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Titre :
Le Canada-français /
Revue de l'Université Laval qui traite de philosophie, de théologie, de questions sociales, de linguistique, d'arts et de littérature.
Éditeur :
  • Québec :Université Laval,1888-1946
Contenu spécifique :
Albert le Grand, l'homme de l'heure
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Parler français ,
  • Nouvelle-France
  • Successeurs :
  • Bulletin du parler français ,
  • Nouvelle-France ,
  • Revue de l'Université Laval
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Le Canada-français /, 1932-05, Collections de BAnQ.

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Histoire de la Philosophie ALBERT LE GRAND, L’HOMME DE L’HEURE Le plus goûté des plaisirs de l’homme est celui de rapetisser son semblable.La grandeur l’offusque.Dans tout tableau, il saisit d’abord les ombres, dans un amas de qualités il aura bientôt fait de discerner les moins bonnes.Aussi, que le surnom de grand soit attaché à une mémoire, il sourira d’un air entendu : cette grandeur, c’est une affaire du passé, que vaut-elle en face des aspirations des temps présents ?Albert le Grand ! il vivait au moyen âge, et le moyen âge est bien loin !.Cette raison spécieuse ne me convainc pas.Les saints ne sont pas comme les autres hommes : ils conservent leur haute stature dans le recul de l’histoire.On affirme la grandeur des autres en leur présence, on les vilipende en leur absence ; eux, ils semblent participer à l’éternelle splendeur de Dieu.Je voudrais dans une courte étude, montrer l’actualité de l’un d’eux, Albert le Grand, docteur de l’Église.La société moderne, au dire d’un homme qui a soigneusement ausculté son époque, Sa Sainteté Pie XI, ressent jusqu’au paroxysme des besoins de paix et de science.L’univers endeuillé frémit au seul mot de guerre : les cœurs des mères ont trop saigné, les attentes des fiancées ont été trop longues, les absences des fils ont été trop douloureuses pour que, de gaieté de cœur, on veuillle en refaire l’expérience.Au-dessus de ces deuils la jeunesse sent passer des frissons d’espoir : elle croit en son génie.Or, voici que l’Église propose en saint Albert le Grand une base solide à ces aspirations de paix et de science.Le monde moderne est un peu sceptique quand on lui parle de paix.Il a l’impression d’un silence entre deux coups de canon, d’un éclair entre deux pans de nuit noire, d’une L* Canada fiançais, Québec, mai 1932. 744 ALBERT LE GRAND, L’HOMME DE l’hEUR respiration haletante entre deux plongeons.Depuis la lointaine initiative de l’ex-empereur de Russie Nicolas II et les conférences de La Haye en 1899 et 1907, c’est un axiome international que la paix armée conduit inévitablement à la guerre.Tous les regards sont tendus vers la présente conférence de Genève, la conférence du désarmement.Les peuples, en un geste de sublime humilité, de magnanime désintéressement, renonceraient-ils enfin aux droits qu’ils ont de se battre toutes les fois que l’orgueil national bouillonne dans leurs artères ?Si la logique, nous dit M.Nicolas Politis, ministre de Grèce à Paris, présidait aux affaires humaines, l’evénement qui se prépare devrait être envisagé avec une parfaite sécurité d’esprit.Car la conférence a été longuement, minutieusement préparée.Son programme est à 1 ordre du jour depuis la fin de la dernière guerre et pratiquement depuis les premiers travaux de la Société des Nations.Malgré tout, on craint un echec.C’est qu’il y a ici autre chose que de la logique, il y a l’intérêt.Les premiers ministres de France et de Grande Bretagne, MM.Herriot et MacDonald avaient, en 1924, à Genève, trouvé un bout de formule désormais célèbre : arbitrage, securité, désarmement.C était dire qu’on ne désarmerait qu’en autant qu on se sentirait en sécurité, et qu’on ne serait en sécurité qu en autant que la justice serait observée.Si l’on vivait dans un monde idéal, dans le monde de l’avant-chute, la formule serait parfaite.Le malheur est qu’on vive dans un monde corrompu et, dans un tel monde, les ministres oubliaient un terme que le Souverain Pontife devait rappeler : la justice est conditionnée à la charité.Des relations de plus en plus fréquentes existent entre les peuples: les pays réclament tous leur droit à l’existence et ont tous de secrètes prétentions à la domination ; est-il possible alors qu’il