Le Canada-français /, 1 décembre 1922, L'ennemi des Dieux. Nouvelle
Au Docteur et à Madame E.C.L’ENNEMI DES DIEUX “ Titus Lucretius poeta, amato-“ rio poculo in furorem versus, cum “ aliquot libros per intervalla insa-“ niae conscribsisset, propria se “ se manu interfecit, anno ætatis.” ( St Jérome, add.à la Chron.d’Eusèbe XLIII1.) Nuit sereine.Le chœur des astres d’or trace dans les cieux limpides ses figures éternelles, et la main de Bacchus invisible le conduit.Il chante l’hymne infini du silence, l’antistrophe répond à la strophe : des profondeurs terrestres, Pan universel, aulète divi'n, l’accompagne sur sa flûte.Les lèvres pincées, son profil de bouç se découpe sur la lune.Il souffle, et rôde en dansant sur ses pieds cornus dans les vallons et sur les coteaux : la nymphe de la source qu’il éveille allonge ses bras blancs et tord ses cheveux humides dans la lumière argentée ; le dieu la baise au front et passe : déjà sous ses pas légers craque le sol chaud des pinèdes.Quelque part, dans la val ée, à la pointe d’un cyprès, chante le rossignol.* * * .“ Poursuivons.Ces choses sont obscures ; mais de son thyrse aigu un grand espoir a traversé mon cœur.Je parcours des régions non frayées: j’aime aller puiser aux sources vierges; j’aime cueillir des fleurs inconnues: j’en tresserai pour ma tête une couronne merveilleuse, dont jamais encore les Muses n’aient ombragé le front d’un mortel !.” Veille, Lucrèce, auprès de la lampe de terre en forme de colombe : quelle nouvelle apporteras-tu ?Sans doute une L’ennemi des dieux 275 grande douceur, un message d’amour, un baume pour nos humaines douleurs ?Car ton visage bri le comme celui des prophètes inspirés, et ton corps tremble de volupté et de terreur, secoué par le souffle divin.Sans doute, devant ta fenêtre ouverte sur la Nuit, tu cherches l’ombre des dieux artistes dont les doigts ont pétri le monde : tu la devines, dans un enthousiasme sacré, et c’est pour la fixer sur tes tablettes de cire que tu cherches des mots exquis, des rythmes inconnus ?.“C’est ainsi qu’à leur tour, les murailles du vaste monde ne formeront plus que décombres et ruines poussiéreuses.notre époque a perdu ses forces : notre terre est lasse d’engendrer.nous y épuisons nos bœufs, nous y usons le fer de nos charrues, et le laboureur soupire à la pensée que son grand labeur est demeuré stérile.: il ne s’aperçoit pas que tout dépérit peu à peu et marche vers le cercueil, d’un pas épuisé par la route trop longue.” — Apuleia.Apuleia, chante le rossignol.— Apuleia.répètent les mille voix de la brise et des fontaines.— Apuleia, redisent les feux tremblants du ciel !.Ah ! que son corps était suave, et capiteux ses baisers ! Comme elle prenait aux entrailles, sa voix d’or, quand, sur le péristyle, elle saluait l’arrivant ! — Que les dieux te protègent, Lucretius Carus ! Carus.lui seul comprenait l’imperceptible inflexion tendre.Il étendait la main comme vers les divinités intangibles, et passait, rejoignant le grossier Lepidus.— Eternelle blessure d’amour, n’es-t-u donc pas guérie ?Spectre délicieux et détesté, pourquoi toujours revenir, à l’heure des baisers ?Que te faut-il encore, Apuleia, toi dont le visage rougissant était le masque d’un cœur impudique ?Qu’es-tu, ombre légère qui traîne son parfum ?Va-t-en ! Laisse-moi à mon doux labeur : que viens-tu faire ici, vain simulacre d’un beau corps formé par le hasard ? 276 Le Canada farnçais Je sais ce que fut notre Amour, ô Apuleia! Je sais ce que cherchaient en vain nos baisers, nos caresses, nos étreintes passionnées: d’impalpables images, espoir misérable que bientôt emporte le vent ! Laisse-moi : la Nature me livre son secret — ou plutôt, je le lui arrache pour m’en faire une arme contre mes terreurs et mes souvenirs, contre toi, misérable mirage de l’Amour ! Je t’ai tué, Amour, vain mouvement d’atomes, plus vain que les dieux et plus vain que notre âme ! Un souffle frais, tout chargé des odeurs nocturnes, des calices à demi clos, caresse le front du poète : il regarde les monts et les bois endormis sous la lune.Vers l’Occident, une rougeur tache le ciel : c’est Rome qui brille au loin d’un éclat trouble, comme un astre de sang.Univers ! Harmonie ?Dans l’ombre des taillis, sous les feuillées obscures, dans