Le Canada-français /, 1 mai 1932, Jérome et Jean Tharaud
Littérature ET JEAN THARAliD(1) Leur œuvre laisse une impression de musée où deux frères artistes, formés à des disciplines différentes (2), se seraient complus à peindre les divers aspects de la vie d’un peuple et les péripéties d’une vaste action.D’abord peintres de mœurs et d’âmes provinciales, dans les Hobereaux du Limousin, ils rivalisent avec les romanciers de la province française.Déjà, dans ces romans, ils nous offrent une forte analyse des passions.La psychologie n’est-elle pas la première préoccupation de l’écrivain de France ?Mais cette psychologie se dissimule encore.Rien n’apparaît que la couleur et la lumière, que la séduction enveloppante des images et des rythmes.Puis, ils poussent une pointe en Algérie (la Fête arabe, les Heures Marocaines).Mais, sur ce terrain, ils font face à des rivaux de taille : Louis Bertrand, avec le Sang des Races et ses études sur saint Augustin ; Pierre Loti avec le Roman d'un Spahi.Et la grande ombre de l’Atlantide, que Pierre Benoit a récemment évoquée avec une si puissante magie, plane encore sur les lettres françaises.Mais que ce soit avec les Hobereaux du Limousin, la Fête Arabe, Dingley, l’illustre écrivain (que certains romanciers d’aujourd’hui ont adopté comme livre de chevet) ou avec l’Ombre de la Croix, partout je me trouve en face d’auteurs tourmentés par la passion du style, soucieux de renouveler sans cesse leurs sources d’inspiration, de présenter du nouveau sans étonner, et qui cherchent à s’évader (1) Parmi leurs œuvres, citons : Dingley, l’illustre écrivain (1902) les Hobereaux du Limousin (1904), la tragédie de Ravaillac (1913), Rabat, ou les Heures Marocaines (1918), l'Ombre de la Croix (1917), un Royaume de Dieu (1920).(2) Par quels chemins différents Jérôme et Jean Tharaud sont-ils venus à la littérature ?Une curieuse étude de Pierre Moreau, le Victorieux XXe siècle (Plon) nous le dit.On y trouvera aussi d’intéressantes et judicieuses remarques sur la part qu’apporte à l’œuvre commune chacun des deux écrivains qui la composent.Le Canada français, Québec, mai 1932.0778 752 JÉROME ET JEAN THARAUD du cercle de fer dans lequel ces grands prisonniers, les “ sujets de romans modernes ”, s’agitent inutilement.Romanciers-voyageurs Ce n’est pas sans peine qu’ils y ont réussi.Un écrivain, un romancier surtout, est rivé à sa profession et à son siècle.Aujourd’hui, pour composer un ouvrage, il faut voir de ses propres yeux, comme Dingley.L’aspect des villes, la mentalité des habitants, leur physionomie, leurs coutumes, leurs occupations quotidiennes, les lignes et les traits particuliers de la campagne, la couleur du ciel : détails de prix, documents de premier choix aux yeux du peintre des hommes et de la nature.Le romancier va d’une ville à l’autre, — Sherlock Holmes de la littérature, — à la recherche du petit fait, de l’anecdote, du trait de mœurs.De Paris à Marseille, de Paimpol à Strasbourg, de la France à la Russie, de l’Europe à l’Amérique.Il est à la recherche de l’observation exacte.S’il parcourt le monde, c’est par “ raffinement individuel ”, selon la sagace expression de Bourget.Sans doute.Mais aussi pour élargir son horizon d’écrivain, affiner son sens critique, donner à chacun de ses livres le poids des vastes connaissances amassées sur les lieux, surtout pour situer l’œuvre et créer l’impression de la chose vue.Ce goût pour la contrée lointaine revêt chez les Tharaud un caractère bien particulier.L’œuvre, en eux, ne naît pas de la même manière qu’en Loti, par exemple.C’est par une volonté autre que la sienne que Loti visite Pékin et Stamboul.S’il parcourt les mers, ce n’est point pour écrire des livres, pour raconter et plaire.Il écrit parce qu’il sent, parce que le verbe le remplit et qu’il faut qu’il s’épanche.Le voyageur a fait s’épanouir le poète.Les Tharaud, eux, parcourent les Carpathes, l’Afrique du Nord, la Pologne ou