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Titre :
Le Canada-français /
Revue de l'Université Laval qui traite de philosophie, de théologie, de questions sociales, de linguistique, d'arts et de littérature.
Éditeur :
  • Québec :Université Laval,1888-1946
Contenu spécifique :
Nos arts populaires
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Parler français ,
  • Nouvelle-France
  • Successeurs :
  • Bulletin du parler français ,
  • Nouvelle-France ,
  • Revue de l'Université Laval
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Le Canada-français /, 1942-09, Collections de BAnQ.

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XXX, no 1 Québec, septembre 1942 LE CANADA FRANÇAIS Publication de l'Université Laval Nos arts populaires Les arts populaires sont le plus bel héritage que les Canadiens aient reçu de leurs ancêtres de France.Depuis longtemps cultivés, ces arts donnent à ceux qui les pratiquent le bon goût, le talent et l’initiative; et ils engendrent le bien-être et la confiance en soi-même.Variés, ils comprennent, d’abord, les arts manuels—le tissage et la broderie, la menuiserie et la sculpture, la poterie, la ferronnerie et l’orfèvrerie; ensuite, l’art de dire, de raconter et de dramatiser, comme dans le conte, la légende, l’anecdote, la danse et la chanson.Parlons ici seulement des arts manuels, qui sont déjà trop variés pour qu’on puisse les embrasser même à vol d’oiseau.Tout art, si humble qu’il soit, repose sur une tradition, une technique et un métier qui en préparent la pratique et l’usage.Dans la vie quotidienne, il se manifeste comme les fruits sur les branches d’un arbre; les fruits pendent aux branches, les branches relèvent du tronc, le tronc tire sa sève d’un sol fertile et cultivé.Sans tradition ni apprentissage, rien n’est possible, pas plus qu’on ne peut récolter de fruits sans arbre ou qu’il n’y a d’arbre sans le sol qui le nourrit.Or nous avons eu chez nous, depuis les débuts de la Nouvelle-France, une tradition d’arts et métiers qui, ailleurs en Amérique, n’a jamais été surpassée.Et cette tradition, qui malheureusement s’éteint, a déjà compris un grand nombre de sujets.Soit, d’après le seul recensement parois- 6 LE CANADA FRANÇAIS sial de Québec pour l’année 1744, ceux que comportent les noms suivants: Architecte, maçon, charpentier, menuisier, sculpteur, forgeron, serrurier, galfas, vitrier, couvreur, peinturier, tapissier, lanternier, ferblantier, bourrelier, matelassier, chaudronnier, perceur, faiseur de chaises ou chaisier, ébéniste, ramoneur, chandelier, potier, horlogeur, quincaillier, charbonnier, cordier, tanneur, correilleur, pouilleur, cordonnier, coutelier, tonnelier, teinturier, constructeur et charpentier de navire, navigateur, voilier, maréchal, tailleur, bou-tonnier, manchonnier, perruquier, farinier, boulanger, cuisinier, pâtissier, boucher, cabaretier, charron, sellier, sage-femme, chirurgien, écrivain, ingénieur, maître d’armes, armurier, et orfèvre.Il y avait en sus, hors ce vieux recensement, les fondeurs de cloches, les fondeurs, les mouleurs de cuillers, les brodeuses, les couturiers, les tisserands en toile, les tisseuses, pour ne pas parler des luthiers ou faiseurs de violons et les joueurs de marionnettes.Ces métiers furent pratiqués depuis les origines de la Nouvelle-France jusqu’à la naissance de l’industrie moderne; c’est-à-dire près de deux cents ans.Même après la disparition de la plupart, ils ont laissé après eux, chez les descendants de ceux qui les ont exercés de père en fils, une aptitude manuelle à l’artisanat qui a longtemps servi et qui est une précieuse ressource pour l’avenir.L’architecture, la menuiserie et la sculpture constituent la plus importante de ces traditions manuelles et artistiques.Elles se rapportent toutes à l’habitation, à sa solidité, à sa durée, et à son embellissement.Donc elles sont de prime importance.Ainsi, la petite église paroissiale de Saint-Laurent de l’îlc d’Orléans, peut servir d’exemple typique.Cette église, construite vers 