La vie des communautés religieuses /, 1 mai 1992, Mai-Juin
mai-juin 1992 religieuses La vie des communautés religieuses Directeur : Laurent Boisvert, o.f.m, Comité de rédaction : René Bacon, o.f.m.René Baril, o.f.m.Pierre Bisaillon, o.f.m.Laurent Boisvert, o.f.m.Secrétariat ; Yvette Viau, s.s.a.Rédaction et administration : La vie des communautés religieuses 5750 boulevard Rosemont Montréal, Canada H1T 2H2 Tél.: 259-6911 Envoi de publication Enregistrement n° 0828 Composition : PLB Graphique Impression : L’Éclaireur Ltée La revue paraît cinq fois par an Abonnement : de surface : 13,00 $ (70FF) (435 FB) par avion : 17,00$ (98 FF) (595 FB) de soutien : 20,00 $ Sommaire Vol.50 — mai-juin 1992 50e ANNIVERSAIRE 131-132 Gilberte Baril, o.p., La dimension contemplative de la vie religieuse apostolique 133-150 Laurent Boisvert, o.f.m., La coresponsabilité 151-162 Hélène Bruneau, s.a.s.v., La coresponsabilité en communauté religieuse 163-172 Le premier et principal office des religieux de vie apostolique demeure la contemplation des réalités divines.L’A.présente d’abord l’expérience contemplative vécue au coeur de la mission par le Peuple de Dieu ; elle montre ensuite la dimension contemplative de l’Église apostolique ; elle en tire un éclairage et une interpellation pour la vie religieuse apostolique.Depuis quelques années, on parle de coresponsabilité.L’A.la définit et en distingue deux types : l’égalitaire et la différenciée.Il précise ensuite ses fondements et les principales conditions de sa réalisation.Il a conscience de faire un travail de pionnier, avec ce que cela comporte de nouveau, mais aussi de limite.La coresponsabilité en communauté s’enracine dans la consécration religieuse; elle constitue un élément essentiel à la découverte commune du Projet 129 du Père ; sa mise en oeuvre est primordiale pour une juste compréhension évangélique de la mission confiée à un institut religieux.Voilà ce que l’A.développe.P.A.Kalilombe, évêque, Évangélisation et justice 173-185 L’A.se pose trois questions: comment évangéliser dans un monde où la majorité des humains sont pauvres?Quel doit être l’objectif premier de l’apostolat?Quelles sont les meilleures méthodes pour le réaliser ?Une chose est claire : il faut affronter l’injustice avec les armes de l’Évangile.George J.Auger, c.s.v., Réflexions sur le discernement 186-191 Le discernement est à la mode.Mais, en fait, il y a plusieurs méthodes de discernement.Toutefois, la prière est la pierre fondamentale de tout discernement spirituel.130 50e anniversaire La vie des communautés religieuses célèbre son cinquantième anniversaire.Alors que la seconde guerre mondiale empêchait la Revue des communautés religieuses, aujourd’hui Vie consacrée, d’entrer au Canada en provenance de la Belgique, les Franciscains voulurent combler ce vide en fondant La VCR en 1942.Destinée aux religieux et religieuses, elle a pour objectif de promouvoir leur engagement évangélique par une réflexion surtout théologique relative aux divers aspects de leur vie.À l’occasion du 15e anniversaire de sa parution, les Franciscains se demandèrent s’ils allaient continuer de publier ce périodique, ou s’ils ne devaient pas le céder à la Conférence Religieuse Canadienne qui désirait en faire sa revue officielle.Au cours de 1958, l’Assemblée plénière de la CRC décida de ne pas donner suite à son projet de revue et, par conséquent, les Franciscains conservèrent la responsabilité du périodique qu’ils avaient fondé.De 1942 à 1960 (17 ans), Adrien-M.Malo, o.f.m.en fut le directeur.Lui succéda, de 1960 à 1967 (7 ans), Léonce Hamelin, o.f.m., qui accentua la réflexion théologique de la Revue.De 1967 à 1992 (25 ans), Laurent Boisvert, o.f.m.en assume la direction ; il élargit la collaboration féminine et internationale, tout en conservant une participation majoritairement canadienne.La vie des communautés religieuses compte actuellement environ 3300 abonnés.Elle en avait bien davantage il y a dix ans à peine.Le regroupement des provinces, la fermeture des maisons, le vieillissement des personnes, la récession actuelle et l’interdiction au moins temporaire d’entrer dans certains pays ont fait chuter de beaucoup le nombre d’abonnés.Heureusement qu’il y a le partage fraternel ; il permet à des communautés plus