les ruelles de la Ville, dans les palais clos glissent les loups aux yeux sanglants, les rapaces nocturnes, le sicaire, les dents serrées sur son poignard.Ah ! vingt ans passés ne t’ont pas effacée, vision horrible de Catilina, acharné sur le corps pantelant de Gratidianus ! La tête aux yeux désorbités dans ses mains sanglantes, sa toge blanche souillée comme une tunique de boucher, l’assassin, affreusement beau, dansait avec des éclats de rire, en apportant son trophée au tribunal de Sylla.Près de là coulait la fontaine de Castor : il s’y lava longuement — ô dieux ! — et votre eau lustrale en garda pour un jour une teinte sinistre.O dieux ! rêve ! invention ! duperie dérisoire ! C’est vous, sans doute, ô artistes, qui dirigeâtes la mort et l’incendie vers Interamna et les collines ombriennes.C’est en votre nom, qu’on vendit Spolète et Préneste, et que le Samnium devint un désert peuplé de fumantes ruines ! C’est vous, semeurs d’harmonie, qui frappâtes, un affreux matin, la tête vénérable de mon père, qui arrachâtes à notre famille ses droits et ses privilèges, qui refermâtes votre main de fer sur le cœur blessé d’une mère chérie, le jour où elle L’ennemi des dieux 277 succomba sous le faix trop lourd de nos malheurs ?C’est vous qui m’avez conduit dans 1 arene, lorsque, jeune homme de vingt ans, je voulus venger les miens et reconquérir ma place au soleil — vous qui m avez berne de vains espoirs, abreuvé de déceptions, et entoure de traîtres ! O Apuleia ! O Apuleia ! ne promène pas ainsi tes doigts légers dans ma chevelure ! Tais-toi, charmeuse ! Grâce ! N’as-tu pas assez de mes anciennes hontes P Quelqu’un m’avait dit : Regarde Marcus Lepidus.Voilà votre vengeur.Comment aurais-je pu me ranger aux côtés de ce transfuge de Sylla, de ce chasseur de sangliers, couvert de nos dépouilles de proscrits ?— Memmius, cette femme, de sa litiere, ne m a-t-elle pas souri ?Qui est-elle, ô Memmius ?— C’est Apuleia, l’épouse fidèle de ton chasseur de sangliers.— Memmius, n’est-il pas le seul qui puisse venger notre injure ?Le sang des miens crie : ne tardons pas ; courons à sa maison.Je te donne des leçons de sagesse, Memmius, mon ami.Nous étions alors deux jeunes débauchés malades d’ennui : ton sourire fut le premier appel de la raison ; mais 1 orage du désir grandissait dans mes veines : je fus bientôt l’ami de Lepidus.Ah ! vraiment il m’aimait, cet homme sanguin et roux, et moi j’ai su, pendant des jours et des mois, surmonter l’aversion qu’il m’inspirait, me coucher sans dégoût à sa table, coude à coude avec ses centurions ivres et puants comme des boucs ! Il m associait a ses conselis , on me vit, dans les cabarets et les lupanars, surveiller les racoleurs du parti démocratique ; un jour, il me prit le bras et, me montrant Apuleia qui passait dans les jardins : — N’est-elle pas divine ?Elle m’aime, bien qu’elle ait vingt ans de moins que moi.Je suis heureux, mon ami — 278 Le Canada français mais à quoi tient notre bonheur ?Si elle cessait de m’aimer, je crois que je mourrais.L attendrissement de ce brutal, sa confiance, sa naïveté.J’ai répondu : — Tu as raison, ô Lepidus.Travaillons.Memmius, si belle que soit ta maîtresse, ne pense pas que le bonheur puisse résulter de sa possession.L’amour t’enivre et te rend furieux : va, sème-le sur la route.Tourne ton esprit vers d autres objets : allège ta peine au hasard des rencontres, et laisse la Vénus vagabonde panser ta blessure fraiche !.” Moi, j’ai eu la honte.la honte.la douleur.Chienne ! tu recrutais à ta manière des partisans à ton vieux mari ! Le même sourire qui m’enchaîna sur la Voie Sacrée, tu le glissas à ce gandin frisé, à ce fastueux et efféminé César, accouru d’Asie à la mort du Bienheureux ! Lui, avisé, te cueillit, et tu fus la dupe du marché, folle pour qui mourait d’amour un autre ! Pourquoi, mourir d’amour ?Pourquoi, le long des nuits, agoniser encore au souvenir de ce qu’on a rêvé ?Femme, idole, je t’arracherai tes prestiges ; à l’heure où ton amant, pleurant d’être éconduit, couvre ton seuil de fleurs et de guirlandes, parfume de majorlaine ta porte altière et, dans sa douleur, en couvre les panneaux de baisers, j’entrerai dans la chambre où tu te caches, je te traînerai par les poignets, dépouillée et pâle de honte, sur la place publique : et tes adorateurs, le cœur soulevé par la vision brutale, se détourneront de toi avec horreur !.