Le Canada-français /, 1 octobre 1918, La force et le droit dans la guerre actuelle
Vol.1, No 2 Québec, octobre 1918.LE CANADA FRANÇAIS Publication de l’Université Laval LA FORCE ET LE DROIT DANS LA GUERRE ACTUELLE Originairement les hommes ont été munis très mal pour leur mutuelle extermination ; ils sont sur ce point très inférieurs à la plupart des animaux.Cependant ils sont parvenus à dépasser tous ceux-ci dans la malfaisance qu’ils exercent les uns contre les autres.La lutte chez eux ne consiste pas dans un corps à corps, où chacun, déployant le maximum de sa vigueur physique, utiliserait la ténacité de ses dents, la vitesse de ses jambes, l’agilité de ses bras ; où l’avantage resterait nécessairement à l’adversaire le mieux construit et le plus solidement armé par la nature.Non.Par des procédés, qu’ils ont appelés scientifiques, ils ont merveilleusement suppléé à leur faiblesse, et multiplié leurs forces presque à l’infini.Us n’ont pas seulement transformé en auxiliaires des quadrupèdes, tels que chevaux, mulets, chameaux, éléphants, chiens ; ils ont tourné à leur usage le fer, l’acier et la plupart des métaux ; ils ont capte, pour en faire des instruments de 74 Le Canada français combat, les gaz, la vapeur, l’eau, l’air, la lumière, l’électricité.L’engagement n’est pas entre des bipèdes plus ou moins vigoureux ; il est entre des machines tantôt colossales, tantôt légères, par où les lutteurs ont singulièrement augmenté la pesanteur de leurs poignets, ont prolongé la portée de leurs yeux et de leurs oreilles, ont centuplé la vélocité de leurs jarrets et l’endurance de leurs muscles.Les pièges, qu’ils ont dissimulés sous les flots de la mer, sont devenus pour les navigateurs mille fois plus dangereux que les récifs et la furie des vagues.L’atmosphère a été empoisonnée par leurs composés chimiques, de telle sorte que chaque respiration risque d’être fatale au combattant.Grâce à de pareilles industries, le plus faible peut très bien triompher du plus fort ; il lui suffit de se fourbir des outils plus perfectionnés de destruction.C’est que l’homme a une supériorité singulière sur le reste du règne animal.Il porte en lui-même un flambeau mystérieux lui montrant un but à atteindre, et les différents moyens d’y parvenir ; il est capable d’abstraire, de prévoir, de calculer, de peser les avantages et les inconvénients de telle ou telle démarche ; capable aussi de se fabriquer les instruments qui l’aideront à obtenir plus sûrement et plus promptement le résultat entrevu.Encore n’est-il pas contraint d’user de ces instruments, non plus que de suivre la voie qui lui apparaît comme la plus infaillible et la plus profitable.Il possède un autre pouvoir non moins merveilleux, celui de choisir le parti qui lui plaît, quelque bien ou quelque mal qu’il prévoie en devoir sortir soit pour lui, soit pour ses semblables, sans qu’aucune influence extérieure ou intérieure puisse le forcer à agir différemment. LA FORCE ET LE DROIT DANS LA GUERRE ACTUELLE 75 C’est dire que l’homme est un être intelligent et libre.Les belligérants d’aujourd’hui étant des hommes, ne sont donc pas venus aux prises les uns avec les autres sous l’impulsion d’un aveugle instinct de férocité comme y viennent les lions, les tigres et les panthères.Ils n’y sont pas tous venus pour les mêmes motifs : les uns ont déchaîné le fléau délibérément ; les autres se sont contentés de le subir ; mais ces derniers eux-mêmes auraient pu l’éviter au début ou s’y soustraire dans la suite, à l’exemple des Soviets russes, par une capitulation honteuse.S’ils se sont résignés à la lutte,, s’ils y ont persévéré, c’est en définitive parce qu’ils l’ont voulu ; parce que tout bien pesé ils ont préféré les risques d’une noble résistance à l’humiliation d’une servitude sous un pouvoir détesté.Que si l’on veut découvrir les vrais responsables du cataclysme, la méthode n’est pas du tout mauvaise, qui consiste à chercher où a eu lieu la préméditation, et comme preuve où se sont faits les préparatifs les plus lointains et les plus minutieux.Il est clair, en effet, qu’aucun souverain ne se serait volontairement engagé dans une aussi colossale et tragique aventure sans avoir bien nettement envisagé le gain à retirer et sans avoir soigneusement mis tous les atous dans son jeu.Or, jetons les regards au delà du Rhin, dans ce vaste et prospère empire, qui a nom l’Allemagne ?Bien avant l’explosion de haine, qui devait pousser plus de vingt peuples à s’entr’égorger avec une barbarie sauvage pendant de longs mois, qu’y voyait-on ?Tout un peuple vivant en relations de politesse avec ses voisins, se disant ami de la paix, et qui cependant amoncelait des quantités énormes de fer, d’acier, de fonte, de nickel, construisait des usines couvrant des centaines d’acres de terrain, où des milliers d’ouvriers forgeaient des épées, des baïonnettes, des fusils, des canons, des zeppelins, des taubes.etc. 76 Le Canada français Les gouvernants, qui remplissaient ainsi leurs arsenaux à les en faire dégorger d’instruments de mort, ne se proposaient sans doute pas de les laisser se rouiller faute d’usage ou d’en orner quelque jour les galeries d’un musée militaire.Us ne créaient pas la plus formidable armée que le monde eût encore vue rien que pour parader dans les rues de Berlin ou de Munich ! Quelle était leur intention ?