Le Canada-français /, 1 mai 1930, Chronique littéraire. Un bilan du XIXe siècle. Deux romans
CHRONIQUE LITTÉRAIRE Un bilan du XIXe siècle.— Deux romans Ceux qui aiment les larges vues d’ensemble, les exposés solidement enchaînés et aussi les discussions morales, le souci des grands intérêts généraux, ceux-là trouveront leur compte dans le bel ouvrage de M.Louis Reynaud, La Crise de notre Littérature (1).Du Romantisme à Proust, Gide et Valéry, ajoute le sous-titre, indiquant bien l’intérêt actuel de cette étude historique.Frappé du dilettantisme, de l’amoralisme qui caractérisent trop souvent la littérature contemporaine et résolu à découvrir les causes de ce double mal, M.Reynaud croit pouvoir en discerner les symptômes et les germes chez certains romantiques.Il distingue, en effet, deux sortes de romantisme : le romantisme de foi, et le romantisme de jeu.Romantisme de foi, celui des Lamartine, des Vigny, des Hugo, des Sand, tous apôtres, tous prophètes d’une religion nouvelle.Voilà, selon M.Reynaud, le seul grand, le seul vrai romantisme.Hélas ! son armée comptait plus d’un traître, conscient ou non.Traître, Musset ignorant qui ne sait que son cœur ; traître, et beaucoup plus dangereux, Théophile Gautier qui, méconnaissant la vraie mission de la Poésie, invente ou restaure cette doctrine inhumaine : l’Art pour l’Art, c’est-à-dire l’Art pour le jeu.Et traîtres, à sa suite, les Parnassiens, comme Leconte de Lisle et Heredia.Leur culte de l’histoire, leur superstition de la science ne rendent pas à la (1) Librairie Hachette. Chronique Littéraire 625 Poésie sa dignité perdue ; car il n’y a d’Histoire que du particulier: l’Histoire, avec son sens de la diversité ruine ce sens de l’universel qui avait été celui des classiques ; surtout la curiosité de l’individuel, la recherche de l’exceptionnel conduit à l’amour de l’étrange, du monstrueux.La philosophie allemande achève de déformer, de pervertir chez nous l’esprit historique.Elle achève la ruine de l’absolu en instaurant le règne du perpétuel devenir.Le monde n’est plus que l’incessanle transformation d’apparences vaines ; l’humanité, un amas de larves qui, depuis des millénaires et pour des millénaires encore, travaille à l’avenir du divin.Dès lors, à quoi se prendre, et quel édifice construire sur un sol toujours mouvant P Loin de pouvoir rien fonder en dehors d’elle-même, la personnalité humaine va s’évanouir, se liquéfier ; la raison se perdre à la recherche de l’inconscient.Et cela dans le pays de Descartes ! Car, autre maléfice du romantisme dévoyé, l’historien français (Michelet, Quinet), le philosophe français (Renan) se met à l’école du philosophe allemand, de l’historien allemand ; et comme l’individu perd sa personnalité, l’esprit national s’évanouit dans je ne sais quel cosmopolitisme d’essence germanique.Et dans le pays de la tradition gréco-latine (raison, civilisation), sévit la superstition du primitif, pour ne pas dire de la barbarie.Le génie devient, théoriquement, le privilège de la foule anonyme, ignorante et brutale.Bien entendu, l’idée de responsabilité sombre avec celle de personnalité ; et non content de ne plus croire à sa mission, 1 écrivain, le poète surtout, réclame tous les droits pour sa fantaisie débridée.Le positivisme, qui va succéder à ces philosophies nébuleuses ou coexister avec elles, aurait pu amender leurs méfaits; il ne fit que les aggraver.En soumettant l’activité humaine à l’implacable rigueur d’un déterminisme mécanique, il ne supprime pas seulement certaines formes essentielles de la 626 Le Canada français poésie, mais jusqu’à ces conflits moraux qui font l’intérêt de notre littérature classique.En même temps, son pessimisme nous impose la vision d’un monde misérable, abject.< eux qui l’accepteront pourront traiter des sujets d’apparence populaire ; ils ne seront jamais que les dilettantes de la laideur.Pour être sinistre, leur besogne ne sera pas moins un jeu ; comme n’étaient qu’un jeu les reconstitutions savantes des parnassiens, avides d’oublier.Ce besoin d’évasion explique déjà Mallarmé.