Le Canada-français /, 1 avril 1928, Chronique littéraire. Deux prêtres: un professeur, l'abbé Calvet; l'historien du sentiment religieux, Henri Bredmond
CHRONIQUE LITTÉRAIRE DEUX PRÊTRES : UN PROFESSEUR, L’ABBÉ J.CALVET ; l’historien du sentiment religieux, HENRI BREMOND Grâce à son Histoire de la Littérature française (1) et à son Cours de langue française (celui-ci en collaboration avec M.Chompret), Monsieur l’abbé J.Calvet jouit dans tous nos collèges catholiques d’une universelle et solide renommée.Mais il est plus qu’un excellent professeur et qu’un maître pédagogue.C’est un prêtre savant, pieux, zélé qui écrivit des livres de piété personnels (Le renouvellement intérieur, Beauchesne ; Méditation pour le Chemin de la Croix, Procure du Clergé), et aussi, avec la biographie d’un apôtre trop tôt disparu (L’abbé Gustave Morel, épuisé), une étude sur Le Problème catholique de l'Union des Églises (de Gigord).C’est un narrateur, un observateur, un moraliste à qui nous devons le Journal d’un Curé de campagne pendant la guerre (Beauchesne, épuisé), et des Contes de la Vieille France, fort savoureux (Lanore (2).Enfin c’est un critique dont l’autorité s’impose dans tous les milieux littéraires, croyants ou non, favorables ou hostiles (Les livres au jour le jour, Téqui ; A.de Vigny, Beauchesne, épuisé ; Saint-Vincent de Paul, Plon ; Les idées morales de Madame de Sêvigné, Bloud et Gay ; D’une critique catholique, Éditions Spes ; Les types universels dans la Littérature française, Lanore ; Le Renouveau catholique dans la littérature contemporaine, Lanore).(1) J.de Gigord, éditeur.(2) Signalons en passant ce nouvel éditeur catholique.Peu de publications encore, mais de choix.Nos éducateurs y trouveront notamment des livres de prix d’une qualité rare—Lanore, 48,' R.d’Assas, Paris 6e. 534 Le Canada français De cette œuvre abondante, nous étudierons seulement, dans les deux derniers livres parus, les principes de M.Calvet critique (D’une critique catholique), et l’application qu’il en fait à quelques contemporains {Le Renouveau catholique.M.Calvet, critique, est un homme courageux.N’entendez pas par là qu’il parte en guerre à tout propos avec des airs fendants et des invectives homériques.Cet écrivain, qui doit toucher de près à la terre, est un homme simple, sage et malicieux ; il sourit des Matamore et des Tranche-Montagne.Son courage, inattendu, rare et méritoire, consiste d’abord à rappeler, à défendre quelques vérités premières.Ce n’est pas pour rien un partisan de Boileau.Oui, même contre son ami Bremond.Ainsi proclame-t-il, en premier lieu, la légitimité de la critique, ses droits imprescriptibles,son absolue nécessité et non seulement son efficacité pratique, mais sa valeur d’art.“ Vous êtes orfèvre, ” lui dirat-on comme à M.Josse.En tout cas, n’est-il pas un orfèvre, je veux dire un critique honteux.Et quand on songe aux anathèmes fulminés contre leurs juges non seulement par de grands poètes, mais par les farceurs de tréteaux ou les conteurs pornographes, il faut être reconnaissant à l’homme de sens qui réclame tout haut la liberté de son jugement.Légitimité de la critique, voilà qui est bien ; légitimité de la critique catholique, voilà qui est mieux.Car bien entendu l’abbé Calvet ne réclame rien pour le Monsieur dont le nom figure dans tel Annuaire religieux et, en même temps, au bas d’articles vides de tout sens chrétien, voire de tout sens moral.Même s’il va à la messe, celui-ci, en tant qu’écrivain, n’est pas des nôtres.Celui que défend notre auteur c’est le catholique qui juge en catholique.Pour le défendre, M.Calvet recourt encore au simple bon sens, à la simple équité.Sa foi religieuse réglera certains jugements du dit critique?— Parbleu, oui.— Mais quand, comment et dans quelle mesure ?— Nombreux, innombrables même sont les ouvrages sur lesquels on peut se contenter d’un jugement esthé- Chronique littéraire 535 tique.Quant aux questions mixtes où interviennent la morale, la philosophie, la religion, quel critique ne les discute, ne les juge en vertu de ses convictions ?Ici, comme ailleurs du reste, la scepticisme lui-même est encore une doctrine.Dès lors, les incroyants qui jugent d’après leur incroyance, refuseront-ils aux croyants un droit analogue, que dis-je ?