Le Canada-français /, 1 septembre 1923, Croquis du terroir
CROQUIS DU TERROIR MATIN D’UN DIMANCHE d’ÉTÉ DANS DN VILLAGE DE COLONISATION l’aüsore C’était encore la nuit, tapie le long des maisons, collée à la lisière du bois ou rampant autour des roches et des souches proches.Mais dès le début des champs et des prés, une pénombre cendrée glissait au ras de la terre, puis s’étalait comme un tapis de laine.Ça et là, au-dessus des fossés du chemin, des rouleaux de vapeur stationnaient avant de partir pour le long voyage de l’espace.Plus loin, la cendre s’éclaircissait, laissant transparaître, au milieu des champs, des régiments de souches trapues et noires, des ribamdelles de clôtures zigzagantes et grises ; à l’horizon, des collines émergeaient, ainsi que des récifs, de la mer mouvante des ombres.Puis, enfin, le ciel apparut, un ciel auquel la ligne dentelée des hauteurs boisées donnait comme un recul prodigieux, un ciel vaste comme l’océan.Au levant, des rais d’or fusaient ; le vert des prés devenait rose, et le rose se muait aussitôt en azur.Partout , de longues craquelures brisaient la vapeur matinale, découvrant des verdures nouvelles, sombres ou pâles, des arbres, d’autres souches, des bêtes couchées dans des coins de pacage, près des clôtures de pieus ou d’abatis.Les teintes bleuâtres des roches, la patine des blocs erratiques de granit au pied des collines semblaient lustrées ; et la terre paraissait neuve, nette, lavée, pommadée.Ah ! cette enfance divine du jour qui s’approche, les mains pleines d’inconnu, comme à la contempler en son premier aspect l’homme sent la vie légère ! Croquis du Terroir 27 Maintenant, de chaque côté du chemin, l’on voit, jusqu’au bout, très distincts, les champs s’étendre, mitraillés de souches et de roches ; l’herbe, inégale dans les chaumes, les “ terres neuves ” et les champs semés du printemps, ressemble à une barbe mal rasée ; le long des drains, la terre, encore que sèche, paraît fumer.Partout, c’est déjà le bruisement des choses qui s’éveillent, le tressaillement imperceptible de la terre essayant de secouer sa torpeur.Des alouettes chantent dans l’air, qu’on ne voit pas ; des hirondelles zèbrent le ciel de rapides coups de ciseau et des corneilles croaillent dans le vestibule du bois, d’autres oiseaux piollent dans les buissons et à la lisière.Le soleil paraît, enfin, tout rouge et rond, au sommet des collines ; à mesure qu’il monte, de minute en minute plus clair, la campagne s’éveille, sourit et se secoue ; des claironnées de coqs saluent l’aurore ; des vaches, couchées dans les pacages, se lèvent bruyamment en s’aggripant au sol de leurs pattes raides ; des chevaux jusque là songeurs, près des clôtures où ils ont passé la nuit, s’ébrouent.Des portes et des fenêtres battent et, des “ fournis ” des maisons du village, l’on entend un bruit de ferblanterie et de vaisselle.Des fumées sortent et montent des cheminées qui percent les toits de bardeaux ; à une certaine hauteur, comme arrêtées par l’air trop dense, elles se ploient, s’élargissent en des panaches de vapeur diaphane qui planent comme un brouillard.Le village est tout à fait réveillé.l’angelus Sur le vélum bleu de l’horizon se détache, au bout du village, la petite église de bois blanc, bâtie sur une élévation et surmontée d’une tour carrée et trapue — commencement de clocher — recouverte d’un minuscule toit pointu fait de planches grossières et qui abrite la cloche.Encore que 28 Le Canada français privé de son habitation complète, que l’on construira plus tard, quand la paroisse sera plus riche, le petit bronze, dès cinq heures, ne s’en donne pas moins, à battant que veux-tu, pour sonner l’angelus dont les notes aigrelettes, dans l’air moite du matin, s’entendent au loin, au fond des rangs les plus éloignés de la paroisse.Peu après, les hommes sortent des “ fournis ”, en bras de chemise, le pas lourd et traînant, l'échine courbée par l’habitude des travaux de la terre ; ils