l’Espagne pour trouver le document humain ou le document qui a de l’actualité, dont ils ont besoin dans tel chapitre et à telle page du livre qu’ils méditent d’écrire.Us sont “le voyageur qui utilise directement et presque immédiatement ce qu’il a vu et senti, sur le plan de l’œuvre d’art, dans un roman, un drame ou un poème ” (Paul Morand).On les trouve à Jérusalem, parce que le Sionisme est arrivé à la crise aiguë et qu’ils veulent le dé- Le Canada fbaxçais, Québec, mai 1932. JÉROME ET JEAN THARAUD 753 crire (l’An prochain à Jérusalem).On les rencontre dans la Petite Russie, dans les synagogues et les bibliothèques juives, à la recherche des matériaux qui entreront dans YOm-bre de la Croix ou la Rose de Sâron.Et partout ils vont, suivant un itinéraire rigoureusement tracé et notant au jour le jour les réponses au questionnaire qu’ils ont rédigé dans leur cabinet d’étude.Et ces voyageurs ont mis tant de charmes à leurs récits, qu’à l’instar d’un Rudyard Kipling ils ont réussi à intéresser le public.et les critiques au tableau du vaste monde qu’ils présentent sans jamais offenser la morale et avec tant d’art ! Le souci de l’Art En effet, s’il y a un “ art du roman ”, tous les romans ne sont pas des œuvres d’art.Même de très bons romans, de ceux qui passent pour des chefs-d’œuvre.Prenez les Mariages de Paris, l'Étape ou même les Amants de Pise.Dans chacun de ces cas, le romancier ayant décidé d’illustrer par un vif exemple telle crise de l’âme, tel état de la société, tel drame de famille, groupe autour de cette idée-mère un certain nombre de faits, d’anecdotes, d’arguments.Il les classifie, les adapte à l’intrigue, les gradue en vue d’un effet déterminé, preuve d’un principe ou d’une thèse.Il n’a aucune intention d’art.Il raisonne, il expose, il explique parfois très agréablement, il justifie ses idées et les attitudes de ses personnages.Et dans l’entremêlement de tous ces fils qui régissent leurs actions, il arrive que l’écrivain fait montre d’une grande technique et crée la vraisemblance à un tel point que l’on ne peut se défendre de crier au chef-d’œuvre.On dira qu’il a montré une grande connaissance de son art, mais on ne dira pas encore qu’il a fait “ œuvre d’art ”.Mais relisez Pêcheur d’Islande, de Loti, Salammbô, de Flaubert, ou l’Ombre de la Croix, des frères Tharaud.Là, l’intrigue s’efface.La documentation se dissimule.Tous ces moyens qui travaillent obscurément et font vivre le roman, c’est bien inutilement que mon esprit critique les cherche à prime abord.Une forte impression m’a saisi au centre de mes facultés d’admiration et je ne puis m’empêcher de “ regarder ”, de “ sentir ”, de “ jouir ”, sans demander rien autre à ces romans, car l’œuvre même de l’artiste, Le Canada français, Québec, mai 1932, 754 JÉROME ET JEAN THARAÜD “ c’est sa fonction de faire et de montrer : il n’explique pas, il réalise.Il ne lui appartient pas de trouver, de dresser des lois, de justifier des préceptes.S'il peut agiter tout un monde d’idées en nous, c’est par sa droiture de la vie ; et le roman, par exemple ne doit pas naître d’un problème, mais le problème du roman ” (Henri Massis, Réflexions sur VArt du Roman, p.58).Plus encore.Le romancier qui peine à démêler les fils qui meuvent les hallucinantes passions de ses personnages apporte rarement dans ce travail le souci de l’art.Il s’applique plutôt à démonter le mécanisme d’une passion.Chimiste du cœur humain, il note au passage les actions et les réactions de la volonté.Le mot juste qui définit et rend bien la pensée : voilà son but.L’absorbant travail dans lequel s’enfonce son esprit lui laisse peu de temps pour distribuer des couleurs et construire en rapport avec une esthétique.Chez les Tharaud, tout le contraire.Quand on se rappelle les principes qui animent l’œuvre de ces grands prosateurs, — souci de la notation expressive, goût de l’exotisme, des spectacles éclatants, des traits de mœurs, de caractère