— identique au leur ?On le voit, la manière de M.Calvet n’est pas celle du polémiste qui réplique : “ Vous en êtes un autre ” ; et prend un mot pour un argument.Il raisonne avec une simplicité, calme et ferme, qui oblige ses contradicteurs ou à l’acquiescement ou à la dérobade.Prenons garde, d’ailleurs, nous ses confrères et amis.Il vient de défendre nos droits, et nous nous croyons tranquilles.Écoutons-le rappeler nos devoirs.Peut-être cesserons-nous de sourire.Oh ! rien de neuf, ici non plus.Qui dit catholique, dit un homme qui vit selon sa foi, qui vit sa foi.Donc le critique catholique.Nous voyons la suite, dira quelque impatient.— Est-ce bien sûr ?— Donc le critique catholique doit répondre à une vocation ; et une vocation suppose des goûts, des aptitudes, un apprentissage ; et, plus tard, dans l’accomplissement de la tâche quotidienne, une conscience professionnelle scrupuleuse.— Vous faites la grimace P — Pensiez-vous que, pour juger avec compétence, justice et charité (car M.Calvet entend qu’on juge, et qu’on juge de cette manière) il suffise d’être un amateur ?— Pour apprécier Lamartine, point n’est besoin sans doute d’être Lamartine ; encore faut-il quelque lecture, quelque expérience de la vie, un sens très délicat et très sûr des valeurs esthétiques et morales, quelque connaissance de l’histoire, quelque science religieuse, et, avec la sévérité nécessaire, quelque charité.Ce n’est pas rien.D’ailleurs, ai-je pris cet exemple au hasard.Mais si vous voulez bien lire M.Calvet lui-même, peut-être serez-vous effrayé de ses exigences, nécessaires cependant 536 Le Canada français autant que légitimes ; et si son bon sens vous a paru d’abord un peu banal, vous en apprécierez mieux la noblesse et le courage, lorsque, invitant ses confrères à l’examen de conscience quotidien, il leur rappelle que pour un catholique, tout manquement au devoir professionnel est tout simplement un péché.Du coup, voilà la critique, au moins catholique, promue à une dignité singulière et, pour les écrivains, ses jus-ciables, des garanties qui devraient leur inspirer confiance et respect.Cette façon tranquille de s’affirmer dans la revendication d’un droit comme dans le rappel d’un devoir, M.Calvet la conserve tout le long de son livre et même, il faudrait dire surtout, quand il aborde les questions délicates et brûlantes.Elles ne manquent pas.Certaines sont relativement faciles à résoudre, comme celles de l’attitude à prendre envers les trafiquants du vice, auteurs ou éditeurs.D’autres sont plus difficiles.Ainsi celle des convertis et des égards qui leur sont dûs.Certes, il faut les féliciter, les aimer, les admirer, et s’il en était besoin, les encourager.Les remercier aussi, quand ils deviennent apologistes et apôtres.Mais certains, non contents, paraît-il, de l’allégresse et du veau gras évangélique, prétendent à des privilèges exclusifs et perpétuels.Au nom de leur foi nouvelle, ils réclament l’immunité esthétique, et la moindre réserve sur leur syntaxe ou leur versification leur semble une atteinte à la religion ou à Dieu.Sur ces prétentions et quelques autres analogues, M.Calvet s’explique avec une liberté souriante où le bon sens, la justice et la charité trouvent également leur compte.Ici, et ailleurs, cette modération est plus que méritoire.Facilement, chez M.Calvet, le bon sens s’aiguiserait en malice et la fermeté se ferait légitime rudesse.Peut-être son succès personnel en deviendrait-il plus brillant.Le prêtre interdit à l’écrivain les jeux, agréables et faciles, de la polémique et de “ l’éreintement ”.11 dit sans ménagement leur Chronique littéraire 537 fait aux malfaiteurs notoires, aux mercantis et aux snobs ; il se refuse à être dupe d’un Rimbaud ou d un Proust , mais, une fois défendues la morale et la vérité, il ne croit pas qu’il y ait véritable équité sans intelligente compréhension et sans charité.Lisez son chapitre XV : “ De Vanatheme dans la critique .Vous y sentirez l’indignation de l’honnête homme devant certaines injustices, la douleur du prêtre