franchissent le court sentier de terre élastique et battue qui conduit de la maison aux bâtiments ; ils s’en vont faire le train du matin, à l’étable, soigner les chevaux et les porcs à l’engrais.Puis des femmes en mantelet et de robustes jeunes filles court vêtues de jupes de flanelle, des seaux de zinc pendus aux bras, se dirigent vers un minuscule clos où sont parquées, sur la vase dure et sèche où elles ont passé la nuit, des vaches au pis gonflé qui mâchonnent leur éternelle chique et regardent de leurs gros yeux humides et surpris le soleil se lever du sommet des collines ; elles attendent patiemment la traite du matin .Au loin, sur la route, un premier roulement de voiture, puis un autre, du côté opposé.Le village s’anime de plus en plus ; portes et fenêtres sont ouvertes partout, l’on s’interpelle de voisin à voisin.Les bêtes ne s’empressent pas de remonter au “ trécarré ” des terres ; elles restent longtemps à “rincher” dans leur clos, ou au bord de la route, prenant plaisir à regarder les voitures qui arrivent de plus en plus nombreuses des rangs .Il y a des “ planches ” ployant en angle droit sous le poids de trois et quatre personnes qui encombrent le siège avec, en plus, un homme qui, debout en arrière, s’agrippe à plein bras au capotage ; il y a aussi de légers “ bugghies ” à deux places attelés de chevaux fringants que mènent, d’un air fier et d’une main experte, de jeunes garçons reluisants dans leurs habits du dimanche fraîchement pressés ; des Croquis du Terroir 29 charrettes où l’on a disposé des chaises de bois pour les femmes.On voit le conducteur du paisible attelage assis en avant, près des timons, les jambes pendantes, tandis que des enfants, par grappes bruyantes, sont grimpés dans les ridelles ou accroupis en arrière où ils tressautent avec des cris de joie aux cahots de la rustique voiture dans les ornières de la route.EN FAMILLE La cloche a sonné le premier coup de la messe.Les voitures venues des rangs sont alignées, pour la plupart, au long de la clôture qui entoure la place de l’église, les chevaux soigneusement attachés aux piquets.Les premiers arrivants se sont aussitôt dirigés vers la sacristie pour aller à confesse pendant que les autres se sont dispersés, en attendant la messe, dans les maisons du village.L’on s’est surtout rendu au magasin général où l’on se procure de menus objets dont l’achat ne nécessite pas un voyage spécial au village, durant la semaine ; l’on achète surtout des sacs de biscuits pour ceux qui ont à communier avant la messe.Une grande maison carrée, toute neuve, et dont une partie n’est pas encore terminée, paraît un centre d’attraction pour les gens des rangs ; elle s’élève sur un glacis sablonneux roussi par une herbe maigre, battu et piétiné, parsemé de copeaux ; des piles de planches et de madriers l’environnent.L’on y entre en franchissant une sorte de passerelle en pente faite de longs madriers dont une extrémité est posée sur le seuil et l’autre reposant sur le sol, plus bas, de sorte que l’on doit se courber avec effort en montant ce rudimentaire pont-lévi.L’intérieur n’est pas encore divisé en pièces.C’est une vaste salle aux murs lambrissés de planches em-bouvetées et au milieu de laquelle s’élève, surmonté de son long boudin de tuyau de tôle noire qui perce le plafond, un poêle de fonte, “ à trois ponts ”, dont le foyer chauffe présen- 30 Le Canada français tement ainsi qu’en plein mois de janvier.Cette maison, une fois terminée, sera l’une des plus cossues du village.Elle a été construite par un nouvel arrivé dans la paroisse.Ayant un peu d’argent, il a pu acheter une terre à moitié faite ; il vient d’une paroisse des environs de Québec et a une nombreuse famille qu’il veut établir dans une région neuve.Les enfants ne manquent pas, en effet.Ces gens des vieilles paroisses semblent jouir du prestige que donnent l’aisance et un long séjour près des villes.On vient là comme en une salle publique ; chacun est