Le Canada-français /, 1 mai 1927, L'oeuvre de la Société du Parler français de 1902 à 1927
L’ŒUVRE DE LA SOCIÉTÉ DU PARLER FRANÇAIS AU CANADA de 1902 À 1927 Messeigneurs, Mesdames, Messieurs, Au moment d’entreprendre l’exposé de l’œuvre accomplie pendant un quart de siècle par la Société du Parler français au Canada, nous ne pouvons pas nous défendre d’un sentiment de gêne et de crainte.Nous sommes dans la situation des enfants qui célèbrent les fêtes jubilaires de leurs parents ; le langage, en pareille occasion, peut aisément paraître, aux yeux des étrangers indifférents, comme un excès de louange, tandis que pour les enfants la parole semble bien impuissante à exprimer l’amour profond qui fait vibrer leur cœur.Nous nous rassurons, toutefois, à la pensée que cet auditoire, qui se presse autour de nous, est en communion de pensée et de sentiment avec nous.Vous êtes de la famille : la plupart d’entre vous, vous êtes membres de notre Société, quelques-uns mêmes le sont depuis la première heure de son existence ; tous vous êtes des amis, dont la profonde sympathie nous autorise et nous enhardit à célébrer, d’un cœur plein d’allégresse, les louanges d’une Société dont les mérites sont très réels et très grands.Une autre difficulté pouvait nous arrêter.Un quart de siècle, après tout, n’est pas une longue période ; plusieurs d’entre vous connaissent déjà parfaitement l’histoire de l’œuvre de la société 609 cfette période, soit parce qu’ils ont été mêlés à notre œuvre dès le début, soit qu’ils en aient suivi, du dehors, mais pas à pas, le développement et les activités.Cependant, vingt-cinq ans c’est l’espace suffisant pour que paraisse sur la scène du monde une nouvelle génération ; c’est elle que nous chercherons à instruire, en lui rappelant le passé encore tout près de nous, car c’est à elle que bientôt, sur le déclin de nos ans, nous devrons transmettre le flambeau, pour qu’elle le porte bien haut et brillant et que les ténèbres de l’avenir en soient vivement éclairées.* * * L’œuvre de la Société du Parler français nous apparaît aujourd’hui comme une moisson, comme un triomphe, et comme un culte.Nous pourrions, empruntant le langage des peintres, en composer un triptyque : le premier tableau représenterait une vision de paix et de poésie, celui d’une moisson abondante et variée ; le second tableau, bien différent, ferait voir une lutte s’achevant par un triomphe, tandis que le troisième offrirait à notre religieuse admiration un beau temple où se déroulent les solennelles liturgies d’un grand culte ; vision de paix, vision de guerre, vision de piété, telle nous apparaît, au jour de son jubilé, l’histoire de la Société du Parler français au Canada.* * * Les anciens, qui se plaisaient à revêtir de grâce les rêveries de leur fantaisie, avaient imaginé un jardin dont les arbres se couvraient de pommes d’or.Nous inspirant de cette gracieuse légende nous assimilerions volontiers la Société du Parler français à un arbre merveilleux auquel 610 Le Canada français de multiples greffes ont fait produire une grande abondance et une grande variété de fruits.Notre Société, en effet, se voit aujourd’hui riche d’une double moisson, une moisson linguistique et une moisson littéraire.Dans le domaine de la linguistique la Société a produit une œuvre presqu’entièrement originale.Rappelez-vous, un instant, ce qui s’était fait chez nous, dans cet ordre d’idées, avant le vingtième siècle.Rien avant 1840.A partir de cette époque quelques travailleurs isolés avaient livré au public des ouvrages, la plupart peu considérables, où ils s’efforçaient de conjurer le péril de l’anglicisme, de corriger les principaux défauts du langage canadien.Tels sont les travaux de Mailloux, de Suite, de Clapin, de Buies, pour ne nommer que les principaux.Aucune étude d’ensemble n’avait été entreprise.La Société du Parler français eut ce grand mérite de vouloir dresser un inventaire complet de notre patrimoine linguistique.Pour mener à bien son œuvre linguistique elle chercha hors du pays des modèles qui s’imposaient par leur haute valeur scientifique.La linguistique avait accompli, en France, en Suisse et en Belgique — nous parlons des pays où fleurit la langue française — de grands progrès au cours du dix-neuvième