1708, fut détruite en 1865.Comme les autres, elle fut l’œuvre de plusieurs artisans: du sieur Mailloux, entrepreneur de maçonne; d’Ignace Gosselin, maçon; de Marc Isabel, I.e Canada Français, Québec, NOS AKTS POPULAIRES 7 pour le colombage; de Jean Chabot, pour la charpente; de Robert Voyer, pour la couverture de la nef; de Gassien, pour la couverture du clocher; de Paquier et de François Pouliot, pour les croisées et la grande porte; de Jean Amiot, pour les ferrements; et du Sieur LeVasseur, pour l’ameublement et la sculpture.Ces artisans étaient, les uns—Mailloux, Gassien, Amiot et LeVasseur—des maîtres professionnels de Québec; les autres, des ouvriers qui avaient déjà fondé, à l’île même, des familles dont les noms se sont depuis perpétués sur place: Gosselin, Chabot et Pouliot.Cette jolie église témoignait de la plus saine tradition française et le meilleur goût chez les ouvriers qui l’érigèrent et l’embellirent.Elle ressemblait d’ailleurs aux autres églises du temps et elle n’avait pas la prétention d’être aussi riche que, disons, la basilique de Québec, l’église de Montréal, ou que les chapelles du Séminaire, des Jésuites, des Ursulines, ou de l’école des arts du Cap Tourmente.Qui était ce Mailloux, entrepreneur de maçonne, sinon Jean Mailloux, architecte de Québec, qui se distingua longtemps dans sa profession et qui devint le chef d’une des meilleures familles d’artisans au pays; nous la retrouvons aujourd’hui à l’île aux Coudres.Et de qui héritait-il son savoir sinon de ses prédécesseurs Claude Baillif et Janson dit LaPalme, maîtres maçons et architectes qui avaient, dès les premiers temps, implanté leur art sur les bords du Saint-Laurent ?Qui était ce Gassien dit Tourangeau, sinon l’un des membres de cette famille qui exercèrent leur métier de couvreur de bardeau à Québec et à Montréal depuis la fondation de la colonie jusqu’au siècle dernier ?Qui était ce LeVasseur qui décorait le retable et meublait le sanctuaire d’autels et de statues, sinon Noël ou François, descendants de Jean LeVasseur ?Ce dit Jean LeVasseur était, dès 1649, le doyen d’une maîtrise à Québec; il pourvoyait à la construction et à la décoration de la chapelle de sainte Anne en l’église de Québec, qui servait à la Confrérie ou Corporation des maîtres charpentiers et menuisiers en Nouvelle-France; il venait d’une excellente famille de menuisiers-sculpteurs de Paris; et il était en voie de fonder, vol.XXX, n° 1, septembre 1942. 8 LE CANADA FRANÇAIS au pays, une des plus remarquables familles d’artisans qu’on ait connues: les LeVasseur, en quatre ou cinq générations, furent nos meilleurs sculpteurs sur bois; ils étaient confrères et émules des Jourdain dit LaBrosse, et ils eurent pour successeurs Liébert, Emond, Quevillon, les Baillairgé et leurs nombreux compagnons et apprentis.Ces familles d’artisans eurent d’amples ramifications; quelques-uns de leurs membres passèrent à la pratique d’arts variés; tel un Levasseur—Michel—qui devint orfèvre;telle, la branche rurale des Mailloux qui, après le siège de Québec en 1759, allèrent s’établir sur la Côte de Beaupré, puis à l’île aux Coudres; les Mailloux de l’île aux Coudres et du Cap-aux-Corbeaux comptent parmi nos meilleurs chaisiers et nos meilleures tisseuses au métier.Voyez les anciennes statues en bois peint et doré de la Vierge, de l’Enfant-Jésus, de sainte Anne et de saints personnages, que l’on conserve encore pieusement dans les chapelles et les églises, ou le parement sculpté d’autel à la chapelle des Hurons à Lorette, et vous ne manquerez pas de les attribuer à des maîtres; ces maîtres étaient non seulement des ouvriers mais des artistes de haute lignée ! La main d’artiste qui a fait les jolies statuettes de l’Enfant-Jésus à Lorette a aussi façonné celle qui se tient sur une niche et devant laquelle brille une lumière, où l’on lève toujours son chapeau, le long d’un vieux corridor au Séminaire de Québec.Elle en rappelle une autre—celle de LePrévost, ancien maître à l’École du Cap Tourmente et curé à Sainte-Foy