La vie des communautés religieuses /, 1 septembre 1993, Septembre-Octobre
épliÜ MgPfa sept.-oct.1993 *a® HUB des communautés religieuses La vie des communautés religieuses Directeur : Laurent Boisvert, o.f.m.Comité de rédaction : René Bacon, o.f.m.René Baril, o.f.m.Pierre Bisaillon, o.f.m.Laurent Boisvert, o.f.m Secrétariat ; Yvette Viau, s.s.a.Rédaction et administration : La vie des communautés religieuses 5750 boulevard Rosemont Montréal, Canada H1T 2H2 Tél.: 259-6911 Envoi de publication Enregistrement n° 0828 Composition : PLB Graphique Impression : L’Éclaireur Ltée La revue paraît cinq fois par an Abonnement : de surface : 13,00 $ (70FF) (435 FB) par avion : 17,00 $ (98 FF) (595 FB) de soutien : 20,00$ Sommaire Vol.51 —sept.-oct.1993 Rita Gagné, o.s.u., Prophétisme de la vie religieuse dans une Église en Synode 195-213 Léonard Audet, c.s.v., Vie fraternelle et évangélisation 214-227 Le prophétisme des religieux a pour but d’aider le Peuple de Dieu à être ce qu’il est, et donc à devenir lui-même prophète avec et pour eux.Ce prophétisme doit être vécu à la suite de Jésus, le Prophète qui accueille, pleure et meurt.La meilleure façon d’étouffer les forces de mort, c’est de donner leurs chances aux forces de vie.Il appartient à ceux qui croient à la Résurrection d’attester qu’en toute nuit peut percer une lumière.La vie fraternelle est un élément essentiel à la vie religieuse.L’A.présente d’abord certaines données du N.T.relatives à la vie fraternelle; il considère ensuite la vie communautaire comme façon de vivre la fraternité évangélique, puis les facteurs humains et chrétiens qui la conditionnent; enfin il décrit la vie fraternelle comme un élément fondamental de l’évangélisation.La vie fraternelle en communauté exige aujourd’hui de notre part un 193 surcroît de réflexion et d’imagination si nous voulons faire face aux défis de l’heure.Guy Côté, L’A.mesure d’abord le défi Les défis posés à l’Espérance posé à notre espérance aujour-228-240 d’hui en montrant que la culture actuelle des sociétés occidentales s’attaque à la racine même de l’espérance en nous.Il présente ensuite les raisons actuelles d’espérer qui s’appuient surtout sur les petites réalisations dont nous sommes témoins ou artisans.Notre époque est un moment décisif pour notre espérance.L’entêtement à espérer envers et contre toutes les évidences est peut-être la chose la plus subversive que nous puissions faire.Micheline Giroux, o.s.c., Claire d’Assise, femme de paix 241-249 Claire reçoit ce don précieux de la paix qu’elle développe dans le dialogue avec Dieu et qui lui permet d’affronter les difficultés de la vie.Elle devient elle-même source de paix pour ses soeurs, François et ses frères.Au moment où elle se prépare à rencontrer son Seigneur, elle s’adresse ainsi à son âme: Pars en paix, en toute sécurité, car tu as un bon guide pour la route.194 Prophétisme de la vie religieuse dans une Église en Synode* Rita Gagné, o.s.u.** Vous m’avez confié la mission de venir vous rappeler que nous sommes le «dangereux souvenir» du prophète de Galilée.Ne faudrait-il pas reconnaître d’abord que c’est difficile d’être prophète par les temps qui courent.Et que bien d’autres souvenirs dangereux brouillent souvent les ondes dans les temps qui courent !.Quand je pense aux prophètes, je me souviens d’une religieuse maintenant âgée de plus de 80 ans.Lorsqu’elle était novice, elle était allée trouver sa Mère maîtresse, un petit évangile à la main, et lui avait demandé innocemment: « Ma mère, ce que nous vivons et ce qui est écrit là-dedans, est-ce que c’est la même chose ?» Et la Mère maîtresse de répondre : « Vous avez raison ma petite soeur, mais vous êtes trop jeune pour le dire ! » La jeune novice s’en était retournée pacifiée, confirmée dans le sentiment d’avoir raison, et acceptant qu’elle était trop jeune pour le dire.Cette question n’est-elle pas, dans sa plus grande simplicité, la question la plus dérangeante des prophètes ?Ne serait-ce pas la question que la vie religieuse est sans cesse appelée à poser, par fidélité à un appel, dans l’Église et dans le monde : « Ce qui est proposé dans l’Évangile et ce que nous vivons, est-ce la même chose ?» Surtout que maintenant, nous devons bien être assez vieilles ou assez vieux pour le dire ! En effet, avec la moyenne d’âge que nous avons, nous pouvons penser que la vocation * Conférence donnée aux religieux et religieuses du diocèse de Québec dans le cadre du Synode diocésain.* C.P.605, Gaspé (Québec) GOC 1 RO.195 prophétique nous est forcément moins naturelle qu à I âge de notre jeunesse.Quand on est jeune, il est plus facile de se croire appelé à une sorte de «thérapie de choc», selon l’expression de J.B.Metz,1 ou encore à une fonction d’innovation dans la grande Église, ou à des surgissements «nés en marge».Mais aussi, quand on est jeune, il n’est pas toujours facile de discerner ce qui vient vraiment de Dieu de ce qui vient de notre fougue ou de notre ardeur ! Quand la fonction prophétique nous est moins naturelle, nous risquons cependant, comme l’affirmait encore Metz (p.13), de verser dans ce « juste milieu où tout est équilibre et mesure, soumis à l’aune et à l’heure de la grande Église».Cette fonction, nous avons alors à l’exercer par grâce, par fidélité difficile à un appel, dans la sagesse de notre âge, mais avec la force de Dieu.A condition bien sûr que nous n’ayons rien à perdre, car plus l’âge avance, plus il est difficile aussi parfois d’accepter de perdre et de vivre cet « ars moriendi » charismatique dont parle encore Metz.Par fidélité, il nous faut donc, à notre âge, demander à Dieu la grâce d’être encore prophètes.Faisons-le sereinement, sans oublier ni Sarah ni Jean XXIII.1.Être prophète dans une Église en Synode être-avec Continuer notre mission de prophètes comme communautés religieuses dans l’Église et dans le monde, c’est sûrement aider tout le peuple de Dieu à être prophète, surtout dans une Église en Synode.Car un Synode, si je comprends bien, c’est un événement de grande signification spirituelle où nous reconnaissons dans les faits que tout le peuple est prophète, car nous affirmons que l’Esprit saint est donné à chacun et à chacune pour que nous opérions ensemble cette « thérapie de choc » qui ouvre une capacité d’accueillir la nouveauté et de vivre consciemment les changements qui s’imposent.1.Un temps pour les ordres religieux, Paris, Cerf 1981, p.10.196 Notre expérience de vocation prophétique dans l’Église, nous avons donc, en tout temps, mais particulièrement dans un temps de Synode, à la partager et à la vivre avec toute l’Église.Dans cette optique, nous nous devons d’être-avec les membres des communautés chrétiennes que l’on invite instamment à dire ensemble la parole libre qui libère, à poser les bonnes questions, à exorciser la peur afin de bien discerner où sont les vraies alternatives pour une Église dans le monde.Solides de notre foi en la présence de l’Esprit dans chacun des membres du Peuple de Dieu, nous devons, en tant que communautés religieuses, stimuler sinon déclencher la recherche commune, confiants de pouvoir saisir ce que l’Esprit dit à notre Église ?Être en Synode, ça veut justement dire que nous marchons ensemble, que nous faisons route ensemble, tirés par en avant.être soumis aux prophètes Mais permettez-moi d’aller encore plus loin.Dans un temps de Synode où tout le peuple est officiellement en mission prophétique, nous vivons ce que saint Paul appelle, dans la première épître aux Corinthiens, la soumission de l’Esprit des prophètes aux prophètes.(1 Co 14,32) C’est l’exercice de la « réception » de la parole du Peuple-prophète qui est en cause ici.Or cette réception ou accueil n’est jamais un exercice facile, nous le savons bien.Dans la manière d’expérimenter la « réception », nous avons une mission prophétique particulièrement signifiante à assumer.Pour proposer clairement la vérité de la liberté évangélique dans l’Église comme dans le monde, nous avons à témoigner d’une manière prophétique de soumettre notre vocation prophétique elle-même au Peuple de Dieu à qui nous demandons, comme grâce d’un Synode, d’être prophète avec nous mais aussi pour nous.Nous avons d’abord à croire en cet exercice collectif de coresponsabilité.Et cela est sérieux, parce que, justement, le sort réservé aux prophètes a tellement laissé de pages tragiques dans l’histoire de la foi judéo-chrétienne.Non pas évidemment le sort réservé à ceux qui nous disent que ça va bien, que Dieu nous 197 aime, « qu’il donnerait des peuples en rançon pour nous » (Is 43), mais le sort de ceux qui sont envoyés pour secouer les habitudes acquises, remettre en question l’ordre établi, toucher à l’intouchable, afin de libérer la vie, de guérir de l’hypocrisie, cette propension maladive de vivre en-deça de notre capacité de vivre et d’aimer qui est infinie comme Dieu qui nous la donne.Je n’aimais guère entendre ce mot « hypocrite » dans la bouche de Jésus jusqu’au jour où j’ai compris que ça pouvait vouloir dire que nous vivons en « hypo » par rapport à l’amour qui nous est donné, par rapport à la vie qui est en nous comme source vive, que nous sommes sclérosés alors que nous sommes faits pour une vie en abondance ! Toujours est-il que ces prophètes, comme Jésus, ceux qui ont à pratiquer le « massage cardiaque » en vue de réanimer, ceux de la «thérapie de choc», ceux qui donnent leur vie en parabole de ce qui se passe et qui doit advenir, ceux-là, Jésus lui-même le dit, ils ont été tués.Le prophète qui anticipe dans sa vie, par symboles ou paraboles, ce que tout le peuple est appelé à vivre, risque d’être identifié au Serviteur Souffrant qui ne sauve pas sa vie mais qui la donne.Cette manière prophétique de nous soumettre aux prophètes, nous avons à la vivre pour nous d’abord, bien entendu, mais nous avons aussi à aider toute l’Église à la vivre.Car s’il n’y a pas de «réception» honnête, le Synode, comme bien d’autres expériences, sera une occasion de plus, pour bien des gens, d’être déçus d’une Église dont on leur dit qu'ils ou elles sont membres à part entière.Et il pourrait arriver que des gens à qui on a demandé de parler, de se dire, surtout des jeunes et peut-être aussi des femmes en plus grand nombre, quitteront, convaincus qu’on les a leurrés et qu’on ne touche pas à certaines réalités dans l’Église, qu’on ne touche pas à l’intouchable, qu’on ne touche pas impunément à tout ce qui prolonge la non-réception caractéristique d’une tradition fidèlement reçue des scribes et pharisiens de l’Évangile.nous soumettre, non juger Accepter d’être soumis aux prophètes, c’est adopter, par exemple, l’attitude de la femme de Samarie.Pour elle, Jésus était 198 un étranger, un ennemi politique et religieux.Elle n’avait rien à voir avec lui.Quand Jésus lui a demandé d’aller chercher son mari, elle aurait bien pu lui dire que ça ne le regardait pas, le sommer de s’en retourner chez lui comme on l’avait demandé à Amos autrefois.Mais non, elle a reconnu son mal et, par le fait même, retrouvé son coeur d’adoration ; et elle a vu dans cet homme, pourtant ennemi et étranger, un prophète venu pour elle.Au-delà de son passé qui risquait de l’enfermer comme dans une bulle, cette femme de Samarie a renoué avec son origine la plus profonde.Car c’est bien notre origine qu’il nous faut retrouver, notre source profonde plus que la sécurité de nos oeuvres passées.Beaucoup de scribes et de pharisiens du temps de Jésus n’ont jamais pu expérimenter ce retour aux sources.Ce qui fait, justement, qu’ils demeurent scribes et pharisiens avec cette note de fermeture à la vie que leur seul nom évoque encore aujourd’hui.Ils ont jugé les prophètes, ils ont surtout jugé Le Prophète, au lieu de soumettre leur esprit de prophètes au prophète, poursuivant ainsi la longue tradition de leurs devanciers.Vous imaginez-vous l’Évangile si les scribes et les pharisiens s’étaient laissés remettre en question par Jésus, s’ils s’étaient laissés affecter par lui au lieu de le juger?S’ils s’étaient dit, par exemple : que veut-il donc nous enseigner en mangeant avec les pécheurs ?Que veut-il nous dire de Dieu en guérissant le jour du sabbat?Car entre Jésus et les scribes, grands-prêtres ou pharisiens, il ne s’agit pas d’une mince affaire, il s’agit de Dieu ! Ils n’adoraient sûrement pas le même Dieu ! Vous imaginez-vous une Église, des communautés religieuses, qui se laisseraient humblement révéler leur mal par le peuple en Synode au lieu de s’établir juge de ce qu’il va dire, parfois gauchement et trop souvent dans la crainte ! Vous imaginez-vous ce qui arriverait si nous laissions toucher notre image de Dieu ! Pourtant, cette mission-là dans une Église en Synode, nous avons à veiller pour qu’elle s’accomplisse.Et nous pouvons aider l’Église à accueillir, en jugeant à la lumière non de son passé mais à celle de son origine, ce qui risque de ne pas faire son affaire ou de la déranger trop fortement.L’Église, dans sa dimension institutionnelle, est appelée non pas à sauver sa vie 199 mais à la donner! Il y va de la vérité même de la démarche entreprise.2.Dans la lignée des prophètes à la suite de Jésus Ceci étant dit comme un appel pressant, contemplons maintenant Jésus dans sa mission de prophète car c’est Lui que nous suivons.Et, par nos vies, nous voulons aider toute l’Église, comme chaque chrétien et chaque chrétienne à le suivre.Comme religieux ou religieuses, nous savons bien que nous n’épuisons pas le don de la « sequela Christi » ; nous n’avons guère à nous l’accaparer non plus, même si nous le vivons d’une manière qui nous est propre.En présence de Jésus, faisons mémoire de notre premier appel afin de convertir les difficultés qui risquent de nous enfermer en défis capables de stimuler notre espérance, notre liberté et notre passion de vivre.