Le Canada-français /, 1 septembre 1943, Le communisme réaliste-t-il l'idéal du marxisme?
Le communisme réalise-t-il l’idéal du marxisme?Le matérialisme dialectique se présente, dans son essence, à la fois comme doctrine et technique d’action; ce caractère doit lui être reconnu sous peine d’en faire, disait Lénine, « une chose unilatérale, difforme, morte 1 ».Cette doctrine se présente, au même titre, comme un matérialisme relativiste, évolutionniste, perpétuellement dynamique.Ce dernier caractère cependant se trouve en fait nié par beaucoup qui veulent que le marxisme soit nécessairement identifié avec le communisme, donnant celui-ci non seulement comme la réalisation idéale mais aussi comme l’aboutissant définitif de la doctrine révolutionnaire de Karl Marx, d’Engels et de Lénine.Le communisme signifierait le tout du marxisme, — son accomplissement, son « efflorescence terminale », son point d’orgue.Une telle conception nous semble radicalement incompatible avec les postulats fondamentaux du marxisme.Le communisme ne réalise pas et ne peut pas réaliser l’idéal du marxisme.—Nous illustrerons cette proposition en examinant, d’abord ce que les marxistes eux-mêmes ont dit du communisme; en considérant ensuite quelques objections.I C’est à des phénomènes de la soi-disant société capitaliste du XIXe siècle que Karl Marx a d’abord appliqué les principes de sa dialectique révolutionnaire.Prétendant reconnaître dans cette société un processus dynamique en voie de s’accomplir, il voulut expliquer le caractère réel de ses conflits intimes, et découvrir les causes, les « lois » de sa nécessaire évolution, c’est-à-dire, de son affranchissement2.1.Lénine, A propos de certaines particularités du développement historique du marxisme, dans Marx, Engels, Marxisme.Bibliothèque Marxiste, n.20, Éditions Sociales Internationales, p.111.2.Marx, Préface au Capital; cité par Lénine, op.cit., p.26.Le Canada Français, Québec, LE COMMUNISME MARXISTE ?15 Les institutions sociales de l’homme moderne constituent des « aliénations » de son essence: l’homme est aliéné dans la religion, dans le travail, dans 1 État, et, fondamentalement, dans la propriété.Les forces productrices modernes, s’accroissant, sont en train de dominer la société bourgeoise qui les a fait surgir.Alors que le processus de production a acquis un caractère social, c’est 1 appropriation privée des moyens de production et la domination des capitalistes qui sont la base des rapports de production; cette contradiction entre production sociale et appropriation capitaliste se manifeste sous forme d’antagonisme entre prolétariat et bourgeoisie.Le capitalisme a engendré son contraire.Or cette propriété privée capitaliste est forcée de se maintenir elle-même et, avec elle, son contraire, le prolétariat, mais ce faisant, elle s’achemine vers sa dissolution.Le prolétariat, en effet, ayant acquis conscience de sa détresse est contraint de se supprimer, de se « surmonter », en supprimant la propriété capitaliste.La repossession de l’homme par l’homme s’opérera en convertissant la propriété privée capitaliste en une forme supérieure de possession: l’appropriation sociale des moyens de production.Ce sera le règne du régime communiste.Le communisme est donc « le résultat de la force sociale engendrée par le capitalisme3»; il en sourdra nécessairement, historiquement.Il sera l’émancipation de l’homme moderne.Entre le régime capitaliste et le régime communiste, les marxistes ont prévu une phase intermédiaire, une nécessaire période de transformation révolutionnaire, qui sera la dictature du prolétariat.Durant cette période de transition, le prolétariat se servira du cadre ancien de l’État pour avoir raison de ses adversaires, les armes à la main.Ce sera la répression, par les masses armées, de l’activité des anciens exploiteurs.Ce sera la solution violente du conflit des classes sociales.Karl Marx, cependant, et après lui, Lénine, fidèles à leur théorie de l’évolution, ont distingué deux phases nécessaires dans l’institution postérieure du communisme.C’est la 3.Lénine, Marx et la transition du Capitalisme au Communisme.Extrait du chapitre V du livre L’Etat et la révolution, op.cit., p.222.vol.XXXI, n° 1, septembre 1943. 