Le Canada-français /, 1 mars 1941, Un livre anglais sur notre régime français
IN LIVRE ANGLAIS SIR NOTRE REGIME FRANÇAIS (,) Ceux qui s’intéressent à l’histoire du Canada, tout particulièrement chez nos amis de langue anglaise, n ont pas été sans remarquer, depuis quelques semaines, un livre qui vient de paraître et que les libraires de Québec ont étalé dans leurs montres.Sur la gaine polychrome de cet ouvrage se dresse la mâle stature du comte de Frontenac, dans l’attitude qu’il avait prise pour répondre à l’envoyé de Phipps, venu au nom de son maître lui ordonner de livrer la place : « Non, luy répondit Monsieur le Comte, « je n’ay point de réponse à faire à vostre général que par « la bouche de mes canons et à coups de fusil ; qu’il ap-« prenne que ce n’est pas de la sorte qu’on envoyé sommer « un homme comme moy ; qu’il fasse du mieux qu’il pourra « de son costé, comme je feray du mien ».Ce n’est pas qu’il y eût, chez nous, pénurie de manuels ou d’ouvrages sur l’Histoire du Canada, les uns donnant une vue d’ensemble, les autres se rattachant à une période, mais bien peu d’auteurs anglais s’étaient appliqués à mettre en valeur le régime français, sous une forme et dans un cadre capables d’attirer l’attention du lecteur moyen, c’est-à-dire de celui qui ne s’est pas fait une spécialité d’approfondir les archives de notre histoire.Le manuel de Mr.Woodley est surtout destiné, je crois, aux étudiants des high schools et des universités, qui éprouvaient naguère certaines difficultés à trouver, en langue anglaise, une histoire du régime français pouvant, non seulement enseigner les faits, la chronologie, que l’on trouve dans la plupart des manuels déjà parus, mais une histoire qui les mît en contact avec les différentes puissances d’Europe.1.Canada’s Romantic Heritage, par E.-C.Woodley.— Editeur : J.-M.Dent & Sons (Canada) Ltd., Toronto, pp.288, prix : $3.00.Le Canada Français, Québec, Vol.XXVI, No 7, mars 1941 738 LE CANADA FRANÇAIS Il s’agit ici, comme on le sait, de la France et de l’Angleterre, d où partirent les mots d’ordre dont la répercussion fut si grande dans la Nouvelle-France et la Nouvelle-Angleterre.C’est l’histoire de la lutte qui s’engagea de bonne heure entre les premiers Français établis le long du St-Laurent et de ses tributaires, et les puritains de la Nouvelle-Angleterre, qui voulurent bientôt étendre leur empire jusqu’au pays des Mohawks, pour s’emparer du commerce des fourrures.Mais il y a quelque chose de plus, dans l’histoire de Mr.Woodley, que les causes qui ont déterminé, chez nous, tant de conflits, tant de combats et tant de pertes de vies.Ce quelque chose, c’est le désir de pénétrer dans l’esprit des belligérants et d’exposer la philosophie qui se dégage de ces différents conflits et des résultats dont, tour à tour, profitent les uns et les antres.Cet exposé fait comprendre aux lecteurs que si, après 150 ans de maîtrise sur la plus grande partie du territoire nord-américain, les Français durent plier bagage et céder le terrain aux Anglais, ce n’est pas par manque de vaillance, de courage, ni d’héroïsme.Non ! Disons crûment toute la vérité : ils furent vaincus par la Pompadour et, de plus, écrasés par le nombre, puisque lors de la conquête de la Nouvelle-France, les Quakers de la Nouvelle-Angleterre étaient au moins dix fois plus nombreux que les colons de la Nouvelle-France.Avant d’aller plus loin, je tiens à présenter très brièvement l’auteur de ce magnifique travail, travail appelé, croyons-nous, à mieux renseigner les étudiants de langue anglaise et à leur faire connaître, sous un jour plus sympathique que dans bien d’autres manuels, le rôle qu’ont joué nos pères pour établir l’hégémonie française dans le Nouveau-Monde.Mr.Edward Carruthers Woodley naquit à Montréal, où il passa son enfance.Porteur du degré M.A., octroyé en 1902 par l’université McGill, il se rendit aux Indes et dans le Proche-Orient, où il occupa différents postes dans Le Canada Français, Québec, Vol.XXVI, No 7, mars 1941 UN LIVRE ANGLAIS SUR NOTRE RÉGIME FRANÇAIS 739 la hiérarchie scolaire.Ensuite, il étudia aux