À la lumière de l’Évangile, le prophète Jésus apparaît comme un homme absolument libre, un passionné de la vie, je dirais plus justement, un passionné du Dieu vivant et libre.Jésus n’a guère défendu sa propre liberté ; il a donné sa vie pour attester la liberté du Dieu dont il était Fils.Quand on sait comme il est difficile de laisser Dieu libre ! N’est-ce pas une véritable gageure de donner à Dieu sa liberté et d’assumer la nôtre ?Prophète libre parce que FILS Ce qui semble autoriser Jésus à être prophète du Dieu vivant et libre, c’est qu’il se situe librement par rapport à ce Dieu comme un Fils.Sûr de son origine, il expérimente quotidiennement qu’il n’a pas à craindre pour son avenir, même au-delà de la mort.Plus notre origine est profonde, plus est assuré notre avenir ! Seule la foi en un Dieu vivant peut passionner le prophète Jésus et le faire donner sa vie jusqu’au bout pour ceux et celles qu’il aime.C’est au coeur de cette foi que Jésus nous situe quand il nous partage son secret des béatitudes.Heureux celui ou celle qui se 200 fie à sa Source, qui est pauvre.Heureux le ruisseau qui se fie à sa source, toute l’eau de la Source peut passer en lui.Dieu est le Vivant et nous sommes ses enfants; nous naissons de Lui comme le ruisseau naît de la Source.Celui qui croit cela verra, de son sein, jaillir des sources d’eau vive, crie Jésus en plein milieu d’une fête où il s’est présenté en cachette (Jn 7, 37-38).Cette certitude a de quoi nous passionner jusqu’au bout de nos âges, car notre mission nous colle à la peau, elle ne se termine pas comme un «job».Dans le sillage de Jésus qui ne se laisse entamer par rien et que rien ne détourne, notre vie, jusqu’à la dernière goutte, peut être donnée pour la vie du monde ! Dans son propre regard de fils, Jésus voit tous les humains comme des fils et des filles de ce Dieu libre et vivant, fils et filles d’un Dieu libre d’appeler qui il veut, quand il veut et où il veut, fils et filles appelés à la même liberté.Jésus savait profondément, par certitude intime, l’égale dignité de tout être humain; c’est pourquoi il a consenti à habiter les frontières de l’humain où il a parlé avec autorité, non comme les scribes et les pharisiens.Parler avec autorité Parler avec autorité, c’est faire que quelqu’un se lève et marche, qu’il vive dans la dignité.Autorité, dans le sens originel du mot, veut « faire croître ».Karl Jaspers en dit ceci : « La notion d’autorité nous vient de la pensée romaine.Auctor, c’est celui qui soutient une chose et la développe, celui qui fait croître.Auctoritas, selon l’étymologie, c’est la force qui sert à soutenir, à accroître, qui veille non pas à la défense mais à la croissance.On voit bien qu’il s’agit, non pas de faire obéir mais de faire épanouir.» La Parole et les gestes de Jésus libéraient la vie et, à cette libération vécue comme quelque chose de bon et de neuf, on reconnaissait en lui quelque chose de Dieu.Jésus a bien demandé, comme justice nouvelle, que l’on n’enveloppe guère nos frères et nos soeurs de ces étiquettes qui masquent leur nom de fils et de filles de Dieu ; il a demandé que nous ajustions les structures 201 sociales et ecclésiales à ce nom béni de fils, convoquant ainsi au partage fraternel de nos dons et de nos richesses de toutes sortes.Même la création matérielle est en attente ! Donner d’autres noms que celui de fils ou de fille de Dieu, enfermer quelqu’un dans une étiquette, c’est comme tuer quelque chose de son âme.Il suffit souvent d’une personne qui a le regard ajusté à celui de Dieu pour changer un milieu.C’est comme le sel de la terre, il n’en faut pas beaucoup de sel pour donner du goût.Vous souvenez-vous de l’histoire du petit garçon que quelqu’un a coupé en morceaux à Montréal ?Je faisais des rencontres d’adultes au moment où cela est arrivé et je me rappelle la réaction des personnes quand on en parlait.Les femmes disaient qu’elles tueraient volontiers celui qui ferait cela à leur enfant.Et la rancune était grande, l’agressivité se manifestait.Jusqu’au moment où l’une d’elles (car c’étaient des femmes) se leva et dit: «Vous vous imaginez toutes que c’est celui qui a été tué qui est votre enfant ; voulez-vous penser un instant que c’est celui qui a tué.» Et ce fut suffisant pour nous situer à un autre niveau, celui du Père pour qui et celui qui a été tué et celui qui a tué sont des enfants.Cette femme a été le sel de notre coin de terre ! Prendre le relais de la Parole : Lève-toi ! Comme Pierre et Paul, que nous présentent les Actes des Apôtres, nous avons cette vocation prophétique de continuer à être le relais humain de la Parole divine pour en dégager l’écho jusqu’aux frontières actuelles de la vie humaine : Lève-toi et marche ! « Je n’ai ni or ni argent, mais ce que j’ai je te le donne : lève-toi et marche.» C’est la parole prophétique qui continue de manifester la présence vivante de Dieu : lève-toi ! Cette Parole traverse l’Écriture depuis Abraham jusqu’à aujourd’hui en passant par Élie, le prophète.Élice se mourait de faim au désert où il avait fui pour sauver sa vie (1 R 19).L’ange du Seigneur lui dit : « Lève-toi et mange ! » Sans se lever, Élie mangea la galette qui était à son chevet et se recoucha pour mourir, ne se sentant pas meilleur que ses pères.202 À nouveau, l’ange lui dit : « Lève-toi et mange, autrement la route sera trop longue pour toi.» Cette fois, il se leva, mangea et put marcher quarante jours et quarante nuits jusqu’à l’Horeb, la montagne de Dieu.Souvent, nous ressemblons à Élie, nous mangeons, nous consommons, même des Eucharisties, et nous allons nous recoucher sans nous lever, sans que quelque chose se lève en nous, alors que l’Eucharistie est justement la célébration de la résurrection à l’oeuvre aujourd’hui.Lève-toi, continue de vouloir dire Jésus à l’homme blessé dans sa créativité, paralysé ou à la main desséchée, impuissant, réduit au chômage et à l’insignifiance ; lève-toi, veut-il dire encore à la femme courbée, écrasée sous des lois humaines qui emprisonnent la liberté des appels de Dieu, femme blessée dans son amour et dans sa chair trop souvent identifiée au péché ; lève-toi dit-il à l’enfant qui meurt avant d’avoir vécu, génération sacrifiée de notre société de consommation, laissée brisée et qu’on ne peut guérir par notre manque de foi.Lève-toi ! Parole de Dieu toujours sur les ondes ! Croire en la Présence qui relève d’entre les morts ! Nos communautés religieuses, rappelons-nous cela, ont été fondées par un appel de l’Esprit Saint, mais aussi par une identification à un mal de l’humanité.En cela, nous poursuivons le baptême de Jésus pour que s’accomplisse toute justice.Non celle des scribes et des pharisiens, mais celle de la présence libre et amoureuse du Dieu libre qui veut être avec chacun de ses enfants dans toutes les situations où il se retrouve, au coeur du mal, au coeur du péché et au coeur de la mort, pour que jamais, jamais aucun de ses enfants ne soit laissé seul dans le tragique de son histoire, personnelle ou collective.Le sens de l’incarnation, signifiée par le baptême, c’est que Dieu habite au coeur de notre histoire, au coeur de notre mal.Le seul signe que Jésus accepte de nous donner, c’est celui du prophète Jonas ; alors qu’on demande des preuves à Dieu, il nous donne l’assurance de sa présence.Que peut-il nous manquer si Dieu est présent ?Sa présence au coeur du mal fait surgir la résurrection, et nous fait découvrir et expérimenter des forces insoupçonnées.203 Je vous partage cet autre beau texte du livre des Rois (1 R 17), un texte qui me parle beaucoup.Élie, l’homme de Dieu, le prophète, est au désert.Dieu lui dit de s’abreuver au torrent et qu’un corbeau lui apportera à manger.Ce qui arriva jusqu’au jour où le torrent s’est tari.Le Seigneur dit alors à Élie de se lever (se lever, parole de résurrection) et d’aller à Sarepta.Et il se leva pour y aller.Comme il entra à Sarepta, il vit une femme qui ramassait du bois.Élie lui demanda un peu d’eau et aussi une petite galette.La veuve lui dit qu’elle n’avait qu’un peu de farine et un peu d’huile, qu’elle ramassait du bois pour cuire une galette pour elle et son fils et, qu’après avoir mangé, ils mourraient tous les deux.Mais Élie lui demanda de lui apporter d’abord à lui de l’eau et une galette et d’apporter aussi des cruches pour que le Seigneur les remplisse d’une farine et d’une huile qui ne s’épuiseraient pas.Elle fit selon la parole de l’homme de Dieu.Et c’est vrai, il y eut de l’huile et de la farine pour le nombre de cruches qu’elle avait.Peut-être que ça continuerait encore aujourd’hui si elle avait osé un plus grand nombre de cruches.Voilà qu’après ces événements, le fils est mort quand même.Et la veuve de demander à l’homme de Dieu si c’était pour cela qu’il était venu: lui montrer son péché et faire mourir son fils.Mais l’homme de Dieu lui dit : « donne-moi ton fils ! » Et il le prit de son sein, le monta dans la chambre haute et le coucha sur son lit.Puis il invoqua le Seigneur et s’étendit trois fois sur l’enfant demandant à Dieu de lui rendre vie.Exaucé, Élie reprend l’enfant vivant, descend et le rend à sa mère.« Voici, ton fils est vivant » lui dit-il.Et celle-ci de répondre : « Maintenant, je sais que tu es un homme de Dieu et que ta parole est vérité ».et donner ce que nous avons de meilleur Cet épisode, j’ai le sentiment que nous sommes en train de le vivre dans l’Église pour la vie de l’Église comme pour celle du monde.Il y a plusieurs années, l’Église institution (hommes et femmes de Dieu) s’est sentie au désert, elle qui était nourrie au torrent.Soudain, c’est comme si le torrent s’était tari pour elle aussi.Et qu’est-ce qu’elle a fait?Elle s’est tournée vers les 204 communautés chrétiennes (ou humaines) trop souvent laissées à elles-mêmes comme des veuves.Et on s’est mis à supplier ces communautés de donner ce qu’elles avaient, de s’impliquer, d’y aller de leurs dons et de leurs talents.Les gens répondaient qu’ils avaient trop peu de foi, qu’ils n’étaient guère préparés, qu’ils n’avaient rien.Mais on leur a demandé de s’impliquer quand même, qu’il y allait de la vie de leur communauté, de la foi des jeunes.Et des laïques en grand nombre, hommes et femmes, femmes surtout, se sont engagés dans leur communauté: comités d’initiation sacramentelle, comités de liturgie, comités de toutes sortes.Mais voilà qu’après tout cela, on a comme l’impression que l’enfant est mort quand même : la jeune génération n’est plus là.On a tout fait cela et la génération suivante n’est pas là.Une femme se demandait même si l’initiation sacramentelle, ce n’était pas comme vacciner les enfants pour qu’ils n’attrapent pas les autres sacrements.Je pense que l’heure est venue où, après avoir demandé aux communautés chrétiennes de donner le meilleur d’elles-mêmes, les communautés chrétiennes vont demander maintenant, aux hommes et aux femmes de Dieu, de donner ce qu’ils ont de meilleur, la foi en la résurrection.Nous devrons peut-être, si nous sommes hommes et femmes de Dieu, prendre la génération suivante, morte sur le sein de l’Église, la monter dans la chambre haute, prendre sa mesure en nous étendant dessus, corps à corps, demander à Dieu de lui rendre son âme, et la rendre vivante et libre à sa mère, la rendre à l’Église, la rendre à l’humanité.Nous serons amenés de toute manière à manifester notre foi en la résurrection.Nous aurons à donner l’essentiel, le coeur de notre foi : la foi en la vie qui surgit de la mort, la foi en la résurrection.Et c’est cette foi en la vie qui dira la vérité de notre vocation prophétique.Aujourd’hui, les communautés chrétiennes attendent cela des hommes ou des femmes de Dieu.«Je n’ai ni or ni argent, dit saint Pierre, mais ce que j’ai je te le donne : lève-toi ! » Au nom du Christ ressuscité ! Comment ferons-nous cela ?Je ne le sais pas, mais l’Esprit nous est donné pour cela.L’Esprit n’est-il pas la mémoire vive que Jésus nous a laissée.C’est Lui, en nos coeurs, la mémoire vive des regards, des gestes, des paroles de Jésus.205 Il y va de la vérité de notre parole qu’elle donne vie ! C’est cette vérité de la foi en la puissance de vie que Jésus veut de nous et il nous y appelle de mille manières, surtout en nous faisant voir la foi du centurion et celle de la femme cananéenne, pourtant païens aux yeux des pratiquants du temps.Comme il nous faut aujourd’hui prolonger ce regard de Jésus capable de voir la foi-en-la-Parole au coeur de tous ces hommes, de toutes ces femmes qui sont des chercheurs, des chercheuses de Dieu et que la Synagogue ne peut accueillir ou retourne chez eux comme ils étaient venus sans qu’il se passe rien de la puissance de résurrection du Dieu vivant, qui est pourtant sensé être à l’oeuvre dans l’Eucharistie, dans les sacrements, dans l’Église.3.Jésus le prophète en Marc 1,14-3,6 Je vous propose de contempler Jésus dans ses premiers contacts de prophète avec les gens de son temps, tout juste après avoir appelé ses premiers disciples à plonger avec lui dans les profondeurs des eaux, avec la même foi au Dieu vivant, pour y pêcher les hommes (et les femmes) et les garder vivants.Quand Jésus a appelé ses premiers disciples, ceux-ci ont laissé leur filet, leur barque et leur père.Comment pêcher des hommes à la place des poissons quand on n’a ni barque ni filet?Comment faire, sinon en plongeant à la suite de Jésus, dans la même foi au même Père qui est Dieu ! Voilà le sens du baptême : plonger dans la profondeur des eaux, à la suite de Jésus, les yeux résolument tournés vers le Dieu libre et vivant ! C’est important de bien regarder comment Jésus a été prophète, au cas où les résultats du Synode nous appelleraient à vivre ce que Jésus a vécu.Je choisis tout juste les premiers chapitres de l’Évangile selon saint Marc.Dès la première venue de Jésus dans la Synagogue (1,21-28), il se passe quelque chose de la puissance de Dieu qui l’habite, quelque chose de bon et de neuf qui fait respirer.Les gens sont frappés d’entendre un enseignement qui produit quelque chose 206 de nouveau, de libérant.Les démons, qui sont allergiques à Dieu, sont évidemment les premiers et les seuls à sentir qu’il y a de la présence de Dieu dans la salle ! Vous savez bien que, seule une personne allergique aux chats, pourrait détecter la présence cachée d’un chat dans une salle ! Les démons sont les seuls à flairer la présence de Dieu en Jésus parce qu’ils sont allergiques à Dieu.Ils se mettent à éternuer! Mais les gens n’en reviennent pas de réaliser que la Parole de Jésus est plus puissante que les esprits tordus.Ça c’est une Bonne Nouvelle concrète ! Après cet événement, Jésus entre dans la maison de Simon (1,29-31) ; une femme est la première personne à entendre la Parole « Lève-toi » tout comme une autre femme sera la première à apprendre que Jésus s’est levé d’entre les morts et ira l’annoncer aux apôtres.Le soir venu (1,32-34), c’est toute la ville qui se rassemble devant la porte où se tient l’homme de Dieu ; on apporte tout ce qui est croche et malade dans la cité humaine.Le lendemain, Jésus s’en va dans un lieu désert pour prier (1,35-39) et les disciples le poursuivent pour lui dire que tout le monde le cherche.Et Jésus part à travers toute la Galilée, prêche dans les Synagogues et chasse tout ce qui s’oppose à la vie, ce qu’on peut appeler démons ou forces de mort.Sur la route, voilà que se présente un lépreux et Jésus est ému de compassion (1,40-45).Au lieu d’être contaminé par le lépreux, comme on le craignait, Jésus, le Fils du Dieu vivant et saint, lui communique sa sainteté ; l’homme jusqu’alors broyé dans son corps, personnel et social, va se présenter au prêtre pour retrouver place au coeur de la communauté humaine.Jésus n’a pas peur de toucher le mal, Dieu-avec-lui est plus fort que le mal.À la suite de Jésus, ne sommes-nous pas religieux ou religieuses non pour être préservés du mal, mais pour aller au coeur du mal avec la sainteté de Dieu ?Après cette histoire de lépreux, voilà que la vie du prophète va commencer à se gâter.Tellement que, dès le 6e verset du chapitre 3 de saint Marc, son sort est comme décidé; on tient conseil contre lui pour le faire périr.207 Jésus accueille, venant du toit de la maison où il se trouve, un paralytique porté par des confrères (2,1-12).Jésus, voyant la foi des porteurs, dit à l’homme paralysé que ses péchés sont remis et qu’ils ne peuvent plus le tenir en laisse, replié sur lui-même.C’en est assez! Le voilà qui se prend pour Dieu, disent les esprits tordus! Démasquant leurs pensées, Jésus commande au paralytique : « Lève-toi, prends ton grabat.» En sortant de la maison, Jésus se rend au bord de la mer et appelle un publicain à le suivre (2,13-14).Et le voilà invité à partager un repas avec beaucoup de publicains et de pécheurs (2,15-17).Scandalisés encore, les scribes et les pharisiens questionnent les disciples sur la conduite de leur maître et Jésus leur répond que ce sont les malades qui ont besoin de médecins et que, Lui, Il est venu appeler les pécheurs.En Luc 15, on verra bien qu’ils le prendront pour le fils prodigue en train de dilapider sa vie avec des cochons ! Après le repas avec les pécheurs, vient la discussion sur le jeûne (2,18-22).C’est simple, on ne jeûne pas quand l’époux est là.On ne coud pas non plus de pièce neuve à un vieux vêtement, ni on ne verse du vin nouveau dans de vieilles outres.Puis c’est l’histoire des épis cueillis et mangés en passant, le jour du sabbat, qui amène Jésus à dire cette Parole dont nous avons toujours à découvrir le sens : « Le sabbat a été fait pour l’homme et non pas l’homme pour le sabbat ! » (2,23-28).Comme aujourd’hui, on pourrait dire que les sacrements sont faits pour l’homme et non l’homme pour les sacrements.D’autant plus que le sabbat a été remplacé par le mémorial de la Résurrection, ce « lève-toi ! » qui traverse l’histoire des tombeaux et en ouvre les portes par le-dedans ! Dans la synagogue où il se trouve, Jésus va justement poser cette question de vie alors même qu’on l’épie pour l’accuser de violer le jour du sabbat (3,1-6).Il commence par commander à un homme dont la main est desséchée de se lever.Jésus pose ensuite cette question de prophète : «est-il permis oui ou non de faire du bien le jour du sabbat au lieu de faire du mal, de sauver une vie au lieu de la perdre?».Et, promenant sur eux un regard de colère, navré de l’endurcissement de leur coeur, Jésus dit à l’homme : « Étends la main ».