chez soi et tout continue de se faire en famille, malgré les étrangers.Ah ! mais qu’est-ce que cela ?Dans un coin de la maison, une installation complète de barbier-coiffeur.Il y a même la haute chaise à bascule autour de laquelle tourne, d’un air suffisant, dégagé, un gros garçon en bras de chemise, la figure pouponne et réjouie.C’est l’aîné de la famille.Il était barbier à Québec quand son père a vendu sa terre pour venir s’établir, ici, avec ses autres enfants.Le métier ne payait pas à la ville ; aussi il n’a pas hésité à “ casser boutique ” pour s’en aller avec le père ; mais il a pensé d’apporter une chaise, ses rasoirs, ses fioles et ses pommades, pour en faire profiter, là-bas, le samedi soir et le dimanche matin, les jeunes gens du village, et réaliser ainsi quelques bénéfices tout en maintenant vivant le souvenir de l’ancien métier.De fait, le dimanche matin, en attendant la messe, la clientèle ne manque pas.On fait file à la chaise à bascule comme, à l’église, au confessionnal.Le barbier semble plus déluré que les autres ; il a vécu longtemps à la ville ; il a beaucoup vu et beaucoup retenu.Il parle fort et a le rire haut ; il donne avec aplomb son opinion sur tout ; il n’a rien de guindé ni de timide.On l’écoute volontiers.A sa seule façon de saluer prestement les gens qui entrent, on devine en lui un être qui a vécu hors les limites de l’étroite rectitude des mœurs villageoises ; c’est déjà une des fortes personnalités de la paroisse. Croquis du Terroir 31 Dans un autre coin de la pièce, près d’un grand lit entouré de hautes valises de zinc marbré et de coffres au vernis râclé par les frottements du déménagement, les deux autres garçons de la famille, sans la moindre gêne, sifflant et fredonnant des airs connus, revêtent leurs vêtements du dimanche.Plongeant au fond d’un vaste coffre, ils ont retiré des chemises raides d’empois ; bientôt l’on voit la tête de l’un d’eux engoncée dans un faux-col haut et cassant qui détache curieusement sa blancheur sur le cou rouge et brun, peu fait à ces entraves.C’est comme le “ nichouet ” de la famille, jolie petite blonde de dix ans, que l’on voit descendre du grenier, par l’inquiétant escalier temporaire qui se dresse presque verticalement dans un autre coin de la maison.La fillette, tout guindée dans une robe blanche, aux plis raides et durs, est allée sagement s’asseoir sur le bord d’une chaise, en attendant le dernier coup de la messe.Tout le monde est fier de s’endimancher malgré le supplice des toiles empesées.Et par toute la pièce, l’on cause ; de ses petites affaires domestiques ou des potins de la paroisse, bavardages familiers tels qu’en autorisent la communauté d’existence, la similitude de goût et d’idées qui créent, pour tous les degrés de l’échelle sociale, à la campagne, comme une solidarité d’origine.Sur tous ces propos, le barbier, multipliant ses coups de rasoir et les vas et vients saccadés de son blaireau, donne carrément son opinion qui est sans appel.On continue de l’écouter avec une expression de sympathie intelligente; et on lui pose des questions Encore que la chaleur, au dehors, s’annonce atroce pour la journée, le chef de famille vient de bourrer le poêle de trois gros quartiers de merisier.La soupe aux choux et le bœuf à la mode qui cuisent dans le fourneau répandent déjà dans toute la pièce une odeur provoquante.La “ bombe” ronronne, sur le plus haut fourneau, près du tuyau, et laisse 32 Le Canada français échapper par son bec étroit et recourbé un mince filet de vapeur blanche.Toutes les fenêtres sont largement ouvertes.Sur le rebord de l’une d’elles surgit subitement une grosse poule grise qui, gloussant, saccadant ses coups de tête, a sauté lourdement dans la pièce d’où le “ nichouet ” se levant, tout raide, la chasse avec indignation .Voilà qu’un nouveau venu gravit en quelques enjambées le pont-lé vi de la porte d’entrée et pénètre dans la maison en se tenant la tête dans ses deux mains.C’est un gars superbe au teint chaud, à l’œil vif et qui a la distinction spéciale que donne l’harmonie des formes.Il fait un signe désespéré au chef de la maison qui lui indique aussitôt une chaise où il s’affale en se renversant la tête sur le dossier.Le maître de céans va prendre une pince pendue à un mur, sorte de tenaille comme l’on en use chez les ferblantiers.Il s’approche du jeune homme, lui ouvre démesurément la bouche, se fait indiquer la dent malade, puis introduit son instrument.