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Titre :
Le Canada-français /
Revue de l'Université Laval qui traite de philosophie, de théologie, de questions sociales, de linguistique, d'arts et de littérature.
Éditeur :
  • Québec :Université Laval,1888-1946
Contenu spécifique :
Pile ou face pour une seigneurie
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Parler français ,
  • Nouvelle-France
  • Successeurs :
  • Bulletin du parler français ,
  • Nouvelle-France ,
  • Revue de l'Université Laval
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Références

Le Canada-français /, 1939-12, Collections de BAnQ.

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PILE OU FACE POUR UNE SEIGNEURIE Plus de deux siècles après le retour de Jacques Cartier en France, deux jeunes Écossais qui avaient fait la campagne au Canada sous le général Murray se mirent à contempler le pays dont ils avaient fait la conquête et ils furent saisis d’admiration.Fils de haute lignée, ils avaient de bonne heure embrassé la carrière des armes, mais, une fois fixés au bord du Saint-Laurent, ils furent loin de rester de simples aventuriers.Le pays nouvellement conquis était splendide.Une infinité de collines ondulées et de plateaux élevés alternaient avec de vastes cours d’eau et des lacs enchanteurs dans les montagnes.Leur Écosse bien-aimée n’était pas plus belle que ce pays sauvage et ces mystérieuses immensités.Us voulurent sur le champ s’en emparer en propre et en faire leur domaine.C’est ainsi que John Nairne et Malcolm Fraser décidèrent de s’établir au Canada.Sur la côte nord du fleuve, au-delà des falaises rocheuses et des jolies baies qu’ils avaient admirées en montant le fleuve à bord d’une frégate britannique, s’étendaient à perte de vue des forêts primordiales, dont la possession constituerait une richesse enviable.Autour d’une de ces baies, qu’on nommait la Malbaie, aux bords d’une rivière descendant au fleuve, se trouvait un petit établissement français qu’au passage ils n’avaient pas manqué d’apercevoir.Y retournant à loisir, un jour, Nairne et Fraser longèrent les rives de cette rivière et éprouvèrent l’ambition d’en faire leur bien pour eux et pour leur postérité.Ils résolurent de prier le général Murray de leur octroyer cette vallée et de fonder deux seigneuries sur l’emplacement de l’ancienne seigneurie de Comporté, qui était retombée dans le giron de la couronne.Des chênes géants allaient sortir en ce sol vierge des glands fertiles de l’Ecosse.Cependant, à quel des deux amis écherrait la rive gauche, et à qui, la rive droite ?Frères d’armes, Nairne et Fraser convinrent en toute loyauté d’avoir recours au sort.Prenant PILE OU FACE POUR UNE SEIGNEURIE 295 une pièce de monnaie représentant à l’avers la tête du souverain et, au revers, la couronne britannique, ils dirent : Pile ou face ! et la pièce, en retombant, se trouva à attribuer le côté de l’est à Malcolm Fraser, qui le nomma Mount Murray en l’honneur du distingué général sous lequel il avait combattu, le côté opposé de la rivière, à l’ouest, à John Nairne, qui, aussi en l’honneur de son général, l’appela Murray Bay.La seigneurie de Murray Bay comprenait les fonds et la vallée à l’ouest de la rivière depuis surnommée Murray et la région s’étendant jusqu’aux Éboulements.Par contre, la seigneurie de Mount Murray s’appropriait le territoire compris entre la vallée et la rivière Noire, à dix-huit milles au nord-est, dans la direction de Tadoussac.A peine s’y trouvait-il quelques terres cultivées, un petit nombre de chevaux, de bestiaux, et une poignée de colons canadiens.Mais Nairne et Fraser, trop pauvres pour s’emparer d’une région plus populeuse et plus prospère, furent satisfaits de seigneuries riches en terres à coloniser, en bois de construction, en gibier et en poisson.Les obstacles que la nature leur opposait ne servirent qu’à les inciter à de plus grands efforts, qui leur assurèrent le succès.John Nairne, d’un orgueil et d’une volonté indomptables, était le vrai type de l’Écossais austère.Il décida de conquérir à fond son domaine et d’y établir une nouvelle Écosse sur ce sol presque inoccupé.Malcolm Fraser, de son côté, s’adonna plus naturellement à la jouissance de son bien et, étant plutôt débonnaire, moins à l’idée