16 LE CANADA FRANÇAIS distinction « scientifique » entre le socialisme et le communisme proprement dit: ce qu’on appelle socialisme, Marx l’a appelé la première phase, ou phase inférieure du communisme.C’est un communisme incomplet: on a ici une vraie démocratie socialiste; l’exploitation de l’homme par l’homme est finie; « tous les citoyens sont transformés en employés également salariés de l’État, personnifié lui-même par les ouvriers armés et dont la seule fonction se borne à l’enregistrement et au contrôle des travailleurs4)); mais cet État ouvrier ne peut encore permettre à chacun de travailler seulement « selon ses capacités », ni récompenser chacun « selon ses besoins », indépendamment du travail fourni 6.Le Droit et l’État bourgeois, inévitablement, ne sont que partiellement abolis.Dans la deuxième phase, la phase supérieure du communisme, se réalisera l’égalité réelle et non plus seulement formelle entre les citoyens, lorsque la société aura réalisé le principe: « De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins 6.» Tout le monde administrera directement la production sociale; le précédent État ouvrier, composé des ouvriers armés, perd lui-même sa raison d’être.C’est le « retour de l’homme à lui-même en tant qu’homme social7 )).II A considérer le luxe de détails que Marx et Lénine ont donnés sur la technique de l’affranchissement des classes prolétariennes universelles, on pourrait croire qu’ils considéraient le communisme comme la fin ultime de l’humanité.C’est là l’opinion de plusieurs, mais il nous reste à voir en quel sens Marx pouvait penser ainsi — et surtout, pourquoi on ne peut s’autoriser de tels arguments pour affirmer l’identification du marxisme avec le communisme de façon absolue.C’est le deuxième point de notre exposé.4.Lénine, Marx et la transition du Capitalisme au Communisme.Extrait du chapitre V du livre L’État et la révolution, op.cit., p.238.5.Trotsky, La révolution trahie.Paris, Grasset, 1936, p.60; Lénine, op.cit., pp.230-232.6.Lénine, op.cit., pp.232, 233.7.Marx, Marx Engels Archie, III, cité dans Morceaux Choisie, de K.Marx, Paris, Gallimard, 1934, p.229.Le Canada Français, Québec, LE COMMUNISME MARXISTE ?17 Ceux auxquels nous faisons allusion avancent, comme premier argument: ni Marx, ni Engels, ni Lénine n’ont jamais parlé, dans leurs écrits, de quelque autre régime idéal que le communisme; c’est qu’ils le considéraient comme définitif.La doctrine marxiste elle-même répond à cette question: les idées humaines sont des produits de la nature qui entoure l’homme et sont en concordance avec elle; aucune spéculation, comme telle, n’a de valeur si elle n’est conditionnée par les choses déterminées, contemporaines, transitoires, d’où elle nait.C’est en ce sens que Marx écrit: « l’humanité ne se pose à elle-même que les questions qu’elle peut résoudre 8 ».Marx et les marxistes ont parlé du communisme parce que c’était une conséquence qu’ils voyaient jaillir des données du monde contemporain: ce devait être l’aboutissant du drame dialectique du temps présent.Aucun marxiste ne peut se demander ce qui pourrait se passer après le communisme, parce que cela n’est pas un problème qui se pose pour nous, hommes d’une époque donnée.Spéculer sur les conditions des hommes d’un avenir lointain est indiscutablement anti-marxiste.On apporte une seconde objection, justification et complément de la précédente, en disant: si les marxistes n’ont pas parlé d’un régime postérieur