ne résulte aucun froissement et que, dans ces froissements, aucun droit ne soit lésé ?Et si une race n’a pas l’âme empreinte d’une forte charité, pourra-t-elle sacrifier au bien commun et à la paix mondiale les revendications de sa fierté blessée ?Il est à craindre que non.Un conflit éclate léger ou grave.S’il est léger jugera-t-on à propos de mettre en branle l’énorme machine qui s’appelle la Société des Nations ?S’il est grave, est-ce que le conseil de la Société des Nations gardera son unaminité ?S’il ne la garde pas, la guerre est aussitôt reconnue licite.Est-ce Le Canada français, Québec, mai 1932. ALBERT LE GRAND, l’hOMME DE L’HEURE 745 que, même dans l’enthousiasme sacré de sa fondation, la Société des Nations a manifesté sa puissance ?Dans la suite, a-t-elle calmé, par exemple, les empiètements du Japon sur la Mandchourie, rassuré la Chine tremblant derrière ses épaisses murailles ?Au sein même de la Société des Nations, entre deux conférences humanitaires, les diplomates ne sont plus à s’apprendre que l’Allemagne, celle que le traité de Versailles a appelée la grande coupable de la guerre, affecte la plus grande partie de ses richesses au matériel de guerre, aux organisations de combat, aux dépôts d’armes qu’elle cache chez ses voisins, tout en protestant de sa pauvreté et de la pureté de ses intentions.Qui ne comprend que, même si l’on désarme, ce n’est qu’une demi-sécurité, qu’on ne peut empêcher le fonctionnement économique des peuples, que, du jour au lendemain, toute grande nation peut fabriquer des armes à une armée ?Il est donc évident que si la charité ne règne pas dans les cœurs, l’observance de la justice et la paix internationale sont impossibles.Or, il n’y a pas de plus grands apôtres de la charité que les saints ; et pour la pacification de l’univers, l’Église nous propose comme modèle et intercesseur saint Albert le Grand.Depuis le matin où, dans une église de Padoue, sous une inspiration de la Vierge, Albert le Grand se laissa gagner à l’éloquence du Bienheureux Jourdain de Saxe et entra dans l’Ordre des Prêcheurs jusqu’à ses derniers jours, sa mission fut une mission de paix.Il pacifia d’abord son âme en la soumettant parfaitement à l’action de la divine sagesse.Pour arriver à cette identification au Christ qui fait la grandeur de l’homme, Albert voulut passer par Marie, siège de la Sagesse.Il aimait tant Marie, dit Rodolphe de Nimèque, qu’il ne pouvait taire ses louanges.Bien plus, il ajoutait à tous ses livres quelque chose sur la Dame de son cœur, ou terminait ses études par un hymne à sa gloire.Il composa plusieurs séquences mariales qui se distinguent par leur sens mystique et leur harmonie.Lui-même allait les chanter avec onction et enthousiasme dans le jardin du couvent ou tout autre lieu.Souvent les soupirs et les larmes lui coupaient la voix, révélant ainsi la violence de son amour et la candeur de sa piété.T.f.Canada français, Québec, mai 1932. 746 ALBERT LE GRAND, l’hOMME DE l’hEURE Contemplant tout dans la divine Sagesse, il pouvait sans crainte unir aux études théologiques les recherches scientifiques, puisqu'il voyait l’accord de la science et de la foi dans l’unité de leur principe commun.Encore là il était pacificateur : il réconcilliait avec l’Église la philosophie antique jusque-là vouée à tous les anathènes.Le Maître, nous dit Thomas de Catimpré, un de ses disciples, ne sépara jamais de la culture des sciences la pratique de la piété.Chaque jour il récitait le psautier.Il avait l’habitude, sa leçon terminée, de faire de pieuses lectures et de saintes méditations.Il inspirait à ses disciples un entrain inouï pour l’étude en même temps qu’il leur offrait l’exemple d’une vie parfaite.Tant de science et de piété lui valurent d’extraordinaires succès.A Paris, le couvent de Saint-Jacques n’eut bientôt plus de salle asse zgrande pour contenir ses auditeurs, et il lui fallut enseigner en plein air sur la place qui porte encore son nom et que les étudiants, pour abréger un peu, appelèrent “ platea Mauberta ”, c’est-à-dire, place Albert le Grand, Platea Magni Alberti.Maître Albert savait que la paix naît du renoncement* Pour arriver à cette unité doctrinale pour laquelle il avait tant travaillé, il ne craignit pas de s’effacer, de disparaître en quelque sorte devant son disciple Thomas d’Aquin, dont le génie flamboyant montait à l’horizon.Avec lui il