Ésotérisme de la pensée, hermétisme de l’expression, voilà le jeu suprême.Et forme suprême de son mépris pour le public, ce goût de la mystification qui le pousse à l’absurdité volontaire.Avec les symbolistes le divorce se généralise, du poète et du public.Ce n’est ni Paul Valéry ni même Paul Claudel qui faciliteront un rapprochement.Où l’inspiration civique, l’inspiration apostolique des Lamartine, des Vigny, des V.Hugo ?Vous voyez déjà le cycle parcouru par la pensée de M.Reynaud.Mais Marcel Proust ?Mais André Gide ?Nous y arrivons.L’un et l’autre se sont livrés à un jeu.Indifférent à tout ce qui peut constituer le prix de la vie ou même lui donner un sens, Proust a consacré toutes les ressources d’un rare talent à l’étude minutieuse, subtile, compliquée, de l’inconscient et de l’instinct : sous prétexte de composition symphonique, orchestrale, il fait de son récit une masse monstrueuse ; enfin sa complaisance s’attarde non seulement aux manifestations, mais aux perversions de l’instinct tyrannique qui assure la perpétuité de l’espèce.Profondeur, a-t-on dit parfois à son sujet.Oui profondeur des marécages souterrains et pestilentiels.Pour un qui peut s’y aventurer avec tout un apparail protecteur de foi ou de rare raison, combien y sombrent dans la vase, ou n’en remontent qu’empoisonnés pour la vie ! Quant à Gide, n’est-il pas Y Immoraliste par excellence ?et non pas immoraliste inconscient ou par faiblesse, mais Chronique Littéraire 627 immoraliste volontaire, appliqué, persévérant, ha curiosité, qui n’est pas qu’intellectuelle ni même sentimentale,le pousse à toutes les expériences.Sa volonté d’étendre, d enrichir sa personnalité lui interdit tout sacrifice, toute contrainte, toute discipline ; son besoin de plenitude autorise la satisfaction de toutes ses convoitises ; la perversion de son sens morale le pousse à chercher la purification, la sanctification dans l’ignominie, génératrice d’humilité, tant 1 anarchisme d’un Dostoiewski a désorienté, désaxé ce fils de puritain français ! On voit l’intérêt et les mérites d’une telle enquête : elle suppose une connaissance approfondie non seulement du XIXe siècle français, mais de la littérature européenne.De fait, M.Reynaud, est un spécialiste des littératures germanique et anglo-saxonne, et qui a pratique les historiens, les philosophes au moins autant que les romanciers et les poètes.D’autre part, cet historien moraliste ne confond ni les genres ni les valeurs.Critique littéraire, il juge les œuvres d’art comme telles ; il rend pleine justice, je crois, au talent d’un Baudelaire, d’un Proust, d’un Gide, d’un Valéry ; et ses contradicteurs ne pourront pas le récuser comme un simple prédicant.Sa science historique, son goût littéraire confèrent donc une autorité particulière à ses jugements de moraliste.Et c’est le moraliste surtout que je veux féliciter pour son courage intellectuel.Perversion du sens critique ou respect humain, on n’ose plus guère discuter la moralité d une œuvre, et pas davantage ce que je voudrais pouvoir appeler sa santé.Or, de Baudelaire à Proust, notre littérature compte vraiment trop d’anormaux promus à la dignité de héros intangibles.Pareillement, trop d’esprits artificieux et volontiers mystificateurs (le mallarmisme, le rimbaldisme ne sont-ils pas, partiellement, des duperies ?) En refusant à ces malades ou à ces mauvais plaisants un hommage idôlatrique, M.Louis Reynaud a fait œuvre de salubrité publique. 