“ Croc ! ” entend-on aussitôt, et le dentiste improvisé retire de l’orifice quelque chose qui, au bout de la pince, ressemble comme un frère à un osselet d’agneau.L’opération s’est faite sans un cri, sans une plainte de la part du patient.Celui-ci se lève, la bouche serrée, les joues gonflées, et se dirige en droiture vers la porte, descend d’un bond le pont-lévi et, durant quelques minutes, expectore à grands jets, qu’il lance sur le gazon roussi, du sang mêlé de salive.Ces gens qui viennent des environs des villes font de tout : ils rasent, arrachent des dents, chantent et font de la musique.Effectivement, le plus jeune des garçons, maintenant tout raide dans son habit bleu marine, la tête engoncée dans un faux-col en celluloïde, a pris un violon pendu près de l’horloge et, assis à côté d’une fenêtre, s’est mis à racler “ Till we meet again ”, en attendant, lui aussi, de partir, avec le “ nichouet ” et les autres, pour l’église, à l’appel du dernier coup de la messe. Croquis du Terroir 33 Celui-ci ne tarde pas, d’ailleurs.On l’entend sonner bientôt au-dessus du roulement des voitures qui arrivent maintenant nombreuses, en une file pressée, de tous les rangs de la paroisse.Un mouvement subit se produit dans la place.Les maisons se vident comme des bouteilles, et l’on entre en procession dans le temple.En quelques minutes, le village devient désert.Le silence plane partout.L’on n’entend plus qu’un cheval, attaché à la clôture proche, qui s’ébroue, un chien qui donne dans l’écho à l’arrivée devant l’église d’un retardataire.LÀ MESSE Les fenêtres de la petite église, comme toutes celles des maisons qui donnent à l’ombre, sont toutes larges ouvertes.La belle lumière ombrée y pénètre par nappes, en tombée d’écluse.C’est le commencement d’une de ces journées brûlantes et lourdes où pas une feuille ne doit remuer.Par tout l’horizon flotte une légère vapeur blanche, buée ardente qui semble de la chaleur palpable.Des averses soudaines de soleil font tout étinceler.Dans les champs proches, les bêtes commencent à chercher l’ombre des maisons, des arbres et des clôtures.Plusieurs, accablées déjà, se couchent pour la journée.Les chiens, musards jusque là, maintenant haletant, la langue pendante, s’allongent au seuil des portes, du côté de l’ombre.Seules, les poules, toujours vibrantes, remuent, caquettent, se roulent dans la poussière des cours et du chemin ; et le silence s’étend de plus en plus sur le village qu’on dirait maintenant abandonné.Puis, voilà que dans l’air moite et lourd, l’on entend une voix monotone se lamenter sur le mode d’une lancinante mélodie ; elle s’échappe des fenêtres de l’église et se répand, large et sonore, dans tout le village.C’est le curé qui chante 34 Le Canada français la Préface marquant d’un “ lamento ” prononcé la fin des versets, prolongeant plaintivement les notes longues de la pieuse mélopée et scandant de deux ou trois notes brèves les mots latins à plusieurs syllabes : “ Vere di — gnum et justum est œquum et sa - lu - taaaare.” C’est un moment solennel dans le pieux drame liturgique, et le village entier, choses, bêtes et gens, semble écouter l’écho du chant sacré.Tout en ce moment, dans la petite église, parle à l’âme du chrétien .C’est un beau et touchant spectacle que cet instant du dimanche dans nos campagnes québécoises ; rien de semblable nulle part ; pas même les imposantes cérémonies religieuses dans les grandes basiliques des villes ; rien n’impressionne