d’y fonder un fief héréditaire.Depuis lors, ils vécurent en bons voisins, tout en suivant une orientation divergente.Les intentions de Nairne, dès le début, étaient précises et inflexibles.Rien ne pourrait le détourner des fins qu’il avait déjà en vue.D’ailleurs il tenait d’ancêtres moroses l’orgueil et la ténacité.Autrefois conquis par les Anglais, le clan Nairne avait depuis combattu pour regagner toute son indépendance.Les descendants de cette fière lignée n’étaient pas prêts à se soumettre à un autre peuple — ici des Français d Amérique — et ils ne manqueraient pas de se subordonner leurs nouveaux sujets.Durant son régime 296 LE CANADA FRANÇAIS à Murray Bay, la famille Nairne chercha, avant tout, à se conformer aux idées de conquête et de survivance écossaise de John Nairne, son fondateur.Né protestant, Nairne demeura toujours fidèle à son église, en dépit de son entourage catholique et canadien.Cette différence de religion était le premier obstacle au progrès de sa seigneurie.Pour surmonter cet obstacle, il s’y prit d’une manière caractéristique.Retournant en Écosse, il chercha à y induire des montagnards de sa nationalité a venir s’établir dans son domaine.Il présenta les attraits du nouveau pays sous des couleurs séduisantes, mais sa franchise naturelle l’empêcha de cacher les rigueurs du climat et de la colonisation.Il désirait surtout de ramener avec lui un pasteur protestant, car il fallait, dans sa seigneurie, avoir une école libre et une église à l’avenant, pour soulager ses censitaires du paiement de la dîme et les convertir à ses idées, sinon à sa foi.Pour bien commencer, Nairne avait déjà, en 1761, amené avec lui, à Murray Bay, cinq soldats écossais de 1 armee de Wolfe, qui voulaient bien se faire colons sur ses terres.Bien qu’il ne soit pas, aujourd’hui, facile d identifier des gens, on retrouve leur nom au livre de comptes de Nairne pour l’année 1787.Leur postérité ne manque d ailleurs pas de les faire reconnaître, tels McNicol, Blackburn, Warren, et deux autres parmi les trois dont les noms sont les plus répandus dans la région — MacLean, Thomson et Brooks.Mais Nairne ne réussit pas, dans la suite, à augmenter dans son domaine le nombre de colons écossais, et son insuccès lui fut pénible.Peu de temps après leur arrivée, les seules cinq familles protestantes de Murray Bay faisaient baptiser leurs enfants par le curé et ne pouvaient pas les soustraire au catholicisme.Il ne resta bientôt que trois familles sur cinq, y compris la sienne, dont l’intégrité se maintenait.Et les enfants, même les siens, parlaient français, uniquement le français.Nairne par principe n’aurait jamais consenti à épouser une Canadienne.Ainsi, en 1766, il épousa Christiana Emery, fille de famille écossaise, qui dut lui apporter une dot.La seigneuresse de Murray Bay était distinguée et douée des qualités que John Nairne recherchait.Elle lui donna des enfants et, jusqu’à la fin de sa vie, fut un modèle d’industrie, d’austérité et de qualités familiales. PILE OU FACE POUR UNE SEIGNEURIE 297 Les cinq autres colons écossais ne répondirent pas aux espérances que Nairne reposait en eux.Ayant épousé des Canadiennes, ils fondèrent des familles catholiques de langue française qui ne servirent en rien aux desseins rigides de leur seigneur.Même Fraser, son ami intime, n’avait pas son goût de l’isolement et la réserve.Il se plia aux aménités du pays.Plus tard, il acquit pour un de ses fils un nouveau domaine sur la rive sud du Saint-Laurent, qui devint Fraserville (ensuite, la Rivière-du-Loup).Puis, sans qu’on sache trop comment, Fraser commença sans tarder à élever une grande famille avec Marie Allaire, qu’il considérait sa femme.Nairne, fier de ses neuf enfants, se croyait assuré d’une postérité.Mais le climat était sévère pour des gens qui n’avait pas encore l’endurance des Canadiens.Les hivers, avec leur froidure, éprouvèrent fort les Écossais qui, pourtant, étaient du nord.Il leur fallut mettre de côté les « kilts » et porter culottes et capots.Autrement, il prenaient des extinctions de voix et se gelaient les pieds et les mains.L’hiver qui suivit la Conquête, le scorbut fit de grands ravages parmi les soldats britanniques, tout comme il avait autrefois décimé les marins de Jacques Cartier, à cause