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Titre :
Le Canada-français /
Revue de l'Université Laval qui traite de philosophie, de théologie, de questions sociales, de linguistique, d'arts et de littérature.
Éditeur :
  • Québec :Université Laval,1888-1946
Contenu spécifique :
Quelques livres de chez nous. La Gaspésie au soleil
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Parler français ,
  • Nouvelle-France
  • Successeurs :
  • Bulletin du parler français ,
  • Nouvelle-France ,
  • Revue de l'Université Laval
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Le Canada-français /, 1925-10, Collections de BAnQ.

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QUELQUES LIVRES DE CHEZ NOUS LA GASPÉSIE AU SOLEIL La Gaspésie au Soleil est encore de l’histoire, une histoire plus immédiate, moins étendue, et, en tous points presque différente de celle de La vieille Angleterre.(l) Le Frère Antoine Bernard, des clercs de Saint-Viateur, a, en effet, désiré faire œuvre originale et locale : “ peut-être le premier essai de synthèse historique sur la péninsule ” (gaspésienne), (p.310).Il a pensé que, puisque “ nous possédons au Canada les deux extrémités de la chaîne historique : la vaste synthèse et les monographies de paroisses ”, l’heure est “ venue d’y ajouter l’anneau central : Yhistoire régionale canadienne ” (note.p.13).Sa piété filiale l’a ramené à la nature, aux gens, aux coutumes qui ont contribué à former son âme ; aussi a-t-il voulu nous dire tout ce qu’un fils aimant peut chanter de son fragment de la grande patrie, tout ce qu’un historien clairvoyant y peut découvrir.Il en est résulté un livre dont le multiple intérêt est plein de charme.Certes, nous n’énumérons pas là les seuls mobiles du Frère Bernard.Se souvenant, en quelque sorte, de François-Xavier Garneau et des sentiments qui inspirèrent à ce patriote son Histoire du Canada, l’auteur a eu l’ambition très digne de dissiper les brumes de certains préjugés.N’est-ce pas de cette façon qu’il a remis en lumière son pays maritime et réclamé pour celui-ci une place au soleil de l’histoire et de la considération nationales ?Nous avons, hélas ! dans le passé du moins, donné prise à ce qu’on nous croie indifférents.Il ne reste qu’à faire notre coulpe (on ne saurait le faire plus agréablement) en lisant la Gaspésie au Soleil.Nous nous (1) La vieille Angleterre, par Alphonse Gagnon.Une appréciation de cet ouvrage paraîtra en novembre. 106 Le Canada français convaincrons tous que le Frère Bernard a amplement justifié un titre suggestif.Aussi bien, diplômé d’histoire et de géographie, en l’université catholique de Paris, élève de M.Henri Froidevaux qui doit tant au bel exemple de Fustel de Coulanges, le Frère Bernard avait vraiment tous les avantages d’une discipline historique parfaite pour réussir en la tâche assignée.Les éléments de son travail sont clairement disposés, suivant une méthode tripartite.La Gaspésie est successivement examinée dans son milieu (géographie, géologie, pittoresque) ; dans ses états primitifs (découverte, régime français, régime anglais, pêche) ; et dans ses aspects modernes (lente émancipation, ère des paroisses, folklore, Gaspésiens chez eux).Cette répartition des faits suffit à amener le lecteur aux conclusions de l’auteur et à l’occasion d’en formuler lui-même quelques-unes.Par ailleurs, si nous avons suivi le Frère Bernard pas à pas, avec ce qui peut sembler plus que de l’insistance, c’est d’abord pour rendre, en cours de route, hommage à l’historien, mais encore pour témoigner publiquement, nous de la région de Québec qui vivons parmi les souvenirs du vénérable Monseigneur de Laval, ou plutôt parmi les œuvres nées du zèle de ce grand évêque, un peu de la sympathie que nous éprouvons pour tout ce qui touche les Gaspésiens.