Le Canada-français /, 1 décembre 1934, La diphtongue "oi" dans le franco-canadien
Le coin du Parler français LA DIPHTONGUE 01 DANS LE FRANCO-CANADIEN1 On a dit du Canada qu’il est « le conservatoire de la vieille langue française du dix-septième siècle ».C’est là un compliment plutôt qu’un jugement, un compliment que nous aurions, certes, mauvaise grâce à dédaigner, puisqu’il atteste notre fidélité au parler de nos pères, mais qu’il ne faudrait pas prendre trop à la lettre.Si les écrivains du grand siècle ont, selon l’expression consacrée, « fixé » le français, celui-ci n’a pas moins continué de se développer.Son vocabulaire a évolué ; quelques-unes de ses formes grammaticales se sont modifiées ; sa phrase a pris des tours nouveaux ; et sa prononciation a subi des transformations telles que le linguiste Antoine Meillet s’est cru autorisé à dire en 1918 : « Si un écrivain du dix-septième siècle entendait lire ses écrits par un moderne, il les reconnaîtrait à peine.» Au reste, les nombreux archaïsmes qui persistent dans notre vocabulaire, dans notre syntaxe, dans notre prononciation, ne nous viennent pas seulement du siècle de Louis XIV.Il suffit, pour s’en convaincre, de feuilleter un dictionnaire du vieux français ou une grammaire historique de notre langue.L’étude comparée d’un cas de phonétique, 1.Travail présenté à la section philologique du congrès de l’Acfas tenu à Québec les 7, 8, 9 octobre dernier.Ouvrages consultés : Thurot, De la Prononciation française, d’après les témoignages des grammairiens ; .Rosset, les Origines de la prononciation française étudiées au XVIle siècle ; Talbert, Du Dialecte blaisois et de sa conformité avec l’ancienne langue et l’ancienne prononciation française ; Dauzat, Histoire de la langue française ; Bourciez, Éléments de linguistique romane ; Clédat, Manuel de phonétique et de morphologie ; Darmesteter et Hatzfeld, le Seizième Siècle en France ; Brachet, Morceaux choisis des grands écrivains du XVle siècle ; Génin, Variations de la langue française ; Darmesteter, Cours de grammaire historique de la langue française ; Martinon, Comment on prononce le français ; Nyrop, Grammaire historique de la langue française. LA DIPHTONGUE oi DANS LE FRANCO-CANADIEN 385 celle des sons que le groupe oi (ou oy) a successivement pris en France et qu’il a conservés chez nous, va nous permettre de le montrer.Dans le franco-canadien populaire ou familier, oi se prononce de six façons principales : 1 ° wè, avec variantes en ouè ou oè d’une seule émission ; 2° wé, avec variantes en ouê ou oé d’une seule émission ; 3° wâ, avec variantes en ouâ ou oâ d’une seule émission ; 4° è ; 5° é ; 6° o, avec variante en on.1° Formes wè, ouè, oè.— Cette prononciation, où Ve phonétique est ouvert comme dans le français fer, est très répandue chez nous.C’est la forme que le groupe oi prend ordinairement, surtout dans la dernière syllabe sonore des mots.Elle se fait entendre, par exemple, dans abattoir, affiloir, ardoise, arrosoir, avoine, avoir, boîte, choix, coiffe, comptoir, convoi, couloir, crachoir, croix, détroit, devoir, doigt, dortoir, dressoir, droit (subst.), emploi, empois, endroit (lieu), envoi, espoir, falloir, foi, foie, fois, framboise, glissoire, gloire, hachoir, histoire, joie, lavoir, loi, mangeoire, mémoire, miroir, moine, mouchoir, nageoire, noir, octroi, oie, paroisse, passoire, peignoire, pivoine, poire, poivre, porte-voix, pourquoi, préparatoire, prévoir, purgatoire, rasoir, recevoir, réfectoire, renvoi, roi, savoir, soi, soie, soif, soir, soit, territoire, terroir, tiroir, toile, toit, valoir, voie, voile, voir, voix.2° Formes wé, ouê, oé.