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Titre :
Le Canada-français /
Revue de l'Université Laval qui traite de philosophie, de théologie, de questions sociales, de linguistique, d'arts et de littérature.
Éditeur :
  • Québec :Université Laval,1888-1946
Contenu spécifique :
Jules Lemaitre et la Cité des livres
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Parler français ,
  • Nouvelle-France
  • Successeurs :
  • Bulletin du parler français ,
  • Nouvelle-France ,
  • Revue de l'Université Laval
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Le Canada-français /, 1946-05, Collections de BAnQ.

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XXXIII, n° 9 Québec, mai 1946 LE CANADA FRANÇAIS Publication de l'Université Laval Jules Lemaitre et la Cité des Livres J’ai découvert dans un coin du grenier la caisse des vieux livres, la caisse où depuis dix ans dort une gerbe de souvenirs, frais bouquet au parfum subtil.Les livres sont comme des fleurs qui ne se faneraient pas.D’une main qui tremblait un peu, je palpais les reliures usées ; d’un coup d’œil je reconnaissais tous mes vieux amis délaissés mais fidèles.Les Contes de Perreault, les aventures de Don Quichotte et celles de Robinson Crusoé, les Fables et les Mille et une Nuits me semblaient autrefois admirables, et pourtant je leur préférais des livres plus modernes, les deux premiers que j’aie connus : les Contes Blancs et ceux de l’alphabet écrits pour les enfants par leur gtand ami, Jules Lemaître.Comme on se rappelle les anciens camarades dont on aimait le clair sourire, ainsi je me les rappelais.On ose à peine évoquer de tels souvenirs.J’avais peur d’étouffer sous le joug de ma mémoire leur charme fugitif, de voir s’envoler à jamais ce rien qui fait nos ailes.Je n’osais éveiller toutes les idées qui sommeillaient entre les pages jaunies.Si toutes ces beautés dont j’aimais à les revêtir avaient été des mirages de mes six ans ?Si je n’allais plus reconnaître la petite fille que j’étais alors ?J’attendis, pressant les deux volumes sur mon cœur, et m’imaginant que leur âme rayonnait autour d’eux et allait me pénétrer de l’extérieur.J’attendis parce que l’incertitude est plus douce que la tristesse.Je n’osais pas savoir : brusquement, j’ouvris un volume et me mis à lire.vol.XXXIII, n° 9, mai 1946. 618 LE CANADA FRANÇAIS Les mots me revenaient avant que je ne les aie lus, non par le procédé habituel de la mémoire, un peu hésitante et rebelle, mais avec une précision extraordinaire, comme si une voix lointaine et très douce me les eût soufflés à l’oreille.Tout le passé m’assaillit d’un coup.Je retrouvais en moi-même la petite fille d’autrefois, émergeant de la brume qui l’enveloppait depuis si longtemps, une toute petite fille qui peinait pour déchiffrer les caractères pas encore familiers.Et l’histoire, laborieusement arrachée à son mystère, n’en était que plus belle.Longtemps chaque lettre fut liée dans mon esprit à l’illustration qui l’accompagnait dans l’Alphabet de Jules Lemaître.J’en avais examiné si souvent les détails : l’âne dont la tête émergeait drôlement de la lucarne du « A », le loup embusqué derrière son « L », la tortue escaladant le « T ».Mais il manquait le « W » ; cet oubli m’intrigua longtemps.J’apprenais ainsi à déchiffrer les caractères mystérieux et attirants, je recevais le trésor légué d’âge en âge, précieux dépôt qui ouvre toutes les civilisations, simple convention entre les hommes pour assurer à la pensée, sa pérennité.Par la complexité des agencements, l’infinie variété des mots et des phrases, on peut exprimer les plus hautes aspirations d’un peuple.Les pessimistes prétendent qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil — Nil novi sub sole, — que tout a été dit maintes fois.Mais pour chaque homme tout est nouveau; il reconquiert tout ce que possède