* * * Ainsi songe Lucrèce.Les heures passent, la mèche crépite.Il la regarde, songe à la vie humaine, et sourit amèrement.Il allonge le lin avec l’aiguille de fer.La petite lumière fait L’ennemi des dieux 279 vaciller son ombre sur les murs blancs, joue sur son visage pâle, danse au fond de ses yeux fiévreux.Pauvre Lucrèce ! Des rides profondes sillonnent ce haut front qu’aimaient à caresser les doigts menus d’Apuleia ; ces lèvres, qu’elle baisait en murmurant de fallacieux serments, les voici décolorées, flétries comme les sorbes aux premiers jours d’hiver : le vent de la mort fait trembler ce corps usé par l’âme trop ardente.Le poète la sent proche, cette mort si effrayante que les hommes ne l’osaient appeler par son nom : la voici, avec son cortège de terreurs, de dieux et de monstres infernaux ; les ombres des Furies passent et repassent dans les flammes effroyables que vomissent les gorges du Tartare, les hurlements s’en élèvent des suppliciés insignes, des Tityos, des Tantales et des Sisyphes, et voici, voici surtout les plaines de silence où rôdent éternellement les morts, où leurs ombres si pâles, si pâles répètent sans fin, sans jamais pouvoir les achever, les gestes qui leur furent familiers sur la Terre des vivants ; l’Orcus, où il n’y a que des formes vagues, des semblants de regards, des paroles sans voix, des ébauches de désirs.pour jamais.Lucrèce, la poitrine soulevée d’un souffle haletant, resserre les plis de sa robe : pas cela ! pas cela ! pas de cet éternel dégoût ! Que la mort soit le terme des jours qui tombent l’un après l’autre, mornes gouttes d’eau dans un lac d’ennui ! des jours qui ramènent toujours, toujours la même chose ! Et voici que toute la vie religieuse du poète surgit du passé et lui saute à la gorge : les contes effrayants dont l’horreur a bercé son enfance.—Sa mère, au ronronnement des fuseaux, décrivait la vie des Mânes souterrains, les visites nocturnes des Lémures parmi les vivants, la faim et la soif des morts qu’apaisent le vin, l’huile et le sang des victimes, leurs colères et leurs vengeances ; et le petit Lucrèce, pelotonné au coin de l’âtre, retenait son souffle et écoutait de toute son âme, pâle et ses yeux ardents fixés sur les masques de cire.les servantes se poussaient du coude et se le montraient avec des rires étouffés, et leur jeu était d’épouvan- 280 Le Canada français ter l’enfant en le menaçant de la mère des Mânes, Mania aux yeux de sang.Peu a peu, lui fut revele un monde de génies et de dieux malveillants, envieux, irritables et jaloux.Très vite, il observa que les uns en parlaient avec une respectueuse terreur, les autres, plus nombreux; avec des sourires d’ironie.A la table du consulaire Lucretius venaient s’asseoir des Grecs diserts dont les propos impies remplissaient de longs soirs : l’enfant curieux se glissait dans la salle, au moment où les convives écoutaient avec une curiosité craintive les hardiesses sacrilèges de quelque disciple d’Evhémère.Les grands dieux terribles, avilis, transformés en soudards, joueuses de flûte, cuisinières ou courtisanes, divertissaient longuement l’assemblée; et à l’heure où les corps alourdis par le vin s’enfoncent plus profondément dans les coussins, des chants impies s’élevaient, coupés d’imprécations et de blasphèmes.Le lendemain, l’enfant voyait rentrer son père, le front barré de soucis : son pied avait heurté le seuil—funeste présage.Il courait au coffre ou était enfermé le formulaire des ancêtres, cherchait à grand peine la prière à laquelle, en des circonstances pareilles, les dieux avaient cédé, puis, debout et faisant les gestes lents du rite, il prononçait avec une religion méticuleuse les mots usés par l’âge et méconnaissables comme des monnaies antiques.Que disait-il ?Nul Romain vivant ne l’eût compris : l’essentiel était d’apaiser quelque dieu inconnu et jaloux.Il apprit que ces dieux mauvais infestaient le ciel, la terre et l’onde, que tout, aux hommes infortunés, était sujet de terreur : un rêve, le passage d’un oiseau, la chute d’une feuille, le hurlement d'un chien.Alors, pris d’une soif de connaître les raisons profondes