après 1714—qui a sculpté la statue aujourd’hui miraculée de Notre-Dame de Foy; ou celles, encore plus anciennes, de Leblond de Latour, premier maître sculpteur et directeur de la même école, qui a non seulement formé les premiers élèves et apprentis au Canada, mais nous a légué deux belles statuettes de la Madone et de saint Joseph.Ces anciennes statuettes, après avoir passé de la Baie Saint-Paul (où Leblond fut curé) à Saint-Irenée, furent récemment remises à l’évêché de Chicoutimi, qui les conserve.A Lorette, le parement d’autel sculpté est une œuvre fort remarquable et le premier morceau qui, il y a 25 ans, nous ait fait entrevoir l’existence d’une tradition d’art au pays.Ce panneau, de 6 pieds de largeur sur de hauteur, est Le Canada Français, Québec, NOS ARTS POPULAIRES 9 orné de haut-reliefs et de fines gravures au ciseau, recouverts de blanc de céruse et de dorures à l'antique.Occupant le centre du tableau, la madone et l’enfant sont entourés d’arabesques et de festons où, comme dans les broderies des Ursulines, la rose prédomine.Aux quatre coins, des têtes d’anges ailées encadrent la madone; et, dans les interstices, des gravures recouvrent le champ plat de fleurs et d’arbres stylisés et d’un paysage curieux, le premier de son genre au pays.Ce paysage représente d’abord quelques huttes huronnes, faites d’écorces de chêne et à toit arrondi en cerceau, comme on les faisait au Canada, au temps de la venue des blancs.Ces huttes sont groupées autour de la première chapelle de Lorette et de la maisonnette du missionnaire.Une Huronne, portant son enfant sur son dos, se dirige pieusement vers la chapelle.Il va de soi que seul un artisan des environs (puisqu’il y en avait) était en état d’exécuter ce parement, car un artisan parisien, à des mois de distance, n'aurait vu goutte à un paysage forestier qu’il fallait croquer sur le vif, ni même aux dimensions exactes de l’autel auquel le parement devait s’ajuster.Cette sculpture ne diffère d’ailleurs pas sensiblement de celles qu’on retrouve dans les environs, comme à Notre-Dame de Foy, à Sainte-Anne de Beaupré (dans la chapelle commémorative), à l’Ange-Gardien et dans les monastères de Québec.Il y en aurait long à dire sur les maîtres qui succédèrent à Leblond et à LePrévost, les contemporains de Mgr de Laval; et ils furent nombreux.De 1720 à 1850 on compte plusieurs générations d’excellents sculpteurs qui firent les statues, les médaillons, les autels, les retables, les chaires, les bancs-d’oeuvre, les baptistères et les voûtes dans les églises et dans les chapelles des vieilles paroisses.Nous sommes aujourd’hui assez bien renseignés sur la plupart d’entre eux et nous avons retrouvé beaucoup de leurs œuvres un peu partout sur le parcours du Saint-Laurent.Quelques maîtres, héritiers des anciens sculpteurs, ont pratiqué leur art jusqu’aujourd’hui; ainsi, en 1925, le statuaire Louis Jobin, à Sainte-Anne de Beaupré, maniait encore le ciseau et le maillet; Henri Angers, qui fut l’apprenti de Jobin, fait toujours des statues et des meubles, dans son vo).XXX, n° 1, septembre 1942. 10 LE CANADA FRANÇAIS atelier de la rue Latourelle à Québec: ses belles statues et sa « Cène » dans le retable de la nouvelle église de Beauport témoignent de son talent; quelques autres sculpteurs et ébenistes subsistent ici et là, comme Lauréat Vallières, à Saint-Romuald, et Bourgault, un amateur, à Saint-Jean Port-Joli.De trois mobiliers typiques appartenant à ma famille, dans la Beauce, au moins un fut acheté, il y a plus de quatre-vingt-dix ans, à l’atelier de Vallières, à Québec.Ces meubles en noyer dur, rembourrés de crin, sont décorés de sculptures fines représentant des roses épanouies ou en boutons, des fruits et des rocailles.Ils consistent en une table ronde, pour le centre du salon, deux tables à jeu, un sofa, un fauteuil, six chaises droites, et une chaise (( berçante » avec un dossier arrondi et avec des bras en forme de cou et de tête de cygne.Il y avait naguère des meubles de ce genre, plus ou moins soignés, dans