Le Canada-français /, 1 février 1943, Chronique internationale
Chronique internationale La Russie est en train de gagner sa campagne d’été: voilà sous quelle forme paradoxale j’exprimerais le résultat des dernières opérations.Elle avait remporté, jusqu’ici, un succès négatif, puisque les nazis n’avaient pas atteint leurs buts; elle le mue en succès positif, arrachant à l’ennemi ses conquêtes de l’année.Quelles en seront les proportions ?Les Russes visent certainement à détruire, chemin faisant, une partie de l’armée allemande: ils ont cerné plusieurs divisions aux environs de Stalingrad; ils sont parvenus à créer une poche où un million d’hommes, a-t-on dit, se trouvent pris en Caucasie.Au moment où nous écrivons, la question est de savoir si elle pourra se vider à temps et se rectifier sur un front approximatif Rostoff-Krasnodar.En ce cas la victoire serait encore réelle — les Allemands semblent bien avoir envisagé une défense beaucoup plus à l’Est — mais elle resterait incomplète.Aussi les gains russes au fond de la poche, vers Georgievsk ou Mozdok, ont-ils beaucoup moins d’importance que l’avance sur les côtés.Il arrive par endroits qu’elle se ralentisse, comme aux abords de Millerovo.Les Russes semblent procéder par coups de boutoir successifs, prenant les Allemands au dépourvu sur des points différents, plutôt que de s’obstiner lorsque l’élan s’arrête et que l’ennemi se renforce.Pour effacer entièrement leurs pertes territoriales de l’été dernier, il leur reste d’ailleurs à reprendre Rostoff et le bassin oriental du Donetz: tâche considérable.Le bilan ne se chiffre sans doute pas uniquement par des positions sur la carte.L’usure des antagonistes compte davantage.Et c’est pourquoi il nous est si difficile d’évaluer le résultat net.Cette guerre au loin, dans les steppes sans abri, au coeur du pays ennemi, semble en soi beaucoup plus épuisante pour les Allemands que pour les Russes, qui se battent chez eux dans leur climat familier.Le moral de soldats lancés dans une aventure incompréhensible et sans fin — alors qu’ils étaient habitués aux victoires rapides — se détériore certainement aussi beaucoup plus vite que celui roi.XXX, n°6, février 1943. 440 LE CANADA FRANÇAIS d’hommes mobilisés à la défense de leurs foyers.Des encerclements comme celui de Stalingrad coûtent cher en effectifs et en matériel (les Russes, il est vrai, en ont subi de pires l’année dernière, et s’en sont relevés, mais chaque mois qui passe alourdit les muscles des combattants).Des bastions allemands ont sauté, cette fois, non seulement sur le front sud, mais sur le front nord, à Vélikié Luki; et sur ce point la campagne d’hiver dépasse les limites où avait commencé la campagne d’été.La lecture des communiqués sur la Russie appelle quelques réflexions critiques.1° Celui qui s’empare de points vraiment importants n’hésite pas à donner les noms propres.S’il se contente d’annoncer l’occupation de « vingt endroits peuplés )), concluez qu’il s’agit de localités insignifiantes.S’il se borne à insister sur les pertes de l’ennemi, dites-vous qu’il n’a pas gagné beaucoup de terrain.Lorsque les Allemands avançaient, ils fournissaient des détails, et les Russes s’en tenaient aux généralités; maintenant c’est l’inverse.Le silence, ou le vague, sont de mauvais augure.Il peut d’ailleurs arriver qu’un des adversaires s’empare d’un village, l’annonce, et le reperde après une contre-attaque: s’il n’en dit rien, et si l’autre n’en peut rien dire faute d’avoir mentionné son échec préalable, nous restons quelquefois longtemps dans l’ignorance là-dessus.2° L’assaillant proclame volontiers son « entrée » dans une grande ville aussitôt que son avant-garde en atteint les faubourgs; le défenseur la démentira tant qu’il n’a pas été délogé de la place entière.Ainsi Berlin, dès la première semaine de la guerre, annonçait l’entrée des nazis à Varsovie où venait de pénétrer momentanément une colonne blindée, alors que le siège de la capitale Polonaise allait durer quinze jours de plus; ainsi Moscou, en juillet 1941, a mis deux ou trois .semaines avant d’admettre la perte de Smolensk.Les Allemands se sont prétendus à Voronèje