628 Le Canada français Je n accepte pour autant ni tous ses considérants ni toutes ses conclusions.Peut-être trop sévère,— je dirai comment,— au romantisme de jeu, il est bien indulgent, je crois, pour le romantisme de foi.L’enthousiasme, l’esprit d’apostolat, voilà qui est fort bien ; mais au service de quelle foi ?Personnellement, et sans rien renier de ma tendresse pour Lamartine et Vigny, je crains fort que l’apostolat romantique n’ait été plus d’une fois anti-social et même anti-national.Par la faiblesse de leur pensée, la naïveté de leurs sentiments, par le mépris que leur zèle politique a professé parfois pour la poésie pure, nos grands romantiques ont provoqué la reaction parnassienne ; et des excès, contraires aux leurs, d un Théophile Gautier, ils sont les premiers responsables.Faut-il ajouter que la négligence volontaire d’un Lamartine, et celle de Musset ! — tendait fatalement à la ruine même de l’art littéraire.Gautier, Leconte de Lisle 1 ont restauré, accomplissant un effort analogue à celui de Boileau.A leur manière et, mutatis mutandis, ils ont été des classiques.Ils 1 ont été, même et précisément en revenant au grand principe de la gratuité de l’art.Ce principe, ils l’ont faussé, soit ; mais le principe subsiste en lui-même, et ils ont eu raison de le remettre d’abord en honneur.Bien avant eux, Malherbe comparait, pour l’utilité sociale, le poète à un joueur de quilles.Boileau vieilli reprenait, en se l’appliquant, la même comparaison.Malgré toutes leurs prétentions de moralistes, Molière et La Fontaine songeaient d’abord à plaire.Quant à Racine, il lui fallut arriver à Phèdre, la plus séduisante peut-être et la plus dangereuse de ses tragédies, pour qu’il s’avisât de proclamer la haute moralité de son œuvre.Bref, l’organisation politique et sociale de notre XVIIe siècle a dispensé nos poètes de toute préoccupation étrangère à leur art.L’anarchie spirituelle qui suivit la Révolution imposa sans doute aux écrivains d’alors d’autres obligations, d’autres nécessités.En tâchant Chronique Littéraire 629 d’arracher la poésie à la servitude politique, Gautier renouait la tradition des Racine, des Boileau, des Lacontaine et des Malherbe.Sur cette réforme de Théophile Gautier, de Leconte de Lisle, on trouvera, avec des renseignements historiques précieux, un exposé doctrinal très personnel, dans le livre de M.André Thérive sur Le Parnasse (1).Je n’ai plus le temps de discuter ni son jugement particulier sur Sully-Prudhomme ni les principes qui l’accompagnent : “ il n’y a plus de poésie morale, il n’y a plus de poésie psychologique (2), il n’y a plus de poésie instructive ou explicative Je signale seulement l’abondance des aperçus originaux et la vigueur d’une pensée toujours personnelle.Si l’on songe que le nouveau critique du Temps est en même temps un spécialiste de la linguistique, et un romancier réaliste soucieux de vie profonde, on saluera en lui un des maîtres de demain.Son livre sur Le Parnasse appartient à une collection sur Le XIXe Siècle, que dirige M.René Lalou (3).Chacun des volumes parus {Le Symbolisme, Le Naturalisme, Le Theatre romantique) contient, avec une longue introduction historique, un choix abondant de textes significatifs.Autant de bons instruments de travail pour étudiants et professeurs.* * * L’unité de cette Chronique eut été plus rigoureuse si, aux livres de M.Reynaud et de M.Thérive, j’avais rattaché, l’étude si intelligente, si vivante d’André Bellessort sur Victor Hugo (4) et l’exposé un peu bien confus, subtil et ardu de M.André Berge sur L’Esprit de la Littérature Moderne (5) Mais assez de critique pour aujourd’hui.Aussi bien, deux romans nous attendent, dignes de notre plus amicale attention.(1) Les Œuvres représentatives, Paris, 41, rue de Vaugirard.(2) C’est là contre peut-être qu’il y aurait à dire.(3) Paris, Librairie académique Perrin.(4) Ibid.(5) Ibid. 630 Le Canada français D’abord Les Jeux de l’Enfer etduCiel, d’Henri Ghéon (1).Ah ! le plaisant ouvrage ! Certes, il a d’autres mérites, et même d’autres vertus ; mais ce livre édifiant est aussi fort divertissant.Le diable y figure, et parfois terrible ; le saint curé d’Ars y circule, presque toujours touchant, douloureux parfois et parfois sévère.Eh ! bien, malgré le diable, et malgré Jean-Baptiste Vianney lui-même, les Jeux auxquels nous convie Ghéon ont la verve innocente d’un Guignol psychologique, si l’on peut dire, et même Guignol catholique; mais Guignol véritable où les aventures les plus arbitraires apparaissent