Était-ce simplement d’envahir le territoire de peuples plus faibles, afin de les piller et voler à leur aise ?N’étaient-ils mûs que par de basses convoitises, et l’appétit grossier du bien, d’autrui ?Peut-être.Mais ce sont là des motifs inspirés par la partie la moins noble de notre être, qu’on n’ose pas énoncer publiquement, et que la raison du criminel lui-même ne peut approuver sans honte, sans s’avouer qu’elle capitule devant les exigences d’une puissance inférieure, dont le rôle est d’obéir au lieu de commander.Comme l’homme n’est pas moins orgueilleux que corrompu ; comme il n’aime pas plus à passer pour un scélérat à ses propres yeux qu’aux yeux de ses semblables, il cherche à voiler ses faiblesses et ses méfaits d’une apparence de raison et de justice.Il invente des prétextes, qui lui servent à s’aveugler lui-même et à aveugler ses semblables sur le désordre de ses actes.C’est ce que nous appelons des sophismes.Quel a été le maître sophisme par lequel les pangermanistes, décidés à imposer leur domination au reste du monde, ont cherché à justifier leur entreprise ?Ç’a été une fausse notion et une estime outrée de la force, ce qu’on a justement nommé le mysticisme de la force, dans laquelle ils ont voulu voir sinon l’unique, du moins le principal facteur de l’évolution de l’humanité et du progrès de la civilisation.Il ne s’agit pas, nous ont répété à satiété les disciples de Nietzche et de Bernhardi, de nous apitoyer sur le LA FORCE ET LE DROIT DANS LA GUERRE ACTUELLE 77 sort des faibles, de faire appel à nos sentiments de compassion en leur faveur.Les faibles sont des dégénérés, des réprouvés de la nature évoluant vers ses fins supérieures.Avec votre pitié et votre charité qu’obtenez-vous ?Une race de souffreteux, de malingres, de miséreux ; vous enlisez le genre humain dans la médiocrité.(1) Envisagez la nature en face ; vous constaterez qu’elle veut vivre et toujours mieux vivre.D’autre part ce n’est pas par les individus qui passent, qu’elle vit ; c’est par les espèces, les races, les peuples qui demeurent ; et c’est par le peuple le plus fort qu’elle vit mieux, qu’elle progresse.Maintenant considérez les peuples qui composent l’humanité, au début de notre vingtième siècle.Lequel d’entre eux apparaît le plus fort ?Incontestablement le peuple allemand, parce que, chez nul autre l’État n’étant aussi cohérent et aussi puissant, on ne rencontre ailleurs une organisation aussi parfaite ; parce que, en second lieu, chez nul autre n’est mieux cultivée et ne donne d’aussi beaux résultats la science, cette force par excellence qui centuple toutes les autres forces.Dès lors le peuple allemand est manifestement indiqué par la vertu immanente, qui meut notre petit globe, avec tout le reste de l’univers, pour l’exécution de ses grandes œuvres planétaires ; pour la diffusion, non, de cette civilisation latine “ qui, sous prétexte d’humanité et de politesse énerve et amollit l’homme, ne convient qu’à des femmes et des exclaves ”, mais “ de cette éducation virile, visant à la force et employant la force.” (2) La nation allemande, étant capable d’imposer sa volonté à tous, est la nation-maîtresse.En cette qualité, elle est l’instrument nécessaire de la volonté divine, en tant que celle-ci veut exaucer la prière évangélique : (1) L’humanité se donne la mort par sa démangeaison de vouloir vivre plus nombreuse, et, du reste plus doucement, plus délicatement.La civilisation, entendue comme l’entendent les races latines est un suicide.(2) Cf Boutroux, ses deux lettres au Directeur de la Revue des Deux Mondes. 78 Le Canada français Père, que ton règne arrive ! Que ta volonté se réalise sur la terre comme elle est accomplie au ciel.Donc, étendre la culture germanique, c’est juste, bien, beau, grand ; c’est entrer dans les desseins de l’auteur des choses.N’hésitons pas à le proclamer : “ La conscience allemande réalisée sans entraves dans toutes ses puissances ne sera autre chose que la conscience divine, ” prenant plus entièrement possession de notre petite portion d’univers.(1) Mais si à cette réalisation de la conscience germano-divine d’autres peuples s’opposent ! Eh bien ! ils ont tort ; leur opposition n’est nullement justifiée ; leur faiblesse est leur propre condamnation.Le peuple le plus fort a la vocation de dominer.(2) Les peuples plus faibles ont le devoir de se soumettre à lui.Méconnaissent-ils ce devoir ?Se dressent-ils en armes contre leur dominateur élu par Dieu ?Alors légitime est la bataille ; car la faiblesse c’est du non être, et la nature tend vers (1) Un pareil langage trahit des traces non équivoques de Darwinisme, de Kantisme et de Modernisme ; il suppose la sélection et l’immanence comme des lois nécessaires de l’évolution mondiale ; mais c’est justement ce dont le théoricien pangermaniste ne doute pas.Le Gott mit uns, cher à son Kaiser, n’est pour lui que la force immanente, que le génie caché de l’univers.