fortunées de payer un ou plusieurs abonnements) à des groupes religieux moins favorisés qui désirent recevoir la Revue.Ce partage, qui bénéficie à plusieurs 131 communautés de divers pays, aide également l’administration financière du périodique.Si vous êtes abonné à La VCR, nous vous en remercions.Si vous choisissez de vous y abonner ou d’offrir un abonnement-cadeau, votre encouragement sera fort apprécié.Le coût de l’abonnement est indiqué sur la couverture II.Et voici les adresses où vous pouvez acheminer votre demande : 5750, boulevard Rosemont Montréal (Québec) Canada H1T 2H2 55, av.de la République 91230 Mongeron France Éd.du Chant d’Oiseau Avenue du Chant-d’Oiseau, 2 1150 - Bruxelles.Belgique Les Franciscains de la province Saint-Joseph du Canada croient toujours à l’importance de La vie des communautés religieuses, à cause du service qu’elle rend à nombre d’instituts, de communautés, de personnes.Voilà pourquoi ils continuent de la soutenir et espèrent le faire le plus longtemps possible.La Direction 132 La dimension contemplative de la vie religieuse apostolique Gilberte Baril, o.p.* Dans le Code de Droit canonique promulgué en 1983, une phrase a attiré l’attention des religieux et religieuses engagés dans des formes de vie où l’apostolat direct appartient à la nature même de leur institut : « La contemplation des réalités divines et l’union constante à Dieu dans la prière sera le premier et le principal office de tous les religieux»1.Ce passage rejoint une affirmation analogue du décret Perfectæ Caritatis : « il faut que les membres de tout Institut, ne cherchant avant tout que Dieu seul, unissent la contemplation par laquelle ils adhèrent à lui de coeur et d’esprit, et l’amour apostolique qui s’efforce de s’associer à l’oeuvre de la Rédemption et d’étendre le royaume de Dieu »2.Ces textes laissent entendre que toute vie religieuse apostolique comporte nécessairement une dimension contemplative.Mais comment comprendre une telle affirmation?Voilà l’interrogation à laquelle ces pages veulent apporter quelques éléments de réponse.J’aimerais cependant, et avant d’aller plus loin, soulever une question préliminaire.On peut se demander s’il est opportun de parler d’un tel sujet à ce moment précis de l’histoire.On sait, en effet, qu’une préoccupation est souvent évoquée de nos jours par des membres d’instituts religieux apostoliques fondés depuis le XVIIe siècle.Cette préoccupation est liée au fait qu’à la suite du Concile de Trente, bon nombre de ces instituts, surtout chez les femmes, ont été obligés de modeler des aspects de leur style de vie sur celui des instituts monastiques et/ou canoniaux.Aujourd’hui, on cherche à prendre la distance *131, rue des Dominicaines, Beauport, Québec G1E 6S8.133 qui convient à l’égard de ces cadres monastiques pour mieux atteindre la fin apostolique propre à ces instituts3.N’y a-t-il donc pas danger de freiner cet effort en évoquant, comme nous voulons le faire, la dimension contemplative de toute vie religieuse apostolique ?Pourtant, c’est précisément à cause de cette préoccupation qu’il me semble encore plus urgent d’aborder ce sujet.Car parler de «dimension contemplative» et parler de «cadres monastiques », c’est deux choses.Bien entendu, loin de moi la prétention de croire qu’il soit possible de garantir à nos existences religieuses et même chrétiennes une ouverture à la contemplation sans un minimum de moyens pour soutenir notre quête.Cependant, la question qui nous occupe a une visée autrement plus profonde et plus vaste que celle impliquée dans la question des styles de vie.En raison de ce qui précède, je crois important d’envisager notre sujet de façon plus large.Ce ne sont pas que les religieux et les religieuses qui sont invités à poursuivre, au coeur de leur engagement apostolique, un chemin de contemplation.C’est au sein de l’Église apostolique elle-même et dans la vie de chacun de ses membres que « contemplation » et « engagement dans la mission » sont appelés à se conjuguer.Pour comprendre la profondeur de cette affirmation et en dégager certaines conséquences, le meilleur moyen est de nous mettre à l’écoute de la parole de Dieu.Nous prendrons d’abord le temps de la laisser nous dévoiler quelque chose de l’expérience unique vécue par Israël dans la réalisation de sa mission, interrogeant, par la suite, le Nouveau Testament pour y percevoir la place de la contemplation au coeur de la vie et de l’activité de Jésus de Nazareth, de ses disciples et dans la vie de la Communauté primitive.