— Cette prononciation, où Vé phonétique est fermé comme dans le français été, est assez commune, elle aussi.On la rencontre dans quelques monosyllabes, tels que moi, toi, soi, foi, dois, quoi, vois, crois ; dans quelques syllabes accentuées, comme celles des vieux mots abreuvoir, arrosoir, battoir, boire, couloir, crachoir, dévidoir, dressoir, entonnoir, histoire, miroir, mouchoir, paroisse, perçoir, pourquoi, rasoir, revoir, saloir, tiroir ; et surtout dans les syllabes non accentuées des mots où les groupes oi, oy ne sonnent pas ê, ni ô, par exemple dans les mots aboyer, boiser, boiserie, boisson, boiter, choisir, citoyen, cloison, coiffer, croiser, croissance, déboiser, décoiffer, dégoiser, demoiselle, déployer, dévoiler, éloigner, emboîter, empoisonner, envoyer, étoilé, exploiter, foison, foudroyer, foyer, froideur, froisser, larmoyer, loisir, loyal, loyauté, mitoyen, moineau, moisi, moisir, moisson, moyen, nettoyer, noircir, noyau, noyer (subst), oiseau, paroissien, poireau, poison, poisson, poivrer, poivrière, prévoyant, soigner, soirée, soixante, soyons, toilette 386 LB CANADA FRANÇAIS toiture, tutoyer, voiler, voilette, voilier, voirie, voisin, voisiner, voiture, voyage, voyons, voyou.3 ° Formes wâ, ouâ, oâ.— L’a phonétique de oi prononcé wâ, ouâ ou oâ est très fermé et très long, à peu près comme dans l’anglais law.Ces formes se font entendre dans les monosyllabes bois (subst.), mois, noix, poids, pois, trois, et dans les mots composés où se trouve l’un ou l’autre de ces monosyllabes : Boisvert, Dubois, Grandbois, Grosbois, hautbois, Lanoix, contrepoids, Trois-Pistoles, etc.4° Forme è.— Cette prononciation, où Ve phonétique est ouvert comme dans le français fer, est peu usitée.On la trouve dans les mots accroire, adroite, avoine, croire, endroit (côté opposé à l’envers), étroite, froide, proie, et quelques autres.5° Forme é.— La prononciation é, pour oi, s’entend dans froidir, refroidir, froideur (au fig.), crois, croit, ainsi que dans quelques mots où le groupe oy se rencontre, tels que broyer, corroyer, côtoyer, croyable, croyais, employer, incroyable, noyer (verbe), nettoyer.6° Formes à, on.— Cette prononciation, où Po phonétique est tantôt ouvert comme dans le français ivrognerie, tantôt nasalisé, s’emploie surtout dans le groupe oign.On la relève dans les mots empoigner, moignon, poignard, poignée, poigner, poignet, témoignage, témoigner.Le son o ouvert, au lieu de oi, se fait aussi entendre dans les mots poitrail, poitrine, moitié, loyer, noyer (subst.), oyez, mademoiselle, voyons, moyen, moyenne.Telles sont les diverses résonances des groupes oi et oy dans le franco-canadien populaire, ou même familier.Ces prononciations sont irrégulières.Aujourd’hui, la prononciation normale de la diphtongue oi est wa, avec un a plus ou moins ouvert et plus ou moins long, mais jamais fermé ; les seuls mots qui échappent à cette règle sont oignon et poigner, qui se prononcent ognon, pogne, avec un o ouvert.Mais il n’en a pas toujours été ainsi dans le bon usage.C’est depuis le commencement du dix-neuvième siècle seulement que wà est devenu la prononciation des gens cultivés.Avant de passer définitivement à wà, la diphtongue oi a évolué pendant six siècles et pris tour à tour les résonances que nous entendons encore chez nous.Nous allons essayer de le montrer sommairement. LA DIPHTONGUE oi DANS LE FRANCO-CANADIEN 387 La graphie oi s’est introduite dans le français vers le douzième siècle.Elle était un développement des groupes éi et èi.Elle se prononce d’abord comme le grec oi.Au treizième siècle, ce son oi passe à oé, puis, par glissement d’accent, à wê, qui demeure la résonance presque générale jusqu’au siècle suivant.Le premier élément de wé tend ensuite à s’éliminer et, vers la fin du quatorzième siècle, on prononce ê de même que wê.Au quinzième siècle, une nouvelle évolution se produit : Ve phonétique du groupe oi s’ouvre graduellement, et les sons wé, oué, oé et é passent à wè,ouè, oè ou è dans certains mots, puis à wà, ouà, oà et même à wâ dans quelques-uns.A la fin du quinzième siècle, le groupe oi a donc trois sons principaux : oué, ouè et ouà, avec des variantes en wê, oé, é, wè, oè, è, wà, oà, wâ.Coquillart fait rimer paroisse avec paresse et Villon, cloistres avec fenestres, moy avec ay, poirre avec carre.Mais la prononciation de oi continue de se compliquer.Les sons wé, oué, oé, surtout pendant la première moitié du seizième siècle, dominent chez les gens instruits.Les poètes font rimer paroisse (prononcé paroésse) avec pécheresse, estoile (prononcé étouèle) avec demoiselle ou belle ; Palsgrave écrit baltouer, persouer, dressouer, mouchouer, arrosouer, devidouer, salouer, tirouer ; Péletier emploie moé, loé, françoés, voéons, quoé que ; Meigret conseille de dire roé ; et l’on relève loésir, joéieus, loéier, loéial, roéial, moéiênés, dans Baïf.Chez le peuple ou dans la conversation familière, ce sont surtout les sons wà, ouà et oà qui se font entendre.Cette prononciation est attestée par Palsgrave, qui écrit que l’i sonne à peu près comme un a quand oi est, à la fin des monosyllabes, suivi de s, t, ou x, — ainsi que par Henri Estienne, qui, après avoir dit que le peuple de Paris prononce moas, foas, troas, pqas, ajoute que beaucoup de gens l’imitent.Notons, en passant, que selon quelques grammairiens du milieu du seizième siècle, les groupes oi et oy devant une voyelle autre que Ve muet se seraient prononcés par o, notamment dans loyal, royal, moyen, moyenne, etc.Quant aux sons wè, ouè, oè, nés au siècle précédent, ils se propagent lentement, mais de façon continue et irrésistible.Lorsque les écrivains tentent de noter le son de oi au moyen de l’orthographe, ils se servent de plus en plus des formes oè (ou oay), ouè (ou 388 LE CANADA FRANÇAIS ouay).Pasquier se fait le champion de la résonance ouè, et Henri Estienne atteste l’usage de oè, particulièrement dans les mots joyeux, moyen, loyal, loyauté, royal, monnoyeur.Cette généralisation de wè, ouè, oè, amène un changement nouveau : le remplacement de ces sons par è dans les terminaisons de l’imparfait et du conditionnel, — dans quelques mots, tels que droit (adj.), endroit, froid, harnois, monnoie, roide, connoistre, paroistres, — ainsi que dans certains noms de peuples ; et, malgré les protestations des grammairiens du temps, cette modification finit par s’imposer.Pareillement, le son wé se réduit à é dans quelques verbes en oyer, comme noyer, nettoyer, ejfroyer, ainsi que dans certains mots qui s’y rattachent, comme effroyable, qu’on recommande de prononcer effréiable.En résumé, les sons wé et wè, de même que leurs variantes, semblent avoir régné de concert au seizième siècle, tandis que le son wà prenait de l’extension, chez le peuple surtout.Au dix-septième siècle, les sons wé, ouè, oé, se maintiennent pendant quelque temps, puisque Brachet affirme qu’à la cour de Louis XIV, on prononçait un ouéseau, la foué, le roué ; mais la prononciation wè, ouè ou oè s’imposera bientôt à la cour comme chez les gens cultivés ; de fait, elle devient le son régulier de oi, sauf à l’intérieur des mots où ce groupe est suivi d’une consonne nasale ou d’une voyelle, et elle le reste jusqu’au dix-neuvième siècle, alors qu’elle sera supplen-tée par wà.Quelques traces du son é persisteront peut-être, puisqu’on trouve, par exemple, je cré, vous crérez, dans des écrits du dix-septième siècle, et que les grammairiens de l’époque admettent les prononciations rédir, néier, dépléir, bréieur, coréieu, baléier, fosséier, cotéier, tutéier, nétéier, rudéier ; mais il semble bien que ce son soit vite devénu archaïque ; en tout cas, il ne se fait plus entendre, au dix-huitième siècle, que dans quelques verbes en oyer et dans le mot froideur, pris au figuré.Le son è se conserve aussi dans le discours familier.Il a cours dans les imparfaits, dans les conditionnels et dans quelques noms de peuples, où la graphie ai finira d’ailleurs par se substituer à oi, et aussi dans un certain nombre de mots, tels que croire, accroire, froid, froide, droit, droite, adroit, adroite, endroit, étroit, étroite.Corneille écrit même adraite, qu’il fait rimer avec retraite, La Fontaine, drète, étret, étrètes, qu’il fait rimer avec Annète, fluet, belettes, et Régnard, craire, qu’il LA DIPHTONGUE oi DANS LE FRANCO-CANADIEN 389 fait rimer avec contraire.Cette prononciation disparaîtra au dix-neuvième siècle seulement.Mais au dix-septième siècle, le son en vogue chez le peuple de Paris est wà.Les grammairiens en réprouvent l’usage.Tout au plus le tolè-reront-ils, au dix-huitième siècle, dans quelques monosyllabes, comme bois, mois, noix, pois, trois, que la plupart des Parisiens prononçaient dès le grand siècle