il y a plusieurs mois, et ne se sont jamais rétractés.En certains cas, ces dires contradictoires peuvent signifier que les lignes passent à l’intérieur d’une agglomération: on le voit à Stalingrad, ville sur laquelle, grâce à l’ampleur de la bataille, nous avons été renseignés plus en détail.Le Canada Français, Québec, CHRONIQUE INTERNATIONALE 441 3° Les belligérants pratiquent sur une grande échelle un genre de bluff dont la première application systématique remonte, je crois, à la guerre civile espagnole.On lit couramment des informations comme celle-ci: « Les Soviets (ou les nazis) ont pris tel village; ils ne se trouvent plus ainsi qu’à tant de milles de telle jonction ferroviaire; parvenus là, ils menaceront telle ville importante, dont la chute ferait crouler tout le front ennemi .» Nous ferons bien, en pareil cas, de retenir seulement le fait initial.Le reste ne forme qu’une cascade de pronostics, et les derniers vingt milles avant le but se révèlent toujours les plus difficiles à couvrir.En Afrique, les opérations se sont ralenties.Il faut en incriminer surtout le mauvais temps, dont Berlin convient aussi; les Américains expliquent en outre qu’ils ne prévoyaient pas une avance première aussi rapide, qu’ils ont forcé de vitesse pour atteindre Tunis (on s’est étonné d’ailleurs qu’ils ne l’aient pas tenté par mer), et que l’ayant manqué de peu, ils ont dû stopper pour organiser leurs communications; enfin il se peut que cette lenteur soit en partie une rançon des succès russes, s’il est vrai que pour faire droit aux demandes de second front, on a renoncé au plan beaucoup plus vaste mais plus tardif que concevait d’abord Gitaud.Elle profite surtout aux Allemands.Us tiennent maintenant en force la Tunisie.Son ravitaillement, par le détroit de Sicile, exige infiniment moins de vaisseaux que celui du corps expéditionnaire anglo-américain.Rommel paraît avoir arrêté sa retraite, assez loin de Tripoli pour garder sa liberté de manoeuvre, assez près pour avoir l’avantage des transports faciles sur un adversaire dont les routes sont allongées au maximum.Il semble probable — Tripoli n’étant qu’à cent milles de la frontière — que l’état-major de l’Axe considère comme une unité géographique la côte entre cette ville et Bizerte, avec son abondance relative de ports intermédiaires, et qu’il y concentre sa défense.Les Alliés peuvent tenter de déraciner cette défense à son pivot, par une offensive directe; ils peuvent aussi viser à la scinder: on attachera quelque importance, vol.XXX, n° 6, février 1943. 442 LE CANADA FRANÇAIS à cet égard, à la marche des méharistes en bordure de la Libye, et à la progression du général Leclerc après le nettoyage du Fezzan.A l’arrière, la situation politiquê reste confuse.Le public supposait que l’assassin de l’amiral Darlan était un exécuteur des vengeances hitlériennes ou au contraire un anti-collaborationniste exalté; on nous dit aujourd’hui que c’était un royaliste et que des conspirateurs se proposaient de restaurer le comte de Paris.Rappelons-nous que l’Afrique du Nord, malgré le rattachement administratif de l’Algérie à la France, a ses problèmes très particuliers: problème musulman; problème juif; problème des immigrés espagnols et italiens; psychologie spéciale du grand colon et problème de ses rapports avec l'indigène.Territoire d’outre-mer, qui n’a pas subi l’occupation, elle retarde sur la métropole; une « épuration », après le départ du général Wevgand, a remanié profondément le corps des fonctionnaires, les cadres de la police, de l’armée, de la marine, remplaçant par des hommes sûrs ceux qui étaient suspects de tiédeur envers le régime; des industries se sont transplantées avec leurs capitaux; la vie économique reste néanmoins précaire — les Allemands ayant râflé ce qu’ils pouvaient — et elle fait même appréhender des troubles; les nouvelles du dehors ont longtemps complètement manqué, tandis qu’une propagande fasciste intense sévissait.Tout cela s’ajoute au désaccord fondamental entre de Gaulle et Vichy et à ce qui peut survivre des querelles d’avant-guerre entre « la droite » et
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