universités d'Oxford (Angleterre) et deLeyde (Hollande).Pendant et après la première Grande Guerre, ses services furent requis pour effectuer divers travaux d’assistance, organisés par des sociétés telles que l’American Board, l’American Red Cross, etc.A son retour au Canada, Mr.Woodley fut nommé principal de l’Argyle School (Westmount) poste qu’il occupa pendant huit ans.Depuis 1930, au Département de l’Instruction Publique, il remplit un rôle important dans l’administration.Ses services lui ont valu, en 1938, la médaille décorative du Mérite Scolaire de la province de Québec.Mr.Woodley a déjà publié, entre autres livres : « Le- gends of French Canada », de même qu’une édition spéciale du « Golden Dog » de Kirby.De plus, il a travaillé à la rédaction de plusieurs livres classiques relatifs à la littérature et à l’histoire, et il a écrit un grand nombre d’articles dans les journaux et les revues du Canada.Enfin, Mr.Woodley a été président du Club Kiwanis, à Québec, où, à maintes reprises, il a adressé la parole, au grand plaisir des membres de ce Club, car il sait toujours traiter un sujet de façon agréable, précise et substantielle.Ses connaissances sont variées, son élocution facile et, dans ses propos, il y a toujours « some food for thought.» Il serait oiseux de tenter ici une analyse de son nouvel ouvrage, puisque c ’est un fort volume, qui contient un exposé aussi complet qu’on peut le faire, en moins de trois cents pages, de l’histoire de la Nouvelle-France.On ne saurait s’attendre de trouver sous la plume de l’auteur les pensées, les réactions et la philosophie d’un Français ou d’un Canadien français qui eût accompli le même travail.Il est évident que Garneau et Ferland, entre autres, n’ont pas écrit leur histoire de la même façon que Mr.Woodley.D’ailleurs, leur travail est plus élaboré car ils ont puisé aux sources premières, c’est-à-dire aux archives françaises et anglaises, tandis que Mr.Woodley s’est Le Canada Français, Québec, Vol.XXVI, No 7, mars 1941 740 LE CANADA FRANÇAIS surtout appuyé sur des auteurs anglais dont il donne, fort honnêtement d'ailleurs, la bibliographie, à la fin de son œuvre.Chaque chapitre est justifié, si l’on peut dire, par les écrits de plusieurs écrivains qui ont traité le même sujet.Son travail est divisé en vingt chapitres.De plus, l’on y voit un grand nombre d’illustrations et de cartes, qui ne sont pas sans ajouter de l’intérêt au texte.Mr.Woodley s’est efforcé de situer sa pensée dans le temps et dans l’espace du régime français au Canada.Sa narration, et je suis heureux de le déclarer, il la fait sans arrière-pensée et sans parti pris.Toutefois, comme « le sang est toujours plus épais que l’eau », il n’a pas pu, à l’aide seule des auteurs dont il s’est entouré, traiter son sujet, jusqu’à un certain point, comme l’aurait fait un auteur de langue française qui, à son tour, eût été saturé d’ouvrages de langue française.Les méfaits de nos compatriotes sont exposés dans toute leur laideur parfois, tandis qu’il a une tendance à vouloir justifier certaines cruautés dont se rendirent coupables, jadis, nos alliés d’aujourd’hui, les Anglais, qui firent la conquête de la Nouvelle-France.Ainsi, Montcalm, pour ne citer que deux ou trois exemples, est blâmé pour avoir laissé massacrer un certain nombre d’Anglais au fort William-Henry, parce que les escortes qui accompagnaient les prisonniers n’étaient pas assez fortes pour les protéger efficacement.Mais lorsqu’il s’agit de la déportation des Acadiens, il relate bien que des ordres avaient été donnés pour que cette déportation fût aussi humaine que possible : « Les membres d’une même famille devaient être gardés ensemble et on leur avait permis « d’apporter avec eux autant de biens personnels que le permettrait l’espace sur les vaisseaux.» — Dieu sait comment les ordres de Lawrence et de Winslow furent exécutés et avec quelle barbarie furent entassées, pêle-mêle, dans de mauvaises coques, des familles disjointes, qui furent ensuite dispersées un peu partout le long des côtes américaines, jusqu’en Virginie.Qui ne se souvient encore des