devant certains coup^ indirectement portés à l’Église par d’outrecuidants amis, peut-être l’involontaire frissonnement d’un cœur meurtri.Lisez aussi, méditez ce qu’il dit sur les rapports de l’Art et de la Morale.Il s’en explique d’abord incidemment à propos de Barrés et de son “ Jardin sur l’Oronte ” (chapitre XI, Quelques symptômes significatifs), puis, plus explicitement, au chapitre XIV, dont le titre est si expressif : A défaut de solution, un apaisement.Reprenant, rajeunissant, spiritualisant, et pour tout dire christianisant la théorie de Boileau (Art.poétique, ch.IV), il écrit quelques pages d’une fermeté, d’une sérénité, d’une humanité, d’une noblesse simplement admirables.“ .Le bien n’est pas le but de l’art, il en est la condition.N’est pas digne qui veut, de s’occuper du Beau, de le chercher, de le trouver, de le saisir, de le récréer et de le présenter au monde.Comme le Beau n’est pas autre chose que la splendeur de Dieu, il faut pour le toucher, des mains dignes de Dieu, en quelque sorte, des mains lumineuses et pures.” Donc dignité de vie, pureté du cœur et de l’esprit, voilà pour l’écrivain catholique les conditions à réaliser d’abord, étant sous-entendu qu’il possède préalablement, sinon du génie, du moins du talent.La qualité de son inspiration lui permettra ensuite d’étudier et de reproduire le monde et la vie tels que les a rendus le péché originel.Fort de ce grand principe .“ il n’y a pas de solution des cas concrets.La solution est dans l’âme de l’écrivain, pas ailleurs M.Calvet accorde à l’écrivain catholique cette sainte liberté des 538 Le Canada français enfants de Dieu que réclament un Bourget, un Baumann, un Bernanos.Que si certains s’inquiètent, nous rappellerons pour notre part ce qu’ici même nous avons déjà dit sur la responsabilité du lecteur (1).Pas plus que les vins généreux ou les viandes riches ne conviennent aux nourrissons ; pas plus le Démon de Midi ne s’adresse aux jeunes gens.Ici et là, question de rapports, question d’adaptation.Enfin le critique le moins étroit garde le droit de se prononcer sur les cas particuliers.L’intelligence et la charité de M.Calvet, nous le verrons tout à l’heure, ne reculent pas, à l’occasion, devant la sévérité.Mais avant de quitter son livre de doctrine, je voudrais insister encore sur l’humanité profonde de cet ouvrage beaucoup plus sacerdotal que professoral.Au critique,— ce professeur en chambre —, M.Calvet conseille d’ouvrir non seulement sa bibliothèque, mais aussi sa fenêtre, et même sa porte sur le vaste monde.Les livres, oui ; mais à leur place et en leur temps.La vie est là, riche d’enseignements.Le critique qui l’ignorerait, serait moins homme ; il serait surtout moins chrétien.Sa science y perdrait, et son autorité.Ainsi la charité de M.l’abbé Calvet enrichit-elle soa humanisme.C’est pour avoir manié des âmes, qu’à travers un livre, il sait voir l’auteur, prévoir le lecteur possible et que, du coup, sa critique devient une critique vivante.Nous en jugerons mieux encore en parcourant son “ Renouveau catholique dans la Littérature contemporaine.” Sauf erreur, nous avons là un cours professé, devant des jeunes filles, à l’Institut Catholique de Paris.Il faut le prendre comme tel, et ne pas lui demander ce qu’il ne nous offre pas.Ce n’est ni un ouvrage savant, ni un répertoire complet.M.Calvet le sait mieux que personne, qui s’excuse lui-même (Troisième partie, chapitre VIII, Georges Goyau) d’omissions inévitables.Peut-être parmi les précurseurs (1) Canada Français, novembre 1922. Chronique littéraire 539 aurait-il pu citer un Thureau-Dangin, parmi nos plus proches contemporains un Imbart de la Tour ; peut-être ne rend-il pas pleine justice à ce Brunetière qui, malgré son insuffisance doctrinale et sa pétulance de polémiste, ne laissa pas de favoriser chez nous la Renaissance de l’Idéalisme, avant-courrière de la Renaissance religieuse.Mais, encore un coup, M.Calvet n’a pas prétendu tout dire et s’il a laissé de côté, ou à peu près, l’histoire scientifique, la philosophie et autres disciplines sévères, rappelons-nous son dessein et la destination première de son cours.Pareillement, si