À la lumière des données recueillies, nous verrons par la suite quel éclairage ces perspectives apportent à l’Église aujourd’hui.Enfin, nous envisagerons, dans ce contexte, la situation particulière de la vie religieuse apostolique et quelle réponse nous pouvons apporter à la question posée au début.134 Une dernière remarque : le mot « contemplation » peut revêtir un sens technique lorsqu’il réfère à une forme d’oraison infusée par l’Esprit dans la personne qui prie et qui a atteint un certain degré de libération intérieure et de docilité spirituelle.4 Dans la présente réflexion, ce sens plus technique n’est pas exclu.Mais ce que j’entends surtout, c’est l’attitude plus globale d’ouverture à un type de communion avec Dieu où prédominent la confiance, l’abandon, «l’intelligence du coeur», communion dans laquelle tout croyant peut être progressivement introduit et qui est appelée à aboutir à la contemplation formelle.1.L’expérience contemplative vécue au coeur de la mission par le peuple de l’ancienne et de la nouvelle alliance L’expérience «contemplative» du peuple de la première Alliance Pour commencer, j’aimerais évoquer une réflexion du pape Jean-Paul II au numéro 12 de son encyclique Redemptoris Missio.Israël, nous dit-il, a été choisi et constitué par Dieu « pour révéler et mettre en oeuvre son plan d’amour» à l’égard de l’humanité entière.Cette mission, le peuple la réalisera grâce à son expérience de Yahvé se révélant à lui comme un « Dieu personnel et sauveur (cf.Dt 4, 37; 7, 6-8; Is 43, 1-7)».Et c’est grâce à cette expérience qu’il sera « le témoin et le porte-parole (de son Dieu) au milieu des nations».5 Jean-Paul II affirme donc implicitement l’existence d’un lien intrinsèque et constitutif, dans la vocation d’Israël, entre la mission qui lui est confiée et l’exigence pour lui d’une expérience «contemplative», nourricière de son témoignage.Cet appel s’est incarné concrètement tout au long de l’histoire du peuple élu.À partir de l’expérience contemplative d’Abraham, « l’Araméen errant » qui accueille l’appel de Yahvé l’invitant à un cheminement mystérieux, lui offrant de vivre en « alliance » avec lui et de devenir ainsi le père d’une multitude, jusqu’à cette aube des «temps nouveaux» perçue par ces «pieux» israélites -Zacharie, Élisabeth, Syméon, Anne et surtout Marie de Nazareth 135 - dont parle Luc au début de son Évangile, nous découvrons au sein du peuple l’écho d’une rencontre transformante mille fois répétée avec ce Dieu qui fait irruption dans l’histoire humaine.Pensons ici, par exemple, à l’expérience que le peuple fera de l’action libératrice de son Dieu l’arrachant à la servitude d’Égypte pour le conduire dans cette terre de Canaan où coulent le lait et le miel.Pensons aussi à Moïse, le serviteur de cette libération, «que Yahvé connaissait face à face» (Dt 34, 10) et dont la vie a été tissée d’expériences profondes du Dieu lui révélant son nom mystérieux, ainsi que son dessein d’amour sur Israël et qui le soutenait dans sa mission presqu’impossible ! La figure de Moïse est certainement un exemple marquant de l’union féconde entre l’action et la contemplation dans la vie d’un envoyé de Dieu.Mais il n’y a pas que Moïse.La tradition prophétique, par exemple, nous dévoilera souvent dans la vie des voyants, des expériences transformantes de Dieu vécues autant dans le feu de l’action que dans la solitude et la prière.Parmi ces prophètes, la physionomie du grand Élie est particulièrement éloquente.Que ce soit l’image du voyant intercédant pour que Yahvé ressuscite le fils de la veuve de Sarepta (1 R 17,20), ou celle de ce héros découragé parce que poursuivi par Jézabel, et demandant la mort — « Prends ma vie, car je ne suis pas meilleur que mes pères » —, puis recevant de l’ange la nourriture qui fortifie (1 R 19, 1-8) ; que ce soit l’expérience de ce mystique découvrant la présence de Yahvé dans la brise légère et puisant dans cette rencontre la force de reprendre le chemin douloureux de sa mission auprès du peuple devenu idolâtre (1 R 19,12-14) ; nous