aussi vivement, rien ne remue aussi profondément l’âme que ces solennelles grand’messes dans les humbles et pauvres églises des campagnes nouvelles.Toute la population est là, composée seulement de parents et d’amis qui se considèrent comme des frères et qui ne sont, en réalité, que les membres d’une seule et même famille dont le curé, celui qui, pieusement, posément, scande les mots sacrés de la Préface, est le père vénéré.Ils sont là, au pied de l’autel, avec le pasteur, ils prient et chantent ; chants et prières rendant plus beau le sacrifice auguste qui a sauvé le monde.Une même espérance, une même charité, une même foi, les mêmes sentiments et les mêmes aspirations les animent tous.Dans un recueillement profond, dans un ordre parfait, le rayonnement du bonheur au front, en union avec les disparus dont les tombes environnant le temple sont marquées d’humbles croix de bois noir, ils prient, ils adorent, ils remercient le Dieu qui fait croître leurs moissons, qui les protège et répand ses bénédictions sur leurs durs travaux.Demain et les jours suivants, c’est en s’appuyant, par cette pratique des pieux offices du dimanche, sur la force même de Dieu, qu’ils manieront la hache avec tant de vigueur, qu’ils lutteront si courageusement contre la forêt géante et que, si joyeusement, ils promèneront dans le Croquis du Terroir 35 sol vierge de la terre neuve le soc luisant d’usure de la lourde charrue d’acier.Lamentablement filée la dernière note de la Préface, la petite clochette au son fêlé de l’enfant de chœur a fait prosterner toute l’assistance à genoux pendant que dehors, au-dessus du village, passent les notes plus graves de la cloche du toit.Et le Sanctus éclate, formidable, débordant au dehors par toutes les fenêtres, soutenu par un harmonium poussif sur lequel se penche, à chaque note, avec un grand effort physique, la maîtresse d’école.A 1’ “ orgue ”, un petit vieux, court, replet, des lunettes jaunes juchées sur un long nez, mène le chœur à vigoureux coups de fausset, soufflant entre chaque syllabe, et marquant la mesure avec son paroissien noté.LES GARDIENNES Alors, dans les maisons, les gardiennes, abandonnant les chaudrons où mijote le dîner, appellent d'un commandement bref les jeunes enfants qui jouent silencieusement dans les cours, et se prosternent avec eux au pied de la grande croix noire qui pend à un mur, à côté de l'horloge carrée ; d’une voix monotone elles récitent pieusement le chapelet en union avec ceux qui, plus heureux qu’elles et dont c’était le tour, ce dimanche-là, assistent à la messe.A la fin du chapelet, elles disent trois “ pater ” et trois “ ave ” pour les défunts qui dorment dans la paix du petit cimetière, en arrière de l'église.Puis les gardiennes, sur le seuil des portes des maisons les plus proches de l’église, de tout le battant de leurs oreilles tendues, cherchent à percevoir quelques bribes du prône et du sermon du curé.Les paroles du pasteur leur parviennent selon que la brise de l’est, qui souffle à ce moment très légèrement, “ adonne ” vers la maison ou dérive.De sorte que l’on entend successivement, entre des silences, des mots 36 Le Canada français sans suite :.“de mariage entre Pierre-André Thibault, fils de.et Marie-Louise.”.Recommandons à vos prières l’âme de Xavier Bou.l’âge de 78 ans.“ Mardi, grand’messe recommandée par Joseph Chouinard pour le repos de.” La brise, en réalité, a manqué ses “ trucs ” ; les gardiennes, sans avoir tout entendu, savent bien — peut-être avant le curé — qu’il s’agit du mariage de Pierre André Thibault, fils de Joseph Thibault, avec Marie-Louise Tremblay, fille de Zacharie Tremblay et de Amilda Dufour, du Troisième Rang ; .que Xavier Bou.est le vieil Xavier Bouliane décédé, trois jours auparavant, dans le Rang de l’Église, et que la messe recommandée par Joseph Chouinard est pour le repos de l’âme de son épouse Exilda Gauthier, morte l’hiver dernier.Les gardiennes savent tout cela.Mais ce qu’elles ne peuvent percevoir, c’est l’ensemble du sermon qui suit le prône ; ah ! là, elles n’y sont plus du tout ; d’autant plus que les chevaux attachés autour de la place de l’église, impatients, s’ébrouent constamment, hennissent vers les routes, et que les chiens, fatigués du silence trop prolongé de cette matinée, se mettent à japper de tous les côtés.Elles entendent seulement, ici et là, des mots.