défendit les privilèges des Ordres Mendiants.Plus tard, seul cette fois, tout cassé sous le poids des ans, il revint défendre son fils de prédilection, dont l’évêque de Paris, dans une mesure habile, voulait condamner les œuvres.A Cologne, il ramena à la concorde des factions populaires soulevées ; à Lyon, il eut la joie de voir les Grecs revenir à l’unité et chanter avec l’Église l’immuable credo ; partout sa parole et ses écrits furent pacificateurs.N’est-ce pas là un incomparable modèle offert à notre génération aspirant à la paix ?Que dans nos universités, sous la rayonnante figure d’Albert le Grand, chaque étudiant fasse en soi cette paix qui découle de la charité, et alors naîtront des sociétés pratiquant la justice et pouvant vivre désarmées.C’était la force des chrétientés primitives où les ennemis de notre foi se disaient, tout étonnés : “ Voyez donc comme ils s’aiment ! ” Le Canada français, Québec, mai 1932. ALBERT LE GRAND, l’hOMME DE L’HEURE 747 Seule la charité du Christ peut enfanter cette paix du Christ chantée par les anges aux confins de la Judée, en une lointaine nuit de décembre.* * * Peut-être moins universel que le désir de paix l’élan vers la science emporte, dans une course confiante et fière, toute l’élite intellectuelle.Trop souvent la conscience, un peu vaniteuse des succès contemporains, laisse dans l’ombre les géants qui rendirent possibles cette science et cette civilisation.La civilisation européenne n’est pas originale, elle est assimilatrice, ou, si l’on préfère, toute son originalité lui vient de sa force d’absorption.Elle a emprunté à l’empire romain son droit et le moule de sa vie sociale ; elle a dérobé au génie grec son esprit d’observation, son sens critique, sa science et sa philosophie ; elle a tiré de l’antiquité grecque et latine, soit par imitation, soit par réaction, l’esthétique de sa forme littéraire et de son art.Deux hommes avaient concentré dans leur pensée toute la science antique : Aristote et Platon ; Aristote, plus rigoureux, plus méthodique dans ses déductions, plus universel ; Platon, plus poétique et plus idéaliste.Le moyen âge religieux se partagea en deux camps autour de ces deux hommes.Jusqu’à l’arrivée d’Albert le Grand, Platon l’emportait.Il avait eu l’avantage d’avoir charmé la mystique frémissante d’un saint Augustin, qui avait miré son génie à ses sources ensoleillées.Tandis que Platon, léger et troublant comme la poésie, exerçait de rapides séductions, Aristote, calme et mesuré comme la froide raison, faisait lentement de solides conquêtes.Pendant six siècles, du Vie au Xlle, l’Occident ne posséda d’Aristote que sa Logique, et encore était-elle dans un état incomplet.A la fin du Xlle siècle, la découverte des manuscrits de Boèce et de nouvelles traductions donnent tout VOrganon.Si l’on excepte les esprits un peu aventureux d’Abélard et de Pierre Lombard, tout le monde catholique y voit déjà des dangers pour la foi : c’est dire quels seront les sentiments quand apparaîtront, au début du XlIIe siècle, la Physique et la Mataphysique aristotéliciennes.Les traductions des commentaires d’Averroès et des raccourcis d’A- Le Canada français, Québec, mai 1932. 748 ALBERT LE GRAND, l’hOMME DE L’HEURE vicenne avaient encore accru le danger : Aristote fut interdit à Paris.Guillaume d’Auxerre, Simon d’Authie et Étienne de Provins, désignés par Grégoire IX pour expurger Aristote, s’avouèrent impuissants : dans l’œuvre nerveuse du Philosophe toute coupure est une déformation.L intellectualisme du XlIIe siècle avait soupçonné les richesses latentes chez Aristote : malgré toutes les défenses il fut désormais' impossible d’arrêter ses investigations.Alors parut un homme qui comprit à la fois les ressources et les dangers d’Aristote : c’était Albert le Grand.Dans une époque où la rareté des écoles et des maîtres n’avait d’égale que la rareté des textes, il conçut le projet de rendre Aristote intelligible à ses contemporains, de rectifier ses erreurs pour le mettre au service de l’Église, et en même temps, d inventorier toute la science d’alors.Ce qu’il conçut, il le réalisa.Par son encyclopédie scientifique il emprunta à Aristote son plan général : division de la science en trois parties, logique, physique et morale.La physique embrassait toutes les sciences naturelles, les mathématiques et la métaphysique.Mais dans ce large cadre, il dépasse