?Cette brebis n’est-elle pas la créature pour qui il a répandu son sang et souffert l’abandon par le Père ?« Mon âme ne peut supporter de rejeter de ma face le pécheur », dit Dieu à Mechtilde de Magdebourg.« C’est pour cela que je poursuis tel ou tel si longtemps, jusqu’à ce qu’il soit pris, et je conserve pour lui une place si resserrée que nul entendement humain ne peut suivre jusque-là (« La lumière rayonnante de la divinité», V116).» Tout ceci est juste.Dieu ne souhaite pas la mort de qui que ce soit.123 La vie religieuse est-elle prophétique ?Jeanne Doyon, s.f.a.* Depuis toujours, seul l’amour a pu atteindre le coeur de Dieu.Mais l’amour qui se tend pour rejoindre le coeur de Dieu ne donne que ce qu’il a d’abord reçu.Dans cette fragile apparence qui manque de vernis ou de brillance ou de solidité qu’est l’être humain, Dieu a gravé une image, son image.Avide de se lier à l’homme par l’Amour, pour que l’homme devienne à son tour artiste et presque créateur de l’Amour, Dieu commit l’Esprit en cette image ainsi transfigurée.En cette image que baigne l’amitié céleste, comment ne pas distinguer des traits, un visage, une marque où le doigté divin découpe une taille de prophète?Prophète, celui qui sait aimer de cet amour.Prophète, qui porte le reflet d’une alliance éternelle.Prophète, qui se fait tout petit pour accueillir, en des mains fragiles mais fortes de leur grande faiblesse, le flot débordant de la chaleur divine.Prophète qui, seconde après seconde, cueille auprès du divin Donateur la grâce de croire à l’Amour, d’en offrir les fruits aux affamés de la route.Prophète qui, s’effaçant devant l’Esprit, se tient dans un silence qui est présence d’humilité pour adorer et reconnaître les manières de Dieu.*600, 60e Rue est, Charlesbourg, Québec, G1H 3A9.124 Prophète, qui apprend la parole, fille du Verbe, comme un enfant qui épelle ses mots, parole qui éveille, qui apaise, qui est mission d’amour.À l’heure où un vent de tiédeur menaçait les branches de la vie chrétienne, Dieu inventa la vie consacrée.La vie religieuse est un chemin de prophétisme parce qu’elle est appel, attrait, séduction de la tendresse divine.Et l’Église, mère des nouveaux prophètes, communion des fidèles, royaume de l’Esprit Saint, l’Église tressaille de joie quand se livre une vie saintement inspirée, parce que tendrement appelée, pour être Pauvreté, Chasteté, Obéissance.Se replier sur soi, s’attribuer un mérite, se garder jalousement dans une attitude de riche, c’est tuer le prophète.Et c’est pourquoi l’Amour a posé un sceau sur le front de l’ami.Et c’est la Pauvreté, condition du prophète.Pauvreté, condition du prophète, sans l’avoir, sans le pouvoir, sans le valoir, au goût de l’Époux: ajustement divin qui a longue traînée pour être accueil de l’autre, refuge de l’opprimé, pain des affamés ; et des mains vides offertes au partage, et des doigts agiles voués au travail.Pauvreté, vêtement de grâce du grand Pauvre qui soutient la fidélité.Se complaire en sa beauté, admirer le reflet de grâce sur le visage aimé et s’en attribuer la faveur, c’est tuer le prophète.Et c’est pourquoi l’Amour a mis un baiser sur le coeur chéri.Et c’est la Chasteté, rayonnement du prophète.Chasteté, rayonnement du prophète, choix de l’Amour, réponse de l’élu : un coeur à coeur où l’Amour a regard de lumière, scintillement d’étoiles, séduction divine.« Je t’ai gravée sur les paumes de mes mains » (Is 49,16).Et, par la voix d’Osée, cet aveu de Yahvé mû par un débordement de tendresse: «Je te fiancerai à moi pour toujours ; je te fiancerai dans la tendresse et la miséricorde ; je te fiancerai à moi dans la fidélité, et tu connaîtras le Seigneur » (Os 2, 21 -22).Chasteté, baiser de grâce de l’Amour, étreinte du Bien-Aimé.Se fier à sa valeur, à sa grande sagesse et n’admettre de conduite que la seule inspirée d’une intelligence de sa voie 125 personnelle, c’est tuer le prophète.Et c’est pourquoi l’Amour a tracé une ligne discrète devant les yeux de l’égaré, ouvrant ainsi à ses regards troublés une route sûre et infaillible.Et c’est l’Obéissance, soumission du prophète.Obéissance, soumission au prophète, chemin de risque et de solitude, trouée de clartés.«Je suis la Lumière du monde.Qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres» (Jn 8,12).«Je suis la porte» (Jn 10,9).Où irais-je, Seigneur?Où trouverai-je une route sans toi?