charm.ntes, où le Diable est rossé (moralement, s’entend), où les personnages antipathiques assistent, aigres et déconfits, au bonheur des autres, bref, où la plus souriante fantaisie empêche la vérité de paraître trop austère, et la vertu trop ennuyeuse.Rien de conventionnel d’ailleurs, ni de fade : ni pommade, ni eau bénite.Il y passe même une certaine demoiselle Toto qui n’a d’innocent que son puéril surnom ; et qui, avant de fonder, avec M.Joseph, une honnête famille, poursuit, à Ars même, ses très profanes petites affaires.Donc livre pour adultes, et pas trop prompts à se scandaliser.Et pourtant quel livre sain ! Sain comme le rire d’un honnête homme, comme la clairvoyance d’un bon sens ironique à la fois et charitable, comme l’ingénuité d’un moraliste très averti mais qui redevient enfant au contact de Dieu.Vous résumerai-je, après cela, les intrigues multiples, variées, qui mettent aux prises la vingtaine de personnages groupés par l’auteur autour du Curé d’Ars ?— A quoi bon gâter votre plaisir ?Je voudrais seulement répondre à une des objections opposées à Ghéon.M.Edmond Jaloux, par exemple, fait la petite bouche devant les petites gens ici dépeintes.Pas assez de grandes passions, pas assez de luttes passionnées et de victoires héroïques ?(1) Paris, Flammarion, 3 vol. Chronique Littéraire 631 Je ne savais pas que la vie fût si riche en catastrophes magnifiques, ni que la vérité exigeât tant d’extraordinaire.Il me semble même que plus d’une esthétique a formule des principes opposés à ceux de M.Jaloux.Surtout celui-ci me paraît se tromper gravement sur les conditions memes de la vie chrétienne.Certes, c’est notre pire misère, peut-être, de réduire les choses spirituelles à notre médiocrité, et d’avilir en nous jusqu’au divin.Mais si le surnaturel lui-même ne peut transformer certaines âmes, veut-on bien réfléchir a ce qu elles seraient sans lui.Et si de telles âmes existent, pourquoi le romancier catholique n’aurait-il pas le droit de les pein dre ?N’est-ce pas encore un grand drame que cette apparente impuissance de Dieu devant 1 humaine médiocrité .Les Jeux de l’Enfer et du Ciel nous proposent, d’ailleurs, d’autres exemples que ceux de Mme Gandillon, de Made moiselle ” et de Mme Dufourtain.Ce à quoi excelle surtout un Henri Ghéon, c’est peut-être à peindre la sublimité des simples et des petits.Il y a dans son livre, Madame Victoire qui, venue à Ars pour solliciter la guérison de sa fille, s’en va, l’ayant, pour ainsi dire, refusée.Il y a ces deux paysans: le fils muet soudain guéri et tout aus.itôt accapare par Dieu, le père acceptant de perdre le fils qu’il croyait sauvé.Il y a le petit Eric, cet enfant qui, sans cesser d être un enfant, devine et désire les joies de son futur martyre.Ces épisodes sont d’une rare beauté ; je dis d’une rare beaute littéraire, car, ici, la simplicité des moyens répond a la noblesse des sentiments, et cette absence d’artifice est d un grand artiste.m Sur la foi d’un prospectus pour gros public, j’avais craint que, forçant son talent, Charles Sylvestre n’eût versé dans le feuilleton mélodramatique.Grâces à Dieu, il n en est rien, et l’auteur de La Prairie et la Flamme (1) s’est contenté d’élargir, de viriliser sa manière, sans pour cela cesser d’être lui-même.(1) Un volume in-16.Paris, Plon. 632 Le Canada FRANÇAIS Charles Sylvestre, c est le poète que vous savez : poète rustique d’abord.Pour lui, couper son récit de descriptions brèves comme le jour, variées comme les saisons ou changeantes comme notre cœur, ce n’est pas un procédé qui tournerait vite à 1 artifice.C’est une façon de concevoir la vie.Le citadin peut vivre comme abstrait de son milieu, occupé, accaparé qu’il est par ses affaires.Le paysan vit de la même vie que cette campagne, objet de son premier souci, de son premier amour.Le romancier qui, avec les âmes rustiques, peint les choses rustiques, fait œuvre de vérité autant que de poésie.Mais Charles Sylvestre est, en même temps, le poète des âmes pures, délicates, faibles et