de ces éternelles angoises, dès qu’il put déchiffrer un parchemin, il se plongea dans la lecture.Sa vision peu à peu élargie embrassa tout le genre humain : il lui apparut, écrasé dans la fange terreste, sous le poids terrible de la Religion.Les poètes, guidés par le divin Homère, passèrent devant lui en chantant les dieux avides de sang, vautours, L’ennemi des dieux 281 dans les nuages chargés de foudre, au dessus des villes dévastées; les familles maudites, allant le long des âges, courbées sous la malédiction héréditaire, et les propitiations atroces, les victimes humaines tombées sous le couteau des prêtres, Socrate immolé aux dieux de la cité, les adolescents morts sous les verges et les pâles visages des ensevelis vivants, sous le suprême regard du jour.Et la blanche figure d’Iphigénie, debout dans le soleil d’Au-lis, au chant de la mer bruissante, tendait vers lui ses mains et son visage chargé de pleurs.L’adolescent promenait ses pas inquiets dans les temples ruineux des anciens dieux de la République : l’hirondelle y construisait son nid; la cella deshonorée était souillée d’immondices, les piédestaux des statues volées étaient noirs d’obscénités et de blasphèmes.Et tandis que les Pontifes, pressentant les catastrophes prochaines, s’efforçaient de maintenir dans le peuple une foi qu’ils ne partageaient plus, une horde de dieux, fils des boues du Nil ou des espaces embrasés de l’Asie., fondait sur Rome, avec leurs cultes atroces et leurs honteux mystères.Apportés par les esclaves syriens de Sicile, débarqués à Ostie et à Putéoli avec les marchandises de Béryte, d’Alexandrie et le bétail humain de Délos, ces génies dont les noms exotiques flagellaient les oreilles de Lucrèce — Artagatis, épouse de Hadad, Osiris, Anubis à la tête de chacal, Baalmarcod et Thammuz — venaient rejoindre la Tânit vaincue de Carthage et Baal, son parèdrejcoif-fés du klaft égyptien ou de la mître orientale, ils offraient leurs prodiges à l’imagination affolée du plus religieux des peuples, trahi par ses dieux nationaux.Lucrèce vit les Galles hurleurs remplir les rues de leurs danses frénétiques, aux claquements rythmés des tympanons de Cybèle; les Bellonaires vêtus de noir se taillader les bras et les reins avec leur hache double, prophétiser aux accents sauvages des timbales et des trompettes; et parfois, avant l’aube, ivres et dépouillées de la sainte pudeur, des matrones armées courir au Tibre pour y plonger leurs torches enflammées. 282 Le Canada français Et Lucrèce maudissait déjà la Religion, auteur de tant de maux.L’approche de Vénus achevait de bouleverser le jeune homme.Déjà pesait sur cette vie un immense ennui, un universel dégoût : chaque aube ramenait un spectacle pareil de haine et de désordre, les mêmes cris de colère et de volupté, la même rougeur obsédante du sang.Avec toute la passion de son âme ardente, Lucrèce se plongea dans ce qu’il entendait nommer l’Amour.Ce qu’il y cherchait, c’était l’oubli profond des maux, la paix dont il n’avait jamais contemplé le visage, de vastes paysages reposés, l’union, l’union avec un être qui serait devenu la chair de sa chair et l’âme de son âme.Vains efforts ! Semblable à l’homme qui, dans un rêve, veut apaiser sa soif, s’élance vers des simulacres de sources et demeure altéré au milieu du torrent où il s’efforce de boire, il se trouvait, le front couvert de sueur, triste à mourir, prolongeant une veillée d’angoisse auprès de celle qu’il avait cru aimer.Alors, jetant un regard de dégoût à la belle créature de plaisir, il s’enveloppait dans sa robe et sortait de la chambre sur la pointe des pieds.Sur le seuil, il aspirait de toute sa poitrine l’air froid de la nuit, la lune bleue coulait aux flancs des maisons carrées, scintillait au miroir brisé de l’eau stagnante entre les dalles.Et Lucrèce contemplait le morne flambeau des nuits d’amour, la mère du Silence complice, Isis aux cornes de vache, couronnée des lotus de l’oubli.A l’heure présente, au Capitole même, des débauches nocturnes honoraient la déesse infâme.