(1) Composée des comtés de Gaspé, Bonaventure et Matapé-dia ; située à la même latitude que la Bretagne ; jouissant d’un climat salubre quoique excessif et qui rappelle, “ de Maria à Paspébiac ” (p.22), celui des environs de Québec ; bordée de côtes mesurant quatre cents milles, le long desquelles la pêche est très abondante ; enrichie de terres plantureuses et d’un sous-sol avantageux ; sillonnés de montagnes, les Shickshocks ou Notre-Dame, et de rivières tor- (1) “ .le 16 mai 1659, Mgr de Laval, abordant à Percé avant d’aller prendre possession de son siège de Québec, y administrait le sacrement de confirmation à cent quarante personnes.” (La Gaspésie au Soleil, p.119.) La Gaspésie au Soleil 107 tueuses aux rapides eaux ; échancrée de baies magnifiques (Gaspé, des Chaleurs, cette dernière une réduction de la Méditerranée) au fond desquelles sont des havres uniques au monde ; peuplée, sur un territoire de 11,161 milles carrés (égal à la superficie de la Belgique), d’une population de 105,700 habitants dont la plupart sont de langue française ; ornée de beautés naturelles propres à ravir d’aise les voyageurs les plus blasés, voilà, en un pâle raccourci, la Gaspésie dans son milieu.Mais ôtons, pour un moment, à cette admirable contrée tout ce qu’elle doit à l’industrie de l’homme.Nous retrouverons la Gaspésie primitive, telle que l’a aussi décrite le Frère Bernard.Elle est habitée par quelques milliers de sauvages, lorsque Jacques Cartier, en 1534, en fait la découverte.Bientôt son littoral s’anime du mouvement des vaisseaux basques et bretons venus à la pêche.Les marchands fondent des postes.Des établissements stables vont se former.(“ .Percé servit d’aiguade aux vaisseaux de service entre Québec et la France ”, p.69.) Les seigneurs, entre autres, tels Denys, Riverin et Sarrazin, s’emploient au développement gaspésien.Le pays est devenu désirable.Il sera convoité comme bien d’autrui par quelqu’un qui s’y entend.Ah ! combien la Gaspésie constitue, avec l’Acadie, notre Bastion canadien de l’Est ! (Maurice Barrés ne nous aurait pas refusé cette transposition.) Elle a souffert le premier choc ennemi, avant Québec et Montréal.Elle est notre Marche de l’Est, en butte à l’invasion, et sa limite que marque la mer n’a pas toujours été heureuse.Si l’océan est borné par l’Empire de Sa Majesté britannique, nous discernons aussitôt à quoi fut exposé — il faut revenir sur cette idée pour l’enfoncer comme un clou — le poste avancé de notre civilisation canadienne-française.Où la Croix aux Lys avait été plantée et l’Évangile prêché, allait être brandie l’épée et promenée la torche. 108 Le Canada, français En mars 1628, l'amiral Kirke s’empare de Miscou et capture ensuite, “ en vue de Percé, plusieurs navires pêcheurs ” (p.70).Rebuté par Champlain, à Tadoussac, Kirke, le 18 juillet de la même année, détruit la flotte de l’amiral de Roquemont qui avait relâché à Gaspé, et affame ainsi Québec, où la misère devient si pressante que, “tant pour soulager l’habitation que pour se procurer du poisson,” (p.70), Eustache Boullé, beau-frère et lieutenant de Champlain, à la tête de trente compagnons, s’embarque, en juin 1629, en route vers la Gaspésie, “ avec des racines pour toutes provisions Or Kirke se saisit encore d’un vaisseau solitaire, commandé par Emery de Caen.