douloureuses.Il l’est même volontiers des âmes lointaines, un peu mystérieuses.Ainsi sa Jeanne Barrière, si fragile et si belle, si docile et si courageuse, a-t-elle ici le charme inquiet, et tout ensemble irrésistible d’une créature de rêve ; Gérard de Nerval l’eût aimée.Et son fils Bibi, si tendre pour sa mère, si pitoyable aux vieilles gens, si ingénûment épris d’une gentille camarade, si fier aussi, si prompt à la réplique et si courageux, quel délicieux petit homme ! Mais les voilà tous deux lancés dans une tragique aventure.Et c est ici que Charles Sylvestre cesse d’être seulement le délicat, parfois un peu mièvre conteur de ses débuts.La mort de Jacques Barrière a laissé dans le besoin, bientôt dans la misère, sa femme et son fils.Sur eux, sur elle surtout s exercent la dureté paysanne: malignité des langues féminines, convoitise méchante des hommes.L’un d’eux l’avait déjà poursuivie avant qu’elle n’épousât Barrière.Veuve, if la relance par tous les moyens, de la méchanceté sournoise à la générosité vraie.Ainsi lui doit-elle un jour, non seulement un gîte, mais la vie même de son fils.Il ne lui reste plus qu’à payer en épousant.Et le drame commence.Un peu lent peut-être, Sylvestre restant fidèle à son procédé d’exposition par épisodes courts, divers, juxtaposés plutôt que rigoureusement agencés, Chronique Littéraire 633 mais drame d’autant plus prenant qu’il demeure longtemps mystérieux.Il se manifeste moins par des incidents proprement dits que par un lourd malaise qu’on sent peser sur-Jeanne et Léon Bastier.Entre cette femme qu’on peut également comparer à une fleur, à un oiseau, à un nuage rose, entre elle et ce rustre redoutable à sa mère elle-même, le malentendu est inévitable ; et c’est miracle qu’il ne dégénère pas d’abord en conflit.Mais le drame conjugal se double d’un autre.Léon Bastier n’est pas qu’un rustre âpre au gain comme au plaisir.Il y a chez lui plus que de la bonne volonté, une bonté intermittente mais sincère, parfois même une générosité, une délicatesse touchantes.Cependant, un démon mauvais semble le posséder qui le pervertit, l’épouvante, le désespère.Et la lutte mystérieuse qui se livre dans cette âme, le spectacle de sa souffrance et l’ignorance du secret qu’elle s’obstine à nous dérober, tout cela confère à ce récit paysan une dignité tragique.Çomment Bastier voit se dresser devant lui le crime passé qui l’enveloppait de son ombre redoutable ; comment il pense le parfaire par un autre ; comment enfin il s en punit seul ; je dirais presque: que m’importe ?encore que ce dénouement ne manque pas de grandeur.Car ce qui importe ici, c’est surtout le supplice d’une pauvre âme méchante, et pour ainsi dire traquée par sa propre méchanceté.On a, sur ce, prononcé le grand mot de personnage balzacien.Ces comparaisons sont toujours redoutables, et pour celui qui les risque et pour celui qu’elles prétendent honorer.Nous dirons donc simplement que le délicat pastelliste d’Aimée Villardt et de Belle Sylvie est devenu un peintre singulièrement vigoureux.Et tout autour de ses héros, que de silhouettes paysannes vivement enlevées : de l’épicière envieuse et médisante au cabaretier Chabroux, en passant par le vieux Vachaud, plein de convoitises perfides et brutales, M.Dinsac, instituteur guindé, et d’autres encore! J’imagine pourtant que Ch. 634 Le Canada français Sylvestre a peint avec une complaisance particulière Mme Bastier la mère.Une vieille étrange, qui radote parfois, et dont les bizarreries achèvent de rendre un peu inquiétant ce récit ou la beaute lointaine d’une Jeanne Barrière se heurte à la mystérieuse méchanceté d’un Léon Bastier ; mère douloureuse et quinteuse d’un fils trop gâté ; grand’-mère bougonne et délicieuse d’un enfant qui n’est pas son petit-fils.Au total, un rien de caricature et beaucoup d humanité vraie, voilà, je crois, ce que nous trouvons dans ce dernier portrait.Nouvelle raison de féliciter Charles Sylvestre.Gaillard de Champris.
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