Aristote, il fait entrer l’étendue extraordinaire de ses connaissances, forme des livres entiers qui n’existent pas chez le Philosophe.Voici comment un savant non catholique, M.Charles Jessen juge du point de vue scientifique le célèbre Prêcheur : Albert le Grand est le précurseur le plus perspicace des études naturelles en Occident, le premier qui ait assimilé pour la religion chrétienne les sources de la sagesse grecque, le premier qui ait posé de front l’histoire naturelle et la doctrine ecclésiastique, le premier qui ait décrit avec connaissance l’état des sciences naturelles germaniques, le premier qui se soit efforcé de ramener à leur raison morphologique les formes du créé, enfin le premier et le seul qui ait expliqué dans toutes ses parties l’histoire de la nature.Dans le domaine purement philosophique Albert le Grand a le mérite d’avoir saisi l’utilisation pratique d’Aristote pour l’exposition et la défense des dogmes chrétiens.A partir du XlIIe siècle, écrit M.Étienne Gilson, la solidarité entre l’aristotélisme et le christianisme sera telle que la philoso-phi péripatéticienne va pour ainsi dire participer à la stabilité et à l’immutabilité du dogme.Le Canada fbançais, Québec, mai 1932. ALBERT LE GRAND, L’HOMME DE L’HEURE 749 Maître Albert suit ' ristote.le complétant parfois à l’aide de Platon, mais seulement en autant que ces deux philosophes ne s'écartent pas des vérités de notre foi.Albert le Grand ne fait pas mystère de sa méthode scientifique.Au lieu de traduire Aristote et d’en faire une rigoureuse critique textuelle comme le feront saint Thomas et Guillaume de Mœrbeke, il lui emprunte son plan, il y renferme, avec les matériaux du philosophe et de ses commentateurs, le résultat de ses propres études et observations.Le tout devient plutôt une œuvre personnelle de vulgarisation qu’un commentaire.L’esprit de Maître Albert ne fut pas détourné de Dieu par la science : il voulut en fabriquer une arme pour la défense de la foi : Tout ce qui se trouve de vrai, de beau, de sublime dans la sagesse païenne, nous dit Sa Sainteté Pie XI, il voulut 1 apprendre afin de l’offrir et de le consacrer au Créateur qui est Vérité première, très haute Beauté et essentielle Perfection.Le don de sagesse, en lui faisant juger de tout selon la Cause suprême, lui rendait toute facile l’élévation du crée à l’incréé, de la science profane à la science sacrée.La théologie d’Albert le Grand, sans avoir l’armature impeccable de celle de son immortel disciple, ouvrit cependant la route au Docteur angélique, en écartant discrètement le platonisme augustinien, en délimitant strictement le domaine naturel et surnaturel, en mettant enfin au service de la foi une philosophie forte et systématique.Lorsqu’ils sont en désaccord, dit saint Albert le Grand, il faut croire Augustin plutôt que les philosophes en ce qui concerne la foi et les mœurs.Mais s’il s’agissait de médecine, j’en croirais plutôt Hippocrate ou Galien ; et s’il s’agit de physique, c’est Aristote que je crois, car c’est lui qui connaissait le mieux la nature.Si jamais l’humanité oublie toute l’œuvre scientifique d’Albert le Grand, si un jour elle laisse dans l’ombre sa Somme théologique, son Traité sur le Sacrement de l’autel et ses Commentaires sur les Évangiles, il est une œuvre qu’elle ne pourra jamais oublier : c’est qu’il a préparé, discerné, compris et défendu le génie de Thomas d’Aquin.Le Canada fbançais, Québec, mai 1932. 750 ALBERT LE GRAND, l’hOMME DE l’hETJRE Ln etendant à l’univers catholique le culte de saint Albert le Grand, l’Église prouve, une fois de plus qu’elle sait comprendre son époque.S’il ne lui échappe pas que le ciel est sombre et la paix mondiale menacée, elle indique aussi les remèdes : la charité animant la justice, seule condition de désarmement et de paix.L’exemple et l’intercession d’Albert le Grand peuvent, avec la paix, ramener la joie au monde, car les saints sont les seuls hommes joyeux.L’Église ne méprise pas non plus les aspirations scientifiques de ses enfants.En canonisant un savant authentique elle montre que la raison grandit en se soumettant au joug de la foi, et que celui-là a le mieux compris la nature qui, en scrutant ses mystères, y a lu la grandeur de Dieu.Père Benoît-Marie Larose, des Frères-Prêcheurs.Le Canada f&ançais, Québec, mai 1932,
de

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