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Titre :
Le Canada-français /
Revue de l'Université Laval qui traite de philosophie, de théologie, de questions sociales, de linguistique, d'arts et de littérature.
Éditeur :
  • Québec :Université Laval,1888-1946
Contenu spécifique :
Blaise Pascal
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Parler français ,
  • Nouvelle-France
  • Successeurs :
  • Bulletin du parler français ,
  • Nouvelle-France ,
  • Revue de l'Université Laval
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Le Canada-français /, 1924-04, Collections de BAnQ.

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BLAISE PASCAL1» Il y a quelques mois, la France unanime — Gouvernement, Église, Institut,— célébrait le tri-centenaire de Pascal.Les circonstances ne nous permirent pas de nous associer alors à ces manifestations ; et depuis nous avons dû subir d’autres retards.Heureusement, Pascal offre un autre intérêt que de circonstance.Ses fidèles, d’ailleurs, n’ont pas chômé.Monsieur Victor Giraud vient de publier ce qu’il appelle La vie héroïque de Pascal ; Monsieur de Lavalette-Montbrun, de fonder La Société des Amis de Pascal.Ainsi la présente étude se rattache encore à l’actualité.Aussi bien, peu nous importe, si nous souhaitons surtout signaler quelles raisons profondes, permanentes, commandent notre admiration et notre gratitude pour l’auteur des Pensées, et quelles sublimes ascensions nous pouvons entreprendre derrière lui.Non que nous puissions apporter à Pascal un hommage sans réserve.D’abord, il est l’auteur des Provinciales, et quelque gloire qu’ait value à la langue française ce chef-d’œuvre de dialectique et de fantaisie, d’esprit et d’éloquence, nous nous rappelons que, pour avoir transformé en procès de tendances ce qui aurait dû rester une discussion de faits, Pascal a discrédité tout un ordre célèbre par son zèle, sa science et sa vertu; que, pour réfuter des erreurs individuelles et dénoncer un abus, il a, en condamnant la casuistique elle-même, méconnu les conditions de toute vie religieuse, et même de toute vie morale ; que, sans le vouloir, il a fourni aux pires adversaires de la foi catholique tout un arsenal qu’ils exploiteront contre la religion elle-même.Pascal pourvoyeur, munitionnaire de Voltaire et d’Eugène Sue, quelle ironie et quel châtiment ! (1) Conférence prononcée à l’Univérsité Laval, le 28 mars 1924. 592 Le Canada français Nous ne pouvons oublier non plus que, comme certains hérétiques, il a cru pouvoir s’insurger contre le magistère pontifical, écrivant dans ses notes : “ Si mes Lettres (provinciales) sont condamnées à Rome, ce que j’y condamne est condamné dans le ciel ” ; et ajoutant : “ Ad tuum, Domine •Tesu, tribunal appello Protestation sincère, sans doute, d’une âme aveuglée par un zèle impertinent ; et formulée à une époque où l’infaillibilité pontificale n’avait pas encore fait l’objet d’une définition dogmatique ; mais protestation fâcheuse, inquiétante, et qui en rappelle trop d’autres, suivies celles-là de la rupture avec Rome.Enfin non content de pratiquer lui-même une vertu si rigoureuse qu’elle provoque les réprimandes de sa sœur Jacqueline pourtant si sévère, si intransigeante, il va dans son zèle inhumain jusqu’à fausser la doctrine chrétienne.Quand il “ damne ” les enfants morts sans baptême, il oublie que le péché originel nous prive seulement d’un bonheur surnaturel, mais, ne nous imposant aucune responsabilité personnelle, ne saurait, par lui seul, nous attirer le châtiment positif, et ici monstrueux, que serait la peine de l’enfer.Et quand, pour protester contre les fiançailles de sa nièce Périer, il proclame que le mariage est “ la plus périlleuse et la plus basse des conditions du christianisme ” ; que “ la condition d’un mariage avantageux est aussi souhaitable devant le monde, qu’elle est vile et préjudiciable devant Dieu ” ; enfin que “ les maris, quoique riches et sages suivant le monde, sont en vérité de francs païens devant Dieu ; de