siècle : des ouvrages nombreux et excellents exposaient la théorie du langage, l’origine des langues romanes, les relations entre les membres de la famille romane ; d’autres contenaient le vocabulaire entier des divers dialectes et patois qui sont le véhicule de la pensée jusque dans les plus petits villages de France.La Société eut l’ambition généreuse de composer à son tour le lexique du parler français tel qu’on le retrouve sur les bords du Saint-Laurent.Nos ancêtres avaient, au cours du dix-septième siècle, apporté en Nouvelle-France les formes linguistiques qui caractérisaient alors les dialectes normands, picards, angevins, manceaux, saintongeois.Ces formes s’étaient ici fondues, elles s’étaient corrigées l’une par l'œuvre de la société 611 l’autre.Qu’était-il resté de cette fusion ?Seule une vaste enquête pouvait permettre de le dire.L’enquête fut commencée dès la fondation de la Société.On vit alors la bibliothèque s’enrichir d’une collection d’énormes dictionnaires, de lexiques, de glossaires, de revues de philologie et de linguistique, de savants ouvrages où les moindres mots étaient analysés, disséqués, rattachés à leurs plus lointaines origines.D’autre part des questionnaires imprimés allaient dans tous les coins de la Province de Québec, revenaient chargés de signes et d’annotations ; le Comité d’étude se réunissait tous les lundis soirs, et, au milieu des réflexions amusantes et des traits d’esprit, ébauchait un premier lexique du parler français au Canada.Ce travail ensuite repris, contrôlé avec soin, révisé une troisième fois, fut jugé digne d’être présenté au public.mais, arrêtons-nous ici, car nul mieux que notre secrétaire général, M.Louis-Philippe Geofïrion, ne saurait vous exposer, comme il convient, ce qu’est le Lexique de notre parler populaire au Canada.Il suffit que vous ayez compris comment cet ouvrage est l’un des fruits les mieux mûris de notre Société du Parler français au Canada.A côté du Lexique, il faut mentionner d’autres ouvrages qui le complètent et l’expliquent.C’est d’abord, de M.Rivard, un livre intitulé Études sur les parlers de France au Canada ; livre très neuf, et le premier du genre en notre pays.L’auteur était alors secrétaire général de la Société ; dans cet ouvrage il étudiait le problème des origines immédiates de notre parler populaire et ses relations avec les parlers populaires de France ; les considérations historiques et linguistiques que M.Rivard fait sur ce problème, les solutions qu’il présente sont d’une telle clarté et d’une telle force que son livre restera longtemps classique.C’est un beau fruit de l’arbre merveilleux.Il faut en dire autant des ouvrages publiés par un autre secrétaire général de la Société, M.Geoffrion.Ses trois 612 Le Canada français volumes de Zigzags autour de notre parler sont de la même sève, ils ont mûri au même soleil que celui de M.Rivard.$En dédiant à la Société du Parler français la deuxième série de ses Zigzags, M.Geofïrion a bien voulu laisser entendre que l’enquête et les travaux de notre Société l’avaient naturellement conduit à la composition de ses livres, dont il est superflu de dire qu’ils sont des fruits délicieux.Notre moisson linguistique comprend encore les vocabulaires dressés par M.l’abbé Jutras et par plusieurs autres ; ces études montrent que la langue technique de nos métiers est essentiellement française par la précision et le pittoresque qui la caractérisent.Mais la moisson littéraire est peut-être plus riche encore.La Société du Parler français ne pouvait pas séparer deux choses aussi voisines que la linguistique et la littérature.Elle s’occupa, de façon très active et très suivie, du mouvement littéraire au Canada et en France ; les lettres canadiennes doivent une profonde reconnaissance à la Société pour les services éminents qu’elle leur a rendus.Nous ne pouvons, sur cette question, nous étendre davantage.Nous laissons à l’un des maîtres les plus compétents et les plus écoutés en critique littéraire le soin de vous présenter cette part de notre moisson ; c’est ce que fera demain soir Mgr Camille Roy.Il oubliera sans doute de vous dire que c’est à lui surtout que la Société doit d’avoir exercé une influence décisive sur les destinées de notre littérature.Il nous