quelques exposés, même de littérature pure, paraissent un peu rapides et sommaires, nous ne prononcerons pas d’un air dédaigneux le mot de vulgarisation.Comme si l’enseignement n’était pas toujours une sorte de vulgarisation ! Ici, en tout cas, et sans jeu de mots, nous avons de la vulgarisation distinguée.Surtout, nous pouvons voir comment M.Calvet applique les principes qu’il propose à ses coafrères.De l’étendue de ses lectures, de la probité de ses enquêtes, de la solidité de sa doctrine, le lecteur jugera facilement par lui-même.Mieux vaut insister sur des traits plus significatifs peut-être.Ici, M.Calvet juge, et avec cette indépendance qu’il réclame comme un droit, qu’il impose comme un devoir.Il est sévère aux premiers romans de Bourget ; il a un mot dur sur l’Isolée de René Bazin.Bref, il se refuse à flatter les maîtres les plus autorisés ou les plus proches de son cœur.Pas davantage il ne transforme les néophytes en idoles.Non content de revendiquer sa pleine franchise en face d’un Claudel, que d’ailleurs il admire, il refuse de prendre au au sérieux ce mélange d’artifices, de sensualité et[de facéties qu est un certain “ jammisme ”.Disciple de Boileau et fils du Rouergue, il a percé le jeu du trop malin béarnais ; il le dit sans détours.Et cela ne l’empêche pas d’aimer les Georgiques chrétiennes ou Le Curé d’Ozeron ; mais il laisse à 540 Le Canada français d’autres les admirations puériles ou les complaisances de cénacles.Son refus d’être dupe ne le pousse pas pour autant aux ostracismes.Il s’efforce de faire taire ses préjugés, s’il en a, et de discipliner ses préférences.A son classicisme, par exemple, l’étrangeté claudelienne a dû d’abord paraître excessive ; l’hommage de thuriféraires hyperboliques a dû accentuer sa défiance.D’autre part, il goûtait peu les invectives ou le mépris sous lesquels des adversaires prétendaient accabler Claudel.Après une étude personnelle, il est arrivé, je crois, à une conclusion aussi sage qu’équitable.Sans nier les défauts de cet écrivain apocalyptique et abrupt, sans discuter sa technique, il a bien dégagé les caractères essentiels de cet étrange génie synthétique.Pour la plupart, les poètes ne nous apportent guère du monde que des images ou des idées fragmentaires.Le regard de Claudel embrasse l’immensité de la nature ; sa pensée étreint tout le mystère de notre destinée.Non qu’il perde pied hors du réel.Peu de poètes ont des sensations plus précises, plus fortes, plus riches ; et quand il veut, il dessine des figures exquises ou modèle des caricatures puissantes.Mais toujours orientées vers le divin, son imagination, sa pensée élargissent tout jusqu’à l’infini.Chez ce métaphysicien lyrique, la théologie commande la poésie.Dans son interprétation de Claudel, M.Calvet doit-il quelque chose au Père de Tonquédec (L’Oeuvre de Paul Claudel), je ne sais ; mais son exégèse d’Emile Baumann lui est toute personnelle.Fort intelligente, très noble, elle fait également honneur au critique et à celui qui 1 inspira.Un catholique romancier réaliste, tel definissait-on souvent l’auteur de VImmolé, de la Fosse aux Lions, de Job le Prédestiné ; et si, volontiers, l’on rendait hommage à ses intentions, on se voilait pudiquement la face devant ses hardiesses ou ses crudités.Sans méconnaître les lacunes ou les excès artistiques de cette œuvre, M.Calvet montre, explique la tragique beauté de son inspiration.Le réalisme de Baumann n’est pas un réalisme littéraire, mais un réalisme Chronique littéraire 541 théologique ; il peint le mal parce qu’il croit au péché originel, à la triple concupiscence et à Satan.D’où ses audaces parfois excessives.Mais il croit aussi à la Rédemption, à la Rédemption par la mort du Christ, par le Sacrifice de l’Autel, par l’immolation volontaire des Saints.Le monde n’est qu’un abîme nauséabond et sanglant ; de cet abîme sort une Croix dont le faîte, perçant la nue, ouvre à l’homme le sanctuaire de la sainteté et de la félicité divines.Gravir ce gibet pour escalader le Ciel, ou demeurer à jamais perdu au plus profond du gouffre empesté, voilà tout le drame de notre destinée, tel que l’illustrent les romans et aussi