déprédations commises par les troupes de Wolfe pendant les deux mois et demi Le Canada Français, Québec, Vol.XXVI, No 7, mars 1941 UN LIVRE ANGLAIS SUR NOTRE REGIME FRANÇAIS 741 du siège de Québec ?Pas moins de quatorze cents maisons et autres dépendances des fermes échelonnées le long des deux rives du St-Laurent furent dévastées, mises à sac, pendant que les vieillards, les femmes et les enfants étaient obligés de se sauver dans les bois et d’y vivr e de chasse et de pêche.Ce sont la les traitements inhumains qu’eurent à subir des êtres sans défense, pendant que les hommes en âge de porter les armes étaient rendus à Québec et dans les alentours, pour s’opposer au débarquement des troupes de Wolfe.Mais il ne faudrait pas trop appuyer, car on pourrait bien nous redire comment furent traités les habitants du fort Loyal (sur la Baie de Casco), du village de balmon-Falls et de celui de Schenectady, alors que ces différents postes isolés furent attaqués par des partis venus de Québec, de Trois-Rivières et de Montréal, sous les ordres mêmes du comte de Frontenac.En plein cœur d hiver, les Anglais, hommes, femmes et enfants, habitant ces forts, furent attaqués et plusieurs massacrés, puis les maisons et autres dépendances brûlées.Un grand nombre de prisonniers furent amenés ici, au pays, pendant que ceux qui s’échappèrent trouvèrent presque tous la mort par le froid (1690).Rappelons, toutefois, que depuis l’arrivée au Cap Cod des puritains, débarqués du Mayflower en 1620, les Indiens abénaquis, qui habitaient la partie nord-est de la Nouvelle-Angleterre d’aujourd’hui, furent sans cesse l’objet de déprédations, de vols et de tueries de la part de ces nouveaux venus.«L’Histoire du Baron de St-Castin, chef abénaquis», de Pierre Daviault, déclare que « les Anglais procédaient, dans le nord de l’Amérique, à l’extermination du Peau-« Rouge, que les Espagnols asservissaient au sud.A « l’exception des Mohicans et d’autres sauvages marau-« deurs déjà en guerre avec leurs frères de race, tous les « Indigènes souffraient de l’hostilité des colons.» 2.Plus loin, il ajoute : « La plus grande objectivité ne saurait « cacher que les guerres indiennes, si meurtrières, furent 2.p.48.Le Canada Français, Québec, Vol.XXVI, No 7, mars 1941 742 LE CANADA FRANÇAIS « provoquées par la brutalité, la cupidité et la convoitise « des puritains.» 3 La cruauté systématique des 'pilgrims de Plymouth n’a pas été dépassée, même à l'heure actuelle, par les hordes hitlériennes.C’est ainsi que la tribu des Pequots fut l’objet, de la part des Bostonnais, de chasses impitoyables, de guet-apens et d’incendies de leurs villages.John Mason, un de leurs chefs, ne reculait devant aucun moyen.En 1635, « deux mille guerriers abénaquis, femmes et enfants furent tués, et mille prisonniers vendus aux Indes comme esclaves.» 4 Et c’est ainsi pendant la majeure partie du 17e siècle, ou plus exactement de 1620 à 1690.Quiconque voudrait en savoir davantage sur cette page néfaste de l’histoire de la colonisation par les puritains, dans la Nouvelle-Angleterre, n’aura qu’à lire le volume dont je viens d’extraire quelques lignes.Fait-on mieux aujourd’hui?Ainsi, n’a-t-on pas lu, tout récemment, que les Boches, qui se sont emparé de la Pologne, ont mis à mort au moins vingt mille Polonais, qui ne s’étaient pas inclinés assez profondément devant leurs nouveaux maîtres ?Mais revenons au livre de Mr.Woodley et disons tout de suite que la lecture en est fort agréable, le style limpide, les liens rattachant les vingt chapitres habilement noués, afin que nul ne perde le fil de l’aventure.Encore une fois, l’auteur n’a pas pu tout dire, mais ce qu’il présente nous paraît bien refléter le régime qu’il étudie et mettre en valeur les hommes et les femmes, les laïcs et les religieux qui ont joué un rôle important au cours de ces cent cinquante années.Nous connaissons assez bien les noms des auteurs anglais qui ont écrit des volumes sur le régime français, mais nous avouons, en toute sincérité, en avoir parcouru bien peu.Nos compatriotes qui ont traité la même période, ont peut-être péché parfois par indulgence vis-à-vis de nos ancêtres, mais je crois qu’aucun historien, désireux de donner une vue d’ensemble du régime français, ne 3.p.49.4.p.fil.Le Canada Français, Québec, Vol.XXVI, No 7, mars 1941 UN LIVRE ANGLAIS SUR NOTRE REGIME FRANÇAIS 743 saurait ignorer deux de nos historiens de langue française, à savoir F.