sorte que.d’engager une enfant à un homme du commun, c’est une espèce d’homicide et comme un déicide en leurs personnes ” ; n’est-ce pas, pour déconseiller une imprudence possible, oublier l’ordre naturel établi par Dieu pour la perpétuité du monde ; n’est-ce pas oublier surtout qu’en élevant le mariage à la dignité de sacrement, Dieu l’a inséré dans l’ordre surnaturel et transformé en moyen de sanctification ?Telles furent les erreurs, théoriques ou pratiques, de Pascal.Nous devions les rappeler pour définir exactement la Blaise Pascal 593 nature et la portée de notre hommage.Mais ces erreurs ont à peu près cessé d’être dangereuses, et nous pouvons maintenant sans inquiétude exprimer l’admiration que nous inspirent la beauté, la bienfaisance de son œuvre et plus encore de sa vie, la puissance de son génie et la grandeur de sa vertu.Sur la puissance de son génie, vous connaissez la page frémissante de Châteaubriand : “ Il y avait un homme qui, à douze ans, avec des barres et des ronds, avait créé les mathématiques ; qui, à seize, avait fait le plus savant traité des coniques qu’ont eût vu depuis l’antiquité ; qui, à dix-neuf, réduisit en machine une science qui excelle toute entière dans l’entendement ; qui, à vingt-trois ans démontra les phénomènes de la pesanteur de l’air et détruisit une des grandes erreurs de l’ancienne physique ; qui, à cet âge où les autres hommes commencent à peine de naître, ayant achevé de parcourir le cercle des sciences humaines, s’aperçut de leur néant et tourna ses pensées vers la religion ; qui, depuis ce moment jusqu’à sa mort, arrivée dans sa trente-neuvième année, toujours infirme et souffrant, fixa la langue que parlèrent Bossuet et Racine, donna le modèle de la plus parfaite plaisanterie comme du raisonnement le plus fort ; enfin, qui, dans les courts intervalles de ses maux, résolut par abstraction un des plus hauts problèmes de géométrie et jeta sur le papier des pensées qui tiennent autant du dieu que de l’homme : cet effrayant génie se nommait Biaise Pascal”.Sur sa carrière scientifique, mon incompétence m’interdit d’insister.Mais, si les profanes eux-mêmes peuvent admirer la précocité de son génie, discerner la variété de ses aptitudes, deviner ou entrevoir la sûreté, l’ampleur et la fécondité 594 Le Ca\ada français de sa méthode, nous ne nous refuserons pas la joie d’admirer, fût-ce de loin, ce qui nous dépasse.S’il est inexact, sans doute d’attribuer à Pascal la divination de la géométrie, il reste encore extraordinaire que, sans maître, un enfant de douze ans ait reconstitué, avec une exactitude rigoureuse et une parfaite intelligence, la série de principes et de démonstrations lue par lui une seule fois dans les six premiers livres d’Euclide.C’est que cet enfant était tout entier possédé par le besoin d’observer et par la passion de comprendre.Sa curiosité avait quelque chose d’avide, d’impérieux, d’impatient aussi.Il lui fallait les raisons de tout, et des raisons vraies, solides, indiscutables.Tout subterfuge lui était plus qu’une déception : une offense.Ce besoin de se rendre compte lui avait à quatorze ans inspiré un Traité sur le son ; à seize, un Traité sur les coniques, qui mérita l’admiration de Leibnitz.Cette curiosité l’associait, lui frêle adolescent, aux conversations ardentes, aux recherches passionnées, quelquefois aux controverses pénibles, des savants qu’accueillait son père : les Le Pailleur, les Fermat, les Roberval, les Huyghens, les Shooten, les Carcavi, etc., et ces hommes d’âge et d’expérience le traitaient comme un de leurs pairs.N’avait-il pas dix-huit ans seulement quand il commença cette “ machine arithmétique ” destinée à soulager le labeur de son père, et qu’il devait, plus tard, présenter aux grands de ce monde, le chancelier Séguier (1643) et la reine Christine de Suède (1659), avec un si magnifique orgueil ?Si nous rappelons enfin qu’il mourut à trente-neuf ans, après de longues années de souffrances et d’inaction, ayant amorcé le calcul des probabilités (règle