Le Canada-français /, 1 décembre 1935, "La flore laurentienne" du Frère Marie-Victorin
LA FLORE LAIJREMIENNE du Frère Marie-Victorin La Direction du Canada français nous a demandé d’apprécier, pour ses lecteurs, le dernier ouvrage du Frère Marie-Victorin, sa Flore laurentienne, couronnement de trente années consacrées à la botanique.Saluée à juste titre comme un événement capital par notre petit monde scientifique embryonnaire, la Flore laurentienne a connu, par ailleurs, l’accueil le plus cordial et le plus sympathique qu’aient jamais réservé, à une production de notre terroir, la presse entière de chez nous et le public cultivé.C’est qu’en outre du mérite de l’œuvre, sur le plan spécial qu’est le sien, d’autres facteurs ont concouru à son succès.Sans négliger les qualités littéraires les plus attachantes, signalons, à cet effet, le souci constant de l’auteur de situer le lecteur au milieu de la masse imposante de faits qu’il lui présente.L’écraser sous l’avalanche d’une effarante nomenclature, non pas.Mais, pour faire naître la familiarité, piquer plutôt la curiosité, exciter le sens critique, dérouler, pour soutenir l’intérêt, le panorama de la vie végétale et de ses multiples espèces à travers le temps et l’espace.Le cycle vital de chacune d’elles, nous dit-il, c’est une histoire qui se raconte et toutes ces histoires s’enchaînent, s’engrènent, s’équilibrent dans la mosaïque que composent à la surface de l’exceptionnelle planète Terre, les innombrables vies végétales et animales.Enfin les plantes ont mille points de contact avec l’homme, s’offrant à lui, l’entourant de leurs multitudes pour servir ses besoins, charmer ses yeux, peupler ses pensées ; elles ont, en un mot, une immense valeur humaine.Fortement pénétré de ces points de vue, nous avons cru bon de briser avec une tradition plusieurs fois séculaire, qui veut que les flores soient des catalogues nus, égalitaires, froidement descriptifs, et nous avons ajouté à la suite des espèces, toutes les fois que cela nous a été possible, des notes exposant les faits bioécologiques, les relations phytogéographiques ou phylogéniques, l’élaboration des substances actives, les particularités onomastiques, les éléments esthétiques, les nombres chromosomiques, les usages, etc. LA FLORE LAURENTIENNE 335 .Notre but, conclut-il, a été d’abord de faire de la Flore lau-rentienne quelque chose de vivant et d’humain.Recette qui donne à l’œuvre une allure et un attrait bien propres à arracher à sa torpeur coutumière, en ce qui concerne le domaine scientifique, notre public instruit.Mais conçoit-il, ce public instruit, tout ce que représente de labeur consciencieux et de critique application, d’érudition et de vaste culture, la publication d’un traité de cette envergure, lui qui, sauf exception, est resté depuis toujours fermé aux manifestations les plus familières du milieu biologique où la Providence l’a fait naître ?Depuis toujours, chez nous, on a tenu dans un mépris inerte les sciences, les « p’tites sciences » en particulier.Pourtant, quelle revanche s’amorce, depuis que des hommes d’une valeur indiscutable, au premier rang desquels il faut placer IVXarie-Victorin, se sont attaches a démontrer qu’en outre du fonds de faits et de moyens matériels dont elles assurent l’acquis, les sciences apportent à l’esprit, par surcroît et de nécessité, cette rigueur dans la logique qui ne veut rien accepter qu’elle ne vérifie par l’expérience, et repousse l’arbitraire et la fantaisie dans l’interprétation des données elles-mêmes de cette expérience.C’est peut-être au fait de mal connaître trop de choses et de ne les connaître trop exclusivement que par l’intermédiaire d’une sensibilité émoussée ou distraite par la multiplicité des chocs et des impressions qu’elle éprouve, qu’on doit tant de cerveaux incapables d’autre chose que de pensée floue, de raisonnements boiteux, de jugements sans vigueur, en rapport avec les problèmes qu agitent les temps actuels.Mais c’est peut-être aussi au fait qu’on a systématiquement et depuis trop longtemps sous-estimé la valeur éducatrice des sciences.Mis de côté leur rôle inappréciable dans la genèse du progrès matériel, se doute-t-on assez de l’étroite correspondance des disciplines qu’elles imposent et des normes de la pensée pure ?Car il y a solidarité entre l’observation des faits de la nature et leur interprétation par l’esprit de l’homme, entre les phénomènes de la vie et de la matière et ceux de la connaissance.Le rôle de la science est de relier, par des concepts ordonnés, l’intelligence à la perception des choses extérieures. 336 LE CANADA FRANÇAIS Cet inégalable et souple instrument de dressage intellectuel, convenons que nous 1 avons délaissé pour des poursuites assez problématiques, dans le domaine des belles-lettres par exemple, où ne nous conviaient ni un passé culturel que nous ne possédons pas, ni le besoin d’exprimer un visage national dont les traits sont encore bien imprécis.Les civilisations doivent s établir d abord sur des assises matérielles.La nôtre ne saurait échapper à cette loi commune.Elle n’aura de solidité que si nous savons, par des moyens adéquats, assurer sa parfaite correspondance avec les éléments constitutifs du milieu ou elle doit se développer.Et c’est là, croyons-nous, que devrait porter l’effort de notre generation.La jeunesse montante y trouverait réponse a ses aspirations nouvelles.Est-ce pour avoir deviné en Marie-Victorin le guide qui lui enseigne sa voie véritable, la plus conforme, en tout cas, aux besoins de l’heure, que nous la voyons aujourd’hui, cette jeunesse, à l’exemple de son animateur, si appliquée a déchiffrer