sommes toujours en face d’un homme en qui la tension contemplative vers Dieu et l’engagement courageux comme prophète se pénètrent mutuellement.Cependant, l’expérience religieuse d’Israël n’est pas seulement celle de quelques grands «envoyés».C’est avec tout le peuple que Dieu a fait alliance pour qu’il soit témoin de sa présence agissante et salvifique aux yeux des nations.C’est tout le peuple qui est donc appelé à comprendre, en le voyant agir en sa faveur, qui est son Dieu et quelle est sa volonté sur lui.136 C’est par sa parole que Yahvé instruit son peuple sur le sens de son action en son sein et sur son projet d’amour.Nous savons, en effet, quelle place la parole de Yahvé, c’est-à-dire la loi divine, l’enseignement des prophètes, la méditation des sages, prend en Israël.Cette parole est célébrée par le peuple rassemblé (la qahal) dans les liturgies du temple et, pendant l’exil et par la suite, dans les assemblées synagogales.Elle est célébrée également dans l’intimité de la famille lors des repas où il est fait mémoire des Hauts-Faits de Yahvé.Toujours, cette célébration de louange et d’adoration a comme rôle de laisser la Sagesse de Yahvé et sa Loi de sainteté imprégner la vie de cette nation et de ses membres.Car c’est ainsi qu’ils manifesteront la présence et la sainteté de leur Dieu aux yeux des nations (cf.Éz 36).Mais nous savons également comment chaque Israélite est invité à ruminer personnellement cette parole dans les profondeurs de son coeur, et cela, «jour et nuit» (Ps 1, 2; cf.Ps 118.) Cette parole ne doit-elle pas faire «l’allégresse de (son) coeur» (Jér 15, 16)?N’est-ce pas elle qui peut féconder sa vie «comme un arbre planté auprès des cours d’eau.porte du fruit en son temps » (Ps 1,3-4; Jér 17, 7-8)?Ce que nous venons de dire montre bien comment cette expérience contemplative et transformante de la parole divine en Israël est une expérience bien incarnée dans l’histoire concrète de cette nation.Or, on le sait, c’est souvent dans cette expérience très concrète que le peuple prendra douloureusement conscience de sa tendance native à l’infidélité, à la révolte, à la méconnaissance de l’amour gratuit et bienveillant de Yahvé.Les prophètes rappelleront sans cesse la nécessité pour Israël, si souvent rebelle, d’accepter de subir, dans l’humilité et dans une volonté de conversion, les épreuves purificatrices qui auront comme but de le transformer en profondeur en l’ouvrant de nouveau à Dieu et à ses interventions ultérieures dans son histoire6.Ce n’est pourtant pas tout le peuple qui réalisera cet idéal.Tous les Israélites n’ont pas accepté cette pédagogie divine.Les prophètes, et surtout Isaïe, en viendront à discerner, au sein de l’ensemble, un Reste purifié, le véritable Israël, ceux qu’on 137 appellera les « pauvres de Yahvé », les anâwim, dont la confiance totale en leur Dieu, ainsi que l’ouverture à sa parole et à son action, les gardent tendus vers la réalisation plénière d’une promesse dont ils perçoivent progressivement, avec toujours plus de profondeur, le caractère transcendant et insoupçonné.Il n’est pas surprenant alors de voir Luc nous présenter, dans les personnages qui entrent en scène au début de son Évangile, ce qu’il y a de meilleur dans le peuple de la première Alliance (les «pieux», les anawinri), devenant, par appel de Dieu, les premiers croyants de l’Alliance définitive.Élisabeth et Zacharie, qu’on qualifie de «pieux» (Lc1,7.13-16) reçoivent la grâce d’être les parents du précurseur du Messie7.Plus loin, il est question de Syméon, homme « juste et pieux.(qui) attendant la consolation d’Israël et l’Esprit Saint reposait sur lui ».Lui et Anne, cette veuve qui «ne quittait pas le Temple, servant Dieu nuit et jour dans le jeûne et la prière», vont reconnaître en l’enfant qu’on vient présenter au Temple, l’Oint du Seigneur, le salut d’Israël (cf.Le 2,22-38).Mais c’est surtout en Marie de Nazareth que cette expérience d’Israël atteint son sommet.En elle, le peuple réalise parfaitement sa mission de témoignage et d’espérance.Dans une ouverture totale du coeur et une foi parfaite, Marie, à l’Annonciation, accueille, au nom de son peuple, le Messie de Dieu, acquiesçant du même coup à la vocation maternelle qui lui est proposée.Là comme ailleurs dans les deux premiers