des partis), fourni les éléments du calcul différentiel et intégral (Traité de la sommation des puissances numériques), collaboré aux grandes découvertes de son temps sur la pesanteur de l’air, fondé l’hydrostatique, résolu le problème de la cycloïde, etc., Blaise Pascal 595 nous aurons indiqué ce que fut la précocité de cet effrayant génie.Sa souplesse aussi et sa diversité.Pascal est mort trop jeune et trop tôt paralysé par la souffrance, pour que nous puissions affirmer l’universalité de ses aptitudes.Mais nous voyons bien qu’il ne ressembla jamais à ces hommes, meme éminents, qu’une curiosité unique enferme dans une étroite spécialité.Pur calculateur qui se jette dans la spéculation des probabilités, il est aussi le géomètre des coniques et delà cycloïde, l’exsc rimentateur du Traité des sons, de la pesanteur des liquides, et le précurseur des mathématiciens modernes se trouve également celui des plus grands physiciens.Il y a plus.Cet homme de cabinet et de laboratoire se révèle en même temps homme de réalisation, soucieux de mettre, par les applications pratiques, la science au service journalier de l’homme.S’il n’a inventé ni le haquet ni la brouette, il a, par une ingénieuse et patiente collaboration de la géométrie, de la physique et de la mécanique, par l’emploi parfois douloureux d’outils nouveaux à ses mains et d’ouvriers peu dociles à sa pensée, créé la première machine arithmétique.C’est lui encore qui organisa, à Paris, le premier service de transport en commun et les omnibus d’aujourd’hui ont eu pour précurseurs les carroses à cinq sols qui, dans les rues de la capitale, circulèrent, pour la première fois, le 18 mars 1662.Le rival de Descartes, précurseur d’Edison et autres inventeurs américains; l’émule de Leibnitz, entrepreneur de services publics, spectacle inattendu et digne déjà d’admiration! Ce qui l’est davantage encore, c’est que, si Pascal pensait aux profits de son affaire, il prétendait les consacrer tout entiers au soulagement des pauvres.Mais n’anticipons pas.Aussi bien n’en avons-nous pas fini avec son génie scientifique.Plus encore que les résultats, découvertes ou inventions, acquis par lui, ce qui lui valut et lui vaut encore, dans l’estime 596 Le Canada français de ses pairs, une place exceptionnelle, c’est, avec la démarche spontanée de son esprit conquérant, les principes qu’il a formulés, les méthodes qu’il a inaugurées ou fortifiées, en un mot son exemple et ses leçons.A une époque où des scolastiques attardés et indignes de leurs grands docteurs prenaient des mots pour des raisons, apportaient comme définitions scientifiques de pures formules tautologiques qui auraient réjoui Molière (en voici un exemple emprunté au P.Noël : “ La lumière ou plutôt l’illumination est un mouvement luminaire des rayons, composés des corps lucides qui remplissent les corps transparents, et ne sont mus luminairement que par d’autres corps lucides.”), et finalement recouraient à l’autorité d’Aristote pour en imposer à l’audace de leurs contradicteurs ; à une époque où le grand Descartes lui-même fondait trop souvent sa physique sur sa métaphysique, Pascal, opportunément, obstinément, rappelait, imposait les seuls vrais principes des sciences naturelles ; observer, expérimenter, conclure; et, que l’hypothèse ait eu pour origine une intuition spontanée ou un raisonnement logique, ne la transformer jamais en affirmation qu’avec l’autorisation de la nature, ici seule maîtresse de vérité.Pour avoir perçu ces grands principes de la science expérimentale, Pascal a pu proclamer la loi du progrès scientifique.Il avait l’esprit trop juste, le jugement trop droit pour confondre les valeurs et, de la science, attendre pour l’humanité un accroissement de bonheur et de vertu.Avec leur optimisme naïf, encyclopédistes, romantiques et positivistes l’eussent également diverti ou irrité.Mais il savait ce qu’on peut attendre de la raison appuyée sur l’expérience ; et les théories affirmées avant lui par Bacon mais confinées encore dans les