au communisme c’est que celui-ci, d’après leur pensée et leurs écrits, réalise la fin parfaite de l’humanité en général.En effet Marx et ses disciples voyaient dans la lutte des classes le ferment, le ressort, le moteur essentiel expliquant le devenir de la société moderne comme de toutes les sociétés antérieures; or la société communiste est prévue et promise comme le règne d’une société sans classes; conséquemment, plus de ferment dynamique de l’histoire.Une telle société répond à tous les voeux du programme marxiste.Elle est sa synthèse; il n’y a plus rien à prévoir ni à désirer: ce sera le millenium messianique.Et l’on cite à ce propos quantité de textes fameux de Marx, entre autres celui-ci: Le communisme .(est) .l’appropriation réelle de l’essence humaine par l’homme et pour l’homme, donc le retour de l’homme 8.Marx, Contribution à la critique de l’économie politique.Préface, 1869, cité dans Histoire du parti communiste de VU.R.S.S., Moscou 1939, p.124.vol.XXXI, n° 1, septembre 1943. 18 LE CANADA FRANÇAIS à lui-même en tant qu’homme social, c’est-à-dire l’homme humain, -— retour complet, conscient, avec le maintien de toute la richesse du développement antérieur.Ce communisme, étant un naturalisme achevé, coïncide avec l’humanisme; il est la véritable fin de la querelle entre l’homme et la nature et entre l’homme et l’homme.Il résout le mystère de l’histoire et il sait qu’il le résout 9.Et l’on dit: Marx est ici logique avec lui-même, puisque le communisme résoudra toutes les contradictions antérieures de l’histoire.A cela il faut répondre; si on accorde à ces propos de Marx une valeur absolue, ils ne sont plus marxistes.Marx ne peut parler de l’émancipation absolue de l’humanité en général, puisque le matérialisme dialectique refuse tout réalité à une nature universelle, quelle qu’elle soit, et aux principes absolus.L’Humanité, l’homme en général, n’existe pas pour les marxistes; il n’y a que des hommes déterminés, à un moment historique précis; tels hommes sont partie intégrante de tel univers sans cesse en transformation; l’humanité dont parle le marxiste ne peut être que l’humanité contemporaine.Et conséquemment le communisme n’a de sens, dans le système marxiste, que s’il est interprété de façon restrictive, comme la forme prochaine de la libération de la société bourgeoise moderne, — celle qui est déchirée par le conflit des classes prolétariennes et capitalistes.— Toute autre interprétation du communisme est anti-marxiste.Arrivés à ce point, reprenons, pour l’éclairer davantage, notre proposition initiale: — Le communisme, disons-nous, ne peut et ne pourrait réaliser l’idéal absolu du marxisme, pas plus, d’ailleurs, que ne le pourrait aucune autre forme possible de régime social.Et pourquoi ?—Parce que le matérialisme dialectique affirme que la nature et les hommes sont, essentiellement, dans un état de mouvement perpétuel; ce mouvement implique contradiction puisqu’il résulte de la simultanéité réelle d’états antinomiques et opposés (—(( d’inter-relations de négations »—), et le progrès des 9.Marx, Marx, Engels Archit, III, cité dans Morceaux Choisis, p.229.vol.XXXI, n° 1, septembre 1913. LE COMMUNISME MARXISTE ?19 choses et de la société se définit et s’accomplit par des bonds indéfinis grâce auxquels les contradictions ambiantes sont surmontées et dépassées.Le matérialisme dialectique est un mobilisme universel 10 et ne peut concevoir aucune forme statique de la nature ou de la société; même pas le communisme.Toutes les formes de régime social sont possibles, pour autant qu’elles seront adaptées à des circonstances historiques particulières.Et d’ailleurs un texte de Marx lui-même, trop peu connu, confirme cet avancé; voici ce qu’il dit; Le communisme .est une phase réelle de l’émancipation et de la renaissance humaines, phase nécessaire pour l’évolution