la plupart des maisons bourgeoises sur le Saint-Laurent.Mais ces souvenirs de famille ont, depuis, souvent changé de mains, car on n’en a guère apprécié la valeur, et on s’est laissé séduire par les modes nouvelles.Le nom même des ateliers d’ébénisterie tombe dans l’oubli, bien que leur industrie ait été des plus importantes.La boutique de Vallières, au pied de la Côte-du-Palais, occupait un grand carré et employait environ cinquante sculpteurs et un plus grand nombre de menuisiers.Drum, un jeune ébéniste anglais, y commença comme bien d’autres sa carrière.Ayant de l’ambition, il finit par ouvrir boutique à son compte, et il devint le concurrent de Vallières ; ses ouvriers étaient d’ailleurs presque tous d’origine française.Une troisième boutique, de moindres dimensions, celle de « Pof » Roy, était réputée pour la fine qualité de ses meubles.Mais il ne reste plus aujourd’hui que quelques ébénistes de carrière-—Trudelle, Montreuil, Vallières.Les meubles de Vallières, de Drum et de Roy ont leurs traits distinctifs.Délicats et aristocratiques, ils affectent la ligne courbe et la sculpture d’ornementation.Si les modèles plus anciens rappellent le Louis XV, il est sûr que le style de Québec évolua sensiblement, surtout après l’arrivée Le Canada Français, Québec, NOS ARTS POPULAIRES 11 au pays de certains ébénistes français et anglais et des manuels imprimés à l’étranger.La construction des bâtiments à voile fut, jusqu’en 1890, une des principales industries de Québec.Comme partout ailleurs, on avait l’habitude d’orner le haut de l’étrave des navires de statues et d’arabesques conventionnelles.Certains sculpteurs s’adonnaient de préférence à ce genre; en particulier, un anglais nommé Black ou Blake, le sculpteur Narcisse Bertrand, et Jean-Baptiste Côté, le plus important de ces trois artisans.Une de nos plus belles traditions d’arts et métiers, pour ne pas mentionner l’orfèvrerie (faute d’espace), est celle de la broderie, qui fut introduite au pays, dès 1639, par Marie de l’Incarnation et Mme de la Peltrie, fondatrices des Ursulines en Nouvelle-France.L’art ancien et aristocratique de la broderie, que ces saintes femmes et leurs religieuses enseignèrent pendant deux cents ans à leurs élèves, d’abord Peaux-Rouges, ensuite blanches, servit longtemps à la confection des ornements d’église, partant au gagne-pain de leur monastère.Jeanne Le Ber, la sainte recluse du Couvent de la Congrégation à Montréal (décédée en 1714), fut leur élève; elle introduisit la broderie à Montréal, et fut elle-même une des plus brillantes artistes qu’ait jamais produites sa ville.Pour s’en convaincre, il suffit de voir les » anciens ornements d’autel au Musée de Notre-Dame et la splendide chasuble, que l’on conserve d’elle au monastère de la Congrégation.Le talent et les œuvres de ces saintes femmes—Marie de l’Incarnation et Mme de la Peltrie—attestaient des meilleures traditions de la mère-patrie, et le nouveau monde avec elles ne pouvait manquer de bénéficier de la culture française dans sa meilleure période.En effet, Mme de la Peltrie, qui était de la noblesse, naquit à Alençon, ville qu’ont rendue fameuse ses toiles et ses dentelles, ce qui a donné son nom au point d’Alençon.Quant à Marie de l’Incarnation, elle avait pour père un marchand de soieries, et, du côté maternel, était alliée à la notable famille des Babou de la Bourdaisière, qui vol.XXX, n" 1, septembre 1942. 12 LE CANADA FRANÇAIS fabriquait des tapisseries et qui présida à la fondation, à Fontainebleau, de la manufacture royale, plus tard rattachée aux Gobelins.Toute jeune, elle s’asseyait avec ses petites compagnes aux pieds de sa mère et apprenait d’elle à broder.Sa mère était fort entendue dans ces ouvrages—et les mains des femmes, en ces temps, ne s’arrêtaient que pour la prière et le sommeil.On doit attribuer à cette origine et aux heureuses relations des fondatrices du séminaire indien l’influence de la civilisation française sur une grande partie de notre continent.La pauvreté força les Ursulines de