“ Dès lors, tout était préparé pour la capitulation du 19 juillet 1632.” (p.71.) En 1690, “ le poste de Percé dut être abandonné à lui-même et à la rapacité des Bostonnais ” (p.89).L’église est profanée, tout est détruit.Phipps sera cependant vaincu devant Québec par Frontenac.En 1711, l’armée de Hill, embarquée sur la flotte de Walker va se briser sur l’Ile-aux-Œufs.Ce sont des pêcheurs de Gaspé qui portent la nouvelle à Québec.Enfin, après les horreurs de 1755, une fois Louisbourg tombé, Amherst donne à Wolfe “ l’ordre d’exterminer les Acadiens du Golfe St-Laurent ” (p.144).L’escadre mouille à Gaspé.L’infanterie défile.On sait le reste, et le rôle du colonel Murray, du capitaine Irving et du major Dalling.Wolfe, sentant peut-être sa honte, écrit, dans son rapport à Amherst : “ Nous avons fait beaucoup de mal et répandu la terreur des armes de Sa Majesté, sans rien ajouter à sa gloire” (rapport cité à la page 147).Ainsi donc, la reddition de Québec, en 1759, et la capitulation de Montréal, l’année suivante, eurent leurs funèbres préludes en Gaspésie comme en Acadie.Il faut lire les exceptions dont Amherst frappe les Acadiens, en la convention de Montréal, articles 39 et 54, pour corn- La Gaspésie au Soleil 109 prendre la douloureuse situation faite à ces derniers.Aussi, avec quel sentiment le Frère Bernard parle-t-il des Acadiens, ceux du moins qui purent échapper à la déportation brutale, réfugiés en Gaspésie ! Descendant de cette race martyre, l’auteur raconte l’histoire de son propre sang.Il a, nul doute, dû lutter pour s’en tenir rigoureusement au plan de son livre, et, les yeux fixés sur l’Acadie voisine, ne pas se laisser aller à refaire un tableau émouvant.Cela, Acadien nous-même par nos ancêtres, nous l’aurions, pour des raisons extra-littéraires, volontiers excusé.Mais l’art du récit a des rigueurs à nulles autres pareilles et exige l’unité du sujet traité.Battus, non conquis, où les Gaspésiens puisèrent-iL leur volonté de durer, malgré tout ?Pour eux comme pour chacun de nous impossible n’est point français ; il n’est point catholique non plus.L’âme française veillait que les missionnaires avaient façonnée.Jésuites, récollets, capucins, sulpiciens, prêtres des missions étrangères, prêtres séculiers (l’abbé Nicolas Aubry, dès 1604) avaient allumé le flambeau (pp.103-4) ; les évêques et les prêtres canadiens, dont l’abbé Bourg, allaient veiller à ce qu’il ne s’éteignît point, et même, l’âme sacerdotale étant par définition une émanation de la Charité, empêcher que les sauvages massacrassent les Anglais (1778) et que les Acadiens de la Gaspésie prissent contre ceux-ci part à la révolution yankee de 1776.Que restait-il donc aux Gaspésiens ?Tout dans l’ordre moral : l’honneur et la valeur.Mais si peu dans l’ordre matériel.Cependant leur esprit de vaillance va refaire en l’amplifiant la fortune que le sort des armes a ruinée.La pêche (hareng, homard, anguille, saumon, aiglefin, morue) a permis aux Gaspésiens de vivre.Par elle ils vont subsister, quoique misérablement.C’est que, depuis 1776, le Jersiais Charles Robin, associé à William Smith, va “ soumettre à un joug de fer les pêcheurs de la côte gaspé-sienne ” (p.18).“ Éloigner les Gaspésiens de la culture du 110 Le Canada français sol, soit en retardant le plus longtemps possible la reconnaissance de leurs droits de propriété, soit en morcelant leurs terres ; payer des salaires dérisoires et vendre les marchandises à des prix très élevés ; empêcher l’instruction de pénétrer dans le peuple, de crainte de le voir un jour secouer ses chaînes : voilà la politique mercantile, habile mais inhumaine, de la puissante compagnie des Robin d’autrefois.” (pp.185-6).Cependant, l’abbé Bourg avait tant fait qu’il avait réussi à fixer à leurs terres un grand nombre de Gaspésiens.Là était le vrai salut.