chapitres de Luc, Marie est présentée comme la croyante par excellence, la vraie contemplative, celle « pour qui la parole de Dieu suffit »8.Deux versets de l’Évangile de Luc viennent illustrer cette affirmation : d’abord le verset 19 du chapitre 2 : « Quant à Marie, elle conservait avec soin toutes ces choses, les méditant en son coeur» et le verset 51 du même chapitre: «Et sa mère gardait fidèlement toutes ces choses en son coeur».La densité de ces passages, en particulier au verset 19, se dévoile surtout en référant aux deux mots grecs traduits ici par «conserver» et «méditer».L’un et l’autre nous orientent vers cette attitude d’attention et d’approfondissement dont il a déjà été question en parlant de la 138 manducation, de la « rumination » de la parole vivante de Dieu.Car chez Marie, «conserver» les événements qu’elle vient de vivre et les paroles qui les ont accompagnés signifie les retenir activement, c’est-à-dire les «scruter pour en mieux saisir la portée»9.De même, en les «méditant»10 dans son «coeur»11, Marie, selon une expression d’André Feuillet, « met ensemble, rapproche » les données, ce qui constitue l’activité méditative ou contemplative par excellence12.Commentant, pour sa part, ces versets, Augustin George précise : « Dans tous ces passages, la foi de Marie apparaît comme une recherche, non une possession.Elle est ouverture à une révélation ultérieure »13.Oui, bienheureuse parce qu’elle a cru (cf.Le 1,45), Marie pourra vraiment être proclamée telle par toutes les générations (cf.Le 1,44).Car en elle, le dernier mot du temps des préparations est dit.L’accomplissement des promesses divines peut surgir en celle qui est à la fois la contemplative par excellence et la mère qui donne, la mère dont toute la vie sera « don ».Au sein de l’Alliance définitive Mais que nous dira le Nouveau Testament par rapport à ce lien entre la contemplation et la mission au sein du peuple de l’Alliance définitive?Si les deux premiers chapitres de Luc nous orientent dans le sens de la continuité, la suite de l’Évangile, tant chez Luc que dans les autres livres du Nouveau Testament, nous place devant une nouveauté radicale.Car, avec la venue dans la chair du Fils de Dieu, l’expérience contemplative du peuple élu se trouve métamorphosée en profondeur.En Jésus-Christ, l’Envoyé de Dieu, l’« Apôtre et grand prêtre de notre profession de foi (Hé 3,1 ) et en même temps, le Verbe éternellement « tourné » vers le Père (Jn 1,1), son Image parfaite (cf, Col 1,15), la coïncidence entre la mission et la contemplation est totale et parfaite.Une telle affirmation théologique, liée à l’être même de Jésus, nous est exprimée dans les Évangiles de façon existentielle et très incarnée.Ainsi voyons-nous Jésus passer sans cesse de la prière à la parole, de l’intimité avec son Père où il prépare les 139 pas décisifs de sa mission, à la mise en oeuvre de ce que sa contemplation lui a dévoilé des chemins de Dieu (ie.Le 6,12-16).En saint Jean, Jésus exprimera lui-même en ces mots ce mystère de contemplation féconde : « le Fils ne peut rien faire de lui-même, qu’il ne le voie faire au Père » (Jn 5,19).L’Évangile va même plus loin.Il nous traduit de façon bouleversante l’attitude contemplative de Jésus au coeur même de la réalisation de sa mission salvifique.Si nous le voyons souvent exulter devant l’action divine dans les coeurs ou dans l’histoire - ie.Le 10,21 : « Je te bénis, Père.>> -, nous le contemplons encore plus souvent expérimentant, dans sa lutte dramatique avec le mystère du mal qu’il est venu prendre sur lui, une profondeur de « nuit » inconcevable, vécue pourtant dans cette livraison totale de lui-même à son Père grâce à laquelle s’opère effectivement le salut.Rappelons ici quelques passages: en Luc 4, 1ss, les tentations au désert; en Jean 12,27, cette expression de l’effroi de Jésus : « Maintenant mon âme est troublée.Père, sauve-moi de cette heure!»; en Marc 14,36, l’agonie de Gethsémani: «Abba.