écoles, il les a, pour ainsi dire, repensés, il en a, pour le grand public, trouvé les formules à la fois éclatantes et précises, que l’on chercherait vainement à renouveler : ”.Toute la suite des hommes, pendant le cours de tant de siècles, doit être considérée comme un même homme qui subsiste tou* Blaise Pascal 597 jours, et qui apprend continuellement ; d’où l’on voit avec combien d’injustice nous respectons l’antiquité dans ses philosophes ; car, comme la vieillesse est l’âge le plus distant de l’enfance, qui ne voit que la vieillesse, dans cet homme universel, ne doit pas être cherché dans les temps proches de sa naissance, mais dans ceux qui en sont les plus éloignés ?Ceux que nous appelons anciens étaient vraiment nouveaux en toutes choses, et formaient l’enfance des hommes proprement ; et comme nous avons joint à leurs connaissance l’expérience des siècles qui les ont suivis, c’est en nous que l’on peut trouver cette antiquité que nous révérons dans les autres.” Capable de prévoir la fécondité de la science dans l’avenir, il savait, par delà la multiplicité des objets et la variété des procédés, embrasser la nature dans son ensemble et la science dans sa large unité.Sans négliger les disciplines particulières, il cherchait les moyens d’efficacité générale, et tendait aux méthodes universelles.Voici, d’ailleurs, le jugement que portent sur cette partie de son œuvre des critiques plus compétents que nous : “.Percevant le caractère conventionnel de la numération décimale, Pascal a, le premier, cherché pour reconnaître la divisibilité, une méthode applicable à tout système de numération.A un point de vue plus fondamental, on peut dire que, sans s’attacher à trouver une formule générale abstraite, il s’efforce de découvrir une méthode à la fois concrète et universelle, en posant sur un cas concret un principe susceptible d’applications en nombre indéfini, puis en l’exprimant ou en 1 illustrant de diverses manières, et en tirant lui-même, à titre d’exemples, quelques applications à des cas particuliers définis.Ainsi, dans le triangle arithmétique, il saisit une propriété extrêmement générale des nombres, de même qu’il perçoit, ramassée dans le fait concret du mouvement, l’universelle relativité d’un monde tout entier compris entre les deux infinis de grandeur et de petitesse.Car, dit-il, il y a des propriétés communes à toutes choses, dont la connais- 598 Le Canada français sance ouvre l’esprit aux plus grandes merveilles de la nature.”(1) Cette fermeté dans l’ampleur, cette largeur dans la précision assuraient aux découvertes, même particulières, du génie pascalien une fécondité imprévue : “ Par la précision inattendue qu’elle donnait aux idées, jusque là si confuses, du hasard et de la probabilité, observe justement Cournot, la théorie de la probabilité mathématique, dont Pascal jetait les bases.mettait ou devait mettre sur la voie des vrais principes de la critique en tout genre ; elle ouvrait ou devait ouvrir aux logiciens la seule porte pour sortir du cercle où la logique restait enfermée depuis le Stagirite.”(2) Aussi n’a-t-on pas craint d’écrire que Pascal “ préludait à l’une des plus grandes révolutions de la pensée humaine, et devançait de plusieurs siècles le progrès de notre science.”(3) Après ces témoignages de spécialistes, après ceux des J.Bertrand, des E.Boutroux, l’hommage d’un profane importe peu.Toutefois, dans son labeur scientifique, Pascal a déployé aussi des qualités morales que tous peuvent apprécier, donné des exemples dont tous peuvent profiter.Son avide curiosité le lançait à la poursuite plutôt qu’à la recherche de la vérité.Son impatience, son impétuosité, son coup d’œil aussi étaient d’un conquérant.On ne peut lire les témoignages de Mme Périer et de Nicole, sur son ardeur à l’étude, sa vivacité dans la discussion sans penser aux portraits de Condé par Bossuet ou par Coysevox.