historique prochaine.Le communisme est la forme nécessaire et le principe énergique de l’avenir prochain.Mais le communisme n’est pas, en tant que tel, la fin de l’évolution humaine, — il est une forme de la société humaine u.Ce texte n’est apporté qu’à titre d’argument accessoire; même s’il n’existait pas, notre proposition, toute paradoxale qu’elle paraisse, n’en serait pas pour cela infirmée.Il nous semble que c’est la seule que l’on puisse soutenir: affirmer le contraire serait ou bien contredire le marxisme, ou bien ne pas le prendre au sérieux.Or le marxisme — on n’y prend pas assez garde — doit être pris farouchement au sérieux.On est généralement porté à considérer le marxisme surtout comme une doctrine économique; de cela, Marx lui-même est un peu responsable, de l’aveu d’Engels qui le regrette et qui écrit: .C’est Marx et moi-même, partiellement, qui devons porter la responsabilité du fait que, parfois, les jeunes attachent plus de poids qu’il ne lui est dû au côté économique.Face à nos adversaires, il nous fallait souligner le principe essentiel nié par eux, et alors nous ne trouvions pas toujours le temps, ni le lieu, ni 10.Cf.Engels: ».le monde ne doit pas être considéré comme un complexe de choses achevées, mais comme un complexe de processus où les choses, en apparence stables .passent par un changement ininterrompu de devenir et de dépérissement où finalement, malgré tous les hasards apparents et tous les retours momentanés en arrière, un développement progressif finit, par se faire jour .», dans Ludwig Feuerbach, Études philosophiques.Bibliothèque Marxiste, n.19, Paris, Éditions Sociales Internationales, p.49.11.Marx, Marx Engels Archiv, III, Morceaux Choisis, p.228.vol.XXXI, n° 1, septembre 1943. 20 LE CANADA FRANÇAIS l’occasion de rendre justice aux autres facteurs qui participent à l’action réciproque .12.Or, de l’aveu aussi d’Engels, de Marx et de Lénine, le marxisme est plus qu’une doctrine économique; c’est toute une philosophie, et une philosophie pratique qui se prend elle-même terriblement au sérieux.Comme telle, elle est révolutionnaire, et cela, d’une façon perpétuelle.Si on identifie le communisme avec tout le système, le communisme n’est plus considéré comme une phase de l’évolution sociale mais comme une forme transcendante, permanente.Si le communisme doit être permanent, c’est le marxisme lui-même qui n’est plus que transitoire en tant que forceps dialectique destiné provisoirement à instituer le communisme.Aucun marxiste ne soutiendrait pareille idée.Remarquons bien que notre proposition n’est pas liée à la question de pouvoir décrire avec précision le ou les régimes susceptibles de faire suite, logiquement ou concrètement, au communisme.Pour nous, non-marxistes, la question ne se pose pas: nous connaissons l’impossibilité pratique de l’utopie communiste marxiste tout autant que la perversion radicale des sophismes et des erreurs de sa philosophie fondamentale; pour un marxiste qui ne se ferait pas scrupule d’envisager les problèmes d’un avenir lointain, toutes les hypothèses sont possibles quant aux caractères et au processus d’une hypothétique société post-communiste, par exemple: le développement excessif des forces productrices socialisées engendrant leur contraire; des antagonismes sociaux fondés sur l’inégalité dans l’oisiveté; des classes culturelles apparaissant et s’opprimant les unes les autres d’autant plus violemment que la force policière n’existe plus, etc.Le marxisme, pour demeurer tel, doit demeurer une conception catastrophique de l’histoire humaine.L affirmation de sa permanence comme doctrine implique nécessairement le caractère provisoire du communisme.Jean-C.Falardeau.12.Engels, Lettre à Joseph Bloch, dans Études philosophiques, p.152 Le Canada Français, Québec,
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