“ L’œuvre apostolique de M.Bourg constitue le chaînon qui unit l’ancienne Acadie à la Gaspésie moderne, par l’intermédiaire de la France “ mère des saints ” et des apôtres.Grâce aux vingt-deux années de labeur de l’ancien séminariste de la rue Lhomond, à Paris, le dix-neuvième siècle ouvre pour la Gaspésie une ère, sinon de progrès matériel remarquable, au moins de saine, féconde vie française et catholique.La survivance acadienne est désormais assurée, en dépit de la jalousie et des intrigues nouées par l’élément anglais qui, pour resserrer dans un étau le groupe canadien-français du Québec, rêvait naguère de domination absolue, exclusive, dans la région du golfe Saint-Laurent.Bien plus : l’heure n’est pas éloignée où le courant d’immigration anglaise, refoulé par le flot irrésistible de la marée acadienne, remontera vers ses sources pour ne laisser en Gaspésie que des familles de fonctionnaires, de rentiers, et les fermiers écossais ou irlandais mêlés à la majorité acadienne.Mais pour que les Acadiens, et en particulier les habitants du comté de Gaspé, jouissent en réalité des avantages de leur nombre, il faudra que, se souvenant des conseils de M.Bourg, ils s’attachent davantage à la culture du sol.” (p.180.) L’abbé Bourg avait eu des émules.Nous allons voir dans quelle mesure nous leur devons — et dans quelle mesure également nous le devons à l’épiscopat québécois, aux res- La Gaspésie au Soleil 111 sources utilisées avec sagesse du tempérament gaspésien et à de rares bonnes volontés de l’extérieur — de contempler cette gaspésie moderne.Que d’obstacles, cependant, demeuraient qu'il fallait surmonter, et dont la création, en 1788, du trop fameux district loyaliste de Gaspê, source de tant de persécutions, est le plus saillant ! La “ mainmise des compagnies de bois ” sur les forêts, 1’“ oubli du reste de la province de Québec ” et 1’“ indifférence des pouvoirs publics ”, oubli et indifférence que les écrits de l’arpenteur Bouchette vont heureusement troubler, compliquent encore la situation.C’était donc une bien lente émancipation que celle à laquelle participaient quand même les Gaspésiens.L’établissement du régime représentatif marquait à peine une faible influence politique, puisque, de 1792 à 1830, on ne comptait qu’un seul député français sur les sept qu’élisait le comté de Gaspé.Mais c’est toujours le clergé qui soutiendra le Gaspésien, et, en son absence, le plus vieux notable, en chaque groupement, qui préside à la messe blariche (p.207).En 1793 arrive de France l’abbé Louis-Joseph Desjardins, aussitôt fixé à Carleton.La sollicitude de Mgr Plessis veille et de nouveaux prêtres surviennent.Nommons en passant l’abbé Painchaud, le futur fondateur du collège de Sainte-Anne, et l’abbé Faucher, qui sauva les Anglais de la vengeance des Mic-Macs (1823).Mgr Turgeon continue l’œuvre de Mgr Plessis, et c’est en visitant la Gaspésie avec son évêque que Ferland écrit des lignes mélancoliques ainsi commentées par le Frère Bernard : “.trois siècles après la victoire de Jacques Cartier, la Gaspésie offrait aux yeux d’un observateur qui a eu l’heureuse idée de nous en tracer le portrait : une côte nord à peu près déserte ; un rivage oriental, de Gaspé à Paspébiac, absorbé par la pêche ; le territoire de la baie des Chaleurs peuplé surtout d’Acadiens agriculteurs.De la vallée de la Matapédia, pas même une mention : de 112 Le Canada français longues années encore, la forêt en restera inviolée.Deux postes,— puisqu’il