Étant sortis, les scribes et les pharisiens tiennent conseil en vue de le perdre.Et, en livrant Jésus, 208 ils livreront leur médecin, l’Époux de leur humanité, leur maître de sabbat, le Fils de Dieu, leur véritable frère ! Quand pleure le prophète J’aime aussi contempler les moments où Jésus a pleuré.Il me semble que la rareté de ces moments les rend particulièrement signifiants pour notre mission prophétique.Quand un prophète pleure, c’est sûrement que quelque chose de très essentiel est incompris, quelque chose de vital.Or, nous dit l’Évangile, quand Jésus fut proche de Jérusalem, à la vue de la ville, il a pleuré sur elle (Le 19,41).Il a pleuré parce que le message capable de lui apporter la vie est demeuré caché à ses yeux, qu’elle n’a pas su reconnaître le temps où elle fut visitée.À cause de cela, le prophète voit qu’elle sera la proie facile de ses ennemis.Mais quels ennemis peuvent ainsi détruire la ville de l’intérieur?Ceux qui nous ont été présentés par Jésus lui-même lors de ses tentations au désert : prendre ce qui nous tombe sous la main pour combler nos faims et soifs plus profondes ?succomber au goût du pouvoir qui engendre la violence sous toutes ses formes ?prendre mille détours pour éviter la souffrance à tout prix ?Être détruits par ses ennemis, serait-ce encore cette « abomination de la désolation dans le lieu saint » dont parle Jésus : idoles au coeur même de la vie dite consacrée ?foi étiolée au coeur même des communautés pourtant définies comme communautés de foi ?Toujours est-il que, tout de suite après avoir pleuré sur Jérusalem, Jésus entre dans le Temple et en chasse les vendeurs.Lui qui venait de pleurer, comment a-t-il dû parler de ce que l’on avait fait de la Maison de son Père?De quel mal l’atteint au coeur cette Jérusalem qu’il a tant de fois voulu rassembler de ses dispersions en une ville où tout ensemble fait corps, ville d’harmonie bâtie par Dieu, ville de fraternité où les frères et soeurs se souhaitent une paix mutuelle ?Une autre fois, Jésus a pleuré.C’est noté en saint Jean (ch.11).Oui, c’était à la mort de Lazare.C’est sûr qu’il est bon de croire que Jésus a pleuré son ami Lazare.Cependant, j’ai peine 209 à croire que c’est sa seule raison de pleurer.Jésus venait de dire que son ami dormait et qu’il allait le réveiller.Je suis vraiment portée à croire, à la lumière de l’ensemble de l’évangile, que Jésus pleure sur Marthe, Marie et les Juifs qui sont là en train de nourrir des connivences avec la mort.Depuis quatre jours que la mort les tient tous enfermés.Ça sent la mort là-dedans ! Et ils accueillent Jésus, chacun leur tour, avec des «si tu avais été là!».Jésus essaie tout juste de faire saisir à Marthe et à Marie qu’il y a une Vie avant la mort et qu’elle est à vivre pleinement.Que celui qui croit ne meurt pas ; que la vie est à vivre et qu’elle dure toujours, que nos connivences avec la mort sont pires que la mort elle-même, qu’il ne faut pas craindre ceux qui tuent le corps mais ceux qui tuent l’âme.Jésus rappelle Lazare à cette vie mais, justement, il dit à la communauté présente de le délier maintenant de ce qui le garde momifié comme un mort alors qu’il est vivant au-dedans.Yves Prigent, psychiatre français, vient d’écrire un livre intitulé Sept lettres contre la mort, un mode de non-emploi du suicide.Au fond, Prigent répète la Bonne nouvelle de Jésus : il y a une vie avant la mort, elle est éternelle et nous en avons la responsabilité.C’est peut-être là un défi pour notre vocation prophétique : croire assez en la vie pour être en vie tant que nous sommes vivants et manifester par notre vie qu’il y a même une façon chrétienne de mourir, celle de mourir en vie.L’important n’est pas de tenir à nous perpétuer indéfiniment, mais de ne pas mourir sans «avoir vu le Royaume», sans avoir révélé un Dieu vivant et libre.La seule tradition authentique est celle que Dieu nous fait en nous livrant son Fils vivant.et quand meurt le prophète Il est aussi intéressant de noter les motifs que l’on évoque pour justifier la condamnation à mort du prophète ; ces raisons sont, au plus haut point, révélatrices de sa mission, elles en confirment la vérité.Jésus est condamné pour s’être affirmé Fils de Dieu, selon les quatre évangélistes.C’était là mettre en lumière le coeur même de sa mission.On a également rappelé, comme 210 raison, qu’il avait promis de détruire le sanctuaire et de le rebâtir en trois jours.Saint Luc note qu’il « soulève le peuple » (23,5) alors que Lui voulait tout juste qu’il « se lève » ce peuple.Jean rappelle aussi le danger d’être ennemi de César pour qui se réclame de Jésus.Voilà pour quelles raisons est mort le prophète ! Je crois que si nous voulons être prophètes encore aujourd’hui et nous engager à continuer, dans et par notre histoire, l’histoire de Jésus, comme relais de la Parole de Dieu aujourd’hui, nous aurons à vivre les mêmes situations et peut-être aussi le même sort.Aujourd’hui, nous avons à révéler la dignité profonde de fils et de filles de Dieu au-delà de toute allégeance politique ou même religieuse.Pour cela, nous avons, par exemple, à passer de la foi en nos traditions humaines, en notre religion avec ses signes et ses rites, à la foi en la Parole de Dieu qui seule donne vie à toute forme de religion.Jésus dit aux scribes et aux pharisiens : « Vous avez annulé la Parole de Dieu au nom de vos traditions humaines ! » Saint Paul note (Ep 2,14ss) que Jésus a tué dans sa chair, sur la croix, la haine qu’engendrent les prescriptions de la loi.Il est difficile pour nous ce passage du religieux au spirituel.Bien des gens nous y devancent, comme ces gens à pied qui devancent Jésus et les disciples sur l’autre rive, alors que ceux-ci étaient pourtant partis en barque (Mc 6,33).Tellement de gens sont à pied spirituellement alors que nous sommes en voiture sinon en «jet» et ils nous devancent dans leur désir de voir Dieu.Les prophètes, avant comme après Jésus, ont été mis à mort pour avoir provoqué ce douloureux passage.Au nom de nos religions, nous pouvons tuer et engendrer la violence, que ce soit dans les peuples ou autour de nos tables de famille ; la connaissance du Dieu vivant et libre crée des milieux de tolérance, des milieux spirituels où il fait bon vivre dans la simplicité du coeur.Plus nous croirons en la vérité de la résurrection du Christ à l’oeuvre dans le monde, plus nous nous situerons en vérité face aux sacrements qui sont les signes de la réalité qu’est la résurrection à l’oeuvre.Car «la force, c’est-à-dire la pertinence du christianisme aujourd’hui, n’est pas qu’il propose le prototype de la société 211 parfaite, mais que, comme Jésus, il aide l’homme à se tenir debout, à ne pas désespérer, à se mettre positivement en état de créer librement son avenir par-delà les violences de la mort, à entendre l’appel de Dieu sur lui »2.Conclusion Pour vivre dans la liberté notre vocation prophétique, n’oublions pas que la perfection à laquelle nous sommes appelés n’est pas d’abord une perfection morale mais la perfection de notre Père, la perfection de l’amour.Cette perfection est toujours inachevée.Je me souviens d’un personnage de roman.On dit de lui : « la maladie de l’inachevé l’avait quitté.À la place, c’est la perfection qui se mit à le menacer.La perfection devint sa maladie chronique.C’est une maladie sans blessure.Elle n’offrait aucun symptôme.Elle ne comportait aucun microbe, elle n’entraînait aucune fièvre, aucune accélération de pouls, ni migraine, ni convulsions.C’était la maladie la plus proche de la mort.Il savait que la mort en était le seul remède.Rien d’autre que la mort de son pouvoir créateur, précédant celle de son corps»3.Non, la vie n’est pas une maladie qui mène à la mort.Je me souviens aussi d’une prière de Dorn Helder Camara qui disait à peu près ceci: «je prie chaque jour pour le frère aîné du fils prodigue; celui-ci s’est réveillé de son péché, quand donc l’autre se réveillera-t-il de sa vertu ?» Je veux simplement récapituler tout cela avec un magnifique texte du Père Arrupe qu’un ami a déposé sur mon bureau, sans malheureusement donner la référence.Je me fie à mon ami pour l’exactitude de la citation et je vous la donne comme dix points à retenir.« Pour l’Église et la vie religieuse, il faut passer d’une vie chrétienne et religieuse vécue en forteresse à une vie de levain dans la pâte ; d’une priorité de l’autorité à une priorité de service 2.VALADIER, Paul, Lettres à un chrétien impatient, Paris 1991, p.28.3.MISHIMA, Yukio, Les amours interdites, pp.210-211.212 et du dialogue ; d’un souci de l’autorité personnelle à un souci de la coresponsabilité ; d’une vie chrétienne pour les pauvres à une vie avec les pauvres; d’un régime de secrets à un régime de communication ; d’une valorisation de l’individu fort à une préférence pour le sens communautaire; d’une formation par transmission à une formation par réinterprétation ; d’une formation dans l’isolement à une formation par le contact de la vie quotidienne ; d’une exigence d’unanimité à une large acceptation du pluralisme ; d’une recherche de la conversion individuelle à un effort pour changer les structures sociales.>> Et Paul Valadier de dire : « Il appartient à ceux qui sont porteurs d’une espérance transhistorique de favoriser les forces de la vie, à ceux qui croient à la Résurrection d’attester qu’en toute nuit si obscure soit-elle peut percer une lumière.Ils peuvent le faire sans optimisme béat puisqu’ils savent bien aussi la présence du négatif et la possibilité que même le meilleur soit retourné en son contraire.Par là, ils annoncent le salut en acte qui est de croire qu’il est toujours donné à l’homme qui le veut de se remettre debout.On étouffe vraiment les forces de mort en donnant leurs chances aux forces de vie, non en amplifiant l’écho des premières.»4 4.L'église en procès, pp.146-147.213 Vie fraternelle et évangélisation Léonard Audet, c.s.v.* La vie fraternelle est une dimension fondamentale de toute vie chrétienne, et en particulier de la vie religieuse.Cette dimension a été remise en lumière par le Concile Vatican II et présentée comme un élément essentiel de la vie religieuse.En même temps, le Concile redécouvrait l’importance fondamentale de la communion fraternelle pour l’ensemble de l’Église perçue d’abord comme peuple de Dieu et comme communauté de croyants.Depuis lors, on a vu apparaître dans l’Église de nouvelles formes de «communautés chrétiennes» (par exemple, les communautés de base en Amérique latine) et de nouveaux regroupements chrétiens ou « communautés nouvelles » qui, pour la plupart, ont mis comme fondement de leur famille ecclésiale les trois éléments suivants: le sens de Dieu et de la prière, la communion fraternelle, le souci de l’engagement pour les pauvres.Il y a là, à n’en pas douter, un signe des temps où le regard de foi décèle une mystérieuse activité de l’Esprit du Seigneur.Le même phénomène s’observe d’ailleurs dans beaucoup d’instituts religieux traditionnels qui ont voulu passer d’une vie en commun à une communauté de vie où prédominent le partage évangélique et la recherche en commun à une communauté de vie où prédominent le partage évangélique et la recherche en commun du Seigneur.Malgré les difficultés et les limites de cette forme de vie, on décèle actuellement une aspiration généralisée à une vie de communauté plus fraternelle : la fraternité cherche une expression plus simple, plus directe, plus personnalisée, plus «dialogue», plus accueillante, plus incarnée dans le milieu, plus transparente évangéliquement.* C.P.10793, 00144 Roma, Italia.214 Le présent article ne vise qu’à lancer une première réflexion, un premier questionnement sur un sujet des plus importants pour l’authenticité évangélique de la vie religieuse et pour la fécondité de son engagement apostolique.Comme la vie religieuse s’est comprise dès le début comme un essai de réalisation de l’idéal de la communauté fraternelle décrite dans les Évangiles, les Actes des Apôtres et les lettres pauliniennes, je commencerai par quelques considérations sur certaines données fournies par le Nouveau Testament ayant trait à la vie fraternelle.Viendront ensuite quelques réflexions sur la vie communautaire comme façon de vivre la fraternité évangélique, sur les facteurs humains et chrétiens qui conditionnent la vie fraternelle en communauté, sur la vie fraternelle comme élément fondamental de l’évangélisation.I - La fraternité est au coeur même de l’Évangile L’une des grandes lignes de fond qui traverse les textes néotestamentaires, c’est bien le concept de fraternité chrétienne.La relation de fraternité fut, avec l’urgence de la mission, la valeur fondamentale qu’a privilégiée la première communauté chrétienne.La relation d’agapè (amour-charité) et de fraternité est apparue aux premiers chrétiens comme le centre et le noyau de l’existence dans le Christ.Cette priorité donnée à la fraternité n’est pas une création de l’Église primitive ; elle remonte à Jésus lui-même et elle constitue un élément de base du projet évangélique qu’il a proposé à ses disciples.Contentons-nous d’évoquer brièvement ces réalités.La relation d’agapè et de fraternité est au centre de la vie et de la prédication de Jésus Il est universellement reconnu aujourd’hui que le centre de la prédication de Jésus de Nazareth a consisté essentiellement dans l’annonce du Règne de Dieu.Jésus n’est pas venu prêcher une nouvelle religion, ou enseigner une nouvelle idéologie ou encore une nouvelle philosophie de vie : il est venu annoncer la venue imminente du Règne de Dieu.Qu’est-ce à dire?Tout 215 simplement que Dieu était à la veille d’intervenir de façon décisive pour instaurer son Règne parmi les hommes.Ce rêve de Dieu pour l’humanité comportait deux dimensions fondamentales « interreliées : » Dieu allait révéler en Jésus le mystère de son amour de Père et offrir à tous le don de sa filiation adoptive et, par la même occasion, il allait proposer aux hommes un grand projet de fraternité et de communion entre eux, comme fils d’un même Père.C’est globalement ce projet de salut que Jésus est venu annoncer au monde.Il ne s’est pas contenté de l’annoncer, il l’a inauguré.Jésus, dans sa vie terrestre, a instauré un style de fraternité qui allait à l’encontre des coutumes de son temps.Il a