“ Études multiples, application laborieuse, disait à peu près Nicole, voilà les mérites des savants ordinaires ; mais lui semblait né pour inventer les sciences, non pour les étudier.” De fait, il découvrait les conséquences d’une vérité donnée avec une intuition si rapide et si sûre qu’elles semblaient venir à lui comme des vaincues volontaires à un vainqueur (1) J.Chevalier, Pascal, p.156, 1 vol., Plon.(2) Cité par J.Chevalier, op, cit.p.157.(3) Id.ibid., p.157. Blaise Pascal 599 irrésistible.La facilité de sa conquête l’étonnait lui-même, le transportait, le ravissait : “ C’était assez, dit sa sœur Gilberte, qu’il fût appliqué à une (vérité), les autres lui venaient à la foule, et se démêlaient à son esprit d’une manière qui l’enlevait lui-même, à ce qu’il nous a dit souvent.” Et, sur le problème de la cycloïde, quel témoignage encore ! “ Il lui vint dans la nuit quelques pensées sur la roulette ; la première fut suivie d’une seconde, la seconde d’une troisième, et enfin d une multitude de pensées qui se succédèrent les unes aux autres ; elles lui découvrirent comme malgré lui la démonstration de la roulette, dont il fut lui-même surpris.” 4s.Si passionné à la recherche de la vérité, si prompt à la découvrir, si vigoureux à s’en servir, on conçoit que Pascal supportât mal certaines contradictions.En matière scientifique comme en matière théologique, il fut donc un âpre disputeur et un redoutable adversaire.Cette impatience, parfois même cette violence à l’égard des hommes rendent plus admirable sa modestie, sa prudence envers la vérité elle-même.Non content de s’astreindre docilement aux plus sages, aux plus rigoureuses méthodes, il évite toute conclusion hâtive et, plutôt que de rien hasarder, il aime mieux retarder l’annonce de ses découvertes.Il a beau en être sûr, il lui faut, pour les produire, des preuves qui rendront impossible la “ confusion des disputes ”.Ainsi, dans la question du vide, le voyons-nous, pour un temps, accepter l’hypothèse de ses contradicteurs, employer leur vocabulaire et à une pleine et décisive réfutation, préluder par une série de démonstrations aussi prudentes que solides.Et quand, en 1653, il publie ses deux Traités, l’un sur YEquilibre des liqueurs, l’autre sur la Pesanteur de l’air, il travaillait depuis sept ans à des problèmes dont il avait depuis longtemps deviné la solution.Un Pascal peut procéder d’abord par intuition ; mais à la vérité, au public, à lui-même, il doit d’y ajouter ensuite le labeur humble, patient, scrupuleux qui assure seul 600 Le Camada français les démonstrations victorieuses.Ainsi, pour avoir professé le respect de la nature et des méthodes qu’elle impose, Pascal s’impose à notre admiration non seulement par la hauteur et la puissance de son génie, mais par sa probité intellectuelle.Néanmoins, et pour éminents qu’ils apparaissent, ces mérites par eux-mêmes n’assureraient à Pascal qu’une gloire d’Académie.Si, aujourd’hui, encore il conserve des lecteurs fervents, des dévots enthousiastes ; s’il exerce sur les esprits et sur les cœurs l’action d’un maître de vie, c’est qu il est l’auteur des Pensées.* * * Sur ce livre unique, tout a été dit; et, quand dans un concert ininterrompu, les coryphées se sont appelés Chateaubriand, Sainte-Beuve, Barrés, mieux vaudrait sans doute faire silence en soi-même pour ecouter leur chant ressuscite.Mais une commémoration solennelle admet 1 hommage de la foule elle-même.C’est celui “ des honnêtes gens que nous voudrions apporter ici.A qui regarderait du dehors, Pascal offrirait ce spectacle, unique peut-être, d’un génie à la fois très souple et très ferme, très informé et très personnel qui, ayant beaucoup lu, beaucoup réfléchi, concilierait dans une originalité puissante les talents les plus divers.Chez lui, il y a de tout, mais ce tout c’est toujours lui.Voulez-vous cette façon si classique, si française surtout, de renouveler une pensée banale par une image neuve, inattendue, inoubliable?Voyez.Il n’y a que la vérité qui blesse, dit le proverbe.Et Pascal dénonçant notre aversion pour la bienfaisante vérité .