le monde, tout ce qu’ont préservé les traditions et l’écriture, et à son tour ajoute sa part à l’héritage universel.Cet héritage, Lemaître m’en dévoilait quelques aspects.A sa suite, je pénétrais pour la première fois dans ce royaume où tout homme est souverain.Un grand auteur m’introduisait dans la « Cité des Livres ».Il me semblait que Jules Lemaître me disait lui-même ses contes simples et touchants, qu’il se penchait vers moi en souriant.L’admirable candeur des enfants leur rend incompréensibles l’amertume et l’ironie.Seules, les histoires très simples, ensoleillées ou mélancoliques, trouvent leur chemin jusqu’à leur cœur sincère.Peu d’auteurs savent leur parler, les intéresser, les émouvoir.Le secret, pourtant, n’est pas bien compliqué : Le Canada Français, Québec, JULES LEMAITRE ET LA CITÉ DES LIVRES 619 « Pour se comprendre, rien de tel que de s’aimer, » écrivait à ce propos Anatole France.Lorsque j’avais six ans, Jules Lemaître me comprenait fort bien, et je savais aussi le comprendre.Nous étions pour cela, de merveilleux amis.Il me donnait mille conseils dont je ne soupçonnais pas alors l’importance.Il m’enseignait la douceur, la générosité, l’obéissance, l’ardeur au travail.Surtout, il m’enseignait la pitié dont son âme était pleine et la bonté réconfortante et douce, richesse de son cœur sincère.Il y avait dans ces beaux livres l’histoire de la Mère Ane, vieille femme raillée par des garnements, et celle d’une gamine qui errait, transie de froid, par une claire nuit de Noël.Mais surtout je chérissais Mélie, petite pauvresse touchante et pitoyable.Mélie avait voué à une fillette plus riche toute l’admiration, toute la fidélité de son âme simple.Laide, malpropre, un peu farouche parce qu’elle était très malheureuse, Mélie finissait par mourir, misérable et résignée.Pourtant, cette affection, la seule qu’elle eût connue, avait illuminé d’une grande traînée d’or sa vie monotone et grisâtre.Combien de fois, pauvre Mélie, ai-je pleuré sur ton sort lamentable ! Tout un cortège d’animaux peuplait les Contes de Jules Lemaître : un cygne orphelin, un escargot dont on avait fait cuire les parents, un ibis qui rêvait à l’Egypte lointaine, un kangourou voleur, un rat gourmand et d’autres encore.Chacun avait une personnalité bien distincte, et je me sentais à l’aise parmi ces bêtes familières.Cela me rendait très amicale avec les chiens, les chats et les oiseaux que je voyais autour de moi, et je regrettais de ne pas connaître leur langage.Cette ignorance, d’ailleurs, ne m’était pas un obstacle et j’interprétais alors comme des monologues pleins d’intérêt les trilles des moineaux, le ronron de mon chat et les aboiements des chiens du voisinage.Je croyais fort bien les comprendre.Cette erreur m’était douce, et pour cette notion fausse que me donnait Lemaître, combien d’idées très utiles me suggérait-il sur l’humanité ! vol.XXXIII, n° 9, mai 1946. 620 LE CANADA FRANÇAIS Il évoquait des pays lointains et mystérieux comme la Chine et 1 Egypte.Il parlait même de l’Univers entier.L Univers ! Un bien grand mot pour de petits enfants.« Cotre Univers à vous, disait l’auteur, ce sera la France entière.» Nous qui avons connu la France par ses livres les plus beaux du monde, nous l’aimons beaucoup, d’une façon assez semblable à celle des petits Français.Sa langue est celle où se moule d’abord notre pensée.Ainsi nous nous familiarisons à la clarté, à l’harmonie, à la richesse qui en sont les qualités principales.Et quel auteur, mieux que Jules Lemaître, peut nous enseigner la Langue française ?Mais alors je ne me souciais pas de littérature et je goûtais sans arrière-pensée le charme de ces récits.Les grandes personnes s’intéressent trop à ce qui entoure la composition d’un livre, à son auteur, à ses qualités esthétiques ; elles enferment dans des classeurs, étiquettant comme des spécimens