du manque de vêtement^ chauds et de nourritures végétales.Trois enfants de Nairne moururent delafièvre et un quatrième de la phtisie.Mais il lui en restait cinq — trois filles et deux fils.Nairne avait tellement à cœur l’éducktion de ses enfants qu’il les envoya tous séjourner en Écosse pendant plusieurs années.Durant que les aînés apprenaient à Edimbourg non seulement la grammaire et les langues classiques mais aussi les préceptes de la morale et les bonnes manières, il veillait lui-même à la formation des autres, chez lui au manoir, à l’aide de manuels qu’il se faisait expédier d’Écosse à Murray Bay.Son amour des belles-lettres lui fit même souscrire à la publication du livre de Robert Burns, Poems, Chiefly in the Scottish Dialect.Dans la deuxième édition, celle d’Edimbourg, qui contient plusieurs noms maintenant célèbres dans les annales d’Angleterre et d’Écosse, celui de Nairne paraît avec les mots : deux exemplaires.Une fois en Écosse, les fils de Nairne voulurent, tout comme leur père, embrasser la carrière des armes, et pendant l’absence prolongée qui s’ensuivit, leurs parents s’inquiétè- 298 LE CANADA FRANÇAIS rent souvent des écueils spirituels que rencontrent les jeunes cadets de la milice éloignés du foyer paternel.Aussi John Nairne écrivit-il à Jack, son fils aîné, lui recommandant de ne pas fumer et de fuir l’alcool et le jeu.« Notre famille, disait-il, a toujours observé la tempérance ; et personne ne s’est jamais adonné à l’usage du tabac, usage dépravé des Hollandais, qui conduit à la paresse et à l’ivrognerie.Donc Jack, mon fils, ne nous parle plus de ta Pipe.» Jack suivit son régiment aux Indes, pour n’en plus revenir.Après s’être distingué au cours d’une incursion avantageuse contre une ville hindoue, il tomba sur le champ de bataille juste au moment où il allait recevoir une lettre où son père lui reprochait ses demandes répétées d’argent.Le colonel du régiment retourna la lettre en annonçant la tragique nouvelle, et en expliquant que Jack, loin d’être la brebis galeuse qu’on le croyait, s’était toujours montré gentilhomme soucieux de son honneur.Apprenant la mort de son fils, Nairne s’écria : « Dieu, secourez-moi ! Je vais perdre tous mes enfants de mon vivant.» * * * La survivance du nom de Nairne dépendait maintenant de Thomas, le seul fils qui restait.Mais Tom, tout comme Jack, préférait la vie militaire à la vie rustique de Murray Bay.Il s’imaginait trouver mieux là qu’ailleurs la liberté et les aventures qu’il recherchait — car il était romanesque.Il ne parvint, toutefois, qu’à mener la vie plutôt tragique d’un exilé.Ame solitaire et sans asile, il séjourna pendant plusieurs années de garnison à la forteresse de Gibraltar, si longtemps qu’à la fin, n’y pouvant plus tenir, il demanda son rappel.Pris de nostalgie, après le décès de son père, il décida de retourner à Murray Bay, et il écrivit à Malcolm Fraser, alors son aviseur : « J’éprouve une indicible envie de revoir ma très chère mère, mes soeurs et vous-mêmes, sans oublier mon domaine, où j’imagine souvent me voir, m’y pavanant comme un véritable pacha.» PILE OU FACE POUR UNE SEIGNEURIE 299 Ayant vendu sa commission il rentra chez lui et, une fois revenu, on ne tarda pas à lui dire qu’il était grandement temps pour lui de se choisir une femme.Il lui fallait sans retard commencer sa vie de seigneur, pourvoir à l’avenir de sa haute lignée et surtout éviter les dangers de la vie prolongée d’un célibataire.Ses intimes étaient si intéressés au choix de sa future qu’il s’en amusa fort et, d’une nature insouciante, il n’en retarda pas moins son choix, refusant net de suivre l’exemple de son père et d’aller en Écosse s’y choisir une femme de son rang.Taquiné à ce sujet par sa sœur Christine, aussi célibataire, il lui rendit la pareille en parlant de ses rhumatismes, qui étaient devenus un vrai sujet de plaisanteries.Sa mère, femme de mérite s’il en fut jamais, qui ne s’était jamais plaint du fardeau d’élever sa famille et de gérer le domaine seigneurial durant les longues absences de son mari, s’occupa elle aussi du choix que Tom devait faire d’une femme digne de lui — d’une vraie femme de seigneur au-dessus de tout reproche.Tom en était venu à croire que sa femme devait être une douairière, riche, laide, fâcheuse