“.Cette médecine ne laisse pas d’être amère pour l’amour-propre.Il en prend le moins qu il peut, et toujours avec dégoût, et souvent même avec un secret dépit contre ceux qui la lui présentent.” Blaise Pascal 601 Tous les savants, tous les philosophes ont montré la transformation que subit parfois dans l’esprit du disciple l’enseignement du maître : Pascal dit plaisamment : “ Les mêmes pensées poussent quelquefois tout autrement dans un autre que dans leur auteur.” Faut-il rappeler comment il dénonce le danger de certaines ambitions intellectuelles ou sentimentales, et à quelles catastrophes conduisent l’orgueil et la chimère ?“ L’homme n’est ni ange ni bête et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête.” Cette familiarité énergique, parfois cette trivialité sublime sont célèbres.Voici pourtant un exemple moins connu : “ Les grands ne sont pas suspendus en l’air, tous abstraits de notre société.Non, non ; s’ils sont plus grands que nous, c’est qu'ils ont la tête plus élevée ; mais ils ont les pieds aussi bas que les nôtres.Ils y sont tous à même niveau, et s’appuient sur la même terre ; et par cette extrémité ils y sont tous aussi abaissés que nous, que les plus petits, que les enfants, que les bêtes.” Pascal n’excelle pas moins dans la formule nette, qui pique par son ingéniosité ou par sa vigueur, ébranle l’imagination.Et c’est, tour à tour, une réflexion de moraliste sur l’inconséquence des hommes : “ La recherche du bonheur, c’est le motif de toutes les actions de tous les hommes, jusqu’à ceux qui vont se perdre ” ; — la constatation d’un fait social : “ Cela est admirable ; on ne veut pas que j’honore un homme vêtu de brocatelle, et suivi de sept ou huit laquais ! Eh ! quoi ! il me fera donner les étrivières, si je ne le salue; cet habit, c’est une force.” — Une boutade politique, mais qui porte loin : “ On ne choisit point, pour gouverner un vaisseau, celui des voyageurs qui est de meilleure maison.” — Un aveu mélancolique, amer ou frémissant, qui fait penser à Châteaubriand, à Barrés : “ Mais le divertissement nous amuse, et nous conduit insensiblement à la mort.” — “ C’est une chose horrible de sentir s’écouler tout ce qu’on possède.” 602 Le Canada français Vous avez remarqué, au passage les formules piquantes où Pascal se révèle l’égal des plus grands railleurs, Swift, Voltaire.Mais à l’ironie, souriante ou amère, il joint une imagination plastique, narrative, dramatique même, qui déjà fait de lui un poète.Voici une phrase inachevée qui évoque plus d’une scène historique, épisode de la Fronde et 18 brumaire : “.Quand la force attaque la grimace, quand un simple soldat prend le bonnet carré d’un simple président et le fait voler par la fenêtre.” —Une esquisse aussi plaisante, aussi vigoureuse que le Lion et le Moucheron, mais d une bien autre portée : “ L’esprit de ce souverain juge du monde n’est pas si indépendant qu’il ne soit sujet à être troublé par le premier tintamarre qui se fait autour de lui.Il ne faut pas le bruit d’un canon pour empêcher ses pensées ; il ne faut que le bruit d’une girouette ou d’une poulie.Ne vous étonnez pas s’il ne raisonne pas bien à présent ; une mouche bourdonne à ses oreilles : c’en est assez pour le rendre incapable de bon conseil.Si vous voulez qu’il puisse trouver la vérité, chassez cet animal qui tient sa raison en échec, et trouble cette puissante intelligence qui gouverne les villes et les royaumes.Le plaisant dieu que voilà ! 0 ridicolissimo erœ ! Sur les inégalités, à la fois injustes et nécessaires, voyez cette fantaisie qui ruine toutes les déclamations de Rousseau, mais plus divertissante dans son amère sagesse, que tous les persiflages de Voltaire : “ Que l’on a bien fait de distinguer les hommes par l’extérieur, plutôt que par les qualités intérieures ! Qui passera de nous deux ?Qui cédera la place à l’autre ?— Le moins habile ?Mais je suis aussi habile que lui ; il faudra se battre pour cela.