de botanique les plus belles œuvres des hommes.Seuls, les peuples très jeunes et les petits enfants ne s’encombrent pas de tout cet appareil morose et froid.Le souvenir de mes premières découvertes dans la Cité des Livres m’est resté très vivace, et aujourd’hui, par ces deux volumes candides et charmants je retrouve avec un peu d’attendrissement le royaume de mon enfance, le monde de mes souvenirs.Depuis ce temps à la fois proche et lointain, j’ai connu la beauté des livres sans images et j’ai abandonné mes amis des premiers jours.Je me suis avancé, un peu timide, parmi ces volumes qui m’effrayaient d’abord : les grands Classiques sévères et inconnus ; j’ai découvert, comme un sentier plein de soleil entre les arbres majestueux, les trois volumes de Jules Lemaître, écrits En marge des Vieux Livres.Mon vieil ami m’attendait à l’entrée de la Cité des Livres, pour me guider vers les bouquins poudreux; il me les présenta un à un et je devinais, derrière les anecdotes qu’il imitait de chaque auteur, la vraie beauté des ’chefs-d’œuvres.Le Canada Fkançais, Québec, JULES LEMAITRE ET LA CITÉ DES LIVRES 621 Chefs-d’œuvre, les Classiques le sont assurément.Chacun d’entre eux est une éclosion essentiellement vivace, originale et vraie.Chacun a servi de tête de file, inspiré bien des travaux et imprimé à jamais sa marque sur le monde.Il a triomphé, malgré l’ignorance, la critique, la parodie.Il s’est acquis une place immuable et très haute.Là réside pour nous le danger.A force de ne voir dans ces livres que des modèles froids, évoqués entre un théorème et une version, dans l’atmosphère studieuse d’une salle de classe, nous risquons d’oublier ceci : Les raisons qui leur ont valu l’admiration des siècles passés durent encore aujourd’hui.Abordons-les comme si nul avant nous ne les avait connus, apprécions-les pour eux mêmes, et non pour leur renommée.Les vieux livres, « produits de la jeunesse de l’univers, » jouissent d’une vie toujours alimentée par leurs ressources profondes, et ratifiée par l’amour et le respect des générations successives.Voilà ce que Lemaître m’enseignait par ses récits.Il feuilletait avec moi les vieux livres et m’en soulignait la beauté et la vérité, conditions de leur grandeur.Le titre seul En marge des Vieux Livres, nullement pédant, montrait sa spirituelle bonhomie et sa simplicité souriante.C’est vraiment en marge de chacun des chefs-d’œuvre dont il s’inspirait qu’il faudrait inscrire ses contes.Ceux-ci en sont dignes et revêtent l’un après l’autre, sans effort apparent, le tour oriental ou européen, antique ou moyenâgeux.Le style clair, tout en demeurant personnel, savait se plier à tous les genres abordés.Des épisodes inattendus s’ajoutaient à la vie des personnages créés par les écrivains, et ceux-ci en auraient été fort surpris.Je me familiarisais avec tous les héros dont chacun résume une époque, une race, une mentalité.Le peuple de la Cité des Livres est innombrable.Surgi de l’imagination des hommes, il en possède les qualités et les travers, et on en vient à connaître le caractère et l’histoire de chaque personnage.Mais leur histoire n’est jamais complète, certaines périodes de leur vie sont restées dans l’ombre, négligées par l’auteur.Avec la connaissance qu’il avait de leur caractère, Jules Lemaître ajoutait de nouveaux chapitres à leur existence, vol.XXXIII, n° 9, mai 1946. 