les obscurs rapports de 1 immense domaine qu avaient laissé inexploré les hommes d autrefois ?Nous le croyons, comme nous croyons, d’ailleurs, que 1 accueil fait a la Flore laurentienne, tient aussi de cet état d esprit, enfin devenu nôtre, qui cherche et sait mieux qu autrefois discerner et trouver les valeurs véritables.Le Frère Marie-Victorin, qui fut un initiateur, qui est aujourd hui le maître incontesté d’une génération nouvelle tenaillée du désir de savoir, reste un exemple.Prodigieuse carrière qu’illumine sa tenace et intelligente passion pour la « Scientia amabilis ».Débuts d’amateur en quête d’air pur et de santé, qui l’amèneront tantôt et depuis à explorer et décrire les quatre coins de notre Province, de 1 Outaouais au golfe Saint-Laurent, des serpentines de Mégantic et de la Gaspésie au bouclier granitique de la pénéplaine laurentienne.Loin de lui les manchettes brodées de Buffon.Évoquant, sous de frustes habits, la silhouette des solides gars de son pays, chaussé comme eux de bottes bien cloutées, c’est dépouillé du froc encombrant de son Ordre, qu’il partira désormais chaque été.Il remonte tantôt le cours rapide de nos rivières, escalade la montagne, s’enfonce au cœur silencieux de la forêt.Tantôt dans la barque du pêcheur, il cherche l’anse abritée, LA FLORE LAURENTIENNE 337 l’île inviolée qui lui livreront le secret végétal qu’elles gardaient si jalousement.Il refait aujourd’hui l’itinéraire d’illustres prédécesseurs ; demain, il ouvre à son tour un sentier nouveau.Entre temps, s’accumule une œuvre écrite, considérable, où les préoccupations d’ordre nettement scientifique, voisinent avec les soucis de l’éducateur, la fine psychologie du raconteur et les trouvailles de la sève antique et de la petite histoire.Premier titulaire de la chaire de Botanique à la Faculté des Sciences de l’Université de Montréal, sa renommée dépasse bientôt le cadre étroit de nos frontières.Sa Province, le Canada, la France l’honorent successivement pour ses travaux et son mérite.Et cependant, il continue, penché sur un dessein patient et longuement élaboré : doter notre pays d’un « Livre d’Or de nos richesses végétales naturelles », Livre d’Or qu’il dédiera à la jeunesse nouvelle de la Laurentie.Puisqu’on ne célèbre pas, d’ordinaire, sur un mode lyrique, l’apparition d’un volume de botanique, essayons plutôt d’apprécier sous différents angles ce qui fait la valeur de la Flore laurentienne.L’œuvre du Frère Marie-Victorin se réclame d’être avant tout « un ouvrage de commodité destiné à offrir aux Canadiens français un moyen d’acquérir une connaissance générale, mais aussi exacte que possible, de la flore spontanée de leur pays ».C’est encore la synthèse des ressources végétales du domaine où se trouve cantonné, depuis son origine, notre groupe ethnique.Mais, pour la première fois dans l’histoire de la Botanique canadienne-française, et à la différence des travaux de Provancher, de Moyen et de Brunet, une synthèse qui s’appuie, dans la description des espèces, sur les bases solides de l’observation directe, et du contrôle scientifique le plus rigoureux.Il ne s’agit pas ici de déprécier l’œuvre de ceux qu’on a appelés à juste titre des précurseurs.D’impossibles conditions de travail, plus peut-être, mais en tout cas, autant que l’absence d’atmosphère, stérilisèrent l’effort de l’abbé Provancher et de l’abbé Ovide Brunet.Mais il convient de souligner la portée profonde d’une œuvre qui met enfin entre nos mains un outil de précision, 338 LE CANADA FRANÇAIS grâce auquel on peut prétendre, non seulement « à dégager la vraie figure biologique de chacune des plantes qui vivent sous notre ciel », mais encore, en scrutant l’équilibre des lois qui régissent leur distribution, à reculer les limites actuelles des possibilités de notre terroir.Dans notre Province, où la zone susceptible d’utilisation agricole se réduit à peu près à l’étroite plaine alluviale du Saint-Laurent et à l’extrémité orientale du lit de l’ancien lac Ojibway, l’economie forestière devient forcément un facteur de premier plan, indissolublement jumellé aux préoccupations de l’extension des cultures.C’est dans une connaissance approfondie des principes de la Botanique qu’il faut chercher la solution des problèmes particuliers à chacun de ces aspects essentiels de notre activité, ou communs à l’un et à l’autre.Aussi l’enseignement forestier, dont la tendance, depuis longtemps, est de consacrer à la Botanique une attention qui le féconde, trouve-t-il dans un ouvrage tel que la Flore laurentienne, non pas le traité de dendrologie qui lui est par essence nécessaire, mais plutôt l’indispensable guide à travers l’éclatante mosaïque des formations herbacées, tant de sous-bois que de pleine lumière.Pour les travailleurs du vaste champ de la botanique, systématique et morphologie, écologie et phytogéographie, agronomie et foresterie sont autant de spécialités convergentes.Je n’ai pas cru expédient d’entrer ici dans des considérations d’un caractère purement technique, ni de m’étendre sur les qualités intrinsèques et extrinsèques de l’œuvre.De plus compétents l’ont fait avant moi.C’eût été un inutile démarquage.J’aurai plutôt voulu montrer que la Flore laurentienne est un point tournant de l’évolution intellectuelle du Canada français ; qu’elle est, en même temps, un départ de la tradition de notre impuissance dans le domaine de la science pure ; qu’elle cristallise, enfin, une vie de travail déjà inscrite dans la génération qui lève.L.-Z.Rousseau, professeur à l’École d’Arpentage et de Génie forestier.Québec, 20 novembre 1935.
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