(2) C’est puéril d’admettre l’existence d’un droit naturel, inhérent aux individus ou aux nations, et manifesté par leurs vœux, leurs aspirations, leurs sympathies, leurs volontés.Les droits des peuples doivent être déterminés d'après une méthode purement objective.C’est le degré de culture qui détermine celui du droit.Les peuples à l’état de nature n’ont pas de droits vis-à-vis des peuples cultivés (ils n’ont que le devoir de la soumission).Et s’il existe un peuple à culture complète, à celui-là appartient la suprématie.II a pour mission de courber tous les autres peuples sous le joug de sa toute-puissance, corrélative à sa culture supérieure.La force prépondérante est pour le philosophe pangermaniste l’équivalent visible et pratique du droit parce que, dit-il, nous vivons dans le monde des symboles.Le monde physique est le symbole du monde spirituel ; la notion de justice appartient sans doute à ce dernier ; mais elle doit être symbolisée dans le monde naturel ; or, son symbole c’est la prépondérance de la force.(Cf.Boutroux.) LA FORCE ET LE DROIT DANS LA GUERRE ACTUELLE 79 toujours plus d’être.Il y aura des catastrophes et des maux sans nombre.Qu’on ne s’en effraie pas, et surtout que le conquérant ne recule pas devant sa tâche par peur d’introduire une somme incalculable de mal dans l’humanité.“ Le mal n’est pas moins indispensable que le bien dans la transcendante symphonie du tout.” (Cf.Bou-troux).Le bien, abstraction impuissante à se réaliser par elle-même, n’existe que par le mal.“ Le mal livré à lui-même, le mal en tant que mal donne naissance au bien, lequel, à lui seul, n’aurait jamais pu d’idéal devenir réel.Ce n’est qu’en déchaînant les puissances du mal qu’on a chance de réaliser quelque bien.” Le peuple élu méprisera donc tout reproche de fourberie ou de cruauté, qu’on lui adresserait ; car tous les moyens sont bons, ayant pour but d’amener la prompte soumission des insensés, qui se rebellent contre l’inéluctable loi historique et biologique, par laquelle le plus fort doit dominer le plus faible.(1) (1) Selon la conception allemande, dit Boutroux, la guerre est un retour à l’état de nature, où la force règne sans partage ; “ C’est la barbarie déchaînée le plus largement, le plus loyalement possible.L’homme, en tant qu’homme, souffre à se refaire barbare, mais l’homme qui supplée Dieu refoule les faiblesses ou répugnances de la créature.Il se soumet à la loi mystérieuse et sublime, en vertu de laquelle le mal est d’autant plus bienfaisant qu’il est accompli avec plus de résolution et de plénitude.” Premier article de la guerre allemande : supprimer tout ce qui s’appelle sensibilité, pitié, humanité.Plus la guerre tue et détruit, plus elle se rapproche de la forme idéale : plus elle est inhumaine, plus elle est brève et moins elle est meurtrière en somme.Deuxième article : la guerre ignore les lois morales.Respect des traités et des conventions, loyauté, bonne foi, sentiment de l’honneur, scrupules, faiblesse d’âme, générosité, sont autant d’entraves.Le peuple de Dieu ne les admet point.Violer le droit des neutres, user de mensonge, de perfidie, de trahisons, de prétextes utiles pour commettre des actes atroces, il le trouve tout naturel.“ Il s’agit en définitive de libérer aussi parfaitement que possible les énergies élémentaires de la nature, de dégager le maximum de force, et d’obtenir le maximum de résultat.Ce qui révolte la morale vulgaire est au fond conforme à la morale transcendante.Les Allemands à la guerre ont mission de punir.Ils exercent la vengeance divine, ils font expier à leurs ennemis le crime de leur résister.” Le peuple de culture supérieure est mieux armé.” que tout autre pour déchaîner le plus largement possible les puissances du mal.La science, où 80 Le Canada français De pareilles théories semblent une gageure contre le bon sens ; elles renversent la notion qu’on se faisait de la guerre entre nations civilisées où l’on réprouvait la trahison et les cruautés inutiles ; où l’on admettait une certaine chevalerie et le respect de la propriété privée, quand elle pouvait être sauvegardée.Ce sont bien elles pourtant qui ont inspiré toute la méthode de guerre de nos ennemis.Aujourd’hui qu’il est manifeste qu’ils se sont nourris d’utopies, les soldats du Kaiser tâchent de pallier leurs atrocités en alléguant qu’ils ne font que lutter pour l’existence de l’Allemagne.Au début, alors que grisés par la conscience de leur supériorité, ils marchaient en colonnes infernales, à travers la Belgique et le nord de la France sur Paris, la cité de leurs rêves, l’objet de leurs grossières convoitises, pouvaient-ils apporter cette excuse ?Or n’est-ce pas dans cette ruée qu’ils ont commis leurs plus criants attentats, qu’ils se sont fait systématiquement assassins, incendiaires, menteurs, outrageurs de femmes?Pourquoi leur force se faisait-elle ainsi brutale ?Pourquoi dépouillait-elle toute apparence d’humanité, sinon par suite des principes que nous venons d’énoncer ?Ils terrorisaient pour que ne vînt à personne l’idée de contester leur invincibilité, et pour châtier les téméraires qui ne pliaient pas leur mentalité à la leur.Malheureusement pour les orgueilleux barbares, voici qu’en dépit de leurs engins d’intimidation, un petit peuple, un de ces peuples faibles aux yeux des pangermanistes, se redresse hardiment : voici qu’il refuse de se laisser dénationaliser et remodeler sur un autre type par les surhommes de Berlin ! il excelle, offre le moyen de consacrer à la destruction et au mal toutes ces forces que la nature ne sait employer qu’à créer de la lumière, de la chaleur, de la beauté et de la vie.Le peuple de Dieu allie donc le maximum de science au maximum de barbarie.La barbarie multipliée par la science, tel est le dernier mot du germanisme. LA FORCE ET LE DROIT DANS LA GUERRE ACTUELLE 81 Les Belges ne forment qu’une petite nation.Ni le nombre de leurs