été l’homme de l’accueil sans condition dans une fraternité ouverte à tous.Il a accueilli toute une catégorie de gens que les pharisiens et les chefs religieux du temps repoussaient et excluaient au nom même de la sainteté : il ne fallait pas souiller sa sainteté au contact des pécheurs, des miséreux, des infirmes.Jésus, au contraire, s’est situé ouvertement du côté des petits, des faibles, des pauvres : « L’Esprit du Seigneur.m’a envoyé porter la bonne nouvelle aux pauvres» (Le 4, 18).Il a fréquenté les publicains et les pécheurs (cf.Le 19, 7 et Mt 9, 10-13).Il a montré une tendresse spéciale à l’égard des paralytiques et des lépreux, ces gens tarés que la société d’alors négligeait ou repoussait.Son sens de la fraternité et de Yagapè (amour-charité) était bien au-dessus de ces conventions sociales et religieuses discriminatoires.Il a préconisé une fraternité ouverte et universelle qui allait même jusqu’à l’amour des ennemis (Le 6, 27-28).Par ailleurs, Jésus a appelé à sa suite un petit groupe choisi de disciples avec lesquels il a mené une vie concrète de fraternité dans un partage complet.Dans le groupe de ses disciples, il y a d’abord les Douze qui ont reçu une invitation toute spéciale à le suivre : « Ils vinrent à lui et il en établit douze pour être avec lui et pour les envoyer prêcher» (Mc 3, 14).Il y a, en plus, d’autres hommes et femmes qui, sans appartenir à la catégorie des Douze, s’en rapprochent beaucoup et qui, comme disciples, partagent la vie du groupe (cf.Le 8, 1-3).Avec tous ceux-là, Jésus a formé 216 une communauté relativement stable.Leur situation est différente du cas de ceux qui le suivent de façon sporadique (cf.Mc 6, 31 ss).Notons quelques traits de cette communauté de Jésus : Jésus est indéniablement le centre du groupe et y exerce une fascination extraordinaire.Par ailleurs, l’enseignement qu’il donne au sein du groupe n’est pas centré sur lui mais sur Dieu en tant que Père.La fraternité dans le groupe n’a pas dû être facile, compte tenu du caractère bigarré de ses membres (anciens pêcheurs, publicains, zélotes, etc.).Pour Jésus, ils sont tous égaux, frères, fils d’un même Père (cf.Mt 23, 8).Il ne doit pas y avoir entre eux des relations de domination ou de pouvoir, ni de tendances aux honneurs et au prestige personnel : au contraire, ils doivent se mettre au service les uns des autres, dans la simplicité et la générosité, à l’exemple du Maître.Loin de former un ghetto autour de Jésus, ce groupe d’apôtres et de disciples est une communauté ouverte aux autres.Ensemble, ils vont avec Jésus de villages en villages, là où vivent et peinent les petites gens.Ils vivent à la suite de Jésus dans «l’itinérance», le dépouillement et le partage.Ils constituent un groupe de témoignage au service de l’annonce du Règne de Dieu.De temps en temps, Jésus les envoie seuls en mission, particulièrement les Douze (cf.Mt 10, 5-15); ils ont comme mandat d’annoncer la venue imminente du Règne et de le rendre visible par certains signes (cf.Mt 10, 7-8), prolongeant en cela la prédication et l’agir du Maître.Malgré cette expérience prolongée de communauté avec Jésus et de la forte cohésion atteinte par le groupe, tout s’écroulera à la mort du Maître.Ce dernier ira à la mort pratiquement seul et le groupe se dispersera (cf.Mc 14, 27 et 14, 50).Quelques jours plus tard toutefois, l’événement de la résurrection de Jésus marquera le retour en force du groupe : ensemble ils témoigneront de la joie de la résurrection.217 La communion fraternelle est au centre des communautés chrétiennes primitives La communauté de Jésus sera cimentée ensemble par les apparitions pascales du Ressuscité et par une conviction commune que le Crucifié est bien vivant et présent au milieu d’eux.Bien plus, c’est lui-même qui les rassemble et les envoie en mission (cf.Mt 28, 16-20).L’oeuvre de Jésus renaît avec une vigueur insoupçonnée.Le premier groupe chrétien semble bien avoir perçu l’amour fraternel comme un mandat que lui a légué Jésus dans une sorte de testament spirituel : « Je vous donne un commandement nouveau (c’est-à-dire un mandat ou une mission) : Aimez-vous les uns les autres.Oui, comme je vous ai aimés, vous aussi, aimez-vous les uns les autres » (Jn 13, 34).Les premiers chrétiens ont conçu le christianisme comme le projet sauveur de Dieu, mais aussi comme un projet d’amour, de fraternité, de communion entre eux comme fils du même Père et frères de Jésus Christ.Les textes du Nouveau Testament nous témoignent de ce fait de multiples façons.Luc, dans le livre des Actes des Apôtres, s’emploiera à nous présenter quelques descriptions synthétiques de la vie du premier groupe chrétien : « Ils étaient assidus à l’enseignement des apôtres et à la communion fraternelle (koinonia), à la fraction du pain (l’Eucharistie) et aux prières » (Ac 2, 42).« La multitude des croyants n’avait qu’un coeur et qu’une âme.entre eux, tout était en commun » (Ac 4, 32).Sans doute Luc donne-t-il dans ces résumés un tableau idéal de la communauté primitive.Il y eut des moments difficiles (cf.Ac 6, 1).Il n’en reste pas moins qu’il en ressort une conception très éclairante de la vie chrétienne en ses débuts et des valeurs qu’on a privilégiées.La première communauté apostolique fut une communauté de foi, de prière, de communion fraternelle, de partage des biens, dans une atmosphère d’entraide et de préoccupation pour les pauvres.Les croyants se sentaient unis entre eux par le Christ ressuscité présent au milieu d’eux.Ils avaient conscience d’être rassemblés par le Christ dans une fraternité profonde.La table commune et l’Eucharistie constituaient le lieu par excellence du 218 mémorial du Seigneur et du partage de la Parole.C’est dans ces réunions qu’on se remémorait ensemble les paroles et les actions de Jésus.Nos évangiles actuels ont probablement vu le jour dans le cadre de ces communautés fraternelles de croyants.L’abondance du vocabulaire de fraternité dans le Nouveau Testament est aussi très révélateur: dans l’Église primitive, on s’appelait couramment du titre de «frère» et de «soeur».On trouve ces termes plus de 130 fois dans les épîtres pauliniennes.Pour saint Paul, Jésus Christ ressuscité est « l’aîné d’une multitude de frères».Selon l’Apôtre, les croyants sont «un seul corps en Christ, étant tous membres les uns des autres, chacun pour sa part» (Rm 12, 5).Dans cette perspective, on comprend qu’ils nourrissaient un fort sentiment d’appartenance à la communauté.Pour eux, les liens qui les unissaient étaient encore plus forts que les liens du sang.Jésus lui-même n’avait-il pas dit: «Qui sont ma mère et mes frères?(.) Quiconque fait la volonté de Dieu, voilà mon frère, ma soeur, ma mère » (Mc 3, 33-35).De ces témoignages, et de bien d’autres encore, il ressort nettement que la fraternité constitue une réalité centrale du message évangélique que tout chrétien est appelé à privilégier à l’instar de la communauté primitive.En christianisme, les croyants ont comme idéal de vivre la fraternité en tant que frères de Jésus Christ et fils du même Père qui est dans les deux.Les religieux, pour leur part, poursuivent le même idéal, mais sous un mode particulier, en communauté de vie.Il - Dans la vie religieuse, les formes de vie communautaire sont des façons de vivre la fraternité chrétienne Comme je le mentionnais dans l’introduction de cet article, la vie religieuse s’est comprise, depuis ses débuts, comme une façon privilégiée de réaliser le type de communauté fraternelle vécue par les apôtres et les disciples, d’abord autour de Jésus, puis dans la ferveur de la Pentecôte, sous l’action de l’Esprit Saint (cf.Ac 2, 42-47).Lorsque la vie religieuse se réforme, elle tend à renouer avec cet idéal en essayant, non pas de le copier 219 servilement, mais de l’adapter aux conditions nouvelles de la société contemporaine.L’idéal évangélique de communion fraternelle tel que décrit par Luc dans les Actes lui sert de modèle et d’inspiration.Le mystère de la fraternité est ainsi au coeur du projet de la vie religieuse.C’est bien sûr toute l’Église qui est mystère de communion et de fraternité.La communauté religieuse incarne ce mystère d’une façon caractéristique et dans une forme d’existence qui lui est propre, c’est-à-dire en communauté de vie.La communauté religieuse est essentiellement une communauté de foi : les membres ne sont pas ensemble à cause d’affinités humaines, mais parce qu’ils ont été choisis, appelés et rassemblés par Jésus : « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, c’est moi qui vous ai choisis et institués pour que vous alliez et que vous portiez du fruit» (Jn 15, 16).Mon frère est d’abord celui que Dieu me donne à aimer ; celui qu’il a appelé avec moi.Ce qui tient ensemble le groupe, ce n’est pas l’apostolat, l’amitié, l’histoire commune, les traditions: c’est le Christ, parce que c’est lui qui a amené ensemble tous et chacun.Réuni par et dans l’Esprit de Jésus, le groupe partage une même recherche du Seigneur et communie à un même idéal évangélique de fraternité et d’annonce du Règne de Dieu (la mission).Bien sûr, un tel idéal évangélique ne dispense pas les religieux de développer les valeurs humaines d’amitié, de dialogue, d’accueil, d’ouverture.bien au contraire! La foi s’incarne et s’exprime dans le tissu humain de nos existences.Mais dans la vie de foi, ce n’est pas l’humain qui est premier.Car il faut bien le reconnaître, au strict plan humain, la koinonia (communion fraternelle) évangélique est impossible et la vie commune est une utopie.La fraternité chrétienne peut se réaliser dans une diversité de modèles et de formes de vie communautaire.Et de fait, elle revêt un pluralisme de formes.Dans nos façons de faire communauté, il faut constamment être attentif à revivifier et à promouvoir le lien fraternel.La vie commune, sous un même toit, n’est pas de soi la vie fraternelle ; elle peut cependant être un moyen privilégié au service de la fraternité.La présence physique 220 ne garantit pas non plus la fraternité ; elle est toutefois appelée à être un signe tangible du lien fraternel à développer entre chacun.Si elle est communion fraternelle dans la foi, la vie communautaire peut apporter au monde un témoignage prophétique de fraternité et incarner l’espérance d’une réconciliation possible en Jésus Christ, malgré les forces de division et de rupture à l’oeuvre dans notre monde.Plus que jamais, nous avons pris conscience du drame de la violence, de l’intolérance, du racisme, de l’exploitation, de l’exclusion, de la déchirure, de la haine.Dans ce contexte, le témoignage de la fraternité, dans la communion et le partage, avec «un seul coeur et une seule âme», prend tout son relief.Est-ce trop nous demander que de nous convier à être dans le monde des témoins de communion fraternelle et des artisans d’unité et de réconciliation ?Tâche impossible, sans doute, si nous sommes laissés à nous-mêmes, mais possible avec la grâce de Dieu : la fraternité évangélique n’est pas, d’abord, un idéal humain, mais une réalité donnée par Dieu.Ill - Certains facteurs humains et chrétiens conditionnent la vie fraternelle en communauté Plus que jamais, nous sommes conscients que la communauté fraternelle ne s’improvise pas : elle est constamment à bâtir, au jour le jour, dans la foi et l’espérance.Elle est un processus de toute la vie.Mais pour avoir quelques chances de réussir, le groupe religieux devra sans cesse confesser Jésus Christ comme le coeur et le centre de la communauté, la source de sa croissance, le fondement de son unité.Le Christ ressuscité, présent au milieu du groupe, est celui qui rassemble dans la koinonia et qui envoie en mission.Et c’est surtout dans l’Eucharistie que le groupe pourra se recentrer sur Celui qui l’a fait surgir et qui le transforme peu à peu en véritable communauté fraternelle d'agapè.Dans l’Eucharistie se réalise de façon privilégiée la rencontre avec le Christ et, en Lui, avec les autres.L’Eucharistie est par excellence le sacrement de la réconciliation et de la communion.Il faut ainsi 221 retrouver peu à peu l’axe contemplatif de notre vie religieuse et faire de nos communautés des lieux privilégiés de prière, d’écoute de la Parole, de partage évangélique.La conversion constante à l’Évangile et l’action de l’Esprit dans le groupe communautaire produisent certains fruits qui sont d’authentiques fleurons d’une fraternité enracinée en Jésus Christ.«Voici le fruit de l’Esprit, écrit Paul: amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, foi, douceur, maîtrise de soi » (Ga 5, 22-23).Ce sont là autant de signes humains de l’implantation du Règne de Dieu au milieu de nous.Sous l’action de l’Esprit, la communauté est constamment appelée à devenir, dans le concret de son existence, lieu d’accueil, de partage, de dialogue, de solidarité, d’amitié, de support, de confiance mutuelle, de joie, de fête.Nous avons sans doute tous connu des temps de vie communautaire plus intense où ces réalités nous sont devenues palpables et combien réconfortantes.Nous avons tous vécu des expériences qui ont été des explosions de joie de vivre et de communion fraternelle, sortes d’espaces verts dans la grisaille de nos vies encombrées.Nous avons pris part à des célébrations et à des fêtes communautaires qui ont été de véritables temps d’allégresse, de lumière et de relance de l’espérance : « Voyez ! Qu’il est bon, qu’il est doux d’habiter en frères tous ensemble » (Ps 133).Tout cela fait partie intégrante de la vie d’une famille religieuse vraiment évangélique.Car il est bien normal que la communauté, par sa vie fraternelle, contribue à la réalisation et à l’épanouissement de la personnalité humaine et chrétienne de ses membres.Il serait cependant illusoire de chercher à vivre dans la communauté idéale et de se décourager parce qu’elle n’advient pas : la communauté idéale n’existe tout simplement pas.De façon très réaliste, il faut que chacun s’emploie à vivre la fraternité dans la communauté concrète où Dieu l’a placé.Le réalisme chrétien demande d’accepter l’écart entre l’idéal évangélique de fraternité et la pauvreté de nos réalisations humaines.Le théologien allemand D.Bonhoeffer écrivait : « Pour que Dieu puisse nous faire connaître la communauté chrétienne authentique, il faut même 222 que nous soyons déçus, déçus par les autres, déçus par nous-mêmes».C’est en acceptant notre propre faiblesse et celle des autres, c’est en nous reconnaissant faibles, fragiles et pécheurs que nous pourrons ensemble accueillir et célébrer Jésus Christ.Dans son projet bienveillant, le Seigneur nous unit dans le mystère de son Corps et fait de nous une communauté selon son propre dessein, et non selon nos vues humaines.Dans cette perspective, le pardon est une condition essentielle à la réalisation de la communauté évangélique.Si le groupe n’est plus le lieu du pardon et de la réconciliation, il n’est plus vraiment une communauté de foi située dans la suite de Jésus.Sans l’amour constamment renouvelé et le pardon, la vie en commun, avec des personnes qu’on n’a pas choisies, peut devenir un enfer et tourner à la haine.Il est inévitable que dans un groupe se produisent des heurts, des accrochages, des conflits.Pour éviter que le durcissement des conflits ne dégénère en division et en rupture, il n’y a qu’une seule voie, celle du pardon mutuel.Seul le pardon peut sauver la fraternité et rendre possible le témoignage.Il est une autre réalité évangélique qu’on est souvent porté à oublier: le mystère de la Croix.Avec ce