et pas du tout amoureuse.Partageant d’ailleurs le snobisme de sa famille, il était d’accord qu’il n’en avait pas le choix ; il devait épouser noblesse et fortune.Mais, en sus, il ne consentirait pas à se marier à moins que sa femme soit belle et désirable.Autrement, pourquoi se presser ! Et puis, il trouvait que les gens de bonne intention s’occupaient trop d’une affaire qui, après tout, lui était personnelle.La beauté n’était pas rare, même à Murray Bay, et qui sait s’il n’y trouvait pas, sans aller plus loin, quelque consolation dans ses ennuis.Tom, qui avait oublié le français appris dans son enfance, restait étranger à l’administration de sa seigneurie, et il n’entendait même pas trop bien la conversation dans sa famille, où tous parlaient d’habitude le français.Il voulut s’occuper de politique mais, ne parlant pas le langage de ses électeurs, il fut battu par un « habitant )> dans une élection pour la législature de Québec ; ce qui l’humilia et lui donna du dégoût pour la vie publique.Sa sœur Christine, une mondaine qui passait les hivers à Québec ou en Écosse, dut, une année, se résigner à séjourner au manoir, et Tom ne manqua pas de lui dermander comment elle endurait (( l’ennuyeux pays dans la morte saison ».Et oubliant sa réserve 300 LE CANADA FRANÇAIS habituelle, il alla jusqu’à s’étonner que Christine n’ait pas épousé, entre tous, Malcolm Fraser ! Ne savait-il pas que Fraser, l’ami de son père, maintenant un homme âgé, avait élevé à Fraserville, sur la rive sud, une nombreuse famille française ?A dire vrai, Torn se mourait d’ennui dans sa seigneurie rustique, qui ne convenait pas à son goût des aventures.Déraciné du sol laurentien dès l’adolescence, il ne pouvait s’y retrouver chez lui.A Murray Bay, il n’aidait pas à la gestion des affaires, qui n’avaient d’ailleurs rien d’intéressant.Il se décida donc de retourner à l’armée.L’occasion se présenta bientôt à lui, lorsqu’éclata la guerre de 1812 avec les États-Unis.De cœur joyeux il s’enrôla dans le régiment de Terreneuve et partit à l’avant-garde, pour le Niagara.Quelques mois plus tard, songeant déjà au retour, il écrivit à sa famille que, à moins de malchance, il partirait après la guerre pour Edimbourg, où il se chercherait une épouse, puis il retournerait, pour de bon cette fois, s’établir dans son domaine.A Malcolm Fraser, qui lui disait son désir d’ouvrir la danse à son mariage, il répondit qu’il tenait tant à voir ainsi danser un ami de quatre-vingts ans qu’il ne tarderait pas de se marier.Mais attendez la fin de cette misérable guerre ! Pendant qu’il était à son poste à Burlington Heights, il reçut de fâcheuses nouvelles de Murray Bay.Sa sœur Polly, dont il était pourtant fier, s’était sauvée avec un habitant et l’avait secrètement épousé.L’incroyable nouvelle, ainsi qu’il écrivit à sa mère, le bouleversa tellement qu’il faillit en perdre la raison.Et on dit encore à ce sujet : « L’affaire avait presque tué le pauvre Torn.)) Encore un descendant de moins, dans sa famille éprouvée ! Hélas pour les Nairne, Polly, cette année-là, ne fut pas la seule à décompter ! * * * Mme John Nairne, la mère, se trouvait dans sa cuisine, un soir après sa journée de travail, lorsque, soudain, elle dit à sa fille Madie : « Tom est mort ! » Elle venait d’en- tendre un coup de fusil.« Ne soyez pas si nerveuse », reprit sa fille ; « il nous écrit régulièrement.» Mais Tom ne devait plus écrire.Il était tombé à Chry-sler’s Farm — le dernier rejeton mâle de la famille.Ce fut PILE OU FACE POUR UNE SEIGNEURIE 301 un coup terrible pour la vieille mère, et le curé de Murray Bay, M.le Courtois, partagea sa douleur.Il la connaissait bien et savait quelle brave femme elle était.Elle avait tant fait pour sa famille et aussi pour toute la seigneurie ! Malgré la différence des croyances, le curé avait toujours été 1 ami de John Nairne et, pendant bien des années, lui et le seigneur — pour ne pas parler de la seigneuresse — avaient doucement gouverné la petite population d habitants.La vraie sympathie qui s’était affermie entre eux venait peut-être de ce qu’ils étaient tous deux des exilés : Nairne, d’Ecosse, et lui, de France.Le curé le Courtois, se souvient-on encore, vint demander une faveur, une grande faveur, à la seigneuresse frappée de