n’est pas encore question de paroisses régulières, •— ont favorablement impressionné M.Ferland : Grande-Rivière, d’où étaient exclus les Robin, et Carleton, ou grandissait dans l’aisance, sous l’œil du missionnaire, une jeune population agricole ” (p.226).Mais 1860 va sonner.C’est une remarquable coïncidence, justement notée par le Frère Bernard (p.231), qu’au renouveau littéraire de 1860, à la naissance de cette École de Québec qui compte Gérin-Lajoie, l’abbé Casgrain, Chauveau, Jean-Charles Taché, Garneau, LaRue, “tous groupés autour du maître, Octave Crémazie ”, corresponde un mouvement d affranchissement économique canadien-français.Pour le cas qui nous occupe “ un chapelet de paroisses canoniquement érigées — seize en tout — ponctue la côte gaspésienne, de Carleton à Métis.Paroisses-mères, elles méritent, croyons-nous, une mention spéciale ?Ce sont, dans le comté de Bonaventure : Carleton, Maria, Cascapédia, Bonaventure, Paspébiac, Port-Daniel ; dans le comté de Gaspé : Newport, Pabos, Grande-Rivière, Cap-d’Espoir, Percé, Saint-Pierre de Malbaie, Douglastown, Rivière-au-Renard ; dans le comté de Rimouski : Matane et Saint-Octave de Métis (celle-ci érigée en 1855).De plus, les quinze années suivantes virent naître onze nouvelles paroisses, dont quelques-unes—telle Sainte-Anne des Monts — dépassèrent bientôt en importance la plupart de leurs devancières.” (p.232.) “ La tenure seigneuriale avait disparu du Canada en 1859.Le gouvernement, en désintéressant les détenteurs anglais de fiefs en Gaspésie, favorisa la création de ces paroisses neuves.L’élan était donné.“ Ce mouvement de colonisation, soutenu par le clergé, s’est prolongé jusqu’à nos jours.” (p.232).Et l’école paroissiale préparait l’enfance à son rôle du lendemain. La Gaspésie au Soleil 113 A ce moment (1861) la population des comtés de Bonaven-ture et de Gaspé forme un total de 27,169 habitants, “ dont 16,008 d’origine française ” (p.233).Mais nous arrivons à la colonisation de la vallée de la Matapédia, traversée par le piètre chemin Kempt, celui-ci bientôt remplacé par le chemin Matapédia.Dès 1860, l’abbé Belcourt avait amené quelques familles acadiennes de l’île du Prince-Edouard dans cette région.Un Écossais charitable, David Fraser, avait hébergé ces colons, afin de leur permettre de travailler à leur établissement.En 1862, le nombre des colons augmente.En 1868, est décidée la construction de l’Intercolonial.Mgr Langevin, au cours de sa première visite pastorale, peut trouver dans la vallée trois paroisses organisées.“ De 5031 âmes en 1890, la population monta à 10,917 en 1900, pour atteindre 30,000 âmes en 1921.” (p.246.) Et puis, après bien des vicissitudes, Bonaventure et Gaspé seront dotés également de chemins de fer.Nous voilà donc rendus au moment où Mgr Ross est sacré évêque de Gaspé.A l’ouverture de la vallée de la Matapédia va succéder un mouvement coordonné que rien n’arrêtera plus.Dans son triple domaine intellectuel, moral et matériel, la Gaspésie prend littéralement son essor.C’est de l’histoire en marche et que chacun connaît avec fierté.Qu’est donc le Gaspésien désormais chez lui ?Laborieux, rangé, sensible et imaginatif (surtout l’Acadien en qui persiste un fond de mélancolie, œuvre des souffrances accumulées de jadis), le Gaspésien est ardent à se conserver lui-même et à progresser.Mais, si sérieux soit-il à la besogne, il sait aussi, à ses heures, badiner, chanter et raconter.Il y a un riche folklore gaspésien qui nous convainc de ceci.Le Frère Bernard n’a voulu qu’indiquer les principaux thèmes de ce folklore que le ciel, la terre et les eaux ont inspiré.Il est vrai de dire que M.Marius Barbeau en avait déjà recueilli 114 Le Canada français les mots.Ainsi, à la veillée, du moins nous l’imaginons, quand le silence a rompu la conversation, un mousse demande à un autre: ¦— Qu’est-ce qui marche sur la tête ?