éloigne de moi cette coupe; pourtant, pas ce que je veux, mais ce que tu veux» ; encore en Marc 15,34, l’ultime cri d’angoisse: «Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?» ; et enfin, en Luc 24,46, l’acte d’amour parfait : « Père, en tes mains je remets mon esprit».Ces passages et combien d’autres illustrent comment, en Jésus, au coeur même de la réalisation de sa vocation de Sauveur, contemplation et engagement dans la mission sont un seul et même mouvement, une seule et même quête, un seul et même amour.Or Jésus ne demandera pas autre chose à ses disciples appelés à continuer son oeuvre : le « suivre » sur un même chemin de communion ou, comme le dira plus tard saint Jean, se comporter comme lui-même, Jésus, s’est comporté (cf.1 Jn 2,6).Tout au long de l’Évangile, nous verrons donc l’apostolat des disciples s’enraciner dans une expérience vivante de communion avec le Maître, écoutant et accueillant sa parole, voulant participer à sa prière, etc.Jésus les invitera instamment à demeurer en lui, à entrer avec lui dans l’intimité du Père.En un mot, par leur intimité 140 avec leur Maître et l’expérience qu’ils font de l’irruption, en lui, du Royaume, les disciples pénètrent au coeur de cette Bonne Nouvelle dont ils auront à être, par la suite, les témoins : « Vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre.» (Ac 1,8) ; « Vous aussi vous témoignerez parce que vous êtes avec moi depuis le commencement.» (Jn 15,27).Ce que les Évangiles nous dévoilent de l’expérience de communion féconde des disciples avec Jésus durant la vie de leur Maître, se retrouve dans l’expérience de l’Église primitive après la Pentecôte.Les disciples et, avec eux, les premiers convertis à la foi «chrétienne» sont «tissés» en une communauté de contemplation, de vie et de témoignage par une vie centrée sur l’approfondissement de la parole — « assidus à l’enseignement des apôtres» —, sur l’amour et le partage — «fidèles à la communion fraternelle » —, sur la célébration du Haut-Fait de Dieu par excellence, le mystère pascal de Jésus — « fidèles à la fraction du pain» —, enfin, sur la louange et l’intercession — «fidèles aux prières » (Ac 2,42).Et le récit des Actes continue en montrant la force d’attraction que cette communauté exerce sur le peuple (ie.Ac 2,46-47).Paul, Jean et les autres écrivains sacrés montreront que cette réalité présentée par les Actes est un appel adressé par Dieu à chaque croyante et croyant individuels.Chaque personne est invitée à vivre fidèlement dans la profondeur de son coeur, que ce soit avec l’Assemblée ou seul, cette communion féconde avec le Christ Seigneur et son Père.De plus, ces auteurs mettront en relief comment une telle communion est l’oeuvre propre de l’Esprit communiqué par le Ressuscité à son Église.Car c’est l’Esprit du Père et du Fils qui fera sourdre en chacun la contemplation et la fécondité apostolique, lui qui est en eux comme une « source d’eau vive » (cf.Jn 4,10-14 ; 7,37-39) les faisant vivre en fils adoptifs (cf.Rm 8,15-16), priant en eux (cf.Rm 8,26-27) et leur donnant de pouvoir témoigner de Jésus (cf.Ac 1,8 ; 13,2-3 ; etc.) grâce aux dons qu’il leur octroie pour la mission (cf.1 Co 12,4-11).141 Conclusion Ainsi, pour le Nouveau Testament, tout autant et même plus que pour l’Ancien, la mission du peuple de l’Alliance définitive doit être non seulement le fruit, mais la substance même de la relation vivante de la Communauté et de chacun de ses membres avec le Christ Jésus et en lui, avec son Père.Cela est tellement vrai que l’Apôtre Jean commencera ainsi sa première lettre : Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé, ce que nos mains ont touché du Verbe de vie ; — car la Vie s’est manifestée : nous l’avons vue, nous en rendons témoignage et nous vous annonçons cette Vie éternelle, qui était tournée vers le Père et qui nous est apparue — ce que nous avons vu et entendu, nous vous l’annonçons, afin que vous aussi soyez en communion avec nous.Quant à notre communion, elle est avec le Père et avec son Fils Jésus Christ.Tout ceci, nous vous l’écrivons pour que notre joie soit complète (1 Jn 1-4).De la même manière, dans sa Lettre aux Éphésiens où il engage chaque membre de l’Église à assumer sa part dans l’oeuvre du ministère pour l’édification du Corps ecclésial (ie.Ép 4,11-16), Paul exprimera pour chacun d’eux sous forme de prière, le souhait suivant : Daigne le Dieu de notre Seigneur Jésus Christ, le Père de la gloire, vous donner un esprit de sagesse et de révélation qui vous le fasse vraiment connaître.Puisse-t-il illuminer les yeux de votre coeur14 pour vous faire voir quelle espérance vous ouvre son appel, quels trésors de gloire renferme son héritage parmi les saints, et quelle extraordinaire grandeur sa puissance revêt pour nous.