malheur.Comme elle était consentante, il voulut emprunter les services de deux habitants à son emploi, ses deux meilleurs, sans rien lui expliquer.Il avait, dit-il, besoin d’eux pour assez longtemps.Les deux Canadiens, informés de leur mission par le curé, quittèrent Murray Bay pour Québec, où ils remirent une lettre au commandant de la citadelle, qui devait les envoyer, au-delà des frontières de Québec, à Kingston, et, et là, à Chrysler’s Farm, pour chercher les restes de Thomas Nairne.Rendus à leur destination, ces hommes de confiance apprirent que Nairne avait été enseveli dans une boîte à l’écart de la fosse commune.On leur permit de prendre sa montre et une boucle de ses cheveux, puis de transporter ses restes sur un traineau, tout le long du fleuve.Un d’eux resta à Québec, pour les funérailles, dont un ami de la famille Nairne écrivit à Christine : « Jamais il n’est allé tant de monde à des funérailles à Québec.» L’autre habitant se hâta de descendre à Murray Bay pour porter la consolante nouvelle à sa mère.Le curé, se présentant au manoir, lui rendit enfin compte de la mission secrète des deux habitants, et la seigneuresse fut profondément émue.Ce témoignagne de sympathie lui était d’autant plus touchant qu’il venait de gens d’une autre race, mais qui avaient du cœur et lui étaient attachés.Depuis longtemps ils avaient vécu à côté les uns des autres ; ils avaient souffert ensemble, tant qu’à la fin ils lui étaient aussi chers que ses propres gens.Il ne lui restait plus d’héritier mâle.Puis sa fille Christine mourut avant elle, en descendant d’une voiture.Christine, dans son testament, avait fait un legs au curé le Courtois, 302 LE CANADA FRANÇAIS ce qui montre que les animosités des premiers temps entre Catholiques et Protestants avaient bien disparu.Son autre fille, Polly, dont le mariage clandestin avait causé tant de chagrin, ne revint plus au manoir, même après une réconciliation entre elle et sa mère.Séparée de son mari, elle mourut sans postérité, à Québec.Une seule fille survivait, en 1828, à Mme Nairne,— Mme McNicol, dont le mari, Peter, était catholique et dont la mère devait être canadienne.Le manoir et la seigneurie passèrent aux McNicols, dont les deux fils devaient maintenir les traditions des Nairne à Murray Bay.L’aîné, Thomas, envoyé en Europe, y tomba dans la débauche et mourut des suites.Le cadet, John, ayant hérité de la seigneurie, tenta de sauver le clan des Nairne au moyen d’une loi, qu’il fit passer à la législature, changeant son nom légal en celui de John McNicol Nairne.Il épousa Miss Leslie, fille du gouverneur du Haut-Canada, mais leur seul enfant mourut à trois ans, emportant avec lui le dernier vestige d’une nouvelle Écosse sur les rives de la Malbaie.Sur une épitaphe en vers que l’on projetait de placer sur la tombe de Nairne — non seulement ses héritiers négligèrent-ils de lui ériger un monument, mais ils semblent ne plus connaître le lieu de sa sépulture — on lit ces lignes : At a late hour he heard the fatal call, Obeyed and died, wept and deplored by all.Le livre de George Wrong, A Canadian Manor and its Seigneurs, reste, après tout, la meilleure commémoration du nom de Nairne et de ses faits et gestes dans notre histoire.Malcolm Fraser, l’autre seigneur de la Malbaie, ne ressemblait pas en somme à son ami John Nairne, et le contraste entre les deux ne fit que s’accentuer, au cours du temps.D’un tout autre clan, Fraser était plus accommodant et versatile.Il s’adapta vite à son nouveau milieu.Doué d’une double personnalité, il portait, à la Malbaie, un masque de puritanisme, dont il se dépouillait aussitôt rendu sur la rive sud, à Fraserville.Là il semble avoir passé la plus grande partie de sa vie, au milieu de sa famille française, PILE OU FACE POUR UNE SEIGNEURIE 303 dans la seigneurie acquise au nom d’un de ses fils qui faisait la traite des fourrures dans le Nord-Ouest.Son attitude débonnaire l’entraîna bien plus loin que Nairne dans ses contacts avec les gens du pays.Nairne, en vrai Celte, était resté solitaire et exilé, se refusant et refusant les siens à l’assimilation dont le pays le menaçait.Mais Fraser, moins hautain, s’abandonna plus ou moins volontiers à son milieu, sans trop se préoccuper du lendemain.Voilà pourquoi sa postérité a survécu