soldats, ni leurs armements, ni les fortifications de leurs citadelles ne leur permettent de compter sur une résistance victorieuse ; tout leur annonce une défaite écrasante, et, de la part d ennemis qui se sont déjà signalés par leur barbarie, les excès les plus redoutables.Malgré toutes ces prévisions ils se raidissent contre l’envahisseur ; ils préfèrent laisser incendier leurs villes, égorger leurs femmes et leurs enfants plutôt que de se Or, eux aussi étaient des êtres raisonnables et ne faisaient rien àl ’aveugle.Tout comme à l’horrible agression allemande, il y avait un mobile, une raison à leur héroïque sacrifice.Les Belges ont voulu, à l’encontre des pangermanistes, témoigner qu’il y a autre chose à compter que la force brutale ; qu’à côté de la force il y a le droit, la loyauté, le respect de la parole donnée, la sainteté des traités.Et cela ils ne se sont pas contentés de l’attester par de simples protestations verbales, ce qui eut déjà été quelque chose; ils l’ont attesté par des actes, en se laissant marcher sur le corps et piétiner jusqu’à la mort.Geste sublime, et qui rejette bien loin dans l’ombre les prétendus triomphes des hordes allemandes! Celles-ci ont bien pu raser des villes, broyer des corps ; elles n’ont pu asservir les âmes; et de ces âmes restées libres sous la botte homicide des uhlans une plainte s’est élevée, qui a trouvé un écho dans le monde entier et qui est une condamnation sans appel des théories et des méthodes germaniques.En s’exilant plutôt que de capituler, Albert Ier a proclamé à la face de l’univers qu’il était aussi légitimement souverain de la Belgique que le Hohenzollern l’était de la Prusse ; que son droit n’était pas moins sacré ; que, 82 Le Canada français pour être moins vastes, ses domaines ne lui appartenaient pas moins ; que d’ailleurs il n’était nullement un obstacle à la civilisation, qu’il était même, dans l’évolution générale de l’humanité, un facteur tout aussi important que le César germanique.Et cette proclamation on l’a comprise dans les deux hémisphères ; nulle part en dehors de l’empire des spoliateurs, il n’y a un homme d’honneur et de conscience qui n’y ait souscrit.De même, qui n’a applaudi aux fières paroles que M.Carton de Wyart prononça dans la grandiose manifestation provoquée par l’Alliance franco-belge le 11 mars 1916, et que je ne résiste pas au plaisir de citer ici : “ Sans doute elles souffrent, les pauvres créatures humaines que nous sommes, dont les familles sont décimées ou dispersées, les demeures incendiées ou pillées.Mais il y a dans notre souffrance, avouons-le, je ne sais quelle âpre volonté à pouvoir opposer aux brutalités d’un ennemi déshonoré la calme résistance d’une conscience sans remords, à ne pas permettre au mensonge de s’appeler la vérité, ni à la prescription de légitimer les forfaits commis contre les libertés morales du genre humain.Ce profit d’immoralité, celui-là seul demeurera acquis à l’Allemagne avec le renom d avoir trahi un petit pays qu’elle avait juré de protéger.Et s’il faut choisir entre ce petit pays torturé et ce puissant empire, quelle est donc, pour quiconque a le sens de la grandeur véritable, quelle est donc, je vous le demande, la nation que cette guerre, dès aujourd’hui, a grandie vis-à-vis du monde et de l’histoire ?” Cette nation, est-il besoin de le répéter, ce n’est pas l’Allemagne.A la lumière du martyre de la Belgique, ses grossiers sophismes ont été percés à jour.Le monde s’est aperçu que cette déification de la force, que cette prétendue loi biologique et historique, dont ses intellectuels l’avaient bernée, n’étaient que les inventions d’un orgueil exorbitant, dissimulant mal de bas instincts de vol et de LA FORCE ET LE DROIT DANS LA GUERRE ACTUELLE 83 rapine, un esprit de domination, de cupidité, de convoitise et d’envie pousse au paroxysme.La Belgique, au contraire, a été grandie parce que, meurtrie et captive, mais non subjuguée, elle a porte la lutte sur le terrain moral, parce que plus elle est restee inébranlable sous les persécutions, les avanies et les violences, plus elle a affirmé avec énergie que le droit ne meurt pas.Et si parmi les Belges le cardinal Mercier surgit comme une figure de premier plan, s’il passera à la postérité comme un des béros de cette guerre, c’est encore parce qu’il n’a manqué aucune occasion de protester contre la violence et de faire entendre la voix de la justice et du drila force créant le droit, le droit primant la force, telles sont les deux catégories d’idées opposées que symbolisent et soutiennent l’Allemagne et la Belgique dès le début de l’horrible conflit.En restant le champion du droit, la Belgique est demeurée pour l’Allemagne un antagoniste redoutable : “ Nous pouvons être des vaincus.Des soumis, jamais ! ” a dit Brocqueville, le premier ministre d’Albert 1er.Voilà un défi qui n’a rien d’agréable, même pour un empereur qui dispose de millions de baïonnettes ! Exclusivement confiants dans le nombre de leurs combattants et le perfectionnement de leur matériel de guerre, les dirigeants de l’Allemagne ont fait fi du droit, persuades qu’il compterait pour bien peu dans le règlement final à côté de leurs promptes et éclatantes victoires.Combien lourde a été leur erreur même au point de vue tout utilitaire et égoïste où ils se plaçaient ! N’est-ce pas leur effrontée violation de la neutralité belge qui a soulevé