permettra de le dire ici et de l’en remercier.Avec lui M.Rivard brille au premier rang, car c’est à lui que nous devons d’avoir connu, au Canada, le mouvement littéraire français qu’on a qualifié de régionaliste.A ces deux écrivains nous devons aussi des livres charmants, tels que le Chez nous, le Chez nos gens de M.Rivard, les Propos rustiques de Mgr Roy.Il n’est pas douteux que l’atmosphère où s’élaborait le futur lexique ait été pour beaucoup dans la composition de ces ouvrages. l’œuvre de la société 613 Et combien d’autres livres, de la même inspiration, ont vu le jour à la suite de ceux de MM.Roy et Rivard ! Une mention très spéciale doit être accordée au délicieux petit livre de M.Gustave Zidler, professeur à Versailles ; c’est à lui qu’on doit le Cantique du doux parler, sorte d’encyclopédie poétique de la langue française, et qui mériterait d’être inscrite au programme de nos études classiques, tant elle est propre à inspirer un amour profond de la langue française ! Mentionnons encore le fameux discours de M.Étienne Lamy, au Premier Congrès de la langue française, chef-d’œuvre admirable qui, vraisemblablement, n’aurait pas vu le jour sans l’existence de la Société du Parler français.Enfin ajoutons, comme œuvre d’ensemble, l’organe même de la Société, le Bulletin mensuel que l’Académie française jugea, un jour, digne de ses faveurs et de ses couronnes.N’est-ce pas là, Messieurs, une très belle moisson ?La Société du Parlei français ne peut-elle pas, comme le paysan sous le soleil de septembre, s’arrêter devant le bel arbre chargé de fruits et le contempler avec un sentiment de fierté et d’admiration ?Ne pouvons-nous pas avec raison entrer dans ces sentiments et féliciter la Société de la belle récolte qu’elle offre à nos yeux, et dont elle enrichit les greniers de la nation ?* * * Quelque charme que l’on trouve au tableau qui vient de passer sous nos yeux, il faut bien dire que ce tableau est incomplet et qu’il ne donne pas une juste idée des activités de la Société du Parler français au Canada.Il nous reste à vous montrer que l’œuvre de la Société fut aussi une lutte marquée enfin par un triomphe.Un premier ennemi à attaquer s’était celui de l’apathie.Elle était, hélas ! trop réelle et trop profonde ; elle sévissait 614 Le Canada français dans toutes les classes de la société canadienne ; elle tenait dans une sorte de torpeur les organisations mêmes qui devaient la combattre ! A quelles causes faut-il l’attribuer ?LTn peu à notre condition de coloniaux, à notre sujétion, trop volontiers et trop entièrement acceptée par un bon nombre ; au sentiment de notre impuissance dans le domaine scientifique, car on peut dire que jusqu’au début du vingtième siècle aucune œuvre scientifique n’avait vu le jour au pays ; une autre cause c’était un romantisme apparemment incurable, qui tenait en langueur une foule d’esprits, soit chez les jeunes, soit chez les hommes d’âge mûr.L’apathie trouvait un allié naturel dans le préjugé.Combien de gens disaient alors : Cette Société sera comme les autres, bientôt elle mourra d’inanition ! Combien s’en allaient répétant que notre parler populaire était en quelque sorte à l’état de perfection et qu’il était vain, pour ne pas dire sacrilège, d’y porter la main et d’y chercher des défauts ! Combien redoutaient l’opinion étrangère et se disaient : Cette société va nous créer des ennemis ; elle va éveiller les susceptibilités anglo-saxonnes et nous jeter dans de nouvelles difficultés ! Un autre ennemi, c’était l’anglicisme.C’était alors un danger d'autant plus menaçant qu’il était moins conscient.Déjà, depuis 1760, un nombre considérable de mots anglais s’étaient incorporés à notre langue populaire.La légèreté chez certaines familles de haut rang, l’ignorance chez les gens du peuple, la nécessité pour quelques métiers, un coupable abandon chez les autres, avaient peu à peu ouvert les barrières et les mots étrangers étaient entrés dans la place, s’y étaient installés comme chez eux ; quelques-uns avaient pris les airs de la maison, mais la plupart gardaient leur physionomie étrangère et encourageaient les nouveaux venus à s’introdu re avec plus d’audace et à chasser les enfants de la maison.Un autre ennemi encore, c’était l’incorrection du