622 LE CANADA FRANÇAIS inventait des épisodes plausibles, et les raillait doucement, à sa manière, sans aucune méchanceté.Les héros grecs retrouvaient, sous la plume agile de l’auteur français, toute leur ardeur première.Ulysse racontait comment se fit réellement l’entrée des assiégeants dans la ville de Troie.Les neuf hommes cachés dans le Cheval de bois ne tardèrent pas à se quereller, et il fallut toute l’habileté d’Ulysse pour ramener le calme et le silence.Un seul cri d’alerte, la méfiance des Troyens, et la guerre se serait prolongée, obligeant le malheureux Homère à transformer considérablement son oeuvre.Jules Lemaître montrait une grande intelligence des choses d’Orient.Ses études sur la philosophie hindoue sont exactes et profondes sous leur apparente légèreté.Son parallèle entre la sainteté égoïste et hautaine du Nirvana et celle, tout humble et dévouée, du Christianisme prouve où allaient les sympathies de cet homme simple et bon.Les pages délicieuses intitulées Les idées de Liette ouvrent une série de contes, les plus charmants peut-être, En marge des Évangiles.La petite fille explique à son parrain, Jules Lemaître, comment elle voudrait donner aux Contes de Perreault une conclusion plus équitable et joyeuse Ce dénouement, tous les enfants qui lisent Charles Perreault devraient le connaître.On a fait à Liette le récit de la première nuit de Noël, et la petite fille embrouillée toutes ses connaissances dans un récit poétique et touchant : la Vierge Marie console le petit Chaperon Rouge, Jésus ressuscite les sept filles de la femme de l’Ogre et efface la tache de sang sur la clef de Madame Barbe-Bleue.Les bêtes, les pauvres bêtes qui souffrent sans comprendre, ont leur tour dans ce cortège, après les Bergers, après les Rois, et ainsi toutes les créatures ont leur part dans l’œuvre du Rédempteur.Dans un autre conte, le petit Hosael, le plus jeune des disciples du Christ, le suit sur les routes de Judée, et parce que son cœur est droit, il comprend mieux que tous la doctrine divine.Jules Lemaître aimait les enfants et les bêtes.Il avait comme la nostalgie de leur simplicité.Il a trouvé pour parler d’eux des mots graves et tendres.La grande foi Le Canada Français, Québec, JULES LEMAITRE ET LA CITÉ DES LIVRES 623 du Moyen Age, l’enthousisasme des saints et leur confiance envers Dieu émouvaient aussi son grand cœur.Avec une ironie souriante il évoque, dans la Légende Dorée, la onze millième compagne de sainte Ursule : cette pauvre Cordula, après un voyage mouvementé, rejoint dans le martyre les autres saintes et devient « la patronne ingénue des ratés, des malchanceux, des retardataires, et, ajoute Jules Lemaître, )) de tous ceux qui manquent le train ».Le grand élan des Chrétiens vers la conquête du monde islamique est dépeint d’abord avec le preux Vivien, puis selon la façon de Villehardouin et de Joinville, chevaliers francs un peu rudes peut-être, mais fiers et droits.Et voilà que je retrouvais, parmi les vieux livres, des compagnons de mon enfance: Robinson, modèle des Anglais pratiques et aventureux, et Don Quichotte, hidalgo touchant et ridicule.Jules Lemaître étudiait ensuite les grands auteurs français; ce n’était pas toujours, comme dans ses livres de critique, leur œuvre qu’il considérait, mais souvent aussi leur personne; Rabelais, turbulent et moqueur, Corneille magnifique -et rude, La Fontaine à la distraite bonhomie, Madame de Sévigné primesautière et naturelle, Saint-Simon amer et violent, Fénelon et Bossuet, l’un doux l’autre fôrt, et le plus grand peut-être, Molière, cet homme infiniment triste.Mon histoire préférée, dans ce cycle était celle d’une représentation d’Esther où l’on voyait à Saint-Cyr Racine et le Roi-Soleil, entouré de ses courtisans.Une imitation de Rousseau et le roman d’un Incroyable et d’une Merveilleuse terminaient cette brève revue des vieux livres.C’était pour moi une échappée de lumière sur un monde nouveau; tous ces auteurs allaient bientôt devenir mes amis.Lemaître en a tracé des silhouettes inoubliables, et son interprétation de leurs œuvres correspond à celle que nous en ferions nous-mêmes, si nous savions nous exprimer comme lui.A son école, j’apprenais à distinguer les valeurs, à connaître le Beau.On intéresse les jeunes par des peintures claires, aux couleurs tranchantes, et plus tard seulement ils comprennent les nuances.L’enfant sait voir et observer, son jugement est spontané.Avec la réflexion et la pratique vol.XXXIII, u° 9, mai 1946. 