contre eux l’immense empire britannique et du coup les a voués à une défaite plus ou moins lointaine, mais inéluctable ! Sans doute l’Allemagne n’a pas battu sa coulpe ; elle n’a pas répudié ses théories ; elle ne s’est pas rendue 84 Le Canada français à l’évidence de ses méfaits.Blessée dans son orgueil, deçue dans ses espoirs, elle s’est irritée du délai que la résistance d’un misérable petit peuple apportait à sa marche triomphale sur Paris ; à mesure que la guerre s’est prolongée elle a ajouté d’innombrables crimes à son crime initial ; par le pillage, les déportations, la prison, les exécutions sommaires, le supplice de la faim, elle s’est vengée de sa déconvenue sur la population civile qu’elle tenait sous son joug d’acier ; elle s’est vengée sur les églises, les tabernacles, les cathédrales, les monuments historiques, dont elle a fait le point de mire de ses balles et de ses obus géants.(1) Qu’y a-t-elle gagné ?D’exciter de plus en plus le dégoût et la haine des autres peuples, de multiplier le nombre de ses ennemis et de rendre extrêmement difficile une paix, dont elle aurait pourtant si grand besoin pour sortir, sinon avec honneur (ce qui lui est désormais impossible), du moins avec quelque profit de la tragique aventure.En outre, par son outrage injustifiable contre une petite nation, elle a éveillé l’esprit d’indépendance chez les nationalités, qui, par leur langue, leur mentalité et leurs coutumes forment un tout distinct, quelque soit l’empire où elles se trouvent englobées.Tel a été la force de ce mouvement que les grandes puissances, en lutte avec l’Allemagne, l’ont pris à leur compte, et que le respect du droit de chaque groupement ethnique à se gouverner suivant ses désirs et ses tendances est devenu le cri universel, une condition sine quâ non de la paix future.Ëtait-ce là le résultat que cherchait Guillaume II en faisant ravager si ignominieusement par ses soudards le royaume d’Albert Ier ?Se voyant les mers interdites par la vigilance de la flotte britannique, les gouvernants germaniques se déci- (1) Cette horrible vengeance, elle l’avait justifiée d’avance par sa fameuse théorie de la nation-maîtresse. LA FORCE ET LE DROIT DANS LA GUERRE ACTUELLE 85 dèrent à faire un pas de plus dans le crime : ils inaugurèrent la guerre sous-marine sans merci.Un beau jour le monde apprit avec stupeur le torpillage du splendide paquebot de la ligne Cunard, le Lusitania, entraînant la noyade de plus de 1500 passagers, dont un bon nombre appartenant à des nations neutres.Ce n’était là que le premier exploit d’une campagne qui allait se poursuivre durant de longs mois, et envoyer au fond des eaux des centaines de navires désarmés.Là encore qu’ont obtenu les ignobles pirates ?Us allongent dans leurs journaux les chiffres de tonnes qu’ils ont ainsi détruites ! Us exultent et disent un chant de triomphe à chaque nouveau cadavre que leurs submersibles ensevelissent dans les profondeurs des océans ! En attendant, cet autre mépris de la loi naturelle a grossi les rangs de leurs adversaires de l’adjonction des États-Unis.Dès lors, la déplorable défection de la Russie, fruit de leurs manœuvres occultes, était compensée, et la victoire ravie à l’Allemagne juste à un moment où elle aurait pu l’espérer avec toute espèce de probabilité sans ce providentiel obstacle.Ainsi l’iniquité était prise dans ses propres filets : mentita est iniquitas sibi.Ainsi cette fois au moins, nous voyions se réaliser la loi immanente qui veut qu’à chaque faute soit attaché le châtiment, et notre besoin de justice était satisfait.Qu’on ne cherche pas à détourner nos regards de la grande criminelle en dissertant sur les causes lointaines de la guerre ou en insistant sur les torts des Alliés de l’Entente.Vaine diversion.Les causes lointaines ont existé, nul ne le conteste.Question marocaine, question slave, rivalité commerciale entre Berlin et Londres étaient autant de pommes de discorde susceptibles d’amener le conflit.Mais il n’y avait là encore que des occasions de péché, et la diplomatie aurait pu les rendre inoffensives, si elle avait été secondée par une volonté sincère de paix 86 Le Canada français chez tous les futurs belligérants.Le crime n’a existé que lorsqu’à été posé l’acte qui devait fatalement entraîner la guerre.Or, qui a posé cet acte ?Les livres blancs, jaunes, rouges, gris, publiés par les différents gouvernements, joints au travail des historiens et au témoignage de certains diplomates, notamment du comte Liknowski, s’accordent pour répondre : c’est l’Allemagne ; et l’Allemagne a perpétré le forfait avec des circonstances extrêmement aggravantes ; elle a la première, sans aucune provocation de la part de la Belgique, déchiré un traité qui portait sa propre signature et l’engageait à protéger le pays qu’elle envahissait ; elle a eu recours aux mensonges les plus grossiers et les plus odieux pour déclarer la guerre à la France, et même à la Russie.Voilà de quoi aucune considération sur la situation générale, telle qu’elle se présentait à cette date d’août 1914, ne saurait excuser le Kaiser et ses conseillers ?Que la France, l’Angleterre, la Russie aient leurs fautes soit dans le passé soit dans le présent, nous ne le nions point.Mais il ne s’agit pas de comparer l’histoire ou les mœurs des peuples en guerre ; il s’agit de savoir qui est l’auteur du crime de guerre.Or, la question n’est