et de pittoresque, sympathie pour les destinées émouvantes, sobriété, élégance classique, — et l’art avec lequel ils utilisent ces tendances diverses de leur tempéramment d’écrivain, on croit à leur puissance créatrice, et celle de leurs confidences que je me plais à citer est loin d’être banale comme tant d’autres confidences : La seule vérité, ont-ils écrit, c’est le rêve qui s’épanouit au-dessus des choses d’accident.C’est un art bien misérable que celui qui se complaît à reproduire les choses avec servilité.Sous prétexte de réalisme, c’est presque toujours du mensonge.En réaction contre la chair René Bazin, Paul Bourget, ou Émile Baumann mettent leur plume au service d’une idée, de la famille, de la société, de l’Église.Pour eux, l’œuvre ne se sépare pas de son influence.A l’autre pôle, et plus près de nous, un François Mauriac, par exemple, croit pousser au bien en donnant l’horreur du péché par sa description même (1).Ou encore, Paul (1) François Mauriac, le Roman.LE Canada français, Québec, mai 1932. JÉEOME ET JEAN THARAÜD 755 Morand se fait le peintre hardi, sans remords, cruel, de la moderne société joyeuse.Un grand nombre de romanciers actuels, ayant secoué le joug des maîtres respectés, sous l’influence des auteurs russes, sont allés à l’extrême dans la recherche psychologique.Dans leur culte farouche de l’art pour l’art, ils considèrent l’art moral comme une chose odieuse.Us ont arraché tous les voiles.Et, sous prétexte “ que les grands conflits moraux, sociaux et religieux leur échappent ” (François Mauriac, le Roman), ils font croire que ce travail de démoralisation est devenu comme la marque qui distingue, de nos jours, un romancier d’un historien ou d’un poète.Sans doute, on ne se dresse pas d’un bloc devant une aussi formidable coalition.Le moyen de leur faire concurrence, n’est-ce pas plutôt de les rencontrer sur le terrain de l’art, de faire une œuvre qui soit belle et poignante et où la chair ne s'étale point ?Sans lancer de manifeste (il y en a trop, chez nos cousins), Jérôme et Jean Tharaud ont produit un effet qu’ils n’ont pas cherché peut-être.Us ont réussi ce tour de force de n’être point romanciers à tendances religieuses ou simplement sociales, de n’avoir aucun goût pour les situations risquées que Bourget lui-même n’a pas eu la force de sacrifier (1), et de plaire, d’intéresser vivement, de s’imposer au tout premier rang.Leur style Victor Giraud s’émerveillait de ce que Octave Feuillet n’emploie que des mots français, “ ces vieux mots français qui suffisaient si bien à nos pères pour tout dire ”.Ne pourrions-nous pas faire la même observation à propos de Jérôme et Jean Tharaud ?Us ont une façon de s’exprimer fort éloignée du pédantisme; ils semblent même prendre plaisir à tout dire simplement, par réaction peut-être contre la préciosité obscure de récents romanciers, contre leur mise en scène compliquée, leur goût du bizarre et des situations extrêmes.Leur style, probablement, ne fait que rentrer dans la ligne de la saine tradition française.Il coule assez régulièrement, et le reproche qu’on a pu lui faire c’est d’être trop uniment et partout semblable.Quant (1) Je ne sais quel spirituel auteur a dit de P.Bourget retouchant ses œuvres sur ses vieux jours : “ Il fait des retouches de.chasteté.” Le Canada français, Québec, mai 1932. 750 JÉROME ET JEAN THARAUD à moi, je trouve fort admirables ces phrases si modernes d’allure et si classiques d’inspiration, qui souvent rappellent quelques-uns de nos bons écrivains.Elles ont des tournures fort voisines des acrobaties à la Giraudoux ou à la Proust, parfois.Mais elles se souviennent toujours des grands siècles littéraires.Elles ont fondu ensemble les amalgames différents.Et ceci, pour répondre aux exigences — du moins les légitimes — des lecteurs d’aujourd’hui, plus instruits, ennemis des longs développements, entichés d’idées fortes et d’un riche vocabulaire, plus agités, avides