— O Vérité ! ô Vérité, pleurait-il dans son cœur ! O calme bonheur de savoir, quand te posséderai-je ?Cependant, Rome angoissée cherchait en vain dans les cendres du Capitole les oracles consumés des livres Sibyllins, tandis que Sylla le sceptique recevait en songe les conseils de Mâ, la sauvage déesse de Cappadoce.Déjà le futur dictateur marchait sur la ville, portant sous sa cuirasse la petite statue L’enneni des dieux 283 d’Apollon qu’il prierait pour sa vie, avec dé dévotieux baisers, dans la mêlée de la Porte Colline.Lucrèce vit le spectre de la Religion, conseillère de tous les maux, tendre cette fois vers lui ses mains sanglantes : la dernière des déesses à laquelle il sacrifiait encore, Vénus, volupté des hommes et des dieux, Vénus, mère des Romains, c’est elle que Sylla invoquait en ordonnant le massacre de quatre-vingt-dix sénateurs et de deux mille six cents chevaliers ! Les têtes de son père et de ses deux frères, pour quelques milliers de sesterces, roulèrent au pied du tribunal du Bienheureux, et le jeune homme, sachant que le même sort l’attendait, s’enfuit de Rome un soir sous le capuchon des esclaves.La Grèce le reçut, malade de douleur et de ressentiment.Dans son dénuement, il put à peine trouver les quelques oboles, maigre loyer d’une chambrette meublée d’un grabat, d’un escabeau et d’une lampe de terre, chez une marchande de légumes des faubourgs d’Athènes.Il y passa une semaine entière, mangeant à peine, assis, la tête dans ses mains, ou parcourant comme une bête en cage les quelques pieds carrés de son étroit logis.Un soir enfin, il se résolut à sortir.C’était déjà le crépuscule : les marchands fermaient leur éventaires, échangeant d’une boutique à l’autre des nouvelles et des lazzis ; dans les ruisseaux malodorants des enfants nus jouaient avec des piaillements de moineaux qui se baignent ; sur le ciel vert, l’Acropole couronnée de feux pâles prenait des teintes de porphyre.Lucrèce respirait cette paix avec une sorte d’étonnement : se pouvait-il encore qu’on vive ?on riait donc encore ?Quoi, dans les rues joyeuses, plus de flaques de sang ?Sur les portes, à la place des croix fatidiques de la proscription, des couronnes de laurier et de cyprès ?Dans leurs litières portées par des noirs Ethiopiens ou des Scythes aux pommettes saillantes, des vieillards souriants 284 Le Canada français vont à quelque festin; des courtisanes, devant les portes basses qui exhalent les parfums ardents de la myrrhe et du malaba-thre, corrigent à gestes menus l’ordonnance de leur chevelure rougie au xanthe, et braquent sur le jeune homme la pointe aiguë de leurs sourires fardés.Lucrèce arrête un instant sur elles son regard sombre : Isis, Vénus ou Aphrodite, est-ce encore au nom d’une divinité que ces femmes ravissent aux adolescents de Grèce leurs forces et leur honneur ?Il passe son chemin, et dans son esprit l’Amour s’assied, songeur, tenant la main de sa pâle sœur, la Mort.Qu’est-ce que cette vie ?Ces passions qui nous font crier de joie et de douleur, ces enthousiasmes, ces désespoirs, ces espérances et ces angoisses, où aboutissent-elles ?Cette âme tantôt esclave et tantôt reine, cette âme qui s évade dans les songes et se déplace par la pensée avec une mobilité prodigieuse, est-elle nous-mêmes ?n’est-elle qu’une navrante illusion ?Et la Mort, ce terme des joies et des douleurs, est-elle mur ?est-elle porte ?._ > __Viens avec moi, jeune homme.Les toits d’or de ma maison brillent sur la colline des Nymphes, en plein cœur des jardins.De belles esclaves venues de la souriante Chypre t’attendent, des couronnes de roses dans leurs mains; 1 encens remplit l’air de ses effluves, les lyres et les flûtes s accordent, le cratère aux formes harmonieuses se dresse, source de joie.Viens : j’aime les beaux éphèbes.Tu seras mon ami ; nous oublierons dans le plaisir la fuite irréparable des jours, nous cueillerons l’instant divin et des heures qui viennent nous laisserons aux dieux le souci ! _ __Viens avec moi, jeune homme.Sous les portiques frais, je te ferai connaître le plaisir des discussions subtiles.Je t’apprendrai qu’il n’y a pas plus d’erreur que de vérité : ton esprit délié se jouera dans le monde des probabilités et des apparences ; tu deviendras un maître dans l’art de tisser les arguments insidieux et les inextricables dilemmes ; la joie sera tienne de détruire toute certitude et de corroder toute foi, et la volupté supérieure de l’ignorance qui se justifie et se veut,. L’ennemi des dieux 285 et le seul bonheur qui est dans l’art de suspendre son jugement.