— A quoi l’autre répond : -—¦ Un pou.-— Le Frère Bernard lui, une fois le récit des naufrages, du Braillard de la Madeleine, du Feu des Roussi épuisé, se contente de parler de ce “ loustic à barbe ” qui crie à ses camarades ramant vers une baleine échouée : Surtout, ne faites pas de mal à Jonas ! — Il ne faut point s’effrayer de ces amusettes.Elles ont un sens.Elles sont l’expression d’un comique certain.Et Molière lui-même, qui n’est qu’un comique sublime, s’en serait amusé.“ Le roman canadien •— il nous est arrivé de l’écrire ailleurs — n’a peut-être pas, jusqu’à présent, tiré un parti suffisant de ce riche fonds de gaieté populaire qui anime, par exemple, les Anciens Canadiens de M.de Gaspé.Le peuple canadien aime toujours rire et s’amuser un brin, cependant que le roman de chez nous, souvent tendu, solennel, oublie que la graine n’est pas perdue des types à la Nazaire Larouche, ce vieil ami de Louis Hémon, qui, à table, croyait plus poli de parler par paraboles à la maîtresse de maison : “ Avez-vous cuit ?.Votri pompe, elle marche-t-y bien?.Votre cochon élait-yben maigre ?.” Oui certes, il y a des Gaspésiens.On a perçu quelque chose de leur moi dans leur folklore, après avoir connu leur héroïsme dans l’histoire.Leur langue est leur sauveur, leur trait d’union, leur armature et leur armure, pour ainsi dire ; elle signifie leur foi religieuse et nationale.Il faut évidemment tenir compte du groupe de langue anglaise (irlandais, écossais, et jersiais) : c’est ce que fait avec joie le Frère Bernard, soulignant l’entente cordiale qui existe maintenant entre eux et nous qui ne demandons qu’à vivre et à laisser vivre.Or, que vaut en soi la langue que parlent nos Gaspésiens ?Le Frère Bernard va nous l’apprendre : “ Malgré l’absence d’une élite intellectuelle, le goût de l’instruction existe chez les Gaspésiens, grâce encore aux soins du clergé qui s est La Gaspésie au Soleil 115 ingénié à fonder des bibliothèques paroissiales gratuites.Le parler populaire, surtout chez les Acadiens, a conservé une saveur archaïque, une douceur d’intonation qui frappent l’étranger.Un jugement porté naguère par M.Henri Bou-rassa sur le parler français en vieille Acadie convient également, croyons-nous, au langage acadien en Gaspésie : —• “Au reste, l’absence de culture livresque française, chez un grand nombre ne va pas sans compensation.Abstraction faite des anglicismes, leur parlure est beaucoup plus savoureuse que la nôtre.Us ont conservé maintes vieilles expressions françaises que nous avons laissé perdre ; leur prononciation se rapproche beaucoup plus que la nôtre de celle des Français de province.Quand la culture supérieure vient s’adapter à ce vieux fonds, si riche, et qu’on en élague l’ivraie, leur langage revêt un charme indicible.” C’est donc cette langue, et si française ! perfectionnée par des études spéciales, qu’écrit le Frère Bernard.Le style est solide, précis, limpide.La phrase est surveillée et l’ouvrage entier se présente avec un soin du détail vraiment agréable.Il y a si peu à discuter là-dessus que nous perdrions notre temps à vouloir relever à peine un membre peut-être quelque peu ambigu du discours, un cas de ponctuation qui nous parut douteux ou un accent mal posé par le typographe.Certes, il y aurait un moyen de donner une idée de la pureté de la forme chez le