qu’il implique de dépassement, il est gravé au coeur de toute vie communautaire.Vouloir évacuer la souffrance inhérente à la vie de disciple, c’est refuser le mystère pascal dans la réalité la plus profonde.Souffrances de toutes sortes au plan physique, moral, psychologique.Au niveau relationnel, il n’est pas possible d’éviter toutes les difficultés, souffrances et peines qui sont le lot de tout groupe humain aux prises avec la grisaille du terrible quotidien.Au niveau de l’affectivité, il ne faut pas avoir peur de l’avouer, l’état de célibataire d’un religieux est marqué par une privation, une absence, un vide, qui laisse insatisfait l’un des registres les plus profonds de l’être humain.Malgré le support d’une communauté de vie, il y a là une souffrance que seul le mystère pascal peut transformer en fécondité apostolique, en ouverture aux autres, en joie spirituelle.Les membres du groupe communautaire sont appelés à reconnaître, sur le visage parfois meurtri de leurs frères, le visage 223 même de Jésus présent de cette manière au milieu d’eux (cf.Mt 25, 34-46).Dans la foi, chacun doit s’employer à convertir le regard qu’il porte sur les autres.En acceptant l’autre tel qu’il est et tel qu’il est aimé de Dieu, et en l’accueillant dans sa différence, à cause de Jésus Christ, on permet à la communauté de se construire dans l’unité, le pluralisme et la diversité.C’est la seule façon de libérer les dons de chacun pour l’édification du Règne de Dieu en ce monde.En résumé, si la communauté veut être véritablement « mémoire évangélique de Jésus », elle doit témoigner en priorité des valeurs fondamentales du Royaume, tels l’amour et la bonté, la gratuité et le partage, la justice et l’option préférentielle pour les pauvres, la miséricorde et le pardon, l’accueil et le service des autres, le détachement et la liberté dans l’Esprit, l’espérance et la joie pascale.IV - Le témoignage de fraternité d’une communauté fait partie intégrante de la mission évangélisatrice Le témoignage de la fraternité est un aspect fondamental de l’évangélisation.Pour l’évangéliste Jean, l’amour fraternel est en lui-même l’acte évangélisateur par excellence : « À ceci tous vous reconnaîtront pour mes disciples, à cet amour que vous aurez les uns pour les autres » (Jn 13,35).On trouve la même perspective en Ac 2, 42-47: c’est le témoignage de communion fraternelle « dans l’allégresse et la simplicité du coeur » qui attire une foule de nouveaux disciples et construit l’Église.Dans cette optique, la koinonia (communion fraternelle) n’est pas un moyen pour permettre un regroupement et une planification des forces apostoliques ; c’est une fin.La communion fraternelle est à la fois une annonce et une première réalisation du Règne de Dieu.Une communauté religieuse apostolique existe certes pour la mission.Elle n’est pas pour elle-même.Elle est pour les autres, pour l’Église et pour le monde.Mais elle évangélise d’abord par son «être».Comme communauté fraternelle, elle est en elle-même signe du Règne et incitation à la formation d’autres communautés chrétiennes.224 Il existe toutefois dans le Nouveau Testament une autre vision de la mission, complémentaire de la première.Elle se retrouve dans les nombreux envois en mission des Évangiles et des Actes : «Allez donc, de toutes les nations faites des disciples, les baptisant.» (Mt 28,19).Chaque communauté apostolique a reçu de l’Église une mission spécifique issue du charisme de son Fondateur.À l’exemple des apôtres et des disciples au temps de Jésus, nous sommes à notre tour envoyés «par le monde entier proclamer la Bonne Nouvelle à toutes les créatures » (Mc 16, 15).Nous accomplissons cette mission comme communauté engagée solidairement dans les divers travaux apostoliques réalisés par ses membres.Mais encore ici, communauté et mission s articulent de façon dialectique.D’une part, les communautés doivent tenir compte des impératifs et des urgences de la mission.D autre part, les engagements apostoliques des religieux doivent rendre possible une authentique vie communautaire.Car la crédibilité et l’efficacité de l’engagement apostolique dépendent en grande partie de l’union des coeurs.Pour être vraiment évangélique, la vie communautaire doit se décentrer et s’ouvrir largement aux autres.Loin de nous renfermer sur nous-mêmes, notre projet de vie doit nous unir évangéliquement à notre entourage.L’insertion dans le milieu, pour être féconde et évangélisatrice, comporte des exigences précises.Parfois l’insertion entraînera la mise sur pied de «modèles» différents de vie communautaire.En particulier l’insertion dans les milieux pauvres.Il y a là matière à discernement personnel et communautaire dans l’Esprit.Car il y va de la lisibilité de notre témoignage de fraternité comme communauté.Le souci du pauvre et l’engagement pour la justice sociale sont un bon test pour vérifier le caractère pleinement évangélique de nos communautés religieuses.La suite du Christ dans son option préférentielle pour les pauvres a des exigences très précises pour nous.Notre voeu de pauvreté nous appelle à partager, mais de façon prioritaire avec les plus pauvres et les plus démunis.Actuellement, il y a dans l’Église déplacement de plusieurs groupes chrétiens ou religieux du centre à la périphérie, c’est-à-dire du 225 service des classes moyennes au service des classes pauvres.Certains groupes religieux ont opté de vivre avec les pauvres ; quelques-uns partagent même l’indigence des pauvres.C’est là un don merveilleux de l’Esprit.Il doit tous nous inspirer et nous interpeller.Comme pour les autres dons de l’Esprit, il ne faut toutefois pas tenter de l’imposer à tous.Et il y a plusieurs façons de s’engager en faveur des pauvres et des démunis.À ce sujet, j’aime bien la formule du théologien P.Miranda: «Tous pour les pauvres, plusieurs avec les pauvres, quelques-uns comme les pauvres ».Conclusion La vie fraternelle en communauté est actuellement confrontée à des situations nouvelles qui interrogent et qui exigent de notre part un surcroît de réflexion et d’imagination si nous voulons faire face aux défis de l’heure.Je me contenterai d’en signaler quelques-uns.1.Dans nos pays industrialisés et dans nos sociétés sécularisées, nous avons adapté nos façons de vivre la communauté à la société et à la culture ambiante.Cette adaptation n’est-elle pas devenue parfois assimilation aux modes et aux façons de faire du monde ?Notre témoignage de fraternité doit s’exprimer dans le contexte actuel de sécularisation.Avons-nous réussi à inculturer notre vie religieuse et communautaire dans le contexte social et culturel de nos sociétés contemporaines ?Pour que notre vie fraternelle soit témoignage et évangélisation, il faut qu’elle soit lisible et significative dans la culture des gens qui nous entourent.Qu’en est-il vraiment?Sommes-nous, dans notre vie communautaire, signes de communion fraternelle et de vie dans Yagapè?Les gens nous perçoivent-ils comme tels?2.Plusieurs de nos congrégations d’ici sont aussi implantées dans des pays en voie de développement où le contexte culturel, social et religieux est fort différent du nôtre.Les coutumes familiales, le sens communautaire, les traditions religieuses populaires sont parfois tout à fait autres.Souvent, il y a là une 226 invitation à changer nos façons de faire et à trouver de nouveaux modèles de vie fraternelle en communauté.Nos efforts en ce sens sont-ils à la hauteur du défi qui se présente à nous ?Sommes-nous suffisamment réceptifs aux apports des coutumes locales en ce qui a trait à la vie communautaire ?3.Le contexte de travail nécessite souvent de nouvelles façons de nous retrouver et de resserrer nos liens fraternels.En effet, plusieurs religieux sont engagés apostoliquement dans des tâches séculières ou ecclésiales avec des horaires fort différents.On peut souvent noter aussi, dans une même communauté, une diversité d’appartenance à des groupes extra-communautaires fort importants.Il y a alors une distinction très marquée entre communauté de vie et équipe de travail.Comment préservons-nous, dans un tel contexte, la qualité et l’intensité des relations fraternelles ?Comment parvenons-nous à concilier les responsabilités communautaires avec l’engagement légitime dans une diversité de milieux apostoliques ?4.À cause de leur engagement apostolique, plusieurs religieux vivent seuls ou en groupes très restreints.Par quels moyens concrets peut-on parvenir à tisser des liens fraternels valables et significatifs entre ces religieux ?N’y aurait-il pas lieu aussi d’expérimenter des nouvelles formules de partage de la vie fraternelle et de la prière avec des laïcs ou avec des membres d’autres congrégations ?5.Aujourd’hui, plusieurs communautés sont véritablement insérées dans des milieux pauvres.Auparavant, elles travaillaient pour le milieu, maintenant, elles travaillent avec et dans le milieu.Ces insertions sont très souvent de véritables expériences de grâce.Elles ne se font pas toujours sans difficultés au plan des relations fraternelles et comportent des risques qu’il faut savoir reconnaître.Certaines congrégations religieuses ont acquis une certaine compétence dans ce domaine.Ne serait-il pas avantageux que tous profitent de ces expériences ?À l’approche de l’an 2000, l’Église est appelée à devenir véritablement l’Église des pauvres.Il y a là un enjeu de taille.227 Les défis posés à l’Espérance* Guy Côté** Votre réflexion, depuis hier soir, vous a amenés à construire une espèce de mosaïque du pire et du meilleur.Vous avez aligné côte à côte des fragments de misère et d’espoir.Quelle image en ressort ?Quel bilan pourrons-nous faire ?Comment savoir si les «petites pousses» l’emporteront sur les menaces et les impasses ?Notre espérance tient-elle à la réponse que nous allons donner à cette question ?Ou relève-t-elle d’un pari que nous ferions à cause de notre foi ?Je voudrais vous soumettre une double façon de re-visiter notre espérance devant l’énigme que nous pose votre mosaïque : ¦ bien distinguer l’espérance d’un optimisme qui conclurait d’avance que tout finira bien par s’arranger, ou d’un spiritualisme qui nous ferait reporter toute notre espérance sur l’au-delà ; ¦ nous interroger sur le sens et la portée des crises que traversent nos institutions et la société entière.Pour commencer, nous allons tâcher de bien mesurer la gravité du défi qui est posé à notre espérance aujourd’hui.Si nous trouvons l’espérance difficile à vivre, ce n’est pas seulement parce que tout semble empirer autour de nous.C’est aussi parce que la culture actuelle des sociétés occidentales s’attaque à la racine même de l’espérance en nous.On pourrait dire que nous sommes actuellement baignés dans une culture du non-espoir.Je n’emploie pas le mot désespoir, qui suppose la trahison ou la négation d’un espoir.Il est la détresse d’un espoir déçu.Le non-espoir renonce * Conférence donnée aux Congrès du 25e de la CRC-Q en mai 1993.* 133, Mont-Royal, Ste-Rose de Laval, QC H7L 3A9.228 à espérer, et il n’en souffre plus.Il a fait taire la question de l’espoir.Comment en sommes-nous venus là, dans notre culture occidentale ?Les défis posés La fin du mythe du Progrès Le mythe du Progrès a longtemps alimenté le dynamisme de l’Occident.Il caractérise l’époque moderne, ou la modernité.Il est issu du siècle des Lumières (18e), pour lequel la Raison allait enfin triompher des superstitions fatalistes et assurer la domination de l’homme sur la Nature.La science, la technologie, la révolution, étaient considérées comme des moyens par lesquels la Raison pourrait assurer un avenir meilleur à l’humanité.Le développement industriel, la croissance économique, les découvertes scientifiques, l’épanouissement d’une culture humaniste, ont paru donner raison à ce culte de la Raison pendant les deux siècles qui ont suivi.Puis sont arrivés les deux guerres mondiales, Auschwitz, Hiroshima, les goulags staliniens, la domination colonialiste sur les pays non européens.Ces événements sont à l’origine de la crise de civilisation qui est la nôtre.Ils se sont produits dans l’univers humaniste, rationnel, et chrétien par-dessus le marché, où le mythe du Progrès s’était pourtant imposé comme indiscutable et irréversible.Il s’en est suivi une remise en question radicale: la Raison, les valeurs, la volonté de progrès, ont-elles la capacité d’orienter le cours des choses dans le sens d’un mieux être pour l’humanité ?Ou conduisent-elles tout droit au totalitarisme, à l’imposition des idéologies au nom du progrès, puis à l’échec et au désenchantement?L’écroulement récent des régimes communistes donne encore plus de poids à ce questionnement.La corruption de ces régimes, comme d’ailleurs la faillite des régimes dits démocratiques, fait plutôt apparaître notre capacité de pervertir les valeurs les plus nobles que celle de les inscrire dans le réel.229 Le courant post-moderne À la suite de ces événements et de ces constatations, le courant de pensée qu’on appelle post-moderne a entrepris de démystifier le mythe du Progrès et de la Raison maîtresse de l’histoire.Des auteurs comme Daniel Bell, Jean-François Lyotard, Jean Baudrillard, mettent en évidence le caractère mécanique des grands ensembles qui contrôlent nos destinées : les corporations transnationales, la techno-science, les moyens de communication.Ces ensembles sont dirigés par des équipes de gestionnaires et de technocrates qui opèrent sur des bases purement fonctionnelles, sans référence aux valeurs ou aux idéaux de la Raison.Nous vivons dans un système qui serait, d’après eux, privé de sujet historique : il n’y a plus personne, ni individu, ni groupe, ni gouvernement qui puisse assumer la responsabilité d’orienter ces systèmes en fonction d’objectifs « rationnels », conçus en vue d’un « bien commun ».Nous serions prisonniers d’une Méga-Machine sans âme, qui échappe au contrôle des humains.Les idées de «projet de société», de «responsabilité», de «solidarité», et même d « histoire », seraient des illusions modernes, qu’il faut dépasser.D’où le nom de post-modernisme, et les théories qui en découlent au sujet de la «Fin de l’Histoire» (Francis FUKUYAMA) ou de la fin des idéologies (libéralisme, socialisme, humanisme, christianisme).L’ordre actuel correspondrait à une espèce de loi naturelle que l’évolution contemporaine a confirmée.Il faudrait renoncer à le changer ou à le remplacer par un quelconque « projet alternatif ».Il n’y a qu’une journée après l’autre, que des individus isolés, que des intérêts disparates : pas de finalité partagée, pas de communauté ou de société, pas de raison ou de vérité universelle.Tout au plus pouvons-nous identifier des regroupements épisodiques, autour d’aspirations passagères qui n’ont plus la capacité de réunir les humains de façon durable, que ce soit dans le couple, la famille, l’Église ou la nation.Les post-modernes sont loin de se plaindre de cet état de choses.Libérées de la responsabilité illusoire d’améliorer la société ou de chercher la vérité, les personnes peuvent se livrer sans honte à l’imaginaire poétique, à l’exploration de leurs univers 230 intérieur, et cultiver quelques relations privilégiées, à l’intérieur de la marge de liberté que leur laisse un système fonctionnant tout seul.On peut même apprécier un certain retour du religieux, pourvu qu’il soit dénué de toute prétention universelle.L’individualisme qu’on déplore un peu partout n’a donc pas qu une explication moralisatrice, du genre « les gens sont devenus égoïstes».C’est