jusqu’à nos jours.Non seulement elle a survécu, mais elle s’est multipliée tant et si loin qu’on ne saurait plus compter ses descendants depuis le Saint-Laurent jusqu’au Pacifique.S’il avait été préjugé contre les Canadiens français, il ne se serait peut-être pas enorgueilli de ses héritiers, mais il ne vit en eux que sa fière lignée — fils et filles qui devaient faire l’honneur de son nom.Malcolm Fraser fut le vrai représentant de ses ancêtres montagnards d’Écosse.Le chef de son clan, Simon Fraser, Lord Lovât, avait péri à quatre-vingts ans sur l’échafaud, pour haute trahison.Il avait rêvé de gouverner l’Écosse, bien que ses historiens l’aient dit débauché, cruel, déloyal et avaricieux.Si persuasive était sa parole et si grandes ses connaissances de l’histoire d’Écosse que son emprise sur le pays était étonnante.A demi-sauvage à certains moments, il devenait à son gré gentilhomme accompli et un des plus subtils courtisans de son époque.Après une vie aventureuse, il mérita, à cause de ses crimes politiques, la peine capitale sur l’échafaud.Au dernier moment, il annonça qu’il s’en allait tout droit au ciel, « où vont bien peu de gros Majors ».Ces tares de Lord Lovât n’ont rien à faire avec ses apparentés du Canada.Ils nous aident, cependant, à mieux saisir certains traits de Malcolm Fraser et de son intéressante personnalité, qui n’est pas toujours facile à comprendre — ainsi son amitié inaltérable pour Nairne et sa famille, dont les principes religieux et la conduite étaient rigides, lorsque lui-même, Fraser, devait détester l’austérité presbytérienne.Sur la rive sud, il se mêlait aux habitants, si humbles fussent-ils ; ils étaient même sa seule société.Sur la côte nord, au contraire, il semble avoir joué le rôle de bon célibataire, puisque Thomas Nairne conseilla, un jour, à sa sœur Christine de l’épouser. 304 LE CANADA FRANÇAIS Le sens de 1 humour et le goût du plaisir sauvèrent Fraser des extrêmes où les Nairne tombèrent, telle leur horreur du tabac et des mésalliances.Mais parvenu à la vieillesse, Fraser lui aussi était porté au sermonnage, du moins si l’on en juge par une lettre qu’il écrivit à Torn Nairne, son filleul : (( Efforcez-vous de ressembler à votre digne père.Faites .et ne faites pas,.» Les pages de bons conseils qui suivent devaient ennuyer le soldat de caserne qu’était Tom depuis des années, à Gibraltar.Son parrain aurait pu lui écrire des choses plus intéressantes.Mais vers la fin de l’épître, « N’oublie pas que tes inférieurs, les simples soldats dans les rangs, sont tes compagnons d’armes et tes pareils.Accorde-leur, en toute générosité, de l’attention et de la considération ».Cette urbanité était d’ailleurs naturelle à Fraser ; on la retrouve aujourd’hui parmi les Canadiens qui portent honorablement son nom.Malgré son humanité, Fraser, au cours de sa carrière militaire, ne s’était pas refusé à des tâches révoltantes dont Nairne aurait été incapable et il retint sa commission d’officier après que Nairne eut renoncé à la sienne.Lontemps après la Conquête, ses voisins ne lui avaient pas encore pardonné sa campagne de dévastation sur la rive sud, alors que, en tête d’une troupe d’incendiaires il avait ruiné les villages depuis la Rivière-du-Loup à Lévis.Le capitaine Gorham, de sa compagnie, s’était fait une triste réputation de cruauté que Fraser lui-même avait déplorée.Gorham, commandant une bande de francs-tireurs, avait « assassiné de la façon la plus révoltante », à la Pointe-Lévi, deux garçons qui pleuraient à cause qu’on avait fait leur père prisonnier.Ce même Gorham dévasta aussi la Baie-Saint-Paul, où son nom fut longtemps exécré.Mais Fraser n’eut pas sitôt renoncé à sa mission d’incendiaire et de terroriste qu’il se montra très humain, pourvu qu’on exécutât ses ordres.Dans l’hiver de 1761, hivernant avec sa compagnie à Beaumont, où il occupait l’église, il prit part à l’organisation du secours pour les habitants de la région.Et le curé de la paroisse inscrivit à l’intérieur du couvert de son registre : « Le lieutenant Malcolm Fraser a bien voulu être le collecteur des aumônes.Une juste reconnaissance pour un tel bienfait, dans la grande misère où se trouve la paroisse, nous engage à satisfaire ici pour un plus long souvenir.» PILE OU FACE POUR UNE