de palpitantes aventures, affairés, mordus du besoin de s’en aller, loin des tracasseries quotidiennes, avec un livre, dans des pays étrangers et de s’embarquer dans des aventures que leur nature d’hommes d’affaires et de citoyens intègres leur défend de tenter.Le romancier songe à toutes ces exigences qui font le succès.Les frères Tharaud auraient pu choisir le roman d’aventures ou le roman d’amour.Leur éducation et les circonstances les ont fort heureusement poussés vers la littérature exotique.Et sur les chemins où les avaient précédés les Loti, les Farrère, les Psichari, les Bertrand, ils ont su voir ce que ceux-ci n’avaient pas vu et d’une manière qui, du coup,les a placés sur un pied d’égalité avec ces redoutables devanciers.Je n’ai pas eu la bonne fortune de parcourir leurs manuscrits et d’étudier les ratures du premier texte.Mais à lire cette prose parfaite, on se plaît à la démembrer pour surprendre le travail qu’à dû s’imposer l’auteur, quand ce ne serait que pour faire mentir Pierre MacOrlan qui, avec le plus grand sérieux du monde, confiait à Frédéric Lefebvre : La langue aura de moins en moins d’importance.C’est fini, le livre bien écrit : on est trop sollicité aujourd’hui par l’importance du temps et de l’atmosphère.La question juive C’est justement parce que leurs livres sont bien écrits que Jérôme et Jean Tharaud ont su créer un mouvement de curiosité autour de la question juive.Car il y a une “ question juive ” (1), en Asie, en Europe, au Canada.Les récen- (1) On lira avec intérêt sur cette question, outre les romans des Tharaud, les œuvres de Michel Zangwill : les Évadés du Ghetto, etc ; de Moïse Lu Canada français, Québec, mai 1932. JÉROME ET JEAN THARAUD 757 tes manifestations israélites à New-York, à Toronto et à Montréal en vue d’aiguillonner l’Angleterre lors des troubles en Palestine en disent long sur la puissance du peuple élu, de ce côté-ci de l’Océan.Et quand ce ne serait qu’à ce seul point de vue, il vaudrait la peine de parler des Tha-raud et de les lire.Mais il y a aussi le côté littéraire qui nous occupe en ce moment.Ils ont composé un petit livre qui résume là-dessus leur attitude et tout leur savoir.C’est la Petite Histoire des Juifs.Il ne s’agit pas, vous le pensez bien, de l’histoire juive telle qu’on nous l’enseigne dans les écoles.Il s’agit plutôt des faits psychologiques, économiques et sociaux qui ont influé sur Israël dans son évolution et tout le long de son ascension au pouvoir.On y apprend le rôle que jouent la Thora et le Talmud dans la vie d’un bon Hébreu.On y voit la vie que mènent les étudiants dans les yeschibas et les petits commerçants dans le ghetto.On y suit avec grand intérêt l’exposé des faits qui ont poussé Israël à se libérer des formules usées, des coutumes désuètes, à s’émanciper, à s’européaniser, à se liguer.Et l’on sourit d’aise en pénétrant dans les secrets de la diplomatie des Rotschild et de l’Angleterre lors de la fameuse question du “ retour à Jérusalem ”, qui nous agite encore aujourd’hui.Une petite histoire avec un long regard dans la politique européenne, voilà, il me semble, l’impression que laisse ce livre.Et cette autre, plus spéciale et plus littéraire : le romancier d’aujourd’hui étaie son œuvre sur une documentation savante qu’il s’efforce de dissimuler sous le naturel du récit et l’art de la composition.Car ce petit livre est révélateur de la méthode du romancier.Il résume ses recherches.Il rassure sur sa véracité.Réginald Letourneau.Twersky en collaboration avec André Billy : le Fléau du Savoir, Comme Dieu en France, etc ; les cent premières pages du Saint Paul, d’Émile Baumann, où l’on trouvera de profondes analyses du caractère juif ; les livres de Roger Lambelin surtout, qui a édité chez Grasset l’Impérialisme d’Israël, et nombre d’autres ouvrages documentaires sur la question juive.Le Canada français, Québec, mai 1932.
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