— Il a quatre laquais, et je n’en ai qu’un : cela est visible ; il n’y a qu’à compter.C’est à moi à céder, et je suis un sot si je le conteste.Nous voilà en paix par ce moyen ; ce qui est le plus grand bien.” Contre la guerre enfin, les pacifistes modernes ont-ils trouvé rien de plus simple et, à la fois, de plus subversif que le fameux dialogue : “ Pourquoi me tuez-vous ?Eh quoi ! ne demeurez-vous pas de l’autre côté de l’eau ?Mon ami, si Blaise Pascal 603 vous demeuriez de ce côté, je serais un assassin, et cela serait injuste de vous tuer de la sorte ; mais, puisque vous demeurez de l’autre côté, je suis un brave, et cela est juste.” Bien entendu, une imagination aussi vive participe naturellement au caractère des objets auxquels elle s’applique.Aussi, sans arriver encore aux pages les plus fameuses, trouvons-nous chez Pascal des formules, des méditations qui par la vigueur de la pensée, l’éclat des images, le frémissement tragique de la sensibilité, valent, à tout le moins, les plus belles de Bossuet.Êcoutez-le railler les hommes qui fuient jusqu’à l’idée de la mort “ comme s’ils pouvaient anéantir l’éternité en détournant leur pensée.” Ou nous inviter à pénétrer dans un cimetière aussi tragique que celui d’Elseneur : “ Le dernier acte est sanglant, quelque belle que soit la comédie en tout le reste.On jette enfin de la terre sur la tête, et en voilà pour jamais.” Après ces simples phrases, jetées comme en passant (et il y en aurait tant d’autres : “ Ce sont misères de grand seigneur, misères de roi dépossédé.” — “ Malgré la vue de toutes nos misères qui nous touchent, qui nous prennent à la gorge, nous avons un instinct que nous ne pouvons réprimer, qui nous élève”), voici les méditations dramatiques ou lyriques où nous convie Pascal.La première, si riche d’humanité qu’avec une image éternelle de notre destinée, elle offre comme une vision anticipée et quasi prophétique du drame révolutionnaire : “ Qu’on imagine un nombre d’hommes tous dans les chaînes, et tous condamnés à mort, et dont les uns étant chaque jour égorgés à la vue des autres, ceux qui restent voient leur propre condition dans celle de leurs semblables, et, se regardant les uns les autres avec douleur et sans espérance, attendent leur tour, c’est l’image de la condition des hommes.” La seconde, toute personnelle, et frémissante comme un thrèmede Salomon ou une lamentation de René : “ Quand je considère la petite durée de ma vie, absorbée dans l’éter- 604 Le Canada français nité précédente et suivante, le petit espace que je remplis et même que je vois, absorbé dans l’infinie immensité des espaces que j’ignore et qui m’ignorent ; je m’effraie et m’étonne de me voir ici plutôt que là ; car il n’y a point de raison pourquoi ici plutôt que là, pourquoi à présent plutôt que lors.Qui m’y a mis ?Par l’ordre et la conduite de qui ce lieu et ce temps a-t-il été destiné à moi ?Memoria hospitis unius diei prœtereuntis.” Mais si intéressants, si féconds même que puissent être ces rapprochements, ils ne suffisent pas.D’un génie aussi puissamment synthétique, l’analyse par le détail ne saurait donner une idée exacte.Il faut étudier dans ses facultés essentielles celui qui, étant un moraliste poète, un géomètre apôtre, défie les procédés ordinaires de la critique.Persuadé avec Montaigne que la principale étude de l’homme c’est l’homme, il y applique, du moins, une méthode toute nouvelle.Ramenant toutes les questions au seul problème important, qui est celui de notre origine, de notre nature et de notre destinée, il en pose ainsi les trois termes essentiels : l’homme devant la nature, l’homme devant lui-même, l’homme devant la mort.L’homme devant la nature.Bien d’autres reprendront ce thème, et s’en inspireront pour les variations les plus brillantes ou les plus mélancoliques.Pascal n’y cherche pas la satisfaction de son orgueil, de son pessimisme, ou de sa sensiblerie.Savant et poète, il établit entre ces deux termes — homme, nature — les rapports à la fois les plus amples et les plus précis, et les traite avec une rigueur toute mathématique ; et, en même temps, il les pare d’une si éclatante beauté, il les anime