624 LE CANADA FRANÇAIS on atteint à la synthèse et à l’analyse on apprend à examiner un chef-d’œuvre.Jules Lemaître m’enseignait cet art difficile.Pour la première fois, la Cité des Livres se revêtait à mes yeux d’un éclat'plus grave mais combien plus beau; avec enthousiasme, je continuais à explorer le domaine que j’avais conquis.Je ne craignais plus que ces bouquins m’apportent de l'ennui.J’avais compris que le monde est resté le même, que les beaux livres présentent aux hommes le même intérêt qu’au-trefois, car, si les peuples changent, le peuple, lui, ne change pas.* * * J’ai pénétré plus avant dans le royfaume des livres.J’ai cherché à me faire une idée personnelle des auteurs français, de leur art et de leur pensée.Chacun se présentait à moi sous un visage différent, admirable ou sympathique.Le plus grand charme de la littérature, c’est que rien n’y est médiocre, parce que toute œuvre banale en a été éliminée.Les livres sont des amis que le temps a choisis pour nous.Ou plutôt le sens de la mesure et de la beauté — qui marchent de pair en France — a réglé au cours des ans ce choix presque toujours judicieux.Chaque génération s’est jugée sévèrement, par l’intermédiaire de quelques hommes plus clairvoyants que les autres.Par les nombreux volumes des Contemporains et des Impressions de Théâtre, Lemaître s’est placé au rang des meilleurs critiques de son époque.Jules Lemaître, le plus français des auteurs, lucide, raisonnable, railleur et enjoué, observe ses contemporains et écrit sur eux des articles pénétrants et spirituels.Il ne fait qu’effleurer une question, et pourtant la voilà résolue.Sa facilité de compréhension est déconcertante et il nous annonce ses découvertes simplement, comme pour escamoter leur mérite.Car s’il s’occupe de critique ce n’est pas qu’il se croit meilleur que les autres mais parce qu’il se sent le devoir de défendre un certain idéal jamais exprimé, une façon d’être propre à sa race, et qui s’appelle le génie français.Ce génie impondérable et toujours présent à son esprit, est une expression de la France elle-même et son plus beau titre de gloire; tout doit s’y Le Canada Français, Québec, JULES LEMAITRE ET LA CITÉ DES LIVRES 625 conformer, les arts comme la vie journalière.Cette réalité en marche, façonnée par des siècles d’histoire, s’avance dans sa direction nécessaire, tandis qu’à mesure se lèvent les brumes de l’inconnu.Ainsi, en défendant un idéal littéraire, une manière de penser, Jules Lemaître se montre un grand patriote.Il se constitue le gardien de la Cité des Livres, et non l’un de ses architectes, deux rôles également indispensables.Le critique n’innove pas, il analyse, il éclaire, il juge.Tous les arts s’apparentent, en sorte que l’on pourrait ajouter ceci: Jules Lemaître ne propose aucune mélodie nouvelle, mais il écoute le grand orchestre des auteurs français et, tout de suite, reconnaît et dénonce les notes fausses.Il a, comme on dit, « de l’oreille ».Il possède, écrit Victor Giraud, « une pensée très ferme sous ses dehors de souple nonchalance ».Ses convictions se tiennent à aucun système: tout système est infailliblement factice, car pour en construire un vraiment solide, il ne faut rien ignorer de ce qu’il doit enclore.Et l’homme ignore toujours beaucoup plus de choses qu’il n’en connaît.Les amateurs de telles classifications sont des utopistes ou des orgueilleux, ce qui est assez semblable.Jules Lemaître n’est pas de ceux-là.Il n’a pas de moule où enfermer ses opinions.Il écrit tout bonnement ce qu’il éprouve, ce qu’il pense.Lui-même a défini dans un volume des Contemporains sa façon d’envisager l’art du critique: « Je ne suis sûr que de mon impression.En cela je suis