(Ép 1, 17-20).Ces deux citations, me semble-t-il, se passent de commentaires tellement elles expriment avec force à quel point, pour l’Écriture, la dimension contemplative fait intrinsèquement partie de la vie d’une Église envoyée par son Seigneur annoncer par 142 toute la terre la Bonne Nouvelle du salut et travailler à l’avènement plénier du Royaume.2.La dimension contemplative de l’église apostolique : une évidence ?Les données que nous venons de dégager de la parole de Dieu me semblent claires : l’Écriture affirme une union intime entre contemplation et apostolat dans la vie et la mission du peuple de Dieu.Mais quelle résonance une telle affirmation a-t-elle pour nous?S’il est probable que peu de personnes seraient prêtes à en nier le principe, au plan pratique, est-ce que cela va de soi?Regardons les choses de plus près.Il est certain que l’Église est confrontée aujourd’hui avec une situation difficile qui constitue un appel urgent à l’action.Car si nous parlons de plus en plus de nouvelle évangélisation, de réévangélisation, d’urgence de la mission en terres non chrétiennes, de pastorale auprès des distants, d’évangélisation de la culture, de renouvellement de la conscience chrétienne face aux exigences éthiques de la foi à tous les niveaux, etc., c’est que nous avons conscience d’être dans une étape de la vie de l’Église exigeant de tous les chrétiens et chrétiennes un redoublement d’effort au niveau apostolique.Jean-Paul II est d’ailleurs revenu plusieurs fois sur cette urgence, en particulier dans son Exhortation apostolique post-synodale Christifideles Laid et dans son encyclique Redemptoris Missio.Il reste qu’habituellement dans nos discours sur le sujet, lorsqu’il est question de cette urgence et des défis qui nous sont lancés, nos questionnements et les pistes de réponse que nous apportons s’expriment presqu’exclusivement en termes de « faire » : « que faut-il faire ?quelles méthodes nouvelles nous faut-il trouver?quel langage nouveau devons-nous utiliser?etc.» On cherche intensément «ce qui pourrait être opérationnel dans la conjoncture actuelle », pour reprendre une expression à la mode.143 Faut-il se surprendre de cet accent « actif » très marqué ?N’avons-nous pas tous et toutes été plus ou moins fortement influencés, et fort heureusement d’ailleurs, par les principes de l’Action catholique et sa fameuse méthode d’approche : « voir, juger, agir», méthode que l’analyse sociologique a raffiné encore davantage ces dernières décennies.De plus, il est normal aussi que nous, hommes et femmes du XXe siècle, nous réfléchissions ainsi en termes d’action efficace, puisque notre culture, surtout ici en Occident, est massivement axée sur une valorisation de tout ce qui est lié à l’effort humain, à l’activité technique, à l’efficacité, à la productivité.Mais alors une question cruciale se pose : pouvons-nous être vraiment fidèles au projet du Christ pour son Église, avec la mission qu’il lui confie, en polarisant aussi exclusivement sur les seuls « activités à entreprendre » pour l’avènement du Royaume ?Est-ce que, dans notre attitude si fortement besogneuse, nous ne cédons pas inconsciemment à la tentation de croire que le salut dépend surtout de nous et de ce que nous faisons?Pourtant, dans notre écoute de la parole de Dieu, l’accent était autre.Sans rien nier de la responsabilité d’Israël, et par la suite, de celle de l’Église du Christ, l’Écriture met l’accent sur la primauté, au coeur même de la mission, de ce qu’on pourrait appeler l’attitude d’accueil contemplatif de Dieu et du salut qu’il apporte.D’ailleurs, croire, n’est-ce pas d’abord cela, comme nous l’avons vu en parlant de Marie : s’ouvrir dans la confiance à Dieu, entrer dans son mystère et se livrer dans le concret de nos existences, comme Jésus lui-même l’a fait?En raison de tout ce qui précède, il me semble qu’une urgence s’impose à nous : retrouver, dans la mesure où il s’est estompé, le sens de cette nécessaire dimension contemplative de la vie et de la mission de l’Église.Et le retrouver pour en favoriser l’essor dans la vie de nos communautés et dans celle de tous leurs membres, quelles que soient leur vocation particulière et leurs conditions concrètes d’existence.