— Garde-toi de l’écouter, j’eune homme ! Viens avec moi : j’e te révélerai le dieu qui dort dans ta poitrine et l’âme divine qui dicte à l’univers ses inflexibles lois.Je te conduirai â la source du bien suprême ;.j’e t’enseignerai la puissance de l’esprit, l’orgueil de l’âme dominatrice et la sérénité olympienne de notre sagesse.Viens avec moi : hâte-toi d’être heureux ! — Le bonheur, ô j’eune homme, en veux-tu connaître le vrai secret ?Suis-moi : sous les arbres de notre j’ardin j’amais l’ombre des dieux ne troubla le penseur ; les cauchemars de l’éternel Impossible se sont évanouis dans la recherche du plaisir véritable.Je t’expliquerai la Nature, et ton corps, et ton âme qui n’est, dans ton corps, qu’un corps plus délié : l’univers et toi-même n’auront plus de mystères ; j’e t’affranchirai de la souffrance et de l’inquiétude; ma main, passée sur ton front, en chassera les terreurs, comme la main de la mère sur le front de l’enfant qui rêve.Les yeux ardents de Lucrèce contemplaient passionnément celui qui parlait le dernier ; et, lui ayant demandé son nom : — Je te suivrai, dit-il, Zénon l’Épicurien.Ce fut vraiment une douceur exquise, comparable à la langueur délicieuse qui envahit le malade que sa fièvre abandonne, ce fut une j’ouissance inconnue que goûta Lucrèce, durant les longs soirs pleins d’étoiles, à écouter le vieillard exposer la doctrine de son maître.Ils étaient loin, les sarcasmes dont les amis de son père accablaient les dieux méchants,et leurs blasphèmes où passait encore le tremblement de la terreur.La voix douce de Zénon nommait avec déférence les êtres divins, sa piété ne souffrait pas de les voir mêlés aux humbles affaires de notre monde ; il les montrait, avec des mots harmonieux, siégeant dans des régions bienheureuses, inaccessibles à nos sentiments mortels, éternellement immobiles, sans haine, sans amour.Le monde s’était formé sans eux ; sans eux il vivait sa vie, au gré des mouvements 286 Le Canada français atomiques, et l’homme n’avait de contact avec les dieux que la connaissance de leur impassibilité, son modèle supreme.Etre heureux, jouir de la paix, ne plus souffrir, ne plus craindre, ne plus désirer, ne plus haïr.mots suaves aux oreilles de ce tourmenté, grand dans les discordes ! Savoir que tout se peut expliquer : les mouvements de notre cœur, les songes et les fantômes que notre âme, dissoute avec le corps, dormira le doux sommeil du néant, le sommeil d’avant la naissance — que la vie angoissante du tombeau n’est qu’un vain rêve.quel calme pour celui dont le doute avait empoisonné la vie ! Rentré dans sa petite chambre, Lucrèce écrivait les enseignements de la journée.Ce que, dans son langage précis de philosophe, Zénon avait exposé en se promenant dans le jardin, le jeune passionné le notait avec un grand souci d’exactitude, mais la doctrine sortait en ruisseaux de feu du creuset de son âme : les mots s accouplaient d eux-mêmes, suivant leurs affinités sonores, le rythme secret des idées s’imprimait sur la phrase, les images jaillissaient, les notes hâtives du disciple étaient des vers divins.Les semaines, les années passèrent.Devenu 1 élève favori de Zénon, Lucrèce partageait sa demeure et sa vie silencieuse, modérée et cachée.Quand le matin colorait de rose les colonnes du péristyle, le maître et le disciple s’y venaient asseoir ; les parterres exhalaient les prémices de leurs parf ums, la journée uniforme et douce commençait par quelque eloge de l’indifférence et du repos.Elle se continuait dans la lecture, la promenade et d’aimables festins, le jour semblable à la veille, le lendemain au jour.La première sensation de bien-être intense s estompa dans l’éloignement, l’habitude vint émousser les grandes joies, jeter sa teinte grise sur cet uniforme bonheur.Lucrèce n’avait que vingt ans, la vie encore intacte grondait dans ses veines : comment jouir pleinement du vrai sans le proclamer de toutes ses forces, sans frapper à main armée l’erreur et ses soutiens ? L’Ennemi des dieux 287 ZenoD lui démontrait en vain que son enthousiasme pour Êpicure était une faute contre sa doctrine : paroles de vieillard ! Qui porterait le flambeau, sinon les cœurs intrépides ?