tout pareil aux autres hommes.Ce que sont les choses, nous ne pouvons que l’induire par le raisonnement, qui trompe; mais l’effet qu’elles font sur nous, nous le connaissons de science certaine.En d’autres termes, le sentiment est la seule réalité.On me reproche souvent mon « impressionnisme » qui est sérieux et loyal, et c’est le reste qui n’est que jeu d’esprit.» Mieux que tout autre, Jules Lemaître savait s’expliquer sur son art.Les sentiments, les impressions sont variés, ondoyants, nuancés.Au contraire, la réalité, c’est une vérité immuable, objective, qui jamais ne s’adapte à l’homme, mais exige son adhésion.Parce qu’il a un jugement droit, vol.XXXIII, n° 9, mai 1946. 626 LE CANADA FRANÇAIS Jules Lemaître ne s’écarte pas d’elle, et son impressionnisme est une façon d’artiste et de poète de décrire la réalité pressentie.Il n’avait pas de théorie, ou plutôt la sienne consistait à n’en avoir pas.Les édifices laborieusement construits par des penseurs comme Taine et Brunetière sont admirables mais froids, et à côté d’eux Lemaître apparaît aussi grand, et pourtant simple et facilement abordable.Pour peu qu’on ait les mêmes goûts que lui, on reconnaît, dans ses articles, des impressions jadis éprouvées mais restées imprécises.Il fait à son lecteur l’honneur de le traiter comme un être aussi intelligent que lui, un homme raisonnable et avisé qui sait éviter les écarts.Jules Lemaître possède un goût très sûr et exprime audacieusement les opinions d’une partie du public, il proclame l’ordre, la précision, l’originalité essentielle à l’œuvre d’art.Cet apôtre du bon sens et de la pensée claire possède « un charme singulier fait d’ingénuité et d’ironie ».Lui qui montre tant de bonté envers les petits et les simples, il a toujours conservé, pour regarder la vie, des yeux jeunes et clairs, et un enthousiasme, une sincérité admirables, pour l’aimer.On distingue pourtant, « flamme subtile, légère et dansante qui luit » sur toute son œuvre, l’ironie fine et mordante, plus irritante que cruelle.Il a le secret de la remarque en apparence inoffensive, après s’être étonné que sans raison concluante une pièce de théâtre, un livre ne lui ait pas plu.Il prouve en quelques lignes, avec hardiesse et autorité qu’il y manquait simplement le souffle artistique, condition essentielle de toute œuvre durable.Lemaître déploie en ces occasions un habileté de chat; il s’approche en douce, on croit qu’il fera patte de velours, et brusquement, voilà qu’il lance un coup de griffe.D’autres fois, il aborde carrément son sujet et dès les premiers mots fixe le sort de l’auteur dont il s’agit.Il commence ainsi un article sur Georges Ohnet, sa victime favorite: « J’ai coutume d’en- tretenir mes lecteurs de sujets littéraires; qu’ils veuillent bien m’excuser si je leur parle aujourd’hui des romans de M.Georges Ohnet ».Peut-on montrer un dédain plus complet, une allégresse plus sarcastique ?Sa perspicacité, si prompte à saisir le beau comme le moins beau, s’exerçait Le Canada Français, Québec, JULES LEMAITRE ET LA CITE DES LIVRES 627 sur tous ses contemporains, auxquels il dut rendre d’immenses services, en mesurant leurs capacités, leurs défauts et leurs qualités.Au hasard de ses volumes sur les contemporains, on recueille des phrases caractéristiques de toute une œuvre: Loti « suggère un attendrissement universel et vague »; Paul Bourget « va aux idées générales avec aisance et allégresse »; Jean Richepin est « un vrai roi de Bohême )) et Leconte de Lisle « un bouddhiste et sculpteur de strophes )>; Renan « un poète qui est un savant )>; Hérédia recherche « l’extrême précision dans l’extrême splendeur )>; Daudet réunit dans ses Contes « vérité, fantaisie, esprit, tendresse, gaîté, mélancolie )); et Sully-Prod’homme « qui est avec Victor Hugo, mais dans un goût très différent, le plus grand trouveur de