plus à résoudre.On a plus qu’il ne faut de preuves et de témoignages pour montrer du doigt le souverain teuton, personnifiant son gouvernement, et lui dire : tu es ille vir ! Par la faute de l’Allemagne les Pouvoirs de l’Entente, quel que soit leur propre lot de misères morales, se trouvent être nécessairement les soldats du droit, de la légitime liberté des peuples, de la vraie civilisation.En exigeant que l’Allemagne s’humilie, se repente, restitue, répare, offre des garanties, avant de lui tendre la main, d’accepter sa parole et sa signature, ils agissent simplement en justiciers.Dussent-ils ne pas réussir ; dût le crime de guerre rester matériellement impuni, l’histoire n’en rendra pas LA FORCE ET LE DROIT DANS LA GUERRE ACTUELLE 87 moins l’Allemagne responsable.Celle-ci ne passera pas moins devant la postérité avec cette tache de sang et de fourberie au front.* * * Mais parce que l’Allemagne est la grande coupable, Dieu n’intervient pas directement en sa défaveur ; il ne réduit pas au silence ses gros canons, il n’immobilise pas ses formidables armées ; il n’enlève pas leur génie militaire à ses généraux ni le talent d’organisation à ses hommes d’état : il ne l’empêche pas de remporter des victoires.Ce n’est pas qu’il soit avec eux, comme voudrait nous le faire croire leur Kaiser.Non certes.Dieu ne saurait se faire le complice de brigands et d’incendiaires.Mais il se sert d’eux pour une grande œuvre d’expiation et de régénération.Tel est le rôle de la guerre dans le plan divin.Et si ce rôle elle le remplit aujourd’hui d’une façon plus terrible qu’elle le fit jamais, c’est sans doute que jamais la race d’Adam n’avait accumulé autant de dettes à l’égard de la justice de son Créateur.De fait, le soleil éclaira-t-il jamais une génération aussi orgueilleuse et aussi avide de jouissance sensible que celle du début de notre vingtième siècle ?Nos contemporains étaient-ils assez fiers d’avoir accaparé les forces merveilleuses de la vapeur et de l’électricité ?Dans la folie de leur superbe ils s’en allaient répétant que c’était pure chimère de rêver d’un ciel par delà la tombe, que l’unique ciel, à la portée des humains, c’était une terre transformée par la science et la philan-trophie, une terre où chacun, avant de mourir et d’entrer dans le repos du néant, pourrait au moins toucher de la main et des lèvres toute la somme de bonheur proportionnée aux capacités de notre espèce.La guerre y apparaissait comme un trouble-fête très gênant, puis- 88 Le Canada français qu’elle enlevait un des éléments indispensables du bonheur même passager, la sécurité.Mais ils se flattaient par leurs conventions et leurs sociétés internationales de l’avoir rendue impossible.Or, voila qu au milieu de cette race, ivre de ses succès dans le domaine matériel, dansant, mangeant, riant, le monstre se dresse par le fait du peuple qui se glorifie d’être le plus cultivé, le plus savant et le mieux organisé.Il n’en est que mieux armé et plus redoutable.Ce monstre a une puissance de destruction, inégalée jusqu’à ce jour.Pas une nation qu’il n’épargne.Celle même qui l’a créé est une des plus sévèrement punies.Elle qui semble avoir été poussée à l’agression de ses voisins par un mobile d’ordre économique, dans le but d’agrandir ses marchés et d’attirer à ses vastes entrepôts les richesses du reste du monde, voit ses vaisseaux immobilisés dans ses ports ou accaparés par ses ennemis ; elle se demande anxieusement, vu la réprobation et l’exaspération qu’elle a soulevées chez ses adversaires, où elle trouvera les matières premières pour alimenter ses vastes usines, une fois le conflit terminé.L’Angleterre expie durement elle aussi ses vieilles rapines.La Russie ! Il est clair qu’elle paie pour les excès de sa Bureaucratrie autocrate et ses longues vexations contre l’Église romaine.Quant à la France, ah ! elle doit comprendre aujourd’hui où mènent les dissensions religieuses ; elle est à même de juger ce que vaut l’anticléricalisme, et combien lui ont été funestes les tristes gouvernants, qui, au lieu de fortifier la frontière, de garnir ses arsenaux, de maintenir aiguisée sa vieille épée, de bien fournir les cadres de son armée et de sa marine, préféraient envoyer des escadrons de cuirassiers contre les portes de quelques couvents ! Les pauvres moines et les pauvres nonnes, ainsi pourchassés, se trouvent beaucoup mieux vengés qu’ils ne l’auraient désiré ! Mais ce ne sont pas eux qui ont eu à régler quelle LA FORCE ET LE DROIT DANS LA GUERRE ACTUELLE 89 dette d’expiation la France avait à payer pour avoir toléré des actes si peu chevaleresques et si peu en harmonie avec son glorieux passé de fille ainée de l’Église ! En face des maux incalculables que leurs persécuteurs ont valus à leur patrie, ils sont réduits à prier pour que l’épreuve ne soit pas inutile et pour que la France sorte de son ba-ptême de sang vraiment régénérée.C’est une tâche à laquelle ils ne manquent pas.Mais que d’autres leçons morales sortent du cataclysme ! Le croisement de millions de baïonnettes a-t-il assez complètement dissipé le mirage du pacifisme ! Certes, il est infiniment triste de contempler les disciples de Celui qui a donné sa vie pour que les siens fussent un et s’aimassent les uns les autres, s’entr’égorgeant avec une furie qui méconnaît les lois les plus élémentaires de l’humanité.On serait tenté de crier à la faillite du