Québec à profiter des ressources naturelles du pays.Tout comme Marie de l’Incarnation avait appris des sauvages à faire la « sagamité », ses disciples se mirent à confectionner des plats de bois et d’écorce de bouleau pour des fins domestiques, les plats d’écorce ressemblant à ceux que les Algonquins appelaient ouragans (ouragana).Le fil d’or, d’argent et de soie, pour la broderie, coûtait un haut prix; aussi les Ursulines durent-elles souvent lui substituer la laine et les perles ou « rassade » que l’on fabriquait alors à Nevers, en France.Elles se servirent aussi de fils rudes, de longs poils d’orignal et de piquants de porc-épic, inaugurant ainsi un genre de broderie qui passe maintenant pour être purement indigène.On conserve encore, au monastère des Ursulines de Québec, des paquets de poils d’orignal et de piquants de porc-épic teints, qui peuvent encore servir, comme jadis, à l’enseignement de cet art particulier aux jeunes Canadiennes.Autrefois, les arts et les métiers se repartissaient également entre la ville et la campagne.Il y avait les maîtres, les compagnons et les apprentis, dans les métiers ici organisés à la manière des corps de métiers en France.Dans une procession de la Fête-Dieu, à Québec, les Annales des Ursulines rapportant que huit corps de métiers étaient représentés; ces corps de métiers avaient chacun leur fête patronymique annuelle.Nous savons que celle des menuisiers fut abolie en 1837, par lettre pastorale de l’évêque Le Canada Français, Québec, NOS ARTS POPULAIRES 13 de Québec, qui la condamna à cause de certains abus.Cette seule corporation avait duré près de 200 ans.Les traditions manuelles, dans ces circonstances, étaient donc transmises au cours d’un apprentissage régulier, déterminé suivant l’usage et la loi; et ceux qui les pratiquaient étaient compétents, même souvent doués de talent.C’est ce qui explique chez nous la beauté de la menuiserie, de la broderie, de l’orfèverie, et du travail ancien, lorsqu ils nous sont parvenus; aussi, l’habileté persistante de nombreux ouvriers, même longtemps après la déchéance de l’apprentissage professionnel.Il y avait aussi, dans les campagnes, des petits artisans qui, pour les fins domestiques, se suffisaient à eux-même.L’artisanat rural, en particulier dans le tissage et le travail au crochet dans certains districts, a survécu jusqu a nos jours.Pour mettre ceci en lumière, je vais terminer ici en donnant le seul exemple du Père Mailloux, chaisier, et de la mère Pednaud, tisseuse de boutonnues à l’île-aux-Coudres, qui comptent parmi nos bons artisans.Une chaise berçante du Père Mailloux, dans la vieille maison des Leclerc, à la Baleine—c’est ainsi qu on appelle la rive sud de l’île-aux Coudres—attira mon attention, il y a quelques années.Cette chaise, faite d’érable, est une œuvre d’art rustique de couleur laque ou rouge clair.Son dossier élevé, s’élargissant au haut, consiste en montants séparés les uns des autres, découpés en losanges, en S, en trèfles et en cœurs.Le siège, ingénieusement recourbé, relève un peu vers le devant, entre des accoudoirs terminés en têtes de violon d’une grande finesse.Les patins ou châteaux, longs et arqués, sont propres à bercer la paix et la rêverie.Les insulaires qui s'assoient dans cette chaise, pendant les longues soirées d’hiver, les pieds posés sur l’étroite planchette reliant les patins, aimaient à redire des contes merveilleux et à chanter des vieilles chansons.Avant qu’il ait été possible d’apprendre ce qu’était le Père Mailloux, Victoire Pednaud tira d’un coffre bleu et déploya un couvre-pied qu’elle nomma paresse boutonnue.Comme la chaise berçante, le couvre-pied était unique.vol.XXX, n° 1, septembre 1942. 