symboles ».La Cité des Livres ne connaît pas le temps, et pour Lemaître les auteurs d’autrefois avaient autant d’attraits que ses contemporains.Après les avoir mis en scène dans ses récits En marge des vieux livres, il revient à eux pour expliquer leur génie, leur but, leur conception de l’art.Il rapproche de chacun ses disciples à travers les siècles.Il reconnaît ce que la France doit à ses grands écrivains et dégage leur influence sur la pensée moderne.Lui-même se plaçait sous leur dépendance et leur reconnaissait dans sa formation intellectuelle une part égale à celle de sa petite patrie.Il aimait sa Touraine aux paysages calmes, son village paisible et (( les bonnes gens » qui l’entouraient.Il était fier de se dire « Simple Tourangeau, fils d’une race sensée, moderee et railleuse avec le pli de vingt années d’habitudes classiques et un incurable besoin de clarté dans le discours ».Les régions de la France centrale réunissent dans une synthèse harmonieuse les qualités et les tendances des départements plus éloignés.Là se fondent en une énergie souriante et facilement narquoise l’ardeur pétillante des gens du Sud et le rêve mélancolique de ceux du Nord.L’ironie et 1 enthousiasme, le bon sens et la fantaisie fraternisent dans 1 œuvre de Jules Lemaître.Dans son style « se sont donné rendez-vous les grâces subtiles des plus beaux parlers de France ».vol.XXXIII, n° 9, mai 1946. 628 LE CANADA FRANÇAIS Souple, musicale, vivante la phrase s’adapte aisément aux méandres de la pensée.Le Théâtre et la Poésie lui doivent aussi des pages remarquables: L’Aînée, Le Député Laveau, Mariage blanc, et d’autres encore.Ses pièces dramatiques, jouées avec succès, sont originales et subtiles et les dialogues unissent au naturel une grande valeur artistique.Les Médaillons, recueils de poèmes, montrent un grand souci de la forme et une délicatesse de pensée absolument exquise.Malgré ces succès, Jules Lemaître comprit bientôt que la Critique littéraire était sa véritable voie et il s’y créa un renom mérité.Trop différent de Brunetière pour s’entendre avec lui, il avait, par contre, une grande sympathie pour Émile Faguet.Homme loyal et bon, ami fidèle et délicat, il fut pour ses nombreux «filleuls» un parrain multiple et délicieux.Ses portraits, qui nous montrent un visage calme et énergique, aux yeux de penseur, aux traits réguliers, ne sont pourtant pas d’un homme heureux.Jules Lemaître souffrit cruellement de l’abandon île sa femme qui ne sut pas le comprendre et de la perte de sa petite fille Madeleine, morte très jeune.Il avait connu, à dix-sept ans, les horreurs de l’occupation prussienne, dans son village de Vennecy, et il écrivait à ce propos.«Je crois que d’avoir vu cette guerre, ou de ne l’avoir pas vue, cela met une grande différence entre deux Français.» — C’est toute la différence entre un patriotisme d’habitude et un autre, fait d’amour et de fierté, d’espoir en la France et de colère contre l’ennemi.Un pays où les mots « Honneur et Patrie » s’unissent et se confondent ne pouvait laisser indifférent au désastre militaire un homme de cœur, car pour lui, la Patrie, c’est l’honneur d’un peuple.La France pour Jules Lemaître n’était pas une abstraction grandiose et froide, mais une réalité, celle de tous les jours, et u,ne richesse formée de tout ce qu’il aimait.«La patrie, c’est moi-même au complet,» écrivait-il.On pourrait dire que Lemaître réunit toutes les caractéristiques de la France; il est le produit des longs siècles de la civilisation gallo-romaine et possède la finesse et la verve mordante des vieux peuples, en même temps que leur grâce subtile; par sa fidélité à l’idéal classique, il conserve avec un esprit très moderne une vigueur de pensée, une sûreté de jugement très rares.Monique Chouinard.Le Canada Français, Québer.
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