«À qui irions-nous?.» (Jn 6,67).Obéissance, voie de grâce, chemin du Maître qui confirme la certitude.Mais comment se laisser couronner par l’Amour de ce diadème, où brillent comme un cadeau de Noces trois fleurons de lumière, quand on est fragile, délicat, frêle et démuni ?C’est pourquoi, face à l’attitude suppliante du Verbe fait chair, de Celle qui un jour a inventé le Fiat éternel, l’Amour a joint les mains de l’incapable et a chuchoté les secrets de la prière.Et c’est pourquoi, l’Amour, toujours en éveil, a provoqué un geste, un élan, un bondissement dans le domaine incertain du risque pour briser les dernières résistances par le merveilleux cadeau théologal de la Foi.Mais il restait une stature à modeler, celle d’un petit, d’un tout petit, du plus petit à ses propres yeux, depuis qu’une fleur s’était jetée éperdument dans les bras de Dieu, réinventant la confiance.Fallait-il un modèle pour abattre à jamais le monstre de la crainte?L’Amour, alors, de son doigté de maître divin, a dévoilé l’enfance spirituelle.«L’Esprit d’enfance est toujours neuf, repart toujours aux débuts du monde, aux premiers pas du monde et de l’Amour.Dieu ne sait tenir que dans les ritournelles d’enfance, dans lâ voix des simples qui tiennent Dieu au creux de leurs mains ouvertes » (Christian Bobin)1.La vie religieuse aurait-elle donc contribué à sauver le Prophétisme ?Qui en douterait ?1.Christian Bobin, Le très Bas, Collection l’Un et l’Autre, aux Éditions Guillemard 1992, p.112, 113.126 LE PRINTEMPS ET L’ÉTÉ AU CENTRE CHRISTUS COURS (p.m.: 14h à 15h45 — soir : 19h30 à 21 h15) lundi soir, 7 au 28 mars Croissance spirituelle et dons de l’Esprit T.Remy jeudi p.m., 3 au 17 mars L'art de vivre à l’automne de la vie P.Wagner, C.S.C.lundi soir, 11 av.au 2 mai J’ai commencé à ressusciter P.Léger, prêtre mere, soir, 13 av.au 4 mai Jalons de spiritualité conjugale C.Lépine, prêtre jeudi p.m., 7 av.au 5 mai Les psaumes, école de prière Y.Guillemette, prêtre mere, soir, La musique, source d’harmonie psycho- 11 au 25 mai logique et spirituelle CONFÉRENCES du mercredi soir, 19h30 à 21 h15 F.Lavigne, C.N.D.16 mars Pèlerinage au Mont Athos L.Coutu, C.S.C.23 mars Contempler un Visage R.B.-Champagne 6 avril SESSIONS Les icônes de Pâques P.Roy, C.N.D.12-13 mars L’Ennéagramme : approfondissement de l’expérience psychologique et spirituelle (complet) Y.Frappier, S.N.J.M.19-20 mars Session-retraite d’initiation à la Lectio Divina (Prier la Parole) O.Saint-Pierre, S.S.A.26-27 mars et 9-10 avril Corps et intériorité (complet) Y.Frappier et M.Beaudoin, S.N.J.M.21 -22-23 avril Mourir en vie: l’accompagnement des mourants D.Lussier-Russell 30 avril Thérèse de Lisieux : qu’as-tu à nous dire aujourd’hui ?L.Brazeau, F.C.S.C.J.21 -22-23 mai Session-retraite d’initiation à Saint-Jean de la Croix J.-Y.Marchand, O.C.D 28-29 mai Le journal : un chemin de croissance spirituelle RETRAITE à l’Ermitage Sainte-Croix R.Corneau, S.P.14 au 20 août Retraite de Lectio Divina O.Saint-Pierre, S.S.A.LIEUX Cours et conférences ont lieu au Centre Christus.Sessions : lieux différents - Consulter le feuillet 1993-1994.CENTRE CHRISTUS 6450, av.Christophe-Colomb, Montréal, H2S 2G7, Tél.: (514) 276-9433 127 UNE EXPÉRIENCE PASCALE Tu veux vivre un temps fort.Une expérience de prière, de silence et de paix.Une semaine-sainte unique.Des célébrations liturgiques spéciales avec animation, prédication, etc.Le tout accompagné de personnes ressources dans un climat propre au recueillement.Que tu sois prêtre, religieux, religieuse ou laïque, tout cela est possible, DU JEUDI-SAINT 18h30 AU DIMANCHE DE PÂQUES 13h00.ANIMATEUR : PÈRE GUY JALBERT, O.M.I.LE CENTRE SAINT-DOMINIQUE 2710, avenue Laflèche Shawinigan-Nord (Québec) G9N 6H5 Tél.: (819) 539-7170 ou 539-4150 PRIX : 110 $ par personne, occupation double.120$ par personne, occupation simple.Ce prix englobe toutes les activités: participation aux célébrations, chambre, pension et pause-café.De même que le repas « festif » du dimanche de Pâques.Un dépôt de 20$ par personne est demandé lors de l’inscription, lequel n’est pas remboursable, si annulation mais déductible sur la pension.i§||||§l Hlfei 128 La Vie des communautés religieuses La Direction 5750, boulevard Rosemont Montréal, Qué.Canada H1T2H2 Abonnements 5750, boulevard Rosemont Montréal, Qué.Canada H1T2H2 1150- Bruxelles Belgique à l’une des adresses suivantes : 55, av.de la République 91230 Mongeron France Ed.du Chant d’Oiseau Avenue du Chant-D’Oiseau, 2 Bulletin d’abonnement La Vie des communautés religieuses France : 70 FF ?de SURFACE: Belgique : 435 FB Canada : $13.00 France : 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