christianisme.En réalité, ce n’est pas le christianisme qui a failli ; mais ce sont les hommes qui ont failli à la doctrine du Christ, qui l’ont dédaignée pour rétrograder vers ces temps de férocité païenne, alors que l’on passait la charrue sur les villes capturées et que l’on vendait les prisonniers comme des bêtes de somme.Fidèles à l’enseignement de Celui dont ils étaient les vicaires, les papes du 12e et du 13e siècle avaient tiré l’Europe d’une pareille barbarie.Ils avaient sous leur forte main unifié la chrétienté ; des entrémités septentrionales de l’Ecosse jusqu’au sud de la Sicile, de la mer Baltique jusqu’au détroit de Gibraltar, les chrétiens se trouvaient tous, peut-on dire, les citoyens d’une même patrie ; car dans ce vaste domaine, un Père commun, un souverain qui, par ses missives, ses exhortations et au besoin par ses foudres et ses interdits s’efforçait d’enrayer les conflits, maintenait la concorde et la paix entre les princes, auxquels il ne contestait pas leurs droits temporels.Ce suzerain s’appelait le Pape.Mais la Réforme 90 Le Canada français luthérienne est venue ; elle a rompu l’unité de la République chrétienne.Sous l’influence des nouvelles idées, chaque nation s’est enfermée dans un égoïsme qu’on a vainement essayé de légitimer en l’appelant sacré ; elle n’a vu que son propre intérêt et sa propre grandeur.De là sont nés entre nations chrétiennes ces haines, ces envies féroces, et ces duels à mort, où chaque belligérant n’estime pas plus la vie de son adversaire que la vie d’un animal sans raison, où plus il fait de mal à son voisin, plus il rase de villes, plus il détruit de moissons, plus il anéantit d’hommes et d’enfants, mieux il pense avoir servi son propre pays, comme si ce pays seul avait droit à la prospérité matérielle, à la domination, voire à l’existence.(1) Au milieu de ce cliquetis d’instruments de morts, le pape jaloux de continuer la mission divine et le rôle historique de ses prédécesseurs, veut élever la voix, rappeler aux hommes qu’ils sont égaux et frères, se fait médiateur et pacificateur.Hélas ! on a tant fait pour (1) 44 II faut que la civilisation germanique triomphe, dût-elle élever ses temples sur des montagnes de cadavres, sur des mers de larmes, sur des râles de morts !” L’officier qui tenait ce langage n’était que l’écho de Bismark disant : “ Là où la puissance de la Prusse est en question, je ne connais pas de loi.” .# Le patriotisme ou plutôt le nationalisme poussé à cette limite est une hérésie et a été condamnée par le Syllabus.Mais les doctrinaires teutons n’ont pas seulement inventé la surnation, ils ont inventé le surhomme, qui se distingue du troupeau humain en ce sens qu’il n’a pas de devoirs envers ce que la morale des esclaves appelle ses semblables et qui ne sont pas ses semblables du tout.Le surhomme ('qui est l’allemand, est-il besoin de le dire ?) n’a de devoirs qu’envers lui-même, et peut-être, en second lieu, envers ses pairs.Mais son premier devoir est de développer son moi, c’est-à-dire sa volonté, d’une manière à la fois intensive et réglée, de façon à lui donner toute l’extension, toute la grandeur, toute la force et toute la faculté d’action et tout l’empire dont il est capable.Etre toute la force qu’il peut être c’est son devoir ; par lui s’élèvera ainsi la race ; par là progressera l’humanité.Selon les inventeurs du surhomme, la morale vraie, c’est le développement normal et naturel des instincts humains.Mais il y a une hiérarchie des instincts, et l’instinct maître chez l’homme, l’instinct roi, c’est la volonté de 'puissance.Pas chez tous les hommes, dira-t-on, soit; aussi ceux chez qui cet instinct n’est pas le premier sont tout désignés pour être des esclaves. LA FORCE ET LE DROIT DANS LA GUERRE ACTUELLE 91 discréditer sa parole et rendre son arbitrage inacceptable.On l’a accusé d’avoir partie liée avec les exploiteurs du peuple et les capitalistes ; on a préféré se tourner vers les démagogues de l’Internationale.Ceux-ci ont la bouche pleine de mots de paix ; oui, mais ils ont beau s’écrier : la paix, la paix, il n’y a pas de paix ; car par leur athéisme et leur matérialisme ils ne font qu’exaspérer les passions, qui sont la véritable source de toute guerre, c’est-à-dire l’égoïsme, l’ambition, la luxure, l’esprit de domination, la cupidité et la convoitise du bien d’autrui.Les hommes attisent le feu, et ils s’étonnent de recueillir l’incendie ! * * * Une autre leçon, qui ressort des lugubres événements dont nous sommes témoins, la dernière que je noterai ici, c’est qu’un peuple doit accepter la guerre avec toutes ses horreurs, quand elle lui est imposée, s’il ne veut pas tomber en déliquescence.La théorie tolstoïste de la non-résistance au mal sous prétexte qu’en résistant on augmente la somme de maux dans le monde, n’est pas seulement une folie, elle est un dissolvant, dont la Russie vient d’éprouver la redoutable efficacité ! Envisagée à ce point de vue, la théorie du peuple fort appelé à dominer les peuples faibles n’est pas entièrement fausse.La grande erreur de ses auteurs a été de n’estimer que la force brutale.Le fait que la Belgique ne disposait pas d’autant de canons Krupp et de mitrailleuses que les Allemands ne la rangeait nullement parmi les nations faibles.Elle l’a prouvé magnifiquement.Quelle peuplade, parmi celles qui composent la prétendue nation-maîtresse, eût déployé autant