14 LE CANADA FRANÇAIS Seul le génie inné, avec un sens étonnant du dessin et des valeurs, peut créer de ces choses.Je n’avais pas, ailleurs, encore vu son pareil.Dans un épais tissu de nuance crème fait au métier sont insérés de grands patrons de couleurs végétales vert sombre, jaune orange, indigo et rouge quinquina, et comme tracés à main levée, dont l’ensemble forme une brillante et joyeuse tapisserie, dont le coloris 'semble aussi frais qu’au jour de sa confection.Les patrons y sont presque tous reeonnaissables, étant tirés de la tradition canadienne.Mais ici leur adaptation est frappante, au point d’en faire oublier l’origine.Des croix de Malte en quatre rangées encadrent des plantes dans des pots à fleurs et des chandeliers stylisés, une seule croix romaine d’un côté, et, de l’autre, un poisson si long et si maigre qu’il semble symboliser le carême; enfin, un chevalet orné si étrange qu’il paraît tiré de l’Apocalypse.La disposition de ces dessins rustiques se répartit sur le couvre-pied avec un art consommé, et une large bordure et des bandes intérieures faites de carreaux encadrent tout l’espace en le subdivisant en trois parties, qui sont décorées< Les couleurs de ce couvre-lit viennent de substance végétales—des plantes, des écorces d’arbres, et des racines sauvages; par exemple, les racines de savoyanne et la verge d’or, dont on tire un jaune brillant; le cormier qui donne un gris bleu; l’écorce de cerisier et le bois de savanne pour le brun, l’écorce de plaine, pour le bleu.Le rouge et les nuances de couleurs variées étaient tirés de pelures d’oignon, de feuilles de thé, d’écorce d’aune, d’oxyde de cuivre, de lessive, et de bois importés d’Amérique méridionale, tel le quinquina pour le rouge.Pour fixer la couleur on trempait la laine dans des mordants préparés à domicile, puis dans l’eau de source et l’eau salée de la mer.Ces procédés rendaient la teinture absolument durable, et en tout bien supérieur aux teintures anilines qui sont maintenant en usage.Depuis lors, j’ai découvert, à l’île-aux-Coudres, au moins quinze vieilles boutonnues qu’on est fier de conserver à la Galerie et au Musée nationaux du Canada, à Ottawa, et de prêter souvent pour des expositions au Canada et à l’étranger.Le Canada Français, Québec, NOS ARTS POPULAIRES 15 Tout comme la berceuse des Mailloux, le couvre-pied des Pednaud est une création d’un genre traditionnel; les Pednaud ne sont d’ailleurs pas les seuls a en avoir fait.Des vieilles femmes, pour la plupart apparentées les unes aux autres, en ont depuis longtemps tissés de semblables.Même les jeunes femmes, imitant tant bien que mal leurs aînees sans réussir aussi bien leurs dessins et leurs couleurs, en font encore aujourd’hui dans presque tout le comté de Charlevoix.Les portières et les couvre-pieds de la Malbaie sont d’ailleurs des imitations bien inférieures des paresses boutonnues ou des boutonnées de naguère, ou 1 on menage la laine afin de les vendre moins cher aux touristes.Il fut impossible de savoir d’où venait cet art à la fois rustique et raffiné, sinon qu’il s était depuis longtemps transmis dans l’île, en particulier chez les Pednaud et les Mailloux.En 1931 encore, la meilleure tisseuse était une Pednaud.Les Mailloux et les Pednaud sont voisins au Cap-a-la-Roche, au nord-est de l’île, en face des Éboulements, et les membres de leurs familles, depuis des generations, se marient les uns aux autres.Ils sont parmi les familles les plus intéressantes et les plus industrieuses de l’île.Ces gens, isolés, qu’ils soient dans leur île, ne sont pour cela d’extraction inférieure à celle de leurs voisins, même au cœur de Québec.Ainsi l’ancêtre des Mailloux était Jean Mailloux, qui, avant la Conquête, était le meilleur architecte de Québec; et, comme les architectes d’alors étaient aussi sculpteurs sur bois, Jean dut être artisan et même former des apprentis.Deux femmes de sa famille, dont l’une, son épouse, Marie Amiot, apprirent la broderie et la tapisserie au couvent des Ursulines, où elles furent pensionnaires.Il n’est donc plus surprenant que les arts de la sculpture et de la tapisserie se soient transmis à leur postérité jusqu’à aujourd’hui même, après qu’elle se fût éloignée de la ville jusqu’à Charlevoix et à l’île-aux Coudres.Marius Barbeau, vol.XXX, n° 1, septembre 1942.
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