langage, la prononciation défectueuse, l’imprécision des termes.Cet l’ceuvre de la société 615 ennemi n’était pas moins dangereux que le précédent.Il était plus répandu ; il se donnait des raisons savantes et prétendait avoir des titres de noblesse, sous prétexte que le Roi-Soleil ne l’avait pas dédaigné.Vous voyez, Messieurs, qu’il n’y a pas d’exagération à soutenir que la Société du Parler français aurait à faire de rudes assauts pour remporter la victoire.Elle entreprit vaillamment la lutte.Pour secouer l’apathie et renverser les préjugés elle avait son Bulletin mensuel où elle multipliait les appels à la fierté et à la générosité, où elle faisait la lumière propre à dissiper les plus épaisses ténèbres.Elle avait pour elle l’esprit combatif de la jeunesse qui lisait les livres où l’action, l’énergie et la volonté étaient exaltées, et qui demandait qu’on ùtilisât ses forces dans la défense nationale.Pour combattre l’anglicisme, la Société composa une foule de listes qui s’en allaient dans toutes les écoles, dans tous les collèges, et y atteignaient l’enfance et la jeunesse, après avoir éclairé le public en général par le moyen du Bulletin.Pour combattre l’incorrection, elle multiplia des listes étudiées avec soin, qui prirent le même chemin que les listes d’anglicismes ; elle publia, dans sa revue, un grand nombre d’études et surtout ces pages merveilleuses où, sous le titre de Sarclures, on pourchassait avec une fine malice, une impayable drôlerie et une inlassable persévérance, les incorrections qui fourmillaient dans les livres, dans les journaux et dans les conversations.Quels furent les héros de cette lutte ?D’abord des généraux habiles.Nommons au premier rang un homme, dont le deuil est encore très vif au cœur de la Société, M.l’abbé Stanislas-Alfred Lortie.Quelle âme généreuse ! Quelle droiture ! Quelle vigueur ! Quelle ardeur au travail et à la lutte ! Il est mort sur la brèche, trop tôt pour voir le succès du combat.A côté de lui plaçons son ami de cœur, M.Adjutor Rivard, dont la présence ici, au fauteuil présidentiel, nous est une 616 Le Canada français grande consolation pour le décès prématuré du cher abbé Lortie.M.le Juge nous pardonnera de faire violence à sa profonde modestie, à sa répugnance pour toute publicité, à son horreur des compliments, mais l’Histoire a des droits et le nom de M.Rivard est trop intimement lié aux luttes et à la gloire de la Société pour que nous le laissions dans l’ombre ce soir.Oui, cher Président d’autrefois et de maintenant, cher ami de toujours, la Société reconnaît en vous son chef le plus vaillant ; vous l’avez conduite avec habileté dans toutes ses luttes ; votre modération, votre sens de la mesure, votre bienveillance même pour les adversaires, restent pour les membres et les directeurs de la Société, un illustre exemple à suivre.Nous souhaitons vous voir longtemps présider à nos destinées et diriger nos combats ; nous souhaitons aller, sous votre conduite, à de nouveaux triomphes.Agréez, ce soir, de la part de la Société du Parler français, l’hommage d’une respectueuse affection, et, de la part de ce brillant auditoire, l’hommage d’une admiration qui jaillit du cœur et qui ne se démentira jamais ! Deux grands noms encore, ceux de Mgr Paul-Eugène Roy et de Mgr Camille Roy ; ici encore un deuil à pleurer et une présence qui nous console, une grande lumière éteinte par la mort et une grande joie de voir, à la présidence d’honneur de la Société, l’un de ses plus illustres chefs et l’un des plus actifs ouvriers de la première heure.Nommons encore, parmi les disparus, un ancien président, M.Évariste Prince et un fidèle ami et collaborateur, M.l’abbé Jutras.Le premier, âme éprise d’art et de beauté, cœur plein de dévouement, esprit cultivé, qui ne nous a marchandé ni son temps ni le sacrifice de ses aises, le second, curé de la Baie-du-Febvre où il mourut, patriote ardent, épris des beautés de notre chère langue française, écrivain laborieux à qui nous devons, outre de belles études sur la langue de nos métiers, un manuscrit considérable sur nos Proverbes et formes 'proverbiales. L'ŒUVRE de la société 617 Tous deux sont des types représentatifs, l’un des professionnels, l’autre des membres du clergé qui portent au cœur un grand