d’une vie si puissantes qu’il nous entraîne dans le tourbillon de l’universelle activité.Plaçant l’homme au centre de l’univers, il semble l’écraser d’abord sous le nombre, l’étendue, la puissance des sphères célestes.Sans un chiffre, il nous jette dans la même stupeurque les astronomes modernes avec leurs plus effarants calculs. Blaise Pascal 605 Puis, par un brusque revirement, sur les insondables abîmes de l’infiniment petit, il dresse cet homme qu’il anéantissait tout à l’heure sous l’immensité du ciel étoilé.Avec la même précision scientifique, avec la même imagination audacieuse, il devine, il semble voir ce monde mystérieux où nous introduira seulement le génie d’un Louis Pasteur.Alors, tenant l’homme comme suspendu entre deux abîmes, et pour ainsi dire entre deux vertiges, il lui donne tout ensemble le sentiment de sa grandeur et de son néant, il l’encourage à la plus noble fierté, il le contraint à la plus humble défiance, et déjà l’invite à se tourner vers Celui qui, pour avoir créé le monde et l’homme, en connaît seul le mystère.Et c’est, sur les deux infinis, le développement sublime que vous connaissez tous, avec son implacable conclusion : “ Car enfin qu’est-ce que l’homme dans la nature ?Un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout.Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable; également incapable de voir le néant d’où il est tiré et l’infini où il est emporté.” Ayant ainsi dressé l’homme face à face avec cette nature qui l’écrase de sa masse mais qu’il domine par sa pensée, Pascal l’invite à s’examiner à son tour, et, pour le guider dans cette étude, il se fait lui-même moraliste.Ne nous méprenons pas sur ce mot.Ingénieux, spirituels, profonds, dispersés ou systématiques, les moralistes ont été surtout des analystes.Pascal aussi, certes.A démasquer l’amour-propre, il n’est pas moins implacable que La Rochefoucauld; ses comédies de mœurs ont tout le mouvement, toute la couleur du La Bruyère; son observation, sa critique sociales ne les cèdent à celles de Voltaire ni en acuité ni en vigueur.Mais peu lui importe finalement les défauts ou les abus particuliers.Peindre, dénoncer, réformer, besognes de détail.Philosophe chrétien, il va, ici encore, droit au problème fonda- 606 Le Canada français mental, posé dans ses termes essentiels et menant à la solution la plus large à la fois, la plus nécessaire et la plus féconde.De tous les jugements particuliers formulés sur l’homme, il conclut à une irréductible contradiction.“Nous souhaitons la vérité et ne trouvons en nous qu’incertitude.Nous recherchons le bonheur et ne trouvons que misère et mort.Nous sommes incapables de ne pas souhaiter la vérité et le bonheur, et sommes incapables de la certitude ni du bonheur.” A nous rendre cette contradiction sensible, il s’applique avec une implacable obstination : “ S’il se vante, je l’abaisse ; s’il s’abaisse, je le vante ; et le contredis toujours, jusqu’à ce qu’il comprenne qu’il est un monstre incompréhensible.” C’est que, de ce sentiment seul peut naître chez l’homme, l’intelligence de sa vraie nature et de sa vraie destinée.“ L’homme ne sait à quel rang se mettre.Il est visiblement égaré, et tombé de son vrai lieu sans le pouvoir trouver.Il le cherche partout avec inquiétude et sans succès dans des ténèbres impénétrables.” “ Ce désir nous est laissé tant pour nous punir que pour nous faire sentir d’où nous sommes effondrés.” Et encore : “ Qu’est-ce donc que nous crie cette avidité et cette impuissance ?sinon qu’il y a eu autrefois dans l’homme un véritable bonheur, dont il ne lui reste maintenant que la marque et la trace toute vide, et qu’il essaie inutilement de remplir de tout ce qui l’environne, recherchant des choses absentes, le secours qu’il n’obtient pas des présentes, mais qui en sont toutes incapables, parce que le gouffre infini ne peut être rempli que par un objet infini et immuable, c’est-à-dire que par Dieu même.” (à suivre) H.-G.DE ChAMPRIS
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