les essais proprement religieux de Baumann (Trois villes saintes, Y Anneau d’Or des Grands Mytiques, Saint Paul.) “ La présence de l’idée surnaturelle dans la nature déchue, voilà ce qui fait l’unité de son œuvre ”, dit M.Calvet; et encore : “ Exception faite pour Claudel, je ne connais pas d’écrivain moderne qui ait réussi aussi bien que Baumann à nous faire sentir la présence et la vie du Christ en nous et dans le monde qu’il a racheté ”,— On voit ce que peut, sous la plume d’un prêtre intelligent, devenir la critique littéraire.On voit aussi que, pour y réussir pleinement, il faut parfois autre chose qu’une culture purement intellectuelle: il y faut de l’âme, et proprement, une âme religieuse (1).Mais achevons de confronter les principes et la pratique de notre auteur.Nous avons dit son constant souci de justice et de charité.Nous allons le voir pratiquer l’une et l’autre.Qu’il ait ses préférences personnelles, c’est évident, et je ne doute pas qu’il n’ait écrit avec amour ces lignes sur Paul Archambault (2) : “ Paul Archambault n’a rien d’oriental ; il est authentiquement latin, et c’est comme latin qu’il s’oppose à Henri Massis.Il s’engagerait même volontiers dans une croisade contre les sortilèges pervers de l’Orient et il serait capable de frapper de bons coups ; mais il ne voudrait pas tout (1) Les ouvrages de Baumann sont édités chez Grasset.(2) Paul Archambault, Jeunes Maîtres, Bloud et Gay. 542 Le Canada français saccager à la fois et il rappellerait par exemple que l’Orient qui nous donne le bolchevisme nous a donné d’abord la lumière du Christ.Il se méfie des synthèses comme de gerbes mal liées qui laissent échapper trop d’épis.Il ne refuse pas de rendre à l’intelligence les hommages dûs ; mais il croit à la puissance de l’intuition et à la force de l’amour.Il estime sûr le chemin du syllogisme ; mais il croit que le cœur, en négligeant cette route, arrive parfois au but et plus vite.Il s’incline devant saint Thomas et s’inspire de sa doctrine ; mais il veut s’enrichir des philosophes modernes qui ont cherché dans une autre lumière.” Opposé au portrait d’Henri Massis, auquel il fait suite, ce portrait reçoit son véritable jour et prend son véritable caractère.Mais opposition, ici, ne signifie pas combat, hostilité.De celui qu’il appelle un métaphysicien de la critique (1) M.Calvet parle avec l’intelligence la plus respectueuse (page 327 et suivantes) ; derrière les formules un peu abruptes, il a deviné un caractère ; sachant qu’il est différentes formes de courage et de générosité, il ne refuse à aucune l’hommage de son estime ni même de son amitié.Aussi après les avoir “ opposés ” pour les mieux exposer l’un et l’autre, il réunit Massis et Archambault dans le même hommage et salue en eux “ deux nobles esprits Souci d’équilibre élégant ?Éclectisme prudent P Qui le croirait, après avoir vu avec quelle fermeté, avec quel courage, M.Calvet affirme, juge, au besoin condamne, quitte à provoquer quelques rancunes P Mais il est arrivé à un état d’esprit qui lui permet toutes les audaces, même celle de l’impartialité.Sur les difficultés, les inconvénients, les dangers même de la critique pour le critique ; sur le public, les confrères, les éditeurs, il ne garde pas beaucoup d’illusions.Un mot discret, ça et là, semble évoquer de pénibles souvenirs.Mais, s’il a gardé très vive (1) De fait, nos critiques littéraires les plus autorisés sont souvent des philosophes de profession : Archambault, H.Massis, G.Truc, P.Lasserre, etc. Chronique littéraire 543 la passion des lettres, et très ardent son zèle pour le bien, il est parvenu à ce désintéressement supérieur qui n’admet ni amertume ni découragement.Il sait encore discuter, railler, réprouver ; et c’est tant mieux.La sérénité reste l’état habituel de son esprit et son livre le plus vigoureux peut-être ( “ D’une critique catholique ” ) nous laisse une bienfaisante impression d’apaisement.Une fois de plus, le prêtre a grandi le critique.C’est un prêtre encore, un prêtre avant tout, cet écrivain fameux qui, suivant la vieille coutume française chère aux Messieurs de Saint-Sulpice, signe tout simplement Henri