-X.Garneau et 1 abbé J.-B.-A.herland.Nous souhaitons au traité d’histoire de la Nouvelle-France, que vient de publier Mr.Woodley, le plus grand succès, car nous avons la conviction intime que sa lecture, chez les lecteurs de langue anglaise, surtout chez ceux qui vivent en dehors de la province de Québec, ne pourra que leur procurer des connaissances propres à nous mieux faire comprendre, estimer et respecter.Ce livre est non seulement un bon livre, mais c’est en même temps une bonne action, parce qu’il contribue au rapprochement et à la meilleure entente entre les deux principaux groupes qui vivent côte à côte au Canada, sans qu il soit, toutefois, question de fusion, car nous sommes opposés au melting pot.Si, maintenant, l’on jette un coup d’œil sur le mouvement littéraire au Canada, depuis quelques années, surtout au point de vue historique et sociologique, l’on remarque que les auteurs de langue anglaise ont plus fait d’efforts que nos compatriotes à nous, pour mieux comprendre et faire saisir la pensée de ceux qui ne possèdent pas le même sang qu’eux dans les veines.Tout de même, il me semble que, de plus en plus, les préventions disparaissent et que le patriotisme, des deux côtés, s’élargit.Le chauvinisme existe encore de part et d’autre, dans bien des milieux, et les derviches qui enseignent cette doctrine ne sont pas encore disparus.Dans bien des écoles, petites et grandes, chez nous, il n’y a pas encore très longtemps, l’histoire du Canada n’était qu’un prétexte, du commencement à la fin, pour tomber sur le dos des Anglais et nous apprendre à les détester.Il est admis qu’un enseignement à peu près analogue était en vigueur dans les autres provinces, au sujet des habitants de la Nouvelle-France.C’est pourquoi Mr.Woodley a voulu mettre à la portée des Canadiens de langue anglaise une histoire qui leur fasse connaître honnêtement ce que la province de Québec renferme, ce que sa population a hérité de ses ancêtres et Le Canada Français, Québec, Vol.XXVI, No 7, mars 1941 744 LE CANADA FRANÇAIS comment l’esprit de ses habitants a été formé.Encore, pourquoi nous sommes attachés à notre langue, à nos coutumes, à nos mœurs et les raisons de la fierté que nous affichons de posséder un tel héritage.Son livre est appelé à faire grand bien et je crois que nos compatriotes ne manqueront pas de féliciter l’auteur du mal qu il s’est donné pour édifier le superbe ouvrage qu’il vient de présenter à la jeunesse étudiante, désireuse de se renseigner à bonne source.C’est avec des hommes comme lui et d’autres, tels Wilfrid Bovey, Jean-Charlemagne Bracq, Arthur Doughty, Ian Fraser, H.H.Miles, Billy Moore, Francis Parkman, F.A.Scott, William Wood et George M.Wrong, c’est avec des hommes comme ceux-là, dis-je, que l’on arrivera à créer une seule grande famille, où tous les membres s’entraident et à déterminer l’unité d’efforts voulue pour assurer la prospérité du Canada et le bonheur de sa population from, coast to coast, a mari usque ad mare.Mr.Woodley est un de ces bons ouvriers et j’ai la ferme conviction que son ouvrage sera apprécié à sa juste valeur et qu’ainsi ses peines recevront la récompense qu’elles méritent.Quant à nous, nous ne pouvons que lui offrir nos félicitations et nos remerciements et, de plus, lui dire que nous voudrions en voir encore d’autres, comme lui, travailler à la bonne entente au pays, afin que partout nos compatriotes, quel que soit leur nombre dans les provinces en dehors du Québec, se sentent chez eux, à l’aise, libres et estimés, comme le sont, chez nous, nos amis de langue anglaise qui, d’ailleurs, se sont fait un devoir de le proclamer en maintes occasions.G.-E.Marquis Le Canada Français, Québec, Vol.XXVI, No 7, mars 1941
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