d’une profonde crise culturelle qu’il s’agit, d’un ébranlement qui nous atteint jusque dans nos prétentions à « bâtir le Royaume », à « changer le système », à espérer des lendemains meilleurs.Conséquences pour le Québec Cette vision du monde et cet état d’esprit ont pénétré profondément les mentalités au Québec.Aux projets de social-démocratie et d’affirmation nationale a succédé le règne de la compétition et de l’entrepreneurship.Au jour le jour, on gère des dossiers.Toute vision à long terme est taxée par nos dirigeants politiques de doctrinaire, de dogmatique ou, comble d’injure, de théologique ! Surtout si cette vision anticipe une transformation en profondeur du système actuel.Ici comme ailleurs, on est convaincu que «la cause est entendue», que la méga-machine est là pour rester, et qu’il n’y a pas d’alternative.Notre survie, comme êtres humains, résiderait alors dans la création de « structures intermédiaires » comme les associations de toutes sortes, les groupes d’entraide ou de croissance, les cercles religieux, les ateliers de création artistique, où nous pouvons nous adonner à des activités non-utilitaires et trouver un peu de bonheur.Le système demeure ce qu’il est, inéluctablement, mais nous pouvons nous glisser dans quelques niches protégées pour y cultiver de petits jardins.Nos gouvernements comptent sur une culture de ce type pour se perpétuer et mener sans encombre leurs jeux de coulisse avec les grands pouvoirs économiques.Tout au service des grands intérêts financiers, ils maintiennent des politiques désastreuses pour l’ensemble de la population, telles les politiques fiscales et 231 monétaires.Au lieu d’investir dans la création d’emplois, on s’acharne sans succès à réduire le déficit par des mesures qui détruisent d’une main ce que l’autre prétend construire.Par exemple, les réductions de dépenses et de services entraînent des licenciements qui provoquent à leur tour le chômage et la pauvreté, ce qui a pour effet de ralentir la consommation et de diminuer les recettes fiscales, donc de réduire les revenus de l’État.Pour endurer si patiemment un tel cercle vicieux, il faut s’être pénétré de la philosophie post-moderne et avoir renoncé à tout changement structurel.Les groupes populaires, les syndicats et les mouvements progressistes n’échappent pas à cette contagion post-moderne.Ils abaissent le niveau de leurs revendications, prennent le risque de la concertation et du partenariat malgré un rapport de force qui les désavantage.Acculés à la disparition, plusieurs groupes épuisent leurs énergies dans des tactiques de survie.De plus en plus confrontés à des situations de crise humaine, ils s’orientent vers des services d’urgence et délaissent les terrains minés du combat idéologique ou politique.Conséquences pour la foi Peut-on croire en Dieu sans croire en l’avenir?Le Dieu en lequel nous croyons est le Dieu de l’Alliance et de la Promesse, le Dieu de Vie qui ouvre un horizon de justice et de fraternité devant nous.Jésus a donné sa vie au nom de cette vie nouvelle, de cette création transfigurée qu’il annonçait.La question de Dieu aujourd’hui ne porte pas d’abord sur son existence, mais sur sa capacité de tenir ses promesses.La fin de l’histoire signifierait la mort de Dieu, en tout cas du Dieu de Jésus.Si l’histoire se déroule comme si Dieu n’existait pas, où est Dieu ?Que fait-il ?Et si nous répondons qu’il agit à travers nous, nous butons sur notre propre sentiment d’impuissance : ne sommes-nous pas remplis d’illusion si nous prétendons orienter le cours de l’histoire, changer le monde, vaincre le système ?Ou si nous reportons la victoire du Bien dans l’au-delà, ne cédons- 232 nous pas à la tentation de l’évasion dans l’utopie et de la démission devant les défis de notre temps ?Conséquences pour nos pratiques Les années ’60 et 70 ont été vécues par les Églises comme un «kairos», comme un moment favorable et déterminant, où le changement social en vue d’une plus grande justice devenait une possibilité historique à portée de la main.La solidarité avec les pauvres et le combat pour la justice constituaient l’axe de l’engagement et de la spiritualité de bien des croyants, l’inspiration des courants les plus dynamiques dans l’Église.La fidélité à Dieu et l’amour du prochain prenaient une couleur socio-politique.L’espérance portait sur l’avenir de ce monde.Ce « kairos » est peut-être terminé.On ne sent plus la même détermination, la même conviction dans les Églises.Le nouveau contexte socio-culturel a produit son effet.C’est l’heure des replis, des recherches d’identité, des regains dogmatiques.L’Église catholique met les freins, se repositionne, cherche à refaire ses alliances avec les élites et les milieux d’influence.L’option prioritaire envers les exclus est plus ou moins mise en veilleuse, requestionnée, qualifiée d’idéaliste ou de dangereuse dès qu’elle prétend s’investir dans le champ du socio-politique.Cette réaction s’inspire en droit fil du post-modernisme.Peter Berger, aux États-Unis, et Jean Remy en France, par exemple, ont défendu la thèse qu’au cours des années ’60 et 70, les Catholiques et les Protestants ont fait une grave erreur en entreprenant une critique du système capitaliste et en invitant les croyants à s’engager dans la transformation des structures socio-politiques.Cette politique pastorale, d’après eux, était fondée sur l’illusion socialiste « moderne » que les méga-structures qui nous aliènent peuvent être changées.Ce que les Églises auraient dû faire, d’après Berger, c’est plutôt d’utiliser leurs paroisses comme « structures intermédiaires », comme lieux de fraternité où les gens peuvent sauvegarder et développer leur humanité.Au lieu de chercher à soustraire leurs fidèles à leur piété populaire spontanée 233 pour leur inculquer une spiritualité plus rationnelle et politiquement responsable, il vaudrait mieux favoriser l’éclosion des formes variées de religion populaire.Un reflet de cette tendance se manifeste peut-être actuellement chez nous, à l’occasion du débat sur le document Risquer l’avenir.N’observe-t-on pas une tendance à faire passer la responsabilité envers le milieu après l’éducation de la foi et l’animation de la communauté chrétienne?Simple séquence logique ou indice d’une préférence idéologique ?Celles et ceux qui résistent à cette culture de la démission et du repli se trouvent actuellement comme au désert, et leurs rêves ne trouvent pas beaucoup de confirmations dans le réel.Ils ne s’attendent plus à voir de leurs yeux surgir le Royaume et arriver le monde plus humain auquel ils aspirent.Ils essaient simplement de croire, dans l’obscurité et le silence du désert, que Dieu demeure avec eux dans leur résistance, leur lutte et leur attente.Les raisons actuelles d’espérer On a dit hier que notre difficulté d’espérer ne s’expliquait pas seulement par le nombre et la gravité des drames dont nous sommes témoins.De la même façon, on peut dire que nos raisons d’espérer ne s’appuient pas seulement, et peut-être pas surtout, sur les petites réalisations dont nous pouvons également être témoins ou artisans.Quelle commune mesure y a-t-il, en effet, entre ces minivictoires et l’énormité de la tâche?entre nos objectifs à court terme et la vision d’un monde réconcilié dans la justice ?Ce sont des anticipations, des ébauches, d’accord.Mais vivrons-nous indéfiniment de ces minces consolations ?Admettons-le, le résultat se fait attendre, et nous ne sommes plus sûrs de ce qu’il faut espérer, quand nous constatons que la situation s’aggrave autour de nous.234 Que pouvons-nous espérer ?Ce que je crois, c’est qu’il faut repenser l’objet même de notre espérance.Il faut prendre acte de l’échec des messianismes sociaux, politiques, religieux.Notre histoire va demeurer ambiguë, incertaine, aussi longtemps que durera notre liberté.Alors, comment continuer d’espérer?Tout en continuant de croire dans la portée historique de notre espérance, nous ne pouvons plus la rattacher à une vision systématique des résultats et des transformations à venir.Oui, notre espérance peut susciter du neuf dans la réalité dès maintenant; mais non, nous ne savons pas quel sera le terme de notre espérance, nous ne pouvons plus la rattacher à une vision systématique des résultats et des transformations à venir.Oui, notre espérance peut susciter du neuf dans la réalité dès maintenant ; mais non, nous ne savons pas quel sera le terme de ces changements, ni comment il surviendra1.Dans cette perspective, je crois que notre espérance s’appuie surtout sur le mouvement même qui met sans cesse des hommes et des femmes en marche vers le Royaume.Ce que nous pouvons et devons continuer d’espérer, c’est que ne s’arrête jamais l’aspiration, la quête, la lutte qui nous font dire non à l’inhumain et chercher sans repos toujours plus d’humanité véritable.Parce que dans cette mise en route, dans cette marche au désert, notre humanité s’accomplit déjà, ou autrement dit, le Royaume arrive déjà.Dans le fait que des hommes et des femmes échappent à l’indifférence ou à la violence pour créer des rapports humains 1.Il peut être utile de rappeler la distinction proposée par MOLTMANN et reprise ensuite par bon nombre de théologiens, entre le futur et l’avenir.Le futur est ce qui est situé en avant de nous dans le temps, et que l’on peut jusqu’à un certain point prédire et faire arriver.Nous allons vers le futur.L’avenir, au sens théologique, est plutôt ce qui vient vers nous de la part de Dieu, la possibilité toujours offerte de vivre autrement, de nous renouveler et de renouveler le monde.L’espérance s’ouvre à un avenir à chaque instant, elle ne prédit ni ne garantit l’issue des événements futurs.Elle fonde un engagement, elle ne prédit ni ne garantit l’issue des événements futurs.Elle fonde un engagement, elle ne satisfait pas nos curiosités quant au déroulement de l’histoire.235 plus vrais, plus imprégnés de respect et de liberté, notre espérance peut trouver appui.C’est cette humanité nouvelle que nous espérons voir naître, n’est-ce-pas ?Alors quand elle se manifeste, et elle n’a jamais cessé de se manifester,2 ne pouvons-nous pas trouver là une trace du Ressuscité et un motif d’espérer?N’est-ce-pas ce qui fait dire à bien des militants et des militantes que ce qui les fait tenir dans leur engagement, c’est le monde avec qui ils cherchent, luttent et travaillent ?Concrètement, quand par exemple des gens apprennent à prendre la parole, qu’ils se regroupent pour fraterniser, s’entraider ou faire respecter leurs droits et leur dignité, ce fait démontre déjà qu’un monde nouveau est possible, avant même que le résultat de leur effort puisse se vérifier.Évidemment, ce n’est pas une raison pour renoncer aux transformations structurelles à plus long terme.Il n’est pas indifférent que les choses changent ou non autour de nous, aux niveaux économique, politique, culturel.Mais nous resterons toujours sur notre appétit quant aux gains que nous pourrons faire, si appréciables soient-ils, et nous ne savons pas vraiment par où ils vont passer.Re-visiter notre espérance En d’autres mots, nous sommes appelés aujourd’hui, me semble-t-il, à scruter, à accueillir et à exploiter les chances offertes par le présent, plutôt qu’à nous projeter dans un futur hypothétique.Nous pouvons assimiler une partie de la critique post-moderne, en liant moins notre espérance à un projet politique trop strictement défini, comme par exemple le socialisme historique.Ce n’est pas parce que celui-ci a échoué jusqu’à maintenant que nous n’avons plus rien à en attendre.Mais il faut probablement renoncer à une vision unitaire du réel, où un modèle unique devrait s’imposer à tous indifféremment comme la voie du salut.Nous sommes appelés aujourd’hui à travailler modestement, là où nous sommes, à modifier les rapports humains, les formes de pouvoir, les valeurs 2.Cf.Jacques GODBOUT, L’esprit du don, éd.La Découverte, Paris 1992 236 et les mentalités, même en l’absence d’un plan systématique ou d’une vision englobante.Essayons de nous entendre le mieux possible sur quelques axes majeurs, concernant par exemple l’emploi, la démocratie, l’intégration sociale.Mais consentons en même temps au risque d’une créativité plurielle, sous le signe du provisoire.La disparition des modèles globaux ouvre justement un espace à la créativité.Le peuple d’Israël a connu une situation semblable en Exil, après la perte de la Royauté, du Temple, et de sa Terre, pourtant objets de promesses divines selon sa foi traditionnelle.Le peuple a été obligé de retrouver autrement les sources de son espérance, ce qui a fait de l’Exil une période extrêmement féconde au plan spirituel.L’effondrement de nos repères familiers et de nos institutions traditionnelles nous place nous aussi devant la nécessité de réinterpréter notre espérance, de la «revisiter».C’est peut-être le nouveau kairos qui est le nôtre, le moment favorable au coeur duquel Dieu vient vers nous pour créer du neuf.À travers nos recherches souvent tâtonnantes germent sans doute de nouveaux rapports sociaux, et même un ordre différent, dont la configuration nous échappe pour le moment.« Il en est du Royaume de Dieu comme d’un homme qui jette la semence en terre : qu’il dorme ou qu’il soit debout, la nuit et le jour la semence germe et grandit, il ne sait comment » (Mc 4, 26-27).Dans le contexte québécois Alain Touraine et Jacques Robin, deux analystes pénétrants des sociétés contemporaines, ont tous les deux affirmé récemment qu’à leur connaissance, le Québec est le pays où le mouvement communautaire et associatif est le plus important au monde ! Selon Touraine, c’est sur ce phénomène qu’il faut compter pour tout projet national que nous pourrions nous donner.C’est donc dire que la déprime n’a pas gagné tout le monde chez nous! Des femmes et des hommes, des coopératives et des regroupements régionaux, des réseaux de toutes sortes sont à l’oeuvre dans tous les milieux, et travaillent patiemment, souvent dans l’ombre, pour faire arriver autre chose.Ce sont ces personnes, ces groupes 237 et ces réseaux qui portent au quotidien le germe d’un autre avenir.Vous en avez identifié plusieurs depuis hier.En l’absence d’un projet politique clairement défini, qui serait porté par un parti ou un regroupement largement appuyé par la base, ce mouvement communautaire et associatif représente pour le moment notre meilleur espoir.