bouâ, mouâ, noua, pouâ, trouâ, avec un « a sourd )).Après une lutte de deux cents ans contre wè, wà finira par le détrôner à la Révolution, grâce à l’influence des clubs et des réunions populaires.Enfin, disons, pour terminer ce bref historique, qu’avant le dix-septième siècle, la graphie oi suivie de gn n’était pas considérée comme une diphtongue ; l’t de oing ne se prononçait que dans les formes des verbes oindre, poindre, joindre, rejoindre ; dans les autres mots, i était muet et o prenait le son ou, et le plus souvent le son on.Au début du dix-septième siècle, une confusion se produit ; au lieu de tenir oign pour o suivi de ign, on le traite comme la diphtongue oi suivie de gn.Mais l’usage hésite entre oè et o pur.Oudin, par exemple, constate que « oi devant gn se prononce comme 0 simple.; excepté tesmoigner, et ses descendants » ; Duez dit que oi se prononce comme o dans oignon, roignon, poignard, empoigner, tesmoigner ; Richelet, dans son dictionnaire, admet les graphies poignard et pognard, poignée et pognée, poignet et pognet, empoigner et empogner.Cette hésitation à prononcer Voi du groupe oign comme une diphtongue ou par o pur persistera jusqu’à nos jours.Nous l’avons noté déjà, oignon et poigne sont, aujourd’hui, les seuls mots qui, dans la langue soignée, aient conservé la vieille prononciation ogn de la graphie oign.Cet historique, tout succinct qu’il est, ne manque pas de jeter une assez vive lumière sur les origines de nos façons de prononcer le groupe oi.En résumé, de toutes les résonances que ce groupe prend chez nous, seule la prononciation de oign par ogn appartient exclusivement au dix-septième siècle.Les résonances wè, ouè et oè, avant de dominer en France au seizième et au dix-septième siècle, s’y sont implantées dès le quinzième.Les résonances wé, oué et oé, les premières que la diphtongue 01 ait prises après avoir cessé de se prononcer comme en grec, étaient déjà sur le déclin à la fin du seizième siècle.Les ré- 390 LE CANADA FRANÇAIS sonances wâ, ouâ et od, si elles se sont propagées en France au seizième et surtout au dix-septième siècle, remontent au quinzième.La résonance è se faisait entendre au quinzième siècle et s’est développée dès le seizième.La résonance é, né au quatorzième siècle, était presque générale au seizième dans les verbes en oyer.La résonance o pour oi ou oy suivi d’une voyelle autre que Ve muet est du milieu du seizième siècle, et la résonance on pour oi dans le groupe oign est antérieure au dix-septième.Certes, toutes ces résonances qui ont persisté chez nous se faisaient plus ou moins entendre en France au temps de Louis XIV.Mais ce qui semble remarquable, c’est que le son wa avec a ouvert, qui était en vogue chez le peuple de Paris sous Louis XIV, Louis XV et Louis XVI, soit presque inusité chez nous, dans le parler populaire.De fait, nous l’avons déjà noté, la diphtongue oi se prononce généralement chez nous par wè, avec e ouvert, comme on faisait à la cour et chez les gens cultivés du dix-septième et du dix-huitième siècle.Et pourtant, les pionniers de la Nouvelle-France étaient de condition modeste.Est-ce à dire qu’ils aient retenu mieux que nous les leçons reçues à la petite école ?L’explication suivante me paraît plus plausible, et en même temps plus séduisante puisqu’elle suppose que les premiers colons de la Nouvelle-France parlaient un français régional, non pas un patois.Nos pères, pour la plupart, venaient des provinces du nord de la Loire, et ils ont sans doute apporte sur les rives du Saint-Laurent la prononciation de leur petite patrie d’origine.Or, on ne saurait trop le repeter, les par-lers régionaux, la prononciation des provinciaux particulièrement, retardent toujours sur la langue des classes instruites de la capitale, où se fixe le bon usage.C’est pourquoi il semble tout naturel que, dans le parler populaire, dans la conversation familière, la prononciation de la diphtongue oi au Canada ait été tout d’abord et soit restée, en somme, ce qu’elle était déjà en France au seizième et même au quinzième siècle.L.-P.Geoffrion.
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