( Paut-il le dire ?Dans cette Grèce artiste et futile, curieuse d élégance et de sensations raffinées, Lucrèce ne pouvait oublier le triste visage, le visage ensanglanté de sa patrie.Elle aussi soupirait après l’apaisement : que faisait-il, égoïste, loin des douleurs de sa mère ?Une lettre de Memmius l’avertit de la démission de Sylla, en ajoutant que les fils des proscrits, les expropriés, les ruinés et les mécontents de toute espèce,— nobles, hauts financiers, affranchis ou prolétaires,— formaient un monde prêt à la révolte et n’attendaient qu’un chef: dès ce jour, Lucrèce guetta l’occasion de rentrer dans Rome.Il était là, perdu dans la foule, pour voir passer, allant au Champ de Mars sur les épaules avilies des Sénateurs, la dépouille triomphale du Bienheureux, corrompue dès avant la mort.“ Prends garde, ô mon fils, lui avait dit Zénon en lui faisant ses adieux : ne te laisse pas prendre à la magie des souvenirs ! — Nos vieux désirs demeurent vivants, attachés aux lieux où nous avons goûté le plaisir et la douleur, prêts a se réveiller, comme au pas du visiteur l’écho des temples endormis.Garde-toi des anciens désirs ! ” En quittant un pays, on se dépouille d'une âme : Lucrèce retrouva celle de ses premières années ; elle l’attendait sur le rivage de Brindes, avec son regard anxieux ; la longue absence lui avait donné une figure presque d’inconnue, et le jeune homme s étonne de la trouver belle.Elle le prit par la main, en silence, et le mena par les chemins d’Italie; et comme Zénon 1 avait prévu, ses anciennes passions, endormies dans les champs paternels, se réveillèrent sur ses pas et lui tendirent des mains amies.L air était encore chargé de vapeurs sanglantes : Qu’importe, pensait-il ! C’est l’air qui gonfle les poitrines courageuses ! Et un grand espoir dilatait la sienne de rendre à ce sol énergique sa forte beauté première ; et 288 Le Canada français croisant sur la route les femmes des bourgades latines, son cœur palpitait de retrouver sur leur visage la marque antique de la race.Où étiez vous, calmes théories, opinions moderees du sage épicurien ! Le jeune homme, ivre d une énergie quatre années comprimée, des folles espérances nées de la mort de Sylla.se mit à croire d’une foi soudaine aux destinées de la République, à son propre avenir, à l’amitié, à l’amour — ô Apuleia ! ., , Peu de mois écoulés le laissèrent plus que jamais désabuse, traître et trahi, honteux de lui-même et maudissant les hommes, hanté par les spectres revenus des dieux mauvais : Marcus Lepidus, vaincu et fugitif, était mort de chagrin en Sardaignela découverte d’une lettre brûlante de Lucrèce à sa femme bien-aimée lui avait porté le coup fatal .les plus chauds partisans de la réaction, dès que leur cause leur parut mauvaise, s’étaient tournés vers la toute-puissance naissante de Pompée.Apuleia, montrée du doigt, oubliait son infamie dans les bras infâmes des gladiateurs.Lucrèce, abandonné de tous ses amis et de tous ses espoirs, fugitif lui-même, dans le pire désarroi qui suit la plus grande espérance, revit en esprit le calme visage de Zénon : “ Garde- toi des anciens désirs !” , C’est alors qu’il s’éprit d’un violent amour, et qui ne devait plus le quitter, pour cette philosophie d’Épicure qui lui avait versé quelques moments de paix.La petite maison campagnarde que lui avait offerte le riche et insouciant Memmius devint le studieux refuge de ses pensées : il y passa des ans, des lustres solitaires, servi par deux esclaves, dernier débris de sa famille.Qui l’eût vu, parcourant son jardin d’un pas tranquille, n’aurait pu croire que cette âme, image réduite, mais fidèle du monde Romain, était le théâtre de luttes inexpiables.Ce silencieux se battait, comme les rudes généraux sur les rives du Phase ou dans les plaines de Syrie, comme les chefs des conspirateurs dans les rues de la Ville — mais ses ennemis, à lui, étaient les hydres intérieures, L’Ennemi des dieux 2S9 aux têtes toujours renaissantes.Contre elles, avec son énergie et sa méthode de Romain, il dressait un système inexpugnable, cimenté de force et de raison, à la manière des murailles éternelles éd fiées par les légionnaires ; la joie du travail lui arrachait des cris de certitude et de triomphe ; il chantait