amour de la patrie, et le culte des moindres choses qui en font partie, et à qui notre Société doit une grande part de ses succès.Et combien d’autres devrions-nous nommer encore, tous nos anciens présidents et directeurs de la Société, dont beaucoup vivent encore et sont présents ici ce soir, et qui méritent d’être à l’honneur comme ils ont été sans cesse à la peine.Grâce à ces chefs la Société organisait sa lutte ; elle augmentait le nombre des combattants, leur fournissait des armes et les lançait sur le champ de bataille, et, chose surprenante, elle réussissait enfin à lever une armée dont le nombre dépassa soixante mille soldats.Ce fut la grande armée du Congrès de la Langue française.L’organisation et la tenue de ce congrès, sont une magnifique épopée.Jamais on n’avait vu, dans notre histoire nationale, une telle levée de boucliers.Aucun congrès n’avait jamais eu de telles proportions, un aussi grand nombre de membres ; jamais on n’avait remué aussi profondément les classes de la société canadienne-française ; jamais on n’avait étudié aussi à fond la question de la langue française au Canada ; tous les aspects du problème, juridique, pédagogique, historique furent présentés, étudiés, discutés et le congrès formula des vœux dont l’ensemble imposant constitue le code national de la langue française.Déjà une bonne partie de ces vœux sont passés dans la réalité ; d’autres sont en voie de réalisation ; les autres auront leur tour.Vraiment ce fut un triomphe, un triomphe que la race remportait sur elle-même, sur ses faiblesses et ses indigences passées, sur ses ennemis intérieurs surtout, un triomphe qui lui a fait prendre conscience de sa force et la prépare pour l’avenir à de nouvelles et plus illustres victoires. 618 Le Canada français Riche moisson, glorieux triomphe, est-ce assez dire pour caractériser l’œuvre de la Société du Parler français au Canada ?Non, Messieurs, il reste un autre aspect de cette œuvre, et peut-être le plus beau : notre Société a inauguré sur la terre canadienne un véritable culte pour la langue française.L’ancienne France a toujours eu, pour sa langue, un profond respect et une tendre affection.Voyez comme elle l’a caressée et choyée au cours des siècles ; voyez comment ses écrivains l’ont lentement façonnée, pétrie de beauté, de lumière, de probité ; rappelez-vous l’œuvre de la Pléïade au XVIe siècle et son manifeste la Défense et Illustration de la langue française ; rappelez-vous les travaux de Vaugelas au XVIIe siècle ; plus près de nous, Rivarol et son célèbre discours sur Y Univers alité de la Langue française.Sur les bords du Saint-Laurent cette langue trouva d’illustres chevaliers, au premier rang desquels brillent ceux qui l’ont si bien défendue et protégée en 1774, en 1791, en 1840, les Papineau, les Neilson, les Viger, les Bédard, et tant d’autres, puis à partir de 1840, ces travailleurs dont nous avons plus haut rappelé les noms.Nous ne cherchons pas à leur ravir leur gloire et leur mérite ; bien au contraire, nous savons fort bien que sans leur valeur et leur habileté, nous n’aurions rien fait.Mais nous croyons avoir hérité de leur bravoure ; nous croyons avoir marché sur leurs traces, nous croyons avoir accru l’héritage laissé par eux, nous croyons les avoir dépassés.Ce n’est pas là un langage téméraire, Messieurs.Vous n’ignorez pas qu’un jour, dans cette ville même de Québec, un illustre consul de France prononça une parole impérissable; il parlait de la langue française et s’élevant à une grande hauteur de pensée il l’appelait Sa Majesté la Langue française ; il la présentait comme une Reine, pleine de grâce et de majesté, entourée et servie par les autres langues, qui, au cours des siècles, avaient reconnu sa supériorité. L’œuvbe de la société 619 La Société du Parler français a voulu faire mieux encore.Dans le temple de la Patrie, elle a tiré de l’ombre la statue de la langue française, lele en a fait le symbole d’une sorte de divinité ; elle l’a placée bien en vue et bien en lumière ; elle l’a dressée sur un haut piédestal, tout près de l’image sacrée de la Patrie ; elle a érigé, devant cette statue un autel ; elle a trouvé partout des adorateurs fervents ; elle a entonné des hymnes de louange qui n’ont pas encore cessé de