SEIGNEURIE 305 Fraser, un jour, à Beaumont, fit preuve de son bon sens alors que Jacqueline Gourdeau, qui ne semblait pas se douter que les Anglais venaient de conquérir le pays, le dénonça aux autorités militaires.Si Fraser eût été vindicatif il aurait sans doute pu lui faire expier son audace.Cette femme, en dépit d’un accord préalable entre Fraser et Jacques Gourdeau, son mari, s’indigna que les soldats vinssent chercher du bois de chauffage sur sa terre.Sans tenir compte de Fraser, elle alla tout droit porter plainte aux autorités de Québec, réclamant qu’on lui fasse justice.A son retour de la ville, d’après la relation de Fraser, elle proclama aux quatre vents qu’elle montrerait à « Messieurs les Anglais à qui ils avaient affaire » et bien d’autres bravades encore.Fraser, qui la réprimanda de ne pas avoir protesté à lui, reçut d’elle une verte semonce.« Je sais à qui je dois me plaindre )), lui répondit-elle sur un haut ton.« On dit que votre général s’est servi du bâton sur le dos de plusieurs de ses officiers.Ça sera bientôt votre tour.)) Ce qui prit Fraser tellement par la surprise que, ne sachant que répondre, il dut se retirer, laissant Mme Gourdeau maîtresse de céans.Et Fraser de conclure à propos : « Dans ce court exposé d’une grave affaire, votre humble serviteur croit avoir prouvé qu’il n’avait aucune intention de molester les sujets canadiens de Sa Majesté.Si c’est nécessaire, il peut aussi démontrer qu’il s’est toujours efforcé de leur rendre service.» Pris d’anxiété en constatant que Murray avait peut-être excédé ses pouvoirs en lui accordant une seigneurie, fraser adressa, en 1812, une pétition à Sir George Prévost, à Québec, le priant de faire ratifier sous le grand sceau de la province la concession de la seigneurie de Mount Murray, en sa possession depuis le 27 avril 1762.Puis il ajouta que sa seigneurie comprenait « tout le domaine sur la côte nord compris entre la rivière de la Malbaie et la rivière Noire sur une profondeur de trois lieues dans les terres, le tout devant dorénavant porter le nom de Mountmurray ».Le gouverneur, ayant accédé à sa demande, confirma en même temps le titre de Nairne à sa propre seigneurie, sur la rive opposée de la rivière Malbaie.L’histoire de Malcolm Fraser et de sa famille, contrairement à celle de Nairne, n’a pas encore été écrite, et elle en 306 LE CANADA FRANÇAIS vaut la peine, car aucun autre clan écossais n’a poussé plus profondément ses racines dans le sol canadien.Ce que 1 Écosse perdit en lui fut un gain réel pour le Canada et notre race.Car les Fraser de langue française sont aujourd’hui parsemés dans bien des endroits.Depuis Québec jusqu’au Nord-Ouest on retrouve encore des descendants du jeune écossais qui s’établit chez nous après la Conquête, et, au cours de deux ou trois générations, ces nouveaux Canadiens se sont alliés aux meilleures familles, tant de langue anglaise que française.Les descendants les plus remarquables de Malcolm Fraser et de Marie Allaire, qui était de Beaumont, furent leurs fils Alexandre et Simon — ils avaient eu huit enfants — et leurs petits-fils John et David McLaughlin.Alexandre partit pour l’Ouest, où, en 1799, il devint associé de la Compagnie du Nord-Ouest, et il épousa Angélique Meadows, une sauvagesse.Lorsqu’il revint, longtemps apres, au pays de sa naissance, il ramena avec lui ses enfants metis et les fit instruire.Une de ses filles, qui se maria à un marchand gallois, eut plusieurs enfants.Alexandre épousa en secondes noces Pauline Michaud, qui lui donna sept enfants.Une autre de ses filles devint la femme de son cousin, 1 « honorable )) John Fraser, et deux autres s’allièrent à la famille seigneuriale d’Aubert de Gaspé — une d’elle, Madeleine, fut l’épouse de Philippe-Aubert de Gaspé, seigneur distingué et écrivain dont on conserve la mémoire.John et David McLaughlin, les petits-fils de Malcolm Fraser, se firent une grande réputation loin de leur pays natal.John, un fils de la fille aînée de Malcolm qui était née en 1761, devint l’esprit dirigeant de la Compagnie du Nord-Ouest et présida à sa fusion avec la compagnie de la Baie d Hudson.Il fut le Facteur-en-chef de la nouvelle compagnie au Fort de Vancouvert, sur la rivière Columbia, et joua un rôle important dans la querelle de frontières