À nous de nous y intégrer, d’y participer, d’y apporter tout le soutien possible.Les porteurs de l’espérance Les premiers porteurs de l’espérance sont les gens du peuple, et non leurs leaders, les mouvements sociaux plutôt que les institutions, tous ceux et celles qui n’ont pas d’intérêt à camoufler la faillite de l’ordre actuel, et en particulier les victimes de cet ordre: les exclus et les appauvris, ceux et celles qui souffrent violence de mille manières, les femmes, les minorités marginalisées, les communautés dont la qualité de vie est détériorée par la pollution industrielle, les groupes sociaux maintenus dans des conditions infra-humaines par l’injustice et l’indifférence.Tous ces gens humiliés font apparaître de plus en plus crûment les impasses dans lesquelles on nous a conduits.C’est leur cri de protestation et leur appel à plus d’humanité que les différents mouvements sociaux véhiculent.Alain Touraine voit en eux les groupes porteurs d’espoir dans notre monde, les acteurs d’une histoire qui continue à se faire.Même s’ils sont encore loin de changer la société, Touraine fait valoir qu’ils tissent des liens de solidarité, qu’ils libèrent les personnes de la culture et des institutions dominantes, et qu’ils exercent une fonction humanisante pour ceux qui s’y engagent.C’est de la marge, où le christianisme était d’ailleurs à ses origines, que viendront les provocations nécessaires au changement ; là se trouve le ferment dans la pâte, le sel de la terre.En affirmant ceci, on n’élimine pas le rôle indispensable d’alliés qui peuvent provenir de tous les milieux, universitaire, ecclésial, institutionnel, dans la mesure où ils sauront adopter le point de vue des victimes et intervenir en solidarité avec elles.238 Un nouveau KAIROS En conclusion, nous pouvons interpréter notre époque, me semble-t-il comme un nouveau kairos, un moment favorable et décisif pour notre espérance.1.La fin d’un certain optimisme n’est pas nécessairement une catastrophe pour notre espérance.Au contraire, elle peut nous libérer de certaines illusions qui finissent par être culpabilisantes : quand nous croyons toucher le terme, nous vivons mal les délais qui s’éternisent.Si notre espérance s’appuie moins sur la probabilité prochaine de résultats structurels globaux que sur la constance d’un mouvement libérateur, moins sur nos chances de succès à court terme que sur le surgissement continuel d’une humanité nouvelle en marche vers un terme encore insaisissable, les lenteurs de l’histoire prennent un autre sens.2.Il n’est peut-être pas si mauvais de ne plus avoir de vision globale de l’avenir, d’être en manque d’un Projet de société clairement défini.Nos fragments de vision valent probablement mieux, parce que nous risquons moins ainsi de verser dans l’absolutisation autoritaire d’une vision sociale.Avertis par les méfaits de telles visions dans le passé, nous avons tout à gagner à demeurer modestes et à cheminer fraternellement avec d’autres dans une recherche jamais achevée.L’espérance se vit dans la foi, qui ne peut s’accommoder d’aucune idole, même de celles qu’on érigerait au nom de la Raison et de la Justice.La justice évangélique n’est pas celle des justiciers.Elle sait distinguer le temps des semences de celui des moissons, et elle respecte le mystère de la croissance.3.L’espérance a tout à gagner à demeurer lucide, et à faire place à la Croix.Rien ne pourra faire en sorte que la souffrance soit évacuée de notre espérance : souffrance de voir des frères et des soeurs écrasés par le poids de la violence, rage de voir triompher l’injustice, tristesse de sentir l’indifférence de tant de gens.L’espérance biblique a toujours résisté à l’identification de tel ou tel régime historique avec une victoire 239 totale sur le mal.La croix nous rappelle la signification du non-pouvoir et de l’échec à l’intérieur même de l’espérance.Et pour ma part, je ne suis pas loin de penser que l’histoire du monde pourrait bien se terminer par un échec, par une catastrophe écologique ou militaire, par exemple.Nous avons la liberté et la capacité de faire arriver le pire.Cela n’empêche pas de voir qu’à chaque moment de l’histoire, et même au plus creux de l’épreuve et de la catastrophe, la nouveauté du Royaume n’a jamais cessé de survenir, de transformer les rapports humains, de renouveler les racines de la liberté et de la générosité.La victoire définitive sur le mal n’appartient pas à l’ordre présent des choses, mais chaque jour, les impasses peuvent se transformer en temps de renouveau et de créativité.Il faut donc garder vivante en nous l’urgence d’agir, de transformer ce qui peut l’être.Le kairos actuel comporterait peut-être l’appel à interpréter autrement ce qui se passe, à « re-visiter notre espérance», justement.À voir par exemple que le Dieu de Jésus ne se rencontre pas seulement aux moments de victoire et de libération, mais aussi dans l’entêtement à bâtir un autre avenir même quand tout semble nier sa possibilité.Comme au temps de l’exil ou de la persécution d’Israël, les signes de la fidélité de Dieu semblent parfois nous faire défaut.Les promesses n’ont pas l’air d’être en train de se réaliser.Le Temple est détruit, la Terre est soumise à des dominations étrangères, le peuple des saints est partout marginalisé, humilié, persécuté.L’entêtement à espérer envers et contre toutes les évidences est peut-être la chose la plus subversive que nous puissions faire, dans un tel contexte, parce que nous refusons ainsi de nous soumettre aux puissances, et que nous gardons une porte ouverte pour autre chose.240 Claire d’Assise, femme de paix Micheline Giroux, o.s.c.* Dès son enfance, Claire est mise devant la réalité des conflits et même de la guerre.C’est ainsi qu’avec sa famille elle se retrouve à Pérouse.Le contexte familial des chevaliers, sa ville d’Assise en conflit avec la noblesse à laquelle sa famille appartient, et même la chrétienté d’alors, vivent des luttes profondes.Cependant, à Assise comme à Pérouse, nous constatons que Claire est protégée par son milieu familial et, pour prendre les mots de J.Joergensen : « la petite fille grandit dans sa maison d’Assise, entourée de ce bien-être et de ce bon ordre qui souvent exercent une action favorable sur le développement d’une certaine piété intelligente.»1 Claire apparaît dès son enfance comme une enfant recueillie et pacifiée.« Elle reçut d’abord de sa mère, avec une âme docile, les rudiments de la foi.Son occupation préférée était la prière ; »2 et messire Ranieri, ayant fréquenté familièrement la maison de celle-ci, témoigne que « lorsqu’elle s’asseyait pour des réunions avec ceux de sa famille, elle cherchait toujours à parler des choses de Dieu.»3 Je crois pouvoir affirmer que Claire a reçu dès son enfance ce don précieux de la paix avec elle-même, ayant bénéficié de l’affection dont tout enfant a besoin pour sa croissance humaine intégrale et vivre cette sécurité fondamentale devant la vie.Également parce « qu’elle se laissa façonner intérieurement par l’Esprit-Saint comme l’argile aux mains du potier»4 vivant déjà toute pour Dieu à la mesure même de ses capacités d’enfant.* 55, rue Sainte-Claire, Valleyfield, QC J6S 1N5.241 Aussi elle commence à rayonner cette paix par des gestes de compassion envers les autres.Elle suit sans doute l’exemple de sa mère Ortolana, mais ce qui est remarquable c’est qu’elle s’y engage de façon très personnelle: «Claire cachait les nourritures qu’on lui servait pour les pauvres.» Célano nous dit: Claire se privait elle-même « de plats fins qu’elle faisait porter en cachette à de pauvres orphelins.» « C’était pour rendre son offrande plus agréable à Dieu.»5 Nous voyons déjà ici tout son amour de Dieu.« Ainsi les années passèrent et l’enfant devint une belle et grande jeune fille.Dès l’âge de 15 ans, elle avait déjà des prétendants à sa main, et dont l’un, en particulier, plaisait fort à ses parents.»6 Mais « chaque fois que ses parents voulurent lui faire contracter un mariage digne de sa condition noble, Claire refusa catégoriquement »7, car elle avait déjà choisi de donner sa vie totalement au Christ.Là est son coeur, là aussi son trésor.Et pour répondre à l’appel de Dieu sur sa vie, Claire devra livrer un long combat qui en quelque sorte se terminera à la veille de sa mort, alors qu’elle recevra des mains du Pape l’approbation de sa forme de vie évangélique à la suite de François.« Claire dès cette époque était une jeune fille d’une grande maturité d’esprit.» 8 Pour plusieurs témoins de sa jeunesse, il ne fait aucun doute «qu’elle a été sanctifiée dès le sein de sa mère et tous étaient persuadés que dès le début c’était l’Esprit-Saint qui l’inspirait».9 René-Charles Dhont croit, pour sa part, que le désir de François de rencontrer Claire dont il connaissait la réputation de sainteté qui courait dans la ville d’Assise dès ce temps-là, fut sûrement « confirmé par son cousin Rufin entré dans la Fraternité en 1210.»10 Cette renommée de sainteté expliquerait en quelque sorte l’attirance de François pour Claire qu’il veut dès lors conduire hors du siècle pour la réserver totalement à J.-C.Et un fruit incontesté de l’Esprit-Saint c’est la paix de l’âme.Mais cette paix évangélique n’est pas la recherche égoïste de sa propre tranquillité.La vie de Claire nous le démontre bien.Toutefois, au milieu même des luttes inévitables, nous la voyons sans cesse fidèle à elle-même pour sauvegarder la paix de l’âme.242 Réalisant que sa famille s’opposerait à ce qu’elle suive les pas de François, avec son aide elle quitte en secret et de nuit la demeure familiale.Peut-on supposer que Claire veut éviter ainsi un affrontement violent et direct ?Et quand ils la retrouvent au monastère de S.-Paul, elle les met tout simplement devant le fait accompli de sa consécration à Dieu.Mais devant les assauts de sa famille vis-à-vis elle-même et sa soeur Agnès, c’est dans la prière qu’elle obtient le secours de Dieu et la force de soutenir la lutte plusieurs jours avec courage en « exhortant son âme à tenir bon.»11 C’est donc dans ce dialogue avec Dieu et son âme au plus intime d’elle-même, là où elle est en quelque sorte en paix avec elle-même, qu’elle puise son énergie pour affronter la tempête qui s’abat sur elle au-dehors.Et durant toutes ces années où pour répondre à l’appel de Dieu sur sa vie, elle doit aller à I encontre des projets de sa famille sur elle, elle demeure ferme et cherche la lumière auprès de François ; mais il semble bien qu’elle demeure paisible et naturelle au milieu des siens, attendant en quelque sorte l’heure de Dieu.Une fois à St.Damien, le premier enseignement que Claire donne à ses soeurs, c’est avant tout « de chasser de leur âme toute espèce de tumulte pour qu’elles deviennent capables de pénétrer et d’habiter les mystères de Dieu seul.»12 Claire qui vient d’affronter un dur combat avec sa famille est d’autant plus consciente de l’importance de chasser tout tumulte de l’âme pour s adonner à la contemplation.Si dans nos vies, le tumulte ou l’émotion trop vive nous envahissent par moments, sachons tout au moins faire effort pour mettre en pratique la recommandation de Claire pour retrouver la paix de l’âme.Et comme elle, à l’exemple même du Christ qui au moment où II fut lui-même envahi par le trouble à Gethsémani, recourons à une prière plus instante.La prière étant une décentration de soi-même pour nous tourner vers Dieu, nous permet un recul vis-à-vis ce tumulte intérieur et nous donne de puiser en Dieu la force et la paix que nous n’arrivons pas toujours à retrouver par de simples moyens humains non négligeables, mais à certains moments tout à fait insuffisants.243 Il ne s’agit pas de tenter Dieu en ne faisant pas ce qui dépend de nous au plan naturel pour être en paix avec soi-même et les autres.Claire a trop le sens de la mesure, adaptée à chacune de ses soeurs et qui transparaît si bien dans sa règle et ses recommandations à Agnès de Prague au sujet du jeûne par exemple.Mais jamais cette mesure humaine ne doit prendre la première place dans nos vies, Dieu seul étant la mesure de celle-ci.Les soeurs témoignent que le comportement et les entretiens de Claire «étaient toujours dans la ligne des choses de Dieu, qu’elle leur parlait toujours de Dieu et ne voulait jamais parler ni entendre parler de choses futiles et vaines et que Claire ne se laissait jamais troubler par la colère »13.Ainsi ce qu’elle a elle-même vécu, prend d’autant plus d’importance que nous le retrouvons inséré dans sa forme de vie.C’est ainsi qu’au chapitre sept de sa règle concernant le travail, nous lisons : « Les soeurs n’éteindront pas l’esprit de prière et de dévotion auxquelles doivent être subordonnées les autres choses temporelles.» Ceci rejoint le conseil même de S.Paul qui nous recommande de travailler avec calme (2 Th 3, I2: TOB).Et au chapitre neuf, elle met en garde « l’abbesse et toutes les soeurs de s’irriter ou de se troubler à cause du péché de l’une d’elles, car la colère et le trouble sont un obstacle à la charité en soi et dans les autres»14.Comme nous le dit si bien l’Évangile, nous ne pouvons servir deux maîtres.Si nous accomplissons tout sous le regard de Dieu, nos tâches quotidiennes incluses, il n’y a pas de place pour la fébrilité inquiète qui est le contraire de l’abandon paisible et confiant de soi à Dieu, et encore moins de place pour la colère qui trouble notre âme et celle des autres.Serait-ce dire que Claire est stoïque et froide ?Ses larmes abondantes au temps de la prière ou encore son attitude compatissante à l’égard de ses soeurs en proie à quelque chagrin démontrent le contraire.Cependant si la sensibilité est une richesse, nous savons par notre expérience personnelle, que l’émotivité non contrôlée risque de nous conduire à l’aveuglement à l’égard de soi-même et du prochain, au risque 244 même d’être injuste et non charitable.Nous savons que c’est un long chemin de conversion certes, mais n’est-il pas en même temps le véritable chemin ?En tous les cas, dans sa sagesse, Claire nous y invite avec insistance pour vivre notre vocation contemplative et communautaire.C’est ainsi que, pour sauvegarder la paix communautaire, Claire nous demande : « s’il arrivait, ce qu’à Dieu ne plaise, qu’entre deux soeurs une parole ou un geste donnait occasion de trouble, que celle qui a suscité ce trouble aille demander pardon à sa compagne et que l’offensée pardonne de grand coeur ce que sa soeur lui a fait.»15 Claire dans sa forme de vie nous engage à vivre l’Évangile avec toutes ses exigences, et son expérience comme la nôtre confirme la nécessité du pardon mutuel à cause de notre condition pécheresse.Il serait utopique de croire que la vie commune malgré une charité intense entre nous ne comporterait aucun heurt.Et Claire sera elle-même le dernier recours, si nécessaire, pour apporter cette paix à ses soeurs dans le besoin.16 Quand Claire subira les attaques du démon, voulant troubler sa prière, sa foi vive en Dieu confond celui-ci qui alors s’enfuit.« Son âme est fixée en Dieu, »17 sa confiance en Dieu est totale et ainsi, il n’y a pas de place pour l’hésitation et le doute par où satan peut semer le trouble.Au contraire, sa réponse est pleine de lumière.» on n’est pas aveugle si l’on voit Dieu.»18 Alors qu’elle est tentée par le diable, Claire nous dévoile sa contemplation de Dieu.Et alors que ses soeurs s’affolent devant les Sarrasins, « Claire ne tremble pas.» 19 Elle s’accroche à la seule puissance inébranlable, Dieu.Et ce miracle se renouvelle une seconde fois alors que la ville d’Assise est assiégée mais délivrée grâce à la prière des soeurs.Cette paix de l’âme chez Ste Claire, nous voyons ici combien elle est contagieuse au dehors, au point de ramener la paix dans la cité.Cette paix qu’elle porte en elle-même et qu’elle puise en Dieu, la rend capable de repousser les flots déchaînés de la violence qui est renvoyée dans le coeur de ceux qui l’ont en quelque sorte déversée.Et c’est ainsi que troublés, paniqués eux-mêmes, ils prennent la fuite.245 François lui-même, à différents moments, pacifie son âme auprès de Claire.Au moment où il ne sait plus très bien ce que Dieu attend de lui : être totalement consacré à la prière ou continuer à prêcher l’Évangile à tous, il la consulte.