dans des vers exaltés son inspirateur divin, les évidences de sa raison, qui ne parvenaient pas à calmer son cœur, la paix — ô Vénus, amante du cruel Mars — la paix qu’il affirmait avec des accents pathétiques, pour se consoler d’en être à tout jamais privé.Et chacun de ses coups était dirigé contre ses mortels ennemis, les dieux et tout ce qui était raison de croire aux dieux.Toute sa vie tragique, tous ses efforts pour arracher de son âme la fibre surnaturelle, Lucrèce les revoit dans sa veille douloureuse.Voici devant lui le sixième livre de l’œuvre à laquelle il a voué sa vie : il s’achève, désespéré comme elle, sur la peinture atroce de la peste d’Athènes.Les oiseaux de mort l’entourent de leurs cercles sinistres : “ il n’est jusqu’aux temples des dieux qu’on n’eût fin par combler de corps sans vie.on en vit placer à grands cris sur des bûchers dressés pour d’autres les corps de leurs proches ; ils en approchaient la torche enflammée et soutenaient des luttes sanglantes plutôt que d’abandonner leurs cadavres.” Ainsi fais-tu, Lucrèce, de tes anciens désirs ! Et, tandis que sourit l’aurore, le poète s’endort d’un sommeil sans rêves, écrasé sous le poids de la douleur et de la nuit.* * * “ Marcipor, laisse-moi, je suis moins faible, le soir est doux et je veux sommeiller sous ce bosquet de roses.” Le vieil esclave hésitait : le maître était livide, sa voix, si faible, n’était qu’un murmure.—“ Va, mon fils, dit Lucrèce en souriant : ce n’est pas pour ce soir.” 290 Le Canada français Le vieillard, tournant entre ses doigts sa toque de laine, fit un mouvement pour partir, s’arrêta, saisit, d’un geste gauche, le bas de la tunique de son maître et la porta à ses ’èvres.Puis, hâtant ses faib es pas, il s’en fut.Le soir est doux.plus de pensée.la paix vient-elle ?La paix.l’apaisement.La route blanche coule le long des haies, serpente dans la campagne.Près du jardin, elle s’enfonce et disparaît entre les talus verts.L’heure passe ; les oiseaux invisibles se disent des choses, dans les buissons.—“ Ce sentier est secret : le paysan est déjà loin avec son petit âne chargé de figues.Asseyons-nous : nul ne peut nous voir ni nous entendre.O Lollia, je t’aime ! Lollia, m’a mes-tu ?— Je t’aime, Gaïus.— Donne-moi tes chères mains.— Gaïus, les voici.— Que cette heure est douce, ô Lollia ! Je suis l’égal des dieux, assis auprès de toi, tout près, écoutant ta voix s.douce qui fond mon cœur dans ma poitrine ! — Gaïus.— Lollia ?— J’ai peur.— De quoi, ô mon amour ?— De n’être pas la première.— Je te le jure, Lollia : mes chèvres, suspendues aux rochers escarpés, furent mes seules compagnes, tandis que je rêvais à toi, sans de connaître.— Comment rêver à moi, Gaïus, sans me connaître ?— Je songeais qu’un jour, la petite feime de mon père serait la mienne, et qu’il me faudrait être fort et bon, comme lui.qu’il faudrait à mes côtés une femme douce et pieuse comme ma mère, qui s’en est allée rejoindre nos ancêtres.Je songeais : comment la voudrais-je P Et je la voyais, toute semblable à toi : belle, douce et pudique, avec de grands yeux droits.Mais qu’as-tu, Lollia ?Tu pleures ? L’Ennemi des dieux 291 — Je ne suis qu’une petite fille, Gaïus.Tu te trompes peut-être .Un jour, n’en rencontreras-tu pas une.plus pareille à tOD rêve ?— Comment me tromperais-je ?Je suis sûr, Lollia : les dieux m'oDt prouvé leur volonté.Dès que je t’aperçus, la voix m’a manqué, ma langue s’est desséchée, un feu subtil a couru sous ma peau.ma vue s’est troublée, mes oreilles bourdonnaient, je ruisselais de sueur et tremblais tout entier : ô Lollia, ne sont-ce pas là des signes certains ?— Je t’aime ! Je t’aime, Gaïus ! — Pour toujours, Lollia ?— Pour toujours ! — Que les dieux bons t’endendent, qui veillent sur nos champs ! Dans le grand silence des baisers d’amour, Lucrèce expirant retient son souffle pour ne pas les troubler : que sait-on quand on meurt ?.Le doute resserre son étreinte sur le cœur mutilé du poète, le doute et la terreur de n’avoir jamais entrevu que les fantômes des dieux, et l’ombre de l’Amour.Et la paix du tombeau descend avec le soir, tandis qu’une rose du buisson effeuille des caresses sur la suprême angoisse de l’épicurien.René Levesque
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