À la réalisation d’une telle redécouverte, l’Esprit semble être particulièrement actif, même par des voies surprenantes, pour ne pas dire, heurtantes, puisque 144 nous voyons tant de nos gens s’orienter vers les mouvements de spiritualités mêmes marginales comme, par exemple, le Nouvel Âge.Il y a certainement dans ce phénomène l’indication d’une soif à laquelle le Christ apporte une réponse dont nous avons peut-être trop oublié la richesse unique, puisque c’est la réponse même de Dieu à la soif qu’il a lui-même mise dans le coeur humain.L’urgence de cette redécouverte est même intrinsèquement liée aux exigences apostoliques contemporaines au coeur de ces « temps difficiles » qui sont les nôtres.Ici, il pourrait être intéressant de nous rappeler un article paru en 1970 de la plume du Cardinal Eduardo Pironio et intitulé: «Méditations pour des temps difficiles >>15.L’auteur nous parlait alors de l’importance fondamentale de l’espérance chrétienne pour des temps difficiles.Cette espérance, dira-t-il est gardée particulièrement vivante dans l’Église par des personnes vraiment contemplatives: «Seul le contemplatif sait bien espérer»16.Plus loin, il ajoutera: La contemplation .nous fait voir loin et en profondeur.Nous découvrons ainsi les causes du mal.Pourquoi ces choses se sont produites.La contemplation nous fait surtout découvrir, à chaque instant, le plan de salut de Dieu au milieu des événements humains déconcertants et absurdes.Dans la contemplation, nous avons l’assurance que ce qui est impossible aux hommes n’est possible qu’en Dieu.Il est important de comprendre que les voies de Dieu sont mystérieuses et que le plus souvent elles ne coïncident pas avec celles des hommes.17 Les contemplatifs ont une grande capacité de recréer continuellement la Parole de Dieu dans L’Esprit, pour la rendre prodigieusement actuelle.Pour que nous ne pensions pas avec pessimisme « qu’il n’y a pas de remède », que les temps que nous vivons sont « les plus sombres et difficiles de toute l’histoire ».18 145 3.Un éclairage et une interpellation pour la vie religieuse apostolique ?Si les perspectives que nous venons d’évoquer ont une incidence importante pour la vie de notre Église aujourd’hui et si elles sont une interpellation pour tous les baptisé(e)s, elles concernent également, et peut-être à titre particulier, les membres des instituts religieux.Et nous voilà alors ramenés à notre point de départ et à la question que nous nous sommes posée concernant la dimension contemplative de toute vie religieuse apostolique.Il me paraît évident, à la lumière de tout ce que nous venons de voir, qu’il ne faut pas seulement reconnaître à la vie religieuse apostolique une dimension contemplative, mais aussi voir dans cette dimension l’expression privilégiée de la nature de la consécration religieuse elle-même.En effet, celle-ci, tant dans la vie religieuse apostolique que dans la vie religieuse purement contemplative, concentre toute l’existence de la personne qui s’y engage sur « le pôle de l’Absolu de Dieu » pour reprendre une expression du Père Tillard19.Or une telle concentration est, dans sa nature même, ce que nous avons perçu comme étant l’attitude contemplative englobante à laquelle Dieu appelle les siens.Prétendre alors vivre notre consécration sans une authentique ouverture à la communion vivante et vivifiante avec Dieu par la contemplation serait un contresens.On comprend alors dans cette perspective le sens profond du canon 663 parlant de la contemplation des réalités divines et l’union constante à Dieu dans la prière comme étant « le premier et le principal office de tous les religieux »20.La conséquence première de cette affirmation me paraît simple.Escamoter la dimension contemplative de la vocation religieuse apostolique, quelle que soit sa forme, c’est la dénaturer.Mais c’est aussi appauvrir l’Église.Car une telle dimension contemplative est, en elle-même, un service apostolique, et peut-être plus urgent aujourd’hui que jamais.Le pape Paul VI a exprimé 146 cela de façon saisissante dans son Exhortation apostolique sur L’évangélisation dans le monde moderne,
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