qui se souleva, de son temps, entre les États-Unis et le Canada.On lui donna, plus tard, le nom de « Père de l’Orégon », titre qu’il conserve devant l’histoire.Son frère David, élevé à l’étranger comme les Nairne, embrassa la carrière des armes, reçut de Napoléon 1er la Légion d’Honneur et PILE OU FACE POUR UNE SEIGNEURIE 307 vécut à Paris où il publia plusieurs traités de médecine.Puis il épousa Lady Jane Capel, sœur du comte d Essex.Ces renseignements et bien d’autres me viennent de Mme Hector Prévost, de la Rivière-du-Loup, une des nombreuses descendantes de Malcolm Fraser.Simon, le quatrième fils de Malcolm, étudia à 1 université d’Edimbourg et, après une brillante carrière comme médecin militaire, revint au pays s’établir à Terrebonne.Son fils John fut conseiller à la législature.D’autres enfants et petits-enfants de Malcolm Fraser s’allièrent à des familles seigneuriales canadiennes-françaises (l’une d’elles, la famille des Miville-Deschênes), et à d’autres familles bien connues sous les noms de Larue, Pouliot, Delâge, Audette et Campbell.En trois générations les Fraser sont devenus fort nombreux, comme ils sont d’un clan fécond leurs familles ont compté jusqu’à quatorze enfants.Le septième fils de Malcolm, du nom de William, hérita de la seigneurie de Mount-Murray, à la mort de son père, qui était âgé de 82 ans.Mais le destin semblait ne pas favoriser la permanence de seigneurs écossais sur la riviere Malbaie.William, tout comme les Nairne, mourut sans postérité.Son domaine échut à son frère John Malcolm, conseiller à la législature, qui épousa Grace Forsyth, dont il eut trois enfants.Ses deux filles héritèrent conjointement de la seigneurie.Mais Mount-Murray ne sut pas retenir ces Fraser qui, peut-être à cause de leur sang français, ne se sentirent jamais à l’aise près des Nairne, et consentirent à céder leur patrimoine à des étrangers.A la vue de l’imposante généalogie des Fraser, dont les rameaux s’étendent dans toutes les directions, on doit conclure que la prétendue mésalliance de Fraser — mésalliance seulement aux yeux des Nairne — fut loin d’être stérile et que ses liens avec Marie Allaire ne furent pas seulement un écart de jeunesse dans un pays fruste.Fraser resta toute sa vie dévoué à sa famille, et ses enfants, bien qu’ils ne se soient pas piqué de noblesse comme les Nairne.Étant catholiques et parlant tous le français, ils ne firent pas moins honneur à leur pays.Les plus distingués d’entre eux firent leur marque, tout comme certains autres Canadiens dans les 308 LE CANADA FRANÇAIS veines de qui coule du sang de plusieurs races — anglaise, écossaise, française, et irlandaise.1\ airne avait les mésalliances en horreur, et son intégrité fut sans reproche.Peut-être pour cela même il ne put survivre.Si son ombre plane encore sur son beau manoir à Murray-Bay, c’est pour y rappeler sa tragique mémoire a ses héritiers — de parfaits étrangers.Les seigneuries des Fraser et des Nairne ne sont pas les seuls lieux au pays qui conservent l’empreinte de leur passage.Il en est d’obscurs où l’on retrouve leur souvenir, comme en l’inscription d'une pierre tumulaire qui commémore le décès prématuré de Cameron, compagnon d’armes de Nairne et de Fraser.J’ai récemment découvert cette épitaphe qui se lit comme suit, à quelques pieds seulement de la rue Saint-Jean, au cimetière de l’église de Saint-Mathieu, à Québec : « Ci-gît le corps d’Alexandre Cameron, officier, de Diengallon en Ecosse, qui mourut de la fièvre à cet endroit au mois d’août 17o9, servant alors son Roi et sa Patrie.Les Lieutenants Colonels John Nairne et Malcolm Fraser ont élevé ce monument à la mémoire de leur Ami et de leur Frère.This stone is put here by Lieut.Colonel Nairne and Lieut.Colonel Fraser in memory of their dear Friend and much respected Brother officer Alexander Cameron of Diengallon in Scotland, who died of fever on this spot in August, 1759, when in the service of his King and Country, and is here interred.» Marius Barbeau.Les étrennes les plus belles, les plus utiles, les plus durables : des LIVRES.Revisez votre liste, supprimez des bibelots, remplacez-les par des LIVRES.Décorez votre arbre de Noël avec des lichens et des mousses de NOTRE pays.
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