“ Dieu demande la résignation dans le tra.sa miséricorde.pardon, sans péché.vie éternelle.” Décidément, la journée va être étouffante.Aucun nuage ne se dessine nettement au ciel ; tous sont brouillés les uns dans les autres et forment dans l’éther vaporeux une immense calotte de plomb sous laquelle toute la campagne déjà sue et souffle.Quelques jeunes arbres, près de l’église, semblent dormir sous le poids de l’air moite, immobiles et pâmés.Dans la grande maison de bois neuf, la mère, qui était gardienne, après avoir récité son chapelet, s’est levée et est allée baisser les stores des fenêtres.Aussitôt le soleil s’est efforcé de pénétrer, quand même, dans la maison, par les jours, filant, à travers des rais lumineux qui s’allongent Croquis du Terroir 37 sur le parquet, se brisent aux angles des meubles ou trem-blottent au plafond.Des mouches circulent en tous sens, sur le tapis ciré de la table et bourdonnent avec sonorité quand elles s’envolent.Une grosse, toute verte et ventrue, qui cherche une issue, vibre et se cogne sur les murs et sur les “ blinds ” ; de temps en temps, elle va se poser sur un meuble où, se tenant immobile, elle ressemble à une grosse épingle à chapeau.Tiens, la messe est finie ; un bourdonnement confus se répand dans le village ; les portes qu’on avait fermées pour garder la fraîcheur de l’intérieur, s’ouvrent ; une première voiture, dans un grand bruit de ferraille, roule sur le chemin poussiéreux, soulevant, de chaque côté, de longues traînées de poussière qui se rejoignent lentement vers le milieu de la route et dans lesquelles, avant qu’elles soient évanouies, s’engouffrent d’autres voitures qui en font autant, Des groupes stationnent sur la place de l’église ; on a allumé les pipes à peine le seuil de l’église franchi ; l’on commente le sermon et le prône ; on se communique les grandes lignes du programme de la semaine et l’on se vante des travaux de celle qui vient de se terminer ; et l’on parle du temps : “Faudrait qu’il pleuvrait un peu, asteur.” — Oui, ça ferait ben du bien à ma pièce de blé l’iong d’là route et qui souffre pas mal.” — “ Quand même, l’foin va être beau sans bon sens, un p’tit peu court, par exemple.” “Bon, v’ià Lésime qui va faire ses annonces, lui itou, comme l’curé.” Debout sur le perron de l’église, Lésime a, sous un bras, un gros coq brun à crête sanguignolante qui, pour le moment, a l’air tout résigné à son sort.On le vend pour les “ bonnes âmes ”.“ Voyons, vous’aut’s ”, crie Lésime, “ in p’tit coup d’cœur, cé’t’in coq de race, extra pou les poules.Cé pour les bonnes âmes, vous savez.Tiens, Jos Gauthier qui met $2.00 ; c’est ça, Joe, envoyé fort.” 38 Le Canada français Effectivement, le coq reste à Jos Gauthier qui paie, rubis sur l’ongle, $2.25 à Lésime.Celui-ci fait savoir, ensuite, aux habitants du Rang Trois qu’ils auront à voir à arranger leurs parts de route sans berlander ; autrement, on paiera l’amende.Puis il annonce que le gouvernement a décidé de faire encore, cet été, un bout de chemin, au Rang du Bois.“ On engag’ra que’ques hommes pour ça, dans la paroisse ”, fait-il d’un air entendu.Les notes de l’Angelus du midi qui tombent, assourdissantes, du toit de l’église, couvrent toutes les voix et celle de Lésime ; elles dispersent les flâneurs qui restaient encore sur la place.Puis, l’on entend, au loin, sur la route, les dernières voitures des rangs ; et des maisons du village, maintenant, sortent des bruits de chaudrons et de vaisselle.L’on dîne.Damase Potvin.
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