Frère Bernard ; ce serait de citer au long un morceau caractéristique : la description de Percé, où la délicatesse et la luminosité, allions-nous dire, de la description concourent à former le meilleur facteur littéraire.Mais nous croyons qu’il vaut mieux y renvoyer le lecteur, afin de ne lui point gâter son plaisir de découverte.Avouons cependant que la seule chose dont nous ayons été surpris en cette peinture (et notre ignorance ne demande humblement qu’à être éclairée) est que l’orignal vienne “ s’abreuver à la mer ”.Les orignaux de l’extrême Est n’ont sans doute pas, et forcé- 116 Le Canada français ment d’ailleurs, les mêmes habitudes que les nôtres.Pour le reste, nos citations ont assez fait voir les qualités dont l’auteur fait preuve dans le maniement des faits historiques et dans leur impartiale interprétation.Enfin, que conclure de La Gaspésie au Soleil ?Le Gaspésien a une histoire qu’il a su vivre et une foi et une langue rédemptrices qu’il a su conserver.Il est tenace en toutes choses.Il croît dans le respect des liens familiaux.Tous les vingt ans sa population double.L’avenir l’attend, que nous lui souhaitons prospère au-delà de ses désirs.Aimons-le et prouvons-le-lui.La race ne vit que par l’interdépendance de ses éléments.Nous avons besoin des Gaspé-siens qui ont besoin de nous.Aidons-les de notre sympathie pratique.Indiquons aux capitaux canadiens-français la route profitable de la Gaspésie (on connaît par exemple, ce que M.J.-E.Dubuc a accompli à Chandler).Éveillons davantage au profit des Gaspésiens l’attention désormais active de nos gouvernants.Et bénissons le ciel de nous avoir ménagé un peuple frère, un pays français vers le golfe et l’océan.“ On dirait que le vieux chêne gaulois, démembré par deux mille ans de tempêtes, a prolongé sa racine jusqu’aux confins des terres vierges du Canada pour y retrouver la vigueur qu’il gardait au temps des coupeurs de gui.” (Louis Cros, cité par le Frère Bernard.) Assurons au petit Gaspésien que plus il est de chez lui, plus il est de chez nous, et partant plus il est Canadien.Répétons-lui les dernières paroles du Frère Bernard : “ Pendant que ta poitrine joyeuse respire un air fortifiant, cultive ton intelligence, exerce, affermis dans le bien ta volonté naissante.A l’école, à la maison, au travail ou au jeu, sois déjà l’orgueil de ton père, la consolation de ta mère, Aime Dieu, aime et respecte tous ceux qui Le remplacent auprès de toi.Que la foi en Celui qui apaisa jadis les flots courroucés ¦— telle la petite flamme hissée au mât de la barque perdue dans les ténèbres de La Gaspésie au Soleil 117 l’océan — que la foi au Christ, flamme divine, éclaire et dirige ta course parmi les ombres, les écueils, les tourmentes de la vie !.Et que l’amour du sol natal se confonde dans ton cœur avec tes sentiments de foi chrétienne, de piété filiale.Apprends, pour en tirer une leçon de religieuse et patriotique ferveur, l’histoire émouvante de ta belle Gaspésie.Puisse ce petit livre, s’il tombe entre tes mains, réchauffer ton cœur en éclairant ton esprit, t’attacher davantage, et pour la vie, à ta bonne terre maternelle : on n’aime jamais trop sa maman.” La Gaspésie réclamait son historien ; elle l’a trouvé ; nous y applaudissons.Et nous osons déjà entrevoir le moment où le Frère Bernard, pour compléter sa tâche, développera, dans un prochain volume, les grands thèmes du folklore, traditions et légendes, avant que celles-ci ne deviennent, comme il l’indique lui-même : La musique d’un temps : un bateau qui s’éloigne.Maurice Hébert.
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