retentir ; elle a fait brûler un encens dont le parfum remplit le temple et se répand même au dehors ; elle a trouvé des victimes et offert des sacrifices.Oui, Messieurs, ce sont bien des sacrifices, tous ces anglicismes, toutes ces incorrections immolés sur l’aut.el de la langue française ; sacrifices, ces préjugés nombreux, cette apathie offerts en holocauste ; sacrifices encore», ce long travail, cette abnégation, ce désintéressement des membres de la Société ; sacrifices enfin, ces vies désormais éteintes après s’être consumées au service de la langue française ; sacrifice surtout cette vie d’un abbé Lortie qui a vu son sang mourir goutte à goutte dans les travaux de la Société et dans l’organisation d’un gigantesque Congrès.Hymnes de louange à la divinité nationale, ces beaux livres dont nous disions plus haut les fitres ; hymnes de louange, chacune des pages d’un Bulletin publié pendant vingt ans ; hymne de louange ce Cantique du doux Parler, composé par un Zidler, ce magistral discours d’un Étienne Lamy, sur la Langue française ; vaste concert, tous ces articles publiés dans les journaux et les revues, ces séances organisées dans les collèges, les couvents, les écoles, en l’honneur de la Langue française.Oui, c’est bien là un culte, Messieurs, un culte qui ne finira pas.Ne croyez pas que ce soit là une religion d’orgeuil.Oh ! non.La Société se rend compte, avec Une profonde humilité, des proportions de son travail.Les ennemis qu’elle a vaincus peuvent renaître, reprendre vigueur, exiger de nouveaux combats ; le sol, qui a produit 620 Le Canada français une si belle récolte, ne continuera de produire que s’il est cultivé avec soin et persévérance.Le culte rendu à la langue française peut avoir ses hérésiarques, ses schismatiques et ses apostats.Quelque grands que soient les résultats obtenus, il faut avoir le courage de la vérité, et proclamer qu’ils ne sont qu’un grain de sable dans l’histoire de notre nation ; il reste à faire infiniment plus qu’il n’a été fait.Regardons l’avenir ; que sera-t-il ?Notre race se débat au milieu de grandes difficultés ; au loin, plus d’un groupe français battu par les flots d’un océan anglo-saxon se voit lentement désagrégé ; sur la périphérie du bloc français les coups assénés par l’ennemi entament peu à peu le granit ; le cœur est bien vivant, plein d’un sang généreux, mais le corps est dévoré en plus d’un endroit par un cancer, celui de l’abandon des traditions nationales, de la langue maternelle, du nom français hérité des aïeux.Notre Société veut regarder l’avenir bien en face.Elle n’ignore pas l’étendue du mal, l’imminence du danger, le nombre des ennemis.Ses ressources sont bien limitées.L’effort nécessité par la publication de son lexique videra sans doute ses coffres.Académie, notre Société trouvera-t-elle un Richelieu pour la doter richement et lui faciliter de nouvelles recherches sur notre langue française ?Groupe littéraire, notre Société rencontrera-t-elle des Mécènes dont la générosité lui permettra de continuer son heureuse influence sur les Lettres canadiennes ?Organisation nationale, notre Société recevra-t-elle du public l’appu dont elle a besoin pour atteindre le noble but qu’elle s’est proposé ?Armée de combat, notre Société trouvera-t-elle de nouvelles recrues pour se lancer à l’assaut de l’ennemi ?Prêtresse d’un grand culte, notre Société pourra-t-elle susciter de nouveaux adorateurs, rajeunir ses hymnes de louange, faire brûler de nouveaux encens, immoler de nouvelles victimes P l’œuvre de la société 621 Pleine de confiance en l’avenir, la Société du Parler français, debout devant l’image de la Patrie, dépose sur son autel, en hommage de filiale vénération, la riche moisson de ses travaux, le riche butin de ses victoires.Elle se tourne vers la jeunesse qui monte et lui adresse, au nom de la Patrie elle-même, un pressant appel.Oui, ô vous les jeunes, venez augmenter nos rangs, donnez-nous votre enthousiasme, votre générosité, vos énergies, vos nobles aspirations, votre bravoure ; à genoux devant l’autel de la Patrie, faites votre veillée des armes et relevez-vous ensuite pour être à jamais les chevaliers de Sa Majesté la Langue française ! Arthur Maheux, ptre.
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