Bremond.Aussi n’ai-je goûté qu’à demi l’hommage qu’a prétendu lui rendre M.Martin du Gard (l).Son livre ne manque ni d’agrément, ni d’intelligence ni, ç’a et là, de courage.Certains adversaires de M.Bremond sont si déplaisants ! Mais son panégyriste l’a-t-il, avec toute sa bonne volonté, parfaitement compris ?Qu’il parle de Sa Grandeur Benoît XV et des Variations dogmatiques de l’Église, ces erreurs, vénielles ou graves, sont déjà un peu inquiétantes.Mais il y a plus.Certes M.Bremond sourit et raille volontiers.C’est un méridional qui, ayant beaucoup fréquenté en Angleterre, a enrichi son esprit méditerranéen de l’humour britannique.Faut-il pour cela croire qu’un mot malicieux lui suffit à résoudre les questions les plus délicates ou à se tirer d’une situation douloureuse ?j A certains jours, il a pu railler, en France, ces zelanti soupçonneux qui prennent la délation pour un ministère apostolique ; il a pu, ailleurs, ne pas prendre tous les couloirs, toutes les antichambres de certains palais pour le (1) Maurice Martin du Gard : Henri Brémond, Paris, Simon Kra. 544 Le Camada français sanctuaire du Saint-Esprit ; il a pu, in petto, en appeler parfois à la postérité ou, sur son prie-Dieu, au Maître suprême; c’est lui faire tort, j’en suis sûr, de ne voir en lui, de ne retenir de lui que certaines apparences.Les passionnés, les tendres cachent volontiers leur cœur, surtout quand il souffre.A plus forte raison, un cœur sacerdotal a-t-il des pudeurs incompréhensibles au profane.Je crains que le Bremond vrai de certaines heures douloureuses n’ait échappé à M.Martin du Gard.Mais l’insistance ici deviendrait indiscrète ; et, laissant à d’autres le soin de juger l’œuvre monumentale qu’est l’Histoire littéraire du sentiment religieux en France (1), j’indiquerai brièvement les services rendus à la foi par Henri Bremond.D’abord, aux profanes et aux croyants eux-mêmes, il a révélé un monde inconnu.En exhumant tant de livres précieux, en ressuscitant tant de moralistes et de mystiques, il a révélé la place que la pensée religieuse tint dans la vie française, et la pensée française dans la vie religieuse universelle.Double enrichissement, et pour la France et pour l’Église elle-même.En même temps, H.Bremond ruinait la petite chapelle janséniste édifiée par Sainte-Beuve et dont certains prétendaient faire un sanctuaire privilégié.Pour plusieurs, les jansénistes auraient eu, au De siècle, le monopole de la science religieuse, de la piété et de la vertu.Nous savons maintenant qu’à travers toute la France rayonnaient des foyers de prière, d’étude et d’apostolat.Port-Royal ne fut d’abord que l’un d’eux.Demeuré fidèle, son mérite, sans cesser d’être grand, n’eût pas été exceptionnel.Son erreur, sa révolte ne suffisent peut-être pas à lui valoir une toute spéciale admiration.H.Bremond a ruine la superstition dont il restait l’objet chez les historiens laïques.Ce n’est pas un mince mérite.(1) Bloud et Gay, éditeurs, Paris. Chronique littéraire 545 Dernier service.Avec ses subtilités, ses raffinements, son goût du paradoxe même agressif, l’esprit d’Henri Bremond ne plaît pas à tout le monde.Il agace certains jusqu’à les irriter.Cependant, avec son amour de l’enfance, de la jeunesse, de toutes les fraîcheurs et de toutes les ingénuités, ce dialecticien crispant provoque de touchants enthousiasmes.Ses anciens élèves lui gardent, à cinquante ans, une vive et tendre gratitude.Pareillement, chez les incroyants, les oublieux et les tièdes où il lui arrive de fréquenter, il inspire des sympathies, des amitiés, des admirations précieuses.Il a le don de plaire, le don de charmer.Mais, alors que ses ennemis, — car il a des ennemis, et féroces ! — lui reprochent sa coquetterie, il met sa séduction au service de Dieu.Il ne signe pas “ l’abbé H.Bremond ”, mais il n’oublie jamais qu’il est d’abord un prêtre.Pyrénéenne ou parisienne, érudite ou active, sa vie est toujours un apostolat.Et que lui importerait la gloire académique, si elle ne l’aidait, peut-être, à conduire quelques Gentils, vers une autre et plus sûre immortalité ?Gaillard de Champris.
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