Également durant sa période tourmentée vis-à-vis son Ordre, la présence de Claire entre autres lui permet de retrouver la paix pour son âme et de remettre à Dieu ce qui lui a toujours appartenu.Après la mort de François, il est évident qu’elle est pacifiante pour les frères, soit par ses conseils, soit par sa fidélité au successeur de François dans la personne de frère Élie que certains ne voulaient pas suivre.En ce qui concerne sa lutte pour obtenir l’approbation de sa forme de vie, sa détermination est admirable mais encore davantage sa sérénité.Il n’y a aucune trace de colère ou d’amertume envers les papes.Au contraire, un grand respect, au point d’éviter de le nommer directement lorsqu’elle écrit ce conseil à Agnès de Prague : « Avance allègre et joyeuse, mais cependant avec précaution sur le chemin du bonheur.Et si quelqu’un te dit ou te suggère d’autres initiatives contraires à notre forme de perfection ou opposées à notre divine vocation, ne suis pas ses conseils, même s’ils parviennent d’un personnage très haut placé.»20 Nous voyons ici toute la délicatesse de Claire, mais en même temps toute son assurance paisible.De plus, ce conseil ne ressemble-t-il pas à celui que le Christ donna lui-même à ses disciples ; « Soyez candides comme la colombe et prudents comme le serpent.»21 Claire demeure toujours soumise à l’Église.Mais devant cette même Église ayant approuvé la règle de François et l’ayant canonisé, elle a l’assurance de suivre le bon chemin tracé par François lui-même pour elle et ses soeurs, en voulant vivre sans propriété.Dans ce combat François, même après sa mort, demeure « son unique colonne »22.Elle est aussi soutenue par les Papes qui l’admirent et dont elle doit sentir la confiance.Grégoire IX, dans la lettre qu’il adresse aux pauvres Dames et qu’il nomme ses filles préférées, se confie même à leurs prières.Aussi le seul obstacle véritable à l’approbation de sa règle est toujours le 246 paternalisme bien intentionné des papes, ce qui, dans le contexte de l’époque, est facile à comprendre.Mais ce long combat que Claire doit soutenir nous permet d’apprécier chez elle combien elle est une femme unifiée.Femme d’une ardeur absolue pour vivre l’urgence du Royaume de Dieu dans le présent de l’histoire, elle sait tout autant être d’une patience et d’une persévérance sans raideur vis-à-vis l’Église, mettant ainsi en pratique d’autres consignes évangéliques tout aussi importantes.Aussi ai-je la conviction qu’il est impossible d’unifier ainsi sa vie sans puiser à cette paix intérieure donnée par Dieu lui-même.Et maintenant jetons un regard sur Claire durant sa longue maladie et ses souffrances corporelles.Sa réponse au frère Raynald qui l’exhortait à souffrir patiemment durant ses derniers jours sur terre est éloquente.Elle lui répond d’un ton très serein ; « Mon très cher frère, depuis que j’ai expérimenté la grâce de mon Seigneur Jésus-Christ par l’intermédiaire de son serviteur François, aucune peine ne m’a semblé dure, aucune pénitence accablante, aucune infirmité insupportable.» 23 Et au moment où elle se préparait à rencontrer son Seigneur elle peut encore s’adresser ainsi à son âme bénie : « Pars en paix, en toute sécurité, car tu as un bon guide pour la route.»24 Quelle profondeur et quelle paix dans ces paroles de Claire ! C’est déjà l’héroicité des vertus que l’Église reconnaît à ceux-là qu’elle veut donner en exemple de sainteté au peuple des croyants.Cette paix, elle la demande à Dieu pour chacune de ses soeurs présentes et à venir au tout début de sa bénédiction.Et la finale de cette même bénédiction rejoint ce même souci dans une formulation qui m’apparaît d’une rare beauté et qui est en quelque sorte la perle cachée de sa propre vie qu’elle nous lègue en héritage : « Soyez toujours des amantes de vos âmes et de vos soeurs, et soyez toujours soucieuses d’observer ce que vous avez promis au Seigneur.»25 247 Dans notre monde moderne super-actif et bruyant, qui a tant de mal à vivre la fraternité universelle, à l’instar de nous-mêmes qui pourtant vivons dans le cloître, la vie de Claire nous redit l’essentiel encore aujourd’hui.Être des amantes de nos âmes, c’est reconnaître la dimension spirituelle de l’existence humaine avec son besoin de paix et d’unité intérieure ainsi que l’Absolu de Dieu sur nos vies.Être amante de nos soeurs, c’est articuler le premier commandement sur le second qui lui est semblable et qui authentifie notre amour de Dieu.Enfin, être fidèle à notre appel malgré toutes les tempêtes de la vie, dans cette persévérance à observer ce que nous avons promis au Seigneur, ne peut que pacifier et unifier nos vies dans un bonheur durable.248 NOTES Les références des chapitres et des versets, concernant la « Vie », le « Procès de canonisation », ainsi que la traduction des écrits de sainte Claire, suivent le livre bleu intitulé « Claire d’Assise, Documents», Éditions franciscaines, Paris, 1983, sauf indication contraire.Abréviations utilisées pour les Notes : VIE : Vie primitive de sainte Claire RCL : Règle de sainte Claire L : Lettres à Agnès de Prague Test : Testament de sainte Claire PR : Procès de canonisation 1.Saint-François d’Assise, p.157.2.Vie 2.3.Pr XVIII,3.4.Vie 2.5.Vie 2.6.Saint François d’Assise de J.Joerqensen.7.Ibid.8.Pr XVII,4.9.Pr XVII,I.10.Claire parmi ses soeurs de René Charles-Dhont - notes ch.I.11.Vie, 5 et 9.12.Vie, 22 et 36.13.Pr 1,9 et VI,4.14.RCL 9,3.15.RCL 9,4.16.Inspiré de RCL 4,9.17.Inspiré de sa vie.18.Vie, 12,19.19.Vie, 13,21.20.2L 13,17.21.Matthieu 10,16b.22.Test II.23.Vie 28,44.24.Prill,20.25.Bénédiction : Collection Sources chrétiennes « Claire d’Assise ».249 RETRAITES 18-25 sept.André Gélinas, s.j.17-24 oct.Claude Mayer, o.m.i.28-05 nov.-déc.Jacques Martineau, s.j.«Toi, suis-moi» Mc, 2,14.« Où t’es-tu caché Ami ?» avec Jean de la Croix « Préparez les voies du Seigneur» (Mc.1,3) Frais à acquitter : 50 $ à l’inscription 160 $ à l’arrivée SESSION AUTOMNE 1993 29-30-31 oct.et 26-27-28 nov.MESS’AJE PROPOSE Un chemin de DÉCOUVERTE DE LA FOI à partir de la Parole de Dieu dans : le langage audio-visuel le partage de vie la prière INSCRIPTION à la session avant le 10 octobre 1993.Frais à acquitter : 20 $ à l’inscription 50 $ à l’arrivée Les activités débutent le soir du premier jour à 20 h et se terminent avec le dîner du dernier jour.Si vous êtes obligés de prendre le souper précédant l’ouverture veuillez avertir.1.Nos ACTIVITÉS et notre CENTRE sont ouverts àTOUS pour une démarche spirituelle de groupe, de couple ou individuelle.2.Frais de séjour : 30$/par jour 175$ /semaine 70 $ / fin de semaine 8 $ repas additionnel 3.Inscription : La réceptionniste peut accepter votre inscription aux retraites et sessions (842-1421) Pour tout renseignement, réservation de groupe ou de séjour individuel, veuillez vous adresser à : Soeur Cécile Dionne, o.s.u.: 20, rue des Ursulines, C.P.276, Loretteville G2B 3W7 Tél.: (418) 842-4757 ou 1421 250 RETRAITES 1993-1994 Oct.-nov.1993 31 oct.-7 nov.Janvier 1994 16-23 Février 1994 16-23 Mai 1994 1er-8 mai Juillet 1994 2-8 (6 jrs) Septembre 1994 11-18 « Tu comptes beaucoup à mes yeux, tu as du prix et je t’aime » Is.43,4.« Jésus notre joie ! » Thème à venir « Parole de vie, expérience de Dieu.» «Avec Marie sur la route de la foi ».Thème à venir Père Paul Morisset, s.j.Marc Leemans, prêtre Père André Gélinas, s.j.Père Jean-Marie Roche-leau, s.j.Gaston Vachon, ptre Père André Gélinas, s.j.FRAIS Inscription non remboursable pour toute retraite : 20,00$ N.B.Une inscription n’est effective que sur réception du montant de l’inscription.Retraite (7 jours) 195,00$ S.V.P.envoyez les renseignements suivants avec votre inscription : Date de la retraite - Nom - Âge - Adresse - Téléphone.Si S.S.A., Province religieuse - n° matricule.Prendrez-vous le souper le premier soir?Les retraites débutent après le souper (19h30) et se terminent après le dîner de la dernière journée.La MAISON peut accueillir aussi pour sessions.rassemblements.retraites privées ou en groupes organisés.FRAIS : fin de semaine 65,00 $ location de salle 25,00 $ par jour Pour réservation ou informations : Micheline Lefebvre, s.s.a.(514) 626-9236 ou 626-3011 SOEURS DE SAINTE-ANNE 16115, boul.Gouin ouest, Ste-Geneviève (Québec) H9H 1C7 251 ABBAYE CISTERCIENNE NOTRE-DAME DE NAZARETH 471, rue Principale, Rougemont (Québec) JOL 1M0 RETRAITES 1994 (ch./lavabo : 189$ - Ch./toilette-douche : 231 $ - Suite : 245$ (si disponible) AVRIL 6-13 Devenir ami de Dieu P.Jacques, o.cist.(moine de l’abbaye) AVRIL 14-21 « Celui qui croit en moi, des fleuves d’eau vive couleront de son coeur.» (Jn 7,38) Pierre Rivard, ptre MAI Redécouvrir notre vocation à P.André Leblanc, 10-17 l’amour.(Jn, 13-17) o.p.MAI 19-26 Les espaces du repos.P.Yves Girard, o.c.s.o.(moine d’Oka) JUIN Évangile de Saint-Matthieu.Jean-Luc Vannay, 14-21 Approche spirituelle.ptre JUILLET « Dis-moi, Ô toi que mon coeur P.Jacques, o.cist.18-25 aime.» (moine de l’abbaye) AOÛT La vie en communauté : aimez- P.Francis Demers, 5-12 vous les uns les autres.o.m.i.AOÛT « Ta parole est mon ravissement S.Monique Gagné, 14-21 et l’allégresse de mon coeur » (Jr 15,16) : Une initiation à la Lectio Divina.o.s.u.SEPTEMBRE « Fais venir ton règne » : La vie P.André Leblanc, 5-12 chrétienne à l’école du « Notre Père ».p.m.é.SEPTEMBRE « Je te propose aujourd’hui vie et P.Henri de Long- 15-22 bonheur, mort et malheur.» (Dt 30,15) : Les Dix Commandements de Dieu.champ, o.p.SEPT.-OCT.Avec Marie sur la route de la foi.Gaston Vachon, ptre 29-6 ARRIVÉE : Matin (Après entente avec l’hôtelier) : 15$/journée.Après-midi (14h à 16h30) : 5$/souper (On doit avertir).Soir (18h à 20h).VOTRE DEMANDE D’INSCRIPTION DOIT ÊTRE ACCOMPAGNÉE D’UN CHÈQUE AU MONTANT DE 20$ FAIT À L’ORDRE DE « ABBAYE CISTERCIENNE ».HÔTELLERIE : (514) 469-2551 252 RENSEIGNEMENTS UTILES.¦ Les retraites commencent vers 20h15, après l’office des Complies.¦ Les retraites se terminent au milieu de l’avant-midi du dernier jour pour faciliter le départ par autobus.¦ À l’intérieur de la maison, le silence est partout de rigueur.FRAIS D’INSCRIPTION : 20$ (non déductible des frais de séjour).N.B.: VOTRE RÉSERVATION EST ASSURÉE SUR RÉCEPTION DE VOTRE BILLET D’INSCRIPTION ACCOMPAGNÉ DES FRAIS D’INSCRIPTION.RÉSERVATIONS : Abbaye Cistercienne Secrétariat 471, rue Principale Rougemont (Québec) JOL 1 MO RENSEIGNEMENTS: (514)469-2551 • MATIN (1 Oh à 11 h15) : LUNDI AU SAMEDI.• APRÈS-MIDI (14h à 16h15) : LUNDI - MARDI -JEUDI - VENDREDI et SAMEDI.• SOIR (18h15 à 19h15) : LUNDI - MERCREDI -VENDREDI - SAMEDI 253 RETRAITES À BOUCHERVILLE EN 1994 DATES PRÉDICATEURS THÈMES FÉV.-MARS 27-05 Abbé Paul-Émile Dubois (Alliance Trois-Rivières) Efforçons-nous de connaître le Seigneur.(Osée 6,3) AVRIL 10-16 François Carrière, o.f.m.cap.La Trinité au coeur de nos vies.(Qui donc est Dieu pour nous aimer ainsi ?) MAI 1er-7 Jacques Beaupré, s.j.Le mystère pascal : mystère d’espérance pour aujourd’hui.JUIN 05-11 Guy Simard, o.m.i.Soyez les témoins de ma joie.PENSION: 195$ INSCRIPTION: 20$ en faisant la réservation.Celle-ci est assurée quand les frais d’inscription sont payés.Pour renseignements, vous adresser à Estelle Lauzon, s.p.: 655-2340 SOEURS DE LA PROVIDENCE 36, rue des Seigneurs Boucherville (Québec) J4B 5Z8 254 Centre de spiritualité chrétienne SESSIONS DE L’AUTOMNE 1993 2 octobre Claire d’Assise et son chemin Claire Bissonnette, d’oraison O.S.C.16-17 oct.et 13-14 nov.L’Ennéagramme : une sagesse.Yolande Frappier, S.N.J.M.30-31 octobre Le contenu religieux de nos Yvon Saint-Arnaud, rêves O.M.I.18-19-20 novembre Mourir en vie : l’accompagnement des mourants Jean Monbourquette, O.M.I.et Denise Lussier-Russell 27-28 novembre L’Ennéagramme : approfondissement.Yolande Frappier, S.N.J.M.4 décembre La Montée du Carmel René Champagne, S.J 11-12 décembre Intégration du positif et du négatif en soi Yolande Frappier, S.N.J.M.Pour programme des cours, conférences, retraites et autres sessions de l’année 1993-1994, communiquer avec le Centre Nouvelle adresse : CENTRE CHRISTUS 6450, av.Christophe-Colomb Montréal (Québec) H2S 2G7 Téléphone: (514) 276-9433 255 RECOLLECTIONS - RETRAITES 1993-1994 (pour toute personne intéressée) COUVENT DE BELOEIL 1056, Richelieu, Beloeil J3G 4R2 RECOLLECTIONS 1993 Novembre 26-28 Halte : réflexion-prière-silence à partir des textes de l’Avent Pierre Métivier, o.p.et une équipe s.n.j.m.Décembre 03-05 Expérience de Lectio divina L’Annonciation et la Visitation, Le 1,26-56 Yolande Laberge, s.n.j.m.1994 Février 11-13 Halte : réflexion-prière-silence à partir de la liturgie du Carême Pierre Métivier, o.p.et une équipe s.n.j.m.Mars-Avril 30-03 Octobre 21-23 Triduum pascal vécu dans le silence avec célébrations à l’église paroissiale Expérience de Lectio divina La Samaritaine Jn 4,1 -42 Le Bon Pasteur Jn 10, 1 -21 Yolande Laberge, s.n.j.m.Novembre 25-27 Halte : réflexion-prière-silence à partir de la liturgie de l’Avent Pierre Métivier, o.p.et une équipe s.n.j.m.RETRAITES 1993 Octobre 17-23 Marie dans le mystère du Christ et de l’Église Jean-Luc Vannay, ptre Novembre 02-09 Un coeur qui écoute Louis-Bertrand Désilets, o.p.Novembre 16-23 La Lectio divina, un chemin vers la contemplation et la justice Yolande Laberge, s.n.j.m.1994 Mars 15-22 Évangile de Jean Réginald Tardif, c.s.s.r.Avril 14-21 La Lectio divina, un chemin vers la contemplation et la justice Yolande Laberge, s.n.j.m.Mai 01-08 Notre communion au Père et à son Fils Jésus Bertrand Bélanger, o.p.256 Mai 19-26 La découverte amoureuse de la miséricorde dans la Bible Jean Simard, M.Afr.Juin 02-09 Le Maître est là et il t’appelle (Jn 11,28) André Gélinas, s.j.Juin 16-23 Demeurez dans mon Amour P.-Émile Vachon, s.m.Juillet 01-08 L’intimité divine est-elle vraiment possible sur la terre ?Yvon St-Arnaud, o.m.i.Juillet 15-22 Intériorité et présence au monde Richard Guimond, o.p.Août 06-13 Vivre l’Église Roger Gauthier, o.m.i.Août 19-26 La Lectio divina, un chemin vers la contemplation et la justice Yolande Laberge, s.n.j.m Oct.-Nov.30-05 Vivre à la lumière de la Jérusalem céleste Jean-Luc Vannay, ptre Novembre 13-20 La Lectio divina, un chemin vers la contemplation et la justice Yolande Laberge, s.n.j.m.En tout temps : Retraites accompagnées et Exercices de saint Ignace dans la vie courante (E.V.C.) Constance Létourneau, s.n.j.m.Le Couvent de Beloeil est heureux de vous accueillir aussi pour: • des jours de solitude • des retraites individuelles • des rencontres communautaires • des sessions de croissance INFORMATIONS ¦ Les recollections commencent le vendredi à 19h30 et se terminent le dimanche à 15h.¦ Les retraites commencent à 19h30 la journée de l’ouverture et se terminent avec le dîner la journée de la clôture.¦ Frais: • Pour les recollections : • Pour les retraites : Inscription : 10 $ (non remboursable) Inscription : 20 $ (non remboursable) Frais de séjour : 50 $ Frais de séjour : 25 $ par jour Faire le chèque à l’ordre de : Couvent de Beloeil ¦ Les personnes qui peuvent donner davantage pour la pension, nous permettent d’en accueillir d’autres qui ne peuvent payer les frais proposés.¦ Trajet: De Montréal : autoroute Jean Lesage (20 est) ; prendre la sortie 109 ; après le rond-point, tourner à gauche ; filer tout droit jusqu’à la rivière Richelieu ; tourner à gauche ; le couvent est la 3e maison après l’église St-Mathieu.De Québec : autoroute Jean Lesage (20 ouest) ; prendre la sortie 112 ; après le rond-point, tourner à droite ; longer la rivière Richelieu un bon 2 1/2 km jusqu’au 1056.¦ Périodes de relâche : • du 1er au 30 septembre • du 23 décembre au 10 janvier Pour informations ou réservations, vous adresser à : Soeur Yolande Laberge, s.n.j.m.Tél.: (514) 467-4442 Envoi de publication Enregistrement n° 0828 la vie 5750, boulevard Rosemont des communautés Montréal, Québec, religieuses Canada H1T 2H2
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