de force morale qu’elle le fit en face d’un agresseur démesurément supérieur par les armements et le nombre des combattants ?Or, puisque c’est l’énergie morale qu’il faut prendre comme étiage pour juger de la valeur d’un peuple, la logique nous oblige à 92 Le Canada français conclure que le peuple belge l’emporte sur le peuple allemand de toute la hauteur qui sépare la force morale de la force physique.Ajoutons, sans hésiter, qu’en se sacrifiant pour la sauvegarde des droits imprescriptibles des individus et des peuples, il a plus fait pour l’évolution de l’humanité que les phalanges teutonnes avec leur brutalité destructrice, qu’on ne peut transformer en instrument de la volonté divine et agent de progrès que par la plus inconcevable des aberrations.Cette réserve faite, il semble bien que la nature atteint ses fins seulement par la survivance des forts.Il existe indubitablement une loi de sélection, qui n exclut pas l’intervention directe de Dieu par moments, mais qui n’en est pas moins une des lois directrices de la marche de l’humanité, et la guerre n’est qu’une de ses manifestations mystérieuses.S’il n’est pas de conjonctures pareilles aux guerres pour élever ou abattre les nations, c’est sans doute qu il n en existe pas de semblables pourr évéler chez les peuples jeunes l’intensité de leur vie, et chez les peuples vieillis ce qui reste en eux de résistance à la dissolution.Une guerre, quelque injuste et barbare qu’elle soit, peut fort bien être pour tel ou tel peuple la suprême chance de salut et le cran d’arrêt sur la voie de la décadence.N est-ce pas ce qu’aura été la guerre présente pour la France en particulier ?La plupart des Français avouent eux-mêmes qu’ils étaient en train de s écarter de la saine tradition qui avait fait si grands leurs ancêtres, et de la forme supérieure de vie que quinze siècles de christianisme leur avaient façonnée.Par leur inqualifiable agression, les Allemands sont allés réveiller en eux leurs anciennes vertus militaires ; ils les ont accules à une endurance, à une ténacité, à un esprit d abnégation et de sacrifices qui ont émerveillé le monde, et qui sont du meilleur augure pour l’avenir.Maintenant que sous l’aiguillon de l’étranger vorace, qui prétendait les absor- LA FORCE ET LE DROIT DANS LA GUERRE ACTUELLE 93 ber matériellement et intellectuellement, les fils de France se sont montrés si attachés à leur passé glorieux et à cette civilisation gréco-latine dont ils comptent parmi les plus purs représentants ; maintenant qu ils ont prouvé si éloquemment leur désir de contmuer a vivre de leur vie propre, on peut légitimement compter, comme l’écrivait récemment un des rédacteurs de 1 Echo de Paris, qu’ils ne voudront pas livrer leur sol et leurs cités à la racaille errante de l’univers ; on peut espérer qu’ils voudront transmettre à de nombreux descendants ce sang de l’authentique race française, qui par la prodigalité avec laquelle il a été répandu pour une noble et sainte cause, s’est révélé encore si pur et si généreux.Ne pourrait-on faire un raisonnement analogue à 1 egard de la plupart des autres peuples, petits ou grands, engagés dans le titanesque conflit ?Pour nous-mêmes, si nous en sortons mieux trempés en vue des luttes qui nous attendent, n’aura-t-il pas été un bienfait ?Sachons voir au delà du présent, et n’arrêtons pas exclusivement nos regards sur les pertes, qui éclaircissent momentanément nos rangs.Si ces pertes nous valent une recrudescence d’énergie morale, elles seront largement compensées.Il reste que ces bienfaits moraux résultent d un grand crime, qu’ils sont mélangés de beaucoup de maux, accompagnés de souffrances atroces où les innocents ont souvent la plus large part.Mais quoi ! à la base de notre rédemption n’y a-t-il pas un déicide, et Celui qui fut cloué au gibet du Golgotha n’était-il pas le Juste par excellence ?Ce n’est pas, certes, que les nébuleux sophistes de Berlin aient raison, et que le bien soit impuissant à se réaliser par lui-même, et qu’il n’existe en quelque sorte qu’en fonction du mal.Mais il est vrai que dans le drame, qu’est l’histoire humaine, Dieu a voulu manifester sa puissance et sa sagesse en permettant le mal et en en tirant ensuite un bien.Tel est son plan.Ce plan implique un combat perpétuel entre le vice et la vertu, entre les 94 Le Canada français ténèbres et la lumière, entre la cité de Dieu et la cité de Satan ! Il suppose l’existence des méchants à côté des bons, la purification de ceux-ci par ceux là ; il entraîne la réprobation des uns et l’élection des autres.Ainsi l’a décrété l’Etre absolu, mais il ne dépend que de nous d’échapper à la malédiction et d’être parmi les éternellement bénis.Faisons en sorte qu’il en soit ainsi, et ne cherchons pas plus longtemps à scruter les impénétrables desseins du Créateur.M.Tamisier A NOS LECTEURS DE L’ACADIE Dans notre prochaine livraison, nous publierons une étude historique sur le “ grand dérangement ” par notre collaborateur Henri d’Arles.Nous aurons ensuite la bonne fortune de publier quelques articles du plus vif intérêt sur l’œuvre de l'apôtre acadien que fut le regretté Mgr Richard, articles de notre collaborateur le R.P.Gildas, de Rogersville.D’autres collaborateurs, compatriotes acadiens, ont bien voulu accepter de traiter ici des choses et des espérances de leurs chère Acadie.
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